D'après nature (deuxième série). Eau forte de Brunin
me Jonas est étendue sur sa chaise longue au coin du feu ; elle fume un havane en faisant des ronds avec sa petite bouche aux lèvres légèrement retroussées et regarde au plafond monter la fumée ; son corps svelte et grassouillet est enroulé dans un peignoir de cachemire sang de bœuf, déboutonné à moitié, sur lequel tom-
bent en flocons tumultueux ses cheveux roux ; elle écarte les jambes et s'étire en bâillant comme une panthère repue.
A portée de sa main, sur un guéridon, deux tasses de Saxe dans lesquelles le café fume, et un flacon vulgaire de Chartreuse avec deux petits verres de Bohème.
A côté de Mme Jonas, M. Jonas est assis dans un large fauteuil anglais ; il fume aussi et crache dans le feu; il tient le" journal et fait semblant de lire.
M. Jonas est en veston de velours et en pantalon à pieds; sous le menton, un foulard crème descend jusqu'au milieu d'un devant de chemise à jabot bordé de rouge ; M. Jonas digère avec tranquillité et convie-
tion. Il a le chef déplumé, pourtant il paraît jeune encore, il frise la quarantaine â peine.
La tête est placide; la figure bouffie, le teint frais et rose ; les moustaches recourbées sont pareilles à celles d'un Gaulois, elles tombent sur une lèvre épaisse qui avance ; le nez est gros, manifestement crochu, — un nez d'Israélite ; l'œil noir et humide brille. M. Jonas bedonne légèrement. De temps en temps, il se frappe le ventre avec satisfaction et pousse des soupirs qui cachent habilement les renvois de la digestion.
Tout à coup M"10 Jonas rompt le silence :
— Plus souvent qu'ils me feront jouer comme ça tous les soirs, sans
souffler ; j'en ai plein le dos de leur sacrée pièce et puis j'ai l'estomac détraqué. . . Ce soir, relâche hein ! mon petit Jonas,nous allons nous la coulerdouce comme çatoute la journée, ça y est; ils iront tousàlabalançoire, ceux qui viendront pour me voir.. .
d'abord je suis malade, c'est sur l'affiche.
— Oui, ma biche, j'en suis de la loupe, moi, j'aime ça aussi ; as-tu prévenu Adèle, au moins ?
— Je te crois que je l'ai prévenue!
elle a ordre de mettre tout le monde dehors.
Ensemble, comme si cela avait été réglé d'avance, ils se mirent à étendre leurs bras en l'air et à bâiller de nouveau.
— Nous n'avons pas l'air de nous
amuser, tout de même, mon Jonas, dit madame, est-ce que tu t'ennuies?
si on se recouchait ; moi j'ai sommeil,.parole d'honneur!
— Ou plutôt si nous filions à la campagne..., dit M. Jonas, il y avait une gelée blanche ce matin, il fait sec, comme ça la loupe serait complète .
— Ma foi, non ! moi, j'ai envie de rester ici.
— Comme tu voudras, ma biche ; d'ailleurs, nous ne sommes pas si souvent ensemble, tu as raison.
Mme Jonas resta rêveuse un instant, puis elle se mit à parler toute seule, car M, Jonas se gardait bien de l'interrompre :
— Si c'est un métier, tout de même ! pas vrai Jonas ? d'aller faire
voir ses fesses à tout le monde pendant trois heures... et de leur chanter des bêtises. . . il y a des jours comme aujourd'hui où çà me dégoûte, et puis ils sont là le bec en l'air ; j'ai quelquefois envie de leur cracher dessus quand je ne suis pas disposée. Moi ! j'aimerais tant avoir ma tranquillité; là, à côté de toi, nous serions comme des bons petits père et mère... je n'ai pas tant d'idées de luxe que ça après tout !
On est volé par les domestiques, c'est ça le luxe ! On a mal au ventre parce qu'on mange un tas de saletés, mal à la tète, mal partout...
ça m'éreinte et, va te faire fiche!
quand on est dans le mouvement faut continuer, là, y a pas, y a pas!
Elle se mit à cracher et elle jeta son cigare dans le feu.
— En v'ià un cochon de cigare !
il brûle en cuiller.
Puis elle se croisa les mains sur le ventre.
— Dis donc, Jonas, je crois que j'engraisse un peu, depuis quelque temps, pourtant je me fais de la bile ; as-tu vu cette sale rosse de Schraber qui me blague dans son canard, il prétend que je me déforme et que les chapeaux que je porte me donnent l'air d'un champignon; tu ferais bien d'aller faire lire ça à Eudoxie ; je la plaque là sans la payer si elle ne me coiffe pas mieux.
M. Jonas toussa.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu dis ?
— - Moi rien ! seulement je pensais
qu'il y a cet idiot de Lacour, tu sais, le neveu de ton directeur qui vient d'être nettoyé par le krach, il vend sa maison de Colombes, nous pourrions peut-être bien l'acheter ; si j'allais chez le notaire au lieu de rester là, j'ai les pattes qui me démangent d'être comme ça assis devant le feu.
— Tiens! c'est une idée, mon vieux lapin. Mais es-tu sûr que ça rapporte ?
— A Colombes? c'est comme si tu étais propriétaire au milieu de Paris, ça ne peut qu'augmenter.
Tout le monde se porte par là, qu'en dis-tu ?
— Ma foi! je ne sais pas, moi, fais ce qu'il faut, nous ne sommes pas malheureux, mais on doit tou-
jours veiller au grain, et je n'aime pas l'argent qui dort, tu sais.
En ce moment, Adèle, la femme de chambre frappa à la porte.
— Entrez ! dit Mme Jonas.
— Madame, c'est une lettre.
— Zut! mets-la sur la cheminée, je la lirai demain.
— Mais, c'est le valet de pied du baron Kunnemann qui vient de la monter, la voiture est en bas; on attend une réponse.
M. Jonas prit la lettre et la lut d'un coup-d'œil.
— Qu'est-ce que c'est? demanda négligemment Mme Jonas.
— Pas grand'chose... murmura M. Jonas, le baron t'attend à Passy, il t'envoie sa voiture.
Alors Mme Jonas se mit en colère:
D'AFRÈS NATURE
— Ah ça ! est ce qu'il se fout de moi, ce crétin-là! Il trouve amusant de me raser aujourd'hui. Je n'ai pas le temps ; qu'est-ce que ça signifie ? Il s'imagine peut-être que je suis à ses ordres parce qu'il a des millions... Eh bien ! moi, j'ai la flème, voilà : nous sommes quittes ; avec ça que c'est rigolo d'aller là-bas ; c'est un sale imbécile; moi, je veux rester ici avec mon petit homme à me chauffer, à causer de ce qui m'amuse, à faire ce qui me plaît.
Elle se leva et prit la lettre :
— Idiot, dit-elle en haussant les épaules, il m'écrit comme on écrit à une modiste ; il n'est même pas dans la note; tiens! voilà ce que j'en fais de sa lettre.
Elle s'assit dessus, puis la froissa
avec rage et la jeta par terre derrière la chaise longue.
— Tu as tort, ma bichette, fit M. Jonas en simulant l'indifférence, mais je comprends ça, on est si bien chez soi... pourtant, tu sais Kunnemann a de l'influence. . . et. . . ce n'est pas la mer à boire après tout que d'aller à Passy.
— Oui, oui... je voudrais bien te voir à ma place, mon vieux! en voilà une noce !
— Quoi ! quoi ! tu peux être rentrée pour dîner. Il est trois heures, c'est rien du tout, en somme.
— Eh bien! non ! m... ! je n'irai pas.
Adèle, tu vas dire que j'ai le rhume et que ça sera pour demain s'il veut.
La bonne allait se retirer, M. Jonas la retint.
— Ecoute, mon ange, insinua M. Jonas avec tendresse; tu n'es pas juste, tu n'es pas raisonnable non plus; allons, un petit effort; tu ne peux pas lui refuser cela au baron, songes-y! Allons, va t'habiller ; il ne serait pas content, tu sais combien il est bon enfant. Voyons, un peu de bonne volonté. J'irai chez le notaire pendant ce temps-là ; à quoi bou perdre sa journée ; ma cocotte chérie, fais cela pour moi !
Mme Jonas courut s'habiller.
— Adèle, fit-elle, dis qu'on m'attende, je descends.