‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 13 sur 14 · SOUVENIRS PERSONNELS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS PERSONNELS

ambetta est entré dans l'histoire, — comme' disent les prud'hommes politiques.

Je ne résiste pas à l'envie de raconter ce que je sais personnellement sur Gambetta.

Le côté anecdotique de l'exis-

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tence de cet homme n'est pas le moins intéressant. Cela se conçoit :

Gambetta s'était mêlé toujours — sauf dans les dernières années — à la vie commune ; il ne s'était pas formé comme les hommes d'Etat vieux jeu au milieu des salons de politiciens et académiciens, étudiant la société dans les livres et dans les philosophies pédantes ; il avait vécu au dehors avec tout le monde, il avait été bohème, et c'est dans le brouhaha général qu'il avait conçu le rôle qu'il a joué si brillamment — personne ne peut dire le contraire.

Si Gambetta a trouvé en lui de véritables élans démocratiques, cela tient uniq uement à son passé flâneur . Vivant dans les parlottes d'avocats sans causes, dans les cafés de bo-

hèmes littéraires et artistiques, il s'était rendu compte de toutes les rêvasseries utiles — peut-être n'at-il pas assez vécu avec la classe ouvrière ; de là vient qu'il s'est trouvé en conflit avec elle à la fin de sa vie ; il n'avait étudié que la classe intermédiaire entre la grasse bourgeoisie et le peuple, et il n'a donné satisfaction qu'à cette catégorie ambitieuse ; ce n'était pas assez.

Néanmoins, il s'était rendu compte des progrès possibles — uniquement, je le répète, parce qu'il avait vécu en bohème et ne s'était pas laissé cristalliser comme les Guizot, les Thiers, les de Broglie, les Jules Simon et tant d'autres dans les cornues académiques.

Tout gamin, je l'ai connu — je

venais de passer mon bachot — je l'ai connu dans le quartier latin. C'était 1 époque des gloires bruyantes :

Boufïetout, Voyageur, Colibri, Renan, Pelletan, Rogeard, Longuet, Flourens, Alice la Provençale, Victor Hugo, About, Badinguet; on menait tout de front — Bullier et la politique , l'émeute et les bocks.

Gambetta faisait comme les camarades. C'est au café Voltaire que je le vis pour la première fois. Au premier étage, à côté de la salle des billards, se réunissait la bande d'amis particuliers où parfois, mais rarement, apparaissait la tête de fouine de Laurier (déjà lancé bien en avant sur la route de la fortune). Gambetta était mince alors, quoique déjà

le ventre ait eu comme le dessein de s'avancer dans le vide, — cela venaitsurtout de ce que Gambetta portait la tête fièrement relevée derrière les épaules. J'avais été amené là, fortuitement, par Jules Andrieu, aujourd'hui consul à Jersey. Andrieu voulait rivaliser avec Gambetta — il l'avouerait volontiers aujourd'hui, lui qui a été membre de la Commune ; il lui ressemblait d'ailleurs :

même prestance, même tête borgne et même coup de gueule — ils luttaient d'éloquence et de bonhomie rotonde. Gambetta déclamait les Châtiments dans l'escalier et les joueurs de billard s'interrompaient pour l'écouter. Il avait la vraie diction poétique et pas un acteur n'eût pu l'égaler. On applaudis-

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sait Gambetta et le patron tremblait.

Puis, l'effervescence passée, on se mettait à jouer un jeu de société : le Polignac,où. Gambetta distrait perdait toujours. Il n'y avait que son ami Pephau qui avait de la chance.

Cette belle vied étudiant se continuait souvent au café de V Europe, carrefour de l'ancienne Comédie où Gambetta se retrouvait alors avec des hommes de lettres : Bataille, Daudet, du Boys, Valéry Vernier, Paul Arène, Monselet, Cladel, Dusolier et des médecins futurs tels que Paul Dubois, quelquefois Ranc, Castagnary. Nous avons un soir, avec Gambetta, fêté la première de Pierrot Héritier, de mon ami Paul Arène, fêté gaiement, simplement,

entonnes du quartier latin. C'était joyeuse vie insouciante alors où la politique ne se mêlait que peu aux conversations. Alors Gambetta improvisait des conférences critiques littéraires, très audacieuses et qui irritaient. C'est vers cette époque qu'il écrivit un Salon à Y Europe de Ganesco.

Puis il est entré- dans le tourbillon politique et je ne l'ai revu que quelques années plus tard, alors qu'il était le maître de l'opinion démocratique bourgeoise ; après avoir gouverné la France pendant la guerre, après être devenu simple député, directeur de la République Française.

J'ai encore présents à l'esprit tous ces événements anecdo tiques.

J'ai été à la solde de Gambetta — sous le 24 mai — aux heures de combat et de danger. Qui m'avait recommandé à lui? Je ne sais.

Un jour — je rédigeais un journal radical à Brest — je reçois une dépêche me donnant rendez-vous rue du Croissante la République française, pour le lendemain minuit.

J'avais juste le temps de prendre le train et d'arriver. Je fus d'une exactitude scrupuleuse. A minuit, M. Pephau m'introduisait.

Je trouvai Gambetta en manches de chemise et étendu sur un divan ; il tenait un paquet d'épreuves à la main.

Sur la table, à côté de l'encrier, étaient alignés plusieurs canettes de bière et des verres.

— Ah ! vous voilà, me dit-il d'un air très affectueux et avec une voix grasse et sonore: asseyez- vous, vous êtes exact, je vous félicite; prenez donc un verre de bière ; je vais vous expliquer ce qu'il faut faire.

Je balbutiai.

— Ce qu'il faut faire me répétat-il en imitant et en m'imposant silence avec une amabilité plutôt persuasive qu'arrogante.

— Apporte-moi le dossier de la Sarthe ! dit-il à M. Pephau.

Celui-ci lui tendit un paquet qu'il alla prendre dans une grande armoire où étaient classés tous les départements par ordre alphabétique.

Gambetta feuilleta le dossier rapidement, puis le jeta au hasard sur îa table au milieu des bocks.

Je lecoutai.

Il m'expliqua avec rapidité et en appuyant sur certains mots et sur certains détails qu'il s'agissait de créer la République de la Sarthe, au Mans, — une sorte de succursale à la République française, qu'il fallait être radical, lutter contre l'influence des modérés du pays ; au besoin pourfendre les bonapartistes de M. Haentjens et en fin de compte préparer la candidature sénatoriale d'un marin célèbre qui, comme chef de corps, s'était héroïquement conduit à la bataille du Mans, le capitaine de vaisseau Gougeard, dont il fit plus tard son ministre de la marine. Il me donna les instructions nécessaires comme il les aurait données à un préfet; puis, il me

serra la main chaleureusement en me recommandant d'étudier le pays et de lui écrire et finit ainsi : partez demain sans faute !

Je ne l'ai revu depuis qu'à la tribune.

Au fond, il était un peu gobeur à cette époque; et je crois que cet homme, qu'on a fait si malin et si retors en politique, n'était guère qu'un sensationniste; il adorait la flatterie, comme tous les méridionaux, et se laissait berner par n'importe quel hâbleur caressant. Autoritaire, il ne pouvait manquer de l'être.

Mais, en réalité, bonhomme, courageux et pas du tout sceptique, quand les événements se produisaient et quand la fortune semblait l'aban-

donner. Il la bien prouvé le soir de la salle Saint-Biaise.

J'en reviens à ma mission du Mans.

Rien de plus amusant dans la carrière d'un journaliste.

Je devais donc pasticher la République française. Je m'étais fait un vocabulaire spécial ; j'avais une collection particulière de mots et d'expressions ; j'étais arrivé à faire du Spuller photographiquement pour ainsi dire.

Mais pour la campagne politique, elle n'était pas possible. Les futurs actionnaires du journal ne voulaient pas délier les cordons de leur bourse, et quant à mon candidat, il avait été trop héroïque pour que les paysans fussent ses électeurs; et puis, allez

donc faire de la politique républicaine dans un pays où tous se disaient républicains, mais votaient pour le bonapartiste Haentjens !

J'eus l'aplomb d'écrire à Gambetta et de lui communiquer mes impressions, en même temps je lui donnais un avis utile : faire un journal de région avec des dépêches de Paris spéciales et abandonner l'idée d'une feuille locale dont le succès était irréalisable, surtout avec la candidature du marin en question, qui avait molesté les paysans forcément en se battant bravement sur leurs terres et dans leurs fermes.

Ah! il se fâcha net. Il me fît répondre par l'ami Pephau qu'il ne m'avait pas envoyé là-bas pour lui donner des conseils.

Je mis cela dans mon sac. Et le marin célèbre échoua et le journal mourut, et je ne fis plus de pastiches soporifiques.

J'ajouterai que le journal de mes rêves existe aujourd'hui, — ce qui prouve que je n'étais pas tout à fait idiot.

Cette dernière anecdote donne bien la note de la politique intime de l'homme qui vient de mourir.

Je suis certain qu'il a dû manœuvrer de la même façon très souvent dans sa carrière trop courte et dans des occasions bien autrement graves.

Il n'aimait ni les conseils ni les critiques, c'était son droit; mais sans vanité, j'estime qu'il avait tort.

Aussi, avec lui s'est effondré à

jamais tout l'échafaudage construit par les flatteurs et les ambitieux domestiques qui l'ont perdu.

Je suis de ceux qui regrettent sincèrement l'homme et l'orateur, mais non le chef d'Etat.

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