A LEOPOLDVILLE. LA MAISON DU COMMANDANT DU PORT
le sternwheel le Brabant, le nouveau et superbe vapeur que l'État vient de monter, à Léopoldville, dans les chantiers de la marine, pour la navigation du haut fleuve.
Le départ n'étant fixé qu'à 9 heures, nous avons eu le temps de parcourir encore les installations de Léopoldville, d'admirer l'ordre et l'activité qui régnent dans cette ruche toujours en travail. Les rues sont larges, les planta-
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tions riantes, les maisons des fonctionnaires blancs bien tenues ; le mess avec sa vérandaii, sa façade rustique, a fort bon aspect. L'art lui-même est représenté à Léo sous la forme d'une haute colonne surmontée d'une négresse brandissant un flambeau, image de la civilisation et de la lumière qui, peu à peu, pénètrent dans ces régions où, durant tant de siècles, la barbarie a régné sans partage.
J'ai poussé, en compagnie du général Daelman, jusqu'au camp des noirs. Je l'ai dit plus haut et j'aime à le répéter, ce camp est admirablement tenu et c'est plaisir de voir ces vigoureux, ces athlétiques soldats aller et venir autour des chimbèques où ils se logent par groupes, suivant leurs affinités, avec leurs familles. Le spectacle suggestif et vraiment encourageant que celai offert par ces fils de sauvages, par ces anciens cannibales, hypnotisés par le prestige du blanc plutôt que courbés sous le joug de discipline. On sent qu'il y a, à Léopoldville, une direction qui n'abandonne pas une parcelle de son autorité. La politique, ferme et douce à la fois, du commissaire-général Costermans me paraît bien celle qui doit être suivie avec des êtres inférieurs, comme sont encore les nègres, ces grands enfants : la répression paternelle de la faute la plus légère, la justice inflexible pour tous, blancs ou noirs.
Du camp nous allons au belvédère, élevé sur le Mont- Léopold et d'où l'on peut admirer les cataractes du fleuve. Ce spectacle, d'une horreur sublime, me rappela les rapides du Niagara. J'aurais voulu descendre jusqu'à la rive et contempler de près cette scène grandiose de la nature, voir cette masse énorme d'eau se précipiter de l'immense Stanley-Pool sur l'immuable barrière de granit, y briser ses flots impétueux contre les écueils impassibles, — impavidum ferient ruinœ — s'engouffrer dans les abîmes en volutes tourbillonnantes ; mais il fallait se rendre au
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bateau, et je dus me contenter de la perspective lointaine des franges d'écume blanchissant la tête des rochers noirs et du grondement de tonnerre des eaux en fureur.
Nous voici sur le Brabant ; le bateau a quelque peine à démarrer, il repose par son arrière sur le sable et les machines qui venaient seulement d'être mises en place — c'était le premier voyage que faisait le Brabant — n'avaient
A LEOPOLDVILLE.
LES BANGALAS A l'eaU POUSSANT LE " BRABANT
pas encore leur jeu normal ni toute leur puissance d'action. Mais qu'importe ? N'y a-t-il pas là des centaines de bras nerveux prêts à pousser le navire ? Un signe du commissaire-général, et voilà une légion de Bangalas à l'eau, s'acharnant, travaillant comme des nègres — c'est bien le cas de le dire — à dégager le bateau de sa prison. Mais il tient ferme. D'autre part, nos démons noirs semblent faire plus de bruit que de travail, malgré les objur-
gâtions du cajnta. Celui-ci se fâche, tempête, fulmine. Enfin, dans un dernier effort, les biceps se tendent, le bateau glisse, hourrah !
En avant, -pleine vapeur ! commande le capitaine et le Brabant coupe majestueusement les eaux du lac. L'équipe noire du bateau chante au bruit rythmé du tam-tam, superbe est le temps, le paysage grandiose.
^ojii|