‹ D'Anvers à Léopoldville par le chemin des écoliersChapitre 15 sur 71 · LES SPAHIS A DAKAR · texte numérisé non relu

LES SPAHIS A DAKAR

besoins et est même frottée d'un certain vernis de civilisation, très mince, si vous voulez mais réel cependant, on conçoit que Dakar a pour lui des éléments sérieux d'avenir économique. Les installations sont là, le port est magnifique, bien protégé ; il ne manque que les initiatives, le courant propulseur, les capitaux.

J'ai flâné, une heure durant, dans la ville. Les acacias flamboyants avec leurs grandes fleurs d'un rouge éclatant.

que l'on trouve plantés autour des cases des indigènes, donnent un aspect riant au paysage. Dans ce cadre se meuvent, graves et silencieux, les fils du désert si pittoresques dans leurs vêtements flottants; leurs femmes, ensevelies jusqu'au cou dans des pagnes très amples aux couleurs extravagantes, parées de verroteries et de gris-gris,

bavardant comme des pies borgnes ; les spahis aux culottes bouffantes, à la veste bleu-de-ciel, au teint de bronze que rend plus expressif le casque blanc, très crânes, superbes d'insouciance sous le rayonnement fulgurant de ce soleil de feu.

Nous avons traversé un marché plein d'animation ; on y vendait des choses de toutes formes, de toutes odeurs surtout; un poète naturaliste y aurait trouvé de quoi composer

une nouvelle symphonie des fromages. Beaucoup de vermine, naturellement, beaucoup de djiques. Ces djiques sont des puces minuscules, vivant dans le sable d'Afrique et qui viennent s'insinuer dans le pied, entre la chair et l'épiderme, souvent au gros orteil — leur endroit de prédilection. Quand l'intrus est une femelle, elle se met incontinent à pondre et les larves, écloses des œufs, grossissent et provoquent sous la peau un gonflement, si pas un abcès. C'est très douleureux, paraît-il. Les nègres passent leurs nombreux loisirs à chercher les djiques qui sont chez eux en visite, ils les expulsent avec une virtuosité sans égale. Aussi a-t-on recours aux bons offices de ces pédicures noirs, lorsque la malchance veut qu'on fasse connaissance avec des parasites aussi incommodes.

Le bateau doit partir à 4 h. C'est bien dommage, car nous eussions voulu pousser jusqu'au village où réside un ancien « roi » nègre. Ce souverain détrôné qui a conservé un vestige de harem et de cour recevait jadis une petite liste civile du Gouvernement français, mais elle était si maigre que, pour subvenir à ses frais de représentation, il a pris le parti de s'exhiber lui, ses femmes et ses enfants, à la curiosité des blancs. Cet oubli de la dignité royale lui a aliéné l'affection de ses anciens sujets, et aux nouvelles que nous demandons de Sa Majesté noire à ■Sulima, le patron de notre barque, celui-ci répond par un rire méprisant au possible. Au fait, ce personnage qu'on a affublé du titre d'ancien roi du Dakar, n'est qu'un grotesque fantoche et sa royauté, un truc très usé que les bons nègres emploient pour tromper la crédulité du touriste et lui soutirer ce qu'au Congo l'on appelle des matabiches et — en langage français — un pourboire.

Un long mugissement de la vapeur en guise d'adieu,

le commandement de full speed ahead, communiqué de la dunette au mécanicien, et Y Albertville se remet en marche. La côte pelée, roussâtre, aux bouquets de palmiers d'où surgit çà et là, imposant dans sa masse, un monstrueux baobab ; Dakar avec ses batteries commandant l'entrée de la baie, le rocher de basalte de Gorée, jeté en sentinelle avancée au milieu des flots bleus ; le soleil de feu, ce su-

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