‹ D'Anvers à Léopoldville par le chemin des écoliersChapitre 16 sur 71 · UN GOUTER CHAMPETRE A DAKAR · texte numérisé non relu

UN GOUTER CHAMPETRE A DAKAR

perbe tableau digne de Fromentin, le peintre immortel des sites africains, va nous être enlevé dans quelques instants. Je l'avais enfin touchée, cette terre noire aux enivrants effluves, aux captivantes ardeurs, ce sol qui a attiré et épuisé tant de nobles cœurs, tant d'intrépides natures et dont l'haleine met le feu dans les veines, brûle le sang, dessèche les moelles — tel le terrible vent du désert. Comme Regulus, je pouvais m'écrier : " Je te tiens, puisque je t'ai foulée, terre mystérieuse ! »

48 d'an VERS A LÉOPOLDVILLE.

En route vers Libreville. Les rats. Un homme à la mer

Vendredi, 23 juin.

Nous naviguons depuis mardi sans avoir vu la terre. Elle est là, à bâbord, mais nous sommes bien au large, à 5o milles au moins de la côte. Le courant du golfe de Guinée entraîne VAlberttnlle dans ses flots puissants, nous marchons bon train. De temps en temps, une voile au fond de l'horizon, elle disparaît rapidement. Nous avons croisé, ce matin, deux navires, le premier allant probablement au Brésil, le second arrivant du Cap. L'un venait des côtes aimées, l'autre y allait. Quelles nouvelles? — Bon voyage, mille compliments aux nôtres! Vous ne sauriez croire quel plaisir, quand on se trouve depuis bientôt une semaine au milieu de la " grande jatte î' avec l'horizon sans fin, l'éternelle contemplation de la mer, quel intérêt suscite la vue d'un navire... N'est-ce pas aussi quelque morceau de la terre ? Les êtres qu'il porte, nous ne les connaissons pas, mais, comme nous, ils peuvent être le jouet des flots ; un courant de sympathie va de l'un bateau à l'autre, et si l'éther — le principe du mouvement, de la lumière et de la vie — pouvait par ses ondes communiquer nos sensations, en les imprimant sur quelque plaque d'une sensibilité extrême, quelle satisfaction pour les passagers qui, perdus au loin, sur la mer sans limites, resteraient en contact, par la pensée et par le coeur, avec ceux qui leur sont chers ! J'ai l'air de vouloir ajouter un chapitre aux contes d'Hoflinann. Mais, vous verrez, cela se réalisera.

Vendredi.

Chaud, très chaud. Ce n'est plus la chaleur sèche de Dakar, mais une chaleur humide, moite. Nous sommes jusqu'au cou dans la fournaise. Sur le pont, le séjour est parfaitement supportable, mais les cabines embrasées ressemblent à des étuves. Pas moyen de fermer l'oeil la nuit, on fond littéralement. Par intervalles, les gros nuages qui couvrent le ciel d'un épais matelas — le fameux « pot au noir » — crèvent en une copieuse ondée. L'air est momentanément rafraîchi, mais combien peu cela dure, bientôt le chaudron chauffe derechef et ferme ! Le soir venu, après un coucher de soleil irradiant de pourpre, parfois de bleu indigo, les nuages entassés les uns sur les autres en montagnes fantastiques, dans un chaos invraisemblable — un merveilleux Gudin — le ciel découvre brusquement, sans crépuscule, ses constellations, les nuages sont refoulés au delà de l'horizon, la lune brille, tranquille, dans le firmament, moirant d'argent la longue traînée d'écume que soulève l'hélice. C'est un des meilleurs moments de la journée, c'est le seul moment où l'on respire, A la vérité, alors il fait exquis.

Au risque de paraître enfantin, il faut que je vous parle d'un incident comique qui a ému les habitants de Y Albertville. Tout événement à bord, quelque petit qu'il soit, a son importance. Voici l'affaire : les rats du navire murmurent, protestent. Ils ne sont pas encore en révolte ouverte, mais cela ne tardera guère car ils ont fait comprendre, par les troupes envoyées en escarmouche, que si « le patron " du bateau ne les traite pas avec plus d'humanité, ce sera la guerre sans trêve ni merci. Cet

ultimatum nous a émus, c'est presque la menace du Midi qui bouge. Il faut être juste, messires les rats nous ont envoyé ce cartel à leur corps défendant,... ils crèvent de faim. Vous saurez donc que tout navire honnête, qui se respecte, a un certain nombre de rats. Ce sont les familiers de la maison. D'ailleurs, ils rendent des services signalés. Ainsi, lorsque le navire a des velléités de se disloquer, court des risques de sombrer, avant qu'il quitte le port les rats auront déserté leur logement sans hésitations, sans scrupules. Le trait est canaille sans doute, mais l'indication est sûre. Comme Y Albertville , au lieu de sa cargaison ordinaire dans laquelle il a toujours du riz, du maïs, du lard, etc., n'a à fond de cale que du charbon, la disette règne, terrible, calamiteuse, dans le royaume des rats ; la faim les a chassés jusque dans les couloirs, jusque sur le pont. Et comme, dans ces régions dont l'accès lui est interdit, s'épanouissent les parfums de la cuisine succulente — et combien abondante ! — de notre Vatel, la gent ratière s'est indignée devoir que VAlbe?Hville était pour ses passagers une abbaye de Thélème et pour elle le radeau de la Méduse. Et la nuit, ce sont des sarabandes à la recherche des miettes du festin, les audacieux pénétrent même dans les cabines, s'emparent de tout ce qui leur tombe sous la dent, s'attaquent aux vêtements, aux objets de toilette ; ils sont allés, les monstres! jusqu'à enlever à coups de dents la gélatine des plaques d'un des photographes du bord ! J'avoue que c'est inhumain de laisser mourir de faim, fût-ce même un rat, alors qu'on se bourre de blancs-mangers et de confitures, mais leur voisinage m'est désagréable. En fait de rats, je n'aime que ceux du bonhomme La Fontaine. Ces sentiments sont ceux de nos camarades; alors tous, nous avons, pris de compassion et... de frayeur pour

notre garde-robe, demandé au commissaire du bord qu'on nourrisse les rats à fond de cale, ce qui a été fait. Depuis lors, l'ordre règne à Varsovie.

Dimanche, 26 juin.

Bonne brise, ciel couvert, température excellente. Commodément installé dans mon " rocking-chair ^, sur le pont, je me crois à Ostende, sous la marquise du Kursaal. Nous filons près de quatorze nœuds à l'heure Le point, à midi, a donné : lat. 2°5o' N., long. o°22" W. Nous longeons toujours à distance, à 35 milles, la côte africaine et nous avons ainsi rangé successivement, à bâbord — sans voir — Libéria, le cap Palmas à la hauteur duquel le bateau a mis le gouvernail sur l'Est-Sud-Est, puis la côte d'Ivoire et la côte d'Or. Mardi nous passerons la ligne et nous arriverons à Libreville, au Gabon.

Lundi, 27 juin.

Il s'est produit tantôt un atfreux accident qui nous a laissé une bien triste impression. Un matelot qui se trouvait sur un échafaudage volant à l'extérieur des bastingages, est tombé à la mer. On l'a vu, paraît-il, pendant quelques secondes — un siècle — nager et se débattre dans les remous de l'hélice. Le navire avait stoppé immédiatement, la chaloupe de tribord fut descendue de ses porte-manteaux. Cela se fit en une minute et un quart avec une grande précision et beaucoup de sang-froid, mais que la manoeuvre nous parut longue ! Le bateau, par suite de la vitesse acquise, était déjà loin du point où s'était produite la chute. La chaloupe néanmoins fut poussée dans tous les sens, Y Albertville décrivit un cercle complet.

Hélas ! rien. Un moment, nous crûmes que les hommes du canot avaient repêché le naufragé ; dans le champ de nos jumelles, nous les avions vus se pencher au-dessus des plats-bords, puis une lame avait caché l'embarcation à nos regards. Malheureusement, notre espoir devait être vain. Le canot avait rencontré une des bouées qu'aussitôt après l'accident on avait jetées à la mer : elle flottait solitaire. Rien, rien ! L'homme a-t-il été happé par un de ces immondes requins qui suivent les bateaux, attendant quelque proie que leur jettera la Camarde, ou bien, épuisé, s'est-il laissé couler au fond de l'abîme ? Insondable et douloureux mystère ! La mer que je trouvais tantôt si belle, je la maudis maintenant ; la gueuse, elle ne rend presque jamais ses victimes, et, si elle consent à s'en dessaisir, c'est souvent une épave sans nom, qui vient échouer lamentablement sur le sable de quelque grève déserte.

Le drapeau flotte en berne. Les passagers qui étaient si gais, si heureux, sont atterrés ; ils ont senti passer près d'eux le soufiie de la mort. Quant à moi, je n'oublierai pas de si tôt le terrible cri de l'homme qui a vu son camarade tomber dans le gouflre, ce cri de détresse vers le capitaine du navire : A man over bord !

Une aventure à San-Thomé

Mardi, 28 juin.

Changement de programme. Nous nous réveillons en vue de San-Thomé, cette oasis de verdure au milieu des flots bleus, à quelques pas au nord de l'équateur. Comme, par suite du temps mis à chercher le malheureux tombé à la mer, \ Albertville est en retard, nous ne pouvons arriver à Libreville que vers le soir. Or, l'entrée du port n'est pas permise la nuit et, d'ailleurs, n'est guère possible. Le colonel a donc décidé que nous ferions escale à San-Thomé. Les passagers en sont enchantés, c'est un site intéressant de plus à classer dans leurs souvenirs de voyage. Nous voici donc devant San-Thomé, attendant la visite du Purgon San-Thomiste pour pouvoir descendre à terre. Soyons patients car les Portugais, nous le savons, ne sont pas habituellement pressés.

M. le chanoine Seegers, sur ces entrefaites, célèbre le saint sacrifice de la messe pour le repos de l'âme de l'infortuné matelot, du noyé d'hier. Tous les passagers et l'équipage y assistent profondément recueillis.

La Santé est venue et nous pouvons nous rendre à la côte. Seulement, comment ? Notre navire a dû rester par prudence à deux milles de la terre, il faut trouver quelque bateau indigène qui veuille bien venir nous chercher. Or, le malheur veut que le courant du golfe, la barre et le vent qui souffle de l'île, tout coïncide pour rendre le passage difficile. Deux, trois bateaux cependant se détachent de la rive, mais le vent les oblige à rebrousser chemin. C'est écrit, nous ne verrons pas San-Thomé. Enfin,

après une longue attente, un boutre monté par trois nègres parvient à accoster le navire. Nous nous décidons, une vingtaine, à tenter l'aventure, nous descendons par l'échelle de cordes dans le bachot, rudement balancé par la lame. Embarquer était déjà une opération pas mal

DEVANT SAN'-TIIOME.

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