‹ D'Anvers à Léopoldville par le chemin des écoliersChapitre 20 sur 71 · BANANA A LA TOMBEE DU SOIR · texte numérisé non relu

BANANA A LA TOMBEE DU SOIR

est restée unique ; la crique de Banana forme un port d'une sûreté absolue, elle se prête admirablement à. un chantier de construction navale. C'est ce rôle de même que celui de dépôt de charbons pour la marine de l'État, qui vraisemblablement lui seront assignés dans l'avenir. Mais le soir tombe rapidement, il faut regagner le navire. Nous reprenons notre pirogue. Le frêle esquif, conduit par deux noirs pagayeurs, glisse, silencieux, sur les flots tranquilles. L'ombre a étendu brusquement son manteau mystérieux sur le fleuve et ses rives; les feux de \ Albertville , seuls.

trouent la nuit de leurs rouges reflets. C'est une heure d'une pénétrante et douce mélancolie, une impression d'une tristesse exquise... Et je me mets à murmurer les paroles de la cantilène de Cinq- Mars ; il me semble entendre la musique de Gounod souligner de ses phrases langoureuses l'émouvante invocation à la nuit :

Nuit resplendissante et silencieuse,

Ah ! verse en mon cœur

Ta paix et ta douceur !

Dans tes profondeurs, nuit délicieuse.

Les aslres en feu

Dorment dans l'éther bleu.

Une brise pure,

Un vague murmure,

Sous le ciel clair

Glissent dans l'air Sans éveiller la tranquille nature !

A bord, nous trouvons de nouveaux hôtes, dont le capitaine Vanhulst des grenadiers, et le peintre Van Engelen d'Anvers, venu pour étudier le paysage africain. Le cœur du colonel Thys — l'affréteur de V Alhei^tville , comme, il s'est appelé plaisamment lui-même — est large, très large. Notre hôtellerie est bondée, archi-bondée, et la nuit, les salons et fumoirs du bâtiment sont transformés en dortoirs où se passent, s'il faut croire les potins, des scènes fort drôles. Sur le pont, pour regagner ma cabine, je dois me livrer à des manœuvres savantes. Je le trouve envahi par un certain nombre de dormeurs noirs, faisant partie de la domesticité de M. de Lamothe et de son état-major. Ces braves nègres sont là, étendus les uns à côté des autres ; roulés dans leurs couvertures, ils dorment avec une conviction que rien ne peut ébranler, comme si le plancher à^V Albertville était la brousse natale; ils rêvent, peutêtre, de quelque scène de cannibales...

68 d'an VERS A LÉOPOLDVILLE.

Vers Borna. La réception. La revue des troupes noires Le ■ Te Deum ». Le défilé

Samedi, 2 juillet.

Toute la nuit, l'équipage a travaillé à décharger du charbon. Dans les passes, les eaux sont très basses, et il faut, d'après le pilote, que nous diminuions de quarante à cinquante centimètres notre tirant d'eau. A 6 heures, Y Albertville lève l'ancre et remonte le fleuve. Les rives s'étendent à perte de vue, les eaux s'étalent en une nappe immense que tachent de vert sombre des îles basses, bordées parfois d'un rideau de baobabs et de palétuviers, derrière lequel la brousse aux tons roux et brûlés se déroule en capricieuses ondulations. Le paysage me rappelle le majestueux Saint- Laurent, le fleuve aux flots puissants avec les « thousand islands » , dans la traversée de Kingston à Montréal. C'est le même décor, le même spectacle imposant; et, comme ici, le ciel est voilé de gris, l'illusion est frappante. Nous longeons de très près — pas même une demi -encablure nous en sépare — la rive portugaise. Voici une bande d'antilopes ; leurs têtes fines se dressent au milieu des hautes herbes ; elles nous regardent curieusement passer, puis, psst!... elles détalent avec la vitesse du vent.

Mais la scène se modifie, le fleuve a rapproché ses bords ; ceux-ci s'accidentent en collines aux flancs âpres, décharnés, crevassés. Le soleil, dans l'intervalle, a déployé les couleurs étincelantes de sa merveilleuse palette. Sur

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les eaux, c'est un frissonnement doré ; dans l'exquise fraîcheur du vent du matin, les tons roux des berges vibrent superbement ; le paysage aux formes pelées, dénudées, a pris une chaude, une harmonieuse patine. On se croirait un instant en Espagne, un instant au milieu des collines désolées de la Judée. Un cri retentit brusquement : Boma ! En effet, voilà au fond de l'horizon, la batterie de Shinkakassa, assise sur une terrasse taillée à mi-hauteur dans la montagne; à côté, plus bas, blanches dans la buée rose, les premières maisons de Boma. A droite, tout au premier plan, s'avançant dans le fleuve, le rochei' « fétiche «, la sentinelle avancée des Monts de cristal que^ le Congo doit franchir de ses flots impétueux, roulant vers la mer de cataracte en cataracte. Sur le front chauve du rocher, quelques tentes, une amorce de maçonnerie. Ce n'est évidemment pas une maison, une factorerie que l'on médite de construire en ce lieu sauvage où rien ne pousse. Serait-ce un fort que nos voisins, les Portugais — car c'est toujours de ce côté la rive portugaise — voudraient édifler ?...-Dans ce cas, l'endroit est judicieusement choisi. Une coupole armée de canons de gros calibre ou une batterie cuirassée tiendrait sous ses feux l'entrée de la passe conduisant à Boma. La vue de la capitale de l'État Indépendant est maintenant complète. Voici Boma-rive, assise au bord du fleuve, puis, s'étalant sur la crête de la colline, Boma-plateau. La batterie de Shinkakassa, où l'on voit très distinctement les huit bouches à feu et leurs masques cuirassés, nous envoie, de sa voix de tonnerre, le salut de bienvenue. Vingt-et-un coups de canon, c'est ce que le protocole exige pour le représentant du Roi-Souverain. Sur le bateau, nous sommes fiévreux, nous sommes pressés de fouler le sol de la jeune cité; de voir, de nos yeux, tout ce qui a été fait, sur cette

terre africaine, par nos compatriotes, de serrer la main à nos amis, à nos frères d'armes. Le navire marche lentement, à la sonde. Enfin, nous voyons le pier ; il est bondé de monde; les acclamations, les vivats, les hurrahs retentissent ; nous les voyons, les amis, les frères, nous touchons la terre promise ! L'émotion nous étreint la gorge, les yeux se mouillent. Cela n'a duré qu'un instant, mais la sensation sera inoubliable !

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