‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 2 sur 14 · UNE CLIENTE · texte numérisé non relu

UNE CLIENTE

e Maxime a véritablement de la chance de posséder une maîtresse comme Louise (un petit nom un peu vulgaire peut-être, mais qu'importe!..)

Il n'y a encore que les avocats qui aient des bonnes fortunes de ce genre-là.

Joli petit ménage. Et voilà déjà trois mois que ça dure.

On les voit partout où l'on s'amuse : au théâtre, au Bois, aux courses, jusque dans les endroits mal famés : skatings, bals, cafésconcerts ,même dans les restaurants de nuit et ils sont toujours de bonne humeur; toujours en train. Ils ont l'air un peu fatigués par exemple !

Maxime ne parle plus qu'en traînant la voix, il ne prononce pas les r, ça l'éreinterait ; Louise a la démarche lente, ils s'appuyent l'un contre l'autre nonchalamment, leurs yeux clignotent à la lumière brûlante du gaz. On voit qu'ils mènent la vie rondement comme des gens pressés.

Il y a quinze jours, je les rencon-

tre à trois heures de l'après-midi devant la Madeleine. Ils allaient à petits pas, maigres et pâles, en flânant le long des boutiques d'un air indifférent.

— J'ai la tête vide, mon cher, me dit Maxime.

— Et moi aussi, ajouta Louise en me regardant d'un air hébété, plein de grâce cependant .

Elle cacha un bâillement lascif en appuyant sa petite main gantée sur sa lèvre supérieure.

— Oh ! ce n'est rien, affirma Maxime en souriant, nous savons pourquoi ; nous rentrons chez nous pour dormir.

Elle était tout à fait mignonne avec sa tournure de petite bourgeoise parisienne coquette, elle rit

malicieusement en découvrant ses dents pointues comme celles d'une souris et bordées de gencives pâles ; ses cheveux blonds, ébourriffés par le vent, formaient un léger nuage sous sa capote de soie capitonnée, ses paupières se baissèrent modestement et masquèrent un regard vague et languissant.

— Dormir? fit-elle, c'est Maxime qui dit cela; ah! nous avons bien sommeil, en effet, figurez-vous que tout à l'heure nous tombions littéralement dans notre assiette en déjeunant, voilà pourquoi nous faisons un petit tour sur le boulevard.

Il a vraimentde la chance ce scélérat de Maxime !

Je trouve Maxime l'autre jour dans la salle de la Paix au Palais Bourbon.

Il tenait un grand papier à la main, il se promenait d'un air grave et soucieux, il guettait l'arrivée des députés et paraissait impatient.

Encore plus maigre, encore plus harassé que l'autre jour, il s'arcboutait sur sa canne, sa figure jadis pleine, grasse et rose, était hâve et semblait aplatie entre ses deux Ion-

gués côtelettes de barbe blonde, l'œil humide avait un éclat fiévreux.

— Hum ! pensai-je,ilfîle un mauvais coton !

Je l'accoste :

— Que diable viens-tu faire en cet endroit ? Aurais-tu envie d'une sous-préfecture, voudrais-tu être nommé substitut, juge de paix, receveur particulier , voire gardechampêtre, car c'est la marmite aux places ici ; il me semble cependant qu'avec ton talent d'avocat, tu ferais mieux de rester indépendant.

Il se mit à rire.

— Non ! mon cher, je fais un métier bien plus comique, je colporte un recours en grâce pour un de mes clients, il me faut un tas

d'apostilles et de recommandations, il est nécessaire qu'on fasse des démarches, c'est d'un dur ce que je veux obtenir !...

Je m'offris à l'aider si c'était possible.

Il me prit le bras et me chuchota son affaire au pied du groupe de Laocon.

— Ce n'est pas du tout un criminel, mon client, au contraire, c'est un excellent homme, mais il a été maladroit, il n'a pas su mener sa barque; figure-toi qu'il est condamné à treize mois de prison pour corruption de fonctionnaire.

J'ouvrais des yeux étonnés.

— Oui. Corruption de fonctionnaire, c'est un cas assez fréquent, et on est d'un raide là-dessus depuis

quelque temps ! Il faut que j'implore non-seulement le garde des sceaux, mais encore le ministre des finances.

Mon homme est tout simplement marchand de vins en gros, il s'est entendu avec un employé d'octroi à Bercy pour faire entrer en fraude de l'alcool — c'est du commerce après tout — on les a pinces en flagrant délit et ils ont été condamnés. Voilà l'histoire. . . ma foi ! au point de vue moral et économique, on a bien fait, il faut des exemples, sans ça!... il est fort riche, très bien élevé, mon client, c'est un homme du monde, j'ai fait ce que j'ai pu à l'audience, mais il paraît que mon talent n'a pas suffi... cependant, entre nous, je t'avoue que je désirais un peu la condamnation.

— Parbleu! fîs-je, je pense bien ; ton patriotisme, ton esprit de justice,ta loyauté, tout cela devait...

— Non, interrompit l'avocat, tu n'y es pas ; certainement, je suis honnête et cet imbécile était vraiment coupable, mais je n'ai pas une aussi forte dose de stoïcisme dans la conscience ; la vérité : c'est sa femme qui... d'ailleurs, tu la connais, Louise? N'est-ce pas qu'elle est divine, sagement vicieuse, bien franche d'allures et amusante donc !

c'est exquis une maîtresse dans ces notes-là!...

— Parfaitement, balbutiai-je, je te félicite; je suis pleinement de ton avis ; adorable, enivrante ; mais je t'avoue que je ne te comprends pas, tu es fou sans doute ou abruti ; il

est très bien là où tu l'as fait mettre le mari, pourquoi ces courses effrénées en sa faveur? Est-ce que c'est elle qui te pousse à ces démarches ? Ce n'est pas possible, tu serais absolument ridicule et indéchiffrable.

— Louise, grands dieux ! si tu la vois, pas un mot de tout cela, elle ne sait rien ; eh bien ! il ne manquerait plus qu'elle apprît ce que je fais là, elle se brouillerait avec moi pour la vie, pas de bêtises !... Mais vrai ! tu me comprends, il est indispensable qu'on le gracie, il faut que j'en vienne à bout, il a déjà fait quatre mois de sa peine, j'ai besoin de renfort !

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