LE MESS DE LEOPOLDVILLE
poldville empêcheront toujours d'y établir un port convenable. Le véritable port, désigné par la nature, c'est Dolo : il s'impose.
La cérémonie de l'inauguration du chemin de fer fut simple, imposante malgré cela. A 6 heures et demie du soir, se réunissaient sous la large vérandah du mess de la station, le représentant du Roi-Souverain, le gouver-
neur général, le colonel Thys, les délégués des gouvernements étrangers, les chefs de service de l'État et du chemin de fer, les agents de Léopoldville conduits par le commissaire-général, les invités. L'assistance était nombreuse. L'obscurité venait à grands pas, les lampes furent allumées. C'est dans ce clair-obscur rembranesque qui avait son caractère mystérieux, son émotion particulière, qu'au milieu d'un grand silence, le colonel Thys prit la parole.
Voici en quels termes :
« Monsieur le Gouverneur général,
7> Le Conseil d'administration, en me confiant la mission de le représenter à l'inauguration du chemin de fer de la région des cataractes, m'a chargé d'exprimer au Roi-Souverain, au gouvernement central, au gouvernement local et à vous-même sa profonde reconnaissance pour les nombreuses et incessantes marques de bienveillance que la Compagnie du chemin de fer du Congo n'a cessé de recevoir pendant toute la période de construction de la part des pouvoirs publics. Ces sentiments répondent aux miens : ce m'est à la fois un grand honneur et un grand bonheur de les exprimer et de vous prier d'être notre intermédiaire auprès du Roi et de M. le secrétaire d'Etat baron van Eetvelde.
» Je vous prie de me permettre de saisir cette occasion officielle pour remercier, au nom du Conseil d'administration, le personnel de la Compagnie, et tout spécialement les deux directeurs en Afrique, MM. Espanet et Goffin, pour l'intelligence, le dévouement et l'énergie dont ils n'ont cessé de faire preuve. Vous savez mieux que personne combien ces remerciements sont mérités.
" Monsieur le Gouverneur général,
" Le Conseil d'administration de la Compagnie du chemin de fer du Congo vous prie de vouloir bien déclarer, au nom du Roi- Souverain, définitivement ouverte à l'exploitation publique la ligne de Matadi au Stanley-Pool.
r: Vous donnerez ainsi la consécration gouvernementale à l'achèvement de ce grand travail de dix ans. »
La réponse de M. le gouverneur général Fuchs fut un magistral exposé de l'œuvre du Congo et de la construction du chemin de fer. On conçoit que le chef du gouvernement local ne pouvait les séparer l'une de l'autre, à cette heure où sonnait le succès, car elles procèdent de la même pensée, elles en sont l'émanation directe sous une forme différente, elles poussent à la conquête d'un but identique par des moyens intimement liés, le chemin de fer du Congo étant l'outil de pénétration indispensable au gouvernement du Congo.
Nous sommes charmé de pouvoir reproduire ici le discours de AL Fuchs où l'on rencontre à la fois une grande élévation de sentiments et une rare hauteur de vues, exprimées sous une forme littéraire absolument remarquable. Mais laissons la parole à l'orateur :
^ Monsieur le Représentant du Roi,
^ Messieurs les Représentants des Puissances,
y> Monsieur l'Administrateur délégué, Directeur
général
« Messieurs,
^ Je salue dans le chemin de fer des Cataractes l'accomplissement d'une grande œuvre préliminaire qui va marquer une date importante dans l'histoire de l'Etat
d'an VERS A LÉOPOLDVILLE. 125
Indépendant du Congo et dans celle du commerce et de la civilisation.
T Cette œuvre réalise une pensée déjà lointaine du chef de l'État ; ce fut, en effet, en 1878 que se constitua à Bruxelles sous le patronage du Roi le Comité d'études du Haut-Congo ayant pour but d'ouvrir une route pour parvenir au coeur de l'Afrique, de nouer des rapports commerciaux avec les tribus indigènes, et d'établir des stations le long du fleuve.
r> En présence du succès de l'entreprise qui relie désormais l'immense réseau du Congo supérieur et de ses nombreux affluents à l'Océan, que notre première pensée s'élève vers le Roi-Souverain, le créateur du jeune et vivant Etat africain, lequel entre aujourd'hui dans une phase nouvelle de son développement économique et humanitaire.
îî Pleins de reconnaissance et pénétrés d'admiration, rendons hommage à la conception de l'Etat du Congo dont le caractère grandiose apparaît à l'instant présent dans une clarté plus vive.
îî Sa méthodique organisation et son progressif développement ne sont plus à démontrer ; et il y a lieu de se réjouir de ce que, grâce à la haute et prévoyante volonté royale, il se trouve aujourd'hui doté d'un merveilleux outil de civilisation et de progrès prenant place sans conteste parmi les plus importants travaux du siècle.
« L'heure est propice non seulement à la joie, mais aussi au recueillement.
y Profitons de l'apaisement et de la douce détente qui suivent les lourds labeurs accomplis et les fortes dépenses d'énergie, pour jeter un regard rétrospectif sur les dures et vaillantes étapes qui viennent d'être parcourues.
r En ce qui me concerne, je les ai suivies avec passion, n'ayant été étranger à aucune des péripéties de la réalisation d'un travail si étroitement lié à l'avenir de l'Etat.
'126 d'an VERS A LÉOPOLDVILLE.
» Tout d'abord, je voudrais pouvoir caractériser d'un trait rapide mais précis l'œuvre exécutée.
y> Ici de belles paroles du Roi me reviennent invinciblement à la mémoire :
« C'est en servant la cause de l'humanité et du progrès " que des peuples de second rang apparaissent comme des » membres utiles de la grande famille des nations. »
« Il serait malaisé d'exprimer dans un langage plus élevé, que la grandeur des nations se mesure moins à l'étendue de leurs territoires qu'aux services qu'elles rendent à la cause générale de l'humanité.
« En ouvrant la route de l'Afrique centrale, l'entreprise du railway congolais, réalisant les vues royales, a élargi le champ de l'activité commerciale de la civilisation chrétienne et assure ainsi pour jamais à la Patrie belge une place glorieuse dans l'histoire du monde,
» Avant de dire quels seront les résultats de la voie ferrée qui vient d'être ouverte, au point de vue économique, humanitaire et évangélique, demandons-nous ce que fut cette œuvre en elle-même.
w Lutter contre la nature qui semblait avoir dit en dressant ses portes de granit et ses massifs montagneux : « Tu il as jusqu'ici et tu n'iias pas plus loin ».
^ Établir un sentier de fer de 4C0 kilomètres dans un pays d'allure réfractaire à toute pénétration, peuplé d'aborigènes craintifs et ayant encore au fond de leurs prunelles l'épouvante qu'y jetèrent les négriers ; y organiser toute une légion de travailleurs, leur créer des abris et des demeures confortables, leur procurer des vivres copieux, maintenir l'ordre, leur assurer les soins médicaux et l'assistance religieuse, escalader des montagnes, traverser le roc dur, jeter des ponts audacieux sur des ravins profonds et des rivières torrentueuses, descendre au fond des gorges
d'an VERS A LÉOPOLDVILLE. 127
par des lacets compliqués, franchir de vastes marécages pestilentiels qui servaient, hier encore, de fangeuses piscines aux éléphants ; ne se laisser rebuter par rien, ni par l'implacable soleil, ni par la malaria, ni par l'hésitation, ni par le doute, ni même par la calomnie, telle fut l'oeuvre complexe, multiple, prodigieuse, que réalisèrent les ingénieurs, les médecins, les évangélistes de la Compagnie du Chemin de fer.
» La Nature se rit des souffrances humaines », a dit un sombre poète. Nulle part peut-être elle ne se complut davantage à prodiguer les obstacles, à s'hérisser de barrières, ni à exiger pour les difficultés qu'elle laissait vaincre, une plus redoutable rançon,
y> Les grandes dates de l'entreprise du Railway africain sont trop connues de vous tous, Messieurs, pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici.
» Mais je tiens à dire à quel point je suis heureux d'avoir l'occasion de rendre un solennel hommage aux hommes qui par leur initiative, leur intelligence, leur hardiesse, ont réussi à travers tant de difficultés à mener à bien cette importante entreprise.
jî Le nom qui le premier vient sur les lèvres est celui du colonel Thys.
» Voici comment s'exprimait à son sujet en 1894, à Kenge, M. le Gouverneur général colonel Wahis : " L'âme de cette organisation fut, comme vous le savez » tous, M. le major Thys. Large initiative, intelli- » gence, activité, énergie, toutes ces qualités furent bril- " lamment mises en œuvre par lui pour la réalisation des » projets qui avaient été formés.
r> Devenu Directeur général de la Compagnie, après » avoir été son principal organisateur, il a assumé les •' plus graves responsabilités. L'opinion publique saura
128 d'an VERS A J.ÉOI'OLDVILLE.
V lui attribuer une grande part dans le succès qui cou- ^ ronne l'entreprise du chemin de fer reliant Matadi au •" Stanley-Pool ».
» L'heure de la Justice, de cette Justice large et réparatrice qui jaillit des entrailles mêmes des choses et des événements, cette heure a sonné pour vous. Monsieur le colonel.
» Vous fûtes tout à la peine. Soyez pleinement à la joie du triomphe. Je me réjouis aussi. Messieurs, de voir parmi nous un ouvrier de la toute première heure : le major Cambier qui en 1887, à la tête de la première brigade d'ingénieurs, entreprit l'étude et organisa les premiers travaux du tracé de la voie. J'ai eu l'honneur de servir le Gouvernement du Roi sous ses ordres, et cette époque de ma vie africaine est une de celles dont j'aime le plus volontiers à me souvenir, car il m'a été donné d'apprécier en toute circonstance ses qualités de fermeté, de tact et d'inaltérable courtoisie.
'î A M. Charmanne revient l'honneur d'avoir commencé les premiers travaux d'exécution et d'avoir présidé au premier coup de pioche (avril 1890).
" Ah ! Messieurs, il faut s'être trouvé au Congo en ces temps déjà lointains pour se faire une idée exacte de ce que furent les premiers travaux. Mon cœur se serre chaque fois qu'au sortir de Matadi je parcours la voie à travers le ravin Léopold, le long du Congo et de la M'Pozo. Dans le magnifique décor, si pittoresque, si émouvant qui se déroule aux yeux des voyageurs et leur arrache aujourd'hui un cri d'admiration, se livra jadis une effroyable bataille, car les pacifiques conquêtes de l'homme sont ■souvent plus meurtrières que les plus sanglantes tueries où se ruent les rivalités des nations.
» La mort siégeait en permanence, des légions de tra-
vailleurs disparaissaient en quelques jours. Ce fut une lutte tragique entre la nature et l'homme.
» Nous savons ce qu'il fallut d'énergie, de force morale pour conserver le calme, le sang-froid, la maîtrise de soi, la volonté directrice au milieu de tant d'obstacles auxquels venaient s'ajouter les tracas et les difficultés inséparables de toute organisation naissante.
r> Mais MM. Espanet et Goffin eurent pour devise : En avant, toujours en avant, et organisèrent le travail rapide, méthodique et sûr.
» Que de noms seraient à citer !
r: Permettez-moi, Messieurs, d'évoquer ici le souvenir de ceux qui essaimèrent leurs vies le long du sentier de fer. En songeant à eux, je veux émettre un vœu dont la réalisation sera chère à tous nos cœurs : celui de voir ici même, en face du Pool majestueux, s'élever un monument en leur mémoire ; qu'il soit taillé dans le beau granit africain veiné de rose, que le ciseau du sculpteur y creuse le nom de tous ces vaillants ; qu'il soit entouré d'un beau jardin fleuri sous l'ombre symbolique et violette d'un groupe de palmiers aux palmes frémissantes.
wEst-il besoin, Messieurs, de faire ressortir l'importance de l'achèvement de la ligne au point de vue économique et philanthropique ?
r> Peut-être serait-il utile de rappeler, tant le souvenir des maux soufferts s'efface rapidement de la mémoire des hommes, ce qu'était hier le chemin que nous venons de parcourir.
» Car désormais, nos officiers, les négociants, les planteurs, les missionnaires, que vingt journées de marche fiévreuse dans le soleil, que la pluie, que les nuits sous des abris sommaires ou sous la tente décimaient, arrive-
i3o d'anvers a léopoldville.
ront aux portes du Haut-Fleuve avec toutes les facilités et les douceurs du confort moderne.
« Vous avez entendu hier et le long de la voie les clameurs joyeuses des populations ; elles applaudissaient à l'achèvement de la route ferrée qui est à leurs yeux une œuvre libératrice.
» Soo.ooo êtres humains sont affranchis du labeur le plus ingrat que la nature du sol ait imposé à l'homme : le transport sur le chef de lourds fardeaux.
y> L'effroyant et mortel calvaire des caravanes n'est plus qu'un terrible souvenir.
» A cet égard, certes, la création de la voie ferrée est déjà un immense bienfait.
r> Mais ceci n'est rien à côté de ce que l'avenir réserve aux natifs des contrées de l'Afrique centrale. Les progrès accomplis déjà permettent d'entrevoir quelles transformations vont encore s'opérer.
w Songeons qu'il y a quelques années à peine, le centre africain apparaissait comme une brûlante et noire Sibérie vouée, semblait-il, par la nature elle-même à l'isolement, à la dégradation morale, aux ténèbres du fétichisme, aux horreurs de la traite et de l'anthropophagie.
» 11 y a un quart de siècle, cette fine et cruelle ironie de Montesquieu, lorsqu'il dit : « De petits esprits exa- " gèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains, car si r elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans r la tête des princes d'p]urope qui font entre eux tant de ^ conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur r> de la miséricorde et de la pitié ? » cette raillerie, dis-je, était toujours actuelle.
» Lorsqu'enfin, au nom de Dieu tout-puissant, les Puissances représentées à Berlin s'imposèrent l'œuvre de la rédemption des populations du centre de l'Afrique, ce fut
d'an VERS A LÉOPOLDVILLE. l3l
comme la vision brusque d'une aurore éclatante aux yeux de ceux qui ont au cœur le fervent désir de l'évangélisation et de la propagation parmi les peuples de la fraternité chrétienne.
5î Des champs immenses s'ouvraient où ils allaient exercer leur zèle.
y> Les conquérants des âmes peuvent se réjouir en ce jour ; et le doux évangéliste peut contempler comme un vivant symbole de la mission divine cette redoutable croix du Sud qui jetait jadis l'effroi dans l'âme inquiète des négriers.
y> Et certes les rédacteurs de l'Acte de Berlin ne se doutaient ni de la rapidité avec laquelle leurs vœux se réaliseraient, ni de l'immensité du réseau qui allait être mis en contact avec l'outillage de la civilisation : les Grenfell, les Alexandre Delcommune, les Wismann, etc. et tous ces hardis explorateurs n'avaient pas encore fixé l'étendue de la navigabilité des afi9.uents du grand fleuve.
« Quels seront les résultats économiques de la mise en œuvre de la réalisation d'une conception qui remonte à vingt ans à peine l
» On ne tarderait pas, avait dit l'illustre explorateur Stanley, en parlant de l'incomparable richesse de l'intérieur de l'Afrique, à en connaître la valeur si on se donnait la peine de briser, pour l'atteindre, son épaisse enveloppe, ces 38o kilomètres de rudes montagnes qui la dérobent actuellement au monde civilisé.
î5 A quelque temps de là, Stanley s'exprimait au sujet de l'Afrique équatoriale, dans les termes suivants :
Mi II y a là des richesses immenses qui attendent le » chemin de fer destiné à les recueillir. J'en avertis le y> Commerce et suis persuadé que l'avertissement ne sera » pas perdu. ^
r> Il ne le fut pas, en effet. Le succès est allé au-delà de toute attente, avant même que la locomotive pût franchir la région des Cataractes et atteindre le Stanley-Pool.
r> En effet, dans un récent rapport au Roi-Souverain, M. le Secrétaire d'État, baron van Eetvelde expose que le mouvement commercial général — importations et exportations réunies — dans l'Etat Indépendant du Congo, pendant l'année 1897, a atteint le chiffre de près de 41 millions de francs.
r> En 1887, deux années après que l'Etat Indépendant eût été reconnu par les Puissances, le commerce général au Congo — importations et exportations réunies — ne représentait pas 10 millions de francs.
w D'autre part, les recettes de l'Etat qui, en 1887, ne s'élevaient qu'à 200.755 fr., atteignaient en 1897, 9.i83.36ofr. !
« Et le chemin de fer est seulement achevé.
« Qui donc oserait formuler des prévisions pour 1907? Quels seront les chiffres d'importations et d'exportations à cette époque ?
w Je n'hésite pas à dire que les espérances les plus téméraires seront vraisemblablement dépassées.
y> Chaque jour de nouvelles sociétés, de nouvelles exploitations, de nouveaux comptoirs se fondent, les postes agricoles se multiplient, les stations de l'Etat et des évangélistes apaisent les guerres civiles, initient les populations à la loi du travail.
« L'avenir économique de l'Etat s'annonce, en un mot, sous les aspects les plus riants.
r> Monsieur le Général, Messieurs les Représentants des Puissances, Monsieur l'Administrateur délégué. Directeur général, Mesdames, Messieurs :
«C'est avec une entière confiance, qu'au nom du Roi, je
d'anvers a léopoldville. i33
déclare ouverte la ligne Matadi-Léopoldville aux entreprises commerciales et humanitaires du monde civilisé. »
Ce magistral discours fut salué par des acclamations enthousiastes.
Ce n'était certes pas un spectacle banal que cette réunion d'hommes appartenant aux classes élevées de la société de tous les pays, écoutant, dans ce coin de l'Afrique, l'esprit perdu dans un religieux silence, le panégyrique de l'œuvre du Roi, à l'heure où l'achèvement du chemin de fer qui devait la rendre féconde entre toutes venait de sonner glorieusement au cartel de l'Histoire.
Le gouvernement belge, qui avait prodigué au chemin de fer tant de marques de sa bienveillance, qui avait soutenu matériellement l'œuvre à l'heure où elle était discutée, ne pouvait rester indifférent à la joie légitime qui accompagnait le triomphe. Il avait chargé M. le comte d'Ursel, le chef de sa mission, de parler en son nom, de se faire l'interprète de ses sentiments.
M. le comte d'Ursel parla dans des termes où la sobriété des images, la concision du style — les qualités qui conviennent à une harangue gouvernementale — n'excluent nullement l'élégance de la forme.
Ainsi s'exprima le représentant du gouvernement belge:
« Monsieur le Général, Monsieur le Gouverneurgénéral, Messieurs les Délégués des gouvernements étrangers, Messieurs,
» Le gouvernement belge salue avec bonheur l'achèvement du chemin de fer qui ouvre définitivement l'Afrique intérieure et qui prépare son complet essor à l'œuvre du Roi-Souverain.
» L'étape décisive que la réussite de cette entreprise
i34 d'anvers a léopoldvillk.
marque pour le développement de la religion et de la civilisation dans le monde, peut être envisagée avec fierté par la Belgique dont la part y fut prépondérante, et le gouvernement se félicite plus que jamais du concours donné par le Cabinet qui l'a précédé et par lui-même au grand travail aujourd'hui accompli.
T La possibilité de créer cette voie ferrée, sans laquelle le bassin intérieur était déclaré inexploitable par celui-là même qui l'avait découvert, fut — en cette matière — la préoccupation dominante du Cabinet de 1884, à l'heure où l'État Indépendant allait naître à la vie politique.
r Le gouvernement d'alors fut si habilement servi à Berlin par ses plénipotentiaires, que l'Etat indépendant, dès sa création, se trouva géographiquement en mesure de réaliser une voie ferrée exclusivement tracée sur son territoire, ainsi qu'il le fallait, pour que les obstacles naturels restassent seuls à vaincre encore.
« C'est à l'initiative privée que revient l'honneur d'avoir étudié le tracé du chemin de fer ; mais, pour l'établir, un important conc ours financier de l'Etat belge était nécessaire.
» Le Cabinet le proposa, et l'accueil à peu près unanime fait à ses propositions par les Chambres, démontra combien l'œuvre civilisatrice du Roi rencontrait de sympathie dans notre généreuse nation.
rî Le gouvernement actuel a continué dans la voie tracée par ses prédécesseurs, en secondant l'entreprise du chemin de fer aux heures de crise.
r. Il l'a fait avec la conviction profonde — confirmée déjà par les faits — que l'achèvement du chemin de fer des cataractes donnerait le signal d'un développement économique considérable, dans lequel il importait de réserver à notre pays la plus large part possible.
d' ANVERS A LÉOPOLDVILLE. l35
» Il importait surtout que la Belgique fût mise à même de se prononcer, en parfaite connaissance de cause, sur les conséquences de la libéralité testamentaire du Roi.
» Persévérant dans ces vues, le gouvernement ne négligera rien pour arriver à ce que, sans passion, avec calme et réflexion, la nation réunisse les éléments qui lui dicteront sa décision définitive, — lorsque l'heure de la prendre sera venue.
^ L'œuvre du Roi sur la terre d'Afrique demeurera et prospérera, on peut l'affirmer désormais sans crainte de se tromper.
» Mais si elle demeure, si elle prospère, ce sera en majeure partie, grâce à la construction du chemin de fer des cataractes ; — en grande partie donc, grâce à vous, mon cher colonel.
y> Mieux que bien d'autres, nous savons combien vous en fûtes l'âme, — et moi qui vous ai suivi presque jour par jour dans l'accomplissement de cette entreprise, — et les membres de la mission belge dont chacun a collaboré dans sa sphère à l'œuvre de notre Souverain.
« J'ai à peine besoin de dire combien je m'estime heureux d'être aujourd'hui l'interprète de félicitations dont il vous revient une si large part, — et dans lesquelles le gouvernement confond le personnel entier que vous avez dirigé.
^ Tous ceux qui ont contribué à ce travail n'ont pas revu la terre natale, mais la patrie reconnaissante conserve pieusement leurs noms et honore leur mémoire.
» La somme de ténacité, d'esprit de suite, de persévérance que vous avez dépensée dans la construction du chemin de fer du Congo est considérable.
w Et je ne crois pas pouvoir mieux exprimer le sentiment du gouvernement au nom duquel je parle ici qu'en
vous proclamant, mon cher colonel, en cette occasion solennelle et devant cette assistance choisie, un des plus vaillants collaborateurs de notre bien-aimé Roi, de S. M. Léopold II, souverain de l'État indépendant du Congo. ^î»
Enfin, il était hautement désirable que les Puissances étrangères représentées aux fêtes de l'inauguration fissent entendre leur voix, l'œuvre du chemin de fer des cataractes étant destinée à parfaire ce qui avait été élaboré par elles au Congrès de Berlin, œuvre qui sans le chemin de fer du Congo n'était pas, suivant l'expression de Stanley, née viable. M. le baron von Danckelman, un Congolais de la première heure, était tout indiqué pour prendre la parole en cette circonstance mémorable. Il le fit avec un rare bonheur et non sans une pointe d'émotion — le souvenir des camarades qui n'étaient plus. Il s'acquitta de sa tâche de la façon la plus heureuse.
Voici le discours du représentant de l'Allemagne :
M. LE Général, M. le Gouverneur, M. le Colonel, Messieurs,
« Il y a 16 ans que j'ai, pour la première fois, mis le pied dans ce pays. Je faisais alors partie de l'expédition du Comité d'études du Haut-Congo. C'étaient les débuts de cette entreprise hardie dont personne ne prévoyait encore l'étonnant développement.
r> Hélas ! Messieurs, la plupart de ceux qui ont pris part à cette expédition, qui ont vu de leurs propres yeux la situation d'alors au Congo et qui avaient décidé de consacrer leurs forces à la grande œuvre de l'auguste Monarque auquel nous pensons tout particulièrement aujourd'hui, la plupart d'entre eux, dis-je, sont morts au champ d'honneur ; victimes du combat contre la barbarie et tous
d'anvers a lêopoldville. i37
les dangers qui nous entouraient alors, ils sont partis pour le grand continent mystérieux de l'au-delà.
M Saluons-les en passant, ces braves, ces hommes comme les frères Van'de Velde, le capitaine Hanssens, le lieutenant Orban ; Robinet, le premier mécanicien du petit steamer la Belgique ; l'ingénieur Amelot, le premier blanc mort à Nyangwé, et bien d'autres, car je ne saurais les nommer tous.
» Messieurs, nous avons eu largement occasion, ces jours derniers, d'admirer les prodiges que l'énergie persistante de l'homme et la puissance du capital ont réussi à créer en peu de temps. Cette ligne de chemin de fer que beaucoup de personnes jugeaient irréalisable, elle existe, elle est terminée grâce à l'adresse de vos ingénieurs, à l'énergie et à la ténacité de M. le colonel Thys.
r> Votre courage, Messieurs, et votre énergie ont dû vaincre les nombreuses difficultés du climat et de la nature du terrain.
SI Vous avez montré à toutes les nations qui font de la politique coloniale ce dont est capable un esprit d'entreprise, une activité coloniale qui ne se laisse rebuter par aucun obstacle. Vous leur avez donné un bon exemple à suivre.
w En présence de ce succès, je ne puis qu'en exprimer mon admiration et vous dire combien je suis fier d'avoir été chargé d'apporter, en ce moment solennel, à la vaillante administration du chemin de fer du Congo, les sincères et cordiales félicitations du Gouvernement impérial allemand. Puisse la ligne que vous venez d'inaugurer contribuer à la grande œuvre de civilisation en Afrique, au maintien et au développement des relations de plus en plus étroites, de plus en plus cordiales entre l'Etat du Congo et les États voisins, et en particulier les possessions coloniales allemandes de l'Est africain et du Cameroun ! »
l38 d' ANVERS A LÉOPOLDVILLE.
Vous me croirez aisément, ce discours fit une réelle seasatioQ. On sait avec quel soin sont réglées, dans les chancelleries, les manifestations extérieures de la pensée des gouvernements. Le gouvernement impérial allemand est particulièrement réservé sous ce rapport. Ici, il n'y avait pas de doute, c'était la pensée gouvernementale qui avait été exprimée, c'étaient les termes mêmes de cette pensée. Elle était hautement élogieuse pour l'œuvre du Roi, pour le chemin de fer, pour les Belges.
Après ces flots d'éloquence, accueillis par les ^marques de sympathie les plus chaleureuses, on se mit à table. Le banquet fut très animé. J'avais déjà goûté du filet d'hippopotame, de la trompe d'éléphant, de la chickwangue — espèce de farine de manioc fermentée, puis bouillie — ; j'avais avalé, non sans appréhension, une ample rasade de malafou ou vin de palme, j'avais goûté de toutes espèces de plats portugais, notamment de lajfameuse moambe, formée de poulet assaisonné d'huile de palme et de pili-pili — un piment qui vous emporte le palais. Je me hâte de vous dire que le menu du banquet s'en était tenu sagement, après les concessions faites à la couleur locale, aux exigences de nos estomacs européens, encore peu faits aux fringales congolaises.
Au dessert, M. le gouverneur général Fuchs porta la santé du Roi. De frénétiques acclamations accueillirent ce toast.
Puis, M. le comte d'Ursel but au nom du gouvernement belge, aux délégués des Etats étrangers.
Jusqu'ici le représentant de Sa Majesté n'avait pris la parole, dans les différentes cérémonies qui s'étaient déroulées, qu'en son nom personnel. Le moment était venu où il allait parler au nom du Souverain de l'État. Aussi était-ce avec un vrai sentiment de curiosité et d'intérêt que nous
d'anvers a léopoldville. iSg
prêtâmes l'oreille, quand le général Daelman prononça le discours où nous allions essayer de trouver les impressions du Roi à travers cette forme concise, substantielle, qui est la qualité par excellence de la pensée royale.
« Messieurs, — ainsi s'exprima le général, — j'ai le grand honneur d'avoir été désigné par le Roi-Souverain pour représenter personnellement Sa Majesté à l'inauguration du chemin de fer du Congo.
5î Au nom du Roi, je vous remercie de l'accueil chaleureux que vous venez de faire au toast de M. le Gouverneur ; j'aurai l'insigne honneur de transmettre à Sa Majesté l'expression des sentiments qui vous animent tous pour Son Auguste personne. Je suis certain d'être le fidèle interprète du Roi-Souverain en vous disant que Sa Majesté y sera très sensible.
» Messieurs, la date d'aujourd'hui restera l'une des plus importantes de l'histoire de l'Afrique centrale, car l'événement qu'elle rappellera à jamais marque l'une des grandes étapes de cette histoire ; il consacre pour ainsi dire, d'une manière définitive, la prise de possession par la civilisation d'une immense région de ce continent mystérieux dont le Roi disait, il y a 20 ans, qu'il était « la seule partie de notre globe où elle n'avait pas encore pénétré « . Le premier pas fut fait vers la conquête pacifique à la civilisation chrétienne et au commerce européen des vastes étendues, alors à peine jentrevues, de l'Afrique centrale le jour de la fondation de l'Association internationale africaine.
« Depuis lors, bien des progrès ont été réalisés sous maints rapports, dans toute l'étendue des territoires occupés par les Puissances dans le bassin du Congo.
« Mais il restait à accomplir une œuvre matérielle qui, en facilitant l'accès de ces territoires, devait permettre d'y
imprimer une allure plus rapide encore à la marche de la civilisation et sans laquelle on n'aurait jamais pu tirer qu'un parti restreint des immenses richesses qu'ils contiennent.
" Cette œuvre matérielle, c'était la construction du chemin de fer des cataractes.
" M. Stanley avait déjà, au retour de sa glorieuse descente du Congo, en 1877, signalé la nécessité de ce chemin de fer, et l'auguste fondateur de l'Etat indépendant avait compris, dès l'abord, que cette voie de pénétration était une condition indispensable à la réalisation complète de ses conceptions.
" Aujourd'hui cette condition existe : la porte de l'Afrique centrale est ouverte, si je puis m' exprimer ainsi, et plus rien ne s'oppose au développement définitif de la civilisation dans le vaste bassin du Congo.
» On vous a retracé tout à l'heure les phases de la construction du chemin de fer et les difficultés de tous genres qui retardèrent ses progrès.
» C'est le grand honneur de ceux qui ont dirigé la Compagnie du chemin de fer d'avoir triomphé de toutes ces difficultés. Je les en félicite et je les en remercie.
y> Et parmi ceux qui, par leur infatigable énergie et leur foi robuste en l'avenir de l'entreprise, ont enfin assuré son succès, il en est un dont il m'est impossible de ne point faire une mention toute spéciale : vous avez tous nommé avant moi le colonel Thys !
w Au nom du Roi, je souhaite à leur belle œuvre toute la prospérité qu'elle mérite et je salue l'aurore de l'ère nouvelle qui s'ouvre pour l'Afrique centrale. «
Des acclamations sans fin saluèrent cette communication, expression non déguisée de la satisfaction royale pour l'œuvre accomplie et dont les termes, j'ai à peine
D ANVERS A LEOPOLDVILLE. I4I
besoin de vous le dire, furent commentés dans tous les groupes.
Le dernier mot dans cette journée mémorable appartenait incontestablement à celui qui en était le héros, à M. le lieutenant-colonel Thys.
Nous reproduisons, dans son intégralité, ce qui fut à la fois un discours superbe d'envolée et une merveilleuse improvisation.
« Après-demain — ainsi s'exprima l'orateur — les trains qui nous ont amenés au Stanley-Pool nous auront reconduits à Matadi.
r> La journée du lendemain ne se sera pas écoulée sans que nous n'ayons revu les vastes horizons de la mer.
w Quelle sera pour chacun de nous, pendant ces quelques journées passées sur la terre d'Afrique, l'émotion maîtresse 1 Quel sera celui des souvenirs qui restera le plus profondément dans l'esprit et dans le cœur ?
r> Sera-ce, par la nuit sombre, en cette presqu'île de Banana, le souvenir du général belge s'en allant seul - — ce jour-là, mon général, j'ai partagé vos larmes — en un pieux pèlerinage déposer une couronne sur la tombe d'un fils tombé au service du pays ?...
» Sera-ce la vue du majestueux Congo lorsqu'il se répand dans les verdoyantes plaines du bas en larges nappes donnant presque la sensation de l'immensité ?...
" Sera-ce l'émotion du débarquement à Boma et de la revue passée par le délégué du Roi de la petite armée noire de l'État, le religieux recueillement du Te Deum chanté devant les représentants de presque toutes les puissances d'Europe à l'occasion du iS""® anniversaire de la fondation de l'État, puis le défilé correct, au son de la musique, des enfants de troupe noirs ?
" Sera-ce, le soir même, le spectacle de Matadi brillante
et illuminée, de cette ville à peine sortie de terre, ou plutôt du rocher, et dès maintenant marquée comme devant être l'un des grands entrepôts du monde ; le touchant spectacle de ces foules d'ouvriers noirs célébrant de leurs chants d'allégresse l'achèvement du grand travail accompli par eux, et glorifiant ainsi l'avènement de la civilisation par le travail et le progrès ?
" Sera-ce, à Tumba, le souvenir de l'Afrique d'hier, barbare et rude et pauvre, venant s'incliner respectueusement devant l'Afrique de demain ?
» Sera-ce l'impression qu'a dû produire sur chacun de vous la vue des grands travaux de la ligne, le souvenir des diflScultés énormes vaincues, le progrès dès maintenant définitivement acquis ?
» Sera-ce l'étonnement que vous avez dû éprouver en trouvant à Léopoldville toute une ville naissante créée par l'initiative intelligente de Costermans ?
« Sera-ce la vue de l'admirable panorama du Pool ou bien le spectacle étrange de ce peuple de Batékés groupés ce matin autour de leur chef et accroupis aux pieds du commissaire-général français, en signe de respect et de soumission ?
» Ne sera-ce pas plutôt le souvenir inoubliable de la fête de ce soir, de ce banquet servi au centre de la mystérieuse Afrique où les soutanes violettes des prélats voisinent avec les toilettes élégantes des femmes et les broderies des diplomates et des représentants des puissances européennes ?
55 Ou bien — qui sait jusqu'où va l'aberration de l'esprit humain? — ne sera-ce pas le rêve d'être le Paul de quelque Virginie noire dans l'île de Bamou ?
» Sans doute, chacun de vous se laissera conduire dans le choix de ces émotions par son caractère et son tempérament propres.
» Pour ce qui me concerne, mon choix est fait.
w L'émotion dominante de mon voyage, à. la fois la plus forte et la plus réconfortante, a été l'absolue conviction de la puissance de plus en plus grande de l'occupation européenne. Déjà, au cours de mes précédents voyages, cette impression s'était dégagée ; aujourd'hui, elle est définitivement triomphante. Aucun doute n'est plus permis : la persévérance a définitivement triomphé, l'Afrique est dès maintenant prise par la civilisation.
» Vous l'avez constaté, comme moi, dès votre arrivée à Banana, en voyant partout la marque non seulement de l'occupation définitive, mais encore de la préoccupation de l'avenir nettement afiirmée par l'éducation donnée aux enfants. Votre conviction s'est maintenue à Matadi, devant le développement inespéré du commerce et des installations ; elle s'est fortifiée pendant le parcours du chemin de fer en constatant par les faits la robustesse de la voie, la sécurité de l'exploitation, la puissance du trafic possible. C'est bien là le chemin de fer qu'il fallait construire, à la fois insinuant et fort, approprié exactement aux circonstances, souple autant qu'il le fallait pour vaincre les difficultés paraissant insurmontables, fort comme il le fallait pour remplir sa mission.
» Trait d'union entre la barbarie et la civilisation, œuvre immense d'industrie ayant un monde à chacun de ses extrémités.
" Enfin, ma conviction a grandi encore à la vue des installations de plus en plus considérables du Pool, et, comme en un rêve, j'ai vu d'ici à quelques années la rive entière couverte de quais, comme en ces grandes villes d'Amérique nées spontanément sous le double effort du commerce et de l'industrie.
« Tout cet ensemble de constatations m'a, en effet.
l.)4 D ANVERS A LÉOPOLDVILLE.
donné cette impression qu'il se lai sait ici une œuvre immense et qu'il ne faudrait plus longtemps avant qu'on saluât le Nouveau Monde d'Afrique.
r> Messieurs, la conception géniale du Roi et son exécution domineront Thistoire de la fin de ce siècle. Mais pour que d'aussi grandes choses puissent s'accomplir, il faut une administration forte. Ce sera l'un des plus grands mérites du Roi d'avoir su choisir avec un tact parfait les hommes qui convenaient pour l'établir, en demandant à chacun les multiples qualités nécessaires et en leur confiant la direction des affaires publiques au moment même où leurs aptitudes spéciales pouvaient le mieux se manifester. r>
Le lieutenant-colonel Thys termina cette belle harangue, où la force des idées le dispute à l'élégance de la forme et qui était, en même temps qu'un panégyrique grandiloquent de l'œuvre accomplie par les Belges en Afrique, la synthèse fidèle des impressions que nous avions recueillies dans notre voyage au continent noir, en portant la santé de M. le gouverneur général Fuchs, l'homme aimable, aussi dévoué que modeste, qui avait su avec tant de tact et de facilité d'assimilation se placer à la hauteur de ses devanciers.
Dois-je vous dire que ce toast fut accueilli par un tonnerre d'applaudissements et qu'il fut considéré comme le couronnement des fêtes inoubliables de l'inauguration du chemin de fer ?
La soirée finit par une promenade aux flambeaux où l'on voyait côte à côte le nègre de la barbarie et le nègre civilisé, symboles de l'Afrique d'hier et de l'Afrique des temps prochains, et par un feu d'artifice tiré d'un banc de sable du Stanley-Pool. Les noirs regardaient les étoiles d'or retomber en cascades rutilantes sur les flots noirs du
lac avec cette impassiblité de masque dont ils se piquent. Rien dorénavant ne pouvait plus les étonner de la part du blanc, du sorcier qui arrive, monté sur les ailes de l'ouragan
Nous allions, le lendemain, prendre le chemin du retour. Nous n'avions pas touché le cœur même du continent noir, mais tout au moins nous en avions foulé largement le seuil, nous avions senti battre le pouls de l'Afrique, nous nous étions frottés à ces populations primitives, nous avions palpé de nos mains, nous avions vu, de nos jeux vu. Ce n'était pas la consécration à la vie africaine, non, c'était cependant une initiation. Sans doute il eût été utile, agréable, de passer quelques jours de plus à Léopoldville et sur le Stanley-Pool et de pousser jusqu'aux Falls, mais le sage doit savoir se contenter de peu.
Il va sans dire que les quelques jours que nous avons passés au Congo ne permettent pas d'en parler ex cathedra, ce serait ridicule. Néanmoins, quand, dans notre pays où l'on se passionne de plus en plus pour les entreprises coloniales, où l'œuvre du Congo devient de plus en plus populaire après avoir été honnie et vilipendée, quand on parlera de Banana, de Boma, de Matadi, de Léopoldville, du chemin des caravanes, du chemin de fer des cataractes, nous aurons un légitime sentiment de satisfaction à dire non pas : je connais tout cela, mais tout au moins : j'y fus.
146 d'an VERS A LÉOPOLD VILLE.