Paris, 25 germinal an IV (14 avril
2. Dans les autographes de M. de Gourio de Refuge se trouve une Notice des collections d objets d'histoire naturelle qui ont été enlevées au citoyen Labillardière. Elle contient rénumération suivante : « 22 caisses à biscuit toutes remplies de plantes sèches avec des descriptions et des observations...; 8 boettes d'insectes toutes très remplies; G boettes de fer blanc ; elles sont très remplies d'oiseaux ; il y a aussi un petit kangourou de la Nouvelle-Hollande; 2 boccaux en verre blanc remplis de reptiles, de poissons et d'insectes ; 3 boccaux remplis de fleurs à analyser, renfermées dans des sachets de toile, et conservées dans l'esprit de vin affaibli; 1 boette en feuilles de Pandanus remplie de coquillages; beaucoup d'échantillons de bois; des morceaux intéressants de minéralogie pris dans tous les endroits où nous avons relâché, beaucoup d'objets à l'usage des habitants des mers du Sud; 11 arbres à pain pris à Tongatabou et autant de tronçons restés à Samarang dans l'île de Java; une grande caisse de plantes sèches et autres objets, remise à notre départ du cap de Honne-Kspérancc, au commencement de 17U2, à Guy père. cy-devant agent de la Nation française. » Paris, 13 germinal an IV.
3. Cette correspondance manuscrite est conservée aux archives «lu Dépôt des cartes et plans, vol. 1055.
nombre suffisant pour être multipliés et répandus en peu de temps dans toutes les habitations des deux colonies1. » Il rapporta lui-même en France ce qui lui restait de ses collections, le 21 messidor an V.
Par une sorte de fatalité, tous les membres de l'expédition de d'Entrecasteaux eurent leur odyssée après la mort de leur chef. Les uns succombèrent à la tâche ; d'autres, séduits par les offres alléchanles des Hollandais, prirent du service dans lesMoluques; mais leur défection ne leur porta pas bonheur : ils périrent misérablement. Plusieurs furent proscrits; enfin les plus heureux n'évitèrent les naufrages que pour tomber dans les mains des Anglais, ou bien, errant à l'aventure, ils passèrent par mille vicissitudes avant d'atteindre le pays natal.
L'acte de décès du chevalier Bruni d'Entrecasteaux, dressé par le lieutenant de vaisseau de Rossel, fut confirmé à Brest le 29 floréal an VI. Cet extrait mortuaire est ainsi conçu : « Le chef des bureaux civils de la marine certifie que le citoyen Dentrecasteaux, contre-amiral, embarqué sur la frégate de la République française la Recherche, commandée par lui-même, est mortàbord,àla mer, le vingt juillet mil sept cent quatre-vingt-treize {vieux style)2. »
D'après cette pièce, dont la forme seule diffère de la rédaction adoptée par de Rossel, le navigateur mourut contreamiral. Il n'est donc pas surprenant que le chevalier de Fréminville, Jurien de la Gravière et, à leur suite, tous ceux qui ont décrit le voyage à la recherche de Lapérouse aient pris acte de cette déclaration sans pousser plus loin leurs investigations.
1. Lettre de Lahaye au citoyen Fleurieu, 9 germinal an V (ibid.). S. Archives delà Marine; d'Entrecasteaux, dossier personnel.
Une lettre datée du 9 brumaire an XIII et conservée aux archives du ministère de la Marine éveilla notre curiosité. Son auteur, M. Colavier d'Albizzy, sollicitait du gouvernement la restitution d'une somme de trente-cinq mille livres, provenant d'appointements dus au vice-amiral d'Entrecasteaux *.
Vérification faite, cette qualification de vice-amiral était parfaitement justifiée.
On se souvient que la loi du 15 mai 1791 « abolissait l'ancien corps de la marine, pour le recréer aussitôt sur de nouvelles bases2. » Six places de contre-amiraux furent accordées à des capitaines de vaisseaux, parmi lesquels se trouvait le commandant de la Recherche. D'autre part, un article spécial stipulait qu'un tiers des places resterait vacant, et cette disposition s'appliqua à tous les grades. Or, le 1er juillet 1792, Louis XVI, s'appuyant sur cette disposition législative, arrêta une liste de vice-;imiraux où figura le nom de d'Entrecasteaux. Pour s'en convaincre, il suffit de se rapporter à la Liste générale des officiers de la marine, 1791-1795; t. Ier, année 1792.
Ni le chef de l'expédition ni les officiers placés sous ses ordres n'eurent connaissance de cette nomination. D'Entrecasteaux mourut avant que la nouvelle pût lui être transmise ; en conséquence, son acte de décès ne mentionne pas le grade auquel il venait d'être élevé. La triste fin de l'expédition et la gravité des événements qui surgirent en France après la chute de la monarchie suffisent à expliquer comment cette promotion fut oubliée par les uns et ignorée des autres. Lors de la capture de la flotte hollandaise par l'Angleterre, l'acte rédigé à bord de la Recherche fut communiqué à Brest et transcrit servilement, dans ses parties essentielles, par le chef des bureaux civils de la marine. Il
1. Voir archives delà Marine; d'Entrecasteaux; dossier personnel. w2. Voir ci-dessus, p. Ùti.
fut classé tel quel dans les cartons du ministère, et personne ne songea à mettre en doute l'exactitude d'un document authenlique dont la valeur paraissait incontestable *.
En accordant, pour ainsi dire coup sur coup, le grade de contre-amiral et celui de vice-amiral au chevalier Bruni d'Entrecasteaux, Louis XVI a répondu au vœu du pays et rendu justice aux mérites d'un des navigateurs qui honorent le plus la marine française.
Parmi les hommes dont notre histoire a le droit de s'enorgueillir, les uns se sont illustrés par des actions d'éclat, les autres se sont distingués par l'importance et la multiplicité des services rendus. Ceux-là nous ont donné la gloire, ceuxci la puissance. Les uns et les autres ont fait la patrie grande. Cependant la postérité, qui exalte ajuste titre les hauts faits, oublie trop facilement les bienfaits. Si d'Entrecasteaux avait remporté une grande victoire, personne en France n'ignorerait son nom; mais il n'eut pas cette fortune, et la renommée le délaissa.
Le hasard, qui servit tant de généraux et de navigateurs, semble prendre à partie ce personnage, dont la valeur défie les caprices du sort.
Pendant sa jeunesse, il combat vaillamment ; ses chefs sont unanimes à reconnaître son courage et son savoir, mais il cherche en vain l'occasion de s'illustrer par un fait d'armes.
Plus tard, sa clairvoyance, son discernement, sa droiture le désignent à l'attention du ministre de la Marine pour
1. Nos recherches sur ce point ont été facilitées par MM. les archivistes delà Marine et nous adressons tout particulièrement nos remerciements
M. Durassier, qui, sur la demande de la Société de Géographie, a mis à notre disposition tous les documents qui pouvaient avancer et compléter notre travail.
prendre la d ireclion des ports et arsenaux sous les ordres de M. de Fleurieu... Malheureusement, des circonstances impérieuses et étrangères à sa carrière, le déterminent à renoncer à une position qui l'eût porté aux plus hautes fonctions.
Sur sa demande, il part au loin. Dans son commandement de la station navale de l'Inde, puis à Canton, enfin dans son gouvernement des Mascareignes, il met en œuvre toutes les ressources d'une intelligence féconde et d'une âme bien trempée. Il se révèle navigateur hors ligne, négociateur perspicace, administrateur prévoyant. Partout où on l'emploie, il s'acquitte supérieurement de sa tâche. Là il signale des courants inconnus où tout autre que lui aurait perdu son navire ; ici, il fraye à contre-mousson une route nouvelle. Grâce à lui, la navigation de l'océan Indien et des mers de Chine est facilitée. En même temps, il réorganise l'administration des îles de France et Bourbon et signale les nécessités de notre politique extérieure... Pourtant, des dénonciations calomnieuses le visent sans l'atteindre ; il revient en France et n'obtient pas au retour la situation d'officier général à laquelle tant de services lui donnent un droit indiscutable.
A Brest, où il commande le Patriote, des troubles surgissent, et des hommes que les dissentiments politiques aveuglent mettent en question le courage de ce héros qui risqua cent fois sa vie et dont le seul tort est de se dire tout simplement Français, alors qu'à droite comme à gauche chacun s'abandonne déjà à la rancune ou à la haine.
Mais voilà qu'une expédition s'organise pour voler au secours de Lapérouse ; elle sera utile à la civilisation, à la science et à la patrie. Il faut pour la diriger un homme qui soit à la fois chef respecté, marin intrépide, navigateur consommé, savant distingué. D'Entrecasteaux, sur lequel tous les regards convergent, possède cet ensemble rare. Une fois encore il se dévoue. Louis XVI lui remet son
brevet de conire-amiral. Pendant deux années il sillonne les mers et fouille l'Océanie. 11 fixe la position de Vanikoro, sans pouvoir trouver le lieu où sombrèrent la Boussole et Y Astrolabe. Ainsi le but principal de son voyage, que seul le hasard eût pu lui faire découvrir, n'est pas atteint.
En revanche, ce qui dépend du commandement réussit au delà de toute espérance. Avant les explorateurs français, Gook visita l'Océanie, sorte de continent austral que je ne sais quelle perturbation du globe paraît avoir jadis rompu, morcelé et sur certains points pulvérisé. 11 fut le moissonneur; après lui, force fut de glaner. Néanmoins d'Entrecasteaux fait encore des découvertes et complète les magnifiques travaux du capitaine anglais. Mais la mort le surprend au moment où il compte rapporter en France les précieux résultats de sa campagne.
Sans cette perte irréparable, nous aurions pu affirmer nos droits sur le sud de la terre de Van Diémen; Bass et Flinders n'auraient pas connu les raisons sur lesquelles s'appuyait notre marin pour établir que cette terre était une île et non une partie intégrante de la Nouvelle-Hollande; le gouverneur des Nouvelles-Galles du Sud n'aurait pas promené le pavillon britannique a l'embouchure de la Derwent.
Voilà ce qui aurait dû être; on sait ce qui fut. L'expédition se désagrégea ;nos navires servirent de rançon à la Hollande, les papiers, documents et collections devinrent la proie de l'Angleterre, et non loin de l'île Bruni, presque à l'entrée du canal d'Entrecasteaux, Hobart-Town s'édifia.
De ce que la France ne fut pas en mesure de profiter des résultats du voyage, il n'en demeure pas moins que ces résultats ont été obtenus par notre navigateur au prix de sa vie. D'Entrecasteaux a tout fait pour augmenter le patrimoine de son pays. Sa tâche, il Ta accomplie vaillamment jusqu'au bout. Que peut-on lui demander de plus? Est-ce lui qui alluma le feu de la discorde dans les états-majors et les
équipages? Jl l'ut, au contraire, le chef le plus conciliant comme le plus respecté. Et d'ailleurs, la métropole, si grande dans sa lutte contre l'étranger, n'était-elle pas, en 1793, le théâtre de la plus lamentable des guerres civiles? Quel homme alors eût été capable de remonter le courant qui entraînait la France dans le tourbillon révolutionnaire ? 11 s'agissait bien de l'Océanie !
Pendant la Terreur, sous le Directoire, après Thermidor et Brumaire, pendant l'Empire enfin, la vie politique se concentra en Europe, sur nos frontières, à Paris. Plus n'était question d'étendre nos conquêtes pacifiques aux antipodes. Nous défendions nos foyers et, la rage au cœur, nous poursuivions jusque dans leurs derniers retranchements nos ennemis coalisés.
Dans de telles conditions, l'œuvre de l'expédition à la recherche de Lapérouse devait fatalement péricliter. Mais encore une fois, cette œuvre honore l'homme qui a su l'accomplir, et nous sommes tenus de la considérer avec reconnaissance et respect.
Au surplus, si les services que l'amiral rendit dans son dernier voyage n'ont pas été utilisés par le pays, ils profitèrent grandement à la science et à la navigation.
Sous la conduite de ce Mentor, des savants pénétrèrent dans les contrées inexplorées ; là, ils recueillirent sur les hommes et sur les choses, sur les races et sur le sol mille indications précieuses qui ont élargi le domaine de nos connaissances.
En rectifiant les itinéraires de ses devanciers, en ouvrant des routes nouvelles, en fixant la position d'une infinité de récifs, le marin assura la sécurité de la navigation. Par ses reconnaissances innombrables, par des relèvements précis, il fut l'un des principaux auteurs de la carte de l'Océanie. A ce point de vue, les travaux qu'il exécuta au sud de la Tasmanie, en Nouvelle-Calédonie et sur la côte nord de la Nouvelle-Guinée sont et resleront des modèles.
d'Entrecasteaux. I il
Oublié, ou peu s'en faut, par ses contemporains, d'Entrecasteaux recouvrera-t-il, un siècle après sa mort, la place qui lui revient parmi les célébrités françaises? La décision qu'a prise dernièrement le ministre de la Marine de faire baptiser un croiseur en construction du nom de d'Entrecasteaux ' nous permet d'espérer que cet acte de justice est sur le point d'être accompli. De son côté, la Société de Géographie vient de célébrer en séance solennelle le centenaire de l'illustre navigateur. Avec son président2, nous applaudirions à toute initiative qui aurait pour but d'élever un monument à la mémoire de d'Entrecasteaux.
1. Le nom de d'Entrecasteaux avait été donné déjà à un navire de seconde classe de la marine impériale. Le grand croiseur, auquel il est aujourd'hui destiné, sera le digne rival du New-York, du Rurik et du niahe, qui appartiennent, le premier aux États-Unis, le second à la Russie, le troisième à l'Angleterre. C'est à la Société des forges et chantiers qu'est confiée la construction.
v2. Voir Comptes rendus des séances de la Société de Céographic,n°lG 17 novembre 1893, présidence de M. Cheysson, vice-président de la Société.
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