‹ D'Anvers à Léopoldville par le chemin des écoliersChapitre 13 sur 71 · LES PLONGEURS DE DAKAR · texte numérisé non relu

LES PLONGEURS DE DAKAR

mine éveillée qui tantôt va nous l'apprendre dans son parler sabir : « requin bon pour nègre » , « nègre être gri-gri pour requin w, Gri-gri, c'est fétiche, ce qui veut dire que le nègre est considéré par le requin — « considéré » est ici une figure de rhétorique — comme une chose sacrée à laquelle il est défendu de toucher. Cela n'empêche cependant que de temps en temps, paraît-il, quelque requin, mal éduqué, atteint peut-être de daltonisme, se trompe sur la couleur de la marchandise et, m3^ope volontaire ou involontaire, prend un noir pour un blanc.

Une barque, à la grande voile trouée, montée par des nègres d'un profil superbe, très décoratifs dans leur longue chemise bleue que bouffe grotesquement la brise, accoste V Albertville pour nous conduire à l'appontement de Dakar. La barque est usée, lajcorde qui tient le mât se brise, il y a des relents de graisse et de sueur qui vous impressionnent le nez désagréablement ; mais les voyageurs sont de bonne humeur, le soleil ne tape pas trop dru sur les têtes prudemment abritées sous le casque,;, nous abordons tout de go. A peine avons-nous mis le pied sur le sol que les indigènes nous entourent de toute! parts. C'est une belle race que celle de ces Ouoloff; incontestablement elle contient beaucoup de sang berbère. L^ hommes sont grands, bien faits, le nez ne semble pas tr^^ épaté, la démarche est noble, digne; les femmes paraissi^it nonchalantes et paresseuses, elles se traînent avec^ce dandinement des hanches, ces allures de couleuvres, cette flexibilité pleine de morbidesse que l'on connaît aux races méridionales ; elles ont l'air très farouches. Ainsi, la vue d'un appareil photographique, traîtreusement braqué sur elles, les fait fuire avec précipitation. N'oublions pas que la race est de religion mahométane, que le chrétien est l'ennemi, le « giaour « et que le voisinage du désert est fait pour achever de donner à ces populations, naturellement fières, un grand esprit d'indépendance. Sans doute la conquête les a plus ou moins dégénérées, et ces nègres arabisés s'habillent parfois de grotesque façon, faisant songer à quelque descente de la Courtille où la variété des couvre-chefs seule serait un sujet d'observation profondément perplexe ; sans doute encore, pour quelque menue pièce de monnaie, ils se font les bouffons du blanc, ils rient volontiers des plaisanteries peu généreuses que celui-ci commet si facilement, sans danger, à leur égard.

Mais ne vous y trompez pas, c'est de la gaîté de commande; au premier jour ils prendront leur revanche et, quand ils seront entr'eux et que le blanc passera, celui-ci, sans s'en douter, sera aussitôt passé au crible de la critique la moins bienveillante, parfois la plus sûre. Il y a là — l'observateur le plus novice saisira bien vite ce détail — une sorte de dignité naturelle dont le sentiment persiste

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