‹ D.-G. Rossetti et les Préraphaélites anglaisChapitre 2 sur 8 · HENRI LAURENS, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

HENRI LAURENS, ÉDITEUR

6, RUE DE TOURNON (VI®) Tous droits de traduction et de reproductioo réservés pour tous pa;a.

ET

I. — Les origines, les doctrines de la Confrérie préraphaélite.

L'Ecole prémpliaélite ano^laise, malgré les elforls lenlés par quelques e'crivains d'arl parmi lesquels je m'honore de ne pas avoir été un des derniers venus, est peu appréciée en France. Les amateurs la dédaignent et les artistes la mt'pi'isent, sans connaître, d'ailleurs, les oeuvres qu'elle a produites. Des critiques d'extrême gauche, aussi ignorants que sectaires, et qui, selon l'exemple des professionnels, font mine de n'attacher d'importance qu'aux seules questions de technique, incapahles qu'ils sont de pénétrer les raisons d'être, les dessous de toute œuvre d'art qui vise à rxprimer un peu plus que l'aspect extérieur des choses, ont répandu que la peinture j)réraphaélile est simplement delà peinture « littéraire », donc de la mauvaise peinture, et que les peintres préraphaélites ne sont pas des « peintres ». Sans s'attarder à discuter sur le sens qu'il convient de donner à ce mol de « peintres », ou s'il est seulement

6 LES PHÉRAPHAÉLn KS ANGLAIS.

possible (le lui rii fixer iiii. si |in'(is. si clair, si concrrl qu'il lU". puisse plus cxislci- (le <l(»tit<' à lé^acd de ceux à (|iii il iiK'rilo ou non d'ôlro allril)ii(', on se pci-nicllra, au drliiil d'une t'Iude sur l»'s Préiaplia»-litcs anj;lais, de inelli-e eu Juniière. iiliii (I'i'n ilei- hnil malentendu, les premiers piincipes de l'eslliélique (jui lui celle de ces «artistes », sinon de ces « peitiires », puis(|udn s'ohstine à leur reluseï- ce titre. C est là le seul moyen, aux veux des <'s[)rils lovanx el depouilh's de jiarli pris, de les jusiitier de l'indiUV-rence où ils s(uil tenus chez nous : sachant ce (juils ont voulu faire, ce qu'ils ontlenh-. (|uel lui leur idt'-al — (jui donc oseiail les hlànier d'avoir si liaiil place le leur! — on poui'ra ainsi ju|L;<'rde la lacon doni ils ont essavi' de s'en a[)p['ocher el coinnienl ils on! r(''ussi ([uelquel'ois, souvent, très souvenl nièiiie, à ralleindre.

11 faut, d'ahord. pour ne pas sournc des amhitions dont (•laienl animés les (juaire jeunes ei'us — Ir'ois peinhes, William llolman lliinl. .hdm-Kverelf Millais. Danle-Gahriid Rosselli. cl un sculpleur. Thomas Woolnei", — aux(ju(ds se joigiiireiil hienh'tl \\ illiam-Michai-l Kossetti. frère de Danle-Gahriel, el l'.-(i. Slej)hens. crili(|ues d'art, el James Collinson — (|ui. en \H\H. fondèi'enl la o ('onl'rérie Préraphaclile )». il f;iul se l'appeler à (|uel dci^rt' d inIV'iiorile «'•tait descendue al<n"s la peinture ant^laise. L'anecdote liislorique ou sentimentale. !» s scènes de nueuivs plaisantes ou frai:i(|ues emporlent seules les sutfi-ag-es du public. {'.. \{. Leslie. William Alulready. Sir l)a\id Wilkie ne sont que des illiisl râleurs hahiles, des conleuis d'Iiisloii'cs par-

LES PRERAPHAELITES ANGLAIS. 7

fois amusantes, el l'on comprend le cri d'alarme que poussait Constable en 1821 : « Dans trente ans l'art anglais aura cessé d'exister. » Sans les Préraphaélites, dont il est, d'ailleurs, à peu près certain que le maître de la Cathédrale de Salisbury aurait réprouvé les tendances, sa prophétie se serait réalisée.

En effet, « il y avait alors, écrit quarante ans plus lard W. Holman Hunt évoquant l'époque de ses débuts, peu de chances d'obtenir une réelle et profitable instruction pour un aspirant à l'art le plus élevé. On ne pouvait attendre d'éducation systématique des peintres à la mode, et dont les principaux avaient un assez rude combat à livrer pour tenir en vie leur art même, pendantles jours de misère qui suivirent les guerres napoléoniennes. » Auprès de quel maître se réfugier, à qui demander des leçons et des conseils ? « Landseer avait produit des œuvres réellement raffinées et poétiques, mais la pommadeuse texture de sa peinture, l'absence d'os solides au-dessous de ses chairs, et l'évanouissement de toute forme dans un vague nuage, le rendaient sans intérêt pour moi. Etty peignait des sujets classiques avec le goût d'un tapissier parisien ; Mulready n'avait qu'un dessin sans fermeté et était gâté par son faible pour le joli ; Maclise, par contre, excellent dessinateur, était trop souvent mélodramatique ; Leslie, au premier rang des peintres de figures, était pour moi le mieux inspiré... mais c'était essentiellement un miniaturiste; William Collins avait peint quelques figures admirables, mais ne pouvait être pris comme maître par un artiste épris

d'itléal ; Dyce enlin, le plus instruit, le plus cultivé de tous \vs peintres, avait eu comme récompense d'être arraché pour plusieurs années à sa profession et de n'être enfin découverJ (ju<; sur l'avis du peintre allemand Cornélius, qui dé'clinait en sa faveur l'honorable proposition qui lui avait élé faite — avec un préjugé bien anglais — de peindre le palais du Parlement. Dyce avait alors recommencé sa carrière, mais trop tard pour pouvoir exercer une salutaire influence sur l'école anglaise. »

Quoi d'étonnant que ces jeunes artistes aient cherché hors de Iciii' |)ays, hors de leur temps, un enseignemeiil qu'il leur était impossible de rencontrer autour d'eux, dans leur jnilieu naturel? Est-il rien de plus louchant et (|ui cormnande davantage le respect que ces indécisions, ces inquiétudes, ces tourments, ces élans vers l'idéal chez des hommes qui assument, en en sentant loul»; la grandeur, la tâche d'être des missionnaires de la Beauté? Je les vois, un soir, chez Millais, penchés sur un recueil de gravures représentant les fresques du (iampo Sanlo de Pise. Millais a dix-huit ans, Uossetti dix neuf, llunt quinze jours de plus (jue Rossetti. Rossetti a quitté depuis <|uatre iins le King's Colleg»' pour l'Académie dr M. ('-ary, puis pour la classe d'Antique de la Royal Acadeniy. Chez M. ('ais. il se faisait remanjuer surtout par sa boim(! humeur el s<»n esprit indiscipliné, et M. Redgrave, R. A. qui cluKjue samedi visitait l'école, ne pouvait retenir un geste d'indignation devant les caricatures d'après l'antique dont Rossetti surchargeait ses é'tudes, « libertés parlai-

D.-(;. UOSSKITI. — « KCI E ANC. 11,1. A DOMIM (1850)

(G>!crij n.ilioiiiiL; d'Art Brildiini(iue. à Londres.)

leriicnt incompatibles avec la dignité de l'art classique ».

Pour Millais, il avait été admis dès onze ans, c'est-à-dire dès 1840, après un séjour de vingt-quatre mois ciiezlemême Cary, à suivre les cours de l'Académie Royale. Jamais plus jeune élève n'avait franchi le seuil de la vieille maison, dont il devait devenir président, quarante-huit ans plus tard.

Quant à HolmanHunt, ce n'est qu'en 1846, soit un an après Rossetti, qu'il y pénétra. On ne tardait pas, à cause do ses propos révolutionnaires, à le traiter de « plat blas" phémateur ». N'est-il pas naturel que ces trois jeunes gens, bientôt écœurés des vulgarités et des conventions de l'enseignement officiel, se soient unis pour s'en détacher et tenter de se créer un idéal correspondant à leurs ambitions et à leurs rêves ? « Ce fut probablement, dit Holman Hunt évoquant les impressions qu'ils ressentirent à la révélation de l'art du quattrocento, ce fut probablement la rencontre de ce livre à ce moment qui détermina la fondation de la Confrérie Préraphaélite. Nous crûmes trouver dans ces fresques cette absence de corruption, de vanité et de maladie que nous désirions. 11 n'y avait là tout au moins nulle trace de décadence, de convention ou d'arrogance, et l'esprit tout entier de cet art était, comme le dit plus tard Ruskin, éternellement et inaltérablement vrai. Ni alors ni plus tard nous n'affirmâmes toutefois qu'il n'y ait pas eu d'art bon et bien portant après Raphaël, mais il nous parut que l'art avait été dans la suite si souvent corrompu, que c'était seulement dans les œuvres primitives que nous pou-

12 LES PRÈUAPHAÉLITKS ANGLAIS.

viens Irouvcr en toulr assuranc»' une. saiih'- parfaite. » Ce n'était point, cependant, le secret d'autres formulas queRossetli.Millaisel Ilolnian Iluntvonaient demander aux maîtres délicieusement ingénus et subtils des xiv*' et xv« siècles italiens; un seul désir les possédait : se refaire des yeux clairs et naïfs pour regarder la nature et la vie, se refaire des sens, une âme et un esprit purs, une imaginalion vierge pour ressentir, rerèver, revivre les héroïsmos, les grâces, la sainteté des légendes, de l'histoire, des Evangiles. L'étude et l'amour de îa nature pouvaient seuls les préparer à racconiiilisscincnl de l'œuvre doni ils sciilaieiil en eux les germes travailler. Mais leurs idées manquaient encore de cohésion; ils se sentaient indécis et in(juiels. Quand le hasard lit tomber entre les mains d'Holman llunt les Peintres modernes de Kuskin, dont le premier volume avait paru en 1843etle second en IHKi. « Qu'ils aillent à la nature dans une entière simplicité de cœur, qu'ils s'unissent à elle laborieusement et avec confiance, n'ayant d'autre penséiî que de pénétrer le plus intimement possible sa signification profonde, nerejelant rien, ne choisissant rien, ne dédaignant rien. » Ces principes d'art, les fondateur s de la Confrérie Préraphaélite n'avaient pas attendu que Ruskin les fornmlàt : ils s'v élaieiil comnK; instinctivement attachés dès leurs débuts, et, Millais excepté, ils y demeurèrent fidèles jus(ju'à leur dernier jour. D'une part, donc, le mouvement préraphaélite se manifeste nettement naturaliste. Non pas, cependant, dans le sens qu'ont donné à ce mot les peintres et les écrivains fran(;ais.

«Le Prérapliaélitismo, affirmait Ruskin, n'a qu'un prin-

ci})*': la vérité la plus absolue, la plus intransigeante dans

loutes ses œuvres. El il l'obtient en travaillant, jusqu'au

:iioindre détail, d'après nature, et seulement d'après nature.

« Tout fond de paysage préraphaélite est peint en plein

!iir jusqu'à la dernière touche, d'après un paysage réel.

Toute ligure préraphaélite, quelque étudiée qu'en soit

r<'.\pression, est le portrait fidèle d'une personne vivante.

CJiaque accessoire, si infime qu'il soit, est peint de la

même manière. Et Tune des raisons principales pour

laquelle l'école a été attaquée si violemment par certains

ai'listes est le gi-and soin et l'énorme travail qu'une telle

méthode réclame de ceux qui l'adoptent, en comparaison

du style lâché et imparfait admis actuellement. »

Quoi qu'il en soit, le naturalisme des Préraphaélites ne porte que sur les moyens d'exécution ; leur inspiration demeure idéaliste : le naturalisme de George Eliot en donne, littérairement, une idée assez exacte.

D'autre part, la réforme que rêvaient d'accomplir ces croisés de l'Art n(! se bornait pas à l'art seul : elle visait également la littérature, surtout la poésie, elle tendait aussi à un renouvellement d'idées morales. 11 faut constater, en effet, avec M. Edouard Rod, que « le mouvement préraphaélite n'est point un fait isoh' : né après la période de transition (|ui a suivi la mort de Slielley, de Byron, de Keats et de Coleridge, il a des racines dans les préoccupations les pkis générales de l'Angleterre de celle époque, il se trouve en connexion étroite avec le réveil religieux d'Oxford et

i« i.i:s PiU':i{APHAKiJii:s aiN(jlais.

la renaissance golhiqne. » Aussi le pagunisinc inysli(|ii<' (le Keats. le symbolisme pittoresque de Tennyson. le lyrisme psychologique de Browning ne les exaltaient piis moins que la lumineuse et tendre poésie des Evangiles, (juo les infernales et paradisiaques visions delà Divine Comrdic Ce qu'ils sont avides de figurer par le dessin et la couleur autant que par la parole écrite, ce ne sont pas seulement les aspects véridiques du monde extérieur, de la nature et de la vie, ce sont, dit Taine, « les impressions de la personne morale, le dialogue silencieux de l'àmt; et de la nature, le retentissement sourd d'un ?noi profond plein de cordes vibrantes, d'une grande harpe intime qui répond par des sonorités imprévues à tous les chocs du dehors. Pour- eux, ce moi puissant est le principal personnage du monde. Invisible, il se subordonne et il rallie toutes choses visibirs. Lêtre spirituel est le centre auquel le reste aboutit. »

Pour les Préraphaélites enfin, selon l'excellente formule de M. André Chevrillon dans son admirable étude de la Pensée de Rushin, « c'est le halo de rêve, de sentiment, d'idées, d'imagination, le mystérieux cortège spirituel autour du fait de conscience primitif qui est l'essentiel, car, essentiellement, indépendamment de l'homme qui contemple, il correspond à l'objet; il est vraiment lié à son apparence comme le sens d'un mot à la forme des lettres qui le composent. Ce sens et non celle forme, voilà l'être, la réalité et ce que Ruskin appelle la « vérité » de ce mot, et, de même, l'être, la réalité, la vérité profonde des moyens de la nature est dans leurs significations nmrales. »

Clu-lie Hollyor-

l>.-G. UOSSETTI. — BEATA BEATRIX (1863).

(Galerie nationale d'Art Brilanni(|ue, h. Londros.)

Pour répandre ces idées, les Frères Préraphaélites fondèrent une revue : Le Germe, qui n'eut que quatre numéros (le premier parut en avril 1850) et fut suivi par YOxford and Cambridge Magasine. Au groupe initial s'étaient joints William Morris et Burne-Jones qui devaient exercer, l'un et l'autre, une action si décisive, auprès du grand public, sur les destinées du Préraphaélitisme. Ils étaient de quelques années plus jeunes que le plus jeune de leurs amis.

Je n'insisterai davantage ni sur les théories, ni sur l'histoire de la Confrérie Préraphaélite envisagée comme collectivité; en étudiant chacune des personnalités qui en ont été et qui en demeurent la gloire, en essayant de dégager des œuvres de chacun de ces vraiment grands artistes ce qui en constitue l'originalité, l'occasion ne me manquera pas d'appuyer sur tel ou tel point essentiel, afin de donner un peu plus de relief à certaines doctrines sans la compréhension, sinon l'acceptation desquelles il me semble impossible de pouvoir porter un jugement impartial sur un mouvement artistique qui a joué un rôle si important dans la vie sociale de rAnglelorre durant la deuxième moitié du XIX'' siècle, et dont l'inlluence se fait encore sentir si active dans l'art anglais.

Le lecteur voudra bien, cependant, me pardonner de ne lui apporter à propos de ces honmies et de ces artistes, que les faits matériels nécessaires à expliquer leur art : j'aurais eu plaisir à rappeler ici mille anecdotes de la vie publique et privée des maîtres de l'École Préraphaélite

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qui éclairent d'un jour iMij)i('vu leurs personnes, leurs œuvres et les milieux on ils vécurent. J'cii dn néglig^er aussi de décrire les luttes, véritablement héroïques, qu'ils. eurent à soutenir durant de très longues années contre l'incompréhension delà critique et le philistinisme du public, du moins doué, il faut bien le dire, du moins préparé, du moins sensible au.\ choses de l'art, des publics européens d'alors. Aurai-je cependant réussi, dans ces brèves notices consacrées à des artistes dont la vie et l'œuvre ont donné naissance à de nombreux <•! copieux travaux, à dire ce qu'il fallait dire pour apprendre à les aimer? c'est mon vœu le plus cher.

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