BEYROUTH ET LE LIBAN
Quand on approche de la œte de S\rie, on voit d'abord s'élever au-dessus des eau\ la cime du Liban ; a mesure que le bâtiment s'avance , la montagne grandit à l'horizon; le rideau de vapeurs qui s'élève de la mer sous l'influence du soleil devient de plus en plus transparent; bientôt on distingue une vaste échancrure dans les flancs de la montagne. Une plaine magniflque occupe ce grand espace vide , et vient se terminer a la mer par un golfe demi-circulaire dont les deux extrémités s'avancent dans les eaux, comme la double pointe «run croissant.
L'un de ces caps sup[»orte la croupe al)aissé<^ d'une
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chaîne de iiioiitaiiiies qui s'eiitr'ouviepoiirjeteruii lleu\e à la mer; et l'autre est une belle colline boisée, ornée d'une ville dont la couleur jaunâtre tranche sur un tond de sombre verdure.
Les vaisseaux de haut bord, qu'on voyait de loin se balancer dans la rade, pareils a des hochets gracieux , élèvent déjà au-dessus de l'eau leurs croupes énormes, et leurs mâts gigantesques se confondent dans le ciel avec les minarets aériens. Les maisons, percées de rares ouvertures et couvertes de terrasses plates , s'échelonnent jusqu'au sommet de la colline, comme les degrés d'un escalier immense. Les derniers édifices reposent sur les rochers verdâtres de la grève et sur les débris des fortifications qui défendaient l'ancien port. La mer fait blanchir son écume jusque sur la margelle du quai.
Autour des remparts ruinés qui entourent la ville s'épanouit une végétation magnifique. Des haies de cactus formant des murs de verdure , enclavent les jardins et coupent la surface de la colline en carrés inégaux.
Des palmiers à taille svelte et des caioubiers à tête massive s'élèvent de temps en temps au-dessus dos champs de mûriers, d'oliviers et de lilas de Perse qui
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couvrent le sol comme une lorcL Quelques maisons l)lanclies sont perdues au milieu de ces arbres , à demi voilées par un épais feuillage.
Au premier coup d'oil , cette colline ressemble à un pan détaché d'un paysage du Bosphore, mais là ne se rencontrent plus les cabanes de bois , peintes de couleurs vives, que bâtissent les peuplades errantes venues du Caucase ; c'est une ville , fille d'une autre nation et d'un autre climat, la cité arabe de Beyrouth, avec ses maisons de pierre, ses terrasses et ses dômes, sur lesquels le soleil reluit comme sur un bouclier. Enfin, le Liban élève ses cimes roses et grises, couronnées de neige, au-dessus de ce tableau qui semble réaliser les merveilles de la Terre-Promise.
Le port de Beyi'outh ne peut recevoir (jue de petits bateaux arabes; les vaisseaux mouillent en dehors de son enceinte, et comme la place n'est pas sûre, ils sont obligés souvent d'aller chercher au fond du golfe un mouillage plus tranquille et mieux abiité.
Dès qu'une barque approche du rivage, des Arabes à demi nus se précipitent dans l'eau pourempoi'ter les voyageurs et les déposer sur la grève. On a mille peines à éviter leur étreinte. Si Ton parvient à s'élancer sur la rive, on enfonce les pieds dans une terre gluante et
lii liKVHOUTEl
lio(i('u<:o. Çi\ et li» , au milieu de débris d'herbes malines, apparaissent quelques tronçons de colonnes verdis par l'eau de mer. Quand on a atteint le talus sur lequel s'élèvent les premières maisons, on s'égare dans un dédale de rues étroites, de passages obscurs et voûtés qui coupent et divisent ces masses de pierres. Les rues récemment pavées par les Égyptiens présentent une surface polie et glissante , dangereuse pour les cavaliers.
L'intérieur de la ville a un aspect sombre et triste; les maisons ressemblent à des prisons; les fenêtres s'ouvrent sur les cours intérieures, en sorte que les portes seules conpent les pans de murs qui bordent la rue. Les femmes turques, portant un masque d'étoffe noire, passent auprès des paysannes du Liban dont la tète est armée d'une longue corne : tout cela donne à la ville une physionomie étrange.
Dans les rues assez larges pour que les rayons du soleil arrivent jusqu'au sol , des hommes accroupis fument le narghilé syrien a l'ombre de nattes de jonc grossièrement faites et suspendues au-dessus d'eux en manière de tentes. Des enfants nus se roulent dans la poussière, et des femmes chrétiennes, misérablement vriues et la gorge découverte, sont assises sur le seuil dt'^ portes.
Beyrouth a acquis depuis quelques années une grande importance commerciale. Les bateaux a vapeur, en la choisissant pour lieu de station , ont contribué à accroître son activité. Si les progrès de la navigation n'avaient pas déplacé les grands centres de commerce, elle serait appelée à jouer de notre temps le rôle de Tyr, la reine des vaisseaux ; mais, telle qu'elle est, c'est aujourd'hui le port le plus fréquenté de toute la côte de Syrie.
Le Liban y verse la soie de toutes ses vallées, comme dans un réservoir commun ; Djébail et Latakieh lui envoient leur tabac, Salimah , son vin d'or; les montagnards viennent y vendre le produit de leur industrie ou quelquefois de leurs pillages; les Bédouins y amènent les intrépides chevaux du désert de Palmyre ; les caravanes y apportent les richesses de Damas et de Bagdad, et les bateaux arabes de la côte y concentrent Lentrepôt de tous les ports voisins. Dans les rues étroites et encombrées de ses bazars se renconlrent les hommes de toutes les peuplades agricoles du Liban : h» .Maronite vêtu d'habits grossiers , le Mutuali , le Druse au turban blanc, qui viennent échanger leurs récoltes contre l'argent ou les marchandises des Turcs, des Arméniens et des Juifs.
A la porto de la ville , sous l'ombre des caroubiers et des platanes , les chevaux arabes, la jambe liée à un pieu et la tête patiemment baissée , attendent leurs cavaliers. On devine déjà l'approche du désert.
Une petite colonie européenne qui est venue se fixer sur ce sol étranger, a apporté d'heureuses innovations dans les procédés de l'industrie locale. Trois filatures de soie y ont été établies par des Français. Le travail uniforme et régulier des ateliers a remplacé le travail individuel et mal organisé des paysans arabes. Ces essais ont prospéré , et chaque année on fait à Marseille des expéditions considérables. La soie de Syrie, moins fine que celle du midi de la France, présente des conditions de solidité bien supérieures.
Ceux qui ont fondé ces établissements ont acquis une influence très-grande dans les villages du Liban, le caractère chevaleresque de quelques-uns d'entre eux, leurs relations continuelles avec les émirs , leur ont fait dans ce pays une position toute particulière ; et si la France s'empressait , comme l'Angleterre, d'employer tous les moyens d'établir sa prépondérance en Orient, elle trouverait en eux des appuis solides et certains.
Mais il V a dans ce pays bien d'autres éléments de
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prospérité que néglige rindolence du gouvernement. La richesse métallurgi(iue du Liban ouvrirait, sous une direction intelligente, de nouvelles voies au commerce et a rindustrie. Les mines de houille, de fer et d'argent verseraient leurs trésors dans le port de Leyiouth , et les paquebots ne seraient plus obligés de demander leur charbon aux pays *de l'Occident. Les Egyptiens, à leur passage , avaient fait quelques tentatives d'exploitation , mais le retour des Turcs a fermé ces sources de richesse nationale.
EnOn , le mouvement de la navigation moderne tendant à amoindrir, au profit des ports , les villes de l'intérieur, surtout dans un pays où les communications ne sont ni sûres ni faciles, il est probable qu'un Jour Beyrouth absorbera une partie de la population active et commerçante de Damas. Cependant celle-ci se maintient encore, grâce a la beauté de sa situation , et les habitants des bords enchantés du Baradji éprouvent une répugnance invincible a venir s'établir dans un pays où la chaleur est excessive, et où l'eau manque presque complètement. L'unique fontaine qui alimente Beyrouth en est assez éloignée. Chaque matin une armée de femmes et d'enfants y va chercher dans des .jarres l'eau qui suffit à la dépense de la journée. Aussi
J'indiistiie des vendeurs de glace est-elle en faveur au bazai-.
Dans les soirées du printemps, la foule des promeneurs envahit un petit chemin plat qui côtoie le rivage du côté de Sidon et qui le domine de quelques pieds. On l'appelle Raz-Bcyrouth , du nom d'un cap auquel elle aLoutit. Les cavaliers francs ou arabes, les femmes montées sur des unes viennent y aspirer les fraîches exhalaisons du soir, pendant qu'à l'abri d'un rocher s'ébattent les baigneurs. A cette route aboutissent de nombreux sentiers resserrés entre deux murs de cactus. Ils conduisent aux 2)i!/as répandues parmi les arbres de la colline. La plupart de ces maisons appartiennent à des familles chrétiennes qui vivent dans l'aisance. Chacune d'elles possède un joli petit salon garni de nattes et entouré d'un divan blanc. C'est la qu'on reçoit les amis ou les étrangers. On peut voir le soir, assises sur les balcons et les terrasses, les femmes arabes vêtues de robes de soie aux couleurs éclatantes. Leurs cheveux sont mêlés de tresses de soie et de pièces de monnaie , et tombent sur leurs épaules, comme un manteau de velours noir semé de paillettes d'or.
Mais dans les ardeurs de Télé, quand les vents qui soufflent du désert apportent dans les villes de la côte
les lïitiiiiies el les défaillances d'une atmosphère em- ])rasée; quand l'air manque aux poumons ou les brûle, le Raz-Heyronth est désert. C'est sur les terrasses des maisons de la ville que les habitants viennent attendre quelque souffle bienfaisant de la brise. De là, on voit le soleil se coucher dans la mer au milieu d'une vapeur rougeâtre. Au moment où il disparaît, chacun des vaisseaux de guerre en station dans le port tire un coup de canon, et tous les pavillons tombent subitement du haut des mâts. Dans les casernes résonnent les roulements de tiimbour qui terminent la prière militaire, et qui s'interrompent par trois fois pour laisser pousser aux soldats réunis trois houras à la gloire du sultan. Puis tout rentre dans le silence. Ce moment a une espèce de solennité. Toute cette population répandue sur les toits a l'air d'attendre quelque phénomène extraordinaire. On dirait que la nuit va rendre la vie et Ja respiration à tout ce pays énervé. Mais souvent l'attente est vaine , et tout reste plongé dans une inertie semblable à la mort.
On voit déjà à Beyrouth quelques-uns de ces chevaux arabes de grande race qui sont merveilleux d'intelligence et de beauté. C'est un véritable plaisir que de voir un de ces animaux superbes [tasser connue une a[q)a-
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rition sur le sable de la grève , les naseaux ouverts et la crinière au vent. Le bois de pins planté au delà de la ville leur offre aussi une arène magnifique. On y arrive en suivant des chemins profonds creusés dans une terre rouge et sablonneuse. Des cafés sont disposés à l'ombre des arbres pour le repos des cavaliers. Ce bois domine la plaine qui s'étend jusqu'à la base du Liban. Elle est couverte d'oliviers au-dessus desquels s'élève de temps en temps un groupe de grands palmiers qui balancent leurs totes (lexibles et gracieuses : au delà, le Liban apparaît dans toute sa splendeur; il déploie ses collines onduleusement étagées , avec leurs crêtes couronnées de villages et de couvents, avec leurs pentes coupées de vignes, de terrasses, de forcis, jusqu'à ce que la végétation s'efface peu à peu pour laisser saillir dans le ciel les contours arrondis de sa cime nue. Aussi Beyrouth est le centre des excursions dans la montagne; car la, plus qu'en tout autre lieu, elle déploie ses magnificences et semble solliciter les désirs du voyageur.
Dès les premiers jours de notre arrivée nous avions parcouru les environs de la ville, tantôt du côté de la plaine d'oliviers et du bois de pins, tanlôl en suivant le rivage de la mer opposé au Uaz-Lleyroulh. Le pays,
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(le ce cùté , piéseiUe ini tout auli'e nsperl; le long du chemin s'étendent des jardins plantés de mûriers, entourés de haies de nopals et de touffes de jonc; et des canaux soigneusement tracés distribuent la fraîcheur dans les sillons.
Cette plaine est traversée par la rivière de Beyrouth ( \ahr-el-Bairut ) , qui vient se jeter dans la mer à une demi-lieue de la ville. Un pont de pierre servait a la traverser : mais le temps y a amené cette lente dégradation qui frappe les monuments abandonnés pai l'homme, en sorte qu'on a l'avantage de passer la rivière à l'ombre des arches du pont. Cela se prati(iue ainsi dans toute la Syrie. En remontant le cours du lleuve au milieu des buissons de lauriers-roses, on jouit de toutes les beautés que présentent les perspectives du Liban, la grandeur de ses horizons, la disposition pittoresque de ses couvents et de ses villages. C'est de la qu'il faut suivre de l'œil la sinuosité des vallées qui entament sa croupe comme des sillons , et contempler cette succession de petites crêtes qui s'étagent graduellement jusqu'au sommet de la montagne; car, dès qu'on a mis le pied sur sa base , on le voit se rapetisser et s'abaisser jusqu'à ce qu'on arrive sur sa dernière cime et qn'on s'en serve comme d'un piédestal pour
contempler d'autres horizons et d'autres spectacles.
L'aspect de ce pays riche et cultivé, parsemé de nombreux villages, surprend des yeux habitués à la dc'solalion des campagnes possédées par ces Turcs, dont un proverbe a dit que là où ils posaient le pied la terre restait stérile pendant sept ans. C'est que, dans ce coin de terre, dans les replis de ces vallées, sur ces sommets isolés et défendus comme des forts, s'est retiré un peuple actif, laborieux et guerrier, qui a conquis et conservé , le sabre à la main , le droit de cultiver la terre et de vivre , dans l'indépendance, du fruit de son travail. Les Maronites, qui s'étaient maintenus contre les empereurs grecs d'abord, contre les sultans ensuite, ont dû succomber à la fin ; mais, malgré leur soumission apparente , ils ont gardé dans leurs mœurs et dans leurs idées ces habitudes de liberté qui n'abandonnent jamais les habitants des montagnes, et qu'ont entretenues chez eux les traditions de la religion chrétienne. Après avoir lutté pendant douze siècles contre la force brutale et le fanatisme, ils semblent aujourd'hui sur le point de succomber sous les trahisons de honteuses manœuvres diplomatiques et ils tournent en vain les yeux du côté de la France.
Chacun des sommets qui, (;n s'échelonnaiil, i'ormenl
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le versant delà montagne, est couronné par un de leurs villages ou de leurs couvents. Les moines maronites, travailleurs assidus, fertilisent à la sueur de leur front un petit rayon de terre autour du couvent , comme le paysan autour du village; en sorte que tous ces petits rayons, en s'élargissant, ont fini par se rencontrer et par couvrir toute la croupe de la montagne. Le premier travail a été rude et difficile: il fallait soutenir chaque sillon, chaque plant de vigne par une terrasse; il fallait briser le rocher pour le remplacer par une terre meul)le et fertile; il fallait, en un mot, vaincre, à force de persistance, la rébellion d'un sol qui ne devait porter que des forets de pins et de ccdrrs. Aussi rencontre-t-on partout, à côté du champ de blé, quelque monticule couvert de bruyères et semé de grands pins parasols. La nature âpre et primitive de la montagne se fait jour à travers la robe de culture dont l'industrie de ses habitants l'a enveloppée. Les vignes, les mûriers et les champs de blé ont envahi les pentes du Liban; et la fertilité, chassée des plaines par les vainqueurs, semble s'être réfugiée sur la montagne pour s'y maintenir et s'y défendre.
Voilà ce qui a fait de cette partie du Liban un tableau si oiiginal et si admirable. Je l'ai vu sous d'autres as-
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pects : je l'ai vu s'éJever en roches abruptes et colorées au-dessus des ruines de Baalbek , et se développer d'une façon majestueuse et imposante le long des plaines de la Bkaâ; mais nulle part je ne lui ai trouvé un semblable caractère de grâce et de beauté. Ailleurs la montagne est morne et silencieuse comme le désert, ses villages sont misérables, ses rochers sont nus, la terre est à peu près inculte; mais, là, au contraire, la vie semble circuler avec plus de vigueur; et, pendant que les récoltes couvrent les flancs de la montagne , on voit grandir dans ses heureux villages une race d'enfants robustes et intrépides qui doivent continuer Tœuvre de leurs pères.
Des religieux lazaristes ont établi , au milieu de ces villages, des collèges où ils enseignent aux jeunes Maronites l'arabe littéral, le français et l'italien. Ces établissements présentent un intérêt particulier. Dans ces pays que le despotisme étouffe dans l'ignorance, ces collèges sont un foyer de civilisation très-puissant et très-actif. Je me souviens avec une véritable joie d'une journée que j'ai passée au couvent d'Antourah. J'entrai dans une cour magniflque , ombragée par des orangers d'une grosseur prodigieuse ; elle était terminée par une terrasse d'où l'on découvrait la mer. Soixante ou qua-
tro-viniïts jeunes gens s'ébattaient à l'ombre de ces arbres; ils jouaient au jeu de balk ; leurs belles et intelligentes figures étaient animées par la passion. Je les entendais crier et se quereller en français. Je m'arrêtai sur le seuil, saisi d'une émotion profonde. Cette petite France isolée sur une liante montagne, au centre d'un pays barbare, frappait mon esprit d'étonnement et d'admiration. Je venais de traverser le lleuve du Chien ( Nahr-el-Kelb ) , j'avais passé au milieu de villages arabes, et tout à coup je retrouvais les jeux de mon enfance a mille lieues de Paris; j'entendais résonner la cloche qui rappelait les écoliers au travail , et j'écoutais parler la langue de mon pays, sous les orangers du Liban , à quelques lieues des cèdres de Salomon.
Je trouvai, parmi les religieux, de jeunes Français qu'un noble enthousiasme a voués à une vie d'abnégation et de travail. Ils vivent heuieux au milieu de cette famille qui les entoure et qui les aime. Ils me montraient avec orgueil leurs élèves , qui prépareront aux idées françaises une influence plus forte et plus facile dans le pays. Nous passâmes une partie de la journée dans la bibliothèque; j'étais appuyé sur une table où se trouvaient mêlés des volumes de Corneille et de Bossuet; les noms de tous les grands écrivains français
irifi BEYROUTH
brillaient on lettres d'or sur les rayons ; et , pendant que nous fumions le tabac de Djébail dans un chibouk dont le tuyau de jasmin avait crû dans le jardin du couvent , nous causions de Paris et de sa situation littéraire.
Je dînai au réfectoire, au milieu de tous les élèves, et, pendant le repas, Tun d'entre eux lisait à haute voix l'Histoire de France. Les religieux m'avaient traité comme un compatriote et comme un ami, et je trouvai devant moi un flacon de ce fameux vi7i d'or qu'on recueille sur les coteaux voisins.
Pendant que je retournais à la ville , à travers les chemins ardus de la montagne, je revais à la gloire de notre pays, qui semble devoir porter partout les premières semences des idées généreuses. Aujourd'hui je ne puis me défendre d'un sentiment de tristesse et do regret, quand je songe que ce beau collège d'Antourah est placé au centre de la guerre. Depuis que l'anarchie règne dans le Liban , tous les couvents ont arboré le drapeau tricolore, comme si l'ombre de la France devait les couvrir et les défendre. Le temps des croisades est passé; mais il nous semble qu'U y a une question d'honneur national à ne pas abandonner ces peuplades chrétiennes qui nous tendent les bras, et qu'il y a un
principe d'humanité aussi sérieux à arrêter le massacre (les chrétiens qu'à empêcher la traite des nègres.
Les bords de la mer , de ce côté , jusqu'au fleuve du Chien, sont couverts de mûriers. Au milieu de ces champs, sont répandues de petites cabanes de joncs qui servent d'ateliers aux fdeurs arabes : nous entendions de tous côtés le tic-tac de leurs instruments ; souvent un jeune garçon est assis à la porte , jouant des airs nationaux sur une musette composée de deux roseaux réunis, semblable au chakimeau des pâtres de Virgile.
Le fleuve du Chien se jette dans la mer, à l'extrémité du golfe opposée à celle qu'occupe Beyrouth ; il y arrive entre deux montagnes qui le dominent de plusieurs centaines de pieds. Un aqueduc est encadré dans le rocher : il semble faire partie de la montagne. Il a été bâti par l'émir Fakreddin pour amener l'eau aux champs de mûriers qui bordent la mer. Des lierres ont grandi dans les crevasses du mur et forment, contre le flanc de la montagne, des arcades de verdure. On néglige de réparer cet aqueduc, et l'eau qui filtre à travers les pierres tombe comme une pluie au milieu de branches de lierre.
De l'autre côté du fleuve , on rencontre un chemin
taillé à mi-côte dans le rocher vif. On y voit encore la trace que les roues des chars ont laissée dans la pierre. Cela paraîtrait étonnant dans un pays où il n'y a pas une seule voiture, si de singuliers monuments n'étaient là pour rappeler les souvenirs du passé. Des inscriptions ont été gravées sur le rocher et plusieurs personnages dessinés en relief. L'une de ces inscriptions, écrite en latin, est de Marc-Aurèle et d'Antonin-le- Pieux ; les autres sont écrites en caractères cunéiformes. On m'a dit depuis qu'elles attestaient le passage de Sésostris et de Cambyse. La solitude du lieu , la position élevée de ce cap au-dessus de la mer , la simplicité héroïque de l'œuvre , donnent un caractère particulier de grandeur à ces monuments extraordinaires. Ce fragment de route ancienne est une sorte de phénomène dans le Liban , où les chemins sont presque impraticables. H faut avoir acquis la certitude de l'adresse et de la solidité des chevaux arabes pour oser se hasarder dans ces sentiers périlleux , qui tantôt gravissent des pentes presque perpendiculaires et tantôt côtoient des précipices effrayants. Ils franchissent sans hésitation les plus terribles passages, choisissant avec sagacité la place où ils doivent poser le pied , sondant le terrain et rassurant par leur audacieuse confiance le
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cavalier frappé de vertige. Les chameaux remplacent les chars de transport : j'en ai vu descendre de la montagne chargés de poutres énormes qui se balançaient sur leur dos d'une manière formidable ; à chaque oscillation ils semblaient devoir être [)récipilés ou brisés, et pourtant ils résistaient vaillamment et descendaient d'un pas tranquille les sentiers les plus escarpés.
Les courriers arabes traversent au galop les aspérités des crêtes du Liban , pareils à des cavaliers fantastiques ; des hauteurs de la montagne on voit descendre la caravane de Damas : les chevaux, les mulets, les chameaux se déroulent en longues files sur ses versants rapides. De temps en temps on les voit se perdre derrière un groupe de rochers, s'enfoncer dans les vallées, puis reparaître sur une cime éloignée. Les chameaux dessinent à l'horizon leurs siliiouettes bizarres, et le chamelier, le fusil néghgemment jeté sur l'épaule, suit la caravane en chantant d'une voix traînante une douce chanson d'amour.
Des khans sont répandus sur la route pour le repos des voyageurs : ce sont des espèces de huttes qui présentent au fond deux chambres obscures et étouffées, et, sur le devant, un vestibule couvert qui communique avec le dehors par deux larges portes sans
cloisons : c'est la salle destinée à recevoir les voyageurs.
Partout la nature semble avoir préparé avec soin la situation des villages. Chaque cime appelle un groupe de maisons, une réunion d'habitants. Le village de Broumàhna nous a frappés par son heureuse position : il occupe une élévation qui est séparée du corps de la montagne par une vallée profonde ; en sorte que d'un coté on rencontre les horizons sans bornes de la mer , et qu'on voit de l'autre une vallée fertile qui descend sinueusement jusqu'à la plaine de Beyrouth. Les maisons des paysans sont répandues sur les versants, et au-dessus d'elles s'élève une esplanade magnilique soutenue par deux terrasses où sont réunies les habitations des émirs. Une ligne d'arbres énormes borde la terrasse qui domine la vallée. Une dizaine de chevaux étaient entravés sous leur ombi'e ; un soleil éclatant animait le paysage, et l'air, imprégné de lumière, était d'une pureté et d'une transparence extraordinaires.
Nous étions venus à Broumâhna pour visiter les émirs de la famille de Khâdbey. Notre sais alla les prévenir de notre arrivée, pendant que nous considérions les chevaux, dont quelques-uns portaient des amulettes pendus au col dans un petit sachet de soie.
L'émir nous reçut dans une grande salle autour de
Jaqiielle léguait un divan. Pendant qu'iJ nous offrait courtoisement le narghilé et le café , nous vîmes entrer deux princesses dont Lune était sa femme et Tautre sa parente. Elles vinrent s'accroupir sur le divanàquelcjues pas de nous et se mêlèrent à la conversation.
Leur beauté naturelle était encore relevée par Létrange costume dont elles sont vêtues :
Une corne d'argent , de la grosseur du bras et longue de deux pieds à peu près, est posée sur leur tête; elle supporte un voile blanc et transparent qui retombe sur leurs épaules plus bas que la ceinture, et qui s'ouvre par-devant à un ou deux pouces de la naissance de la corne, dont la base est ciselée. Leurs cheveux lissés le long des tempes et ramenés aux oreilles sont ornés de perles et de fleurs naturelles. Des rubans de velours qui passent sous leur menton soutiennent cette singulière parure , et des glands d'argent supportés par des cordons servent de contre-poids à la corne qui est inclinée en avant. Leurs robes de soie à couleurs vives et à raies ont à peu près la forme des costumes de femmes au moyen âge. Elles dessinent la taille sans en arrêter trop nettement les contours, et leur corsage ouvert laisse la gorge à peu près nue. Leurs manches serrées vers le haut s'élargissent à partir du coude; leuis i)ra>
sont chargés de bracelets , et leurs doigts couverts d'anneaux. Eni\n, la robe s'entr'ouvre à partir de la ceinture et laisse voir de larges pantalons blancs que terminent de jolis pieds nus; car, suivant Fusage oriental, elles déposent leurs babouches pour marcher sur les nattes et les tapis.
Le poids embarrassant de la corne les oblige à se pencher avec précaution, et elles remuent la tête avec des ondulations de col semblables a celle d'un cygne.
L'une d'elles s'appelait ISassini , ce qui signiOe en Arabe : Brise , et l'autre portait le nom gracieux d'Hendié ( Indienne).
— Nous sommes Françaises, nous dirent-elles en posant la main sur leur cœur. Pendant deux heures que dura notre visite, elles nous parlèrent de leur désir de voir Paris, et elles furent charmantes de bonne grâce.
Cette corne, qu'on appelle tantoura, est l'ornement spécial des femmes du Liban ; mais celles que portent les paysannes sont faites ordinairement d'un métal moins précieux, et quelquefois d'un simple morceau de bois.
Dans certaines parties de la montagne, on rencontre, à côté d'un village maronite , un village de Druses. Celle nalion auiicole, comme celle des Maronites, en
diffère essentiellement par sa religion. Les Dr uses sont idolâtres; ils adorent un veau, comme les Hébreux quand ils furent abandonnés de l'esprit de Dieu. Ce culte paraît être une corruption de la religion primitive; car, ils reconnaissaient dix incarnations de Dieu, sous la forme humaine , dont la dernière s'était faite en la j)ersonne d'Hakem, kalif cruel et débauché. Leur religion , du reste , est enveloppée de mystère , et ce qu'on en connaît n'est qu'un tissu de bizarres extravagances.
Malgré la différence de culte , ces deux nations rivales ont souvent vécu en bonne intelligence ; et cet état de paix durerait sans doute encore, si des influences étrangères n'avaient jeté entre elles des germes de haine et de discorde. Tant qu'elles ont été unies, elles ont pu se maintenir dans un état voisin de l'indépendance. Mais leurs divisions ouvrent aux Turcs une route facile pour les soumettre d'une manière délînitive. Alors, sans doute, la solitude et la stérilité s'étendront sur la montagne, comme elles ont déjà gagné quelques-unes des parties les plus fertiles de la Syrie.
Aujourd'hui les pays du Liban présentent encore une organisation à peu près semblable à celle qui régissait l'Europe au moyen âge.
Les émirs ressemblent aux urands barons. Ils uuei-
roient entre eux et se défendent dans leurs aires, comme les Burgraves. Les villages payent des impôts annuels au pacha; mais, chaque année , la perception de cette dîme donne lieu à quelque révolte.
D'autre part, les pachas entretiennent des hordes de soldats indisciplinés qui représentent à peu près les anciennes compagnies franches. Ces corps d'Albanais ou Arnaautes sont composés d'hommes sans foi ni loi, pleins de tous les vices qu'engendrent l'indiscipline et Foisiveté, mais d'une bravoure téméraire. Ils commettent sans cesse des crimes dans les pays où ils séjournent et le plus souvent avec impunité. Ce sont ces soldats terribles que le paclia tient en réserve pour soumettre les pays insurgés. Ils fondent sur un village comme une tempête, et rétablissent la tranquillité , mais sur des ruines. On fait de leur cruauté des récits qui font frémir. On nous a raconté dans un village du Liban qu'un Arnaaute , après avoir violé une femme sur le cadavre de son mari , avait voulu la forcer à renouveler l'épouvantable festin d'Atrée , et a manger la chair de son enfant.
Sous l'influence de cette plaie qui le ronge, le pays se dépeuple, la terre reste inculte, le paysan découragé quitte la pioche pour le subre ; les vices des vain-
qiieurs gagnent les vaincus; la fourberie et l'avidité remplacent l'instinct du travail; les peuples se déchirent entre eux ; et les hommes font un désert de cette Syrie, que Dieu avait créée pour être un des nlus riches pays du monde.
ET
Il y a dans la manière de voyager adoptée en Orient quelque chose d'aventureux et d'original qui séduil l'imagination. Au lieu de subir la monotonie insipide des grandes routes, on suit des sentiers tortueux et accidentés; on foule le sable des grèves, et la mer en expirant aux pieds des chevaux couvre leurs sabots d'écume ; si un groupe d'arbres touffus invite au repos, on fait halte a leur ombre ; un feu allumé entre deux pierres sert à préparer le repas; le soir, après une journée ardente, on s'arrête auprès d'une source; les chevaux et les cavaliers se désaltèrent à la même fontaine; on s'endort en fixant les y^eux sur les pro-
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fondeurs du ciel , et avant le lever du soleil on plonge In tête dans le ruisseau et on se remet en route. En se pliant ainsi à toutes les coutumes des habitants, on comprend mieux le pcTys qu'on traverse ; ce contact direct et incessant de l'homme avec la nature, établit entre eux des relations plus intimes.
On éprouve un certain sentiment de joie, la première fois qu'on se trouve ainsi au milieu d'un pays sauvage et désert, en dehors de toutes les habitudes et de toutes les lois de la vie sociale ; il semble qu'on a plus nettement conscience de sa liberté. Je me souviens de l'impression profonde que je ressentis lorsque, dans les chemins creux qui avoisinent Beyrouth , je vis défiler devant moi notre petite caravane en allant à Jérusalem.
Nous étions armés de toutes pièces; des oulres en cuir remplies d'eau pendaient aux fontes de nos selles, à côté du chibouk plié dans un fourreau de drap. Les mules chargées de nos minces valises cheminaient devant nous, et deux moukres armés de longues carabines ouvraient la marche , que fermaient notre drogman et un domestique montés sur de bons chevaux.
Les moukres servent à la fois de guides et de pale-
IVeniers, marchent toujours à pied et défieul les ardeurs d'un soleil brûlant.
En allant de Beyrouth à Saïda , on rencontre d'al)ord une plaine de sable longue de dcu\ lieues, qui s'avance dans les terres cullivées, comme une vaste échancrure. Au delà, la route côtoie le livage, traversant de larges champs de blé parsemés de rares oliviers, descendant au milieu des joncs et des lauriers-roses d'un marécage, ou s'élevant sur le (lanc d'un mur de rochers (|ui domine la mer; c'est au détour d'un de ces caps (jue nous aperçûmes, après notre première journée de marche, la blanche ville de Saïda. Elle enveloppe et couronne un mamelon très-bas , qui s'avance dans la mer à l'extrémité d'un golfe aux contouis gracieux, bordé par les grands aibres de quelques jar.iins.
Il ne reste plus rien de raiiii(jue cité phénicienne, de cette riche Sidon , mère de la navigation et des sciences. De temps en temps on retrouve, en i'ouillanl le sol des jardins, quelques fragments de colonnes ou de bas-reliefs. Ce sont les seuls témoignages de sa grandeur passée.
Son poit même, ce port d'où sont sortis les premiers navigateurs, a été comblé et peut à peine recevoir les petits bateaux arabes. Des enfants jouent dans ses eaux
au milieu des bancs de sable. Des fragments de rochers forment au port de Sidon une chaussée naturelle. Du côté de Beyrouth, il est fermé par un pont qui unit à la terre un petit rocher couvert de fortifications.
Le plus beau monument de la ville est un khan, qui appartient à la France. C'est un bâtiment a quatre faces. H enclave une cour intérieure , au milieu de laquelle s'élève un bassin plein d'eau, ombragé par quatre grands arbres. Deux beaux bananiers croissent au bord du bassin. Dans la cour étaient attachés à des distances égales une vingtaine de chevaux appartenant au grand prince. Au premier étage, règne une large galerie qui s'ouvre sur la cour. Des femmes, des enfants se penchent à ses ouvertures pour voir arriver les voyageurs.
Depuis Saïda jusqu'à Sour , le pays conserve la même apparence; seulement les horizons s'élargissent; les collines s'éloignent de la mer. Six heures de marche conduisent a Sour. La ville occupe la pointe d'une plaine triangulaire dont un des côtés s'étend vers Sidon, et l'autre vers le Cap-Blanc.
C'est là que fut autrefois cette fameuse Tyr, dont les innombrables vaisseaux portaient la pourpre aux rivages de la Grèce et de l'Italie. Elle est plus misérable encore
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que Sidoii , s;i incre et sa rivale. Saïda est une ville; Sour n'est qu'un misérable village. Les menaces des pro|)hètes se sont accom[)iies sni' elle , et le voyageur ne reconnaît plus dans ces misérables masures la reine orgueilleuse de la mer. Un coteau de sable qii la domine semble. prêt au premier souffle du vent à s'étendre, comme un linceul , sur ses Iristis débris
Un aqueduc d'une belle construction, à travers les arches duquel on aperçoit les eaux bleues de la mer , amenait a Tyr les fontaines de Kass-el-Aïn. Une partie de cet aqueduc, assez bien conservée, vient s'adosseï' à un petit tertre de forme ronde, que couronnent un tombeau de 'santon et un palmier solitaire.
Rass-el-Aïn est situé à deu\ lieues de Tyr. C'est là que s'élèvent les puits dits de Salomon. Ce sont trois tours dépassant de vingt pieds le niveau du sol ; la plus grande présente un oriQce de plus de soixante pieds de large. Elles reçoivent l'eau (|ui jaillit de la terre, comme d'un puits artésien. Ces eaux, qui étaient destinées à remplir les aqueducs de l'ancienne Tyr, tombent aujourd'hui du haut de leurs réservoirs et font tourner plusieurs moulins. Elles forment un petit fleuve qui va se jeter a la nier à quelques centaines de pas de là. Du haut de ces réservoirs, nous vîmes jilusieurs femmes
nues qui se baignaient dans le ruisseau, et qui, effrayées à noire aspect, coururent se cacher derrière une haie.
Quelques maisons rassemblées autour de ces puits forment un petit village , et un arbre immense placé au bord du chemin est l'hôtellerie qui abrite les caravanes.
A une demi-heure de Rass-el-Aïn, la côle qui se replie sur elle-même , en laissant la plaine de Sour projeter dans la mer son extrémité sablonneuse , se redresse tout à coup et continue à courir vers l'Egypte.
A cet endroit, le rivage, par Eangle rentrant qu'il a formé, est venu rejoindre les montagnes dont il s'était graduellement éloigné depuis Saïda. Là un rocher escarpé s'avance dans la mer , présentant aux vagues son flanc de craie entamé par les tempêtes. C'est le Cap-Blanc. Un chemin hardi et diflicile, que la tradition attribue aux soldats d'Alexandre , a été creusé sur le versant presque perpendiculaire de la montagne. Les chevaux le gravissent péniblement au milieu des aspérités blanchâtres de sa surface. Les chameaux et les mulets, qui depuis mille ans posent le pied à la même place, ont usé le rocher, et les ravages du temps, venant a leur aide , lui ont fait un sol inégal et tourmenté. Quelques plantes vigoureuses, qui portent des
fleurs violettes, ont crû clans les fentes de ce rocher stérile , et les gelinottes , qui s'abritent dans les cavités du rocher de craie qui domine le passage, s'envolent avec bruit a l'aspect des cavaliers, et s'enfuient dans les maigres taillis de genévriers et de chênes nains qui couvrent le versant opposé de la montagne.
De ce lieu élevé on peut, comme du haut d'une terrasse, contempler à ses pieds la vaste mer et la plaine de Tyr coupée de champs de blé, de jardins verts, de steppes désolés, de groupes de palmiers, et peuplée de rares villages. On voit planer au-dessous de soi les goélands qui mêlent leurs cris tristes et glapissants au bruit solennel des flols contre les rochers , et , si on se retourne, on peut apercevoir déjà le sommet des montagnes de la Palestine.
De l'autre côté de ce cap, les montagnes se retirent pour faire place a une phiine boisée. Nous nous arrêtâmes pour passer la nuit à un khan, situé à peu de distance du village de NaKhoura, au milieu de cette plaine. Un ruisseau limpide coulait à quelques pas de là, côtoyant un jardin fertile planté d'arbres fruitiers.
Les insectes incommodes qui pullulent dans tons les kiians de la Syiie, nous eureut bientôt chassés de notre couche. Nous allâmes nous établir en plein air, la tête
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adossée à quelques pierres qui nous garantissaient du vent.
Enveloppé clans mon caban , je regardais au-dessus de ma tote le ciel brillant d'étoiles; des mouches phosphorescentes, pareilles a des vers luisants ailés, traversaient l'air et voltigeaient d'un arbre à l'autre. Aux dernières lueurs du feu qui s'éteignait , je voyais nos chevaux brouter quelques brins d'hei be brûlés par le soleil; des chameaux appai tenant à une caravane de (narchands étaient accroupis sur la terre, et j'entendais seulement au milieu du calme silencieux de la nature, le bruit confus et monotone de la mer agitée. Je vis tout a coup apparaître un fantôme blanc. Une voix me dit en arabe :
— Las-salam-aleik. (Je le salue.)
Je me levai, et je vis debout devant moi un Arabe diapé dans son manteau en poil de chèvre. 11 me demanda du geste du pain et de l'eau. Je lui montrai le ruisseau, et je tirai de mes sacoches un morceau de pain que je lui donnai. 11 me remercia et s'en alla; mais je ne pouvais dormir; ces scènes nouvelles pour moi tenaient mon imagination en éveil, et dès que je fermais les yeux , je voyais passer dans mon rêve le manteau blanc d'un Arabe. On s'habilue bien vite a toutes ces
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singularités du voyage, et bientôt on doit sur le salde aussi profondément que dans un lit moelleux de noire Europe civilisée.
A une lieue du khan où nous avions passé la nuit, nous franchîmes une nouvelle chaîne de montagnes qui s'avançait jusqu'à la mer. Du haut de ce cap, nous vîmes le soleil se lever sur la belle plaine do Saint-Jeand'Acre.
A mesure que nous descendions de la montagne , nous distinguions à nos pieds des champs dévastés, qui avaient, à certains endroits, des taches d'un jaune éclatant. Ce phénomène se produisait seulement dans un certain rayon autour de la hase de la montagne. Nous en eûmes bientôt re\[)lication. Une armée de sauleielles avait envahi cette partie de la plaine ; à certains endroits , elles couvraient littéralement le sol ; elles s'envolaient sous les pieds de nos chevaux , tournoyaient bruyamment autour de nous, puis allaient retomber à quelques pas de là. Klles étaient d'une couleur jaune , et à peu près de la taille des grosses sauterelles vertes qu'on trouve dans nos prés. Là où elles avaient passé, toute trace de végétation avait disparu. Quelques pnysans désespérés erraient au milieu de leurs champs, chassant devant eux des tourbillons de ces insectes des-
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Iructeurs, et les tuant à coups de bâion ; mais, dès qu'ils avançaient, leurs ennemis insaisissables revenaient en arrière occuper la place qu'ils avaient quittée.
C'est la un des fléaux les plus terribles de la Syrie. Un jour, le cultivateur assis au seuil de sa maison voit passer, entre le soleil et lui, un nuage grisâtre, avec un bruit semblable a celui que font a l'horizon les nuages chargés de grêle : ce sont les sauterelles que la disette d'herbes a chassées du désert. Si le vent les pousse, le nuage disparaît à l'horizon; mais, si elles s'abattent sur la plaine, elles dévorent les moissons en herbe, rongent les feuilles et frappent do stérilité les campagnes les plus fertiles.
Nous eûmes bientôt traversé cette ligne de dévastation ; au delà nous trouvions de riches champs d'oliviers où s'ébattaient de nombreuses volées de tourterelles. Va\ approchant d'un village, nous rencontrâmes des jardins plantés d'abricotiers magnifiques , dont les paysans ramassaient les fruits. Mais cette zone de végétation brillante ne s'étend pas jusqu'à la ville. Au delà se déployait une plaine a peu près inculte couverte de grandes herbes flétries par le feu du ciel.
A notre gauche se dessinait a l'horizon un grand aqueduc, élevant ou abaissant ses arches selon les inégalités
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du terrain. Il occupe un espace de deux lieues, et va porter l'eau a Saint-Jean-d'Acre. A Tendroit où il quitte la colline et coupe la plaine en ligne directe pour aller joindre la ville , un beau parc boisé couvrait le coteau . cachant sous ses ombres de légers kiosks. Ce parc el cette maison de plaisance portent le nom d'Abdallah- Pacha , qui les a construits. Delà, nous voyions devant nous les murs de pierre de la ville resplendir au soleil et se détacher sur le fond bleu de la mer.
Déjà nous apercevions les traces que le canon a laissées sur ses monuments; les minarets tronqués ne s'élevaient guère au-dessus des remparts; nous rencontrions sur le bord du chemin des boulets rouilles perdus au milieu des herbes ; les Turcs les ont laissés sur place ; on en trouve jusque dans les rues, comme pour expliquer les ruines dont on est entouré.
Nous arrêtâmes nos chevaux a la porte de la ville, et, après un repos de quelques heures h Tabri d'une mauvaise hutte de joncs entrelacés, nous allâmes, par un soleil ardent, visiter cette triste victime de la guerre, qui a été ravagée trois fois depuis un-demi-siècle.
En pénétrant dans l'intérieur de la ville, on a sous les yeux tant de débris, on rencontre tant de bazars déserts, tant de maisons bouleversées, qu'on erre dans
1er. rues avec ce sentiment secret de tristesse et d'effroi qu'on éprouve en parcourant un cimetière. T.es remparts seuls se relèvent avec activité, et semblent préparer a ce malheureux pays les horreurs de quelque nouveau siégé.
On éprouve un sentiment de respect en contemplant les restes d'une ville morte ; mais, en présence des mutilations d'une ville encore vivante , on est ému de pitié. Les ruines récentes ne présentent point le tableau solennel et grandiose d'une ruine ancienne ; celles qu'ont laissées sur leur passage les canons de Bonaparte, d'Ibrahim et des Anglais n'ont point la majesté de celles qui ont marqué les traces d'Alexandre. Tyr est plus abandonné et plus misérable que Saint-Jean-d'Acre , mais il est moins triste.
La ville occupe l'extrémité d'un des plus beaux golfes que la nature ait creusés sur la côte de Syrie.
Un ruban de sable argenté qui s'arrondit gracieusement en hémicycle relie a Saint-Jean-d'Acre la pointe du Carmel , qui s'avance dans la mer a l'autre bout du golfe, cachant le petit bourg de Khaïffa, parmi les arbres pressés autour de sa base. Cette grève sert de chemin aux voyageurs. Les chevaux marchent avec facilité sur la ligne de sable humide que la mer couvre et
découvre dans son mouvement, et que la pression de l'eau rend plus ferme et plus solide.
Nous suivîmes cette route i)our aller li Kliaïffa. Le hasard nous avait donné un étrange compagnon de voyage. Nous étions suivis depuis Acre par un de ces horribles fous qu'on appelle des santons , et qui ont le privilège acquis d'étaler dans les rues leur nudité hideuse. Il marchait plus près que nous de la mer, et les vagues , en venant moutonner contre la grève , le couvraient d'écume jusqu'à la ceinture.
Mn cheminant sur cette route aventureuse, nous contemplions d'un œil satisfait le spectacle grandiose qui nous entourait: — D'un côté la mer immense, perdant dans les limites indécises de l'horizon ses vagues d'un vert sombre; autour de nous une plaine superbe enfermée par des montagnes comme un parc immense ; derrière nous Saint-Jean-d'Acre , élevant au-dessus de l'eau ses formidables bastions ; devant nous le Carmel déroulant ses pentes sombres, et [)ortant sur sa première cime son couvent blanc surmonté du pavillon de France.
Après deux heures de marche, nous traversâmes Khaiffa entourée de méchantes fortifications ruinées et pourvue d'un |>otit port dans lequel se balançaient quelle
ques bateaux arabes. Un plateau planté d'oliviers, qui s'étend entre la montagne et la mer, conduit deKhaïffa au chemin escarpé qui monte au monastère du montCarmel. Ce couvent est un des lieux de délices de la Syrie. Qu'on vienne de Beyrouth ou de Jérusalem , c'est un lieu de repos où Ton oublie un peu les fatigues des longues journées de marche. En présence de ces villes et de ces pays fameux qui n'ont retenu de leur ancienne gloire que la splendeur d'un grand nom , on est saisi d'admiration envoyant ce simple couvent, habité par quelques pauvres moines, exposé à toutes les chances de la guerre, renaître sans cesse de ses cendres, et ,. survivre victorieusement a toutes les révolutions. C'est là le privilège des choses qui ont leur source dans le c(eur ou dans l'intelligence, il faut avoir traversé ce pays dépeuplé, avoir passé les nuits en plein air, les journées sous un soleil bridant, avoir subi les fatigues et les privations de la vie errante , pour apprécier l'excellence de cette hospitalité, exercée avec une simplicité évangélique par des hommes qui ont quitté une famille, des amis, qui ont brisé tous les liens de la vie sociale pour s'exiler dans un désert et s'y faire l'asile et la providence du voyageur.
Quoique tous les monastères catholiques de la Syiie
soient placés sous la proleclion iiiuiiédiato deJa l'raiice, celui du mont Carniel en a ressenti les effets d'une inaniîre plus positive. C'est sur les sollicitations pressantes du gouvernement français qu'on a permis sa reconstruction. Toute la France a pris part à sa réédilication ; les dames de Paris ont dansé au bénélice des moines du Carmel, et, malgré les susceptibilités jalouses du pacha, malgré les difiicultés matérielles de Pentreprise, le travail s'est achevé, et le monasti-re, en se relevant , a pris des proportions superbes.
Le nouveau bâtiment ressemble plutôt a une citadelle (ju'ù un couvent. A l'abri de ses murs solides et épais, les moines peuvent trouver un refuge contre les brutales attaques des Bédouins et des Druses. Sa situation est magnifique; il est assis sur la cime du Carmel la plus rapprochée de la mer, et se trouve ainsi placé au centre d'un horizon immense. La montagne est la ligne de séparation de deux plaines, et le cap que forme sa base, en s'avançant dans la mer, est le point de jonction de deux golfes, l'un que nous venions de parcourir aboutissant a Saint-Jean-d'Acre, et l'autre moins prononcé et moins profond se terminant a Castel-Pellegrino. De tous cotés le pays raconte quelque souvenir de notre glorieuse histoire.
Les pentes du Carmel sont couvertes d'arbustes nains et de pLmtes aromatiques ; le vent qui passe sur la montagne est chargé de senteurs embaumées.
De cette hauteur, on n'aperçoit plus les traces de dévastation qu'on rencontre en suivant les chemins ; tout cela se fond et s'harmonise en un magnifique ensemble. Plus d'une fois, sans doute, les moines exilés sur la montagne d'Élie, embrassant des yeux cet admirable paysage, ont pu, dans un rêve de regret, se croire assis sur les degrés d'un riche couvent d'Espagne ou d'Italie.
iNous quittâmes avec regret cette retraite hospitalière pour aller courir de nouveau les hasards du voyage. Nous descendîmes les versants du Carmel, qui nous conduisirent a une grande plaine peu cultivée. Elle est séparée de la mer par un petit coteau pareil a une digue. Nous le suivîmes pendant deux heures , jusqu'à ce qu'une route taillée dans le rocher nous amenât en face de Castel-Pellegrino.
Ce groupe de ruines jaunies par le soleil , surmonté d'une haute tour, présente un aspect imposant. Nul C'tre humain n'habite ce vieux château ; les vautours y ont établi leur demeure , et ils ne sont troublés dans leur solitude que par le passage de quelque tribu no-
inadc ou d'une caravane qui vient clieirher un abri a l'ombre de ces grandes murailles.
Quelques paysans répandus dans les cbamps moissonnaient leurs blés. Le pays était semé de rares oliviers, et coupé de temps en temps par un petit taillis de chênes nains, ou par quelques buissons de caroul)iers. \ous passâmes au bord d'un petit marais, peuplé de gibier, et nous arrivâmes bientôt a Tantourah. Ce village est composé de méchantes huttes de terre, a toit plat, qui n'ont d'autre ouverture que la porte pour laisser entrer l'air et le soleil.
Au milieu de ces affreuses masures s'élève une espèce de château en pierres qui est abandonné. H est précédé d'une cour entourée d'un grand mur. Les fenêtres, dépourvues de leurs fermetures, laissent passer le vent en toute liberté dans ses grandes chambres vides. Nous nous y installâmes pour passer la nuit.
Le soleil se couchait. Du haut de la terrasse où nous j)renions notre repas frugal , nous voyions revenir au village les chameaux chargés de javelles de blé , les paysans montés sur des ânes, les pâtres ramenant les troupeaux de chèvres aux longues oreilles. Des vieillards il jjarbe blanche, assis sur le seuil des portes, fumaient avec une gravité jiensive; des enfants nus, ou vOtus d'une