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BROUSSA
l\L MONT OLYMPE.
Pendant notre séjour a Constantinople, nous lînios une excursion clans l'ancienne Bythinie. Nous vînmes un jour nous installer a bord d'un paquebot turc , qui fait en six heures la traversée de Constantinople à Ghemblek.
Nous nous étions arrangés passablement pour des Francs, et nous aspirions déjà avec une satisfaction parfaite les bouffées du tabac de Djebail, quand le soleil se leva en Asie, et éclaira d'un premier rayon les points culminante de la côte d'iuirope. Les flèches aiguës des minarets, auxquelles s'attachaient de longs (ils de
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brume, pareils a des banderoles grises, se teignaient de rose et de violet. Tout s'éveillait dans la ville ; les caïks glissaient depuis longtemps sur le port; un coup de canon retentit au fond de la Corne-d'Or; le pavillon rouge, au croissant blanc , monta a la cime du vaisseau amiral , et des voix aiguës chantèrent du haut des minarets une psalmodie triste et grave. C'était Tiieure fixée pour le départ.
Tendant que nous étions perdus dans la contemplation du ravissant spectacle que formaient autour de nous les trois villes étagées de Péra , de Stamboul et de Scutari, le soleil s'était élevé sur l'horizon. Il était déjà très-haut ; le pont s'était couvert de passagers ; de toutes parts s'élevaient de longues spirales de fumée bleue ; tout le bateau fumait, sauf la cheminée ; l'impatience commença a nous prendre. Ce retard dérangeait tous nos plans. Mais tout autour de nous les yeux rencontraient un spectacle qui, pour être moins grandiose que le premier , ne manquait pas d'intérêt pour des gens habitués aux façons d'agir des Occidentaux. Les Turcs ne voyagent point comme nous. Nuit et jour ils restent sur le pont; ils ne mangent jamais que les provisions qu'ils ont emportées, en sorte qu'ils traînent a leur suite un attirail effrayant de matelas et d'ustensiles de cui-
sine, de tasses a café, de chibouks, de couvertures et de narghilés. Chaque tapis représente un ménage complet. Le pont ainsi accommodé rappellerait assez bien Laspect d'un dortoir dliôpital, si la face calme et rebondie des Turcs, l'expression triste et rusée des visages juifs et arméniens, la désinvolture légère et spirituelle des Grecs, la variété des usages et des costumes, ne prêtaient a cette scène un caractère particulier.
Des harems voyageaient aussi a bord du paquebot ; mais on avait parqué ces pauvres femmes dans un coin du bateau. Une balustrade îi jour, couronnée de toile, les séparait des passagers, ce qui donnait a leur enceinte réservée la tournure d'une cage a poulets. Ln notre qualité de Francs, avides de secrets du harem , nous avions établi nos tapis contre la cloison mystérieuse, et nous plongions furtivement des regards indiscrets a travers les ouvertures. Nous ne voyions a peu près rien , mais notre persistance curieuse n'en diminuait pas. Le voisinage de ces femmes voilées, de toutes les habitudes cachées de la vie orientale, travaillait notre imagination, et nous lisions dans ce livre inconnu avec l'œil du rêve.
Quand nous eûmes épuisé toutes les distractions ,
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nous ("Oimnençàmes h nous inquiéter de l'iniinobilité (lu bateau. Nous sentions grandir en nous cette impatience fiévreuse que donne une longue attente. Il était neuf heures. Cela faisait cinq bonnes heures de retard. Nous nous agitions sans cesse sur nos tapis, nous fumions deux fois trop vite. Nos graves voisins présentaient le contraste le plus achevé. Aucune nuance d'inquiétude n'avait plissé leur front. Leurs yeux exprimaient le calme de la pensée ; ils étaient dans l'extase du repos. Enfin, a bout de patience, j'appelai a mon aide mon drogman , et j'allai trouver le capitaine.
— Dieu vous accompagne , seigneur capitaine.
— Que Dieu vous le rende.
— Est-ce que nous allons passerlajournéearancre?
— Qui sait?
— Mais enfin, quand partirons-nous?
— Quand Dieu le voudra.
— Et pensez-vous que Dieu le veuille bientôt?
— Nous verrons.
Les trois réponses valaient trois soufflets. Mais heureusement nous étions en Turquie depuis assez longtemps pour savoir que ce n'était point la une insolente l)rovocalion , mais bien l'expression de cette incertitude tranquille qui esl le fond du caractère turc.
Je me donnai pourtant l'innocente satisfaction de lui répondre en bon français :
— Que le diable t'emporte !
— Que Dieu vous accompagne ! répondit le digne homme en posant la main sur son cœur.
Je retournai a mon poste sans trop de fureur, et nous continuâmes notre système d'observation clandestine h traveis la barrière du harem.
Enfin , une heure après , on leva l'ancre , et nous doublions déjà la pointe du Sérail, quand nous vîmes venir b toutes rames un caïk portant un homme qui poussait de grands cris. A notre grand étonnement le paquebot s'arrêta, le caïk aborda Téchelle , et un Turc monta sur le pont. Ce n'était rien moins qu'un honnête passager, en retard de six heures.
Cependant nous voguions en pleine merde Marmara. Nous passions devant les îles des Princes, séjour renommé a ( onstantinople pour la beauté de sa situation et pour la liberté des mœurs.
Quatre d'entre elles sont habitées. Les deux principales sont Antigone et Prinkipo. Les autres sont des écueils autour desquels on pêche d'excellentes huîtres.
A trois heures nous prenions terre a Moudania, petite ville située a l'entrée du golfe de Ghembleck.
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Nous avions encore cinq lieues a taire avant d'arriver à Broussa, qui était le but de notre voyage. Il fallait avoir promptement des chevaux. Nous nous rendîmes a cet effet chez le gouverneur , qui était un effendi fort mal vêtu. Il nous répondit catégoriquement que nous n'en aurions point , parce que le sultan allait prendre les eaux a Broussa, et que tous les chevaux du pays étaient de corvée pour réparer le chemin que devait fouler relu de Dieu.
Les Turcs sont ainsi faits. Ils travaillent pendant trois mois pour faire un chemin au sultan , mais , une fois achevé, ils se garderaient bien de Fentretenir. Quand rhiver a passé la-dessus, il devient impraticable.
Comme nous nous en allions tristement, un marchand de Broussa nous accosta, et nous offrit des montures de retour qui allaient partir à Tinstant même. Nous acceptâmes avec enthousiasme, et, le prix étant arrêté, nous allâmes dans une écurie , qui est le café de l'endroit, manger des figues sèches, du fromage rance et du pain noir très-mal cuit. Au bout d'un quart d'heure, nos oreilles furent réjouies par le bruit du sabot de nos montures, qui faisait résonner le pavé. I!t nous vîmes apparaître quatre maigres mules garnies do bâts, c'est-a-dire d'une bûche a côtes aiguës, emman-
chée dans quatre bâtons croisés. Nous poussâmes un cri d'effroi. Le conducteur affirma que tout était pour le mieux, et nousfitremarquerdeuxétriersforméspar des cordes repliées, qu'il avait, dit-il, préparés à notre intention. La bride était représentée par un simple licou, a la boucle duquel pendait une corde, unique moyen de diriger un animal d'un caractère aussi souple que le mulet! Nous en prîmes pourtant notre parti, et nous nous livrâmes à notre destin, comme devrais Turcs auraient pu le faire.'
Dix minutes après, nous étions hors de la ville.
Nous traversions un pays très-bien cultivé. Des vignes entremêlées d'oliviers et de beaux mûriers couvraient les pentes des coteaux. Mais les douleurs intolérables que nous commencions à éprouver nous empêchaient d'apprécier les charmes du paysage. Pendant une heure nous avions essayé les poses les plus extravagantes, sans éprouver aucun soulagement.
En ce moment nous gravissions une pente assez raide. Quand nous en atteignîmes le sommet, nous oubliâmes un instant nos malheurs. Une plaine immense couverte d'une végétation superbe, et assez semblable en tout à la plaine deGraisivaudan, se déroulait à nos pieds. De l'autre coté de cet océan de verdure s'élevait le mont
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Olympe avec sa tête couronnée de neige. La ville de Broussa , assise à sa base , élevait ses minarets aigus dont la forme blanche se dessinait sur le rideau noir des flancs de la montagne. Nous avions fait la première lieue; mais toute cette plaine était attristée par une teinte grisâtre. Un long voile de nuages sombres s'avançait rapidement de notre côté, venant du mont Olympe; de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. Notre conducteur, qui jusque-Là avait cheminé nonchalamment, en chantant une chanson triste, poussa un cri singulier, et les malheureuses mules partirent à fond de train à la descente , comme emportées par un charme magique. L'orage éclatait; quand les mules ralentissaient leur marche, le conducteur faisait entendre son cri sauvage , et elles reprenaient leur course ardente. L'excès de notre douleur nous avait rendus féroces , et nous travaillions des pieds et des mains h exciter ces malheureuses bêtes , qui passaient au train de course à travers les chemins, faisant rouler les cailloux sous leurs pieds, franchissant les fondrières, s'enfonçant sans hésiter dans les torrents, et reparaissant à l'instant sur l'autre bord. Nos mains étaient accrochées convulsivement à la croix de nos bâts. Autour de nous tout avait disparu; la pluie était si dense qu'elle arrêtait le rayon
visuel . fonime un brouillard ; les arbres prenaient à distance des formes extraordinaires; c'était une course fantastique. A force de souffrir, nous ne sentions plus nos douleurs. Je ne sais depuis combien de temps cela durait, quand nos mules s'arrêtèrent brusquement. Xous rejetâmes en arrière le capuchon de nos cabans, et nous vîmes, à vingt pas de nous, une misérable cabane bâtie au pied d'un grand chêne. Un vieux Turc k barbe blanche était debout sur le seuil. 11 nous salua du geste. C'était un khan où les voyageurs prennent le café, el qui marque la moitié du chemin.
\ous fîmes une petite halte pour boire le café el laisser passer Torage; puis nous nous remîmes en route. \ous avions fini par nous habituer à notre supplice, et nous marchions sans trop nous plaindre. Cependant la nuit descendait sur la plaine, non pas une de ces nuits claires et sereines de l'Orient, mais une nuit obsciu-e, profonde, impénétrable. Nos mules hésitaient dans l'ombre, et nous craignions de les voir trébucher dans quelques fondrières. Enfin le bruit retentissant de leurs sabots sur le pavé et la régularité de l'allure nous firent présumer que nous entrions dans le ûiubourg. A neuf heures du soir une ville turque est morte. Portes et fenêtres sont closes. Pas une lumière ne luit ; elle rentre
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sous la puissance de Tonibre. Il ne reste plus dans hi rue que les chiens et les Francs. Les rangées de maisons entre lesquelles nous marchions ne nous apparaissaient que comme deux lignes grisâtres tracées dans Tombre. De temps en temps un chien foulé sous les pieds de nos mules se levait et s'enfuyait en hurlant. Ces cris retentissaient lugubrement dans ces rues désertes. Des troupes de chiens se levaient aux angles des maisons, faisant étinceler dans Tombre leurs yeux farouches. La meute hideuse s'acharnait autour de nous, mordait les jarrets de nos mules et nous étourdissait d'un épouvantable concert. A chaque fois que la lanière de nos longs fouets larlares s'abattait sur eux c'était une recrudescence de iilapissements et de cris. Leur fureur redoublait, et nous allions ainsi , troublant les mornes échos de cette i^rande ville obscure et abandonnée. Son immensité semblait s'accroître au milieu des ombres. A dix heures nous étions encore dans la rue, égarés et cherchant asile. Notre guide avait perdu le chemin. Enfin, après mille tours et détours , après des tribulations sans nombre, nous frappâmes a une porte qui s'ouvrit laissant passer un îlot de lumière qui nous éblouit. Les chiens é[)ouvantés rentrèrent dans la nuit comme des fantômes. Nous avions devant nous Lillustre Arménien
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ioaniiès, runique hôtelier (.ruiie\ille de cent mille àiiies.
Demi-heure après, nous nous regardions avec satisfaction , vêtus d'un costume arménien. C'était une attention de notre hôte qui voulait faire sécher nos habits. Devant nous brillaient sur une table deux Tacoiis de ce fameux vin de LOlympe, si recherché à Constantinople.
Après une pareille journée, le sommeil est une moit de douze heures.
11 était grand jour quand nous montâmes sur la teilasse de la maison. Le soleil rayonnait dans un ciel splendide. La plaine brillait d'un nouvel éclat , et le long de la montagne s'élevaient de légères vapeurs transparentes. C'était la pluie de la veille qui remontait au ciel. — Une nuit avait suffi pour transformer ainsi la nature.
Broussa a été bâtie sur les ruines de l'ancienne Prusa, capitale de la Bithynie. Son histoire est celle de toutes les vdles de l'Asie Mineure. Le vieux roi Prusias vit les aigles romaines s'abattre sur sa capitale; puis, quand l'empire ébranlé se scinda en deux parts, elle devint le partage des empereurs de Constantinople ; enfin , un |)euple nouveau, venu du fond du désert sur la foi d'une idée . fit repasser la mer aux bannièies des em-
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poreurs. lin 1320, ;iu moment où Osman, le conquérant de TAsie, se mourait à Sagut, son lils Orkan entrait dans la ville de lîroussa, qui fut pendant plus d'un siècle le siège de Fempire turc , jusqu'au jour où le croissant traversa le Bosphore pour aller se poser triomphant sur le dôme de Sainte-Sophie.
Aujourdliui Broussa est la seconde cité de Tempire. C'est la ville manufacturière. De ses ateliers sortent ces magnifiques étoffes de soie, renommées dans tout Funivers. Sa situation au milieu de la plus riche plaine de FAsie Mineure, au pied du mont Olympe qui lui fournit des eaux abondantes , sa proximité des rades de Moudania et deGhemblek, lui assurent une position commerciale peu commune. Pourtant Fesprit stationnaire des Turcs a entravé les développements de Findustrie. On retrouve dans leurs idées toute la naïveté des peuples primitifs. — Ainsi , ils arrêtent la végétation des mûriers, en les couronnant chaque année. Les tiges coupées sont données aux vers a soie, sans autres formalités , et cela épargne aux travailleurs la peine de ramasser la feuille. — Un impie novateur, qui avait voulu introduire a Broussa un simple métier a dévider, fut sur le point d'être lapidé par les femmes. — On admire vraiment qu'avec des moyens aussi incomplets on
puisse fabriquer les spleiidides étoffes qu'on voit dans les bazars.
De nombreuses sources d'eau minérale , qui s'écbappent des contreforts de LOlympe, pourraient ajouter un nouveau titre a la réputation de Broussa. Leur renommée date de loin ; on raconte qu'Hercule s'y baigna pour laver le sang dont il était couvert après le meurtre d'IIylas. Ces sources, qui jaillissent a une demi-lieue de la ville , ont une action médicale très-puissante. Elles contiennent a différents degrés du soufre , du sulfate de soude, du gaz carbonique , de l'argile et de la chaux. L'une d'elles a 65 degrés de chaleur, la plus haute puissance qu'on ait constatée dans les eaux thermales connues. Un œuf y durcit en quelques secondes. Les Turcs l'ont surnommée Echek-Terlendu [ qui fait suer le*s ânes). Il y a trois établissements de bains, dont le plus remarquable est de construction ancienne. C'est un édifice dont la voCite est supportée par huit colonnes. Un immense bassin occupe le centre et permet aux baimineurs de nager et de plonger. Tout autour de la galerie qui entoure le bassin circulaire sont percées de petites niches où sont étendues des tables de marbre, servant de couches pour ces fameux bains de vapeur qui passionnent si vivement les Orientaux,
iu iraoussA
l/cidiuiiable situation de ces bains peut rivaliser a\er les sites les plus renommés des Alpes et des Pyrénées. Des allées de noyers gigantesques ombragent la route jusqu'à la ville; les champs sont couverts d'une épaisse végétation ; des haies de roses blanches et rouges bordent le chemin, et de beaux jasmins jaunes se suspendent aux branches des arbres , d'où ils retombent en touifes merveilleuses. Mais les usages du pays ne permettent point la les brillantes réunions qu'attirent en Europe les bains d'eaux minérales. La où les femmes n'animent l»as la société, il n'y a pas de vie intelligente possible. Le bruit de Feau qui murmure au fond du narghilé est à peu près la seule conversation que se permettent les graves baigneurs. On peut voir pourtant , du haut des terrasses, les femmes turques revenir du bain, sous leur voile blanc , suivies d'une négresse qui porte leurs bijoux dans un petit coffre ; des Grecques , avec l'élégant tacticos , coquettement posé sur l'oreille, montrant au soleil leurs belles et expressives figures , et leurs yeux chatoyants sous leurs sourcils peints; des Arméniennes au long manteau violet , avec la ligure a demi voilée , traînant paresseusement leurs babouches; des Juives, portant Tantique costume héi)reu , plein d'une pudeur biblique. Le voyageur qui cou temple en silence ceflo
ET LK MOiNT OLYMPHl. M".
scène e.vtraordhiaini, se prend a rêver involontairement. Puis son imagination sï'lance dans les espaces de l'avenir; il devance , par le désir, Theure de la civilisation ; il entrevoit des salons resplendissants de marbres ; les voiles qui cachaient les beaux yeux et les bouches aux douces paroles , les manteaux ternes qui couvraient les fines tailles et les costumes éclatants tombent devant ses yeux doués d'une seconde vue ; et sous ces lambiis éblouissants, toutes les nations de TOrient oubliant leurs vieilles haines , confondant leurs riches costumes , font trembler les parquets de cèdre sous les pas cadencés de la Romaïque et des danses persanes, se rencontrant avec les quadrilles européens sous un climat voluptueux, au milieu des enivrements de la musique , pendant que tous les parfums deTArabie fument dans des cassolettes d'or.
Kn attendant la réalisation de ces rêves, Hi'oussa a conservé dans toute leur pureté les dogmes sacrés du Ivoran. Elle n'a pas ouvert sa porte aux innovateuis, comme Stamboul qui devient une ville cosmopolite , sans nationalité, sans unité. Elle est restée lidèle aux antiques usages. L'ancien costume turc s'est conservé la dan^ toute sa beauté; et le peuple a gardé sa nationalité omlnaueuse et jalouse. Il n'y a pres(jue pns de
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Francs , et, sur les quatre-vingt mille âmes qui peuplent la ville, on compte plus de soixante mille Turcs.
Comme dans presque toutes les villes de Tempire, les édilices religieux sont les seuls monuments de Broussa ; elle renferme cent cinquante mosquées. L^ne seule d'entre elles, qui est une ancienne église, mérite l'attention des artistes. On la nomme Oulou-Djami , et elle passe pour une des quatre plus belles de la Turquie. Ses deux portails présentent tous les détails charmants et capricieux de Tarchitecture moresque. L'intérieur est semblable a celui de toutes les mosquées : — Cnpavé couvert de riches tapis et des murs nus sur lesquels sont gravés, de distance en distance , quelques versets du Koran. Une belle fontaine qui s'élève au milieu de l'édiilce , fait jaillir ses trois jets d'eau, dont l'agréable murmure porte 11 la rêverie.
Des bazars spacieux renferment les étoffes que produit l'industrie locale, 11 y en a de très-séduisantes, moins habilement tissées sans doute que celles de Lyon, mais qui se distinguent par l'originalité des dessins et une certaine hardiesse de couleur.
En somme , Broussa est plus remarquable par sa position que par sa construction. Elle a pourtant de belles rues pour une ville turque , mais c'est une beauté re-
lîitive qui ne séduit guère les éliaiiiiers. Assise sur le l)reinier plan de la montagne , elle domine une plaine magnifique, traversée par un fleuve. Ses abords, du coté de Moudania , sont d'un aspect étrange; elle s'élève brusquement au-dessus de la plaine, comme sur un mur de rochers. Enfin un accident de terrain ajoute encore b sa beauté pittoresque. Un ruisseau, qui vient de roiympe , traverse la ville a cent pieds de profondeur, comme si le rocher s'était entr'ouvert dans une convulsion de la nature pour lui donner passage. Des maisons, des kiosks , sont suspendus sur ce précipice , et dans ses versants rapides des arbres ont grandi qui montrent au niveau des maisons leur tête chargée d'une végétation puissante. On ne peut se défendre d'un mouvement de surprise quand, en traversant un petit pont, on se trouve pour la première fois en face de ce tableau bizarre et sauvage, au milieu d'une grande ville. La largeur de cette fissure n'excède pas vingt mètres en certains endroits, et une seule arche suffît pour la franchir. En de ces ponts , couvert de maisons , comme autrefois celui de la Tournelle , est d'un effet très-original.
Pour couronner dignement cette cité privilégiée , l'Olympe bythinien déploie au-dessus d'elle son riche manteau de forets, ses zones de végétation différentes,
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ses ruisseaux , ses cascades , pendant que se dessinent a travers les arbres du premier versant de nombreux tombeaux de derviches et de prophètes.
Le lendemain de notre arrivée , nous trouvâmes a notre porte de jolis petits chevaux , conduits par un surudji (coureur a cheval), portant le costume classique du pays. De tarifes selles s'étalaient sur le dos de nos montures. Nous ne pûmes nous défendre d'un certain attendrissement a la vue de ces produits de l'industrie turque.
Il est certain pourtant qu'elles étaient d'un confortable très-équivoque , mais le malheur instruit les hommes a se contenter de peu.
Nous sortîmes de la ville pour faire l'ascension du mont Olympe. A Textrémité des maisons du faubourg , notre guide nous ht remarquer une petite mosquée. C'est le tombeau d'un sultan, qui est l'objet d'une vénération particulière. Nous descendîmes de cheval pour nous en approcher. Il était cinq heures du matin. Ln vieux Turc était le seul gardien de la mosquée ; nous nous hasardâmes a y entrer. Dès que nous eûmes franciii le seuil, le vieillard s'avança vers nous avec des gestes de menace ; mais nous n'en tînmes compte. Quand il vit que nous poursuivions notre violation sacrilège , il
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se piostoriia siir les tapis en criant d'une voix déchilante : allali ! allah ! Après avoir visité le tombeau, qui est couvert de sclialls splendides, nous nous approchâmes du vieux Turc en lui jetant une pièce d'argent , qu'il ramassa sans sourciller, puis il s'en alla en criant toujours sur un ton lamentable : allah ! allah !
Quelques minutes après, nous étions engagés dans des sentiers étroits bordés de bois épais. L'air était parfumé par les senteurs des jeunes feuilles, par tous ces arômes qui s'échappent des arbres au printemps. Des sources souterraines descendaient avec un murmure sourd le long des sentiers. Les merles effarouchés s'enfuyaient en sifflant ; des centaines de petits oiseaux se pavanaient sur les branches ; des corbeaux bleus planaient au-dessus de nous; de temps en temps le bruit des branches froissées nous indiquait la fuite précipitée de quelque hôte de ces bois tranquilles. Toutes ces scènes dune nature que Lhomme n'a pas encore dépeuplée , ont laissé dans mon esprit une impression profonde. Ici , les forets ne gardent pas le silence morne qui les attriste dans nos pays, et pour la première fois peutêtre j'ai senti se taire en moi mes instincts de chasseur impitoyable. D'ailleurs nous étions au mois de mai , et nous dexions respecter la joie et le bonheur de ces
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pauvres oiseaux , pour que Dieu nous laissât vivre aussi la saison des amours.
La côte que nous gravissions devenait de plus en plus raide. Le surudji nous précédait en chantant sur un ton nasillard ; nous avions mis la bride sur le cou de nos chevaux , et nous étions accrochés a leurs crins. Malgré Laspérité d'un chemin presque perpendiculaire, ils avaient le pas très-assuré , et pas un d'eux ne broncha pendant une montée d'une heure et demie.
Tout a coup nous nous trouvâmes sur un plateau. Nous fîmes faire volte-face a nos chevaux , et nous eûmes devant nous la contre-partie du spectacle que nous avions vu en venant de Moudania.
Seulement une teinte chaude et éclatante animait le paysage. Nous nous assîmes au pied d'un immense châtaignier pour contempler a notre aise cette première échappée. A nos pieds s'ouvrait une fissure , qui allait s'élargissant en vallée jusqu'à la plaine. Un ruisseau rapide s'y précipitait en écumant. Nous bûmes de l'eau du torrent , comme le voyageur de la Bible , et nous remontâmes li cheval.
Notre guide nous montra , a quelques pas de la . un lieu consacré par un petit monument. Une vieille légende raconte que lorsque Mahomet II entra à chevnl dans la
basilique de Sainte-Sophie, — où quelques heures avani était venu s'agenouiller au pied de Tautel le dernier des empereurs grecs . — un saint prêtre , poursuivi par des soldats, monta sur le dôme de réglise. De la, comme on allait Tatteindre , il s'éleva lentement dans les airs , et, prenant son vol du côté deTorient, il vint s'abattre sur le mont Olympe , précisément a cet endroit.
>.'ous suivions une pente douce ; les bois laissaient de distance en distance de grands espaces vides , où des milliers de pensées fleurissaient au milieu des herbes , comme les violettes de nos pays. Des couples de perdrix partaient brusquement aux pieds de nos chevaux. Au delà du plan incliné sur lequel nous cheminions s'ouvrait une vallée, qui nous séparait d'une autre montagne d'aspect tout différent C'était un entassement de roches grises , coupées par des nappes de neige , au milieu desquelles de grands sapins montraient leurs tc'tes hleuâtres. Puis la végétation cessait brusquement , et trois dômes, d'une blancheur éclatante, couronnaient ce site sauvage.
Nous tournâmes la montagne pour éviter la vallée qui nous séparait de la dernière cime. Une foret de sapins tristes avait succédé a ces bois riants. Nous approchions delà région des neiges. Nous rencontrâmes i)ieiitôl un
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ravin qirolles avaient comblé. Nous laissâmes nos chevaux aux mains du surudji . et , après avoir assuré nos pistolets et nos poignards dans nos ceintures, nous nous élançâmes vers ce sommet que le dieu Jupiter avait foulé de ses pieds redoutables.
Quelques jours avant notre ascension , un naturaliste allemand, qui habitait notre hôtel, était venu herboriser sur la montagne. 11 avait choisi, pour mettre en ordre les trouvailles de sa journée , le tronc renversé d'un châtaignier gigantesque. Pendant qu'il procédait gravement a cette opération , le tronc sur lequel il était assis s'ébranla avec un roulement souid. Cela surprit notre savant , qui s'imagina en avoir dérangé l'équilibre en s'asseyant. Une minute après, une nouvelle secousse le fit trembler sur son trône champêtre, et un ours énorme apparut a l'autre extrémité du tronc, dont l'intérieur vide lui avait servi de retraite. Il s'appuya sur l'arbre, et se prit a regarder le naturaliste d'un air bienveillant. Celui-ci saisit son fusil, le coucha enjoué, et lui envoya a bout portant deux balles dans la poitrine. La pauvre bete fit un bond énorme, suivi d'un cri terrible, et tomba la face contre terre. L'Allemand le scalpa avec l'habileté d'un empailleur, et en lit une descente de lit.
La vue de cette peau encore fraîche nous avait donné
;i penseï'. Voilà pourquoi nous n'aNions pas oublié nos pistolets.
La neige était gelée, et présentait une surface solide, en sorte que nous marchions assez vite. Des sapins de moindre taille que ceux que nous avions traversés, croissaient à de rares intervalles dans les crevasses du rocher. Enlin, après une ascension pénible, nous surgîmes tout à coup sur une des trois crêtes de la montagne, et nous nous trouvâmes au centre d'un horizon immense. On découvrait d'un côté les ruines de INicée , indiquées par un lac qui étincelait au soleil , la mer de Marmara, semée d'îles, avec une cote découpée par des caps arrondis, et puis, dans un lointain vaporeux, la place où est Constantinople. De Lautre côté, le lac Aboulion , Appolonia, Dorylée , et les plaines de FAnatolie. — Spectacle grandiose et émouvant qu'on n'oublie jamais quand on l'a entrevu une fois !
Au moment où nous touchions au faîte de la montagne, un aigle, ouvrant ses grandes ailes, était parti bruyamment et s'était élevé dans le ciel. Xous avions salué l'oiseau de Jupiter comme un ami attendu sur cet Olympe , dont le nom est si fameux , dont le sommet fut environné de tant de prestiges. 11 avait laissé choir sur la place une des plumes de son aile; je la
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l'amassai, et je Tui rapportée comme un souvenir de cette belle journée.
(^)uand la nuit tombait, nous rentrâmes h Broussa, harassés de fatigue, et un flacon de vin de TOlympe nous flt voir, dans nos rêves, le cercle merveilleux des dieux mythologiques assis sur cette crête formidable.
^otre retour de Broussa a Ghemblek se fit par une journée magnifique. Tout autour de la ville, cette riche nature de l'Asie déployait ses enchantements. Mais la ligne de culture ne s'étend pas à un rayon de plus de deux lieues. 11 en est ainsi dans toute la Turquie. Le reste du pays est abandonné. On ne peut s'empêcher de penser, en regardant tous ces champs fertiles laissés en friche , a ces milliers de familles qui meurent de faim dans les grandes villes de la France et de l'Angleterre , et qui pourraient faire jaillir tant de richesses de ce sol inexploité. Vers le milieu de la plaine , nous rencontrâmes un grand marais que traverse le Nilufer. Des cigognes , des hérons , nous regardaient au bord du chemin, sans s'effrayer de notre présence, et d'immenses troupeaux de buflles, plongés dans l'eau jusqu'au cou pour se défendre de la chaleur de midi , laissaient voir seulement leurs têtes difformes qui exprimaient une béate extase. [\os chevaux marchaient dans
l'eau jusqu'aux jarrets. Ou voyait dans le luiutaiu quelques chars a deux roues, alTectant la forme des chars antiques, et traînés par des buffles, revenir chargés de fourrage, a un petit village grec, assis au pied d'un coteau.
^ous traversâmes ce bourg avant d'entrer dans la région montueuse, et bientôt, du haut d'une cime élevée, nous jetâmes un regard d'adieu sur Broussa, suite mont Olympe, sur cet horizon magnilique que nous ne devions jamais revoir.
Six heures de marche nous conduisirent 'a Ghemblek, beau village, bâti au fond d'un golfe qui se termine en hémicycle. Cette rade, environnée de montagnes, est d'un aspect charmant.
Au moment où nous arrivions veis le village en courant au galop sur la grève , le soleil s'enfonçait duus la mer, et colorait de ses derniers feux le pyroscaphe russe le Levant, a l'ancre dans la rade, et en partance pour Constantinople.
Une grande ligne de navigation relie Constantinople a la Syrie, en passant par Sniyrne , Rhodes et Chypre.
Depuis Smyrne jusqu'à Rhodes, le bâtiment navigue dans les canaux qui divisent les îles de cet archipel. On en voit quelquefois sept ou huit, de grandeur différente, s'élever dans le lointain au milieu d'une vapeur lumineuse. Ainsi , en sortant du détroit qui sépare Mcaria de Samos , on voit tout a coup apparaître le groupe des îles Fornis, et au delà Agathonissi et Pathmos, où saint Jean eut les visions de TApocalypse. Les formes diverses de ces îles animent l'horizon d'une manière pittoresque, et souvent on rase la côte de si près qu'on distingue
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parfaitement les pêcheurs assis sur le rivage; on passe entre Boudroun, sur le continent, et Tîle de Cos , patrie d'Ilippocrate; on aperçoit Ilalycarnasse cachée <lans une vallée au milieu de montagnes arides ; quel- ([uefois on se trouve entouré de petits rochers coniques qui sortent de Teau a quelques pas les uns des autres , portant un arbre isolé , ou quelques plantes sauvages , comme s'ils étaient les cimes apparentes d'un monde sous-marin. Ces écueils, qui étaient autrefois la terreur des pilotes , ne sont plus aujourd'hui que des apparitions gracieuses et fantastiques jetées sur le passage des paquebots; mais, en présence de toutes ces îles, de ces jolis villages, de ces golfes riants, on regrette souvent la rapidité de la navigation ; on voudrait entrer dans chacun de ces petits ports , se reposer sous les arbres du rivage, mais le paquebot inexorable passe toujours fièrement sans ralentir sa course ; à peine a-t-on entrevu un paysage que déjà un autre lui succède ; ainsi toujours jusqu'à ce qu'on s'éveille un matin dans le port de lUiodes , la reine des Sporades.
Ce port est étroit, mais bien fortifié et défendu h son ouverture par deux tours crénelées. Au fond deFenipse tracée par les fortifications qui l'entourent s'élève un leinpart jaunâtre , au pied ducpiel quelques arbres sont
plantés sur le livagc. A leur ombre s'abrileut <|uelques cafés , et se groupent les matelots du port. Derrière ce rempart est cachée la ville, qui trabord s'étend sur une surface plane , puis s'élève en pente douce sur la base (fun coteau. Elle s'élargit a droite et a gauche sur la lirève , présentant sur toutes les faces ses terribles bastions, et ses remparts, dont les deux points extrêmes sont reliés , a Eintérieur des terres , par une ligne de fortifications qui forme un demi-cercle. Auprès du petit port, en est situé un autre plus grand, qui sert de chantier pour la réparation des navires.
La rue des Chevaliers est conservée dans toute son originalité primitive. Les écussons sculptés surmontent encore les portes : seulement des grilles de bois ont été placées sur les balcons pour satisfaire aux exigences de la \ie du harem. La rue, bordée de trottoirs, est pavée de petits cailloux aigus noirs et blancs, disposés symétriquement en forme de mosaïque. ( omme elle est presque toujours déserte elle produit une illusion complète, et Eon s'attend a voir sortir de quelque porte un chevalier armé de toutes pièces. Lue mosquée, dont Eintérieur est misérable , occupe a la cime de la rue , la fameuse église de Saint-Jean. La ville est restée dans Eétat constaté par tous les voyageurs. Seidement , deux
portes en sycomore admirablement sculptées, qui fermaient Tancien hôpital, et qui tombaient en ruines, ont été emportées pieusement, comme un débris de notre ancienne gloire , par un prince français qui porte le nom du naïf historien des croisades de Saint-Louis. On ne peut parcourir cette ville célèbre, passer dans cette rue qui rappelle tant de glorieux souvenirs , visiter ces remparts illustrés par une mémorable défense , sans éprouver un sentiment d'admiration et de regret. C'est sans doute un des spectacles les plus émouvants et les plus singuliers de Thistoire , que celui de cette poignée d'hommes serrés autour de Létendart de la croix, et isolés dans leur île, comme sur un vaisseau, au milieu d'une mer ennemie , protégeant le commerce européen, luttant pendant deux siècles contre les forces immenses des sultans, attaquant et détruisant des flottes puissantes , arrêtant au pied de leurs murs les armées du vainqueur de Constantinople, et défendant seuls en Orient la cause de la civilisation contre la fatalité qui l'envahit de toutes parts. Et lorsque enfin abandonnt's par l'ingratitude des puissances européennes , ils sont enfermés dans leur ville par une armée de deux cent mille hommes, ils se défendent avec calme, demandant a Dieu et a leur épée ce secoui's que leur refuse
régoïsme des rois chiétiens. Le grand maître, agenouillé devant Tautel, se lève au moment où le prctre entonne cette prière : « Deus! in adjutorium meiim in tende! — Seigneur! venez a mon secours!» — J'en accepte l'augure, dit-il ; allons, mes frères! — et ils montent sur le rempart pour se défendre ou mourir.
Les habitants de la ville, électrisés par ce noble enthousiasme, meurent en héros. Une jeune fille voit son amant tomber sur le rempart ; prise de la folie du désespoir, elle poignarde son enfant, pour le soustraire h l'esclavage , revêt l'armure de son amant , se jette dans la mêlée , combat comme un homme, et trouve la mort dans les rangs des ennemis.
Au milieu de ces chevaliers héroïques, on est frappé de la figure imposante et austère de ce Philippe Yilliers de risle-Adam , qui réunit autour de lui ses plus braves compagnons, courant sans cesse d'une brèche a l'autre, repoussant l'ennemi partout, voyant tomber autour de lui ses plus fermes soutiens, mais ne faiblissant jamais et restant enfin presque seul en face du sultan qui s'incline devant la majesté de ce vaincu sublime. — a La « conquête et la perte des empires, lui dit Soliman, « sont les jeux ordinaires de la fortune. » lit lorsque le grand maître quitte sa ville, emportant avec lui les
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débris de sa puissance , le sidlaii ému à l'aspect d'une si illustre infortune « regrette de renvoyer ce vieillard chrétien de sa maison. »
C/était la le dernier jour de cette chevalerie qui avait jeté sur les siècles précédents de si éclatantes lueurs. Quelque temps après , François 1"", le dernier des rois chevaliers, tombait entre les mains de Charles-Quint.
Les Turcs savent par tradition qu'une race d'hommes redoutables a défendu autrefois cette île contre leurs armées, et ils ne permettent point aux Francs d'établir leur demeure dans Tintérieur de la ville. Le quartier des Francs est situé en dehors des remparts. Mais les gens du pays ne connaissent cette histoire que d'une manière vague, et un habitant de Rhodes a qui nous demandions de nous indiquer la rue des Chevaliers, nous conduisit chez M. le chevalier H .., naturaliste suédois.
Du reste, la navigation a vapeur, en ouvrant dans la Méditerranée des communications faciles, semble promettre a Hhodes un avenir nouveau. Cette île se trouve placée d'une manière fatale sur la route des paquebots, et elle est probablement appelée a jouir d'une grande prospérité commerciale, comme Malte et Syra. iJle a, de plus, sur ces deux rocliers arides l'avantage d'une
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extrême fertilité. Malgré ki présence des Turcs, qui semblent traîner la stérilité a leur suite, ses campagnes présentent encore un aspect vivant et riche, quoique leurs produits aient subi une énorme diminution. Elle n'a point cessé de mériter son nom de lUiodes, Pcoàov , (|ui signifie rose en langage grec; elle est couverte de lorots de rosiers, et les poètes peuvent Eappeler, comme autrefois, l'épouse du soleil , car il ne laisse pas s écouler une journée sans la visiter. Les orangers, les Oguiers, les palmiers, les oliviers, sont répandus sur ses coteaux et y déploient une végétation puissante. L'intérieur de Elle renferme de grandes forêts peuplées de gibier; on n'y rencontre pas de rivières, mais chaque vallée recèle dans ses plis un ruisseau qui la fertilise.
Un de ces vallons qui est situé auprès de la ville porte le nom de Zembouli-Déré, vallée des Jacynthes. 11 est traversé par un petit pont qui supporte un aqueduc. Les versants sont couverts de iiguiers , de buissons de myrte et de lauriers-roses. Au-dessus s'élèvent des pins parasols et des térébinthes a l'épais feuillage. Au printemps le sol est couvert de jacinthes. De l'autre côté de ce pont quatre ou cinq platanes énormes ombragent un petit plateau , pavé en mosaïque comme les rues de la ville. En bassin dans lequel murmure une e;iu couianle
y entretient la fraîcheur. Un cafetier turc a établi son fourneau en plein air, a Tonibre de ces arbres. De là , Tœil, en suivant Touverture de la vallée, se repose sur rhorizon de la mer. C'est en ce lieu, dit-on, que le fameux rhéteur Eschine, exilé d'Athènes, venait enseigner réioquence.
De jeunes filles grecques s'en vont par les chemins , l^ortant sur leurs épaules des chapelets de sequins d'or enfilés à leurs cheveux. C'est là leur plus grande parure ; il faut que la misère les presse d'une manière bien vive pour les décider a se priver de cet ornement favori. Elles portent souvent toute leur dot dans leurs cheveux.
^ous avons connu a Rhodes un rabbin juif qui nous a semblé avoir conservé dans toute leur simplicité les anciennes mœurs patriarcales; on le voit se promener au bazar, avec son bâton blanc a la main, s'asseoir sur le devant des échoppes, causer, juger les différends d'une manière toute paternelle. Cet excellent vieillard nous a reçus dans sa famille ; il a douze enfants, parmi lesquels plusieurs filles d'une grauvle beauté. Pendant qu'il nous offrait le repas de bienvenue, ses fils debout s'empressaient à nous servir. Nulle part nous jj'avons trouvé les traditions de Phospilalité antique,
pratiquées d'une manière })lus tuuchanle el plihs naïve.
Au demeurant, Rhodes est une des plus belles îles de la Méditerranée; la vie y est heureuse et facile; le climat est très-sain, et les vents d'ouest, qui soufflent pendant plusieurs mois de suite, y tempèrent les chaleurs ardentes de Tété.
l/île de Rhodes clôt, pour ainsi dire, TArchipel des Sporades. Au delà, jusqu'à Chypre, Fœil ne rencontre plus que les horizons vastes et solitaires de la pleine mer, et quand on arrive en vue des côtes , on ne retrouve plus les paysages animés de Tile des Roses. Une plage dépouillée , et bridée par le soleil , des montagnes chenues entourent cette île que l'antiquité avait peuplée de ses plus poétiques fictions. La rade et la ville de Lainaca, vues de la mer, présentent cependant un tableau plein de caractère ; elles commencent a réaliser l'idée qu'on se fait en général d'une ville orientale. Des groupes de maisons blanches sont épars sur la plage, et au-ilessus d'eux s'élèvent de grands palmiers, dont la silhouette originale se détache sur un fond grisâtre ; devant tout cela s'étend la mer, et au-dessus éclate un ciel resplendissant. Mais si on descend a terre , on ne Ij-ouve qu'un triste amas de maisons bâties avec de la boue. t'I linbitées par une population niis(''rai»le. Le
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soleil éblouil les yeux; une poussière blanche et Une charge ratniosphèie, et la ville vue de près produit, selon re\i)ression d'un spirituel artiste, Teffet d'une « planète regardée a brùle-pourpoint. »
Pour allei' du village de la Marine a la ville de Larnaca, qui en esttrès-rapprochée, on traverse des champs qui, après la moisson , ont Pair d'avoir été bridés par le l'eu du ciel; on dit qu'au printemps ils sont émaillés de fleurs ; mais, en été, il nous paraît difOcUe qu'on y ramasse le moindre biin d'herbe pour le déposer au pied des autels de Vénus.
Du reste , nous ne traduisons ici que nos impressions personnelles ; nous savons trop combien les conditions atmosphériques peuvent influer sur le jugement d'un voyageur, qui ne voit un pays qu'en passant. Nous étions pressés d'arriver en Syrie ; quelques heures après notre départ de Larnaca , nous vîmes sans regret s'enfoncer dans la mer la dernière pointe de Pile de Vénus. Avec elle s'évanouissait le dernier souvenir de la mythologie , qui venait expirer là , dans sa plus séduisante expression , en face de la Terre-Sainte.
I.e lendemain , nous vîmes le soleU se lever sur les crêtes du JVlont-Liban.