AUX AÇORES. — LES " CALDEIRAS " DE LAS FURNAS
L'origine volcanique est évidente ; nous longeons le bord même du cratère, le village de las Furnas est au fond, nous le dominons. Encore quelque temps de trot et nous nous arrêtons devant l'hôtel où tantôt nous allons déjeuner : nous sommes dans l'excavation même. . Les sources d'eau chaude, les exhalaisons d'anhydride sulfureux, les efflorescences de soufre, les jets de boue, se trouvent groupés étroitement l'un près de l'autre, à peu de distance au sortir du village. En somme, cela n'a qu'un
intérêt secondaire et les champs Phlégréens, les cratères éteints de la campagne de Naples avec ses solfatares et ses éjections de gaz ammoniac offrent les mêmes phénomènes quoique avec moins de violence. La nature, le cadre, par contre, sont plus beaux, ont plus de charmes par les souvenirs classiques à Naples qu'à las Furnas.
Le village de las Furnas n'est qu'un long boyau. Les maisons, très proprettes, au sol couvert de joncs, ornées d'un lit assez luxueux pourvu d'un linge très blanc, n'ont généralement pas d'étage. Les Açoriens sont très catholiques quoique tièdes pratiquants et dans leurs demeures l'on voit fréquemment accrochées aux murs des images pieuses ; parfois un véritable petit autel est dressé en l'honneur de la Vierge ou de saint Antoine — un saint très populaire au Portugal et dans les colonies.
Le déjeuner à l'hôtel de las Furnas fut très substantieL On nous servit, entre autres boissons, de la cerveja — de la bière fabriquée aux Açores : elle est exquise. Pour ma part, je la préfère au vin portugais dont je ne parviens pas à apprécier le bouquet ni la saveur.
Las Furnas est dans le mouvement, elle s'intitule ville d'eaux et, comme dans toute ville d'eaux honnête, qui se respecte, l'on y joue. A l'hôtel fonctionnait le trente et quarante et, ma foi, à en juger par les mines des honorables rastaquouères — l'on sait combien le type méridional s'y prête — qui se pressaient autour du tapis vert, on devait avoir flairé en nous de bons « pontes ». J'ai risqué quelques centaines de reis, ils ont été incontinent raflés. Les banquiers avaient cru que nous allions passer de Ion-
gues heures à las Furiias ; ils avaient fait venir des musiciens pour corser le plaisir. Mais Y Albertville devait lever l'ancre le soir même et il y avait un long trajet à faire pour le retour. Nos cochers ont donc attelé leurs mules.
AUX AÇOKES,
l.A MODE MaSCULINK.
et nous voilà partis pour Villafranca, cette fois aux grandes allures, la route étant pour ainsi dire en pente descendante sur toute la durée du parcours. Pedro nous a fait attendre ; probablement qu'il aura conté fleurette à quelque Pierrette du village, car il est tout guilleret. Hélas ! il a aussi mangé de l'ail, et cela — ô horreur ! —
à pleine bouche. Comme j'ai Thonneur d'être assis à ses côtés, je suis à la fête depuis las Furnas jusqu'à la mer. Nous traversons Villafranca, ses ruelles étroites bordées de maisons aux façades bien crépies. De temps en temps on nous jette des fleurs de quelque balcon où paraît une fugitive apparition ; des enfants en apportent des brassées dans nos voitures. Il était écrit que nous quitterions cette île fortunée, les yeux éblouis et l'âme embaumée par le souvenir de l'accueil charmant qui nous avait été fait. Aussi lorsque, dans un rapide examen, je repasse dans mon esprit les différentes escales que nous avons faites, l'île San-Miguel me fait l'effet d'une radieuse, d'une lumineuse apparition.
En mer, dimanche 1^^' août, par lai. 42° 4& N. et long. 16° 36' 0.
Nous avons mis le cap sur le nord-est, nous piquons vers le cap Finistère. Demain nous y serons, aprèsdemain à hauteur de Bordeaux, et le 3 août nous verrons Ouessant. Jeudi matin, Y Albertville mouillera au Havre où nous offrons un banquet et un souvenir au lieutenantcolonel Thys.
Samedi à Anvers ! Nous sommes, maintenant que le voyage s'est accompli dans des conditions vraiment uniques, pressés d'arriver. Vous connaissez le proverbe flamand :
Noord, zuid, Oost,\vest, T'huisbest !
Nous avions parcouru, en moins de deux mois, plus de 3o.ooo kilomètres de chemin, par un temps superbe ; nous avions visité des sites grandioses, admiré des paysages
d'an VERS A LÉOPOLDVILLE. 207
merveilleux, vu Lisbonne et Cintra, Madère, Dakar, Libreville, le Congo depuis Bananajusqu'au Stanley-Pool, Sainte- Hélène, les Açores : nous avions touché du doigt l'œuvre gigantesque accomplie par les Belges sur le continent noir.
Désormais il y aura, en Belgique, quelques témoins de plus pour proclamer que s'il reste encore beaucoup à faire au Congo, le chemin parcouru est énorme et l'avenir gros d'espérances. Désormais, grâce au chemin de fer des cataractes, les richesses de l'Afrique équatoriale pourront, avec la plus grande facilité, arriver sur les marchés de notre vieille Europe. Il ne resterait de notre inoubliable voyage que cette constatation, que nous y attacherions le plus grand prix.