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tribus : Bangalas, Batétélas, Songhos, Manyemas, venus du camp de Zambi et du Haut-Congo, admirables de correction dans leur sobre tenue bleue aux parements rouges — des cariatides en bronze florentin. Le général Daelman les passe lentement en revue ; il s'arrête devant les officiers et les sous-officiers, les questionne avec bienveillance. C'est le Roi-Souverain qui parle par l'organe de son représentant. Puis c'est le tour des enfants de la colonie scolaire, institution créée par l'Etat pour former les cadres des troupes — sous-officiers et caporaux — et recrutée surtout parmi les tribus du Haut-Congo. Les petits trou-
piers sont dignes de leurs aines : ils sont tout bonnement — qu'on me permette ce mot d'argot — « ruisselants » de crânerie.
Mais la cloche de la chapelle tinte et nous appelle au Te Deum que le R. P. Wolters, curé de Boma, va célébrer en l'honneur du treizième anniversaire de la fondation de l'État. Le tramway-joujou de Boma-rive à Boma- plateau nous y conduit, nous pénétrons dans le sanctuaire. La cérémonie fut émouvante ; le Te Deum, entonné en plain- chant par les enfants noirs, le superbe hymne de saint Ambroise
d'un style si majestueux, chanté sur le sol congolais par des voix congolaises pour remercier le Ciel de l'aide donnée dans l'œuvre gigantesque accomplie, œuvre que nous pouvions à l'heure présente contempler de nos yeux, toucher de nos mains, et cela en présence d'une élite de Belges, venus du sol natal pour fêter la réussite d'une autre œuvre, grande aussi, celle-là, le facteur principal de la prospérité de l'Etat, cette scène, il faut le dire très haut, était bien faite pour appeler la réflexion de la pensée sur le cycle de ces treize années écoulées. Et, dans une vision rapide, se pressait 'dans notre cerveau le souvenir
d'an VERS A LÉOPOLD VILLE. 7 3
des ouvriers de la première heure, des serviteurs de l'Association internationale africaine, le souvenir de tous ceux qui n'étaient plus, mais dont le travail héroïque, continué dans le même esprit de sacrifice par tant de vaillants, tant de courageux, devait aboutir à ce que nous avions maintenant sous les yeux : ces constructions nombreuses et confortables, ces plantations, cette oeuvre de progrès matériel et moral, cette fleur de civilisation frêle encore, mais pleine de vitalité et d'espérance, plantée sur le sol africain, arrosée par les sueurs des nôtres. Mais s'il nous fut doux et réconfortant de songer à tout ce passé si glorieux, alors que sous la voûte de la modeste église montaient les pénétrantes harmonies de l'orgue, combien profonde encore fut notre émotion quand la petite armée congolaise, rassemblée à Boma pour la cérémonie du jour, défila devant le général Daelman ! L'œuvre congolaise est belle. Pour qu'elle perdure, il faut qu'elle soit respectée. Elle ne sera respectée que si elle est forte. L'armée, ici comme ailleurs, doit être l'élément essentiel de cette force. La revue des troupes congolaises nous avait suggéré une flatteuse idée du mode de dressage auquel elles avaient été pliées par leurs instructeurs. La façon remarquable dont elles défilèrent, la correction irréprochable dans le maniement des armes, l'attitude martiale, la fierté dans le regard — ce qui sépare, en un mot, le soldat professionnel du soldat occasionnel et que savent si rapidement découvrir les hommes du métier — tout cela nous donna à tous la conviction profonde que les soldats congolais sauraient défendre, s'il le fallait, la cause au service de laquelle ils ont mis et leur large poitrine et leurs bras aux muscles puissants. Et ce fut avec raison qu'au banquet, qui réunit à bord de V Albertville tous les assistants de cette fête inoubliable à laquelle le soleil s'était associé,
en versant sur la scène des torrents de lumière et.... de chaleur, le général Daelman, se faisant en quelque sorte l'interprète de nos sentiments, put prononcer ces paroles que nous sommes heureux de reproduire ici parce qu'elles constituent un enseignement :
" Tous, nous avons été empoignés par des émotions y diverses en voyant passer sous nos yeux les splendeurs y qui nous ont été présentées ce matin d'une manière si r> imposante. En ce qui me concerne, j'ai été particulièrey> ment lier et heureux de sentir mon patriotisme vibrer à r> la vue de ces soldats noirs, si bien exercés, si discipliy nés, et dont le défilé correct était celui de vieilles •» troupes. Tous, nous avons éprouvé le même sentiment 55 de profond orgueil en pensant qu'à 1 5oo lieues de dis- " tance c'est, en quelque sorte, le sol belge qui nous a offert r> ce spectacle inoubliable. A tous les titres, nous Belges, r nous pouvons être fiers d'appartenir à une nation qui, r> en si peu de temps, a introduit au Congo une civilisar, tion qui, naissante encore, est certaine de s'affermir et y deviendra, peut-être, un jour l'égale de la nôtre. Hon- T neur à tous ceux qui contribuent à cette œuvre de y géants ; honneur à toutes les administrations qui, par y leur zèle, leur intelligence, leur dévouement, secondent y le Roi-Souverain dans son entreprise ; honneur aussi à y ces héros obscurs qui ont payé de leur vie un tribut y glorieux à la mère patrie dans l'œuvre du Congo, y Et les acclamations retentissaient encore nombreuses, vibrantes, sur le pier de Borna que le navire, emportant avec ses passagers, M. le gouverneur Fuchs, le commandant Ghislain, secrétaire général, et les hauts fonctionnaires de l'administration locale, avait repris le large et mettait le cap sur Matadi.
De Borna à Matadi. Le fleuve. L'aspect de Matadi. La Bamboula
Le trajet de Borna à Matadi est intéressant, le fleuve se rétrécit de plus en plus — nous touchons aux seuils des Monts de cristal — le paysage s'accidente davantage, les pentes sont plus escarpées, les crevasses plus profondes, les jeux d'ombres et de lumières plus marqués, mais les plaques de schiste restent toujours violemment rousses avec une mince bande de verdure à la base, là où clapotent les eaux du fleuve ; celui-ci a conservé la même teinte d'ambre sale. Ici et là, surgissant des flots, quelques écueils noirs, granitiques, de forme bizarre ; on dirait de monstrueux crocodiles ou le dos immense d'un hippopotame. Parfois un aigle noir aux ailes rouges plane majestueusement pour s'abattre tout à coup lourdement sur quelque rocher de la rive ou sur la pointe d'un écueil ; parfois la blanche silhouette d'une factorerie vient égayer le sombre paysage ; l'arrière-plan disparaît dans une buée bleuâtre, le calme et le silence semblent avoir élu leur domicile dans ces régions désolées. C'est beau, mais profondément triste.
Noki ! C'est l'extrême point de la frontière portugaise. La localité paraît assez importante. Quelques pirogues à voile sont amarrées à la rive. Jusqu'ici, depuis Boma nous n'avons pas encore vu d'indigènes, et cependant il en existe : les feux que l'on découvre dans la montagne, les longues traînées d'herbes qui brûlent en se tordant comme les anneaux d'un serpent énorme, dénoncent leur présence.
Durant notre séjour au Congo, nous en verrons pas mal de ces feux d'herbes ; parfois la montagne entière est embrasée, 'et les torrents de flammes grimpent le long des pentes, descendent dans les vallées détruisant tout sur leur passage. Pourquoi les nègres s'amusent-ils à ces destructions? On ne pourrait le dire au juste. Est-ce pour chasser le gibier ou la vermine ; est-ce pour créer un chemin entre les hautes herbes ? Est-ce imprudence ou insouciance quand ils font du feu pour cuire leurs aliments ? Est-ce tout simplement pour charmer leurs yeux du spectacle grandiose de la flamme, pour voir ce feu dont ils ne peuvent se passer, qui est leur compagnon fidèle ? Encore une fois, on ne sait guère. Le gouvernement de l'Etat indépendant a eu beau comminer des peines contre ces dévastations, la coutume persiste ; il faudra du temps pour l'extirper.
5 heures du soir.
Nous approchons de Matadi, le paysage a pris dans l'ombre naissante l'apparence d'un fjord de Norwège ; le fleuve, par intervalles, semble barré ; le navire va, dirait-on, heurter la rive; mais brusquement, au coude, une nouvelle boucle se découvre, fermée à l'horizon par une nouvelle barrière de montagnes et ainsi, de boucle en boucle, après avoir affronté le fameux Chaudron d'enfer où les flots s'agitent perpétuellement, se creusent en tourbillons perfides, nous débouchons en face de Matadi.
La ville — car nous en avons l'intuition immédiate, il s'agit bien là d'une ville, naissante, il est vrai, mais déjà vigoureusement constituée — s'étend de la rive jusqu'au sommet du plateau, égrenant ses factoreries, ses magasins, ses établissements le long de la pente. Il y a
huit ans, Matadi n'existait que de nom ; c'était une côte rocheuse, on n'y trouvait que des pierres — Matadi, c'est la « Pierre » . La désolation du désert lui avait été donnée en partage. Et avec cela, quelle réputation sinistre ! on l'avait surnommée le cimetière des blancs. A Matadi commençait la route des caravanes, ce calvaire où tant des nôtres ont succombé ; à Matadi venaient mourir ceux qui, épuisés par la lutte contre une nature marâtre et les