I. Voir Voyage de d'Entrecasteaux, par M. de Rossel
Le 28 à midi, étant par 20°25' de latitude sud et 1G1°22' de longitude est, les frégates eurent connaissance de l'extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie que continuait encore la longue chaîne des brisants. A la seule inspection de la carte, on jugera combien cette côte est périlleuse par les vents du sud-ouest. En vain l'amiral y chercha un abri ; il ne réussit à découvrir qu'une anse perfide où la mer déferlait avec fureur : elle fut nommée le Havre-trompeur. Les deux reconnaissances faites jusqu'à ce jour offraient un contraste saisissant. « La Nouvelle-Calédonie, située sous le tropique, dans le plus beau climat, ne présente qu'une côte hérissée de rochers et inabordable; la terre de Van Diemen, placée à une latitude australe élevée, renferme les plus magnifiques rades et les plus sûrs abris : ce sont pour ainsi dire, les deux extrêmes et en bien et en mal1... »
Consignons au passage cette appréciation émise par le chef de l'expédition sur M. Beautemps-Beaupré, aujourd'hui célèbre : « Je ne saurais donner trop d'éloges au zèle et à l'intelligence de M. Beautemps-Beaupré, ingénieur hydrographe ; la carte qu'il a faite dans la plus grande précision a été terminée en même temps que la reconnaissance delà Nouvelle-Calédonie; il a été secondé par tous les officiers et pilotes du bâtiment. La méthode peu usitée des relèvements astronomiques et des mesures de distances angulaires, prise avec les instrumens à réflexion, a été constamment employée : elle donne à ce travail une exactitude qu'on ne peut pas se flatter d'obtenir par les relèvemens à la boussole, qui, comparés aux relèvemens astronomiques, nous ont toujours offert de grandes différences-. » Cette marque de considération et d'estime donnée par d'Entrecasteaux à son précieux collaborateur se retrouve à maintes
J. Voir Voi/age de d'Entrecasleati.r, par M. «le RosseL t. Ibid.
Bulletin <Jc la Société de Géographie. 3c Trimestre I89i.
Beautemps-Beaupré (1808).
Reproduclion d'une miniature appartenant à M. Beautemps-Beaupré, conseiller honoraire
à lu Cour d'appel de Paris.
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reprises dans sa correspondance. Dans une lettre qu'il adresse d'Amboine au ministre, le 22 septembre 1792, il s'exprime ainsi au sujet de l'ingénieur hydrographe de la Recherche : « Je ne crains pas de vous présenter la carte de la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie comme un ouvrage achevé et qui doit faire le plus grand honneur à M. Beaupré. C'est avec empressement que je saisis cetle circonstance, et elle se représentera souvent, de dire que M. Beaupré est un sujet de la plus haute distinction, digne de toutes les récompenses du gouvernement *. »
En quittant les « récifs des Français » les frégates découvrirent les îles Huonf marchèrent au nord-ouest, détermi-
1. Beautemps-Beaupré (Charles-François). Né le 6 août 1766 à la Neuville-au-Pont, près de Sainte-Meneliould, débuta sous la direction de son parent Nicolas Buache, qui était géographe du roi et devint ingénieur hydrographe en chef du Dépôt de la marine. A l'âge de 19 ans, Beautemps-Bcaupré fut nommé ingénieur et chargé de dresser avec M. de Fleurieu les cartes du Neptune de la Baltique. En 1791, d'Entrecasteaux se l'attacha et ne tarda pas à apprécier ses mérites. C'est au cours du voyage à la recherche de Lapérouse, que le jeune ingénieur hydrographe substitua à l'usage de la boussole les relèvements astronomiques; il tira un merveilleux parti de la proposition connue sous le titre de Segment capable d'un angle donné., que tous les géomètres enseignaient, mais dont personne ne faisait usage.
Après la mort du chef et la ruine de l'expédition, Beautemps-Beaupré réussit à sauver la copie des plans qu'il avait dressés et qu'il fit parvenir au représentant de la France aux États-Unis. Du cap de Bonne-Espérance, où il fut retenu prisonnier quelque temps, il se rendit sur un navire suédois à Gothembourg, puis en Danemark et de là en France (31 août 1796).
Il continua avec Fleurieu le Neptune de la Baltique jusqu'à sa nomination de sous-conservateur du Dépôt de la marine. Quand l'amiral Bruix le chargea de dresser l'Atlas du voyage de d'Entrecasteaux rédigé par Rossel, il se contenta de lui écrire ces simples mots : « En vous confiant ce travail, j'en assure la perfection. » L'attente du ministre ne fut pas déçue; mais cette publication, décidée en 1798, ne parut qu'en 1807.
Dans l'intervalle, Napoléon, frappé du talent de Beautemps-Beaupré, résolut de le faire servir à l'accomplissement de ses vastes desseins. Tour à tour celui-ci exécute des reconnaissances hydrographiques entre Dunkerque et Anvers; dresse le plan de l'Escaut, vérifie le brassiage des côtes nord de la France en vue d'une descente de nos troupes en An-
nèrcnt dans l'archipel de Salomon l'emplacement exact du rocher Eddystone et côtoyèrent les îles de Bougainville, dont la partie occidentale n'était pas encore reconnue1. D'Entrecasteaux y constata plusieurs bancs qui rendent la navigation délicate ; mais en évoluant vers l'est il put se rapprocher de l'île Bouka appartenant à ce groupe (15 juillet). De cette côte se détachèrent des pirogues, parmi lesquelles une embarcation assez importante montée par quarante insulaires armés en guerre. Leurs gestes, que les matelots prenaient pour des menaces, n'avaient d'autre but que de proposer des échanges. Ils offraient leurs flèches
gleterre, opère des relèvements dans l'Adriatique, se rend en Zélandc, puis sur l'Elbe à Hambourg. En 1810, quand il se présente à l'Académie des sciences, l'empereur, qui désire son élection, communique à ce corps savant les travaux inédits exécutés par le candidat, et le rapporteur, Arago, émerveillé d'une telle moisson, s'écrie en abordant le futur académicien : g Mais; monsieur, vous avez donc cent ans ! »
Sous la Restauration, Beautemps-Beaupré, nommé ingénieur hydrographe en chef et conservateur du Dépôt des cartes et plans, reçoit la mission de diriger l'exploration hydrographique des côtes septentrionales et occidentales de la France. Il a cinquante ans à peine et plus de trente ans de service. Cet immense travail, qu'il intitula le Nouveau pilote français, va lui demander un labeur continu de vingt-deux années. 11 lui faut encore s'occuper de la publication de ce monument, qui vaut à son auteur le titre de Père de l'hydrographie décerné par les Anglais. En 1844, Beautemps-Beaupré présenta la sixième et dernière partie de cette œuvre au roi et à l'Institut. La nomination de directeur adjoint du Dépôt de la marine, et la croix de commandeur de la Légion d'honneur avaient, sous le gouvernement de Juillet, récompensé ses prodigieux efforts. Le deuxième Empire voulut honorer à son tour l'infatigable savant. Le 2 février 1853, le ministre de la marine, Ducos, inaugura le buste de Beautemps-Beaupré dans la grande galerie du Dépôt de la marine. L'illustre vieillard vécut encore deux années, pendant lesquelles il endura d'atroces souffrances; enfin, le 16 mars 1854, il mourut, à l'âge de 88 ans. Beautemps-Beaupré comptait soixante-trois années de service effectif, dont vingt et une années passées à la mer. Il était, grand officier de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Louis, membre de l'Institut, du Bureau des longitudes, de la commission des phares, etc.
1. Voir in fine la carte des voyages de d'Entrecasleaux et, pour plus «h' détails, consulter l'Atlas du Voyage de cTEnlrecasteaux à la recherche de Lapérouse, par Beautemps-Beaupré. Paris, 1807, Imprimerie impériale.
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contre des clous, des glaces et des étoiles. Le drap rouge .eur plut surtout; mais l'objet sur lequel se concentra leur attention fut le violon de M. de Saint-Aignan. Ils auraient donné leurs casse-têtes, tenus cachés jusque-là, si cet officier avait consenti à se défaire de son instrument. Tout ceci est joliment raconté par M. de Rossel, qui ajoute sur un ton sérieux : « L'air de Marlborough, qui avait fait une grande sensation chez d'autres peuples sauvages où avait abordé M. de Lapérouse, ne parut pas les affecter; les airs d'une mesure vive sont plus de leur goût que les autres. » Cette épreuve est, paraît-il, un véritable critérium de certitude. Voulez-vous vous rendre compte des instincts guerriers des naturels océaniens, saisissez un violon; entamez vigoureusement l'air de Marlborough, et si vos auditeurs ne prennent pas immédiatement la fuite, vous avez affaire, n'en doutez pas, à une race belliqueuse. Ce petit intermède ne devait pas être de longue durée. La nuit fut orageuse; on la passa à la cape. Le 16 juillet, le temps s'assombrit davantage et nos matelots ne revirent plus les terres de l'île Bouka, d'où les courants seuls avaient éloigné les frégates. D'Entrecasteaux mouilla pendant sept jours dans le havre Carteret; mais il y fut assailli par une pluie torrentielle qui ne permit pas à ses équipages de profiter de ce repos ni aux officiers d'opérer des observations astronomiques. On appareilla le 24, pour franchir le canal Saint-Georges, relever la côte méridionale de la Nouvelle- Irlande et de la Nouvelle-Hanovre et enfin atteindre les îles de l'Amirauté.
v( Je n'eus plus d'autre objet en vue, dit d'Entrecasteaux, que de lâcher de découvrir les traces de M. de Lapérousse, en faisant usage des renseignements contenus dans les dépositions qui m'avoient été envoyées au cap de Bonne- Espérance par M. de Saint-Félix; mais au milieu du grand nombre d'îles qui forment cet archipel, le hasard seul pouvoit me faire rencontrer celle dont il est fait mention dans
le récit des deux capitaines françois. Je me décidai à visiter les plus orientales, dont avoit eu connaissance le bâtiment hollandois qui transportoit le capitaine Hunter à Batavia, et à parcourir ensuite la partie septentrionale de cet archipel, qui étoit inconnue à l'époque du voyage de M. Lapérouse, et dont je présumais qu'il auroit dû entreprendre la reconnoissance, si toutefois il étoit venu dans ces parages. Je lis diriger la route sur l'île Jésus-Maria, et nous en eûmes connoissance le 28 juillet, dans l'après-midi... »
Ensuite les frégates visitèrent l'île de la Vendola : « On n'a rien remarqué qui fût conforme aux faits énoncés dans les récits de MM. Magon de l'Epinay et Préaudet. Cependant, comme tous les naturels de ces îles portent des ornements de coquilles blanches et des ceintures d'un rouge sombre, on peut conjecturer que des hommes préoccupés du passage de M. de Lapérouse dans cet archipel, qu'il n'avait cependant pas ordre de visiter, auront pu prendre ces ornemens pour des ceinturons, et confondre la couleur de la peau de ces insulaires avec celle des habits uniformes de la marine de France1... »
Après avoir passé la nuit du 29 au 30 à courir des bordées, l'amiral se dirigea sur l'île proprement dite de l'Amirauté ; mais ni les recherches ni les enquêtes auxquelles il se livra ne lui permirent de retrouver les traces de Lapérouse. D'ailleurs les naturels de ces îles n'étaient pas farouches et d'Entrecasteaux se contenta de leur reprocher une certaine inclination pour le vol. A la Vendola « les habitans nous appeloient à grands cris et nous faisoient toutes sortes de signes d'amitié, tels que d'élever et d'agiter des branches d'arbre, de montrer des cocos, etc. Nos canots approchèrent du rivage dans l'intention de débarquer; mais ils furent retenus au large par une chaîne de ressifs qui s'étend à une demi encablure de la côte. Les insulaires accoururent