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chemise de toile, criaient en luttant sur le sable avec les chiens des bergers, et les robustes paysannes, le visage découvert, et la tcte couronnée d'un chapelet de pièces d'argent, rapportaient Teau d'une fontaine cachée au milieu d'un groupe de palmiers. Ces femmes ne sont pas belles , elles sont presque vêtues de haillons, et cependant on remarque dans leur pose une simplicité majestueuse qui semble trahir une noble origine. Quand on les voit de loin arrondissant le bras au-dessus de leur tête pour soutenir leur vase de grès aux formes antiques ; quand leur grossière chemise de toile bleue, sériée par une corde, tombe en plis nombreux autour de leur taille svelte , quand on les voit marcher d'un pas ferme et cadencé, on songe involontairement a ces gracieuses ligures de la Bible , au filles de Laban , allant puiser l'eau a la fontaine. Ces scènes naïves de la vie pastorale donnèrent pendant un moment une apparence heureuse et poétique a ce triste village.
Au-devant deTantourah sont répandus dans les eaux de la mer quelques rochers isolés ; de Tun d'eux jaillit une source d'eau douce.
Quand la nuit fut venue, nous établîmes nos lits sur la terrasse. Au-dessous de nous dans la cour tous nos ciievaux étaient disposés en ligne; nos moukres et nos
domestiques dormaient sur les degrés de l'escalier ; notre cuisinier, debout devant un grand feu, préparait quelques provisions pour le lendemain , et aux limites du cercle lumineux qui s'étendait autour du foyer, on voyait quelques figures d'Arabes plongés dans une demiombre et observant tout d'un œil curieux.
Au matin, notre drogman vint nous avertir que le clieik du village nous faisait offrir une escorte pour nous protéger dans notre trajet jusqu'à Jaffa, dont la route était infestée de malfaiteurs. C'est un impôt (jue les rusés Arabes lèvent sur les voyageurs débonnaires. ïN'osant pas les piller ouvertement , ils les épouvantent par le récit de dangers exagérés, les accompagnent, et se font payer une petite somme ronde en récompense de leurs services. C'est une manière polie de voler les gens. .\ous refusâmes durement la proposition, et nous partîmes emportant la malédiction de ce respectable clieik.
En quittant le village, nous suivîmes d'abord le rivage de la mer, puis nous le quittâmes pour traverser des collines sablonneuses, sur lesquelles quelques groupes d'arbustes croissaient laborieusement.
Après deux heures de marche, nous arrivâmes à l'ancienne ville de Césarée.
Un rempart de pierres blanches et polies , si parfaitement conservé qu'il a l'apparence d'une construction moderne, entoure la masse confuse de débris qui couvre remplacement de la ville ancienne. 11 est précédé d'un fossé, comme celui de nos places de guerre. Lorsqu'on a franchi cette enceinte , on ne trouve que maisons renversées, voûtes entr'ouvertes, murs démolis de fond en comble. 11 est impossible que la guerre seule ait produit un bouleversement si terrible; les tremblements de terre ont du continuer l'œuvre de destruction et la compléter. Les remparts seuls ont été épargnés, comme pour protéger au milieu d'un désert ces sombres reliques. Aucune tribu n'a choisi pour demeure les retraites de cette ville abandonnée. Les grandes herbes ont envahi le sol, et croissent vigoureusement a travers les fentes des murs. Les bêtes fauves et les oiseaux de proie troublent seuls de leurs cris ces mornes solitudes.
Au-dessous de Césarée, nous rejoignîmes le rivage et nous marchâmes tout le jour sur une grève couverte de coquillages , resserrée entre la mer et une chaîne de rochers. Le seul être humain que nous ayons rencontré sur ce rivage solitaire était un pâtre qui venait abreuver ses chèvres a un puits situé au pied des rochers. Tout son troupeau se pressait autour de lui,
pendant que ; penché sur l'orilice, il retirait l'eau au moyen d'une outre de cuir attachée a une longue corde. Debout sur la margelle du puits , il nous offrit du geste son outre, que nous pressâmes des lèvres pour nous désaltérer. Les vautours , qui se plaisent au bruit des tempêtes, cachent leurs niils dans les cavités de ces rochers; nos moukres en découvrirent un, et plongeant le bras dans Fou vert ure en retirèrent cinq petits couverts d'un duvet blanc, qu'ils emportèrent et qu'ils lirent cuiie pour leur rei)as a notre première halte.
Vers le nnlieu du jour, nous traversàjnes une rivière bordée de joncs, et nous nous reposâmes auprès d'elle sans autre abri contre le soleil que nos manteaux supportés par quatre pieux. Le soii', nous quittâmes le bord de la mer, [)Oui' aller passer la nuit dans un petit village appelé Haram.
Nous n'étions plus qu'a trois lieues de Jaffa , et le lendemain , quand le soleil se leva , nous approchions déjà de la ville ([in s'élevait en amphithéâtre, au bout de notre route sablonneuse.
Elle occupe le versant d'une colline qu'elle couvre de ses maisons étagées, et présente à l'œil une perspective gracieuse. Mais, comme cela arrive presque toujours en Syrie, l'intérieur de la ville contraste avec son
apparence extérieure. Ses rues sont étroites et mal pavées; ses bazars sont malpropres et exhalent souvent des odeurs délétères. Les dernières maisons trempent leurs pieds dans la mer. Le port est d'un accès difficile et offie un mouillage peu sur. Un n'y voit guère que des barques arabes de Damiette ou des petits ports de la côte.
11 y a a Jaffa un couvent de Pères de Terre-Sainte. Il est placé \\\ pour recevoir a leur arrivée les pèlerins de Jérusalem ; car c'est la qu'abordaient autrefois tous ceux qui venaient visiter les lieux saints. Les bateaux à vapeur de Beyrouth ont changé l'ancien itinéraire , mais, au moment des grands concours de pèlerins, un bateau spécial les porte à Jaffa. Nous reçûmes l'hospitalité dans ce couvent. Il se compose de cinq ou six maisons superposées. Le toit de Lune sert de terrasse et de base a l'autre, en sorte qu'en gravissant l'escalier interminable qui part du port, on arrive sans sortir du couvent presqu'au sommet de la ville.
Quand nous arrivâmes aux portes de Jaffa, en venant d'un pays à peu près désert, nous fûmes surpris de nous trouver tout a coup au milieu d'une scène gaie et bruyante. C'était un jour de dimanche. Les Grecs et les catholiques sortaient de la ville en bourdonnant
comme des abeilles. Des cavaliers e\ei\'aient leurs chevaux sur le sable de la plage, et des marchands, abrités sous de petites cabanes , vendaient à vil prix des oranges et des citrons d'une grosseur fabuleuse. Des mulets passaient, chacun d'eux portant sur son dos un ménage juif. — Le mari accroupi dans un bât et faisant contrepoids à sa femme assise dans Fautre. — Un parapluie unique et d'une dimension énorme garantissait ces couples si heureusement équilibrés, (jui s'en allaient à Jérusalem. Enfin, devant Tunique porte de la ville , (le (iers Arnautes, assis sur un banc, étalaient leurs armes brillantes et leurs costumes splendides. Leur chef se faisait remarquer au milieu d'eux par la richesse de son narghilé tout incrusté d'argent.
Jaffa, qui est placée entre deux grèves désertes du côté d'Acre et du côté de Gaza, regarde la mer à peu près en face, quoiqu'elle incline vers Beyrouth, et cache derrière elle les jardins de cette plaine de Serons chantée par les livres sacrés.
Ce coin de terre que Dieu a regardé d'un œil d'amour, ces heureux jardins qui ne connaissent pas d'hivers, voient croître sur leur sol privilégié les fruits des trois continents. Les branches vigoureuses chargées de pommes, d'abricols, de prunes violettes, se mêlent
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aux branches qui portent les citrons, les cédrats, les dattes et les figues. Le bananier y croît auprès de la canne à sucre, des melons et du café. Les jardins sont fermés par des haies de cactus couverts de ces fruits rougeàtres qu'on appelle figues de Barbarie, et pardessus leur cime épineuse on voit de temps en temps déborder, sur le chemin, la tête d'un grenadier chargé do fruits et de fleurs, ou quelque branche d'orauger pliant sous le poids de ses fruits. Au milieu de cette végétation tropicale , fécondée par do nombreux ruisseaux , croissent ces roses de Sàrons , si belles et si parfumées que les poêles les ont choisies pour les comparer à la bouche de leur bien-aimée.
Dans les carrefours des chemins, quelques fontaines abritées sous un groupe de caroubiers offrent au passant leur eau limpide dans une conque de pierre. Les cavaliers arabes qui s'arrêtent devant elles pour abreuver leurs chevaux ôtent et remettent la bride sans quitter leur selle.
11 faut une heure pour traverser cette oasis. La gracieuse vision s'évanouit tout à coup et on se croirait abusé par un rove , si du milieu de la plaine triste et aride de Ramla , on ne jetait un regard d'adieu sur ce pays rnchanlé.
ET DE LA PALESTINE. Ifi3
Trois heures après notre départ de Jaffa, nous entrions dans les corridors frais et voûtés du couvent de Ramla, où nous passâmes la journée. C'est un immense bâtiment couvert de terrasses , et percé à l'intérieur de galeries voûtées qui entourent une petite cour ombragée par un citronnier énorme.
Le bourg de Ramla est pLncé dnns une situation agréable, au milieu de champs d'oliviers. Quand on l'aperçoit de loin surmonté du clocher de l'ancionue éiilise de Saint-Jean , et de la tour des Qunrante- Martyrs, il a une certaine apparence de grandeur. Xnlle part je n'ai vu autant de caméléons que dans les champs qui environnent Ramla. Ils se collent aux murs, semblables à des pétrifications jaunes, se glissent 'sur le tronc des oliviers dont ils prennent la couleur grisâtre, ou restent immohiles au soleil, dans la poussière du chemin. Ils ressemblent , pour la forme, à nos lézards ; seulement ils sont plus élevés sur leurs pattes, et leur tête moins allongée est déparée par deux yeux d'une grosseur excessive.
Une marche de huit heures conduit de Ramla à Jérusalem. ^os moukres accablés de fatigue nous avaient demandé à marcher la nuit ; ils nous égarèrent dans la plaine, et, depuis dix heures du soir jusqu'au point du
jour, nous errâmes an milieu des champs pour essayer de retrouver notre chemin ; nous poursuivions au loin des chameaux dont nous entendions tinter la clochette ; mais, au moment où nous croyions les atteindre, la cloche se taisait, et nous l'entendions tout à coup d'un autre côté. Ailleurs c'était la voix d'un chien qui nous faisait soupçonner la présence de quelque village; mais en avançant nous ne trouvions que la plaine unie et déserte.
Aux premières lueurs du crépuscule, nous étions au pied des montagnes ; nous nous étions éloignés de deux lieues k gauche, en déviant de la route ordinaire. Nous voulûmes aller en avant , espérant trouver un chemin qui nous conduirait à Jérusalem sans revenir sur nos pas. Nous errâmes ainsi au hasard , recevant des indications contredites bientôt par des indications nouvelles, traversant des plateaux couverts de chardons d'une grandeur prodigieuse, parmi lesquels nous apercevions de temps en temps le poil fauve d'un chacal, ou gravissant un rocher stérile que le soleil enflammait de ses réverbérations ardentes. Nous traversâmes bientôt un fond de vallée assez fertile , où l'on moissonnait l'orge et le blé. Là, mieux qu'ailleurs, nous pûmes apprécier la réalité de ces dangers dont on s'est plu à
ET DE LA PALESTINE. hJo
entourer la Syrie. Nous étions dans un lieu isolé, eu dehors des routes frayées, presque seuls, et, au lieu d'être attaqués par ces farouches Arabes, nous voyions accourir vers nous de jeunes garçons qui nous offraient des bouquets de blé comme font les moissonneurs de nos pays.
Cependant , à mesure que nous avancions , le pays devenait plus aride et plus désolé ; nous reconnaissions cette terre « labourée par les miracles » dont M. de Chateaubriand a écrit une description saisissante. Devant nous s'étendait à perte de vue une série de crêtes nues, les unes d'un rouge de sang, les autres d'un gris sombre; entre elles s'ouvraient des v;i liées profondes, dont les flancs déchirés ne laissaient croître qu'une herbe sèche et épineuse ; au fond de ces vallées s'étendaient des lits de torrents desséchés, mar(iués par une ligne de cailloux blancs. Chaque fois que nous atteignions le sommet d'une de ces crêtes, nous interlogions avidement Thorizou ; toujours le même spectacle, la niême solitude nous désespéraient.
La caravane languissait épuisée de fatigue. Nous ne rencontrions que des citernes desséchées, des puits taris. Enfin , après seize heures de marche, eu arrivant sur un plateau couvert d'oliviers, nous aperçûmes une
petite mosquée blanche qui couronnait un coteau aride. Nous rencontrâmes un berger à qui nous demandâmes notre chemin ; il se mit à courir en avant sans répondre, nous le suivîmes en excitant nos chevaux fatigués. 11 s'arrcta bientôt au milieu d'une éclaircie , en étendant la main vers Forient. Une ville assise sur un plateau qui inclinait vers une vallée s'étendait devant nous. Nous étions à quelques pas à peine de son rempart jaunâtre et crénelé. L'ne foule de petits dômes s'élevaient au-dessus , et un dôme immense les surmontait tous. C'était le dôme de la mosquée d'Omar. Nous étions a quelques pas de Jérusalem. La mosquée que nous avions aperçue de loin est bâtie, de l'autre côté de la vallée de Josaphat, sur la montagne de l'Ascension , au lieu même où l'on a cru voir sur le rocher l'empreinte miraculeuse du pied de Jésus-Christ.
L'esprit est vivement impressionné par l'apparilion de Jérusalem surgissant tout a coup au milieu d'un désert dans tout Tappareil formidable d'une ville de guerre ; on voit se développer dans le lointain jusque sur les pentes de la vallée de Josaphat la longue ligne de ses remparts crénelés et dorés p;ir le soleil ; ainsi entourée de murailles, flanquée de tours solides, elle a l'air d'attendre un assaut de Godefroy de Bouillon.
On entre dans la ville par des portes voûtées sous lesquelles retentissent les pas pesants des caravanes. Les petites collines et les petites vallées qu'en ferment les remparts sont coupées de rues étroites dont le pavé
luisant et poli présente une surface aussi glissante que le marbre. Quelques-unes de ces rues sont garnies de trottoirs si larges qu'ils laissent à peine entre eux la place nécessaire pour le passage d'un cheval.
Ces ondulations du sol sur lequel repose la Jérusalem moderne portent les noms les plus célèbres de l'histoire sacrée. Ainsi une partie du Mont-Sion est enfermée dans la ville ; le Golgotha, qu'on se figure ordinairement en dehors de Jérusalem, est compris dans l'enceinle de ses murailles et même dans l'intérieur de l'église du Saint-Sépulcre. Mais ces mouvements de terrain sont a peine appréciai)les lorsqu'ils sont vus d'une certaine distance. Alors la ville apparaît occupant un plan incliné terminé brusquement par la vallée de Josaphat qui creuse au pied de ses remparts un fossé gigantesque. L'autre face des murailles qui regarde Bethléem domine la vallée de Siloë , puis s'étend sur le plateau que forme le Mont-Sion. Lntin, des autres côtés du carré long que forment les murs de la ville , l'un qui est parallèle a la vallée de Josaphat occupe la cime du plan vA se trouve de niveau avec la plaine , pendant que l'autre, bâti sur un sol un peu tourmenté, mais sans déchirures profondes, va rejoindre la vallée en suivant l'inclinaison généiale du i>lateau. Les mu-
railles sont percées de quatre portes ; l'une s'ouvre au nord , l'autre à l'orient, et les deux dernières au midi.
Entre ces hauts remparts s'étend une grande ville presque déserte ; les quinze ou seize mille âmes qui l'habitent ne sont pas en rapport avec l'immense espace qu'elle occupe. Cela lui donne une sorte de solennité triste ; on traverse de longs bazars abandonnés , où passent, comme des ombres, quelques Juifs couverts de haillons. Sans doute le travail de l'imagination , quand on entie pour la première fois dans cette cité dont les prophètes ont chanté les malheurs, contribue à lui donner un aspect plus sombre ; mais alors môme qu'on est habitué déjà a ce gi'and nom de Jérusalem , alors qu'on y a vécu de la vie ordinaire et qu'on a le soir promené ses rêveries dans la vallée de Josaphat, on se sent pris, chaque fois qu'on rentre dans la ville, d'un étonnement douloureux: , en retrouvant toujours le même silence et la même solitude.
Les monuments ont succombé sous les ravages du temps et de la guerre , et d'antiques traditions indi- (pient seules a la piété des i)èlerins la place où furent les édifices du passé et les lieuv consacrés par de leligieux souvenirs. De temi)seii temps on arrête l'étianger au milieu des rues de lérusalem pour lui dire : « — Ici
était la maison de Caïphe ; — la , le palais de David ; — ici la maison d'Anne le Pontife. — » Il regarde et ne trouve qu'une maison de construction moderne , couverte d'une terrasse ou d'un petit dôme écrasé blanclii à la chaux. Le monument qui mérite le plus l'attention des artistes, la mosquée d'Omar, est impitoyablement fermée aux chrétiens. On ne peut pas même pénétrer dans la cour pour y examiner les arcades moresques répandues autour de l'édilice.
On a écrit des centaines de volumes pour disserter sur la position probable de tel ou tel édiûce, ceux-ci pour conlirmer le témoignage des livres saints, ceux-là pour le contredire. Pour nous ces préoccupations ne nous ont point troublé au milieu de la ville sainte , et nous préférons de grand cœur parcourir Jérusalem en compagnie de quelque pauvre moine italien simple et naïf, qu'en suivant les dissertations savantes de d'Anville et de Quaresmius.
Une rue a pente rapide conduit a l'église du Saint- Sépulci e. Elle est bordée d'échoppes en bois , où se vendent les principaux objets de commerce du pays , des chapelets de toutes sortes , des coupes en bitume de la Mer-Alorte , des croix en bois d'olivier incrusté de nacre. Ce passage, dont une partie est voûtée, aboutit
ET LA M H Fi MOUTt:. 20}
par quelques escaliers a une cour dallée sur laquelle s'ouvre l'entrée de Téglise.
Un des côtés de cette cour est occupé par la façade. Elle a heureusement écha})pé aux désastres de 1807, et on peut encore la contempler telle qu'elle fut autrefois, avec ses niches et ses colonnettes byzantines. L'incendie a donc peu changé a l'aspect extérieur de l'église, puisque tout le reste est enclavé et mu/é, pour ainsi dire, par des maisons ou par le couvent grec. Les architectes modernes ont fidèlement respecté l'ancienne disposition de l'édifice, mais il a sans doute perdu beaucoup de son élégance primitive.
En pénétrant dans l'église, on est frappé d'un spectacle singulier: l'irrégularité du monument qu'a exigée la disposition du terrain , l'irrégularité du pavé de l'église qui est coupé par le sépulcre et par des escaliers, les galeries qui s'ouvrent de toutes parts, le nombre des chapelles et la profusion des ornements ôtent a l'édifice cette ampleur et cette gravité religi(Hise qu'on désirerait dans un lieu pareil. Heureusement la grandeur des pensées qui envahissent l'esprit supplée au défaut de solennité du monument.
On va donc, du premier pas, s'agenouiller devant le tombeau de Jésus-Christ. H est surmonté d'un monu-
20i JÉRUSALEM
ment qui ressemble à une toute petite église renfermée dans la grande. Ce monument est divisé en deux parties ; la première qui en est, pour ainsi dire, le vestibule, couvre le lieu où fut annoncée ;ui\ saintes femmes la résurrection du Christ, et la seconde, éclairée de lampes ardentes, renferme le Saint-Sépulcre.
Autour de ce tombeau près duquel les Grecs, par une idée empreinte de toute la pompe orientale , ont placé une pierre qui indique le centre du monde , sont venues se grouper toutes les religions issues de Tidée primitive du Christ. Les Latins, les Grecs, les Arméniens, les Abyssins et les Cophles occupent ensemble Léglise du Saint-Sépulcre. Chacun des lieux saints appartient d'une manière spéciale à telle ou telle nation ; mais il reste ouvert indifféremment a la piété de tous les cultes.
Quoique les aigres dissensions de toutes ces sectes se disputant la possession des saints lieux présente quelquefois un spectacle aflligeant, qu'ont du reste exagéré quelques écrivains prévenus, on ne peut s'empêcher d'itre ému en voyant toutes ces branches divergentes venir se rattacher au même tronc , en voyant tous ces hommes de mœurs et de costumes différents venir de tant de contrées diverses s'agenouiller devant le môme tombeau.
Los stations de la mort douloureuse du Christ sont marquées sur le pavé de Téglise par des pierres de couleurs différentes. EeGolgotha; qui n'était qu'un petit monticule situé dans une vallée, entre deux collines l»lus élevées, a pu facilement être enfermé dans Tintérieur de rédifice. Mais sa forme première a disparu sous une enveloppe de marbre ; un escalier magnifique a remplacé sa pente rocailleuse et escarpée. On montre cependant a scn sommet, dans un intervalle ménagé entre les dalles, le trou de la croix de \otre-Seigneur, et cette fissure miraculeuse qui entr' ouvrit le rocher à l'heure où Jésus-Christ expirait au milieu des convulsions de la nature.
A quelques pas du Saint-Sépulcre, on visite les toml)eaux de Godefroy de Bouillon et de lîaudouiii , qui ne sont plus aujourd'hui que des bancs de pierre recouverts de nattes de jonc; les moines latins montrent même mystérieusement l'épée glorieuse du libérateur de Jérusalem ; mais quand on rencontre sous la voûte de l'entrée les gardiens turcs qui veillent a la porte de l'église, on reconnaît que les menaces du prophète se sont accomplies, malgré tous les efforts humains: « Celle qui était la reine des provinces est devenue tributaire. »)
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Lorsqu'en sortant de ce lien , où l'àmc est ébranlée par tant d'émotions diverses, on se retronve tout a coup au milieu des rues désertes de la ville, on est saisi d'une tristesse profonde. Rien ne distrait l'esprit des images solennelles qui l'ont frappé. La , on ne rencontre pas, comme dans les autres villes de TOrient, des bazars bruyants où le peuple s'assemble, des cafés réjouissants a voir où s'épanouissent des (igures de fumeurs en extase ; l'œil ne se repose pas sur de gais horizons, ni sur des spectacles grandioses.
Les chrétiens et les juifs qui passent dans les rues ont une attitude morne et préoccupée. Seuls, les soldats turcs et les habitants musulmans portent la tétc haute, dans cette ville conquise, iinfin, on a sans cesse devant les yeux la montagne des Oliviers, semblable à un rideau grisâtre tiré sur l'azur de l'horizon et semé de tâches brunes qu'y forment quelques arbres clair-semés. 11 n'y a de beau a Jérusalem que le ciel.
Si l'on sort de la ville pour aller chercher au dehors des scènes moins sévères, on ne trouve qu'un sol aride sur lequel croissent des oliviers au feuillage pâle et quelques buissons de sumacli. Les chemins ne conduisent qu'à des tombeaux. D'un côté ce sont les sépulcres des rois qui ouvrent leurs excavations souterraines; de
l'uuti'e , ce sont les tombeaux tFAbsulon et de Josapliat, taillés dans un rocher, et montrant au voyageur étonné leurs colonnes doriques; ailleurs c'est le sépulcre de la Vierge caché dans une crypte profonde ; partout le flanc des montagnes entr'ouvert présente des sépulcres vides; enfin Timage de la mort poursuit sans cesse la pensée dans ce pays frappé des malédictions du ciel .
Cependant , au milieu de ces paysages sans grâce et sans grandeur, je m'étais pris d'une sorte de prédilection triste pour la vallée de Josapliat. La, du moins, on retrouve les traces de Jésus-Christ dans toute leur simplicité ; le marbre qu'on a prodigué dans tous les lieux, saints et qu'on a interposé, comme un voile, entre nos yeux et la réalité , n'a pas encore été apporté la pour changer l'aspect primitif de la nature. Le jardin des Oliviers est encore un champ d'oliviers, la montagne est une montagne , le Cédron est un torrent desséché ; enfln la scène physique existe et l'imagination peut l'animer et la poétiser a son gré.
Le mont Moria, qui supporte le dernier rempart de la ville et l'emplacement du temple de Salomon sur lequel est bâtie la grande mosquée, s'abaisse tout à coup, par une pente escarpée comme un glacis, jusqu'au lit
de cailloux du Cédion qui occupe le fond de la vallée. Va\ face se dresse la montagne des Oliviers , i)lus haute de moitié. Elle est divisée en petits champs que soutiennent des murs en pierre sèche.
Un de ces champs situé au bord de la route occupe remplacement de ce jardin des Oliviers , où Jésus vint prier la veille de sa mort, il renferme huit arbres dont les troncs noueux et crevassés indiquent le grand âge. Quelques-uns prétendent même que ce sont les rejetons des arbres contemporains du Christ. Les noyaux de leurs fruits sont employés a faire des chapelets qui sont très-recherchés.
A quelques pas de la , on montre la grotte de Gethsémani , où Jésus sua une sueur de sang. C'est là un des lieux les plus saints de Jérusalem ; quel plus beau temple pourrait choisir une âme blessée pour murmurer une prière , que cette retraite mystérieuse où le Fils de rhomme lui-même, dans une heure d'agonie, succomba sous le poids de sa douleur? C'est la que, dans cet instant de lutte entre son âme divine et son enveloppe liumaine , il demanda à ses amis de veiller et de prier avec lui, et que par trois fois il les retrouva endormis.
En gravissant la montagne des Oliviers , on voit se déployer à ses pieds le plan en relief de Jérusalem
tout entière. C'est de là qu'un des disciples contemplant la ville magnilique et le temple de Salomon disait un jour a Jésus : — « Maître ! voyez quelles pierres et quels monuments. »
« Tu vois ces grands édiflces, lui répondit-il, il n'en restera pas pierre sur piei're.
((. . . En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point sans que ces choses soient accomplies.
« Le ciel et la terre passeront , mais mes paroles ne passeront point, o
De là Jérusalem ressemble , au premier coup d'œil , à une plaine de rochers bouleversés ; les formes sombres de quelques grands édilices se détachent sur ce fond tourmenté , et cet ensemble extraordinaire est couronné par les remparts dont la ligne jaune entoure le tableau comme un cadre doré. La multitude de terrasses et de petits dômes blanchâtres qui forme cet assemblage confus s'étend sur tout Thorizon de ce côté, et; derrière le plus haut rempart, on aperçoit seulement une plaine grise, pareille à une ligne de brume arrêtée sur le bord du ciel.
Telle est vaguement la première apparence de Jérusalem; mais dès qu'on a (i.\é un instant le regard sur ce paysage de pierres, l'indécision du premier coup
(l'œil s'évanouit pour faire place a la vision correcte et exacte de chaque objet.
D'abord , immédiatement au-dessus de la vallée de Josaphat, un large emplacement vide occupe presque toute la partie basse de la vUle. Cet espace est coupé par des groupes d'oliviers surmontés du cône noir de quelques cyprès. A travers leur verdure sombre, on voit briller les arcades blanches de plusieurs galeries moresques dans le genre de celles de l'Alhambra. Ces galeries isolées et irrégulières entourent le parvis sur lequel saillit la masse énorme de la mosquée d'Omar qui écrase, de son dôme resplendissant, le dôme moins grandiose du Saint-Sépulcre , et la foule de dômes plus petits qui s'étend au-devant de lui comme une famille innombrable.
La construction de cette mosquée est très-élégante , malgré ses dimensions colossales. Elle présente huit faces pareilles, sur chacune desquelles se dessinent sept arcades. Cette première partie, recouverte d'un toit plat , sert de base à un second édiûce de forme à peu près pareille, mais de dimensions beaucoup moindres, ayant une fenêtre ouverte sur chaque face et supportant l'immense dôme de plomb qui couronne le monument.
ET LA iMER MOHTE. 211
Au delà on distingue une tour, et un minaret (\m appuitient a une autre mosquée; puis, au milieu de la niasse des toits plats ou bombés de la ville , apparaît le dôme élevé du Saint-Sépulcre accolé a un dôme plus petit; enlin , une tour aux larges dmiensions dessine a riiori/.on ses formes massives; c'est la tour de David, appelée aussi tour des Pisans. Tout le reste est confondu dans un plan a peu près égal , sur lequel on reconnaît a peine les toits plus élevés des couvents latins , grecs et arméniens.
Au dehors , sur les pentes qui descendent du pied des remparts au fond de la vallée , quelques chameaux paissent une herbe maigre et rare ; sous les grenadiers de la vallée de Josaphat ou de Siloë, un vieUlard juif cherche une place pour son tombeau ; sur la route blanchie par la poussière passe, au galop de sa cavale rapide, un Arabe dont la tête est enveloppée d'un lambeau d'étoffe rouge et jaune , et qui laisse flotter derrière lui les pans de son manteau. D'autres fois , c'est une caravane de ^(aplouse ou de Damas qui délite lentement sur les sentiers tortueux qui mènent a la ville, et qui va se perdre sous la voûte béante de la porte.
Je suis revenu plusieurs fois m'asseoir sur le versant de la montagne. J'aimais, dans mes i»romenades soli-
212 JÉilUSALEM
tuires , a aUer puiser rexui dans le creu\ de ma main Il cette fontaine de Siloë dont le nom est si harmonieux et dont Teau est si fraîche. Elle se dérobe aux réverbérations du soleil au fond d'un antre creusé au pied du Mont-Sion, et bien des voyageurs altérée ont descendu les vingt marches qui y conduisent, depuis le temps où les Croisés se battaient devant elle pour se disputer quelques gouttes d'eau.
Chaque soir, le^s voyageurs francs retrouvent au couvent latin leur modeste cellule , comme ces anciens pèlerins qui venaient a la ville sainte a travers tant de fatigues et de dangers. C'est peut-être le seul pays de l'Orient où l'on cherche en vain une hôtellerie , et lorsque le couvent est rempli de voyageurs, il faut demander un asile a quelque maison particulière dont on achète l'hospitalité.
Avant de quitter Jérusalem , nous descendîmes un jour du haut des montagnes pour aller visiter les tribus de libres pasteurs qui font boire leurs chevaux dans les eaux du Jourdain. Nous cheminions en compagnie d'un des lils du cheik de Jéricho qui s'était engagé a nous escorter jusqu'aux bords de la mer Morte. Ce n'est pas qu'il y ait la plus qu'ailleurs un danger réel ; mais c'est un tribut indirect que font i)ayer les Arabes aux
voyageurs étrangers. Maîlr(>s du désert, ils en imposent rentrée.
Le clieik Desliir représentait assez bien un des types les mieux eai-actérisés de la race arabe. Sa figure maigre et osseuse, bridée par le soleil, était entourée d'une barbe rare et brune qui se terminait en pointe, laissant a nu les contours de la bouche. A travers ses lèvres toujours entr'ouvertes, brillait une double rangée de dents blanches comme celles d'une béte fauve ; et l'expression féroce de sa bouche démentait la douceur de ses grands yeux humides. C'est ainsi qu'on dépeintle sultan Saladin.
Assis avec indolence sur une jument noire de premier sang, il balançait au-dessus de lui une lance en jonc, longue de quinze pieds ; un sabre recourbé pendait à sou côté; et sa tête était enveloppée du kefjié arabe, espèce de voile qui est retenu autour du crâne par une corde en poil de chameau, et qui, retombant sur les épaules et les joues, encadre la ligure comme une coiffe de femme. H portait, par-dessus la chemise de toile grossière, unique vêtement des Bé<louins, une courte robe de soie à larges raies, qui est la tunique du commandement. Des bottines rouges, pointues et recourbées à Texlrémité, couvraient 'a moitié ses jambes nerveuses. Il y uvail entre lui et le pays sauvage que nous
}>arcouiions une sorte d'analogie lointaine ; en le voyant passer hardiment, au pas ferme de son cheval, sur le bord des précipices , on reconnaissait l'enfant de ces mornes solitudes.
Cinq heures de marche au milieu de roches crayeuses et arides nous conduisirent de Fautre côté des montagnes. Un soleil ardent nous brûlait les yeux , et le vent qui venait de la mer Morte , chargé de vapeurs salines, n'apportait que des bouffées d'air embrasé.
Nous fîmes notre première halte au bord de la source des Uois. Klle jaillit, au pied des montagnes, sous un i-roupe d'arbres qui la protègent. Deux beaux liguiers se penchent sur le bassin rond que lui a creusé la nature ; elle s'en échappe pour former un petit ruisseau qui coule sous une voûle d'arbres épineux. Là , chacun se précipitait pour boire avidement l'eau fraîche, et pour baigner ses yeux et sa figure enflammés par les bridures du soleil.
Le prophète Elisée, par un miracle dont nous avions lieu de nous applaudir, a, dit-on, adouci les eaux de cette fontaine qui autrefois étaient amères comme celles de la mer Morte. En Orient, oi:i l'eau est rare et précieuse, les sources sont l'objet d'un culte particulier. L'histoire merveilleuse de leur naissance varie suivant
le génie des peuples: en Grèce, c'est une jeune lilli qui pleure tant ses amours qu'elle est changée en fontaine ; ici, c'est un prophète qui, à la voix de Dieu, fait jaillir Teau dun rocher en le frappant de son bâton de voyageur.
En quittant ce lieu de repos , nous nous engageâmes dans une plaine semée d'arbres qui sont presque tous épineux ; quelques-uns d'entre eux sont particuliers au pays, comme le zaccoum, dont le fruit produit une huile balsamique a laquelle il a donné son nom, et le hadag, petit arbuste, que plusieurs voyageurs ont cru reconnaître pour l'arbre de Sodome. Il porte en effet de jolies pommes jaunes de forme ovale et de la grosseur d'un œiif de caille. L'intérieur est rempli de liqueur amère et de petites graines. J'ai rapporté quelques-uns de ces fruits, qui se sont desséchés, mais je n'y ai pas trouvé cette cendre dont parle l'Ecriture.
Les arbres étaient disposés autour de nous en groupes de formes variées; d'un côté ils se serraient en fourrés épais; ailleurs, ils étaient échelonnés de distance en distance, et s'unissaient par des guirlandes de lianes; mais ce paysage ne présentait ni grâce ni fraîcheur. Les feuilles étaient rougeâtres, la terre desséchée, el l'herbe flétrie.
2ir> JÉRUSALEM
Après une heure de marche, nous arrivâmes a un village composé de quelques masures construites avec des pierres et de la boue. Un beau vieillard a barbe blanche vint nous recevoir sur le seuil, et Beshir, laissant glisser jusqu'à terre le talon de sa lance, nous dit avec un geste royal : Rlhka ! c'est le nom arabe de Jéricho ; nous avions sous les yeux tout ce qui en reste. Nous étions habitués à ces déceptions , et nous allâmes chercher un gîte sous un bosquet de figuiers, dont nous partageâmes l'abri hospitalier avec plusieurs volées de tourterelles.
Au lever du soleil, nous étions déjà loin de Jéricho. Nous avions vu aux premières lueurs du crépuscule plusieurs sangliers s'enfuir devant nous b travers les l)uissons, et nous entendions de temps en temps le bruit strident que font à leur départ les volées de perdrix.
Au premier abord , la plaine de Jéricho présente une surface unie; mais, à mesure qu'on avance, on y reconnaît plusieurs plans d'inégale hauteur. Après avoir traversé une région plantée de buissons et d'arbustes, nous descendîmes brusquement sur un plateau inférieur, semé de mamelons de sable semblables a des tenles; puis nous atteignîmes bientôt une troisième
ET LA MEK iMORTE. 217
zone parée d'une végétation superbe ; ce n'étaient plus les arbustes pâles et flétris qui environnent Jéricho , mais des arbres puissants, couronnés d'un riche feuillage. Sur le sol germait de toutes parts une herbe grasse et touffue ; enOn , aux humides exhalaisons qui rafraîchissaient Tair, on devinait rapproche d'un fleuve ; mais nous ne le voyions pas encore.
Cela paraît d'abord étrange aux voyageurs européens, et il n'en est sans doute pas un seul (jui n'ait été surpris quand du haut des montagnes de la Judée ,il a cherché vainement, dans la plaine étendue a ses pieds
Ce long ruban d'argent que déroulent les fleuve?.
Habitués a la grandeur des fleuves du Nord , ils ne songent pas qu'en Orient il n'y a guère de cours d'eau que ne puissent couvrir deux grands arbres sous les arceaux de leurs branches , et le Jourdain coule ainsi , sous une voiite de verdure, entre deux haies d'arbres qui se pressent autour de ses bords pour y chercher la fraîcheur et la vie.
.Nous perçûmes le fourré d'arbres et de joncs qui nous séparait de lui, et nous trouvâmes de l'autre côté un fleuve de soixante pieds de large a peu près , qui roule uue eau chargée d'un sable grisâtre. Son lit est
profond et SOS bords sont creusés a pic, comme ceu\ d'un canal.
Presque tous les voyageurs qui ont décrit le Jourdain diffèrent d'opinion sur la couleur de ses eaux ; mais ne sommes-nous pas habitués a voir changer avec les saisons la physionomie des fleuves? Cette eau ne nous a pas semblé désagréable au goût , quoique nous ayons cru y reconnaître une légère odeur de soufre , qu'explique suffisamment son passage a travers le lac de Tibériade , où se dégorgent plusieurs sources sulfureuses.
La plupart des arbres qui bordent nos rivières croissent autour du Jourdain. Des saules aux troncs rugueux laissent traîner dans Teau leurs branches flexibles qu'agite la rapidité du courant. Dans l'épaisseur des bois, on trouve de petits espaces vides tapissés de gazon ; la plaine stérile de Jéricho et les montagnes nues de l'Araliie Pétrée sont cachées par un rideau de verdure, et l'on peut se croire assis au bord d'une rivière, dans un vallon solitaire de l'Auvergne ou de la Normandie.
iNous n'étions pourtant qu'à deux lieues de la mer Morle. l-^n quittant les rives du Jourdain, nous retrou- \;inies dans la plaine les buissons d'arbres épineux ;
ET LA MKH MOUTfc: 219
leurs l)raiK'hes avaient une couleur cendrée , et (luel- <jues-uiis portaient des fleurs d'un violet pâle.
Un de nos Arabes nous fit voir une de ces i)lantes (iu'onvend h Jérusalem sous le nom de roses de Jéricho. Iilles portent au bout de leur tige une réunion de petites branches arrondies en faisceau; elles ont quelque lessemblance , sauf la couleur, avec les efflorescences (lu corail. Si ce sont la ces fleurs si renommées au\- (luelles on a attribué des qualités miraculeuses, on ne doit pas s'étonner que les voyageurs se soient plaints de l'absence des roses îi Jéricho; car rien n'y ressemble moins que cette plante misérable, fille d'un sol stérile.
Une grève de sable friable , qui cède sous les pieds des chevaux, s'étend a quelques centaines de pas en avant de la mer Morte. Ses bords sont couverts de troncs d'arbres dépouillés de leur écorce. Son eau est transparente; elle a l'aspect calme et bleu des beau\ lacs de la Suisse, i-^n fermée entre deux montagnes verticales semblables a deux grands murs , elle déploie au loin sa surface tranquille, et une lourde vapeur qui s'élève au-dessus de ses eaux ferme l'horizon.
Nous trouvâmes sur le sable de la rive de petits poissons morts et revêtus d'une épaisse couche de sel. Il est probable qu'entraînés par le cours du Jourdaiu et
sultbqiiés par les eaux iiialsaines de la mer, ils auront été rejetés morts sur la grève.
Nous côtoyâmes les bords du lac jusqu'au pied des montagnes de la Judée.
Pendant six heures , nous traversâmes un pays entièrement dépouillé de végétation ; des montagnes de formes et de substances pareilles se succédaient devant nous , et fatiguaient nos yeux d'un spectacle monotone. Plusieurs fois nos Arabes se disposèrent en ordre de bataille, comme sMls eussent craient d'être attaqués; ils envoyaient en avant des vedettes pour reconnaître le pays; mais ils déployèrent leur zèle en pure perte ; pas une forme humaine ne se montra au milieu de ces déserts.
De temps en temps nous tirions des perdrix rouges. Elles sont plus petites que celles de nos pays, et leur plumage est d'une couleur plus claire. J'en avais blessé une qui était allée tomber loin de moi; je négligeai de la poursuivre , et je continuai ma route. Un Bédouin de notre escorte alla la chercher et la rapporta. Mon drogman la réclama avec insolence; l'Arabe la refusa avec hauteur. — « Si ton maître avait voulu la prendre , disait-il , il serait allé la chercher. Il l'a abandonnée; elle m'appartient. » — Une querelle s'engagea.
Le bruit nous fit revenir en arrière, et nous offrîmes de payer le prix de Loiseau. Le cheik lui-même s'interposa et voulut forcer le Bédouin a accepter notre proposition , mais celui-ci se recula avec colère : « Elle est à moi , cria-t-il, voila ce que j'en veux faire. » Et tirant son khandjar, il la coupa en deu\ et la jeta dans la poussière du chemin. Je n'ai jamais rien vu de plus lier que ce Bédouin en haillons, exalté par le sentiment de sa liberté. Cependant, un soleil de cinquante degrés pesait sur nos têtes ; une soif ardente nous serrait la gorge ; l'eau de nos outres était si chaude , qu'il était impossible de la boire. Nous arrivâmes enfin au bord d'une citerne. La, notre désappointement fut firand. Les Arabes de la tribu a qui elle appartenait en avaient fermé l'orifice avec une pierre énorme. On essaya vainement de l'ébranler. Pendant ce temps-la, pour trouver un peu d'ombre , nous nous étions couchés sous le ventre de nos chevaux, qui, la tète baissée vers la terre et les naseaux enflammés, semblaient attendre, avec autant d'impatience que nous , le résultat d'un dernier effort. Tout à coup Beshir, écartant une touffe d'herbe qui avait crû auprès du mur de la citerne, sous l'influence bienfaisante de quelques gouttes d'eau , découvrit une petite ouverture latérale. Il y plongea le bras, et, laissant
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glisser jusqu'au fond du puits son outre de cuir qu'il retenait par une corde, il la ramena pleine d'eau fraîche, au milieu des cris de joie de la caravane.
Voilà quels sont souvent les uniques épisodes d'une longue journée de voyage sous le ciel embrasé de la Syrie. Quelquefois , le guide arrêté sur les hauteurs des montagnes a prononcé un nom sonore , en étendant la main vers l'horizon ; ailleurs, une gazelle effarouchée a traversé le sentier et a disparu dans la profondeur des vallées ; l'aspect de ce pays extraordinaire plonge l'âme dans la rêverie et la prédispose a l'exaltation mystique de la vie contemplative.
Autrefois , des solitaires s'étaient réfugiés dans les retraites mystérieuses de ces montagnes. La vallée de Saint-Saba a servi d'asile a plusieurs; mais les Arabes sont souvent plus farouches que les lions, qui s'étaient accoutumés a partager la royauté du désert avec ces pieux anachorètes. Aujourd'hui les religieux qui habitent ces solitudes sont enfermés dans une véritable citadelle, et ils montrent, pour justifier leurs craintes, un caveau dans lequel sont entassés plusieurs milliers de têtes de morts.
La vallée do Saint-Saba est une fissure énorme ouverte entre deux montaunes de nature semblable; au
fond du précipice s'étend le lit de cailloux du Cédron, qui s'en va a la mer Morte. Les flancs de ces montagnes brusquement séparées imitent dans certains de leurs replis la conliguration d'un vaste amphithéâtre. Ce sont des rochers qui s'arrondissent en demi-cercle , et qui sont superposés d'une manière uniforme comme des gradins. Ailleurs ils sont percés de cavernes profondes qu'habitent d'immenses volées de pigeons; au moindre bruit qui trouble le silence de ces retraites , ces oiseaux s'envolent par centaines.
Le monastère, encadré dans un des coudes que forme ce précipice tortueux, occupe un des versants du ravin dans toute sa hauteur, qui est de trois cents pieds environ. Cet entassement d'édifices , dont la base repose presque sur le lit du torrent , s'élève i)ar des terrasses successives, des escaliers raides. des passages souterrains jusqu'au sommet du rocher, qui est couronné de deux tours. Le monastère, défendu d'un côté par une ligne de murailles épaisses, est inabordable de l'autre, grâce a l'escarpement du précipice. La porte qui s'ouvre en haut , sur le chemin, est basse et voûtée comme celle d'un fort : et celle qui donne sur le fond de la vallée est tout simplement une haute fenêtre qu'on escalado .m iinnon (Tiino échelle.
L'apparition de ce monastère, au milieu de cette nature désolée, n'a rien qui surprenne les yeux ni l'esprit : collé pour ainsi dire contre le rocher, il ressemble de loin a un bloc de pierre découpé capricieusement par la nature ; du reste , la montagne dont il fait partie a été de moitié dans ce grand travail ; elle a livré ses cavernes obscures , ses passages secrets ; la main de riiomme les a élargis et en a fait des chapelles, des salles , des caveaux ; presque tous les corridors sont taillés dans la roche vive ; la table du réfectoire est en pierre.
Entre ces masses de rochers sont ménagés deux ou (rois petits coins de terre, où les cénobites cultivent avec soin quelques plants de légumes et un palmier qu'ils montrent avec orgueil aux voyageurs. C'est le seul arbre de ce pays dépouillé.
Quelques moines de la religion grecque habitent ce château-fort et y donnent aux pèlerins une gracieuse hospitalité. Placés au milieu de ce désert, a quatre lieues de Bethléhem , a six lieues de la mer Morte , ils y ont ouvert le seul asile que pût espérer le voyageur. Une salle immense est consacrée a ce pieux usage. Le pavé est couvert de tapis, et tout autour du mur sont disposés des coussins en manière de chevets. Deux cents
pèlerins peuvent dormir sur cet oreiller fraternel , alignés comme des momies.
Les nombreuses chapelles que renferme le monastère sont ornées de peintures byzantines. La sont prodiguées les Vierges dont la tête est entourée d'une couronne d'argent clouée extérieurement sur le panneau , et les Christs rayonnants qui se détachent sur une mosaïque d'or, et les tableaux en deux parties , dont Tune représente le corps, et l'autre la tête, de manière que la ligure apparaît a travers une ouverture laissée au panneau supérieur.
Au bas du couvent, on montre la grotte où vécut, dit-on, pendant cinq ans, le saint anachorète qui a donné son nom a la vallée et au monastère.
Une nuit de repos passée sous ces murs hospitaliers nous avait remis de toutes nos fatigues. Au point du jour, comme nous montions a cheval , un caloyer nous apporta un flacon d'excellent vin de Jérusalem , et nous offrit le coup de Tétrier, selon Tancienne coutume.
Entre Saint-Saba et Bethléhem , nous passâmes auprès d'un camp de Bédouins. Leurs tentes en poil de chèvre , de couleur brune , enfermaient un espace de plusieurs centaines de pas. Us nous regardèrent passer avec indifférence. Les femmes debout, sur le seuil des
tentes, et vêtues de haillons aux vives couleurs, ressemblaient a des ligures bibliques. Mais quand on les voit de près, elles perdent tout leur charme ; la misère , les fatigues , des travaux excessifs leur ôtent toute grâce et toute fraîcheur; elles se flétrissent a Tâge où les femmes de rOccident commencent a être belles. Réduites a une domesticité pénible, elles servent d'esclaves a leurs (iers maris, qui leur préfèrent souvent leurs chevaux aux crins flottants ; mais elles gardent cependant au milieu de leur dégradation une simplicité de gestes, une noblesse de port , qu'on chercherait en vain chez les femmes de l'Occident, emprisonnées dès leur enfance dans des vêtements étroits , et comprimées par la gène des habitudes sociales.
Déjà nous apercevions le blanc village de Bethléhem perché sur une colline, au milieu d'une forêt d'oliviers. La végétation reparaissait tout a coup pour orner le pays qui fut le berceau du Christ. Cette vallée d'un aspect agréable est passablement cultivée. On n'éprouve point la les sentiments qui assiègent Tesprit dans la triste Jérusalem. Bethléhem, le village des pasteurs, la patrie du roi David, qui y porta la houlette avant l'épée, rappelle les plus gracieux souvenirs de la Bible et de l'Évangile. Près de là est le Jardin fermé, chanté
par le Cantique des cantiques, et aussi ce pays d'Engaddi où croissaient les prodigieux raisins de la Terre- Promise.
Aujourd'hui les Bethlémites sont des pasteurs, comme leur aïeul David ; mais, comme lui, ils sont prompts a quitter leurs troupeaux pour ramasser le caillou qui doit armer leur main meurtrière. Plusieurs fois cette peuplade turbulente a soutenu de longues guerres contre les Turcs; on les a vus s'enfermer dans le couvent latin , comme dans un fort , pour résister a leurs ennemis.
Mais ce caractère libre et remuant est surtout le partage des tribus nomades qui peuplent les environs de Betbléhem. Les habitants du village se livrent à l'innocente industrie de polir le fruit du zaccoum et de Polivier pour en composer des rosaires. Quelques-uns cisèlent sur de petites plaques de nacre les scènes de l'adoration des mages et des pasteurs. Les femmes y portent encore un costume à peu près semblable à celui dans lequel on représente la Vierge Marie. Deux lieues seulement séparent Bethléhem de Jérusalem ; des hauteurs du village, on distingue parfaitement la cime de la montagne des Oliviers.
Le couvent latin , accolé à une église partagée enti'e
les Grecs et les Arméniens, occupe rextrémilé méridionale du village. Au-dessous de ce couvent et de cette église, sont situées trois chapelles souterraines qui renferment les lieux sanctiliés par la naissance du Sauveur ; la première occupe remplacement de l'étable et de la crèche ; la seconde , le lieu présumé de la sépulture des S. S. Innocents, et la troisième renferme le tomheau de saint Jérôme. L'ombre du savant docteur veille auprès de ce berceau sacré, comme celle de Godefroy auprès du Saint-Sépulcre.
La chapelle de la Nativité ne renferme plus la crèche ; celle-ci a été transportée , comme le bois de la sainte croix, a Rome, cette Jérusalem triomphante. Un morceau de marbre creusé en forme de crèche indique la place qu'elle a occupée.
(t Cette sainte grotte est irrégulière parce qu'elle « occupe l'emplacement irrégulier de l'étable et de la « crèche.... Llle est taillée dans le roc : les parois de « ce roc sont revîtues de marbre, et le pavé de la grotte « est également d'un marbre précieux. Ces embellisse- « ments sont attribués a sainte Hélène. L'église ne tire « aucun jour du dehors, et n'est éclairée que par la lu- K mière de trente-deux lampes, envoyées par différents « princes chrétiens. Tout au fond delà grotte, du colé
« de Torient, est la i)lare où la Vierge enfanta le Ré- « dempteur des hommes. Cette place est marquée par « un morceau de marbre blanc incrusté de jaspe, et « entouré d'un cercle d'argent radié en forme de soleil. « On lit ces mots a Tentour : Ilic de \ irgine Minid « JesuS'Christus nalus est. » ( Cfiatealbiua^d, Ilin.) Tout Tavenir du monde chrétien est contenu en germe dans la simple histoire de ce Messie qui est annoncé par tant de prophètes , et qui vient au monde sous la forme d'un pauvre enfant du peuple, au milieu d'une étable.
Au-dessus de cette grotte, dans la chapelle des Arméniens, une étoile de marbre est incrustée sur le pavé de l'église. Elle correspond au lieu où s'arrêta de van I les rois mages cette étoile mystérieuse qui éclaira le I)remier jour de notre ère.
A peine le Christ est-il né, que déjà commence par les rois mages ce pèlerinage pieux qui dure depuis dixhuit siècles. Au milieu de l'humble foule des pèlerins, bien des fronts glorieux se sont inclinés dans l'obscure grotte de Betidéhem depuis ces rois croisés, honneur delà chevalerie , jusqu'à ces poètes illustres qui sont venus y représenter, de notre temps, la royauté de linlelligence.
Si le voyageur pouvait franchir en une seule nuit , sur le dos d'El-Borak , la jument de Mahomet,- les soixante lieues qui séparent Jérusalem de Damas, il croirait, au premier coup d'œil jeté sur le paysage, assister à une des visions féeriques des Mille et Une Nuits. Damas est le lieu de repos après lequel soupirent les caravanes. Les Arabes Tout appelée du nom de Sham y qui est le nom générique de la Syrie , comme si elle personnifiait et résumait en elle toute la beauté du pays. Ils Font surnommée le Paradis du monde. C'est la, en effet , qu'une vieille tradition a placé ce jardin merveilleux où le premier homme s'éveilla sous le
souffle divin , au milieu des fêtes de la nature. Cette croyance est si enracinée dans Tesprit du peuple, qu'on y montre encore les lieux précis où s'accomplirent les premières scènes de la Genèse.
C'est du haut de l'Anti-Liban, après un voyage pénible a travers ses gorges pierreuses , que nous avons vu pour la première fois cette ville si vantée. A nos pieds se déroulait une plaine immense couverte d'une foret d'arbres. A l'horizon les yeux se perdaient dans l'immensité vague du désert de Bagdad, iïntre ce désert de sable et le désert de pierres de l' Anti-Liban, la gracieuse oasis déployait toutes ses richesses. Au milieu de ses jardins, qui, vus de cette hauteur, se coloraient d'une légère teinte bleue , les minarets et les maisons de la ville apparaissaient comme une île grise au milieu de flots de verdure. Autour de la cité-mère étaient répandus quelques villages. De temps en temps les arbres s'écartaient pour laisser voir une prairie dans laquelle une rivière traçait une route éclatante avant de se perdre de nouveau sous une voûte de feuillage.
A mesure que la montagne s'abaissait sous les pas de nos chevaux, les groupes de verdure se divisaient; cha- (|ue ar])re se détachait de la masse générale pour re-
prendre sa forme particulière : les peupliers s'allongeaient en cônes aigus , les orangers s'arrondissaient en boule, les palmiers s'épanouissaient en parasol, les noyers jetaient au hasard leurs branches vigoureuses , et les arbres fruitiers des jarJins se reconnaissaient aux couleurs diverses de leurs feuillages et de leurs fruits.
Dès qu'on arrive au niveau de la plaine , ce tableau ravissant s'efface, et l'on entre sous les vertes allées qui conduisent a la ville. Des deux côtés du chemin sont répandus les cultivateurs arabes, divisant l'eau dans leurs jardins par de petits canaux , ou ramassant dans des corbeilles , selon la saison , les pommes , les olives , les ligues, les prunes, ou ces nbricots dorés dont la renommée est venue jusqu'en Europe. Déjà se croisent sur la route les cavaliers vêtus de leur brillant costume; les passants s'arrêtent pour causer aux carrefours des chemins : 'a ce mouvement inaccoutumé on reconnaît les abords d'une grande ville.
Lorsqu'après une heure de marche a travers ces beaux jardins on arrive ii la porte d'un faubourg, on est frappé d'un spectacle attristant. Deux lignes de maisons basses remplacent tout 'a coup les grands arbres qui bordaient la route ; les murs , bâtis avec une terre rouge nu'lée de j);iille hachée, sont a i»eine recouverts
d'une légère couche de chaux ; les rues sont malpropres et tristes; le soleil éblouit les yeux, qui se sont habitués a Tombre des jardins; la ville enchantée qu'on avait rêvée semble s'être évanouie sous le coup de baguette d'un malin génie,
INIais il ne faut pas s'arrêter a cette première impression. En Orient, la richesse et la beauté cherchent l'ombre; on n'y trouve point le pompeux étalage de notre luxe extérieur : les maisons, comme les femmes, sont voilées. Les femmes passent dans la rue le visage couvert d'une mousseline épaisse , la taille effacée sous l'ampleur de leur manteau , les pieds enfouis dans des bottines informes ; sous cette enveloppe , la plus laide ressemble b la plus belle. Mais, si on soulevait le voile et qu'on déchirât le manteau, que de merveilleuses houris sortiraient de cette informe chrysalide! Il en est ainsi des maisons de Damas : bouges et palais ont la même apparence extérieure. VA pourtant derrière ces murs misérables se cachent des habitations élégantes > où l'imagination arabe a déployé ses plus gracieuses fantaisies.
La partie la plus originale de ces maisons est une cour intérieure qui communique avec la rue par un corridor étroit et voiité. Au milieu s'élève un bassin en
relief dont les parois extérieures sont revêtues de plaques de marbre aux couleurs variées, qui sont disposées capricieusement en mosaïque ; Teau y flue par quatre siphons de formes diverses. Sur la corniche de ce petit mur de marbre sont placés des vases de fleurs, et un saule-pleureur abaisse sur l'eau ses rameaux garnis de feuilles légères , semblables a des franges de soie.
Dans la cour sont répandus quelques orangers ou quelques citronniers entremêlés de massifs de roses, de myrtes touffus, de jasmins arrondis en berceau. Les murs sont peints de larges raies jaunes et blanches disposées parallèlement; une de leurs faces est percée d'une ouverture qui forme une espèce de portique entouré d'un divan. C'est la que le riche marchand damasquin se retire le soir, a l'abri des froides rosées , pour aspirer le parfum enivrant du tomback , pendant que l'eau murmure dans la fontaine et qu'une lanterne en verre de couleur jette une lueur incertaine au milieu des groupes d'arbres.
Les appartements intérieurs ne sont pas indigues de cette gracieuse entrée. Le pavé des salons est formé ordinairement de deux plans d'inégale hauteur : la première partie renferme un bassin octogone avec un jet d'eau ; le second plan , auquel on arrive par trois esca-
liers, est couvert de nattes d'Egypte ou de tapis de Perse, et entouré d'un large divan. Les parois des murs sont revêtues, selon la richesse, de boiseries ou de plaques de marbre , qu'une main habile découpe en aral)esques légères peintes de couleurs brillantes et rehaussées de moulures d'or. Le plafond de bois peint est orné d'une rosace qui enferme dans ses replis de petits miroirs.
Souvent une niche en forme d'ogive , sculptée avec soin , est pratiquée dans l'épaisseur du mur. Là sont réunis les narghilés, les calliouns, les jolies tasses a café placées sur leur support d'argent ou de cuivre doré merveilleusement ouvragé, les flacons d'eau de rose, et les vases élégants pour brider l'aloès.
Une de ces maisons , conservée dans tonte son originalité, sert d'hôtellerie aux voyageurs européens.
Des règlements de date immémoriale, qui donnent une haute idée de l'ancienne civilisation de ce pays, légissent la division des eaux entre les différentes maisons de la ville. Sept rivières et trente ruisseaux qui viennent de la montagne en arrosant les jardins suffisent a l'énorme consommation d'une ville de cent trente mille âmes. C'est la le grand secret de réternellc beauté de Damas.
Chaque quartier de la ville est fermé par une porte. Les rues sont en général silencieuses et désertes. Toute l'activité, toute Tanimation se concentrent au bazar qui est le cœur de la ville : c'est la que se débitent les nouvelles, que se nouent les intrigues; les Damasquins vivent au bazar, comme autrefois les Romains au Forum. De nombreux rôtisseurs y étalent de toutes parts des mets appétissants; dans les magasins de riz on puise le pilaf dans un large plat ; des marchands vendent çh et la le pain de Damas, qui est d'une qualité exquise ; l'eau des fontaines suffit à la boisson ; les vendeurs de glaces parfumées circulent dans la foule. Pour quelque pièce de menue monnaie un Arabe y vit royalement pendant tout un jour.
Les bazars sont composés de deux longues rues couvertes , où la fraîciieur semble se réfugier, alors que la ville entière est brûlée par le soleil; leurs magasins sont aussi riches que ceux de Constantinople. Pourtant les deux grandes industries de Damas ont subi une dépréciation considérable. Depuis plusieurs siècles on n'y fabrique plus que des lames d'une trempe médiocre. Cette décadence date déjà du quatorzième siècle , de la conquête de la Syrie par Tamerlan , qui transporta en Perse les meilleurs ouvriers. Aujourd'hui les sabres de
Damas ont cédé leur réputation à ceux du Korassan. Les armes des anciennes fabriques se vendent a des prix fabuleux. D'autre part, les manufactures d'étoffes, quoiqu'elles aient conservé une assez grande activité , sont loin de mériter leur ancienne renommée ; elles ont a soutenir la rude concurrence des étoffes de lîroussa et d'Alep, et même des produits français qu'on expédie en Orient. Les nombreuses caravanes qui viennent de la Perse , de l'Arabie et de l'Inde , suppléent largement a la décadence de l'industrie locale ; les chameaux de Bagdad arrivent chargés de ce pur café de Moka qui est devenu si rare en Turquie , et la Perse y expédie son meilleur tomback. Ce sont ces privilèges précieux qu'envient surtout aux heureux Damasquins les habitanls de Smyrne et de Stamboul.
Au milieu du bazar s'élève un des plus beaux monuments de l'Orient, le khan d'Assâd-Pacha, où se réunissent les riches marchands étrangers qui passent à Damas : c'est a la fois une hôtellerie et une Bourse. La porte de l'édifice est d'un travail léger et gracieux ; c'est un chef-d'œuvre de rarchitecture moresque. Le monument est couronné de huit petits dômes, que surmonte un dôme plus grand soutenu par quatre i)iliers; les murs sont garnis de plaques de marbre noir et
blanc, disposées symétriquement comme les cases d'un damier; des salles particulières sont ménagées pour Tenlrepôt des marchandises. Au milieu du khan est placé un grand bassin plein d'eau, près duquel sont entravés les chevau\ arabes , égyptiens et persans , pendant qu'autour de la salle les voyageurs , vêtus de leurs costumes variés , discutent avec les acheteurs ou fument paisiblement le narghilé, assis sur des estrades en bois recouvertes de tapis.
La principale mosquée de la ville s'ouvre aussi sur le bazar. C'est une ancienne église d'architecture byzantine qui fut dédiée a saint Jean Damascine. On y remarque encore deux belles portes de bronze sur lesquelles sont sculptés deux calices surmontés d'une croix.
A l'extrémité de ces bazars est percée une large rue bordée de trembles énormes et de platanes : c'est le marché aux chevaux. La proximité du désert de Palmyre l'a rendu célèbre. A l'ombre des arbres sont dispersés les chevaux harnachés de leurs brides et de leurs selles flétries par un long usage. On distingue dans la foule les Arabes au teint bronzé , viltus de leur grand manteau blanc, qui attendent patiemment l'arrivée des acheteurs, le coude appuyé sur le col de leur,s cavales.
Les promeneurs curieuv se rassemblent en groupes autour des chevaux Jes plus remarquables.
Mais on ne rencontre guère sur ce marché que des betes d'une valeur médiocre. Les chevaux de haute race ne descendent pas a ce bazar vulgaire ; on s'en dispute la possession avec un acharnement qui égale le délire des sport men les plus passionnés. La vente d'un cheval de pur sang est un événement dans le désert ; on les achète a des prix extravagants.
Leur valeur réelle est dépassée de tout le prix d'estime que FArabe attache a son cheval. Ces compagnons de leur vie errante font en quelque sorte partie de la famille.
Pendant notre séjour a Damas, un officier des haras impériaux de Russie marchandait une jument de haute race ; l'affaire devait se conclure à (juelques lieues de la ville. Le Bédouin , vêtu d'une grossière chemise de toile et d'un manteau usé , arriva au lieu du rendezvous monté sur une des plus nobles cavales du désert; il salua les étrangers du geste , descendit gravement , et s'accroupit à terre sans dire une parole.
Lajument laissée en liberté se mit a paître l'herbe siir le bord du chemin.
— Quel est le prix de ta jument ?
— Dieu le sait ! répond le I édouin ; et jetant son manteau sur le sable :
— Versez là, dit-il, l'argent que vous offrez.
Vingt mille piastres tombèrent sur le manteau : FArabe resta impassible; puis dix mille, et dix mille encore; le Bédouin couvait des yeux avec convoitise le trésor qui s'accumulait. Enfin, la somme monta successivement jusqu'à cinquante mille piastres (12,500 fr.). L'oflicier avait jeté jusqu'à son dernier para.
L'Arabe paraissait réfléchir avec anxiété. La jument s'approcha de lui et le flaira de son museau intelligent. Alors il se leva brusquement , souleva le manteau , versa l'argent sur le sable , et se mit en selle d'un seul bond.
— Dieu ne veut pas que je me sépare de ma compagne, dit-il. Quelles richesses pourraient égaler pour moi un pareil trésor !
Et il disparut dans un tourbillon de poussière, laissant les étrangers stupéfaits.
Aussi le bazar des selles atlire-t-il de préférence les Bédouins qui viennent a Damas; ils se plaisent a regarder les selles de maroquin rouge garnies de clous dorés , les larges étriers tranchants , les brides compliquées, garnies de pompons de soie, et les sachets bro-
dés qiron pend au cou des chevaux avec des amulettes.
Ce quartier est le plus gai et le plus agréable de la ville ; les rues en sont larges et ornées de sycomores , de trembles et de platanes. Quelques-uns de ces arbres sont d'une grosseur extraordinaire, mais nul d'entre eux n'égale le grand platane planté à l'entrée du bazar des selles; son tronc a plus de trente pieds de circonférence, et ses branches vigoureuses, qui s'étendent de toutes parts, couvrent un espace immense.
C'est la aussi que l'on trouve ces cafés si renommés qui protent à la nonchalance orientale des abris pleins de grâce et de fraîcheur. Chacun d'eux a sa physionomie particulière ; la fantaisie arabe y a déployé toutes les ressources de son génie capricieux. C'est ordinairement auprès d'un des nombreux coure d'eau qui sillonnent la ville que se cachent ces poétiques retraites. Quelques-unes d'entre elles sont de petits jardins, audessus desquels deux vignes énormes étendent un toit de verdure soutenu par leurs deux ceps entrelacés, semblables à une colonne torse. La rivière qui les côtoie est bordée d'arbustes, de buissons de myrte, de saules et de peupliers nains. Un kiosque est ménagé au-dessus du ruisseau ; de là le regard se perd dans les contours
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de la rivière au milieu des maisons et des jardins, et souvent la rêverie des fumeurs est bercée par le bruit lointain d'une petite cascade. Ailleurs ce sont des salons pavés de larges dalles et ornés d'un grand bassin de marbre. Sur les divans s'accroupissent les Arabes , tenant entre leurs jambes croisées cet élégant narghilé qui porte le nom spécial de chuchet.
Le chuchet n'est point composé, comme le narghilé turc, d'un flacon de cristal autour duquel s'enlacenl , comme les anneaux d'un serpent, les longs replis du marpitch. Sa structure élégante et légère rappelle les découpures originales de l'art moresque. Le flacon de cristal est remplacé par une noix de cocotier, à laquelle s'adaptent deux tuyaux, l'un vertical, l'autre incliné. Le tuyau vertical, élevé de deux pieds et demi a peu près, plonge dans le réservoir; il est en bois sculpté et supporte un calice de cuivre évasé où brûle le tomback. L'autre est tout simplement un tube de jonc peint en rouge, et sert à aspirer la fumée.
Les Persans, qui se distinguent de tous les peuples de l'Orient parleur génie industrieux, ont su faire de ces chuchets des objets d'art d'un grand prix. La noix de coco est recouverte d'une enveloppe d'argent ciselé sur laquelle se détachent de petites ligures peintes sur
émail. Le tuyau de bois est sculpté avec une élégance charmante , et supporte un calice d'argent découpé qui s'épanouit comme une fleur sur la tige svelte d'un lys. Le tube de jonc est remplacé par un tube de bois recouvert de velours éclatant brodé d'argent ou d'or.
Pendant qu'ils aspirent les parfums a travers l'eau de leur chuchet, les Arabes écoutent les récits de quel- (jue conteur au langage figuré. Quelquefois c'est un Hédouin renommé qui raconte ses courses dans le désert pour voler les chameaux d'une tribu voisine. Il décrit les statagèmcs qu'il a employés* pour échapper à ses ennemis , ses fuites précipitées , ses fatigues et son retour 'a la trihu. Plus souvent c'est un philosophe coiffé du turban vert qui développe ses idées en paraboles ingénieuses , ou quelque derviche voyageur qui raconte ses longs pèlerinages. Nous y avons remarqué la belle et noble figure d'un derviche de Bagdad dont la longue barbe était déjà traversée de poils blancs, et qui portait sur ses épaules une superbe peau de tigre. Quand ses yeux s'enflammaient au feu de ses propres discours, et que ses gestes énergiques indiquaient une situation intéressante, on voyait toutes ses émotions se refléter sur le visage attentif et passionné de ses auditeurs.
Los musiciens arabes y viennent aussi de temps en temps charmer le repos des fumeurs, et parfois la scène est animée par les danses brillantes de ces belles almehs qui se sont dispersées à travers FAsie, depuis que, dans un accès de pruderie européenne, le vice-roi d'Egypte les a bannies du Kaire.
Dans cette ville , où se rencontrent toutes les recherches voluptueuses de la vie orientale, on n'a pas oublié les bains dont Tusage est devenu une passion chez tous les peuples des pays chauds. Ils sont , en général , mieux organisés et plus élégants que ceux de Constantinople. Le salon qui précîde les étuves est peint et orné a la manière arabe. Les lits de repos, étendus sur des estrades autour de la salle , sont entourés de coussins moelleux , et les l)aigneurs y jouissent avec extase de Taffaissement plein de langueur qui succède aux exercices du massage et a Faction pénétrante de la vapeur; la poitrine, enflammée par Tatmosphère brûlante des étuves , aspire avec délices un air vif et pur ; les membres énervés s'abandonnent plus mollement au repos ; les parfums du moka montent a la tête ; on tombe dans un demi-sommeil, et Ton ne voit plus les choses extérieures qu'a travers cette fumée odorante qu'on aspire machinalement dans le narghilé et qu'on ren-
2i8 DAMAS.
voie au-dessus de sa tcte en colonnes l'antastiques. Ces bains, comme cela arrive toujours, sont surtout un lieu de rendez-vous et de plaisir pour les femmes, qui viennent y chercher une distraction a la vie monotone du harem. Condamnées a cacher sans cesse sous un vêtement informe Téclat de leur visage et de leur parure, et les grâces de leurs corps, elles trouvent la un petit dédommagement pour leur vanité éternellement comprimée. A des heures fixes les bains ne s'ouvrent que pour elles. Dans les occasions solennelles, elles sMnvitent souvent à un bain comme chez nous a une fêle. Klles y viennent toujours parées de leurs plus riches diamants et de leurs plus beaux costumes. Dans ce sanctuaire discret, elles peuvent rejeter le voile et le manteau importun , et laisser admirer Télégance de leur parure. Mais c'est lorsque la robe glisse lentement le long de leur taille élancée, qu'elles attirent surtout les regards jaloux de leurs compagnes; alors les quolibets et les louanges pleuvent de toutes parts, et plus d'une, resiée debout dans toute la splendeur de sa nudité , a senti le rouge de l'orgueil lui monter au visage en entendant murmurer autour d'elle les mots de zarifji (belle) et de mashallah (merveille de Dieu), qui équivalent a cette exclamation turque de paL-yiizel , qui
accueillit la célèbre lady Montague a son entrée dans les bains.
Puis elles s'enveloppent d'un mouchoir de soie comme d'une courte tunique , en Tarrétant a la ceinture , et elles entrent dans les étuves. Quand elles en sortent, elles sont épuisées par la fatigue, leurs yeux sont abattus, elles viennent reposer sur les coussins du lit leur beau corps languissant. A mesure qu'elles reprennent leurs forces, commencent les conversations, le récit des nouvelles, les discussions, les minauderies, les mille lulies gracieuses de ces enfants avides de liberté ; elles rient , s'ébattent et gazouillent comme une troupe d'oiseaux babillards échappés de leur cage.
Enfin chacune se livre aux soins de sa toUette ; l'une se teint les ongles avec le henné; l'autre se blanchit le visage et se frotte les joues avec cette herbe qui fait tomber le duvet; d'autres brunissent les contours de leurs yeux avec le surmé, pendant que les chevelures dénouées s'échappent en ondes soyeuses de la main des négresses qui les peignent et les parfument. Celui dont l'œil indiscret pourrait contempler ce ravissant tableau aurait entrevu ce paradis voluptueux que Mahomet a promis aux vrais croyants.
Les femmes de Damas ne sont point , comme celles
des paysans et clés IJédoiiins, flétries par les ardeurs du soleil et les fatigues du travail. L'ombre du harem protège leur jeunesse et leur beauté. Leur chaussure se compose de sandales de bois élevées sur deux supports, qui ajoutent beaucoup a la hauteur de leur taille. Les femmes juives et arméniennes, que peuvent voir les étrangers, paraissent avoir conservé toute la pureté primitive du type oriental. Quant aux femmes musulmanes, il est bien rare qu'un hasar 1 favorable permette seulement d'entrevoir leur noble prolil et leurs yeux pleins de douces promesses.
Cependant, dans les jardins qui avoisinent la ville, nous aperçiàmes un jour une femme dévoilée qui , à votre aspect, s'enfuit à travers les arbres comme une gazelle effarouchée. Nous reconniàmes la beauté chantée par les poètes arabes :
« Sa démarche est légère comme si elle descendait une pente;
« Sa taille est flexible comme la tige d'un palmier;
« Sa joue est polie comme une surface d'argent;
« Son sourire est plus brillant que la frange dorée qui entoure un nuage éclairé parle croissant des nuits;
« Vierge aux lèvres fraîches dont la bouche distille une salive enivrante ,
« Que de fois mes nol)les chamelles et mes chansons ont volé vers toi ! »
Du reste, la population de Damas n'offre point, comme celle de Stamboul , cette variété de types qui est le résultat d'un immense mélange de races; elle semble, au contraire, dériver d'une même souche. Les Damasquins se distinguent par la blancheur de leur peau et la pureté de leur profil; on y rencontre souvent de ces magnifiques vieillards a barbe blanche que les anciens honoraient comme des dieux ; le pur sang arabe coule encore dans les veines de ces hommes vigoureux et passionnés.
Les juifs sont en assez grand nombre à Damas; ils nous ont paru y être plus heureux que dans les autres pays de TOrient. Quelques-uns d'entre eux possèdent des fortunes immenses. L'histoire récente d'un religieux latin , massacré par les Juifs de Damas, leur a fait une réputation particulière de cruauté et de fanatisme ; cependant nous avons trouvé dans les familles de quelques-uns d'entre eux le plus gracieux accueil.
Ln pacha et quelques centaines de soldats turcs commandent a cette population inquiète et remuante , a des milliers d'hommes préparés a la guerre par l'habitude constante du maniement «les armes. Il suffirait a
la Syrie d'un simple acte de volonté pour secouer la tutelle impuissante de ces étrangers; mais Tinfluence énergique des idées religieuses contient les esprits; ce n'est pas la force matérielle du sultan qui les arrête , c'est le caractère sacré dont il est revêtu ; ceux qui frapperaient sans remords le chef de l'empire ottoman inclinent le front devant le vicaire de Mahomet, ombre de Dieu sur la terre.
La nouvelle des premiers essais de réforme tentés par le sultan Mahmoud produisit a Damas une fermentation extraordinaire. Le prestige de la sainteté religieuse cessait de couvrir la majesté impériale. Aussi lorsque , plus tard , l'armée de Méhémet-Ali révolté se présenta devant Damas , les l^gyptiens furent considérés comme des vengeurs envoyés par le ciel. Ces hommes simples s'imaginaient que c'était pour la cause de la religion que combattait celui qui voulait ressusciter l'empire des Khalifs. Quand ils s'aperçurent de leur méprise, il n'était plus temps; ils rencontrèrent, au lieu du sceptre débile de Mahmoud, cette verge de fer que Méhemet et Ibrahim promènent sur les pays conquis. Ils se résignèrent. D'ailleurs, de quelque côté qu'ils tournassent la tête, vers l'Kgypte ou vers la Turquie, ils se heurtaient toujours a cette civilisation impie qui menaçait
(le renverser les saintes coutumes du passé. A tout prendre , mieux valaient les Égyptiens que les Francs; et ils regardent encore avec effroi cette porte qu'ils ont fait murer, parce qu'un prophète a prédit qu'elle s'ouvrirait un jour devant les armées des Francs victorieux. Toutefois , malgré la résistance du fanatisme , le passage des Égyptiens à Damas a laissé des traces profondes; les étrangers peuvent , mieux que personne, en apprécier les effets salutaires. Avant cette époque, ils étaient soumis à des formalités humiliantes ; ils devaient quitter leurs armes et descendre de cheval pour entrer dans la ville. Depuis la domination égyptienne , on entre a Damas comme dansConstantinople ; on peut parcourir la ville et les hazars sans avoir a craindre la moindre insulte ; le peuple s'est habitué a la présence de ces giaours qu'il regardait comme de mauvais génies. Les Damasquins paraissent même avoir un caractère bienveillant, et il est probable qu'on finira par oubher tout a fait le vieux proverbe arabe Châini choumi (Damasquin méchant).
Le climat de Damas est très-sain ; les eaux abondantes qui arrosent la plaine ne nuisent pas a la salubrité de l'air, parce qu'elles ne séjournent point sur le sol Les sept rivières et leurs affluents vont se réunir,
a quelques lieues de la ville , en un fleuve qui porte le nom de Baradi ou Baradji. Toute cette masse d'eau se perd dans un lac appelé Bahr-el-Merj , la mer du Pré, qui est sans issue comme la mer Morte.
Autour de la ville sont dispersés les jardins des riches habitants de Damas ; ils sont ornés de jolis kiosks et offrent des asiles délicieux à la paresse et a la rêverie des promeneurs. De clairs ruisseaux y forment de gracieux méandres au milieu d'arbres magniflques et de buissons d'arbres touffus ; on les voit s'enfuir au loin sous une voûte de sombre verdure; ça et la sont ménagés des lieux de repos qui invitent aux douces extases du kief. Ces jardins sont la promenade favorite des femmes de Damas , qui viennent y respirer l'air frais du matin tout imprégné du parfum des plantes.
Rien n'égale l'amour des habitants de Damas pour cette terre privilégiée qui leur prodigue ses richesses avec tant de magnificence. Leurs désirs ne franchissent pas l'horizon de ces beaux jardins. Aussi , chaque année , est-on obligé d'employer des moyens violents pour faire les nouvelles levées de troupes. L'exécution de la loi rencontre une résistance extraordinaire. Les enfants de cet heureux pays ne se soucient guère d'échanger leur existence tranquille contre l'agitation de la vie militaire.
Dès qu'on annonce ie recrutement, la plupart des nouveaux soldats s'enfuient pour échapper au douloureux exil qui les attend. Alors la désolation s'étend sur tout le pays ; les mères et les filles lèvent au ciel leurs bras désespérés; il semble qu'un fléau céleste a frappé la contrée.
Dans une de ces circonstances difliciles, on raconte qu'Ibrahim-Pacha se servit avec succès d'un stratagème singulier: — Un chrétien avait blasphémé le nom de Mahomet ; la populace furieuse allait le déchirer, quand des soldats égyptiens s'emparèrent de lui et le conduisirent a leur général. Ibrahim promit qu'il serait fait justice et ordonna les apprêts de l'exécution pour le lendemain. Un immense biàcher fut élevé en dehors de la ville , et tous les bons musulmans invités a venir voir brûler le mécréant. Une foule immense envahit le lieu de l'exécution. Alors on vit arriver par longues lignes les troupes égyptiennes, qui se formèrent en carré et entourèrent cette multitude d'hommes d'un cadre de fer. Quand tout fut ainsi préparé, on annonça que le coupable s'était évadé, mais on publia en même temps l'ordre de procéder au recrutement militaire. La résistance était impossible, il fallut se soumettre ; les braves Damasquins avaient été pris
dans une souricière; et comme quelques-uns se plaignaient hautement de l'impunité du coupable, le sceptique général leur répondit par cette parole profonde : « Quand un chrétien blasphémera le nom de iMahomet , blasphémez le nom du Christ , et vous serez quittes. »
Cette horreur du service militaire n'est point étonnante dans un pays où les soldats ne sont pas soutenus, comme ceux des armées européennes, par un sentiment d'honneur chevaleresque et de patriotisme. Au milieu de ce mélange confus de peuples, comment trouver un centre qui rallie les affections de tous? Il y a un empire ottoman , mais il n'y a pas de peuple ottoman ; il y a une nation turque, une nation kurde, une nation arabe, sans compter les débris dispersés des anciennes nations mortes ; chacune d'elles a sa patrie individuelle , mais la patrie commune n'est nulle part. Ceux de Damas sont exilés a Stamboul , comme ceux de Stamboul a Diarbékir, et ceux de Diarbékir a Damas.
Le sentiment religieux est le seul lien qui réunisse quelquefois tous ces éléments divers pour le service d'une même pensée. Quand les pèlerins de toutes les contrées de l'Asie sont réunis sous l'étendard vert du Prophète, l'exaltation religieuse supplée a l'enthousiasme patriotique ; la véritable armée de l'empire c'est
la caravane sacrée ; la Mecque représente pour les musulmans cette patrie qui manque aux sujets de Tempire turc.
Ce doit être un spectacle plein d'intérêt que de voir se rassembler à Damas cette multitude confuse qui se prépare à traverser les sables du grand désert. Elle se compose quelquefois de dix ou quinze mille pèlerins. Elle se déploie sur un espace immense ; les chameaux , les mulets, les chevaux défilent lentement a la suite les uns des autres. A la tête de la caravane sacrée marche , avec ses soldats , le pacha de Damas , qui porte le titre d'emir-el-hadji , prince des pèlerins. C'est lui qui est chargé de veiller à leur sûreté , de les défendre contre les Bédouins , dont il achète l'inaction , et de les conduire jusqu'à la Kaaba. Mais il ne peut les défendre ni contre la peste ni contre le simoun.
Heureux ceux qui rapportent dans leurs foyers le titre glorieux de hadji , et qui revoient s'élever au-dessus de l'horizon de sable les jardins de la verte Damas , la ville aux mille fontaines!
La chaîne de TAntiliban sépare Damas de la plaine de la Bkaa, où sont situées les ruines de Baalbek. La végétation s'arrête brusquement au pied des montagnes et laisse à nu leur croupe aride et rocailleuse. Une heure d'ascension pénible conduit sur la plus haute cime; de là, on embrasse d'un dernier regard cet horizon magnifique , puis on s'enfonce , par des chemins scabreux , dans les gorges stériles de l'Antiliban.
.Mais on voit bientôt une ligne d'arbres vigoureux se dérouler sinueusement au fond d'une vallée. Sous leur verdure épaisse se cache un petit ruisseau égaré dans ce désert de pierres; toute végétation s'est retii'ée des
flancs de la montagne pour se réfugier sur ses bords humides. De temps en temps apparaît un petit village au détour de la vallée. Tantôt la route descend des hauteurs pour côtoyer ce ruisseau , tantôt elle s'en éloigne pour franchir directement un groupe de rochers; mais elle revient sans cesse a ce guide certain qui conduit, après plusieurs heures de marche , a la riche plaine de Zebdani, fermée par les rochers comme par des remparts. De ce plateau partent plusieurs vallées, cachant dans leurs replis une ligne d'arbres touffus ; elles vont , après de nombreux contours, s'ouvrir sur les jardins de Damas, comme si elles étaient les canaux destinés a y verser la fertilité. Ainsi placée au centre de TAntiliban , cette plaine ressemble a un de ces lacs perdus au milieu des montagnes et d'où partent les ruisseaux qui vont féconder la plaine.
Elle est de forme ovale. A son extrémité , le village qui lui donne son nom est caché au milieu de beaux vergers. On reconnaît bientôt les traces d'une culture intelligente ; les jardins sont enclos de haies de nopals, auxquels se mêlent des grenadiers chargés de fruits.
Nous ne traversâmes pas ce beau village ; nous prîmes seulement quelque repos auprès d'un magnifique syco-
more qui a cru au bord du cliemin, et qui protf^ge de son ombre trois sources d'eau fraîche.
lin ce moment le soleil touchait déjà la crcte des montagnes, jetant sur la plaine ses rayons obliques, et faisant flotter au dessus des arbres une vapeur enflammée, pendant que les paysans revenaient au village, chargés de leurs instruments de travail. Xous aurions voulu fixer pOur quelque temps sous nos yeux cette scène splendide , mais bientôt le soleil disparut et les ombres du crépuscule commencèrent a s'étendre sur les vallées.
Nous remontâmes a cheval pour gagner un petit village éloigné de deux lieues. Les jardins devenaient plus rares autour de nous, a mesure que nous approchions de l'extrémité de la plaine. Enfin , les arbres disparurent tout a fait , et nous entrâmes dans une gorge déserte que nous suivîmes jusqu'au bord d'un grand marais.
La, nous trouvâmes un village composé de quelques huttes construites avec de la boue. Il appartient à la secte intolérante des mutualis, qui affecte un mépris égal pour lesmahométans et les chrétiens. A notre approche, les paysans sortaient de leurs tanières et nous regardaient avec des yeux effarés. Enfin une porte hospita-
-2()i BAALBEK.
lièTe s'ouvrit deviint nous, et nous cherchâmes un abri pour la nuit sous un misérable hangar rempli de chèvres et de moutons. Nous fûmes aussitôt entourés de tous ces montagnards sauvages qui venaient a nous, vaincus par la curiosité. Nous leur fîmes les honneurs de notre hangar avec beaucoup de politesse ; mais la fatigue d'une marche de onze heures nous invitait a congédier ces visiteurs un peu suspects.
Le soleil levant nous trouva sur le chemin de Baalbek. Après une route de trois lieues faite à travers des crêtes ardues ou des vallées semées d'arbres chétifs , nous débouchâmes tout a coup sur un plateau occupé par un village. En face de nous , le Liban se dressait de toute sa hauteur; à nos pieds s'étendait la plaine de la Bkaa resserrée entre ces deux chaînes de montagnes.
Cette vallée, qui est l'ancienne Cœlésyrie des Romains, sépare le Liban de rAntiliban; sa situation semblait lui promettre une fertilité prodigieuse ; enfermée par des montagnes, elle n'a point a redouter les malignes influences des vents; un fleuve qui la traverse peut féconder ses sillons ; ses champs appellent de riches moissons. Et cependant elle ne présente a l'œil qu'une suite de champs dévastés et de steppes incultes.
De temps en temps seulement, du pied de la mon-
tagne , s'avance dans la plaine grise et nue un promontoire de verdure qui témoigne de la présence de quelque village. Les habitants découragés par les exactions des pachas et de leurs fermiers, pressés entre les divers partis qui divisent le pays, chassés de leurs villages par le désespoir et la misère , sont allés se jeter dans la montagne , où ils espèrent trouver un asile contre la brutalité des possesseurs. Les vainqueurs sont demeurés maîtres du terrain , mais d'un terrain inerte qui refuse ses richesses a ces hommes impitoyables.
De la, trois lieues seulement nous séparaient de Baalbek. La route longe la base de TAntiliban , en suivant les petits coteaux formés par les derniers ressauts de la montagne.
Vers la moitié du chemin , nous traversâmes un nouveau village placé sur le versant d'une de ces collines, à l'endroit où elle était coupée par une fissure de la montagne. Au fond de la vallée, une petite source alimente une pièce d'eau, près de laquelle se déroulait toute une scène de vie pastorale. Kn ce mom.ent, les Arabes y venaient abreuver leurs troupeaux , au retour de la plaine. Les chèvres et les moutons se pressaient sur les bords , pendant que les femmes lavaient leurs pieds dans le ruisseau , et que les cavaliers laissaient
leurs chevaux s'enfoncer dans Teau jusqu'au poitrail.
La base de la montagne , dans ses courbes capricieuses , forme des coudes qui nous empêchaient de découvrir les ruines de Baalbek que nos yeux demandaient avidement a Thorizon. En effet, les temples sont situés précisément au pied de TAntiliban , et sur un plan inférieur au reste de la plaine. Ce n'est qu'a la distance d'une lieue, que les six grandes colonnes qui dominent les autres monuments se montrent au-dessus du niveau de la plaine , exhaussées sur une plate-forme artiticielle.
En arrivant sur la pente légèrement inclinée qui conduit a Baalbek , on passe auprès d'une carrière d'où ont été extraits en grande partie les matériaux qui ont servi à construire les temples. Un monolithe d'une grosseur effrayante est encore gisant sur le sol ; il nous a paru avoir à peu près 2 1 mètres de long sur 4 d'épaisseur. Derrière ce premier bloc , en est debout un autre déjà séparé du rocher, mais y adhérant encore par la base, comme un énorme pilier.
Nous demeurâmes saisis d'étonnement devant ces masses de pierres; puis, abandonnant la caravane, nous courûmes de toute la vitesse de nos chevaux vers le groupe de ruines jaunes qui s'élevait devant nous U gauche du village de Baalbek.
Les monuments sont enfermés dans une petite citadelle. Deux lignes de remparts dont on voit encore les vestiges la reliaient autrefois au système de fortiflcations destiné à défendre la ville. Aujourd'hui, il ne reste plus de ces murs que quelques pierres éparses sur le sol ; les maisons ont été démolies , en sorte que la citadelle s'élève isolée a quelques centaines de pas des masures qui composent le village moderne de Baalbek.
Un ruisseau, dont Teau limpide laisse voir le lit caillouteux, coule au pied des remparts qui soutiennent les temples. Il se replie gracieusement autour de leur enceinte, et les enveloppe de deux côtés, comme d'un fossé naturel.
Quelques arbres isolés s'élèvent entre la citadelle et les dernières maisons; mais , du côté opposé, de nombreux groupes de noyers réjouissent les yeux lassés de la stérilité monotone de la plaine.
Sur la façade qui regarde le village, se montre a nu le mur d'un temple dépouillé des colonnes qui soutenaient son portique. Au-dessus de lui apparaissent six grandes colonnes , derrière lesquelles on aperçoit dans le lointain le Liban dont les flancs ont une couleur de cendre rougie. IN'ous commençâmes par faire le tour
des remparts qui supportent une esplanade de 250 pas de long a peu près sur GO de large. Sur leur face occidentale, on reconnaît trois monolithes beaucoup plus grands encore que ceux de la carrière, encadrés dans le mur a plus de 20 pieds de hauteur.
Ce sont surtout ces trois blocs de pierre qui ont étonné les voyageurs ; les autres, (|uoique d'une taille considérable , ne dépassent pas de beaucoup les dimensions des matériaux employés dans les constructions grecques et romaines.
Du côté de l'orient , les remparts sont surmontés de deux tours carrées, sous lesquelles une large entrée conduit a une voûte souterraine. Les Arabes ont voulu utiliser cette construction , et y ont établi une tannerie.
La nous trouvâmes accroupi a Tombre du mur un Arabe qui s'est établi de son chef cicérone des ruines de Baalbek. Son métier n'exige pas une grande science; il consiste a accompagner les étrangers dans l'intérieur de la citadelle ; dès qu'il les voit s'arrêter devant quelque colonne gigantesque, ou quelque fragment de sculpture, il prend un air important, et, rassemblant les doigts par un geste familier aux Orientaux , il agite la main de bas en haut, en disant d'une voix solennelle : Bôno ! Bôno ! C'est le seul mot des langues européennes
(jii'il ail au service de sa pensée. Du reste, il a Tair de connaître parfaitement cette ville de ruines; il passe dans les fentes des murs comme un lézard, et dès qu'il voit qu'on examine avec soin quelque morceau de sculpture, il saisit une pierre avec un geste non équivoque , et se dispose a le briser pour en faire hommage aux voyageurs. Ce n'est pas la , du reste , sa seule industrie. 11 offre aussi aux étrangers une collection de médailles trouvées a Baalbek, parmi lesquelles j'ai remarqué un sou de la république française parfaitement conservé.
Sous la conduite de cet honnête guide , nous entrâmes dans la citadelle par une brèche, et nous eûmes sous les yeux le tableau presque complet de ces grandes ruines.
Au premier abord, l'œil surpris par le spectacle confus de tous ces débris éprouve un instant d'éblouissement ; l'esprit est attiré par tant de choses a la fois qu'il ne peut plus se rendre compte de la forme et de la disposition des temples. Il faut, pour en avoir l'intelligence complète , faire une sorte d'exploration scientilicjue, aidée par l'étude antérieure de ces monuments.
L'édilice, connu sous le nom de temple du Soleil,
était une es[)cce de collège destiné au logement des prêtres de Baal , et a renseignement des mystères religieux. 11 enfermait deu\ cours, Tune de forme hexagone, et l'autre quadrangulaire.
La façade de Tédilice présentait un aspect grandiose. Elle était tournée vers TOrient selon la coutume. Entre deux murs pleins décorés de quatre pilastres cannelés , s'ouvrait un large portique soutenu par douze colonnes corinthiennes. On y arrivait par un escalier qui occupait toute la largeur du portique.
Des deux côtés de ce péristyle étaient placées deux portes basses qui communiquaient avec les voûtes souterraines sur lesquelles reposait le temple. Les murs intérieurs du portique étaient percés de niches et de tabernacles superposés , accompagnés de colonnettes élégantes. Au milieu du mur s'ouvrait un grand portail, et a côté de lui deux portes plus petites pratiquées à des distances égales.
Ces trois portes donnaient entrée dans une cour hexagone , longue de 42 mètres environ et entourée de portiques rectangulaires, qui portaient 1 e nom d'feèrfres. Ils étaient destinés a servir de salle de réunion aux philosophes, lorsqu'ils discutaient entre eux ou qu'ils expliquaient aux initiés les mystères du culte de Baal. Les
six angles de la cour étaient occupés par les chambres des prêtres.
Les quatre exèdres qui s'ouvraient sur cette cour étaient tétrastijles , c'est-à-dire que le plafond de la salle était soutenu sur la face extérieure par quatre colonnes.
A Textrémité de cette cour, une disposition, analogue à celle de la première entrée, conduisait a une immense cour quadrangulaire, de 107 mètres de long, autour de laquelle se déployaient des édifices du même genre.
Un exèdre liexastyle ( a six colonnes ) et de forme rectangulaire occupait le centre de chaque façade latérale. A droite et a gauche étaient disposés symétriquement quatre exèdres plus petits, les deux premiers demi-circulaires, et précédés de deux colonnes, les autres rectangulaires et tétrastyles. Ils étaient séparés les uns des autres par deux pilastres qui encadraient une niche et un tabernacle superposés.
Cette décoration se reproduisait d'une manière à peu près uniforme sur les murs intérieurs des exèdres. Des pilastres cannelés en divisaient les parois en tranches égales.
La partie inférieure de chaque tranche était occupée par une niche qui creusait dans la pierre une ouverture demi-circulaire , et qui était encadrée par deux petits
pilastres d'ordre composite ornés d'une guirlande en feuille de chêne. La calotte de la niche renfermait une coquille de forme gracieuse soutenue par une frise richement ornementée , égale à la hauteur des chapiteaux des pilastres.
Au-dessus, une corniche s'avançait en saillie, supportant a ses deux extrémités deux colonnettes surmontées d'un fronton triangulaire. Cette seconde partie formait le tabernacle.
Toutes ces ouvertures devaient contenir des statues ; mais il paraît fort douteux qu'elles aient jamais été remplies; car, on n'en découvre pas la moindre trace parmi les débris qui jonchent le sol.
Le même style régnait dans les deux cours: — colonnes de granit d'un seul bloc et d'ordre corinthien ; entablements dont les corniches sont découpées de feuilles d'acanthe entremêlées de têtes de griffons; dont les frises représentent des têtes de taureaux unies par des festons de fruits et de Heurs qui font place dans leur courbe gracieuse a de petites têtes sculptées en bosse.
Cette description générale peut donner une idée du spectacle qui frappe les yeux quand on pénètre au milieu de ces ruines. Pendant les guerres du moyen âge^
un a construit des remparts avec les pierres des monuments détruits ; deux tours carrées , crénelées et percées de meurtrières, ont couvert les deux extrémités de la façade. Un mur de pierre s'est élevé a la place du portique. Il faut presque ramper sous la muraille pour s'introduire dans la citadelle de ce côté. Les cours ont été bouleversées par les tremblements de terre, par les ravages de la guerre , par la barbarie des pachas de Damas; les voîites entr'ouvertes laissent voir des abîmes ténébreux ; les colonnes des portiques ont croulé ; les murs seuls ont résisté a ce bouleversement général, et la plupart d'entre eux sont encore debout avec leurs niches et leurs tabernacles; sur leurs cimes dégradées, à travers les lézardes, croissent de maigres arbustes et des plantes chevelues qui s'enroulent laborieusement autour des blocs de pierre ; des restes de maisons arabes sont confondus avec les ruines anciennes ; sur lu sol sont épars, au milieu de monceaux de débris, des tambours de magniflques colonnes en granit rouge, et les feuilles d'acanthe naturelles se mêlent sur la terre à celle des chapiteaux brisés.
La façade occidentale de la grande cour est entièrement démolie, en sorte qu'on embrasse d'un seul coup (l'œil tous les monuments enfermés dans la citadelle.
Six grandes colonnes, seuls vestiges d'un temple magnilique, s'élèvent au milieu des décombres, écrasant les autres monuments de leur stature gigantes^'^e. Autour d'elles sont épars les tambours des co' ...es récemment tombées. On découvre encore sur sol les bases qui les ont portées.
Lorsque Robert W ood visita ces temples , le siècle dernier, neuf colonnes étaient encore debout. Trois sont tombées depuis, et il est bien a craindre que le nombre de celles qui restent ne diminue ainsi graduellement jusqu'à ce qu'il ne reste plus de ce grand édilice qu'un informe monceau de ruines.
Telles qu'elles sont, ces six colonnes isolées produisent un effet grandiose ; le soleil leur a donné une teinte de rouille ; elles supportent encore leur entablement enrichi de sculptures élégantes, et, malgré leur taille énorme , elles s'élancent légèrement dans l'air, et se dessinent vigoureusement sur le bleu pâle du ciel.
A gauche de ces colonnes , on voit le monument le plus complet de Baalbek, le temple de Jupiter-Héliopolitain. 11 est construit sur le modèle des temples romains. Quarante-quatre colonnes corinthiennes (huit sur la largeur, quatorze sur la longueur) soutenaient le portique qui l'entourait. La façade orientale est ornée
iFun double rang de colonnes dont les cannelures sont inachevées, et qui forment le vestibule du temple.
Au milieu de la destruction presque totale des autres monuments , celui-ci est resté debout , sauf la ligne de colonnes qui regardait le midi. Klle est entièrement démolie. Les chapiteaux, les tambours, ont comblé la profondeur des remparts et forment un escalier de débris qui conduit jusque sur la plate-forme. Une seule colonne a glissé sans se rompre du haut du rempart, et demeure appuyée contre le mur, comme le tronc d'un arbre déraciné.
Dès qu'on arrive sous le portique , on est frappé de la richesse du plafond. Sur les caissons qui le composent, se dessinent alternativement un hexagone et quatre losanges qui renferment des tctcs relevées en bosse. Les triangles intermédiaires sont garnis de sculptures très-élégantes; les hexagones, plus grands de deux tiers à peu près que les petits losanges, renferment de grands bustes ou des figures entières : Ganymède enlevé par l'aigle de Jupiter ; — Léda et le cygne divin ; — Diane la tète couronnée du croissant. Dans les losanges sont sculptées des tètes de dieux, de héros et d'empereurs.
Quelques-uns de ces blocs se sont détachés du
plafond, et sont étendus sur les dalles du portique.
Le vestibule du temple est encombré de débris à une hauteur de trois ou quatre pieds, en sorte qu'on y arrive difficilement. La porte du temple est d'un trèsbeau travail. Les ornements de la console a double volute qui supportait la corniche étaient d'une délicatesse exquise. Sur l'entablement de la porte est représenté un aigle colossal qui réunit dans son bec deux festons soutenus aux extrémités opposées par deux Cupidons ou deux Uenommées. Il tient entre ses serres un caducée sans serpents, qui se termine comme la tête d'une clef. Cet entablement est composé de trois blocs énormes : celui du milieu a glissé de deux ou trois pieds entre les deux auties, et reste suspendu par la cime audessus de la porte, menaçant d'écraser les profanes qui viendraient troubler la solitude solennelle de ce temple désert.
Les murs intérieurs présentent une décoration a peu près semblable a celle que nous avons décrite dans le temple du soleil ; mais les niches sont moins chargées d'ornements, et les tranches qui divisent les parois des murs sont séparées par des demi-colonnes corinthiennes et cannelées. Les niches et les tabernacles sont vides : on y voit seulement les piédestaux destinés a supporter
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los statues. Le pavé du temple est encombi'é crherbes pariétaires et de morceaux de sculpture brisés, au milieu desquels on reconnaît encore les bases destinées à supporter les arcades des nefs intérieures, alors que le temple avait été converti en église chrétienne.
Voila quel spectacle présentent à peu près les ruines de Baalbek : lénormité des matériaux , la richesse des ornements, et surtout la situation de ces temples au milieu d'une plaine presque déserte, entre deux hautes montagnes, en font un tableau plein de caractère et de grandeur. Ces autels élevés au culte du soleil sous ce ciel lumineux, dans cette atmosphère embrasée, semblent environnés d'une certaine terreur religieuse. Où sont les générations qui ont soulevé ces pierres énormes? Qu'est devenue la ville qui florissait à l'ombre de ces temples? — Les aigles seuls, ces fiers oiseaux qui avaient le privilège de regarder en face la figure étincelante de Baal , viennent souvent visiter ses autels abandonnés , et se posant sur le chapiteau de quelque colonne, comme des sculptures de bronze, ils agitent leurs grandes ailes, et réveillent les échos de ces portiques mystérieux.
La profonde obscurité qui enveloppe l'origine de ces monuments ajoute encore a la surprise et a l'admira-
BAÂLBEK.
lion du voyageur. On s'étonne de trouver à peine dans les liistoriens contemporains le nom d'une ville assez importante pour mériter de pareils édilices , de cette Iléliopolis de Syrie, où une civilisation excessive avait amené la communauté des femmes. La légende populaire attiibue ces édilices a Salomon , qui est le héros merveilleux de la Syrie. D'après les historiens romains, ils remonteraient seulement a Tépoque d'Antonin-le- Pieux. Jean d'Antioche raconte que cet empereur o lit ;< bâtir dans la ville d'Iléliopolis, près du Mont-Liban, « en Phénicie, un temple qui passait pour une des mer- « veilles du monde. » Cela s'applique probablement au temple de Jupiter qui est encore debout. ÎMais a qui faut-il attribuer la construction des autres monuments, surtout de ce temple du soleil , qui diffère essentiellement, par sa disposition, du plan ordinaire des temples romains?
Ce qui nous a frappés, c'est que le temple de Jupiter, et celui dont il ne reste que six colonnes, portent l'empreinte irrécusable de la décadence de l'art. Ils étonnent les yeux par Pénormité des dimensions, au lieu de satisfaire le goût et la raison par de sages proportions qui unissent la grâce h la solidité ; la profusion des ornements y remplace le lini d'exécution ; et la
grandeur des blocs, la qualité des iîialéii;iu\. Eulin, partout on retrouve Teffort d'imagination et rélégance exagérée d'un peuple qui dégénère.
Le contraste est saillant surtout pour des yeux accoutumés a la beauté infinie des monuments d'Athènes, où les proportions sont calculées avec tant d'art, où les ornements ne sont pas prodigués, mais où chaque morceau de sculpture est un chef-d'œuvre. Et puis , en quoi le marbre pentélique , si éclatant , si poli , ressemble-t-il a ces pierres grossières qu'on a décorées, je ne sais pourquoi, du nom de marbre et que le temps a déjà chargées de taches noires et de rugosités ?
La méthode employée pour ajuster les tambours des colonnes dénote , a elle seule , une supérioiité évidente d'exécution. Les Grecs introduisaient, dans l'intérieur des blocs, un pivot d'olivier, puis on imprimait un mouvement de rotation en sens inverse a ces deux tambours jusqu'à ce que ce travail de friction eût amené une adhérence presque complète. Aussi voit-on encore au Parthénon des colonnes qui ont Tair d'être faites d'un seul bloc. Ici, dans ces temples moins vieux de mille ans , partout la jointure des blocs est apparente , et les tambours sont soutenus a l'intérieur par
des barres de l'er. Cela même est devenu une des causes de destruction les plus actives; les colonnes sont tombées victimes de l'avide barbarie des pachas de Damas et des Bédouins qui brisaient le marbre pour voler un misérable morceau de fer.
Quant aux statues qui remplissaient les niches et les tabernacles , on ne peut juger de leur beauté que par de vagues comparaisons , car il n'en reste pas le moindre vestige. Macrobe , dans ses Saturnales , décrit une statue d'néliopolis : Elle était d'or, et représentait Jupiter, avec une figure sans barbe , tenant d'une main le fouet de Phébus et de l'autre la foudre avec des épis de blé. Cela peut expliquer la disparition totale des statues; ceux qui ont renversé les colonnes pour un morceau de fer n'étaient pas gens a faire grâce a des statues d'or et d'argent.
Mais il nous paraît difficile d'assigner une date certaine a la construction du temple du Soleil , de décider s'il appartient a l'époque de l'invasion romaine ou à des temps antérieurs.
Ces monuments ont succédé , sans doute , a d'autres temples dont les matériaux ont été employés à construire les remparts de la ville et de la citadelle. Comment pourrait-on expliquer autrement la présence des
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blocs énormes qui sont encadrés dans le mur d'enceinte ?
Quoi qu'il en soit, ces ruines offrent un spectacle singulier, ainsi perdues dans un village construit avec de la boue et peuplé de paysans grossiers. Leur magnificence semble s'accroître encore , en présence de la misère et de Tinfimité de ces huttes chétives où les hommes vivent pêle-mêle avec les animaux.
La ville d'Iléliopolis , qui paraît avoir été une des plus grandes cités de la Syrie, était encore très-considérable du temps des khalifs, sous le nom de Baalbek, qui est la traduction arabe de son nom grec. Lorsque Kobert Wood la visita, elle renfermait encore cinq mille habitants. Aujourd'hui, la ville du Soleil est tout a fait déchue ; elle ne forme plus qu'un amas de tristes masures habitées par quelques centaines de paysans de la religion grecque, régis par un évoque. On distingue encore, autour d'elle, les restes des remparts qui l'ont entourée au moyen âge. Ils s'élèvent sur la colline qui domine le village , traçant un long sillon de débris , puis viennent des deux côtés rejoindre la citadelle.
Un petit temple circulaire, qu'on avait converti autrefois en église grecque, est situé au milieu du village. Le corps du temple forme un cercle , entouré
d'un portique dont Tentablement est découpé en demicercles, de manière que chacun d'eux vient s'adosser au mur. Une colonne monolithe, d'ordre corinthien, soutient Yavance que forment les extrémités des cintres en se rejoignant. Des pilastres placés dans le mur du temple correspondent à ces colonnes. Entre chaque paire de pilastres est placée une niche dont la calotte renferme une coquille sculptée en relief. La frise qui se déroule au-dessus de ces pilastres représente des Cupidons qui soutiennent des festons de fruits et de fleurs.
La couleur grise de Tentablement contraste avec la teinte jaune des colonnes.
La moitié de ce petit temple s'est écroulée. Il est orné à l'intérieur d'un double rang de colonneltes superposées et séparées par une corniche. L'ordre inférieur est ionique, et l'ordre supérieur corinthien.
Sous cet heureux climat , les nuits sont aussi claires que les jours. A peine un léger crépuscule , semblable à un voile de brume transparente, s'élend-il sur la plaine après le coucher du soleil. La lune monte lentement dans un ciel blanchâtre, tant il est lumineux. C'est le moment le plus favorable pour contempler les ruines a quelque distance. Dans ce demi-jour vaporeux,
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il ne reste plus de traces des nuililations que la iiiaiii des hommes et l'œuvre du temps ont exercées sur ces monuments. Cette petite colline couverte de temples sort resplendissante du sein de la nuit ; les rayons de la lune et le mouvement des ombres animent les colonnes et leur rendent tout Téclat de leur jeunesse et de leur beauté. Tout se tait dans le pauvre village ; les paysans sont rentrés dans leurs maisons, et le silence de la nuit n'est interrompu que par le bêlement plaintif des chèvres ouïe hennissement des chevaux. L'esprit dégagé de toute pensée étrangère peut oublier un instant les misères delà moderne Baalbek, i)our rêver toutes les splendeurs d'Héliopolis.
C'est par une de ces nuits brillantes que nous quittâmes Haalhek ; nous en étions éloignés de plus d'une demi-lieue, que nous voyions encore le groupe des ruines s'élever au-dessus de la plaine. Sur le bord du chemin on rencontre un petit temple soutenu par des colonnes de granit rouge. A mesure que nous approchions du Liban , nous trouvions quelques champs de blé; les cailles chantaient gaîment dans les sillons; une fraîcheur délicieuse se répandait dans l'air annonçant l'approche du matin , et nos chevaux marchaient allègrement sur une route large et unie.
Une petite rivière coule au milieu de la plaine; elle reçoit, a quelques lieues de la, un affluent qui sort de la montagne, a ZaUé, et ces deux ruisseaux réunis forment un fleuve qui porte le nom de Kashmié et qui va se jeter dans la mer auprès de Sour.
Au lever du soleil, nous aperçiimes, dans le lointain, les jardins verts de Zaklé, qui s'avançaient en pointe dans la plaine. De temps en temps nous découvrions quelques groupes de maisons suspendus sur les flancs de la montagne. Auprès de l'un d'eux , on nous Ut voir de loin un petit monument blanc qui porte, je ne sais pourquoi , le nom de tombeau de Noé.
Nous arrivions en ce moment à un village situé sur le dernier versant du Liban. Nous aperçûmes, sur le toit d'une de ses maisons, au milieu de deux ou trois chèvres aux longues oreilles, un jeune homme qui portait au cou une décoration en diamants. Comme nous le considérions avec curiosité, on nous dit que c'était l'émir Khandjar, prince de Baalbek Une action d'éclat dans la guerre contre les Égyptiens lui a valu l'Ordre du Nichan-Iftigar et le gouvernement de Baalbek. Mais un de ses cousins a acheté dernièrement au pacha de Damas la place et le titre de l'émir. Le pacha il pris l'argent , et lui a donné tout ce qu'il demandait,
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sauf les moyens de le prendre. De son côté, Khandjar a rassemblé trois cents cavaliers et est venu se poster au pied du Liban, déclarant qu'il couperait la tcte au nouveau gouverneur s'il mettait le pied sur le territoire de Baaibek. Celui-ci n'ose pas avancer plus loin que Zaklé. Et voila pourquoi le prince Khandjar fume son chibouk sur un toit, au milieu de ses chèvres, legardant si son cousin ne passe pas dans la plaine.
Nous traversâmes bientôt un second village ; déjà quelques massifs d'arbres annonçaient l'approche d'un pays cultivé ; une certaine apparence de vie animait le paysage. Enfin nous arri\âmes, entre deux haies de verdure, dans la ville de Zaklé, six heures après notre départ de Baaibek.
Elle compte cinq ou six mille habitants , tous chrétiens, qui ont une réputation méritée de bravoure et d'énergie. Dans toutes les échauffourées de la guerre civile , ils se sont distingués par leur intrépidité. Zaklé est bâtie sur la dernière ondulation que forme la montagne en venant se joindre a la plaine. Un ruisseau fertilise ses environs. Ses bords ont un aspect gai et pittoresque. Tout le pays a un air d'aisance : les maisons y sont moins tristes que dans le reste de la contrée ; et dans les rues s'ngit(^ une population d'hom-
mes robustes, au visage fier, à l'allure vive et franche. En ce moment, la ville paraissait être en fermentation ; des groupes animés et bruyants étaient dispersés ça et la ; on aurait dit qu'un grand événement préoccupait les esprits, ^^ous traversâmes la ville , sans descendre de cheval, et nous allâmes camper à quelques centaines de pas , sous un groupe d'arbres touffus. Deux heures après , notre sieste fut brusquement interrompue par un bruit de coups de fusil. Nous nous levâmes précipitamment et nous eûmes sous les yeux un tableau extraordinaire.
Cinq ou six cents cavaliers sortaient en désordre de la ville , en poussant de grands cris ; les chevaux bondissaient, animés par le bruit et l'odeur de la poudre; les manteaux flottaient au vent ; de tous les côtés de la plaine arrivaient au galop des cavaliers qui poussaient le cri de ralliement.
Un de nos Arabes nous raconta la cause de tout ce mouvement : les Maronites et les Druses réunis allaient attaquer le fermier de la plaine qui levait Timpôt à la tête d'une troupe de soldats. Les Turcs avaient tué trois paysans. Dès que cette nouvelle s'était répandue, tous les villages s'étaient insurgés ; Druses et Maronites s'étaient armés pour la défense commune. Avant de
partir, ils essayaient leurs armes et se livraient aux exercices de la fantasia. Derrière eux s'avançait une multitude d'enfants et de femmes, la plupart portant des urnes remplies d'eau qu'ils offraient aux cavaliers
Quelques Maronites s'étaient approchés de nous, en nous faisant des signes d'amitié. Bientôt nous nous séparâmes, eux pour descendre dans la plaine, nous pour continuer notre voyage; mais pendant longtemps nous suivîmes des yeux cette petite armée qui s'en allait dans un tourbillon de poussière et de fumée.
A une lieue de Zaklé , nous quittâmes la route de la plaine pour nous engager dans les montagnes. Nous commençâmes à gravir des sentiers raides et rocailleux suspendus aux (lancs des rochers. De temps en temps , de longues files de cavaliers , dont les armes brillantes étincelaient au soleil , se déroulaient sur un chemin tortueux; c'étaient les habitants de l'autre côté de la montagne qui venaient rejoindre leurs frères.
Après quelques heures d'une marche lente et diflicile, nous atteignîmes le sommet du Liban et nous vîmes à la fois les deux versants de la montagne : d'un côté, des rochers arides et une plaine déserte ; de l'autre, des pentes chargées d'une végétation puissante qui descendaient jusqu'à Beyrouth , avec de molles ondu-
huions ; au delà , se déployaient les horizons infinis do la mer; entre les côtes saillantes de la montagne, plus vivement éclairées , s'ouvraient des vallées pleines d'ombre au fond desquelles un ruisseau traçait une ligne blanche; sur chaque plateau , au milieu des forêts de pins , on distiuguait, a leur couleur plus claire, les vignes découpées capricieusement par de petits sentiers ; dans le lointain, apparaissaient quelques villages, au milieu de champs de mûriers et de figuiers.
En ce moment le soleil était suspendu à quelques pieds au-dessus de la mer, comme un globe rouge , au milieu d'une lourde vapeui-, et colorait la montagne de tons éclatants.
A quelques centaines de pas au-dessous de la plus haute cime, un khan est placé à Tabri d'un groupe de rochers, auprès d'une belle fontaine. Nous devions y passer notre dernière nuit sous le ciel de la Syrie.
Assis sur les rochers qui environnent le khan, nous contemplions avec tristesse le spectacle magnifique qui se déployait devant nous; les scènes dont nous avions été témoins nous préoccupaient vivement; nous songions involontairement aux horreurs de la guerre civile qui déjà se préparait sourdement. Ces Druses et ces Maronites que nous venions de voir unis pour la dé-
fense de leurs droits , devaient peut-être s'égorger le lendemain, au prolit des Anglais et des Turcs! 11 suturait pourtant de la simple présence de Témir Besliir pour réunir sous un même étendart ces peuplades liées par tant d'intérêts communs. Mais la Turquie verrait d'un œil jaloux s'élever un peuple puissant , capable de résister un jour a son oppression. Elle suscite entre eux de sourdes querelles ; elle sème des germes de discorde, et quand la guerre civile éclate, que les villages sont en feu , que les champs incultes se couvrent de cadavres, elle se réjouit; chaque pays rendu a la solitude rentre sous sa puissance.
D'autre part , la prévoyante Angleterre , qui craint de voir un jour la route de l'Egypte se fermer au commerce indien, cherche à se ménager un passage par la Syrie, mais elle ne peut espérer d'y réussir qu'en détruisant un peuple dévoué à la France.
Voila donc la Turquie et l'Angleterre qui donnent au monde le spectacle monstrueux d'un peuple ignorant et fanatique et d'une nation libérale, unis pour exterminer une peuplade chrétienne qui seule représente en Orient la cause de la civilisation !
Pressée entre tant d'ennemis , cette nation malheureuse succombe, et, dans un dernier effort, tend les
bras vers la France. Il y a bien longtemps qu'ils attendent; mais ils n'ont pas perdu tout espoir, et sitôt qu'ils aperçoivent quelques vaisseaux à l'horizon , ils croient, dans leur confiance naïve, que c'est une flotte française qui vient les secourir.
tablh:
Paecs
Athènes 1
Smyrne 45
Constantinople 61
Broiissa et le Mont Olympe 99
Les Sporades t -27
Beyrouth et le Lil)an \n\)
Côtes de la Phénicie et de la Palestine 107
Jérusalem et la Mer Morte 197
Damas 231
Baalbek 259
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