‹ D'Athènes à Baalbek, 1844Chapitre 1 sur 4 · D'Athènes à Baalbek, 1844 · texte numérisé non relu

D'Athènes à Baalbek, 1844

Quand le soleil parut, nous approchions d'une étroite langue de terre qui s'élevait au-dessus des eaux comme la proue d'un navire. Une ligne de colonnes blanches se détachait en relief sur les flancs de la montagne. Nous reconnûmes Tancien promontoire de Sunium, qui doit son nom moderne de Cap Colonne à ce fameux temple de Minerve , jeté comme un phare sur la pointe la plus avancée de l'Attique pour signaler de loin au voyageur la patrie de Phidias et de Praxitèle.

Une heure après, nous étions assis au milieu des colonnes doriques du temple. Celles qui sont restées

debout sont horriblement d^'gradées. Le mai'bre a été altéré par l'action corrosive du vent de mer, et s'est usé trop rapidement pour retenir la couleur des rayons du soleil.

Le monument est placé dans un site admirable. Le pays est désert, le paysage sévère et grandiose; devant le regard s'étendent les vastes plaines de la mer. A des distances inégales apparaissent de belles îles : Zéa, Thermia, Serpho, Syphante, Andros ; les unes, perdues dans le lointain , esquissant vaguement leurs formes ; les autres, plus rapprochées, accusant nettement leurs contours.

Lorsque ensuite on se retrouve à bord voguant vers le Pyrée, on ne peut se défendre d'une certaine émotion. Le vaisseau suit peut-être en ce moment le sillon que tracèrent dans la mer les galères victorieuses de Thémistocle, et l'Acropole se montre déjà dans le lointain, n suffit de quelques heures pour amener le voyageur du Cap Colonne au Cap Alcine , sur lequel gît en débris le tombeau du vainqueur de Salamine. C'est une des extrémités du golfe qui forme le Pyrée.

Depuis quelques années on a réparé le port, et il peut recevoir les grands navires. Nous allâmes jeter l'ancre le long d'un quai bordé de maisons neuves. Quel-

ques vaisseaux étrangers dispersés cli et là dans une attitude menaçante avaient l'air d'écraser de leur orgueilleuse protection les misérables bricKs qui portent à leur màt la croix de Grèce.

La douane est re[)résentée par une espèce de mendiant qui tend la main aux passagers comme i^our imi)lorer une aumône. Une foule de cari'osses aux formes étranges stationne sur une grande place auprès du port. C'est le rebut des voitures de tous les pays , que des bateaux marchands apportent par centaines. Ces véhicules sont attelés de deux haridelles qui marchent toujours grand train, et franchissent très-rapidement la distance qui sépare x\thènes du Pyrée.

Le Pyrée est un petit bourg comi)osé de maisonnettes à volets verts ou jaunes, comme on en voit aux environs de Paris. 11 renferme à peu près quatre mille habitants.

La route est de la largeur de nos routes royales. Elle traverse une plaine couverte d'oliviers très-beaux entrecoupés de vignes et de champs d'orge. Quelques trembles de haute venue mêlent leur feuillage joyeux à la couleur sévère des oliviers. A la moitié du chemin, devant un cabaret, où d'après un usage invariable les chevaux font une halte, nous rencontrâmes une troupe

G AÏUËNES.

déjeunes Grecs qui chantaient gaiement et dansaient sans i)itié dans les orges. Leur beau vêtement blanc, leurs cheveux épars, leurs têtes couronnées de verdure animaient et poétisaient cette scène vulgaire. A deux pas d'Athènes, dans cette plaine si fameuse dans les fastes de la débauche, nous aurions pu nous croire transportés à une fote de Bacchus.

Bientôt nous embrassâmes d'un coup d'œil la ville tout entière, le Parthénon dominant les remparts de l'Acropole, et le temple de Thésée situé entre le bois et la ville sur un coteau inculte.

On entre dans Athènes par une longue rue au milieu de laquelle s'élève un grand palmier solitaire, lille conduit en ligne droite au palais du roi, qui est assis à l'autre extrémité de la ville ; mais une église byzantine qui est restée debout coupe la rue et borne la perspective. Le palais est un immense bâtiment carré qui a l'apparence honnête d'une grande caserne ou d'une belle hlature. Les murs droits, polis , sans ornements, percés de fenêtres basses et étroites, ne laissent aucun jeu à Fombre ; enfin, c'est un chef-d'œuvre du goût bourgeois. Le péristyle est orné de colonnes en marbre pentélique et la façade est décorée d'un balcon lourdement sculpté. Un jardin sans arbres s'étend

devant le palais. C'est là qu'habite ce jeune prince qu'un décret des nations alliées a envoyé, du fond de sa verte et tranquille Allemagne , dans ce pays aride et éclatant , au milieu de ce peuple aux passions impétueuses, avide de mouvement et de bruit. H s'est ruiné en se faisant bâtir cette triste demeure , et il regrette sans doute aujourd'hui sous le ciel enchanté de la Grèce les brouillards et les forêts de la Bavière. Les Grecs reconnaissants lui ont voué une haine mortelle , en sorte que la vie de ce pauvre roi, placé entre son peuple et ses ministres , est partagée entre la crainte et l'ennui.

Depuis que le siège du gouvernement a été transporté à Athènes , la misérable bourgade qui végétait au pied de l'Acropole a pris les dimensions d'une ville. On y a construit et on y élève tous les jours d'assez belles maisons. Les étrangers y trouvent des hôtels convenables, où l'on vit à peu près comme en France et en Italie. Les seules productions qui aient résisté à l'invasion du comfortable, le vin résiné et le miel de l'Hymette, méritent leur réputation.

Le miel diffère du nôtre par un goût aromatique très-prononcé. Quant au vin résiné, c'est un petit vin blanc dans lequel ou fait infuser des pommes de pin

à l'époque de la cuvée. Cela explique parfaitement, comme on l'a déjà fait observer, pourquoi la pomme de pin était dédiée à Bacchus. Cette préparation donne au vin une saveur amère qui déplaît au premier abord. 11 faut le mêler avec de l'eau , et il devient une boisson très-agréable, aussi rafraîchissante et plus parfumée que la bière.

La ville contient vingt-sept ou vingt-huit mille habitants. C'est une capitale bien chétive encore , et , de plus, on ne peut voir sans regrets s'agrandir, aux dépens de l'art, cette ville nouvelle qui couvre les ruines de l'ancienne. Tous les trésors qu'on aurait eu l'espoir de retrouver un jour sont enfouis à jamais.

Les deux rues principales sont la rue d'Hermès et celle d'Éole, qui la coupe à angle droit, de manière que leur point d'intersection est à peu près le centre de la ville. Elles tracent sur la masse des maisons le dessin d'une croix grecque.

Cette rue d'Hermès est le rendez-vous de tous les Athéniens. A une certaine heure du jour elle doit représenter d'une manière assez exacte Tancienne Ayopa, la place publique sur laquelle leurs aïeux venaient écouter les beaux parleurs et débattre entre eux les intérêts de la chose publique. On les voit là en groupes

nombreux et animés, discutant les plus hautes questions politiques, s'informant des nouvelles du jour, parlant d'avenir et de révolutions. Le nom des ministres actuels se croise sans cesse avec celui des ministres futurs. Chacun soutient son opinion avec une ténacité furieuse. Les souvenirs de leur ancienne gloire les préoccupent encore à ce point qu'ils se croient appelés à devenir un jour les arbitres du monde. Lorsqu'on a décidé que le siège du royaume serait transféré à Athènes , des gens bien avisés avaient proposé de bâtir Ja nouvelle \ille au Pyrée; ce qui lui aurait donné un avantage commercial incontestable. — Quant à la question d'art, ils n'en avaient souci. — Ils ont refusé, sous le prétexte qu'on compromettrait leur avenir politique en asseyant leur capitale au bord de la mer. D'ailleurs ce grand nom d'Athènes tentait leur vanité nationale. Prompts à concevoir, ardents à exécuter, ils agissent comme des enfants. Ils imaginent avoir atteint le plus haut degré de civilisation parce qu'ils ont adopté en partie notre code et parce qu'ils ont établi chez eux le régime constitutionnel. Enfin, ils sont dévorés d'un mal terrible, incurable peut-être ; la paresse a énervé leurs bras ; ils ont encore quelque activité commerciale, mais l'agriculture épouvante leur inertie corpo-

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relie. Pour ramener l'aisance dans leurs maisons et la fécondité dans leurs terres , ils auraient besoin des bras des trois cent mille esclaves qui cultivaient autrefois le sol de l'Attique.

Ce sont bien toujours les Grecs étourdis, inquiets et bavards que flagellait Aristophane, ceux dont saint Luc racontait que leur seule occupation était de dire les nouvelles ou de les entendre dire. Ils ont conservé dans le langage moderne les vieilles formules républicaines; ils s'appellent entre eux a8ek(^e, frère! et ils se promènent dans la rue en se donnant la main.

Amoureux duluxe extérieur, ils emploient leur dernier lepton à s'acheter des vêtements splendides. Il y a tel pauvre Grec, qui porte un costume de cinq ou six cents drachmes, et qui vit dans son intérieur d'une manière plus que frugale. Us portent ce fameux costume albanais aux grandes guêtres brodées, à la fustanelle, jupe blanche aux mille plis, au gilet éclatant recouvert d'une veste brodée, selon la solennité, de galons de soie, d'argent ou d'or. La fustanelle est unie à la veste par une ceinture qui leur serre la taille. Ils sont coiffés du tarpouch rouge, derrière lequel pend un gland de soie bleue, ils ont de longues moustaches retroussées et de grands cheveux tombant en boucles sur les épaules.

Leurs figures sont belles, leur œil lier, leur démarche élégante et gracieuse, un peu trop molle peut-être. Au milieu de tout cela, on remarque quelques costumes fie Palikares, plus grossiers , mais plus sévères.

Cet ensemble est rehaussé par les deux croix de l'Indépendance et de la Constitution, qui brillent sur toutes les poitrines. Malheureusement ce costume original se perdra tous les jours. Depuis longtemps déjà les personnes d'un certain rang Tont abandonné pour nos habits étriqués, et cette manie se glisse peu à peu dans le peuple. Cela nous exposa, le jour de notre arrivée, à une méprise assez ridicule : nous fîmes pendant cinq minutes les plus grandes politesses à un habit noir dont la boutonnière laissait passer le ruban de la Légion -d'Honneur. Au lieu de couvrir le dos d'un honorable député du centre . il se trouva qu'il ne renfermait que l'importante personne d'un garçon d'hôtel. Ce n'est que plus tard que nous avons appris comment le peuple grec, lassé de l'uniformité de son unique décoration primitive , avait saisi l'occasion de la révolution du 3 septembre pour faire créer un ordre à ruban rouge. La ville d'Athènes a été décorée en masse.

Ce penchant naturel à rostentation se trahit encore

dans rameubloment des maisons. Ainsi, le salon qui est destiné à être vu par les étrangers est entouré d'un divan et décoré avec un certain luxe , pendant que la chambre à coucher est à peine garnie d'un mauvais lit et d'un coffre pour renfermer les vêtements.

Dans ce pays plein de souvenirs voluptueux, il est impossible de se défendre de quelques velléités romanesques. L'imagination est travaillée par la pensée de Laïs et d'Aspasie; mais le gynécée grec n'est guère moins avare que le harem turc. Il est très-rare de rencontrer dans la rue une femme athénienne. Cependant, à des heures fixes, on les voit passer pour se rendre au bain. On sait qu'en Orient c'est un des actes essentiels de la vie. Elles mettent à leur toilette une extrême coquetterie; leurs cheveux surtout sont l'objet de soins minutieux ; elles passent de longues heures à les peigner et à les parfumer. A certaines fêtes de l'année, elles sortent aussi dans leurs plus riches atours ; mais elles ne prennent part à la vie sociale ({u'avec une extrême réserve. Elles gardent une grande sévérité de mœurs, en apparence du moins; le temple de la Vénus populaire y a croulé comme tous les autres.

Elles ne sont pas, en général, d'une grande beauté; pourtant elles ne manquent pas d'attrait quand elles

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sont vêtues du rostuino nalionnl , avec leurs longues tresses loml)ant sur les épaules et leur petit bonnet rouge crânement posé sur Toreille. — Tout ceci n'a point trait aux grandes dames ; celles-là ressemblent à toutes les dames possibles, attendent les modes de Paris, et dansent la contredanse.

Nous avons dit à peu près quel est aujourd hui le peuple grec. Sa grandeur et ses malheurs l'ont entouré d'une espèce d'auréole, et toute l'Europe s'est émue pour lui sans savoii' ce qu'elle faisait. Mais, comme cela arrive toujours, la réaction qui a suivi Tentliousiasme des philhellènes est allée beaucoup trop loin. Depuis, i)lusieurs voyageurs ont affecté d'abaisser les Grecs au profit des Turcs. Cela nous paraît injuste. Nous ne nions point la supériorité morale de la race ottomane : mais il faut tenir compte aux Grecs du long esclavage qu'ils ont subi, il faut considérer que la vitalité, cette première vertu sociale, a survécu à leur servitude pendant qu'elle s'éteignait chez leurs vainqueurs. Telle était la conséquence logique et inévitable des principes qui les régissent; les Turcs fatalistes attendent; les Grecs chrétiens espèrent.

Les Turcs laissent à Dieu le soin de leur destinée. La résignation a amené l'inertie ; l'inertie prolongée a

dégénéré en impuissance. Ce grand peuple s'écroule aujourd'hui avec le principe qui l'a créé. Le fatalisme ne peut être un élément de puissance cjue lorsqu'il fait d'une nation entière un levier, une massue qui agit d'une manière formidable entre les mains d'un homme de génie. Pour régénérer l'empire turc et le reconstituer, il ne faudrait pas moins qu'un nouveau Mahomet, prophète, législateur et soldat.

Les Grecs, au contraire, malgré leur débilité, sont doués d'un principe vital excessivement actif. Il ne se traduit point en actions utiles, mais en paroles nombreuses. Leur intelligence rapide et rusée les rend aptes cà toutes choses ; ils sont disposés à l'imitation , et leur impatience est telle qu'ils ne peuvent se soumettre à la marche lente du progrès réel; ils s'empressent de créer une civilisation factice , et ils adoptent étourdiment des lois qui sont en désaccord avec les hommes et les mœurs. Cette inquiétude éternelle , cette impatience hâtive indiquent seulement une exubérance de vie. On conçoit que chez une nation ardente, après trois siècles de servitude , dix années de liberté soient dix années de trouble; l'enfance d'un peuple est longue, et ce n'est qu'à travers d'horribles douleurs qu'il arrive à sa virilité.

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Ainsi, quand nous voyons d'un côté l'ignorance raisonnée, le calme et l'inertie, et de l'autre Tinquiétude de Tesprit , la fermentation de la vie et l'espérance , il faut le reconnaître, l'avenir n'est pas du côté de l'inertie.

Cette intelligence claire et rapide qui anime le i)euple grec n'est pas le privUége exclusif des hautes classes. Elle semble leur avoir été répartie également, comme l'élégance et l'orgueil ; car ils sont restés grands seigneurs au milieu de la misère. Ils parlent les langues étrangères avec une extrême facilité. Ceux à qui leur position permet une éducation un peu élevée deviennent souvent des hommes remarquables. On s'inquiète beaucoup à Athènes du mouvement littéraire , et il y a une librairie française et anglaise aussi bien fournie que celles de nos villes de province.

Ils se livrent à un travail louable et très-difficile ; ils tentent de ramener peu à peu la langue à la pureté des anciens jours, et déjà leurs efforts ont eu tant de succès que ceux de l'Archipel comprennent très-difficilement la langue qu'on parle à Athènes.

Pourtant les gens du peuple ne seront pas de longtemps encore initiés au langage d'Homère; mais l'Iliade est le livre d'étude , le livre chéri de tous ceux qui ont

reçu quelque éducation, lis le lisent avec passion, et les souvenirs de l'antiquité, dont ils aiment les glorieux récits, les consolent un peu des malheurs du temps présent. C'est sans doute quelque chose de remarquable que rintelligence de tout un peuple qui fait du plus grand des poètes une espèce de Bible où il vient puiser la connaissance du passé et Tespérance pour l'avenir. Aussi les vers d'Homère, qui sont gravés dans leur mémoire, servent souvent d'expression à leur enthousiasme , et cette langue magnifique emprunte à leur diction une harmonie cadencée qui échappe tout à fait à notre prononciation barbare.

Leur littérature nationale est encore bien pauvre ; le répertoire de leur théâtre est composé d'opéras italiens et de pièces françaises traduites en grec. V Avare de Molière a été applaudi sur le théâtre d'Athènes à côté d'un vaudeville de M. Scribe. Un poète athénien , IM. Alexandre Soutzo, a imité avec bonheur quelques chansons de Déranger. Lui-même a écrit de beaux vers. Ses chants les plus goûtés sont ceux que lui a inspirés l'horreur des bavarois :

« Ces Goths sans gloire, ces enfants d'une terre ge- (( lée, de quel droit viennent-ils secouer sur le sol de « la Grèce la boue im[)ure de leurs pieds! »

C'est ainsi que naissent les littératures. Leur première œuvre est toujours dictée par un sentiment patriotique. Les chansons et les hymnes de guerre, qui sont la première formule poétique, précèdent les odes et les poëmes, comme ceux-ci précèdent les drames. Déjà I\I. Rizo Rangavi, un poëte tragique, a produil quelques essais remarquables. A mesure que la langue s'épurera, les belles traditions reviendront; et, si Tindépendance de la Grèce est maintenue, elle donneia sans doute avant la fin du siècle quelques écrivains remarquables.

Toutefois les idées d'art , malgré la présence de monuments admirables, n'ont pas encore été vulgarisées en Grèce ; mais on n'y a pas imité du moins la coupable incurie dont les Turcs avaient donné l'exemple.

Lorsque Mahomet 11 entra à Constantinople , on raconte qu'il brisa d'un coup de sa hache d'armes une des têtes de serpent qui supportaient le tréi)ied de Delphes. C'était le dernier oracle qui devait être rendu sur ce trépied , et jamais prédiction ne fut mieux accomplie. Ce coup de hache du vainqueur présageait le sort des monuments dans tout rem[tire turc.

M. Pittakis, qui a été chargé à Athènes de l'inspection des monuments, a consacré sa vie à cette tâche

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avec un dévouement qui l'honore. Ce n'est pas sans raison qu'on a dit spirituellement de lui : « C'est le seul Athénien qui n'ait pas l'ambition de devenir premier ministre, (i 11 a été l'élève de notre ancien consul M. Fauvel, et il a égalé le noble désintéressement du savant archéologue. Grâce à son zèle infatigable , les murs qui obstruaient la façade des Propylées ont été enlevés; tous les fragments de statues, les inscriptions, les morceaux de sculptures ont été réunis à l'ombre des Propylées; des gardiens ont été nommés pour protéger les ruines contre les spoliateurs; le Parthénon a été déblayé; certaines parties qui menaçaient ruine ont été soutenues par des travaux modernes; le temple de la Victoire Aptère a été relevé et celui de Thésée converti en musée. On n'en finirait pas s'il fallait énumérer ses titres à la reconnaissance des artistes.

Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que M. Pittakis poursuit cette généreuse pensée; il pourrait raconter l'histoire de chaque pierre du Parthénon depuis quinze ans. On dit qu'à l'époque où les flottes alliées étaient au Pyrée, un jeune midshipman qui était venu visiter l'Acropole brisa le nez d'une figure dans un bas-relief et l'emporta. M. Pittakis eut bientôt découvert le larcin; il se rendit en toute hâte auprès de l'amiral anglais.

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, lui demandant justice. Celui-ci prit vivement part à son indignation et lui offrit de fixer lui-nicme la peine qui devait être infligée. I\l. Pittakis, exaspéré, lui demanda le nez du malheureux officier. L'amiral commua la peine en une amende considérable , qui a été employée aux travaux de l'Acropole.

H a fallu vraiment , pour sauver d'une desliuction complète ces chefs-d'œuvre de l'art, qu'un hasard providentiel les ait protégés. Cette vieille terre de l'Attique a été le théâtre de tant de révolutions, de tant de guerres, qu'on ne peut assez admirer qu'un seul monument soit resté debout sur un sol ébranlé [)ar tant de secousses. Ils avaient échappé au marteau d'Alaric, à l'ignorance indifférente des ducs d'Athènes , à la grossièreté des Catalans, et il faut qu'en 1656 un coup de tonnerre enflamme un magasin de poudre, et fasse sauter une partie des Propylées; qu'une bombe vénitienne détermine une seconde explosion sous le Parthéncn ; qu'un soldat stupide fasse descendre les statues du fronton et les brise en accomplissant son œuvre sacrilège ; que les Turcs , ces aveugles contempteurs des choses d'art, y établissent leur forteresse et leur mosquée; enfin ^ qu'un impie ravisseur vienne, de nos jours, à la face de l'Europe civilisée, briser les métopes

du Parthénon et les voler aux artistes de rmiivers entier, pour les enfouir dans un triste musée sous un ciel voilé de bruine.

Mais, si nous en croyons un t'ait qui nous a été raconté a Athènes, le danger le plus terrible qu'ait couru le Parthénon est plus récent encore. Pendant la guerre de l'indépendance, les Grecs qui s'étaient emparés de la citadelle y ont été assiégés par les Tuics. Ils étaient réduits a la dernière extrémité, manquant de munitions, dévorés par la faim, quand une nuit six cents philhellènes, trompant la vigilance des ennemis, parvinrent à se jeter dans la place. Chacun d'eux portait vingt-cinq livres de poudre sur les épaules; mais ce secours , en leur apportant le moyen de se défendre , ne leur donnait pas celui de vivre. On parla de se rendre. Ce fut alors que Tun d'entre eux, qui repoussait la capitulation comme une honte , proposa de creuser une mine sous le Parthénon et de s'y offrir en hécatombe à la liberté. C(s héroïques folies trouvent toujours de l'écho chez des gens de cœur réduits au désespoir. La proposition ne révolta personne > et le Parthénon se fut enseveli sous les débris de l'indépendance grecque , si le soit, qui semble proléger le temple de Minerve, n'eût sauvé ses restes une dernière fois.

Ce n'est pns sans une émotion j)rofon(le qu'on peut contempler sur les monuni(Mits de FAcropole les ravages (lu vaiulalisme guerrier et du vandalisme artisti(|uc. De larges taches blanches tranchent sur la couleur fauve des colonnes, dont Taplomb admirable a lésislé à la puissance du canon. Sur toute la surface de la citadelle on foule une poussière de marbre et h^ pied se lieurte sans cesse à des boulets rouilles épai's au milieu des ruines.

L'Acro|)ole ou la citadelle occupe la cime d'un rocher à pic, isolé de toutes parts, l'allé est entourée de forlillcations construites avec les débris de l'ancien l'arthénon ravagé par les Perses. Un chemin raboteux el difficile a été })ratifpié sur la pente occidentale, (pii est un peu moins raide (]ue les autres. l*our ai'i'ivei' au sommet il faut traverser des fortilicalions dV'jHxpies différentes. Les peuples (pii ont im[)osé au i)ays une domination éphémère y ont laissé chacun des traces de leur passage.

Après avoir franchi trois portes on se trouve tout à coup en face des Propylées. Une casciule de maibres mutilés est le seul escalier qui y conduise. Des travaux récents ont mis à jour les six colonnes dori(]ues de la façade sur huiuelle s'ouvre une galerie de colonnes

ioniques qui donne entrée dans l'Acropole. Çà et là , sous le portique , sont entassés des fragments de colonnes brisées et une de ces poutres de marbre de dimension gigantesque qui servaient à soutenir le plafond des Propylées.

Les ailes du monument subsistent encore; seulement l'aile droite est couverte par une grossière tour carrée, qu'on aurait déjà rasée si la jeune reine n'eût demandé grâce pour elle. Dans ce pays étranger, où rien ne lui retrace les souvenirs de la patrie, elle regarde avec complaisance cette vieille tour qui lui rappelle de loin les manoirs féodaux de son Allemagne.

Ces restes, tout dévastés qu'ils sont, suffisent à donner une idée de la plus magnifique avenue qu'ait jamais rêvée l'orgueil humain. Quand on gravit les dernières marches du péristyle, on a déjà reconstruit dans sa pensée le magnifique escalier de marbre qui donnait accès dans ce portique extraordinaire, dont les cinq portes ouvertes laissaient entrer la foule. On revoit les deux statues qui en ornaient l'entrée se dresser sur leurs piédestaux immenses. Le fronton repose sur les colonnes nues. A droite s'élève le temple de la Victoire Aptère, et de l'autre côté la fameuse pynacothèque , décorée des peintures de Polygnotte. Tous ces

édifices réunis couronnaient Ja partie occidentale de l'Acropole et présentaient à l'œil une façade merveilleuse.

La pynacothrque existe encore, mais les peintures sont effacées. 1:11e est remplie, ainsi que la galerie qui la précède, de restes de statues, de fragments de corniches, de morceaux de frises, d'inscriptions à demi brisées, qu'une main pieuse a recueillis au milieu de ce fouillis de débris qui forme le sol de la citadelle.

En considérant ces précieux fragments de statues, il me semblait découvrir en eux une ressemblance singulière avec les types les plus accomplis de l'art grec. Le torse de la Vénus de Milo , la face du Jupiter Olympien ^la poitrine de l'Hercule Farnèsfrevenaient souvent sous mes yeux dans de moindres proportions, avec des formes achevées , mais qui rappelaient quelquefois res modules. Ces types ne se rencontrent pas brusquement sous le ciseau d'un statuaire. Avant de se révéler vsous la main féconde d'un homme de génie, ils ont souvent préoccupé toute une génération d'artistes obscurs et laborieux. Ceux-ci ont essayé, tâtonné; puis arrive l'homme prédestiné à qui il est donné de réaliser ces formes idéales que tant d'autres avaient ébauchées avant lui sans les achever. De la la parenté lointaine que

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l'on trouve LMitre les madones de Uaphael el les vierges l)yzantines. Le même fait a dii sans doute se produire avant le siècle de Périclès comme avant celui de Léon J, et ce sont i)robablement ces essais déjà très-remarquables que nous retrouvons dans les Propylées.

C'est dans ces Propylées qu'était placé, selon l'opinion de Stuart , le groupe des Grâces sculpté par Socrate. Il était fils, comme on sait, d'un sculpteur, qui le destinait à exercer son art. jMais le jeune homme avait d'autres pensées : déjà les rêveries du philosophe spiritualiste se trahissaient dans l'œuvre du sculpteur; contre l'usage reçu, il avait représenté les trois dées es vêtues, faisant ainsi pressentir le premier le triomphe des Grâces voilées par la pudeur sur la nudité resplendissante des Grâces païennes.

On conserve près de là , dans le temple de la Victoire Aptère, un bas-relief de Phidias, représentant une Victoire qui se déchausse : c'est à notre sens le morceau de sculpture le plus parfait que possèdent les Athéniens, après les vols dont ils ont été victimes. La tête est brisée, et pourtant rien ne peut rendre la grâce avec laquelle la déesse se penche et l'élégance pleine de simplicité de la draperie. C'est de ce bas-relief qu'on peut iWw , selon l'antique formule : C'est un marbre

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vivant. Los plis do la «Iraporie soml)lont se former et trembler encore devant l'artiste qui les contemple; et, par un bonheur admira])le (ju'on doit attribuer en partie à Tillusion produite i)ar Ja transparence <lu marbre, le sculpteur a londu presque visible à travei's la draperie le corps divin «le sa Victoire.

Ce vestibule superbe ne s'ouvre plus aujourd'hui que pour de pieux artistes ou des voyageurs qu'y pousse une curiosité banale. Quant aux Grecs, ils semblent avoir oublié ces débris sacrés.

Dès qu'on ;i franchi les Propylées, on découvre à cinquante pas de soi le Parthénon ! — Le Parthéuon ! singulier jouet de la destinée : il a été , au gré de ses maîtres stupides, éiilise chrétienne et mosquée. Toutefois, plus heureux que la plupart de nos monuments, il n'a jamais failli à sa destination religieuse, il est roslé un temple, un édilice sacré, et aujourd'liui enlin , à tous les cultes qu'il a vus passer devant lui a succédé une religion aussi puissante que les autres, la religion de l'art. Là se pressent aussi, comme à Jérusalem et à la iMecque, de nombreux pèlerins qui viennoit rendre hommage à des reli([ues immortelles.

Quoique les ruines ((ui sul)sistent encore du Parthénon puissent donner unv. idée complète de ce rpi'il ;i

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été, le premier coup d'œil ne sufflt pas pour convaincre de son extrême beauté ; on ne se sent pas pris , en l'apercevant, de cet enthousiasme qui nous entraîne quelquefois à la vue de monuments très-beaux, mais d'un ordre inférieur; en un mot, on n'éprouve pas là une de ces émotions victorieuses que produit l'étonnement : on n'apprécie que lentement à l'aide de la science, du raisonnement et de la réflexion.

C'est un fait constant pour nous que, pour comprendre les derniers termes de l'art, les chefs-d'œuvre les plus parfaits , il faut en général passer par une certaine série d'idées, il faut se résigner à la marche progressive de l'éducation. L'intelligence subit à son insu ce travail de développement, et, pourvu qu'elle soit douée de cet instinct que l'éducation ne donne pas, mais qu'elle perfectionne, on arrive d'une manière lente quelquefois, mais certaine, à la juste appréciation des choses d'art. Cela s'explique d'une manière toute naturelle : ce qui frappe surtout les yeux et l'esprit de l'enfant ou de l'homme , ce sont les attitudes violentes, les poses déclamatoires, les situations inattendues. On est plus sujet à subir des impressions de crainte, d'étonnement, de fureur, qu'à se pénétrer des effets profonds qui résultent de la beauté simple et

sévère. Les hommes de talent sont plus facilement compris que les hommes de génie, parce qu'ils parlent plus directement aux sens qu'à l'intelligence, parce qu'ils émeuvent les masses par des moyens plus vulgaires, sans être plus naturels pour cela. Les effets résultant du fond du sujet, de sa nature propre, sont moins faciles à saisir que les effets de scène et de mouvement Enfin l'art est une science comme une autre, qu'il faut étudier pour en avoir l'intelligence complète. C'est a tort qu'on attribue aux chefs-d'œuvre le don d'émouvoir subitement, de subjuguer le spectateur: plus ils sont l'expression d'une science avancée , plus ils sont difficiles a analyser. Il faut, pour apprécier ces beautés accomplies, mais réservées, un travail long et difficile ; il faut arriver , par une épuration constante du goiit, à repousser tous les effets cherchés, tourmentés , et remonter ensuite vers ce que l'art a de plus éthéré et de plus pur, vers sa substance, si je puis m'exprimer ainsi, c'est-a-dire vers la simplicité, vers l'exquise pureté de la forme , vers l'expression délicate et profonde des sentiments, vers l'intelligence relevée de la nature, vers le beau idéal , en un mot.

Nous qui sommes habitués aux dimensions colossales des églises gothiques, a la courbe capricieuse de

leurs lignes, a riiilhiie Viiiicté de leurs proOls, nous sommes surpris, choqués de piime-ubord du peu de grandeur et de la simplicité uniforme des temples grecs.

Mais l'artiste studieux ne se décourage pas si vite ; faute d'avoir compris l'ensemble du premier coup, il se passionne pour les détads ; il erre au milieu des colonnes renversées, des bas-reliefs mutilés ; il s'extasie devant ces mngniliques tableaux de marbre, ces métoi)es qui ont échappé a la main spoliatrice de lord i'^lgin; il promène un œil curieux sur tout l'édilice; il recompose les parties détruites ; il cherche sur le marbie la jointure des blocs; il s'étonne de leur assise parfaite ; il étudie. 11 revient ainsi souvent, ne se lassant pas de contempler ces beautés partielles, et cnlin , un jour qu'il s'est assis sur quelque fût de colonne poui' rêver li toutes ces grandeurs déchues, au moment oii le soleil s'abaisse vers la cnne bleue des montagnes de Corinthe, éclaiiant d'un reflet ardent cette mer semée d'îles, il jette un cou[) d'œil sur le Parthénon coloré de teintes roses : — ô prodige ! le monument s'est animé et a pris des dimensions nouvelles , les colonnes tournent et sendjlent monter, les chevaux des panathénées se mettent en mouvement , la vie circule partout, le

temple lui ap[)araît grand et superbe dans toute sa beauté divine ; il reste ébloui comme Pygmalion quand la statue de Galathée s'anima devant lui ; il est subjugué; il a coni})ris.

Ce n'est plus un jouet de Tart : c'est un temple magnifique, si)lendide, immense; ce n'est pas une page confuse, écrite en styles divers, avec des idées obscures : c'est un travail plein de clarté et de logique, une œuvre qui est l'expression simple et complète d'une même idée, un clief-d'œuvre qui porte au suprême degré les ti'ois caractères éternels de toute beauté aicbitecturale : l'unité, la solidité ot la grandeur pro- ])ortiounelle.

Aucune description ne peut donner une idée parl'aile de sa beauté : il faut le voir ! La splendeur du ciel , la foime (\l'6 montagnes, l'éclat de la lumière aident beaucoup 'a le com[)rendre. Les arts naissent de la nature, et sont en luirmonie avec elle; ils se complètent l'un par l'autre. Au mUieu de cette nature sévère de la Grèce , au centre de ces montagnes si bien éclairées qu'on voit le ciel fuir derrière leur crête , il était naturel que les artistes s'attacbassent a la ligne simple et droite plutôt qu'a la fantaisie. La brume [lerinet a l'esprit les rêves et les iictions ; la clarté ,

qui fait saillir les formes , les contours et les couleurs , fixe les idées et impose aux œuvres qui en sont l'expression un caractère plus simple et plus arrêté.

Les Grecs ont su choisir avec ait l'emplacement de leurs monuments. Ainsi , élevé sur un piédestal naturel, au milieu d'une plaine a laquelle les montagnes donnent la forme d'une coupe ovale , le Parthénon double vraiment de grandeur.

J'ai passé bien des heures , assis sur ses degrés , a contempler le magnifique spectacle de cette plaine , de cette mer et de ces montagnes, ou bien a errer sur le pavé sacré du temple de Minerve. Au milieu de la cella , parmi les débris entassés des colonnes et des morceaux de frise, j'ai remarqué un bas-relief récemment exhumé, qui semble avoir été placé la comme une figure symbolique. 11 représente trois femmes portant des urnes funéraires. 11 est difficile de voir quelque chose de plus grave et de plus religieux que ces trois figures marchant tristement a la suite Tune de l'autre ; la désolation est empreinte sur leur face et dans leur attitude. Dans ce temple a moitié écroulé, au milieu de ces tristes débris , elles ressemblent a trois statues de la Douleur pleurant sur des ruines.

Au nord du Parthénon s'élève le triple temple d'É-

recthée, de i\Jinerve Poliade et de Pandiose. Il semble qu'on Tait placé a dessein auprès du Parthénon , pour donner, a côté de la sévérité et de la puissance de l'ordre dorique, un modèle achevé de grâce et d'élégance. L'Érecthéum a été bâti sur le lieu d'où Neptune, d'un coup de trident, fit jaillir une source amère; et le temple de Minerve Poliade a la place où s'éleva, sous le coup de lance de la déesse , l'olivier , l'arbre sacré de l'Attique. Ils sont d'ordre ionique ; leurs colonnes sont sveltes et élancées ; les chapiteaux et les corniches, l'encadrement de la porte de l'Érecthéum sont découpés d'une façon merveilleuse; le travail en est si délié qu'on prendrait ce marbre pour de l'ivoire. On ne peut se figurer quelque chose de plus accompli dans ses proportions et de plus léger dans l'ensemble et dans les détads.

Quant au Pandrosium , il était consacré a Pandrose , fille de Cécrops ; son entablement était soutenu par six cariatides dont quatre subsistent encore. C'est le seul exemple de ce genre qu'on connaisse dans l'architecture antique. La légende raconte que l'artiste qui les exécuta en prit l'idée en voyant passer les femmes de Caria qu'on emmenait en esclavage a Athènes , et qu'on forçait, par dérision, a porter un fardeau sur la tête,

32 ATHËNES.

revCtues de leurs plus riclies habits : le peuple les reconnut dans Fœuvre du sculpteur et leur donna le non) (le cariatides.

Dans l'enceinte de la citadelle, on vit exclusivement au milieu des souvenirs d'un grand peuple ; mais si , du haut de ce rocher, l'œil s'abaisse sur la plaine, l'histoire de la décadence et de la chute d'Athènes est écrite sur le sol. D'un côté, le temple de Jupiter Olympien auj)rès de Fllissus taii, lamphithéàtre d'Ilérode- Atticus , le Pny\, l'Aréopage et remplacement du théâtre de Bacchus; et de l'autre, le monument de Lysicrates, la Tour-des- Vents, les ruines romaines ei les églises byzantines perdues dans le pâté de maisons qui forme la ville moderne; et enfin le temple de Thésée , isolé sur un i>etit coteau et resté intact au milieu de cette plaine de ruines, comme sur une mer houleuse un vaisseau qui a résisté a la tempête.

11 ressemble beaucoup au Parthénon. Il est , comme lui, d'ordre dorique ; mais ses proportions sont beaucoup moins grandes; c'est le monument le mieux conservé de toute la Grèce, et il serait venu jusqu'à nos jours dans son intégralité, si les Turcs, dans un jour de belle humeur, ne s'étaient avisés de le prendre l>our cible et de tirer sur lui à coups de canon : heu-

reiiscmont ils n'étaient pas des [)ointeui's bien lial)iles.

Sur les métopes de la iaçade oiientale et des faces latérales ont été représentés les travaux d'Hercule et de Thésée; celles de la façade occidentale n'ont jamais été sculptées.

Après avoir été église chrétienne au moyen âge, sous l'invocation de saint Georges, il était devenu un magasin quand M. de Chateaubriand Ta visité. Aujourd'hui il a été rendu à une destination plus noble : on en a fait un musée. Il y avait autrefois des temples auxquels était attaché le droit d'asile : par une destinée analogue, celui-ci a été appelé à recevoir et à protéger contre les IJarbares les restes de cette race de statues héroïques tlont le moule semble perdu. 11 y en a plusieurs de la l>lus belle époque. On y remarque surtout un Apollon )>arfaitement conservé. M. Lebas, que le gouvernement français a chargé en Grèce de travaux artistiques trèsinqjortants, vient de le faire mouler pour le palais des Beaux-Arts, ainsi que la Victoire dont nous avons parlé.

J'y ai vu aussi plusieurs statues très-remarquables, (pioiqu'elles ne soient pas encore d'une bonne époijue; mais elles offrent un intérêt particulier, parce qu'elles indiiiuenl d'une manière assez claire le dernier période

de transition entre la sculpture égyptienne et la sculpture grecque. Celle qui m'a le plus frappé est une statue colossale récemment découverte à Marathon. La tC'te présente déjà l'exquise pureté du proCl grec ; les bras se séparent du corps ; la poitrine dessine gracieusement ses formes; mais toute la partie inférieure, depuis le buste, est encore pliée dans cette espèce de linceul dont les Égyptiens avaient coutume d'envelopper leurs statues et leurs momies. Il semble que ce soit une belle statue grecque qui, s'éveillant un jour dans ce suaire de marbre, l'aurait violemment rejeté de sa tête et de sa poitrine, et qui, épuisée de cet effort suprême, serait restée là, les pieds emprisonnés dans la tombe.

Ces précieuses statues sont entourées de ce fouillis de bras cassés, de membres mutilés, de tttes séparées du corps, qui donne à tous les musées d'antiques l'aspect d'un champ de bataille.

11 y a quelques années, un artiste étranger, qui s'était lié d'amitié avec M. Pittakis, avait obtenu de lui la permission de visiter à toute heure le temple de Thésée sans être accompagné du gardien. 11 avait distingué au milieu de ces débris une tête de femme d'une extrême beauté. 11 l'avait dessinée plusieurs fois, il pas-

sait de longues heures en contemplation devant ce chef-d'œuvre brisé, regrettant de ne pouvoir lui rendre sa splendeur première et s'irritant de son impuissance à exprimer la perfection de ce qui en restait. 11 revenait ainsi chaque jour, de plus en plus épris; enfin sa passion artistique arriva à un tel degré d'exaltation , qu'il résolut de l'enlever. Il avait une clef du temple. Une nuit il vint , l'émotion dans le cœur, la pâleur sur le visage, se glissant le long du mur comme un malfaiteur, ouvrit la porte, saisit la tête d'une main tremblante, et s'enfuit comme un fou.

Il passa le reste de la nuit à contempler sa conquête avec amour, avec avidité. Pendant la journée du lendemain il demeura enfermé chez lui, soit que le jour eût amené les remords, soit qu'il fut en proie à cette prostration que détermine chez un homme exalté la possession d'un objet longtemps désiré.

INI. Pittakis, de son côté, s'était aperçu de la disparition du morceau, qu'il regardait comme un des plus précieux de la collection. Il était désolé; il avait interrogé sévèrement le gardien. Rien n'avait pu expliquer cette absence extraordinaire ; car le jeune étranger eût été, certes, la dernière personne qu'il eût soupçonnée. Il s'en allait donc plus triste qu'un avare volé, quand

il rencontra notre homme. Celui-ci. par nn sentiment do honte, cherchait à l'éviter; mais M. Pittakis courut à lui. H exprima sa douleur d'une manière si vraie, il montia un désespoir si profond, (pie le jeune homme fut troublé jusqu'au fond de l'ame. H rentra chez lui tout ému. Alors commença nn combat qui fut long et incertain; il avait en sa faveur les mille raisons concluantes qui ne font jamais défaut à l'homme entraîné par une passion. En'n, son C(r'ur honnête triompha de son imagination d'artiste, et le lendemain 1\F. Pittakis poussa un cri d'étonnement quand, en rentrant dans le temple , il retrouva la tcte à sa place et intacte. Dans l'égarement de sa joie, il courut chez son ami pour lui annoncer la merveille. Ce n'était lien moins qu'un miracle que Minerve ou la Panagia ( la Vierge) avait accordé à ses prières. Le jeune homme lui serra vivement la main.

Quelques jours après, comme ils fumaient paisiblement leurs chibouks par une belle soiré<' d'été, l'étranger, dans nn moment d'expansion, avoua son crime an grand étonnement de son ami ; mais il décrivit ses combats d'une façon si paihétique qu'une larme tomba des yeux de l'excellent homme et qu'il serra le jeune aifisle dans ses1)ias.

On a donc aujourd'hui la consolation de voir ces monuments conGés à une main intelligente, respectés et mis à l'abri de toute dégradation. Mais qui peut lire dans l'avenir? Qui sait le sort réservé k cette jeune Grèce si pleine d'espoir? C'est le devoir des rois de l'Europe de veiller sur ces débris sacrés , et de mettre au ban de leur toute-puissance celui qui oserait porter sur eux une main sacrilège.

En dehors de la ville et de l'Acropole, les noms célèbres qui attirent le voyageur aux environs d'Athènes trompent souvent ses espérances. On n'y rencontre guère que quelques débiis de colonnes, et ces courses ne servent qu'à compléter l'étude des monuments déjà vus par l'étude de la Nature.

Dieu a donné à chaque terre une beauté particulière, analogue à sa situation et à sa forme. Les forets de l'Amérique ont leur poésie comme le désert , et les montagnes de marbre ne sont point faites comme celles de granit. Dans nos pays du Nord, où les montagnes sont revêtues d'une robe de brume et de nuages et d'une ceinture de forets, elles ont un caractère heurté, pittoresque, terrible, grandiose. En Grèce, où le ciel est clair et profond, où les montagnes exposent au regard une nudité sans voile. Dieu a voulu arrondir

leurs formes avec plus de grâce, et laisser au soleil le soin d'animer et de varier leur beauté par des effets d'ombre et de lumière.' '

Au premier abord , cette beauté simple paraît bien misérable auprès des spectacles variés que présentent les plaines et les montagnes de l'Occident. Il faut que l'habitude efface lentement cette première impression. Un jour que je m'acheminais vers le mont Pentéli pour visiter les carrières de marbre; cette nature uniforme, sobre de végétation , qui m'attristait quelques jours avant, changea peu à peu de caractère à mes yeux. Après avoir traversé la zone de culture qui enceint la ville , nous étions arrivés sur un plateau inculte couvert d'arbres nains, de genévriers, de lentisques, de myrtes et de lauriers-roses; l'air frais du matin passait chargé du parfum des plantes; les abeilles commençaient à bourdonner sourdement. Devant nous le Pentéli , traçant dans le ciel des lignes gracieuses, revêtait, sous les premiers rayons du soleil , une couleur fauve. Quel- (jucs pins-parasols, admirablement groupés, étaient répandus sur les cimes inférieures, et le long de la montagne serpentait un chemin d'une blancheur éclatante tracé par les débris du marbre. Je trouvai cela très-beau , et pour la première fois je saluai avec

amour cette nature sévère et puissante où l'homme trouve, outre la beauté des horizons, les parfums et la chaleur, ces deux conditions essentielles du bienêtre physique et de l'épanouissement de l'intelligence. Nous gravîmes la montagne en suivant un chemin escarpé. Les éclats du marbre cédaient sous les pieds de nos chevaux et rendaient leur marche lente et difficile. Nous arrivâmes bientôt a l'une des carrières. Audessous d'elle s'ouvre une caverne profonde dont la voûte est suspendue à vingt pieds du sol. Le plafond est garni de stalactites, et les gouttes d'eau qui filtrent à travers les rochers sont suspendues comme des perles brillantes au bout de ces tubes creux. Auprès de l'entrée , sur une surface polie et tapissée de lierres épais, s'ouvre la porte d'une petite chapelle qui a été taillée dans les flancs de la montagne. Un autel délabré et (jnelques misérables peintures en sont l'unique ornement. Par quel hasard cette petite chapelle a-t-elle été placée à l'entrée de ce souterrain d'oili sont sorties tant de divinités païennes? Isolée sur cette haute montagne, dans une solitude rarement troublée , elle invite à la prière; elle fait songer à ces mystérieux solitaires de la Thébaïde, ({ui vivaient dans le désert, jiarlant à Dieu face à face , et ai)privoisant les botes fauves.

La carrière surmonte cette grotte. Klle s'exploite à ciel ouvert. Le rocher a été coupé perpendiculairement. Assis sur des blocs de marbre qui gisent au milieu des plantes et des arbustes , nous contemplions avec une sorte de respect cette carrière de chefs-d'œuvre. C'est la que reposaient les marbres qu'ont animés Praxitèle et Phidias ! D'autres marbres encore sont là appelant la main du statuaire, mais qui osera y toucher? qui osera violer la virginité de ces blocs où dorment des dieux inconnus? Hélas ! les Grecs modernes, avec quelques grains de poudre, ont fait voler en éclats ces pierres dont leurs aïeux faisaient d'inestimables joyaux. La mine a arraché du sein gémissant de la montagne les matériaux nécessaires pour bâtir Pinforme palais du roi Othon.

Le marbre pentélique est d'une blancheur mate semée de quartz qui ont l'éclat de l'argent. Il est d'une qualité supérieure et d'une extrême dureté.

Nous continuâmes notre ascension par des chemins bons tout au plus pour le pied leste des daims et des chevreuils. Nous arrivâmes ainsi jusqu'au faîte de la montagne. De là nos yeux embrassaient un horizon magnifique. Au delà du canal de Négrepont nous apercevions la fertile Lubée et le mont Delphi. A nos pieds

s'étendait la plaine de Marathon , entourée de coteau\ arrondis et se terminant a la mer par un golfe qui forme un liémieyle parfait. Nous passâmes une heure a fixer dans notre esprit les lignes de ce paysage illustré par de si grands souvenirs.

En descendant de la montagne nous visitâmes un monastère placé dans un site charmant. En sortant des bruyères et des pins , nous arrivâmes , comme par enchantement , dans une vallée peuplée de trembles énormes, de noyers, de figuiers, d'oliviers, de grands myrtes et d'arbres de Judée. La terre était couverte de jacinthes sauvages et d'anémones de toutes couleurs. Un ruisseau qui la traverse a fait ce miracle , et , en présence de cette oasis , on ne s'étonne plus que les anciens Grecs aient déifié les ruisseaux et les fleuves.

Nous reprîmes la route de la plaine, et nous revînmes à la ville en traversant le joli village d'Ambélo- Kipos, qui occupe l'emplacement de l'ancienne Alopèki, patrie de Socrate.

Avant de quitter Athènes nous voulûmes aussi visiter Tancienne Eleusis. Levsina, qui est le nom moderne de la cité des mystères, est située a trois ou quatre lieues d'Athènes. On traverse pour s'y rendre la plaine d'oliviers du Pyrée et le Céphise; puis on s'engage dans

les montagnes a l'endroit où l'Iigaléos et le Parncs se joignent en s'abaissant, et qu'on appelait dans le langage sacré le mystique.

On arrive bientôt a une église byzantine , reste du monastère de Daphni, qui avait été bâti lui-même sur les ruines d'un temple d'Apollon. Elle offre un intérêt particulier, parce qu'elle a servi de nécropole aux ducs d'Athènes. On y voit encore plusieurs de leurs tombeaux. Les peintures en mosaïque que renferme l'église ont subi de nombreuses dégradations. Les Turcs ont criblé de balles la figure du Christ et des saints.

Au delà de la montagne on retrouve la mer, et l'œil se repose sur le golfe de Salamine. On le côtoie pendant une heure avant d'arriver a Levsina.

De cette vUle si fameuse , où la Grèce est venue en pèlerinage, de ce temple extraordinaire, où se sont accomplis les mystères les plus redoutables du paganisme , il ne reste plus que de misérables masures et quelques fragments de colonnes a demi enfouis dans la terre. Des enfants presque nus errent parmi ces maisons dégradées ou s'asseoient sur les blocs de marbre dans des attitudes pittoresques. Voila tout.

l'^t pourtant telle est la puissance des souvenirs qu'on ne i»eut approcher de ce lieu sans émotion. On len-

contre sur sa route quelques vestiges de la Voie Sacrée; on peut reconnaître en certains endroits l'ornière que les chars ont creusée dans le rocher. On a devant les yeux un golfe auquel s'attachent les deux noms de Salamine et d'Eleusis. Cela suffit. On rentre chez soi le cœur satisfait. Tel est l'héritage que de nobles aïeux transmettent a leurs petits-fils. Le golfe est vide, la plaine est inculte, les temples ont croulé ; mais ce qui manque a la grandeur et a l'animation de ces lieux , l'imagination le complète.

Voila pourquoi tant de voyageurs ont passé les mers pour aller s'asseoir sur le bord de quelque ruisseau tari, pour rêver sur les bords desséchés du Cédron, de l'Jlissus ou du Simoïs. Les Turcs, dans leur gros bon sens, les ont pris pour des fous.

Le jour de notre visite à Eleusis je rencontrai un jeune Grec qui avait été a Paris un de mes camarades d'études; car aujourd'hui les Athéniens viennent aux écoles de Paris , comme autrefois les Romains a celles d'Athènes. Il y avait quatre ans qu'il m'avait quitté pour revenir dans son pays, plein de conliance et d'espoir. ]1 croyait qu'il suflirait de quelques années de calme et d'un [)eu de liberté pour rendre a sa Grèce chérie son ancienne splendeur. Je le retrouvais triste, rêveur,

désespéré. 11 me serra la main, et, se retournant du côté de l'occident , il me montra l'horizon derrière lequel est cachée la France , en poussant un profond soupir.

« J'avais fait des rêves de fou I me dit-il ; chaque jour « m'a apporté une déception. J'ai presque renoncé à « l'espérance. Notre pays se perd. Il n'y a ici ni roi, ni « peuple, ni gouvernement. Le roi est un étranger sans « amour pour le pays. Le peuple est une tourbe de (( paresseux écervelés et bavards. Le gouvernement « n'est pas national. Les questions de ministère se ré- « duisent à savoir si ce sera l'élément français, russe « ou anglais qui dominera. Et c'est pour arriver a de « pareils résultats que mon père et mes deux frères se « sont fait tuer pendant la guerre de l'Indépendance! »

Et le noble jeune homme levait au ciel ses yeux remplis de larmes.

« Adieu , me dit-il , je ne puis songer a cela sans « succomber a d'indignes faiblesses. Je n'ai pas le droit « de désespérer de l'avenir de mon pays. »

11 me quitta brusquement pour continuer sa promenade solitaire sur la grève.

Il s'en allait en pleurant le long de la mer retentissante.

Nous quittâmes Athènes par une belle soirée. Pendant que nous étions debout sur le pont, considérant, aux clarlés de la lune , les montagnes de la Grèce , qui se perdaient dans le lointain, un proscrit nous faisait le récit des guerres de l'Indépendance. 11 avait assisté h l'héroïque défense du Parthénon, et il avait été un des compagnons de lord Byron pendant son séjour en Grèce. Il nous disait, dans cette belle langue italienne, les amours du chantre de don Juan dans la patrie d'Alcibiade.

Pendant deu\ jours de navigation nous revîmes Syra et nous côtoyâmes les îles pierreuses de l'Archipel.

[Sous passâmes devant rîle de Chio, couverte d'orangers et de citronniers. Ce pays enchanté donne Tidée du calme et du bonheur, et cependant il y a quelques années a peine que cette terre a été ensanj^lantée par une guerre d'extermination. Les femmes chrétiennes ont été emmenées en esclavage, en présence de l'Europe chrétienne qui regarde et qui laisse faire.

Depuis que nous avions quitté les eaux de la Grèce , la nature avait changé d'aspect. Au lieu de montagnes incultes et dépouillées, un pays vert et boisé se déroulait devant nous. Nous aperçûmes bientôt le château blanc qui défend l'entrée du golfe de Smyrne. Ce golfe est une espèce de lac , fermé par une langue de terre que les alluvions de l'Hermus augmentent tous les jours, il ne communique avec la mer que par un étroit passage. Dès ([u'on en a franchi l'entrée, on jouit d'un grand spectacle. Deux montagnes li droite et a gauche enceignent le golfe , et une colline qui en occupe un des angles forme le fond du tableau. Les maisons s'avancent jusque dans la mer, s'écartent a gauche dans la plaine, puis reviennent, en remontant le cours du Mêlés, s'appuyer îi cette colline qu'elles envahissent jusqu'à la moitié de sa hauteur. La partie supérieure est un terrain vague surmonté d'un fort ruiné. C'est le

inoiit Pagus. Cette partie de la ville étagée en amphithéâtre, et flanquée de bois de cyprès; la magnifique végétation qui couvre le pied des montagnes; l'animation du port, les pavillons de diverses couleurs flottant sur les maisons des consuls, la pureté du ciel, donnent a celte rade un aspect gai et pittoresque.

Quoique Smyrne ait toutes les apparences extérieures d'une ville turque, c'est-a-dire, des minarets qui la dominent, de grands cimetières plantés de cyprès, des rues étroites et malpropres, en réalité, elle n'appartient à la Turquie, ni par les mœurs, ni par les habitants ; c'est une ville cosmopolite , une place de marché. — Un officier de marine me disait un jour en parlant de ses voyages : « J'ai visité les grands ports des cinq parties du monde, et je ne connais pas un seul peuple. » En effet, les habitants des ports subissent a leur insu l'influence de tous les étrangers qui y séjournent; ils se font une vie a part qui est un résumé des habitudes de tous les peuples avec qui ils sont en relation. La langue se corrompt, et les mœurs nationales s'altèrent au contact de tant de nations diverses. Un port est une auberge sur la grande route des mers, et toules les auberges se ressemblent plus ou moins. Il en est ainsi de Smyrne. Ce grand comptoir de l'Orient est envahi

par toutes les nations qui ont une issue sur la méditerranée; les vaisseaux de la France et de Tltalie, de TAngleterre et de TAutriche, de la Grèce, de TEspagne et de la Russie se donnent rendez-vous devant le quai de la Marine; les comptoirs de tous les pays se rencontrent dans la rue Franque, les chameaux chargés des richesses de la Perse se croisent sur le pont des Caravanes, avec les voyageurs européens; à côté d'un hôtel franc, il y a un khan ; a côté de la mosquée , une église ; auprès du temple, une synagogue; la fumée du cigare européen se mêle aux parfums qui brident sur le narghilé ; c'est un grand caravansérail où toutes les nations se mêlent et se confondent, où toutes les langues se parlent, où tous les costumes se coudoient.

Seule , la population turque , se trouvant mal a Taise au milieu de ce mouvement qui contrarie ses habitudes de calme et sa religion jalouse, se tient a l'écart, et, reculant devant l'invasion étrangère , reflue à l'extrémité de la ville opposée au port, et se retire sur le mont Pagus, comme dans une citadelle.

Outre la multiplicité des intérêts et des peuples étrangers qui se croisent a Smyrne , il y a aussi , parmi les nations attachées au sol , une grande diversité de races, d habitudes et de religion. En dehors de cette ville tur-

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que dose et silencieuse, il y a les Arméniens , les Crées elles Juifs, qui s'agitent sur le port, guettant les occasions de fortune, et ce sont eux qui attendent, conduisent et volent la masse flottante des voyageurs.

Smyrne est pour les artistes une ville de repos et de plaisirs; elle n'a pas de monuments, et ce qu'on a de mieux a y faire , c'est de se laisser aller a la douce vie que le climat conseille , et d'y jouir paisiblement de la beauté du ciel et de la beauté des femmes. On peul y passer son temps dans le plus agréable far nicnle. I.a rue des Roses, dont le nom est si célèbre et si gracieux . n'a peut-être pas d'analogue dans le monde entier. Les boulevards de Paris , les jardins d'Ilyde-Park , la cbiaj;i de ^aples ont leur genre de beauté particulier; l;i rue des Roses a aussi sa physionomie propre. Il n'est sans doute pas de musée qui puisse se vanter de [>ossé(lei une galerie plus licliement ornée (jue cette rue Orientale, où les plus belles femmes de l'Asie resplendissent sur leurs balcons dans leurs plus brillants atours. Smyrne l'amoureuse ne dément pas les promesses de son nom. Depuis la célèbre Phryné, les molles Ioniennes n'ont pas dégénéré de la beauté de leurs aïeules. Les Smyrniotes savent poser sur leur oreille le petit tarpoach. brodé d'or avec une crànerie et une élégance aussi ini-

mitable que la désinvolture du schàll parisien. Leurs cheveux abondants et fins s'en échappent en longues tresses, qui caressent leurs épaules veloutées; des grappes de fleurs de marronniers, des œillets, des roses sont disposés sur leur tète de la façon la plus coquette; et leur petite veste brodée , qu'elles garnissent de fourrures en hiver, ne le cède pas en grâce originale à la mantille espagnole et maltaise.

Les maisons sont très-basses, les balcons sont des espèces de galeries vitrées qui s'avancent sur la rue; ils ne sont pas très-élevés, en sorte que lorsqu'on passe a cheval dans le quartier grec ou arménien, on s'en va tout émerveillé, découvrant a chaque pas un nouveau nid peuplé de gracieuses figures.

Les yeux des Smyrniotes sont bleuis tout autour avec une préparation particulière, ce qui les fait paraître plus grands et plus brillants ; leurs sourcils sont peints; elles regardent les étrangers d'une façon si hardie, que plus d'un nouvel arrivé, trompé par ce regard provoquant, a été durement accueilli sur l'escalier de ces palais de fées.

On a l'habitude a Smyrne de se promener sur des ânes. L'orgueil du voyageur européen se révolte d'abord i\c riiumilité de ces montures; mais on finit par en

SMVRNE. 53

prendre son parti , et Ton passe dans la rue des Roses avec autant d'aplomb que les yentlemen-riders dans les rues de Londres, sur les plus nobles chevaux de TAngleterre.

Lorsque la chaleur de midi invite au repos, on peut se réfugier dans des cafés aériens suspendus sur la mer. Ce sont des kiosks grossièrement faits, supportés par des pieux plantés dans Teau. La on jouit a la fois de la fraîcheur du vent de mer, et de la vue du golfe traversé en tous sens par des voiles blanches. On voit les vagues bouillonner sous ses pieds a travers les planches mal jointes , et leur bruit monotone porte a la rêverie. Des Grecs intelligents et alertes préparent des narghilés, et Ton y consomme une grande quantité de tasses de café.

Mais le plus charmant , le plus poétique des cafés de Smyrne est situé sur le Mélos, auprès du pont des Caravanes. 11 est suspendu parmi des branches d'arbres en face des magnifiques bois de cyprès du champ des morts. J'y suis venu bien souvent, fuyant les ardeurs du jour, contempler cet humble ruisseau qui a donné un surnom a Homère, et voir passer les longues files de chameaux , sur ce pont des Caravanes, dont le nom seul autrefois éveillait dans mon es|)rit de folles idées

(le voyage. 11 est modeste et fait d'une seule arche, mais il a un beau nom , et sert a traverser le Mélès, C'est un joli petit ruisseau, qui côtoie les cimetières turcs, et qui perd ses gracieux méandres parmi les mûriers, les cyprès et les térébinthes.

La touchante légende de la naissance d'Homère déposé parmi ses roseaux lui a fait un nom plus célèbre que celui des plus grands fleuves. Smyrne a retenu ce glorieux souvenir et on y trouve encore plusieurs familles qui portent le nom d'Homère. Une singulière destinée a réuni sur le même sol des descendants des rois de Jérusalem ; et il y a à Smyrne des marquis de Lusignan , qui ne songent guère a la gloire de leurs ancêtres.

Auprès des cafés en plein air, la civilisation a établi des casinos , ou cercles dans lesquels se réunit la société franque, et où l'on reçoit les journaux et les revues d'Europe. On y donne quelquefois des bals magnifiques , et si Ton ouvre les fenêtres, les femmes peuvent entendre se mêler au chant des instruments le murmure de cette mer ionienne, sur laquelle naquit autrefois la blonde déesse, Vénus a la riche ceinture.

La vie matérielle est facile dans cet heureux pays. La baie y fournil des poissons excellents , et la terre y

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produit des fruits savoureux; les melons de Cassaba, les figues et les raisins de Smyrne ont une réputation européenne ; le gibier s'y vend a vil prix ; le café d'Arabie, les vins de l'Archipel et de Chypre abondent dans le port, et larueFranque a aussi son restaurateur fameux.

La rue Franque traverse la ville en suivant une ligne parallèle au port. Elle s'y rattache par de nombreux passages qui se ressemblent tous et parmi lesquels il est difficile de se reconnaître. Elle conduit directement aux bazars , qui sont vastes et bien fournis ; on y remarque surtout de riches tapis que produit Eindustrie locale ou que les caravanes apportent de la Perse.

Mais la flânerie du voyageur ne se borne pas a Eenceinte de la ville. Les pays qui l'avoisinent sont préférables a la ville elle-même, que l'incurie de l'administration turque laisse dans un état d'abandon complet.

Ces promenades se font de toutes manières : li pied, a cheval, a âne, en bateau. Elles font assister le voyageur a des spectacles qui le charment par leur nouveauté , et par la variété des scènes qu'ils déroulent sous ses yeux.

Tantôt entre des buissons de myrtes et de grenadiers, dans des sentiers bordés de tamaris et de figuiers, passent des Arméniennes au long manteau. desGreccjues

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et des Juives, auprès de femmes élégantes vêtues a l'européenne ; tantôt, sur une route blanche et sablonneuse défilent les grandes caravanes de chameaux, conduites par un ane sur lequel est monté un Turc sérieux et boufli. Quelquefois le Turc s'endort, l'âne s'arrête, les chameaux Timitent, et prolitant de ce moment de répit allongent successivement leurs longs cous pour aller chercher quelques brins de verdure sur le bord poudreux du chemin.

Ici c'est un khan oiî des Turcs accroupis fument leur chibouk, en prenant le café; les chevaux attachés a des arbres, le dos couvert d'une large selle rouge, attendent impatiemment leur maître; la, dans un champ brûlé par le soleil , paissent des troupeaux de moutons ornés d'une large queue, qui pend derrière eux comme un tablier , et gardés par un pâtre qui s'appuie sur son bâton dans une pose antique. Les térébinthes, les oliviers, les platanes, les sycomores, les noyers, se groupent harmonieusement dans la plaine , et la cigogne qui marche dans le chemin fait gravement place au promeneur et le laisse passer sans effroi.

Ainsi cheminant, on arrive a quelque blanc village, l'ournabat, qui est le but le plus ordinaire de ces courses, est composé des maisons de campagne des riches Francs.

SiMYRNE. 57

C'est une petite ville d'Europe , formée d'une série de petits clos galamment arrangés. Dans les soirées du printempset de l'été, elle se peuple d'une foule de gens qui viennent chercher un délassement de quelques heures au mouvement et à la fatigue des affaires. Les maisons sont élégantes etconfortahles; les jardins sont égayés par de belles fleurs, et un ruisseau qui traverse le village alimente les bassins.

Les villages de Boudja, de Kadgilar, de Koukoudjia, sont aussi disséminés aux environs de Smyrne. Mais nul ne vaut, a mon sens, le petit village de Bounarbachi. 11 est assis au pied d'une colline; les maisons qui le composent sont éparses au milieu des arbres, et il est coupé par un bois de platanes immenses. Tout un monde vit dans ces palais de feuillages ; nous les avons vus peuplés de nids de cigognes, et c'était un spectacle charmant de voir ces grands oiseaux se promener avec sécurité sur les branches massives. Au milieu de ces platanes naissent quelques sources qui se divisent en petits ruisseaux au milieu des grandes herbes.

En somme, cette ville de Smyrne a élé lichement dotée par le ciel ; mais, comme la nature garde presque toujours une compensation a ceux qu'elle comble de ses trésors, elle lui a donné deux hôte? incommodes

(|ui la visitent souvent : la peste et les moustiques.

La ville moderne a gardé peu de traces de son ancienne grandeur. Ça et là apparaissent quelques fragments de ruines , comme pour témoigner de la marche du temps. Cette ville flottante, sans nationalité stable, a subi toutes les vicissitudes des guerres du Bas-Empire. Elle a fini par s'écrouler au milieu de ces tiraillements, et une triste ville de bois s'est élevée sur les ruines de la cité de marbre. Les matériaux que la terre n'avait pas recouverts ont été employés a construire des khans, des mosquées et des bazars. Le reste est allé enrichir des musées étrangers. La terre seule a gardé fidèlement son dépôt, et on ne peut fouiller ce riche sol sans découvrir quelques fragments de marbre. Pendant notre séjour, on a trouvé une magnilique statue , en creusant les fondations d'une fabrique, dans un lieu qui porte le nom de bains de Diane, et qui est situé auprès de la ville. 11 est arrosé par des eaux abondantes, et un l)latane énorme y prête son ombre au promeneur fatigué. La fabrique va couvrir l'emplacement du temple de la déesse. Ainsi s'en vont les vieilles divinités de la Grèce !

Mais la terre , cette mère féconde , s'inquiète peu des guerres et des révolutions, et pendant que les

SMYRNK. 59

hommes se tuent, que les statues se luisent , et que les temples s'écroulent, elle continue sourdement son travail , et prodigue a ce pays dépossédé des richesses de l'art , toutes les splendeurs de la nature.

GONSTANTINOPLE.

La traversée de Smyrne a Constantinople se fait en trente-six lieures. Cliacune des découpures de la côte porte cpielque nom fameux ; chaque île , chaque montagne, rappelle quelque fait de cette fahuleuse histoire qui a étonné et charmé notre jeunesse. Les villages suspendus sur les côtes escarpées, les villes assises au fond des anses du rivage, les caps couronnés de forets, les plaines fertiles, les steppes incultes, les montagnes arides ou boisées , les îles qu'on côtoie ou qu'on voit se perdre dans les vapeurs d'un horizon a couleurs changeantes; tous ces tahleauN qui se succèdent rapidement tiennent l'inKigination en éveil , et troiupeut

riiiipatience du voyageur qui rêve déjà les magnificences de Stamboul.

A cette beauté première et variée , a cette diversité de formes, s'ajoute encore la beaulé infinie et mobile que jette sur le paysage l'éclat d'un riche soleil. I.a nuit a aussi sa poésie particulière, ses impressions et ses tableaux. Les clartés de la lune colorent d'une teinte d'or le sUlage du bâtiment ; le mouvement de la mer fait vaciller cette lumière , et chaque petite vague porte à s:i cime une étincelle de feu.

Dans ce voyage rapide , on rase Mytilène riche en oliviers qui , lorsqu'elle s'appelait Lesbos , fut la patrie de Sapho. On passe entre l'île de Ténédos et la plaine de Troie. C'est a cette distance qu'il faut contempler les lieux chantés par Homère et les tombeaux des héros de l'Iliade. La ville de Priam n'a pas même laissé des ruines, et on l'appelle aujourd'hui du nom barbare de Bounarbachi. Bientôt on franchit le détroit des Dardanelles; alors on navigue , comme sur un fleuve , entre riuiro})e et l'Asie, jusqu'à ce qu'on voie l)riller dans le lointain les minarets de Constantinople.

L'avant de notre bâtiment était chargé de jeunes gens que des capitaines recruteurs venaient d'enlever à leurs familles, ba plupart d'entre eux cachaient a peine

leur nudité sous de misérables haillons. Ces malheureux entassés les uns sur les autres couvraient le pont tout entier. Ils avaient seulement conservé au milieu d'eux un espace de cinq ou six pieds carrés où chacun venait à son tour exécuter une danse originale , aux sons d'une petite mandoline longue d'un pied et armée d'une seule corde. Pendant les douze heures du jour, la place n'était jamais vide. Ce spectacle digne de pitié était un avant-propos de ce que nous allions voir , une image diminuée de cette Turquie , qui présente sans cesse a côté des tableaux enchanteurs d'une nature privilégiée , les scènes attristantes de la servitude et de ht misère humaine.

Le bâtiment, emporté par les courants de la mer de ^larmara, passe devant Saint-Stephano , longe les murailles de la ville et vient doul)ler la pointe du Sérail. Dès qu'on Ta dépassée , on se trouve en face du merveilleux panorama de Constantinople.

Le port est formé par l'embouchure du Barbyzès petit fleuve connu , ainsi que la vallée qu'il arrose , sous le nom gracieux d'eaux douces d'Europe. H vient se joindre au Bosphore , entre deux coleau\ resserrés , dont l'un porte la ville franque de Péia et de Galata . et l'autre la ville turque de Stamboul, la

mer rencontrant cette ouverture , a reflué violemment entre ces deux collines , et a fait , de l'espace qui les sépare , un golfe qu'on appelle la Corne-d'Or. Scutari, qui est située sur la côte d'Asie , \is-a-vis cette embouchure, en est séparée par toute la largeur du Bosphore; mais quand on est entré dans le port, elle semble, par un singulier effet d'optique , se rapprocher de TEurope, et clore pour ainsi dire, l'ouverture de la Corned'Or.

De toutes ces collines tombentjusque dans la mer des cascades de maisons en bois peintes de toutes couleurs. Des arbres aux nuances variées, verts, noirs, blancs, roses, les sycomores, les cyprès, les bouleaux, les arbres de Judée, se mêlent aux maisons en les encadrant, comme si une main de fée avait semé une forêt dans les rues. De cet amas confus surgissent les dômes brillants des mosquées , avec leurs minarets jaunes semblables à des peupliers allongés. Les îles de maisons sont coupées a de longues distances par la façade de quelques palais, ou par les bois sévères et mystérieux d'un cimetière. Enfin, au milieu de ces versants richement décorés s'agitent, comme dans un bassin intérieur, les innombrables caïks du port, qui se poursuivent, se croisent et s'évitent avec une miraculeuse agilité. De temps en

tem])s un brick marcliaiid ou un gros navire de guerre, avec ses voiles enllées, entre dans les eaux du port, et va se perdre dans la foret mouvante de mâts , de cordages et de pavillons qui ferme Thorizon du côté des eaux douces d'Europe. Des milliers de pigeons bleus ou de colombes blanches volent autour du dôme des mosquées, ou viennent s'aligner sur les murs crénelés du sérail, pendant que sur la mer des goélands familiers arrondissant les ailes , comme de petits cygnes, nagent au milieu des caïks rapides.

Chacune des trois villes , qui forment cet ensemble surprenant, a sa physionomie particulière:

Stamboul a toutes les splendeurs des jardins d'Eski- Seraï , qui s'avancent en pointe sur l'ouverture du golfe. Ce promontoire est formé par le dos arrondi d'une colline qui s'abaisse graduellement jusqu'au port. Le coteau est dominé par le sérail du grand-seigneur , et son extrémité qui touche a la mer est bordée par les mystérieux kiosksdu harem. Tout l'espace intérieur, qui est immense, est i)euplé de grands arbres. Les maisons de la ville turque , peintes des couleurs éclatantes réservées aux Musulmans , contrastent avec la teinte grise ou brune des maisons de Péra. La masse imposante de Sainte-Sophie, de la Soleyjnanié , des musquées du

sultan Ahmed et de Bayazid couronnent cet ensemble superbe.

I.a colline de Péra s'avance moins vers TAsie que la pointe du Sérail. Iille se replie sur elle-même et forme un cap arrondi dont Textrémité est occupée par une caserne d'artillerie , hérissée de canons de cuivre et de bronze — d'où lui vient son nom de Top-Khana, Elle compte peu de mosquées , mais elle est dominée par la tour génoise de Galata et par les palais des Ambassades qui semblent placés la en observation devant Stamboul.

Enlin , Scutari , la ville asiatique, qui domine le point d'intersection du Bosphore et de ladorne-d'Or, déploie ses forêts colossales de cyprès , ses casernes blanches pareilles a des palais , son hôpital immense , ses mosquées , sa végétation plus belle encore que celle de la côte d'Europe , et montre derrière elle les hautes cimes du Doulgourlou , oii blanchissent quelques villages.

La première fois qu'on jette les yeux sur ce port, sur cette mer , sur ces amphithéâtres superbes , ces villes , ces palais et ces mosquées, on se sent pris de vertige. L'esprit, frappé par le spectacle de tant de choses diverses et mêlées, par la confusion des plans, pai- la nouveauté du paysage, éprouve un instant d'éblouissement et d'hésitation. La ijremière impression est d'étonnement.

On a souvent établi des parallèles entre le golfe de Naples et celui de Constantinople. Ce sont évidemment deux magniOques choses , mais qui nous semblent appartenir a des ordres de beauté différents. Ce qui fait surtout la beauté de Naples, c'est l'ordonnance simple et gracieuse du paysage, la pureté des lignes, la grandeur sévère des horizons, les contours arrondis du golfe et de ses rives ; ce qui distingue Constantinople , au contraire, c'est la variété inOnie des plans et des tableaux , Tétrangeté de la disposition et de la décoration , la confusion harmonieuse des lignes, La vue de la baie de Naples repose l'esprit et les yeux ; l'aspect de la Corne-d'Or éblouit par la multiplicité des détails. Enfin Naples nous semble avoir le caractère simple et élevé d'une grande scène de la nature ; Constantinople nous apparaît comme une décoration féerique pour laquelle l'imagination aurait épuisé toutes ses fantaisies et ses caprices.

Nous ne disons ceci que sous le point de vue de l'art: mais si on considère la force de la position militaire de Constantinople; si l'on- songe à son importance commerciale et a la sécurité de son port; si l'on observe qu'elle occupe une position sans égale, au point de jonction de deux mers dont elle est l'entrepôt, on recon-

naît que c'est la une de ces villes nécessaires qui survivent fatalement a toutes les révolutions, et on conçoit que plus de vingt armées soient venues se heurter sous ses murs pour s'arracher cette reine des mers que les Turcs ont surnommée Oummédounia , la mère du monde.

Du reste , elle semble avoir porté malheur a tous les peuples qui ont joui de sa beauté fatale. Elle a vu mourir les Grecs dégénérés du Bas-Empire et passer les dernières lueurs de la gloire de Venise et de Gênes. Aujourd'hui elle voit s'écrouler et s'éteindre dans la décrépitude ce peuple qui, il y a quelques siècles, faisait trembler l'Europe et qui couvrait de ses armées les trois parties du monde.

De tous les monuments qu'ont occupé le sol de cette grande ville, il ne reste plus que quelques églises converties en mosquées , un obélisque égyptien , un aqueduc coupé , une pyramide a moitié démolie , une colonne bridée. Les remparts sont encore debout, tels que les ont laissés les sièges et les tremblements de terre ; ils ne renferment plus la ville savante et monumentale de Constantin , mais un village de quatre cent mille âmes , habité par une peuplade ignorante et barbare.

Ce n'est donc pas la l^yzance impériale que Ton vient chercher sur les rives du Bosphore, mais la ville moderne de Stamboul avec sa population cosmopolite , son mouvement et son commerce. Quand on a rassasié ses yeux du premier aspect du paysage , cVst au bazar qu'il faut aller. C'est la qu'on doit étudier un peuple qui n'a pas de monuments.

Mais ce n'est pas cela qu'on voit d'abord ; il faut aller s'établir de l'autre côté du port dans la ville franque de Péra, c'est-a-dire qu'au lieu de vivre au milieu d'un peuple original , on est condamné a avoir sans cesse sous les yeux le spectacle affligeant d'une ville bâtarde qui a ajouté aux inconvénients d'une ville turque toutes les misères de la civilisation.

Chaque jour on descend ;i travers les rues étroites et escarpées de Galata aux échelles de Top-Khana et de Kara- Kœi , pour aller a Balik-Bazar de l'autre côté delà Corned'Or. Auprès d'une estrade en bois qui s'avance sur les eaux souillées du port , se pressent les kaïks eflilés et gracieux. D'une échelle 'a l'autre , c'est un mouvement énorme , comme celui d'une grande capitale , mais un mouvement silencieux. Les barques glissent doucement sur l'eau, guidées par leurs rameurs élégants vêtus de chemises de soie. Quand on approche de la rive, un

seul coup de rame fait virer le caïk qui présente la poupe a la terre ; on a le pied dans la ville turque.

Balik-Bazar est le marché aux poissons. Le voisinage du port en a fait la partie la plus animée , mais la plus humide et la plus malpropre de la ville. Le premier carrefour qu'on rencontre est le point de jonction de quatre rues étroites et sombres. C'est là que se font les exécutions. Le condamné arrive conduit par le bourreau entre quatre soldats ; il se met a genoux au milieu de la rue ; le bourreau tire son sabre et lui coupe la tête. On a vu quelques-uns de ces malheureux s'enfuir tout ensanglantés et être achevés a vingt pas de la. Après l'exécution on laisse le cadavre dans le ruisseau , avec la tête sur la poitrine ; les magasins du carrefour se ferment , et le peuple peut contempler l'horrible spectacle de ce cadavre mutilé.

Là commence la série des bazars. C'est d'abord le bazar égyptien avec ses drogues , ses plantes aromatiques et ses pâtes sèches ; puis le bazar des pipes et des tuyaux , où brillent dans de petites cages de verre les bouts d'ambre de toutes formes ; plus loin , ce sont les parfums, les bourses elles colliers en pastilles du sérail, les chapelets en bois d'aloès, les flacons d'eau de rose et de santal. Ici sont étalées dans des boutiques étince-

CONSTAXTINOPLE. 73

lantes les babouches mignonnes en velours rouge ou bleu, brodées d'or et surmontées d'une houppe de soie blanche; la, les bottines et les babouches jaunes et les miroirs enfermés dans des boîtes de velours rehaussé de perles, et les petits coffrets incrustés de nacre. Ailleurs, ce sont les mouchoirs brodés, les étoffes brillantes de Broussa, de Damas et d'Alep ; dans une galerie étroite, sont assis derrière leur comptoir les riches orfèvres, qui exposent au\ yeu\ des acheteurs de petites boîtes de verre remplies de pierres précieuses; enOn viennent les écrivains et les libraires. Au milieu de tout cela s'élève le plus grand et le plus animé de tous les bazars, le marché aux armes, le bésestain. C'est la que se font les ventes au\ enchères; sur les murs sont disposés pittoresquement les sabres de Damas et du Korassan , le khandjar et le yatagan, la lance du Kurde ou du Bédouin, le lourd tromblon de cuivre, et les pistolets éclatants de pierreries, le fusil arabe a la crosse incrustée de nacre , et le fusil garni d'argent des Albanais. — Le tout entremêlé de marchandises, d'étoffes et d'habits de toute sorte.

Ce bazar est un magnifique édifice surmonté d'un dôme. Dans l'intérieur, les échoppes disposées syraétriijuement forment de pelites rues où circulent les

74 CONSTANTINOPL?:.

acheteurs. Vi\, le Persan spirituel et artiste, avec son long bonnet de fourrure d'Astrakhan , le libre Circassien , avec sa boîte de cartouches sur la poitrine , les Grecs ra7jas misérables et mal vêtus ; le Bulgare avec sa calotte aplatie entourée d'une couronne de fourrures; le juif vêtu du sombre bénich aux larges manches et coiffé d'un bonnet noir serré par un mouchoir bleu ; l'Arménien portant sur sa tête l'énorme calpak semblable a un potiron, les Russes d'Odessa, les Serbes du Danube , les Arabes a la figure bronzée , passent et repassent devant le Turc grave et hautain qui est accroupi sur une estrade devant son échoppe, et qui fume silencieusement son chibouk.

Dans la foule circulent ceux qui vendent aux enchères et qui parcourent les groupes en disant a haute voix le prix de l'objet a vendre.

Le marchand turc a des mœurs particulières ; le repos est sa passion dominante. Il vit dans la crainte incessante de voir apparaître devant lui la figure de quelque acheteur. — Que de fois je me suis occupé a considérer quelques-uns de ces graves fumeurs, nonchalamment couchés, et aspirant avec une lente volupté les parfums du narghilé. Leurs mains distraites égrainaient lentement un chapelet en bois d'aloès; leurs

yeux levés au ciel exiu-imaieut le calme le plus parfait ; en ce moment, le monde entier avait disparu pour eux. Tout a coup un Franc inquiet et remuant qui depuis un instant considère l'étalage de la boutique, pose la main sur Tépaule de Tun d'entre eux. Le malheureux , ramené brusquement des hauteurs de sa rêverie au niveau de la réalité, fixe sur Tacheteurdes yeux étonnés et suppliants. Mais le chaland est impitoyable.

— Combien vends-tu ce sabre? dit-il.

— Qui sait? répond le Turc encore a demi plongé dans son extase.

Cependant Tacheteur s'est emparé du mar})itch du narghilé et s'est mis a fumer a son tour. Alors s'établit une sorte de dialogue muet. A chaque fois que celui-ci essaie de déprécier l'objet a vendie, le marchand réunit ses doigts en faisceau , et lève la main de bas en haut et de haut en bas. Ce geste écpiixaut aux plus i;rands éloges dans la pairtomine orientale. Si le prix offert ne paraît pas suffisant, alors il se contente de renverser la tète en arrière en levant les yeux au ciel. Ainsi souvent un marché se continue silencieusement pendant une heure entière.

Enfin l'acheteur importun s'éloigne , et l'heureux marchand peut se replonger dans son ivresse indolente,

en attendant que le prophète lui envoie pour son malheur quelque nouveau chaland.

A côté de CCS braves gens se démènent sans pudeur les Arméniens et les Juifs qui poursuivent le passant de leurs interpellations. L'étranger qui entame un marché voit infailliblement arriver un Juif obligeant et rusé qui se mole a la conversation. Ces gens-là s'imposent comme interprètes, et lorsque le marchand turc demande cent piastres, le courtier oHicieux en demande deux cents dans sa traduction. Si Ton découvre la fraude et qu'on remercie le Juif de sa politesse par un rude coup de bâton, le misérable s'esquive sans mot dire, et personne ne prend sa défense.

Avant de quitter les bazars , on traverse le marché aux esclaves. C'est une grande cour carrée, entourée d'une galerie couverte sous laquelle sont disposés les sièges et les tapis pour la commodité des acheteurs. Dans l'intérieur de la galerie s'ouvrent une multitude de petites chambres avec des fenêtres a treillis. Ces réduits sont occupés par les femmes que les revendeurs ont acquises. Celles qui arrivent ou qui n'ont pas encore été vendues sont accroupies dans la poussière, h demi vCtues d'un lambeau de laine blanche, et étalent au soleil leur corps luisant. Le marchand arabe, les jambes

CONSTANTIXOPLE. 77

croiséesct le cliibouk a la malu. moiitix' au chalaïul iiiio jeune négresse debout devant lui. calme et résignée. Dans les galeries, des Turcs au\ yeu\biillants discutent et regardent. Derrière les treillis des fen^ti-es, se dressent quelques ombres blancbes.

C'est là le dernier bazar, le dernier degré de réclielle commerciale dans cette grande ville où tout s'achète, où tout se vend. Et cependant, ce peuple brutal en apparence, qui vient la marchander une femme et une famille, a des instincts sini^uliers de douceur et de bonté ! Tous les oiseaux qui habitent la ville, les tourterelles, les pigeons, les goélands, les cigognes, sont sous la sauvegarde de la piété publique. J'ai vu au milieu des places, sur des branches de platanes qui pliaient jusqu'à quelques pieds du sol, de jolies colombes posées sur leur nid dans une entière sécurité. Lorsqu'une barque chargée de blé traverse la Corne-d'Or, du haut des mosquées , du haut des arbres s'abattent des volées de pigeons qui viennent librement prendre dans la cargaison la part des oiseaux du ciel.

Mais la bénignité des Turcs s'étend aussi a la race immonde des chiens errants. Ces animaux , hideux et farouches. couchés au soleil au milieu de la rue, étalent

leurs blessures dégoûtantes, et quand vient la nuit, ils

régnent en maîtres à Constantinople.

Dans cette ville coupée par la mer, traversée par des vallons et des collines, percée de rues étroites et escarpées pour la plupart , les voitures seraient un moyen de transport incommode et dangereux. Aussi n'en rencontre-t-on presque jamais. Celles que Ton voit ressemblent a des carrosses du temps de Louis XIII. Elles sont faites d'une cage de bois ovale, fermée par des grillages, et présentent au fond une surface plane qu'on couvre de tapis et de coussins.

Les chevaux de selle remplacent avantageusement les voitures de place. On en trouve à tous les carrefours fréquentés, h toutes les échelles du port. Le maître les suit en courant a travers les rues. C'est dans cet équipage que l'on parcourt les divers quartiers de Stamboul. Les habitudes jalouses du harem obligent chaque famille a avoir une maison entière, en sorte que la ville occupe un espace immense.

Du reste, le même caractère se retrouve partout: rues bordées de maisons en bois peintes de couleurs éclatantes; — chiens jaunâtres couchés sur le pavé; — une grande variété de costumes ; — quelques femmes voilées ; — une ville animée mais silencieuse.

« La, dit uu illustre voyageur, vous arrivez sans cesse « d'un bazarauncinietii re, comme si les Turcs n'étaient « sur la terre que pour acheter, vendre et mourir, » — M. de Chateaubriand a oublié qu'entre le bazar et le champ des morts, il y a la mosquée. La religion occupe une grande place dans la vie des Turcs. Ce n'est pas en vain que la voix du muezzlin retentissant du haut des minarets des trois cents mosquées de Stamboul invite les croyants a la prière. iTle domine les bruits du bazar et le tumulte du port.

Toutes les mosquées ont a peu près la même forme extérieure et le même aspect. Ce sont d'énormes masses de pierre couronnées de demi-dômes que commande une grande coupole.

Au dessus s'élèvent les minarets, tours étroites et aiguës qu'enveloppent, comme des anneaux , des balcons circulaires et sculptés d'où le muezzlin fait entendre son chant criard. Elles sont précédées d'une grande cour où coule une fontaine. A l'intérieur, elles sont ornées d'une manière uniforme. Le parvis est couvert de tapis et de nattes. A quelques pieds au-dessus sont suspendus des fils de fer disposés transversalement auxquels sont attachés des lampes en verres de couleur et des œufs d'autruche. Sur les murs sont inscrits en

lettres noires des versets duKoraii. Deux chaires y sont placées symétriquement, et dans une niche qui regarde Torient est déposé le livre sacré entre deux, cierges énormes.

Autour des mosquées se groupent ordinairement les établissements de grande utilité publique : les hôpitaux, les collèges et les bibliothèques.

Sultan Achmet Djami, Aya Sofia et la Soleymanié sont les trois mosquées les plus belles de Constantinople. La première est située sur TAt-Meidan , Tancien hippodrome, où sont encore debout quelques restes dégradés de Tancienne Byzance. Elle a six minarets, et son fondateur a été obligé d'en ajouter un septième a la Mecque, pour hii conserver sa supériorité.

Sainte-Sophie se distingue par les particularités de sa construction d'église grecque, par Télégance et l'élévation de sa coupole, par la diversité de ses ornements intérieurs. Alors que l'Empire grec pesait sur le monde de toute sa puissance, le souverain arrachait a chacun des temples païens quelque colonne pour orner sa grande hasilique. Ces débris qui avaient vu glorifier d'autres dieux furent attachés a Sainte-Sophie comme un témoignage des victoires du christianisme , comme autrefois on enchaînait les rois vaincus au char des

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liioiiiplinleurs runiaiiis. Par un de ces revers de foitiiiie eomniuns dans riiistoire du monde, le christianisme vaincu a du se retirer a son tour et laisser sa dépouille à ses ennemis. I/lîvangile a cédé la place au Koran. Il faut compter qu'un jour il la i('})rendra et que la croix, remontée victorieusement sur le dôme de Sainte-Sophie, étendra de nouveau sur Constantino[)le, son iniluence civilisatrice.

La vue des pratiques religieuses est interdite aux giaoui's. Les seules auxquelles il leur soit permis d'assister sont les exercices desderviclies ou moines musulmans. Le Ti'ké des mevlevi ou derviches tourneurs est situé a réra \is-a-vis Tentrée du petit champ des morts. Les fenêtres sont ouvertes sur le IJosphore. Les derviches sont v^tus de Manc et portent une jupe serrée îï la taille, plus longue que la fustanelle albanaise. Ils sont coiffés d'un bonnet cylindrique en feutre giis qui a un pied de hauteur. Chacun d'eux, les mains croisées sur la poitrine , vient s'incliner devant le grand prêtre, puis, élargissant les bras en croix, commence une walse lente et solitaire ; ainsi , juscfu'b ce que tous soient en mouvement. Leurs pieds nus tournent avec agilité sur le parquet, leurs longues jupes s'enflent comme des ballons, pendant que les sons du taml)0urin et de la

82 CONSTAMINOPLE.

flûte turque marquent le rhythme et la mesure. Ils tournent sur eux-mêmes avec tant d'art qu'ils changent de place sans que le mouvement soit sensible. Ils walsent ainsi jusqu'à ce qu'ils perdent baleine et qu'ils tombent épuisés de fatigue.

Les fontaines de Stamboul rappellent la simplicité des mœurs primitives. Elles sont enfermées dans de petits monuments d'une grâce charmante; h leur grillage sont attachées des coupes de cuivre dans lesquelles le passant altéré boit l'eau puisée a la fontaine. C'est une scène du désert au milieu d'une grande ville. Les fontaines de Sainte-Sophie, de ïop Khana et de Galata sont des merveilles de l'architecture moresque. Leurs quati'e façades de marbre sont ornées de ciselures légères, d'arabesques, d'enluminures de toutes sortes, où l'or se marie a des couleurs éclatantes.

J'ai remarqué aussi celle qui s'élève auprès du toml)eau de Mahmoud IL Le cénotaphe du dernier sultan est placé au milieu d'un monument de construction élégante et simple. La tombe est recouverte de shalls magnin(iues qui ont servi de ceinture et de turban à Sa Ilautesse, et elle est surmontée du bonnet impérial avec son étoile de diamants.

Mais on est bientôt las de parcourircette grande ville.

CONSTANTINOPLE. b3

La où Tiiit ira pas créé pour riiitelligence une source permanente d'émotions et d'enthousiasme; lli où il n'y a aucun enseignement Ii retirer de Tétude morale d'un peuple, dès que l'attrait de la nouveauté s'est évanoui, l'esprit est en proie aux dégoûts de la tristesse et de la lassitude. Mais, ici, le remède est 'a côté du mal, et la nature a compensé par une merveilleuse beaulé d'ensemble l'absence des œuvres et des travaux personnels de l'humanité. C'est une nouvelle série de jouissances où l'intelligence a peu de part, mais où les yeux et l'àme se reposent dans une muette contemplation. Sous le ciel ardent de l'Orient, au milieu d'une atmosphère tiède , on se laisse aller facilement a la mollesse du corps et 'a la paresse de l'esprit. Les Turcs ont créé pour cela un mot particulier parce qu'il exprime un état habituel de leur être. Ils appellent cela faire \Qkief. Ils ont su choisir avec intelligence les lieux consacrés 'a ces béates extases. Ce sont, en général, des sites élevés et bien ombragés d'où l'œil peut embrasser un riche horizon ou se perdre dans les gracieux contours d'un paysage riant et accidenté. C'est une chose délicieuse que d'aller fumer un narghilé au café du pacha à Top- Khana, lorsque la brise du soir apporte les parfums irritants qu'exhale la mer, quand le soleil qui se couche

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éclaire (riin reflet sanglant les jardins d'Kski-Séraï et le golfe de la Corne-d'Or; ou bien d'aller s'établir auprès d'une fenêtre de la tour aérienne de Galata et de voir se dérouler a ses pieds le tableau extraordinaire de Constantinople , du Bosphore et de la mer de Marmara.

Les promenades les plus fréquentées sont les cimetières. Le petit champ des morts situé sur le versant du coteau de Péra qui regarde le poi't, est un bois de cyprès coupé par de jolis sentiers. Il domine la partie haute de la Corne-d'Or et le bassin de l'arsenal. Sa position au milieu de la ville en fait un lieu de délassement et (le rendez-vous.

Mais c'est au grand Champ-des-Morts que se porte la foule dans les soirées du printemps et de Taiitomne. Il s'étend à l'autre extrémité de la rue qui traverse Péra. Les Arméniennes, dont les beaux yeux brillent sous un voile mal fermé, les dames franques, les Grecques coquettes et provoquantes, les Pérotes vêtues d'un costume mixte , se dispersent en groupes animés dans les cimetières chrétiens, sous l'ombre des mûriers et des sycomores. Plus loin, dans un lieu solitaire, s'élèvent les hauts cyprès des cimetières turcs (jui ont protégé de leurs ombres mystérieuses plus d'un amoureux entre-

lirn. Sur les pelouses voisines passent au c;alo})les jeunes dandiesi]c Péra,qui fout luaud-uvrerleurs chevaux sous le regard des femmes.

De ce plateau élevé, deux vallées s'ouvrent en sens contraire : Tune s'aljaisse vers le Bosphore, embrassant dans son enceinte plusieurs plateaux inférieurs couronnés de pins parasols, et laisse voir les jolis villages de la côte asiatique. L'autre, qui montre par une échappée la ville de Constantinople, cache dans ses arbres le petit village de Saint-Dimitri, renommé pour ses amours faciles.

Constantinople tout entière est enveloppée d'une ceinture de bois funèbres qui prêtent aux vivants , comme aux morts, leur ombre bienfaisante. Ils sont dominés par les remparts de Tancienne ville grecque. Trois murailles parallèles qui s'élèvent iiraduellemenf tracent autour de la ville une triple enceinte bordée d'un fossé. L'intervalle qui sépare chacune de ces murailles est comblé , et les arbres qui ont grandi sur ces terrasses forment au-dessus de la ville une couronne de jardins suspendus. Ils sont flanqués, de distance en distance, de tours crevassées par lestrem!)lements de terre ou par le canon. Llles portent a leurs cimes des touffes de lierre qui retombent sur les murs en longues guii-

landes. Les accidents de terrain ajoutent encore au charme de la perspective. Depuis la mer et ce sombre château des Sepl-Tours qui a vu passer tant d'illustres infortunes, on les voit se développer, gravir les coteaux, plonger dans la vallée, jusqu'au faubourg d'Eyoub dont les rues sont bordées de tombeaux.

Mais ce qui fait réternelle beauté de ce pays , c'est le Bosphore ; a quelque heure de la journée qu'on aille y chercher la fraîcheur du vent de mer et le repos , il déploie sous les yeux des scènes toujours nouvelles, toujours splendides. Il coule entre deux coteaux comme un lleuve gigantesque , et de quelque côté que se porte le regard, vers l'Europe ou vers l'Asie, il est surpris par un spectacle inattendu. Tantôt c'est une foret semée de rares cabanes , ce sont des bois cachés dans les replis d'une vallée; tantôt ce sont des palais, des jardins, des villas élevant jusqu'au sommet d'une colline leurs superbes gradins; ou bien c'est un cap qui s'avance brusquement dans l'eau ; derrière cette pointe est une anse tranquille et profonde auprès de laquelle dort un beau village ; plus loin, les eaux de la mer s'enfoncent dans les terres et forment un petit lac intérieur qui réfléchit dans ses eaux limpides des arbres au riche feuillage. Ailleurs on voit s'ouvrir l'embouchure d'un

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[)etit fleuve qui vient se jeter dans le Bosphore, et qui coule mollement au milieu de grasses prairies ; tout cela animé , poétisé par des costumes divers , par la variété des tons , par le mouvement des ombres , par les contrastes de la nature. Des vols d'oiseaux de mer rasent le caïk en criant , pendant que passent et se croisent sur le canal des embarcations de toute sorte , depuis le simple caïk a un seul rameur, jusqu'aux barques dorées du sultan , depuis le lourd bateau qui transporte d'une rive a Fautre les paysans des villages, jusqu'au yacht eflilé qui penche son màt jusqu'à fleur d'eau, le léger brigantin grec et le navire chargé des cuivies de Trébizonde , le grand vaisseau de guerre montrant les bouches noires de ses canons , et le paquebot rapide , hôte nouveau de ces paraues dont il sera bientôt le souverain. Et, pour combler la mesure, on voit se déi'ouler ce panorama magnilique, sans fatigue, sans mouvement , pendant que la fumée du chibouk monte \ers le ciel en spirales bleues.

Selon le caprice du moment , on t'ait entrer son caflv dans un des mille petits ports que forment les découpures de la côte, aujourdhui pour visiter Arnaout-Keuï et revenir a pied jusqu'au grand Champ-des-Moi'ts ;

demain pour parcourir Tliérapia et les jardins de Famluissade de Fi'ance.

Si on remonte la petite rivière des Faux-Douces d'Asie, on rencontre de magnifiques platanes au pied desquels sont étal)lis des calés , et sur le bord des prés, on voit sY'battre les femmes des harems , avides d'air , de verdure et de soleil. A Buyuk-Déré, peuplé de maisons de plaisance, le platane cdossal de Godefroy de Bouillon attire sous son ombre, et les forets de Belgrade, qui débordent la cime du coteau, invitent a de longues courses.

Fntin , on vient un matin louvoyer devant le palais de Beïlerbey, sur la côte d'Asie, pour voir passer le sultan Abdul-Medjid. Tous les vendredis, a heure fixe, il sort pour aller a la mosquée. Au moment où son caïk doré s'élance dans les eaux du Bosphore sous l'effort de vingt-quatre rameurs, le canon retentit de toutes les forteresses de Constantinople, et les vaisseaux jettent le feu par tous leurs sabords. Fe cortège impérial aborde a Scutari.

Scutari est le faubourg Saint-Germain de Constantinople. Ses rues larges et bien pavées n'offrent point le spectacle animé des rues de Stamboul. Fe calme règne

dans toute la ville. C'est la que se retirent, eunime dans un port, ceux qui sont attachés au\ vieilles croyances et qui gardent les anciennes traditions religieuses. De cette retraite , ils contemplent avec tristesse cette ville perverse de Stamboul qu'envahissent les innovations impies des Giaours. Ils attendent l'heure de se reposer pour toujours a l'ombre des cyprès du Champ-des-Morts. Ils ne légueront pas leur cendre a cette terre d'Iuiropc où le peuple turc n'est campé qu'en passant, et ils dormiront sur le sol hospitalier de l'Asie, leur véritable patrie.

Les cimetières de Scutari se sont agrandis pour recevoir leurs hôtes nombreux ; ils occupent un espace immense et forment une foret épaisse et sombre, coupée de sentiers et de grands chemins. C'est de la que partent les grandes caravanes de la Mecque ; c'est la qu'autrefois le grand-seigneur venait faire faire le premier pas au chameau sacré, porteur des présents de Sa Ilautesse pour la mosquée sainte.

Une secte de moines fanatiques ( les Derviches hurleurs), s'est réfugiée dans cette ville que n'a point encore abandonnée l'exaltation religieuse. La salle où ils accomplissent leurs exercices est ouverte a tous les cultes comme celles des Derviches tourneurs.

C'est une salle rectangulaire. Le pavé est couvert de

peaux de betes fauves. Les murs sont garnis de tambourins, d'instruments sacrés, et de petits tableaux qui renferment des versets du Koran.

Les Derviches, après s'être prosternés, psalmodient un chant monotone et grave. Au premier rang sont placés le grand prêtre et deux acolytes. Les Derviches viennent successivement baiser la main du pontife, puis se rangent au fond de la salle en demi-cercle. Les chants recommencent avec de folles inclinaisons de la tête et du buste, à droite, a gauche, en face. Tous les Derviches trépignent des pieds et se pressent Testomac avec leurs bras croisés. Ce chant, qui avait commencé sur un mode lent, augmente graduellement de vitesse jusqu'à la furie ; le prêtre frappe dans ses mains pour donner l'allure du mouvement. En même temps, les trépignements et les balancements s'harmonisent avec la rapidité du chant, en sorte que de tous ces corps épuisés, essoufflés, il ne sort plus que des cris, des soupirs de. douleur, qui finissent par dégénérer en hurlements. Leur bouche est écumante; leurs yeux sont hagards, et la mesure croît toujours d'une manière inflexible , jusqu'à ce que les voix s'éteignent dans une espèce de crise épileptique. Pendant la cérémonie, le grand prêtre brûle des parfums dans une cassolette.

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On éprouve un vrai bonlieur, en sortant de ce tiiste spectacle, à se retrouver sous Tonibrage des beaux platanes qui ornent Tentrée du Cliamp-des-Morts.

Si, au lieu de sortir de la Corne-d'Or par son embouchure, on remonte dans Tintérieur du port h travers les rues maritimes d'une ville de vaisseaux; si on passe au-dessous d'un pont flottant qui clôt Tarsenal de la marine impériale , on voit les rives de la Corne-d'Or se rapprocher peu a peu , et on arrive ainsi , en suivant le col rétréci du golfe, a une petite rivière calme et limpide qui coule au milieu de belles prairies. C'est le vallon des Eaux-Douces d'Europe.

Des troupeaux de bœufs et de chevaux sont épars dans ces pâturages , et les grands oiseaux de marais sortent de temps en temps leurs longs cous d'une touffe de roseaux pour voir passer les caïks.

Ces solitudes paisibles se peuplent , aux jours de fcte, 4'une foule de joyeux promeneurs. Les femmes surtout ont une prédilection marquée pour ce vallon charmant ; — les femmes ! qui , en Orient , se mêlent au paysage et le poétisent, mais qui n'animent jamais la vie sociale ! — On voit alors arriver dans leurs caïks les riches Arméniennes , portant sur leurs épaules le féredjé violet cpii tombe avec anq^leur derrière elles,

comme un manteau royal, pendant que les ar«6a^s atte- It'S de buffles s\ii rotent au milieu des prés et déposent a Tombre des arbres les femmes turques qui jouent avec une joie enfantine au milieu des berbes et des fleurs.

D'autres voitures chargées arrivent lentement par les sentiers en faisant crier leurs essieux. Quand elles ont déposé leur précieux fardeau, elles s'abritent sous les branches de quelque platane gigantesque , et les bœufs libres du jowg paissent Therbe de la prairie.

Ces arabats sont des chars a quatre roues , formés d'une caisse oblongue peinte de couleurs éclatantes et ornée de moulures d'or. Au-dessus s'arrondissent en berceau des arcs de bois flexible qui supportent une tente de toile ou de soie. Le joug des buffles ou des baufs est peint de couleurs variées, incrusté d'arabesques, et garni de petits miroiis. Il est surmonté d'un arc de bois mouv;mt qui s'arrondit en demi-cercle supportant des pompons de soie , de petites clochettes et quelquefois des guirlandes de fleurs. Dans cette longue voiture, sur des coussins disposés parallèlement^ sont assises huit ou dix femmes.

Dans un asile bien ombragé, un joueur de cornemuse invite îi la danse les Grecs et les Arméniens; d'un autre côté, un café attire les fumeurs de narghilés; et

(les Taies rêveurs, aecroupis au pied des arbres, voutemplent avec des yeu\ distraits cette scène naïve (prun dirait empruntée a un vallon de TArcadie antique.

A deux lieues de la s'étendent les vastes forets de Belgrade, où Ton trouve d'autres tableaux et d'autres impressions.

Quand on pénètre dans l'intérieur de ces immenses forets, on se croit égaré dans un vallon solitaire du Nouveau- Monde. Le regard se perd sous des voûtes massives de feuillage, au milieu de chênes que la hache n'a jamais touchés. De temps en temps, les arbres s'écartent i)our faire place a une prairie vierge, qu'entoure un horizon de verdure. Les petits chevaux turcs lancés au galop a travers ces silencieuses retraites, franchissent les ravins et les ruisseaux, déchirent la mousse sous leurs pieds, laissent derrière eux un long sillun dans les herl)es , puis rentrent sous la voûte des arbres pendant que le cavalier ravi s'incline sur leur col, pour éviter le choc des branches.

Quelquefois, au milieu d'une vallée, on rencontre tout a coup un mur de cinquante ou soixante pieds de haut. Derrière ce mur, un ruisseau arrêté par cet obstacle, a formé un lac charmant couronné d'arbres dont les branches trenqtent dans Teau. Ce sont les réser-

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voirs d'où partent les eaux pour aller remplir les aqueducs de Péra. On les appelle en langue turque : bends (réservoirs) ; mais par une heureuse corruption de langage , ils ont pris dans la langue franque le nom de bains de Diane. Nulle part, en effet, la sévère déesse n'aurait pu rencontrer une retraite plus mystérieuse pour livrer son beau corps aux caresses de Teau, après les fatigues d'une longue chasse.

Dans un des carrefours de la forêt, se cache le petit village de Belgrade, où les riches Francs ont leurs maisons de chasse. C'est la aussi que les femmes viennent au printemps jouir du calme des bois.

lin retournant aux Faux-Douces par les hauteurs, on aperçoit, par des échappées, le Bosphore et la Mer Noir.

Un jour que nous revenions d'une de ces excursions, couchés dans notre barque , et nous laissant aller aux impressions d'une soirée parfumée du mois de mai, nous descendions la rivière au moment où tout rentrait déjà sous la puissance de l'ombre et de la solitude. Nous fumes surpris de voir venir a nous plusieurs ombres noires. Nous fîmes arrêter les rameurs, et nous vîmes aux vagues lueurs du crépuscule plusieurs caïks s'arrêter dans une anse du rivage. Des Turcs en des-

cendaient , et de beaux jeunes gens a la figure pâle , vêtus de longues robes fourrées, affectant une démarclie indolente, les recevaient sur le bord avec des caresses. Nous interrogeâmes nos bateliers, mais ils reprirent leurs rames sans répondre, et notre caïk partit comme une llèche. Nous comprîmes que c'étaient la des secrets de la nuit dont nous ne devions pas soulever le voile mystérieux.

C'est ainsi que l'esprit qui cherche a se distraire par le spectacle d'une nature puissante est sans cesse ramené a des sentiments de tristesse, quand l'œil se reporte du pays qu'il contemple aux hommes qui l'habitent.

On sait aujourd'hui ce que valent les prétendues réformes du sultan Mahmoud, on peut déjà apprécier les traces que ses efforts ont laissées dans l'esprit des peuples.

Un ingénieur franc avait été chargé par un pacha de faire le plan d'un camp de manœuvres. Il l'exécuta laborieusement, et dans toutes les règles de l'art stratégique; mais le pacha le lui renvoya dédaigneusement. Alors, sur l'avis d'un de ses amis, le jeune homme fabriqua un autre plan bien ou mal conçu , mais colorié avec soin et remarquable par le luxe d'enluminures

déployé dans la tente du généial. Le pacha fut enchanté.

C'est la a peu près Thistoire de Mahmoud. C'était un homme de bonne volonté; mais le génie lui a manqué pour vaincre les difiicultés et les détails rebutants d'une réfoi'me sérieuse et radicale. Il commençait par des changements superliciels, et il satisfaisait ainsi son orgueil enfantin en se donnant a lui-même une comédie solennelle.

La décadence de l'empire ottoman tient à tant de causes diverses qu'il faudrait, non pas seulement un. mais plusieurs hommes de génie pour asseoir sur une base solide rédilice de sa reconstruction.

Quand il n'y aurait que ce seul fait de la servitude des femmes et de leur exclusion de la vie sociale, a combien de questions essentielles ne toucherait-on pas de prime-abord? Et pourtant cela nous paraît être une des conditions nécessaires de la régénération de l'Orient. lUen ne peut remplacer l'influence des femmes sur le monde, et la oii elles ne seront pas, on aura fermé une des sources les plus fécondes d'enthousiasme et d'héroïsme.

Si le sultan Mahmoud avait eu la puissance et la volonté de se montrer dans les rues de Stamboul avec

une de ses femmes dévoilée, peut-être aurait-il arcompli un acte i)lus utile a la civilisation de la Turquie que le massacre des Janissaires?

Peut-être est-ce la une (]p^ voies paciOques que la Providence prépare pour la ré^^énération de FOrient? Mais on doit craindre pourtant que raffranchissemenl des femmes n'y arrive que comme conséquence de la civilisation, au lieu de jouer dans ce ^rand œuvre le rôle de cause efficiente et créatrice.

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