‹ D'après nature (deuxième série). Eau forte de BruninChapitre 12 sur 14 · LES SOURCES DE LA SEINE · texte numérisé non relu

LES SOURCES DE LA SEINE

Les sources de la Seine

l n'est pas un Parisien j'en suis sûr, qui, se trouvant à deux lieues de l'endroit où la Seine prend sa source, négligerait de faire ce pèlerinage naïf et idiot, j'en conviens, — car qu'y a-t-il de si étrange et de si curieux à contempler un filet d'eau sortir d'une montagne?

Ainsi ai-je fait.

D'ailleurs il m'eût été difficile de m'abstenir ; j'eusse vivement désobligé mon voisin, le vieux Baptiste, ancien sergent de la garde, aujourd'hui rentier, cultivateur, débitant de tabacs ; il a fait encore le coup de fusil contre les Allemands en 1870 dans les gorges abruptes qui avoisinent Dijon et rejoignent précisément le vallon d'où sort le fleuve qui passe sous le pont des Arts.

Donc, Baptiste m'a forcé à partir après déjeuner.

— En route, m'a-t-il dit, il faut voir ça, le Parisien. Ça en vaut la peine ; et puis, je prends mon fiingotet si je pince un lièvre par là, il aura son affaire; j'en réponds.

Brave homme, mon guide, mais peu accessible à l'admiration, peu chercheur de paysages, très maraudeur, très braconnier et fort bavard... Toujours une histoire sur la planche.

Je me résigne et nous voilà partis.

Le chemin est âpre : nous escaladons difficilement la montagne en suivant le lit d'un torrent à sec. Les pierres forment des barricades, dont les créneaux se perdent dans un fouillis de clématites sauvages, de ronces, de lierres qui s'accrochent aux branches frêles des bouleaux et aux bras nerveux des chênes. Parfois, nous nous heurtons aux genévriers et aux chardons pareils à des arbustes, dans ces parages abandon-

nés qui donnent l'illusion des forêts vierges.

Baptiste, le fusil sur 1 épaule, s'arrête à certains moments et me chuchote un : chut significatif, puis il grommelle :

— Y en a-t-il du lapin ! par ici.

Se remettant en marche :

— Allons ! du nerf ! du nerf! faut avoir les pattes solides; c'est le bois des amoureux, ils n'ont pas peur de se tordre les chevilles, allez; c'est là dans le coin, que l'année dernière j'ai pincé la Victoire, vous savez bien, la petite rousse qui demeure à côté de chez moi, elle était avec le fils du maire — n'allez pas jaser là-dessus au moins, il n'y a qu'à vous que je raconte ça — ils ne cueillaient pas la noisette du tout...

et bien, vrai, moi, ça m'a ragaillardi, ça m'a fait plaisir...

Alors, Baptiste me fit l'histoire de tout le pays...

Je n'écoutais plus; nous étions sur le plateau.

Une grande plaine sèche, sur laquelle à l'horizon se détachaient deux chevaux noirs en train de labourer; au loin, à droite, une lisière de forêt se confondait avec le ciel ; à gauche, un vallon à pic, puis des montagnes aux tons violets s'élevaient en étages dans une petite brume légère pareille à un voile de mousseline.

Çà et là des monticules enclavés dans des rochers moussus et grisâtres semblaient des bastions et des escarpes; quelques pins malingres à côté.

La brise fraîche soufflait, apportant les pépiements continus et saccadés des alouettes montant dans le ciel clair,

— Mauvais terrain, ça, grogna Baptiste; allez donc enlever les pierres ! ils essaient de faire pousser du blé là-dedans, ils ont de l'aplomb; ça n'a pas de paille; il n'y a que les pommes de terre qui rapportent sur le plateau... Tenez là, il y a deux ans, rien qu'en débouchant du bois, on levait des lièvres en veux-tu, en voilà ; c'est dégoûtant, plus rien maintenant.

J'écoutais peu Baptiste; la rêverie m'avait envahi et je regardais, tout en marchant les montagnes d'en face, sillonnées par des routes blanches aux lignes tourmentées et qui

filaient sur le sol vert avec les ondulations molles et gracieuses des fusées de feu d'artifice.

— Attention! cria Baptiste ; voilà le chemin du facteur... c'est par ici qu'il passe pour aller à St-Germain, là-haut dans l'autre montagne ; et il m'indiquait un clocher pointillantau milieu d'un bouquet d'arbres; il s'agit de gagner ça, du jarret ! du jarret!

Le chemin du facteur ! Un escalier de roches vermoulues auxquelles il faut s'accrocher des deux mains pour descendre dans le Val de VHermitage. On glisse sur les bruyères, et on se rattrape aux branches épineuses des rosiers sauvages ; çà et là une vipère glisse en sifflant, un lézard se tord la queue et s'enfonce dans un trou.

Enfin, nous sommes au fond du vallon : des pelouses vert-tendre entourent deux petits étangs dont l'eau claire se cache sous les volutes des nénuphars ; des saules se courbent sur une rivière qui clapote entre des cailloux blancs ; une cascatelle chantonne au pied d'un rocher tailladé en barbe de géant; quelques coassements de grenouilles ; une vache noire est accroupie dans l'herbe, derrière le bâtiment écroulé d'un lavoir.

A droite et à gauche, la montagne escarpée, avec ses arbres en équilibre.

— C'est pas tout ça l'ami, me dit Baptiste en ricanant, mais il faut regrimper de l'autre côté...

Ouf! et Baptiste cause toujours !

Enfin, nous voilà à St-Germain, un hameau pouilleux, désolé, composé de quelques fermes pauvres, d*une église et d'un café, oui, un café ; nous entrons : deux bancs, une table et un lit enfoui derrière des rideaux à ramages d'indienne violette.

— Pourrait-on casser une croûte?

— Si ça ne vous fait rien, nous dit une vieille femme ; allez donc à côté, c'est l'auberge.

Nous allons à côté.

L'auberge : une table, deux bancs et un lit ; c'est la seconde édition du café.

Après des pourparlers sans fin, nous obtenons une omelette au lard, une brique de pain de ménage et du vin.

Baptiste s'est fait reconnaître, sans cela, nouveau refus.

Il profite de l'accueil pour causer sans cracher tout le temps avec l'hôtesse.

Nous repartons, autre dégringolade dans des chemins de facteur, au bout de laquelle nous entrons dans un petit vallon sans caractère bordé de bois de noisetiers au milieu desquels s'élève une maison prétentieuse, construite en briques roses et entourée de soleils et de pois de senteurs; devant la porte un petit parterre de joubarbes multicolores, des balsamines, des fuchsias, tout un jardin d'épicier parisien retiré à Bois- Colombes.

— C'est ici, me dit solennellement

Baptiste... ici, les sources de la Seine; avançons...

Nous continuons à marcher dans le vallon, entre deux haies banales, enfin nous découvrons une grotte ridicule en roches du pays, bâtie sur le modèle de la cascade du Bois de Boulogne; sous l'arceau de la grotte une naïade coiffée de pampre est couchée, le coude appuyé sur une urne de pharmacien, les doigts des pieds ont été raccommodés, le nez est recollé et les seins sont noircis par les infiltrations de la grotte ; sur les rochers des noms et des dates.

Une plaque de marbre noir raconte comme quoi et quand M .Haussmann a fait élever ce monument grotesque. — Aimable souvenir !

Autour de la grotte, un square

pareil au square Montholon, dans lequel heureusement s'étalent quelques bouses de vache rappelant la campagne.

Au pied de la naïade sourd un petit filet d'eau.

Pendant quelques minutes, Baptiste reste rêveur ; puis il me regarde en dessous, hypocritement.

— Eh ! eh! me dit-il, le Parisien?

Voilà qui est beau; quand je vous disais : ça en vaut la peine...

Je n'osais le contrarier, je fis un signe de tète affirmatif.

Soudain, Baptiste touille dans sa poche.

Il s'approche timidement du petit bassin dans lequel l'eau s'amasse pour continuer ensuite à couler le long du vallon, puis il m'appelle.

— Venez voir, dit-il, en prenant un air grave.

Et il dépose solennellement un morceau de sucre dans l'eau.

— C'est les gens de Bercy, me dit Baptiste en me tapant sur le ventre, qui vont être épatés, quand ils boiront de l'eau sucrée... hein ?

Sacré Baptiste, va !

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