Épilogue
Samedi, 6 août.
V Albertville se retrouve devant les quais d'Anvers, après bientôt deux mois d'absence. Si le départ n'avait pas été sans émotion, le retour fut triomphal. La métropole commerciale de la Belgique fit aux passagers de
Y Albertville une réception grandiose ; une foule immense les conduisit à l'Hôtel-de- Ville où s'était réunie l'édilité communale, par les rues de la cité pavoisées comme aux grands jours de fête, aux sons joyeux du carillon égrenant dans l'atmosphère radieuse d'un superbe jour d'été ses notes cristallines auxquelles se mêlait la voix de basse-taille du bourdon de Notre-Dame.
M, le bourgmestre Van Ryswyck, entouré des échevins et du Conseil de la ville, reçut ses invités dans la superbe salle, immortalisée par le pinceau de Leys. Au milieu d'un silence que rendait plus solennel encore l'austérité du monument communal, riche en souvenirs glorieux de nos ancêtres, le premier magistrat d'Anvers prit la parole en ces termes éloquents :
« Dans l'histoire du commerce du monde, l'achèvement du chemin de fer du Congo est une date.
y> La ville d'Anvers manquerait d'à-propos devant l'histoire, si elle ne saluait avec quelque pompe le retour de
Y Albertville , portant ceux qui ont été par delà l'Equateur inaugurer la grande œuvre. Mesdames et Messieurs, soyez les bienvenus; nous célébrons votre retour.
y> Nous avons en esprit voyagé avec vous. De chaque point où vous avez atterri, sont partis des courriers pour
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décrire les merveilles qui se déroulaient sous vos yeux, pour nous raconter même — et avec quel luxe de détails ! — la vie que vous meniez à bord.
» Mais nous avons surtout partagé votre émotion en touchant cette terre d'Afrique, votre enthousiasme pour la vivante épopée dont des Belges sont les héros. Rien ne manque à sa grandeur, ni la hardiesse de la création, ni la bravoure, ni le sacrifice dans l'exécution. On se doutait qu'au sein du continent noir, il y avait d'immenses richesses ; on se doutait moins peut-être de ce qu'il y avait d'énergie latente chez la nation belge, à qui sa neutralité semblait interdire pareil rôle. Honneur à celui dont le regard a pénétré ce que nous n'osions pas même deviner !
« Avec l'inauguration du premier chemin de fer, la cause du Congo est gagnée. Sans doute, il restera des détracteurs et aussi des cœurs sincères qui supputent avec tristesse les sacrifices en hommes et en argent.
« Pendant que vous étiez au loin, une amère catastrophe est venue désoler le monde. Le paquebot la Bourgogyie a péri avec six cents de ceux qui le montaient. Et qui donc, même en présence d'un aussi grand malheur, osera dire qu'il ne faut plus naviguer ? Non, non ! à côté de l'effort, il est juste de citer les résultats glorieux : les Arabes refoulés, l'esclavage et le cannibalisme enrayés, la rédemption de millions de victimes et, comme par surcroît, une colonie immense, la dernière et la plus grande, conquise au commerce du pays.
55 Pour atteindre ce dernier résultat, il fallait au Congo son chemin de fer. Longtemps on fut incrédule. Le soleil de l'Equateur, la forêt vierge, le jocher et les marécages semblaient des obstacles invincibles. Mais voici que la locomotive bourdonne et butine entre Matadi et Stanley- Pool.
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r A œuvre grandiose, réclame grandiose. La Compagnie du chemin de fer du Congo a eu cette idée de vous appeler comme témoins, vous qui descendez de X Albertville, vous surtout, MM. les journalistes. Je rends hommage à la Compagnie et à son conseil d'administration; à son président M. Jules Urban, à MM. les directeurs Espanet et Goffin, et à vous surtout, M. le colonel Thys, qui, aux heures difficiles, avez partout ranimé la confiance et soufilé la foi. Nous avons ouvert dans notre livre d'or une page pour servir de pendant à celle qui mentionne le retour de Stanley et de Dhanis; nous vous convions à la signer le premier.
y> Messieurs les créateurs du chemin de fer et Messieurs les délégués des Puissances, nous vous offrons une médaille commémorative, que nous vous prions d'accepter en souvenir de l'admiration et de la reconnaissance de la ville d'Anvers. En vous la remettant, je me permets d'exprimer ce vœu : que l'opinion publique belge appréciera définitivement l'œuvre africaine, maintenant que le succès vient justifier la hardiesse de l'entreprise.
r> Lorsqu'en février i885, les plénipotentiaires du Roi signèrent à Berlin l'acte général du Congo, c'était un moment unique. Qui sait si, quelques années après, c'eût été encore possible, car la conquête commerciale du monde s'achevait! Sachons à noire tour comprendre nos destinées. En plusieurs occasions mémorables de notre histoire, nous n'avons pas su les saisir. Voici enfin que la Belgique indépendante et libre va être dotée, si elle le veut, de ce qui manquait encore à son développement économique : une terre coloniale.
« Personne ne pourra en prendre ombrage ; là-bas comme ici, nous n'avons d'autre ambition que d.'être un pays libre et hospitalier ; l'étoile du Congo, comme nos
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couleurs nationales, est un symbole de neutralité, d'indépendance et de paix.
» Je pourrais envisager le Congo à un point de vue plus local et vous parler tonnes d'ivoire, tonnes de caoutchouc, plaques d'acier, flotte marchande. Comme bourgmestre d'Anvers, je dirais volontiers qu'il y a quelque chose de changé dans la géographie commerciale, et que l'Escaut compte un affluent de plus. Et à cet égard encore, j'aurais le droit d'être écouté par vous tous. Car Anvers n'est que la gardienne d'un fleuve dont le sort intéresse, à un titre égal, et le commerçant anversois et l'industriel de Liég(\ de Charleroi, de Mons.
» Mesdames et Messieurs de \ Alberlville , vous avez touché aux Iles flamandes, la première de nos colonies. Nos pères les ont découvertes sur des navires à p(^ine pontés, et qui n'étaient que des cabanes en comparaison de votre pahiis flottant, où vous yvez mei}é,nous le savons, une existence fastueuse. Mais votre voyage aura éié fructueux pour nous tous, si vous y avez retrouvé le fil interrompu de notre histoire coloniale. Puissiez-vous avoir appris, et redire maintenant aux autres, que pour tout pays pi'odncteur qui confine à la iner, avoir des tléboucliés au loin est une question d'existence, et que 6 millions de Belges ne peuvent avoir cette pi-éiention de profiter des entreprises d'outre-mer, sans contribuer aux charg^'s ! Cela ne serait ni juste, ni digne de nous, et cette mollesse nous conduirait à la décadence morale et à la déchéance économique.
55 L'administration communale d'Anvers a voulu commémorer l'achèvement du chemin de fer du Congo par un monument public. En séance du 4 avril, le conseil a voté, à cette fin, un crédit de 200,000 francs et fait appel à tous les artistes belges. Le sujet est digne de les inspirer. Un d'entre eux, le vainqueur, saura le glorifier en
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un beau poème de marbre et de bronze. Puissent le symbole et la chose traverser les temps pour la gloire du Roi-Souverain et pour l'honneur et la prospérité de la Belgique ! ^
C'était le mot de la tin. Le colonel Thys y répondit avec une éloquence qu'il n'avait pas encore atteinte jusqu'alors et une émotion pénétrante qui de sa chaude et persuasive parole se communiqua à tous les assistants. Les fêtes de l'inauguration du chemin de fer du Congo étaient bien closes, cette fois. Les banquets, les discours, les fleurs et les lampions, tout avait disparu dans les brumes du passé. Mais un souvenir impérissable demeurait debout, souvenir qui, dans l'âme des jeunes générations, allait germer comme une graine de vie, de force et de prospérité.
L'Afrique est là, elle s'offre avec ses trésors à tous ceux qui veulent les mériter par l'audace, l'énergie et la ténacité.