‹ D.-G. Rossetti et les Préraphaélites anglaisChapitre 3 sur 8 · II. — Dantk-Ctabiukl Rossktti · texte numérisé non relu

II. — Dantk-Ctabiukl Rossktti

Dante-Gabriel Rossetti, peintre et poète, le plus grand poète et, à certains égards, le plus grand peintre préraphaélite, naquit à Londres le 12 mai 1828.

Il était le fils d'un réfugié napolitain, (iabriele Rosselli; sa mère appartenait à une famille mi-anglaise, mi-toscane. Son oncle maternel, John William Polidori, avait étudié la médecine à Edimbourg ; il fut l'ami et le compagnon do voyage de lord Byron. Son grand-père paternel était forgeron ; son grand-père maternel, littérateur, de distinction, paraît-il ; il avait traduit en italien le Paradis perdu.

La physionomie du père de Dante-Gabriel mérite dctre fixée ici, ne serait-ce qu'en quelques traits. C'était

Cliclie H0II.V.T

D.-f.. RossETTi. — PAOï.o ET KRANCESCA (Aquarelle, 1862). (Colîeclion (le M. Moss, à Liverponl.)

un homme d'une haute culture, un poète original, un érudit remarquable, un patriote ardent, un vrai caractère. 11 avait été l'un des fomentateurs les plus passionnés de l'insurrection de 1820 contre Ferdinand 1" de Naples. Menacé dans sa vie môme, il dut se réfugier à bord d'un navire de guerre anglais qui rejoignait Malte, d'oiî il gagna l'Angleterre. En 1826, il s'y maria et fut nommé, bieniôt après, professeur d'italien au King's Collège de Londres.

Les mélancolies de l'exil n'avaient fait qu'échauffer le patriotisme farouche de l'ancien conspirateur. Sa maison devint un refuge, non seulement pour ses compatriotes d'infortune, mais pour quiconque professait le culte de la liberté. Mazzini lui-même vint se reposer à son foyer.

Travailleur infatigable, admirablement secondé par une compagne vaillante, Gabriele Rossetti conserva toujours aux siens, malgré la faiblesse de ses ressources, une honnête dignité : un de ses amis ne se rappelle pas qu'il ait jamais^ dû un sou à personne. Ses charges n'étaient point légères, cependant : quatre enfants leur étaient nés : Dante-Gabriel, William-Michaël qui vit encore, poète et critique d'art, et deux fdles dont la plus jeune, Christina, morte en 1891, a laissé des poèmes empreints de l'inspiration la plus délicate.

La philosophie de Gabriele Rossetti offrait un curieux mélange de rationalisme et de religiosité ; ce libre-penseur était une espèce de mystique que séduisaient également les enchantements spirituels de la foi catholique et la force sereine de la vérité scientifique. Ajoutez-y la perpétuelle exaltation où le plongeaient ses travaux et ses études, une

2i LES FKHIlAniAKI.ITKS ANGLAIS.

coiiiimiiiioii «'Imilr cl coiislaiitr iivec le siirliuiiiaiii gt'-iiic do Daiilo. (loiil il icslc un «les commentateurs les plus saxauls et les plus ju-oIoikIs. cl vous aurez une idée du milieu intcllcclucl cl uioial où iiraudit, le futur poctc de la Maison de Vie.

On y vivait dans l'Italie lH''i()ï(|ue et mystique du nioven âge, dans Tltalie deGiotto, de liiunclto Latini, dePéti iii(|uc, de Frédéric Il,deGuidoCavalcanti etdesw Fidèles d'amour)), et l'âme du clianire divin de Héalricc y rayonnait sans cesse. N'est-ce pas en hommag^e à la gloire de « l'altissimo poeta » que (labriele Rosselti donnait à son lils aîné pour prénom le non» même de l'immortel Florentin, « baptême, a-t-on écrit, étrangement prophétique de sa destinée ».

Ainsi — italien par son père, à demi anglais seulement par sa mère, ayant fait son éducation et vivant en Angleterre, — s'expliquent les élrangetés et les complexités du caractère et du génie — il n'y a pas d'autre mot, car ce dont il manqua le plus, c'est de talent — de Dante- Gabriel Rossetti. « Rossetti, dit Ruskin, n'était réellement pas un Anglais, mais un grand Italien tourmenté dans l'enfer de Londies. »

Mais « l'influence de l'hérédité a primé, chez lui, dit fort justement M. Teodoi- de Wv/.cwa, celle (lu milieu et de l'éducation. Ainsi s'e\pli([ue qu'il ait pu être à la fois athée et superstitieux, inté-ressé' et prodigue, compliqué et naïf, incapable tUt rt'llexion et jiassionnénu'iit épris de beauté. »

« l\ estimait, selon lloliuan Hunt. que le peuple n'avait pas le droit d'ét te dillerent de ce qu'était le peuple à

C'iohé Hollyor-

D.-G. IlOSSLl.l. LADY LII.lTIl (1864-1868)

(Collection de M. Moss, à Liverpool.)

l'époque de Dante », et quant aux découvertes de la science, il n'avait pour elles que du mépris : « Qu'importe, s'écriailil,quelii terre tourne autour du soleil, ou que le soleil tourne autour de la terre ! » L'art et la poésie le passionnaient seuls : il mettait à les aimer toutes les forces de son être. Il voulait vivre une vie exceptionnelle, magnifique et intense ; il était ambitieux et autoritaire, généreux et intéressé, avide de rehausser de beauté les médiocrités de l'existence.

« Impétueux et véhément, dit son frère William-Michaël, vite courroucé, vite apaisé, lidèle et secourable, franc et prodigue ; avec une certaine brusquerie britannique mélangée de souplesse et de facilité italiennes. » Très capricieux aussi, ne cédant jamais qu'à des impulsions. « Vous et votre amie (Miss Siddal), écrivait un jour Ruskinà Rossetti, vous êtes de si absurdes créatures f Je ne dis pas que vous fassiez le mal, car vous ne paraissez pas savoir ce qui est mal ; non, vous vous contentez de faire, autant que possible, ce qui vous plaît à faire, comme des petits chiens ou des singes domestiques. » Et Ruskin, cependant, le considérait comme « le plus grand génie entre tous les peintres qu'il connaissait », ce qui ne l'empêchait pas de lui écrire à propos d'un de ses tableaux : « Vous êtes un singe plein de vanité, et c'est honteux à vous de croire que vos peintures sont bonnes, alors que je vous dis positivement qu'elles sont mauvaises. »

Rossetti, d'autre part, était la séduction même. « Sa voix avait un grand charme, dit son ami Dixon, et par

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le timbre et par des cadences particulières. Sa coiivrrsation était prodigieuse de facilite, de précision, et de bonheur d'expression. Son finivre est grande : l'homme était plus grand encore. » — « Ce n'était pas son pi<)[)rc visage que je croyais voir s'animer, mais le visage de Michel-Ange ; ce n'était pas sa propre voix, mais la voix de Dante que je croyais entendre dans l'ombre de l'atelier. Et la vie qu'il menait était, en effet, bien plus la vie florentine du xvi' siècle que la vie londonienne du xix". Je ne sais qui pourrait exprimer avec des mois un caractère aussi fascinateur, aussi original, et cep<;ndant aussi plein de contradictions; tantôt, selon qu'il le voulait, montrant la sagacité de l'homme d'alFaiies le plus habile, tantôt l'humeur méchante, les boutades fantasques d'un écolier ; tantôt nous effrayant par l'éclat du savoir le plus parfait, tantôt nous inquiétant par une tendresse toute spontanée de femme ou par quelque trait d'une simplicité et d'une candeur tout enfantines. »

Ces impressions du poète Théodore Watts, cent récits les confirment : Rossetti était le plus irrésistible des hommes*

Il faut qu'il en ait été ainsi : sans lui la Confrérie Préraphaélite n'aurait peut-être pas existé. « Il avait l'allure aisée, dit encore son frère, de quelqu'un né pour dominer et qui sait se mettre à sa place et mettre les autres à la leur... C'était un génial despote, mais du caractère le plus cordial et dénué, dans ses manières, de toute prétention; et «l'une ténacité extraordinaire... »

Au physique, le Riensi d'Holman Hunt, pour lequel il

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posa, est le meilleur portrait de lui datant de cette époque : il venait d'avoir vingt ans.

Un an après, au printemps de 1849, avait lieu la première manifestation préraphaélite : Rossetti exposait à JaFree Gallery son Enfance de la Vierge; Millais et Hunt à la Royal Academy, le premier son Lorenzo et Isabella, le second son Rieîisi. Puis vinrent de 1849 à 1855, Ecce ancilla Bomini, la Lune de miel du roi René et une nombreuse série de peintures, de dessins, d'aquarelles, inspirés par le poème ou la vie de Dante : Francesca di Rimini, Paolo et Francesca, Mathilda cueillant des fleurs, Rachel et Leah apparaissant à Dante, Dante à Vérone et la première version de son chef-d'œuvre, le Rêve de Dante.

Rossetti entreprenait aussi certains tableaux qu'il abandonnait ensuite pour y revenir plus tard, qu'il laissait pour ainsi dire mûrir en lui... dont quelques-uns ne furent jamais achevés, sont demeurés à l'état d'ébauches, ou bien pour lesquels il exécutait des dessins très fouillés, des aquarelles très complètes, souvent supérieurs aux tableaux eux-mêmes.

Déjà, il avait créé, pour incarner ses rêves de peintrepoète, ce type de femmes àonVluBeata Beatrix d'une part et la ^/ew-«tmee d'autre part, sont, à mes yeux, les réalisations le plus étrangement parfaites. Elles portent sur un cou long et puissant, une tète au front plutôt bas mais très large sous la somptueuse toison de leur chevelure drapée, comme des rideaux d'or sombre, des deux côtés de leur

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visage ; le nez long el droit; les yeux, grands, peu enfonces dans l'orbile el aux sourcils peu arqués ; les lèvres, ferles, comme closes par un secret ilouloureux. mais loules rouges encore du désir démordre aux l"ruilsd(îla vie. Le eontrasle est curieux, de leur beauté plantureuse, de leurs formes exubérantes de santé el de la langueur, de la Iristesse qui emplit leurs regards. Klles ressemblent, toutes, à des exilées. Le peintre a beau les parer des plus ricbes étoffes, (les plus somptueux joyaux, il a beau déployer" autour d'elles les plus cbatoyanls décors, elles demeurent plongées dans leur mélancolie presque douloureuse : elles semblent indifférentes au parlum des fleurs, à l'éclat des vaisselles dor, d'argent et d'émail, aux sourires de la lumière à travers les pierres précieuses d«'s vitraux, aux reflets dont s'enflamme l'eau profonde des nn'roirs.

C'est Rosauiondt'. Belcotorv^ lieata Beatrix, Lady Lilith (1859-1804); cesl. au cours de l'année 1 804. que l'on aappelée Van/ius //liraôi/isdvAd cariièredi* liossetti, Monna Vatina, Il Ramoscello, Vernis Verticordia et cette paraplnase magnifiquement voluptueuse du Cantique des Cantiques, la. Bic/i-aimée — « Monbien-aimé est à moi cl moi à lui; qu'il m'embrasse avec les baisers de sa boucbe, car son amour est meilleur (|ue le vin » — dont M. F. -G. Ste- '^>liensa dit (jue « parla splendeurde sa couleur elle pouvait supporter la comparaison avec les plus grands cliefsd'œuvre du xvi* et du xvn* siècle vénitien. ». — « I^e tableau comprend, poursuit lecritique (qui fui l'un des amis les plus fidèles deRossetli), cinq figures déjeunes filles, de grandeur

cliché Wiiecier.

H 0 1. M A \ H U N T. — LA L U M I É R E D U M O > D E ( 1 8 a 4 ]

(Kcble Collège, à Oxforrl.)

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naturelle, et une petite négresse qui, au premier plan, porte une touffe de roses dans un vase d'or et est parée de bijoux barbares en parfaite harmonie avec sa peau sombre qui, malgré que Ton sente sous elle les tonalités roses de la chair titianesque, a la riche et profonde patine du bronze brun. La négresse et son fardeau de fleurs font une riche opposition avec le costume et le visage de la fiancée ellemême, vêtue d'une ample robe vert-pomme, aussi miroitante que la soie, et aussi resplendissante que la peuvent rendre l'or et les fleurs et les feuilles brodées aux couleurs naturelles. Ce vêtement et son décor font valoir le ton de la peau brune de la négresse et exaltent la valeur des roses et des blancs qui colorent la chair de la fiancée, et, d'autre part, les traits et les formes de l'Africaine contrastent avec le charme caucasien de la fiancée, sa contenance majestueuse et ses « yeux aux paupières amoureuses »... Mises à part une ou deux des dernières œuvres de Rossetti, où règne, comme dans Proserpine^ une exaltation particulière, la bien-aimée m'apparaît comme la plus belle production de son génie. »

Cependant, en 1850, Rossetti avait rencontré Miss Siddal. Elle a joué dans sa vie et dans son œuvre un rôle trop important pour qu'on n'essaie point de tracer ici une esquisse, si rapide soit-elle, do sa captivante physionomie. Elle avait posé, pour Walter Howell Deverell, la Viola de son tableau inspiré par la Douzième Nuit. Rossetti la connut alors et aussitôt l'aima. « Elle était grande et mince, dit Arthur Hughes, avec une chevelure de

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cuivre rouge et un trint trop éclatant de poitrinaire... Elle élait excessivement tranquille et parlait très peu... Ellr avait riiabiludc, pendant qu'elle posait pour Rossetti, dr dessiner; ses dessins étaient beaux mais sans force, très féminins à sa ressemblance. h'Ophélie de Millais est son l)ortrait le plus ressemblant. » — « l*]lle avait, dit quel- (m'un, la simpiiiMlé surnaturelle et la pureté d'aspect que Kossetti a si bien (ix(''es dans les crayons qu'il a faits d'elle... Elle avait l'air de (juelqu'un qui lit sa Bible et dit ses prières, cbaque soir, ce que vraisemblablement elle faisait. » — « J'ai vu Miss Siddal aujourd'hui, écrit quelque part Madox Brown : elle avait sur elle une robe de trois guinées et ressemblait à une reine. » — Le père de Ruskin lui trouvait les manières d'une comtesse, et Swinburne, remuant trente ans plus tard les souvenirs de ces jours de jeunesse, parlait d'elle en ces termes : « Le souvenir de la fascination de son intelligence et de sa personne, de son incomparable grâce et de son amabilité, de son courage et de sa force de l'ésistance, de son esprit et de son humour, de son lu'roïsme «;t de sa douceur, m'est trop cher et trop sacré pour le profaner en tentant de l'exprimer. » J'arrôle là ces témoignages : ils suffisent et bien au delà à donner une idée de l'exquise créature que fut l'inspiratrice et la compagne du peintre-poète.

Aumoisdemai 1861, — lapositionprécairedeRossetti et la mauvaise santé de Miss Siddal avaient retardé leur mariage jusqu'en 1860, — elle mettait au monde un fds mort-né, qu'elle devait bientôt suivre dans la tombe. Elle mourut en

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février 1862 d'une dose trop forte de laudanum absorbée pendant l'absence de son mari. Le désespoir de Rossetli fut immense, il faillit perdre la raison. Au moment où l'on allait visser le cercueil de sa bien-aimée, il demanda qu'on le rouvrît et, entre les cheveux et la joue de la morte, pieusement il déposa le manuscrit des poèmes qu'elle lui avait inspirés depuis dix ans : « Je n'ai composé ces vers que pour loi, dif-il, ils ne peuvent plus demeurer ici où tu n'es plus, où tu ne seras plus jamais. » Sept ans après, sur les instances de ses amis, il permit que la tombe fût rouverte; on arracha au cadavre d'Elizabeth la plus précieuse de ses parures et les poèmes furent publiés. Vanité de poète plus forte que l'amour et que la mort!

Et le peintre poursuivit son œuvre. Monna Rosa, la Coupe d'amour en 1806-1807, une réplique de la Venus VeiHicordia et nombre d'aquarelles en 1868, le Rêve de Dante eh 1870, le montrèrent en pleine possession de ses moyens. Le Rêve de Dante ^ avec Reata Reatrix, avec V Anniversaire de la mort de Réatrix, avec la Donna délia Finestra, plus connue sous le litre àc Notre-Dame de Pitié, ferme le cycle d'oeuvres inspirées à Rossetli par la Vita Nuova.

Dans le Rêve de Dante, Rossetti a cherché à matérialiser le souvenir de la vision où le poète florentin reçut la révélation que le Seigneur Dieu de Justice avait rappelé à lui sa très gracieuse Dame. — « Alors mon cœur, qui était débordant d'amour, me dit en moi : « Il est « certain que notre dame repose morte », et il me sembla que

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j'étais venu pour voir où ce noble et saint esprit avait habité. Et si forte était mon imagination qu'elle me fit contempler en cllet ma dame dans la mort; des dames lui couvraient la tète d'un voile blanc et elle avait un air si humble (jue c'était comme si elle avait dit : « Je suis parie venue enfin au commencement de la paix. »La place me manque pour dire l'ingénieuse et étrange et si impressionnante manière dont Rossetti, intimement pénétré du sens de la symbolique dantesque, a imaginé de composer son tableau, d'en ordonner les éléments principaux, d'en choisir les détails. Aux yeux des initiés, c'est là, vraiment, une des plus hautes et des plus riches créations artistiques de notre temps ; aux yeux de ceux qui ne sont pas initiés mais qui sont sensibles à toute chose de beauté, le Rêve de Dante offrira toujours, je crois, des agréments incomparables, un thème à méditations et à rêveries infiniment fécond.

Non moins émouvante est la célèbre Beata Beatrix (un des sommets, à mes yeux, de l'œuvre de Rossetti), oiî il a voulu peindre, selon Esther Wood, « non la mort vraie de la bien-aimée de Dante, mais plutôt une extase mystique, où lui est révélée l'approche de sa fin. Elle est assise sur un balcon dominant Florence, qui est déjà obscurcie par sa perte prochaine. Devant elle est un cadran solaire, marquant l'heure fatale. Une colombe vole vers elle, porl.iiit dans son bec une fleur de pavot, symbole du sommeil. Le visage charmant de Béatrice est levé, comme pour saluer le messager invisible, et plein d'une tranquillité parfaite.

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Elle semble avoir conquis la bcne'diclion suprême et s'être comblé l'esprit d'un contentement infiniment profond et doux ; cependant la fatigue terrestre se lit encore sur son front et sur ses pâles lèvres séparées. Au fond, on aperçoit Dante et la figure de l'Amour traverser la rue. L'Amour tient un cœur enflammé dans sa main et tous deux avec douleur et épouvante contemplent cette attitude extatique que la dignité de la mort prochaine qui vient imprègne d'une émotion exquise et d'un charme suprême. Dans les traits de cette Béatrice, plus que dans ceux d'aucune autre de ses figures, Rossetti a retrouvé et exprime la pensée qui a rencontré en Michel-Ange son expression supérieure, ce que Walter Pater appelle « la notion du sommeil inspiré et des visages chargés de rêves ».

La manière de Rossetti semble alors s'élargir, sa vision, de moins en moins analytique, embrasser de plus amples horizons; en même temps, il se simplifie et l'on dirait que son génie, son étrange et passionné génie, acquiert une vigueur nouvelle, une séduction plus forte, plus irrésistible» plus douloureuse. Il peint alors, de 1870 à sa mort, ces figures de souffrance, de grâce ou de volupté danslesquelle il incarne les divinités et les héroïnes de la mythologie hellénique et les rêveries de son imagination toujours obsédé»; de souvenirs légendaires et poétiques : Proserpine. Pandore, Diane, Circé, Mnémosyne, Astartc Syriaca, et Veronica Véronèse, et Lady Lilith et Sibylla palmifera et la Ghirlandata, et Desdémone, et il crée, artistiquement, en s'inspirant du plus exquis et du plus

original de ses porincs. ce jnif clH'l'-irdMiN rc A/ bdinohelh' élue.

« La Damoiselle élue se pencha — à la balustrade dOf du ciel ; — ses yeux étaient plus profonds (|ue la profondeur des eaux au soir calme; — elle tenait à la main trois lys — et il y avait sept ëtoilcs dans ses cheveux. »

N'était-ce point là un sujet digne de tenter son pinceau? Dans la poésie de Rossetti se retrouvent, en effet, tous les éléments d'inspiration, toutes les influences spirituelles que nous avons vues se manifester dans son œuvre de peintre. La poésie de Rossetti ! il est impossible de parler de lui sansenparler. L'àmt'dii moycnàge italien y rcv il ilans toute sa pureté et toute sa subtilité, toutes ses ardeurs j»assionnées aussi; et cela, cependant, par certains côtés, d(!meurc étrangement, intensément moderne. De la passion humaine, transfigurée, exaltée, sublimisée au souffle de l'idéalité la •plus pure, voilà la poésie de Rossetti : on comprendra qu'elle soit, aussi peu que sa peinture, moins encore même, .accessible à ceux qui bornent le rôle de la poésie à l'interprétation des vérités sensibles. Les somiets de la Maison de Vie, la Damoiselle élue. Sœur Hélène, Dante a Vérone, le Sommeil dr mn sa-nr, ne sauraient en aucune façon les séduire ou Iciii jiKiire. La complexité des idéi s. dis sciilimenls. des imaginations qui en font 1(> sujet, les ravinements de langage dont se sert familièrement Rossetti, sa inanière même de composer, tout est fait là |)0ur h ^ -dérouter. En vérité, la poésie du peintre de Beata Beatrix •«stplus subtile encore que sa peinture; mais quelle clarté

mi^l

l'étude, la compréhension de celle-ci projette sur l'étude et la compréhension de celle-là! Après une lecture de tels ou tels sonnets de la Maison de Vie, comme l'on jouit mieux de tels ou tels tableaux de Rossetti 1 Us se complètent les uns les autres, souvent, et des différences profondes, des contrastes évidents, des oppositions tranchées qui les distinguent, on apprend à mieux connaître et à mieux apprécier l'œuvre du peintre et celle du poète.

Dans une curieuse étude sur le Sens de la couleur en littérature, M. Havelock Ellis a fait à ce propos de très intéressantes observations. « On ne peut affirmer, dit-il, que la couleur de Rossetti en littérature ne soit qu'un reflet de sa couleur en peinture. Il ne cherche point d'effets riches et violents : le rouge et le pourpre n'y sont employés que deux fois chacun. L'écarlate, le vermillon, le violet, pas du tout. Mais il fait montre, autant en poésie qu'en peinture, et plus encore peut-être en poésie, d'un sens vraiment extraordinaire de la valeur des couleurs.

« Il se sert des mots de couleurs les plus clairs et les plus simples. C'est le blanc qu'il emploie le plus volontiers. Il en use avec abondance et diversité, moins comme un symbole conventionnel de beauté, mais comme un symbole d'angoisse et d'épouvante. L'emploi des mots : gris, pâle, blême, se présente presque sans cesse à son imagination... Quant au qualificatif dont il s'est servi le plus pour définir la couleur des chevelures, c'est le mot doré qui revient le plus souvent sous sa plume : exactement vingt-

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tl'ois fois. Pas un de ses lirids cl dv ses lu'ioïiirs m- jtoilc

tic clicvoux noifs on Ni'iins. »

Pour sèches (|ii elles soicnl. ces rciiuiiMjiics aidcnl ciicoi'c à (H'hiii'cr la sciisil)ilile de |{ossclli ci nous appoi'lciil des apci'ciis nouveaux sni' la façon ilonl sa \ision de ])enilre iniliu'iiçail, cl jns(j(rà (jnel ponil, sa \ ision de pocic.

Les dernières anntM s de sa vie. Kossclli les passa dans la rcli'aite. Peu de Icnijts après la nior! de sa rcninie, il St'Iail iixé à Clieisca. dans inie \icillc et Ixdie maison de Clievue Walkornécd un ^rand jardin, il v nicnail j)ainn des bihelotset desanimaux ianiilieis miccxislcncc de lra\ ailleui' s(dilaire, n'ayant pour disiraclion (jne les \isilcs de ses intimes amis, lillcralenrs ci artistes, Swinhurau-. Gcoriie ,>Icre(litli, \\'.-AI. Kossclli. William Morris. Hurnc-Joncs, pour ne nounner (juc les plus rllnslrcs. Jvxlrcmemcn! dt'-peusier, gént-rcux à oulrance. il ('tail dans des cudtai-ras d'argent continutds: i! naunail alors plus de trois mille livres par an el se plaignait d'aNdir à peine de (|uoi luangei'. « H jetait l'ai'gent plutôt qu'il ne le dépensai!, dit M. T. il<' Wyzewa dans son étude sui' la correspon lance de liossctli et de \\ illiam Allingham. aidietant au Jardin zoologique des hèles hi/arres dont il n'avait (|(ie l'aire, louant des nuiisons (|u'il n'Iiahitait jtas. soM>cri\;inl des traites à des taux rantasti(|ucs. Alais toute sa \ic aussi il donnait, à de pins paii\ res (jue lui, une i;i'ossc partie de largeiit (jui lui loiuhail dans les mains... lui IMIiO. reloiiinant à Londres do, son voyage de noces, il apprciul. paiun journal, la mort snhite d'un honnne de lettres nonniiè

Brough, qu'il connaissait à peine, mais qu'il savait pauvre, et père de deux enfants. Il a malheureusement dépensé à Paris tout l'argent qu'il avait; mais il songe que sa femme a des bijoux qui valent bien quelques livres; il court aussitôt les engager chez un prêteur, puis porle l'argent à la veuve de Brough, et c'est ensuite seulement que, sans un sou en poche, il rentre chez lui avec sa jeune femme. »

Rossetti depuis de longues années souffrait de l'insomnie et, comme tous ceux qui sont atteints de cette maladie, il n'avait pas manqué de recourir au seul remède qui puisse non la guérir, mais momentanément la vaincre, au chloral, et sa santé, par les abus qu'il en faisait (il était arrivé à absorber chaque nuit l'effroyable dose de onze grammes), peu à peu s'était délabrée.

En février 1882, à la suite d'une légère attaque de paralysie, il vint à Birchington-sur-Mer, près de Margate, pour essayer de réconforter aux toniques du grand air marin son organisme à bout de forces. D'abord, il parut que son état s'améliorait, mais l'issue fatale était prochaine : le 7 avril, jour du vendredi saint, le mal empira, et le jour de Pâques, il rendait le dernier soupir. « Je sens que je mourrai aujourd'hui », dit-il à ses amis, quelques heures avant la terrible minute. Il s'éteignit dans une paix profonde.

William Holman Hunt est le préraphaélite par excellence ; c'est lui qui a poussé le plus loin, au point de vue technique,

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l'application ilrs théories qui constituent r('slli(li(|ue delà Confirii»'. N<' tii IH27, il est le seul survivant, avec William- Michaël Uossetti, des révolulionnaires de 1850, et dans sa longue carrière on ne constate par une défaillance : l'idéal de sa vieillesse est le môme que celui de ses vingt ans.

Il eut les débuts les plus difficiles : son père, nettement opposé à toute vocation arlisli(jue, lui imposa, dès qu'il fut en âge de le faire, de gagner sa vie et le plaça dans une maison de commerce. D'être contrariés, les goûts du jeune homme ne firent que s'exalter, jusqu'au jour où, n'en pouvant plus, il abandonna courageusement la mince situation qui lui était son gagne-pain, et malgré le refus de son père de lui venir en aide, entreprit de vivre de son art. Si peu exigeant fût-il, il n'y parvint qu'avec peine; il faisait des portraits et des copies et toutes besognes inhérentes à son métier et, le reste du temps, travaillait au British Muséum pour se préparer aux écoles de l'Académie Royale.

La ténacité, la patience, l'énergie réiléchie qui dominent la vie d'Holman Hunt dominent aussi son œuvre. Nul n'a poussé plus loin le respect et l'amour de l'exactitude, la précision dans le détail; mais, l'exactitude pour l'exactitude, la vérité pour la vérité, ce n'est point, on l'a vu, le but que se sont fixé les Frères préraphaélites ; pas davantage ils n'ont poursuivi des satisfactions de vanité personnelle, d'orgueil professionnel, et d'être tenus pour de parfaits exécutants, pour de prodigieux virtuoses les laissait assez indifférents. Holman Hunt plus encore peut-être que les

lutres. Jamais la représentation fidèle de la nature ne l'attira en elle-même ; c'était là pour lui un idéal inférieur; s'il s'est astreint si scrupuleusement, et au prix, on peut : l'imaginer, de quels efforts, à observer et à reproduire avec I tant de fidélité les moindres détails véridiques, c'est en vue de faire jaillir des formes sensibles leur signification spirituelle, leur essence. « Surprendre dans l'herbe ou dans les ronces ces mystères d'invention et de combinais on par lesquels la nature parle à l'esprit ; retracer la fine cassure et la courbe descendante et l'ombre ondulée du sol, qui s'ébranle avec une légèreté et une finesse de doigté pareille à celle delà pluie ; découvrir jusque dans les minuties en apparence les plus insignifiantes et les plus méprisables l'opération incessante de la puissance divine qui embellit et glorifie; proclamer enfin toutes choses pour les enseigner à ceux qui ne regardent pas et qui ne pensent pas : voilà ce qui est vraiment le privilège et la vocation spéciale de l'esprit supérieur; voilà, par conséquent, le devoir particulier qui lui est assigné par la Providence. » Toute l'esthétique d'Holman Hunt est contenue dans ces préceptes dcRuskin, et de ses premières à ses dernières œuvres, même dans celles d'oii le sentiment religieux paraît absent, on en sent l'empreinte. S'il n'en était ainsi, nombreuses sont les toiles de cet étrange peintre, dont la puérilité, il faut bien l'avouer, ne risquerait que de faire sourire.

On ne peut rien imaginer parfois, en effet, de plus déconcertant ni qui frise de plus près la platitude. Comment se fait-il, cependant, que, passé la première impression

d'cnervement dont on ne peut se défendre devant quelquesunes de ses toiles les plus célèbres, on soit définitivement conquis? C'est qu'il n'est pas une d'elles dont une forte ou délicate ou émouvante pensée, dont un sentiment profond et vrai ne constitue le sujet; non pas le sujel apparent, le sujet extérieur, si l'on peut dire, mais le sujet invisible, le sujet intime.

De sorte quêtant dans le Berger mercenaire (1851) que dans le Réveil de la conscience (18o3), tant dans VOmbre delà iT/or^(i874) et la Lumière du Monde{{^^i) que dans le Bouc émissaire (1855), tant dans les Deux Gentilshommes de Vérone (1851) que dans le Triomphe des Innocents (1885) se mélangent et se confondent sans cesse l'esprit religieux et l'amour do la nature et de la vérité, la passion du réalisme et le souci de l'enseignement moral. Et c'est par là qu'Holman Hunt est le représentant le plus accompli de l'école préraphaélite anglaise.

Il m'est impossible ici, et je le regrette vivement, d'analyser et d'étudier en détail toutes les œuvres maîtresses d'Holman Hunt; je me bornerai à traduire le commentaire qu'a donné de cet admirable chef-d'œuvre la Lumière du Monde^ l'auteur des Peintres modernes, le prophète de la « Religion de la Beauté ». Dans une lettre qu'il écrivit au Times, après avoir passé une heun? à le contempler et il écouter les sottises qu'il inspirait aux visiteurs de l'exposition de la Royal Academy, Ruskin décrit ainsi le tableau de Hunt :

« La légende inscrite au-dessous du tableau est ce beau

rsité d'iixl'ord.

J .-E . Mil. LAIS. — LE RETOU H 1>E LA COLOM BE DE I.'a RCHE ( l 831).

(Musée de l'Université, ii Oxford.)

verset de l'Écrilure : « Voyez, je suis debout près de la «porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre «la porte, j'entrerai vers lui et souperai avec lui, et lui avec «moi. » A g^auche, on voit la porte de l'àme humaine. Elle est close ; ses ferrures sont rouillées ; à son cadre et à ses fentes s'entrelacent et se mêlent des spirales de lierre; ce qui prouve qu'elle n'a jamais été ouverte. Une chauvesouris volète près d'elle ; son seuil est couvert d'épines, d'orties et de blé sans épi. Le Christ s'approche d'elle dans la nuit — le Christ dans son éternelle fonction de Prophète, de Prêtre et de Roi. Il porte la robe blanche, symbolisant la puissance de l'Esprit sur lui ; la robe ornée de pierres précieuses et l'ag-rafe qui la retient sur sa poitrine représentent l'investiture sacerdotale ; la couronne aux rayons d'or est tressée avec la couronne d'épines, non d'épines mortes, mais d'épines qui portent encore de jeunes feuilles pour le salut des nations.

« Maintenant, quand le Christ entre dans un cœur humain, il porte avec lui une lumière à deux flammes. D'abord la flamme de la conscience, qui éclaire le péché passé, puis la flamme de la paix, l'espoir du salut. La lanterne que porte le Christ dans sa main gauche est la lumière de la conscience. Son feu est rouge et brillant; il éclaire uniquement la porte close, les herbes qui l'obstruent et une pomme tombée de l'un des arbres du verger, marquant ainsi que le réveil entier de la conscience ne dépend pas seulement d'un don héréditaire.

« La lanterne est suspendue à une chaîne qui entoure le

56 LES PRÉaAPHAÉLIÏKS ANGLAIS.

poignet du Ciiiisl. poui- iii(»nli«'r que la luniiiTc (|iii iciid visiMe le prclio paraît au p/clicur enchaîner aussi la main du Christ.

« La lurnirrecjui émane de la lètedu Christ, au contraire, est celle de l'espoir du salut; elle rayonne de la couronne d'épines, et quoique triste, amortie et pleine de douceur, elle est cependant assez puissante pour fondre entièrement dans sa clarté la forme des fouilles et des branches qu'elle traverse, montrant que partout où s'étend sa sphère tout objet terrestre peut être caché par cette lumière.

« Je crois qu'il y a peu de ^ens sur qui ce tableau, ainsi compris, ne produira pas une impression profonde. Pour moi, j'estime que c'est une des plus nobles œuvres darl sacré qui aient jamais été produites à aucune époque. »

Mais Ruskin. si minutieuse que soit son analyse, ne semble paS avoir pénétré jusqu'au tréfond le symbolisme de \si Lutnière du Monde. L'archidiacre Farrar, dans une très pénéti'ante étude sur Holman Hunt peintre religieux, nous donne quelques explications complémentaires, fort captivantes, mv. semble-t-il. « Quoique ce soit l'hiver, le Christ marche avec de souples sandales sur l'herbe glacée, et, quoiqu'il fasse nuit, le tableau est éclairé par cinq lumières différentes : la lumière diffuse delà lune invisible; la lumière des étoiles qui étincellentbrillamment; la lumière du nimbe qui entoure la tête du Sauveur ; la lumière delà lanterne qu'il tient à la main, et la lumière des cristaux ■de glace répandus sur l'herbe. Ainsi, avec les luniiëres naturelles qui brillent autour des ténèbres du cœur d<'

l'homme et réunissent leur faible et insuffisant éclat, il y a la divine, la surnaturelle lumière du Christ, qui surpasse et domine toutes les autres. On peut supposer que la nuit est presque écoulée et que le jour est proche... Quelques critiques, avec une grande affectation de sagesse, ont objecté que puisque le Christ est la lumière du monde, il devrait apparaître ici dans un rayonnement splendide. Mais la pensée du peintre a été plus profonde et il a étudié le sens de l'Écriture avec plus d'intelligence qu'eux. Le Christ, quand il était dans le monde, disait : « Marchez dans la lumière tant que vous avez la lumière»; et le moment choisi par le peintre est celui où l'âme n'a pas encore fait attention à la « lumière qui brille dans les lieux obscurs », parce que le jour n'a pas encore brillé et que l'étoile du matin ne s'est pas encore levée dans son cœur. L'âme n'est pas encore un enfant de lumière ; elle ne marche pas encore dans la lumière ; elle ne produit pas encore les fruits de lumière. L'illumination croîtra en elle graduellement comme la clarté de l'aube ; elle n'est pas toute-puissante ; elle ne convaincra pas l'âme contre sa volonté... La porte doit être ouverte pour que la gloire spirituelle emplisse le lieu ténébreux. Il faut toujours qu'il y ait place pour l'exercice de la volonté personnelle, pour l'énergie de l'effort, personnel. »

Quant à la lanterne que tient le Christ, ce n'est pas, selon le vénérable M. Farrar, la conscience (ainsi que le prétend Ruskin) qu'elle symbolise, mais l'esprit môme du Christ. Et les sept ouvertures dont elle est munie figurent les vérités

qui agissent sur la conscience et que saint Jean appelle « les sept esprits (jui se tiennent devant le Irône. » — «II est vrai, poursuit le scrupuleux commentateur, que trois seulement de ces ouvertures sont visibles, mais la symétrie de leur forme prouve que la lanterne en a bien sept, et s'il avait été possible et conforme aux lois de la nature d'indiquer les quatre autres par leurs reflets sur les objets placés derrière elles, ou de toute autre façon le peintre n'aurait pas liésilé à le faire. » El l'on remarquera encore que les ouvertures de la lanterne sont toutes de formes différentes, « pour indiquer (ju'il y a des différences de dons, mais qu'il y a le même esprit, c'esl -à-dire que les différentes âmes bumaines, soit individuellement, soit collectivement, interpréteront avec des différences la lumière révélée du Cbrist, mais ces différences n'ont pas d'importance parce que la lumière est une ». De même, chacune des plantes qui obstruent le seuil de l'âme humaine a sa signification, etla pomme tombée rappelle naturellement le fruit qui perdit Eve,

Avec quelle patience, avec quelle conscience, Holman Hunt a exécuté cette étonnante peinture, quelques anecdotes rapportées par lui en donneront une idée. Il peignit l'effet de lune, durant les nuits de lune, de huit heures du soir à quatre heures du matin, par la fenêtre d'un petit logement dont il avait, d'ailleurs, bien de la peine à payer le terme. Et le peintre conte lui-môme qu'un cocher d'omnibus, après lui avoir parlé de Carlyle et de ses bizarreries, ajoutait : « Je vous montrerai un type plus étrange encore, si vous venez avec moi jusqu'au coin de la rue. Vous le verrez

parfaitement du haut de l'omnibus. C'est un gaillard, au premier étag^e, (jui reste toute la nuit à une fenêtre, tantôt assis, tantôt debout, avec quelqu'un inslallé à une autre fenêtre ; on le dirait peint. 11 ne se couche pas comme les autres chréliens, mais il reste longtemps encore après le passage du dernier omnibus et, comme le policeman nous l'a dit. quand sonnent quatre heures, il éteint le gaz, descend, se met à courir dans Cheyne Walk aussi vite qu'il peut, puis arrivé au bout delà rue, revient sur ses pas en courant, ouvre sa porte, rentre, et personne ne voit plus rien de lui. » C'était Holman Hunt, du temps qu'il travaillait à la Lumière du Monde.

Quant aux fonds de ce tableau, il les exécuta dans un verger du Surrey où il s'était installé tout exprès : c'est là que Millais avait oeint les fonds de son Ophé-

De tels traits sont fréquents dans la carrière d'Holman Ilunt, et durant les divers séjours qu'il lit en Terre-Sainte et d'ofi il rapporta la série de ses peintures inspirées de rAncien et surtout du Nouveau Testament, le Bouc émissaire, Jésus au Temple, le Triomphe des Innocents que Uuskin appelle « le plus grand tableau religieux de notre temps », l'Ombre de la Mort, nombreuses furent ses aventures. Il vécut là des mois, en nomade, sous la tente, et une photographie le montre, travaillant en plein air, au liouc émissaire, la tête coiffée d'un turban, et tenant sous son bras gauche un fusil. N'est-ce point là encore un trait de caractère bien anglo-saxon : ce besoin d'activité

62 LES PRERAPHAELITES ANGLAIS,

physique, cet amour du voyage, cette passion de vérité unis à ce mysticisme profond.

Étrange physionomie d'artiste que celle de cet Holman Hunt ! On a souvent prononcé à propos de lui le nom d'Albert Durer et l'on n'a pas eu tort; il rappelle souvent le maître de Nuremberg. Il chérit, comme lui, les idées subtiles et raffinées, le mystère, et il est, comme lui, dans l'exécution etdans la mise en œuvre, un pur réaliste. N'est-ce pas Holman Hunt qui, d'ailleurs, a dit : « Un vrai poète, un penseur d'aujourd'hui a donné de l'art cette délinition : l'Art est l'Amour... Oui, c'est l'Art, pour employer une paraphrase d'ordre sacré, qui a organisé la Création et qui, quand le Chaos fut aboli, litclianter en chœur aux (ils de Dieu un hymne de joie, et tous les artistes humains, depuis le commencement jusqu'à présent, ont suivi cet exemple.

« L'art du peintre est la faculté de présenter aux spectateurs l'image d'une idée débarrassée de tout ce qui l'entoure de confus et développée ensuite en beauté ; non pas en falsifiant les faits qui peuvent apparaître très imparfaits dans l'exemple fourni par le hasard, mais par l'étude de leurs éléments essentiels et typiques, et la mise en rapports vrais et en harmonie de ces éléments, de manière que d'autres esprits puissent sentir l'exaltation que la pensée a donnée à l'artiste, et que cette exaltation soit assez forte pour pénétrer ces esprits du désir de prolonger l'action harmonieuse du ciel parmi les hommes. Tel est l'Art et tel est l'Amour. »

J.-E. MILLAIS. 63

ÏV. — Sir John-E. Millais (1829-1896).

John-Everett Millais naquit le 8 juin 1829 à Southampton. Son père appartenait à une vieille famille de Jersey, la même dont serait descendu, à l'en croire, notre Millet. Quoi qu'il en soit, le peintre du Passage du Nord-Ouest est, d'esprit et de talent, aussi anglais qu'on peut l'être.

Dès l'âge de six ans, à Dinan où sa famille s'était fixée, il dessinait et à huit ans il remportait la médaille d'argent de la Société des Arts, au grand étonnement, dit-on, du duc de Sussexqui distribuait les prix. Malgré ces précoces succès et les dons réels dont il faisait preuve, le président de l'Académie Royale à qui M. Millais le père le présentait bientôt. Sir Martin Archer Shec, s'écria : « Faites-en plutôt un ramoneur qu'un artiste. » J'ai dit plus haut ses premiers débuts et les circonstances dans lesquelles il se lia avec Rossetti et Holman Hunt; je n'y reviendrai pas.

Millais était, sans aucun doute, le mieux doué des trois, en tant que peintre. Dès 1846 — il n'avait que dix-sept ans, — il exposait à l'Académie un Pizarre faisant prisonnier rinca du Pérou qui se trouve aujourd'hui au Musée de South Kensington, et en 1847 il envoyait au fameux concours de Westminster Hall, où il rencontrait pour concurrents Watts, Sir John Tenniel, Sir Noël Paton, entre autres, un vaste carton : Le Denier de la Veuve. La vie lui était dure, cependant. Il faisait des croquis d'acteurs à dix shillings et des portraits pour deux à trois livres ster-

64 LES PKÉRAPHAPLITES ANGLAIS,

ling la tête. De F Atelier du charpentier il demandait cent cinquante livres, àe Ferdinand HAriel cent, et ne parvint pas aies obtenir, quoique les journaux fussent pleins de son nom. C'était l'époque dos grandes luttes préraphaélites. Les pauvres P. R. B. {Pre-Raphaclite Brothers) étaient littéralement traînés dans la bouc : il n'était pas d'insulte dont on ne les abreuvât. .Millais en souffrait plus qu'aucun autre peut-être, car il se montra toujours ennemi de l'esprit révolutionnaire en quoi que ce soit. Son ami M. H. Spielmann cite à cet égard deux anecdotes caractéristiques. Quand il fut question en Angleterre du royal cadeau que M. Tate se préparait à faire à. la nation des œuvres de l'École préraphaélite qui formaient le fond de sa collection, toutes les vieilles haines se réveillèrent, et M. Tate fut injurié comme l'avaient été, près d'un demi-siècle auparavant, Rossetti, Millais, Holman Hunt et leurs amis. Millais était alors malade dans le Pertshire. « Je le vis dès son retour, dit M. Spielmann, et lui racontai ce qui s'était passé. Rentra dans une violente indignation. « Comment! c'est ici, dans ma salle à manger, s'écria-t-il, que M. Tate, Leighton et Lord Carlisie se sont rencontrés; nous en avons longuement causé, nous avons tout arrangé du mieux que nous avons pu. N'est-ce pas à désespérer de faire quoi que ce soit, même pour le bien du pays, quand ily a partout tant d'agitateurs insolents!... » — Une autre fois qu'il s'insurgeait contre les piécheurs révolutionnaires et réformateurs, M. Holman Hunt, qui était présent, lui rappela tranquillement que le Christ lui-même avait été un agitateur :

Cliché Hanrstaengl.

E. MILLAIS. l'oUDRE ^D'eLAR(;iSSEMENT (1853).

(Ga'erie nationale d'Art Britannique, à Londres.)

J.-E. MILLAIS. 67

« Oui, répondit Millais on s'échaufi'ant, et il a été lapidé 1 Et c'est fort bien de la part du peuple qui ne voyait rien de sa divinité et no voyait que son agitation. Voilà seulement ce que j'aurais vu, si j'avais été là. Je crois bien que, moi aussi, je lui aurais jeté dos pierres! »

Ces traits suffisent à marquer les différences de caractère de Millais et de Rossetti, et à expliquer les raisons pour lesquelles le peintre à'Ophélie se sépara de ses frères do lutte. Mais en se détachant d'eux, il n'en demeura pas moins fidèle durant do long^ues années à l'idéal préraphaélite. A l'exposition d'ensemble de ses œuvres qui eut lieu en 1898 à Burlinglon House, il fut aisé de s'en rendre compte. Nul n'ignorait, certes, de quelle puissance de réalisation il était doué; chacun savait qu'il n'est pas de difficuUé technique dont il no se soit joué avec une éclatante maîtrise et qu'il est l'un des exécutants les plus remarquables de l'Ecole anglaise. Mais il apparut là, nettement, que Millais fut avant tout un réaliste, préoccupé presque uniquement d'exactitude et de précision, plus soucieux de fixer les aspects extérieurs des choses et de la vie dans leurs rapports les plus subtils de formes et de couleurs que de chercher à pénétrer leur sens intime, leur expression et à les traduire ; ses facultés d'observation sont bien autrement brillantes que ses facultés d'imagination.

Donc, tandis que les uns s'exaltaient devant les productions de sa dernière manière, les autres, au contraire, se refusaient à les admirer et s'en tenaient aux œuvres de sa première manière, c'est-à-dire de sa manière préraphaélite.

Ceux-ci avaient raison, je crois : c'est dans les toiles que Millais a composées et exécutées de 1849 à 1863 qu'il mapparaîtle plus original et que ses qualités se manifestent de la plus éclatante et aussi de la plus séduisante manière. Lorenso et Isabella^ le Christ dans la maisoti de ses parents ou l' Atelier du charpentier (iSid), le Retour de la colombe de l'arche (1851), Ophélie, le Huffuenot{iSt)2), rOrdre d'élargisse?nent, le Proscrit royaliste (1853), le Portrait de Ruskiîi debout devant la Cascade de Glenfilas (1854), les Feuilles d'automne, la Fillette aveur/le (1856), Sir fsumbras traversant le gué, l'Evasion de l'hérétique (1857), la Vallée du repos (1858), le Hussard noir de Brunswick (1860), enfin la Veille de la Sainte-Agnès (1863), Millais est là tout entier, avec ses qualités et avec ses défauts.

Ses cjualités, celles d'un réaliste qui aime la réalité et qui, cependant, en a peur, qui n'aime que la réalité minutieuse, la réalité du détail, un peu à la manière de certains petits maîtres hollandais. S'il atteint parfois la grandeur, c'est par ses scrupules d'exactitude et de précision, car, dès qu'il vise autrement, il se diminue, se dispcisc, s'amollit. Peintre de morceaux souvent admirable, conmie dans YOphélie, la Vallée du repos, la Veille de la Sainte- Agnès, il a réalisé des prodiges d'adresse, d'ingéniosité, de vérité. Sa patience déconcerte, sa passion de perfection ahurit.

Ses défauts : l'absence, d'abord, d'inspiration, d'élan, de fièvre créatrice, pour tout dire en un mot, de génie.

J.-E. MILLAIS. 69

Jamais il ne s'abandonne, il ne cesse d'être maître de soi ; sa pointure est la peinture d'un parfait gentleman, d'une correction irréprochable et qui rougirait d'une faiblesse. Point de détente; tous ses gestes, toutes ses actions, toutes ses pensées sont mesurés, voulus d'avance, médités. Un cri du cœur, un mouvement instinctif, une de ces paroles soudaines où l'àme d'un homme se livre, ne les attendez pas de lui. D'un sujet il ne voit que les petits côtés, le point de vue anecdolique, la mise en scèpe, les accessoires. Rossetti a beau n'être, près de lui, qu'un peintre médiocre, il lui est supérieur; c'est que Rossetti est un artiste. Millais n'a, pour le soutenir, ni le romantisme du peintre-poète de la Damoiselle élue, son lyrisme, sa passion de beauté, ses coups de délire et d'enthousiasme, ni la foi religieuse d'HoIman Hunt, son imagination, ni la tendresse rêveuse qui inspire a Burne-Jones de si exquises créations. Celui-ci ou celui-là aurait-il jamais consenti à signer telles ou telles des puériles historiettes que Millais vendait au poids du diamant dans les dernières années de sa vie? assurément non.

11 soufl'rit, d'ailleurs, dit-on, du soupçon de travailler pourplaire à la fouleenpeignantles anecdotes tragi-comiques ou sentimentales qui firent son succès auprès du grand public d'outre-Manche infiniment moins compréhensif, soit noté en passant, infiniment moins artiste, dans le sens le moins précis du mot, que notre public français. Sa sincérité, cependant, ne doit pas être mise en doute, affirme un de ses biographes. « Si j'avais envie de peindre un

70 LES PRÉllAPHAKLITES ANGI>\1S.

tableau « populaire », s'écriail-ii un jour, je |Miii(lrais un vieillard à lunettes, en train de lire sa Hil)lf ni cdin <lii fVu ; et le feu se refléterait dans les lunettes. Et je pciiidriiis tiiic larme roulant le long de son nez; et le feu se leMéliM-ait dans la larme. Ce serait là, je vous prie de le croire, un vrai tableau « populaire. »

Quoi qu'il en soit, il avait conscience de ses faiblesses. « En 1886, raconte l'dcri va in que je citais tout à l'heure, lors de la grande exposition de ses œuvics à la Grosvenor Gallery (assurée, m'a-t-on dit, pour plus de six millions de francs, quoiqu'elle contînt à peine la moitié de son œuvre), il arriva assez tard chez Lord Leighlon, alors président de l'Académie Royale, avec qui il devait dîner en compa^iiie de quelques amis. « Vite 1 s'écria-t-il dune voix épuisée, « un peu de Champagne ; je suis très malade. » Puis, après une gorgée, il ajouta : « Je viens de revoir tous mes vieux « tableaux ! Tous mes méfaits passés se sont dresse's contre « moi ! Oh I la vulgarité de quelques-uns d'entre eux, mon «cher ami! Leur vulgarité! Il y a pourtant là quelques (( belles choses ! »

Oui, il va de belles choses dans son œuvre : qui oserait le nier, mètno apiès avoir fait, sur certaines de ses créations, toutes les réserves?

L'Ojj/iélie de la Talc Gallery esl un admirable tableau. « Aucun Mendinck, a dit un criti(|ue, n'aurait peint avec plus d'exquisité ou avec plus démou vante vérité que lo peintre anglais, la figur<'d«' la pauvre jeune fille qui s'évade gracieusement de la vie «mi exhalant son chant du cygne

J.-E. MILLAIS. 71

sur les claires eaux qui l'emportent et vont bientôt la recouvrir. Le style de Millais s'élargira et mûrira, mais rarement, sinon jamais, il ne s élèvera aussi haut ni ne fera montre d'une puissance créatrice d'une qualité aussi rare. » C'est miss Siddal, qui devait épouser huit ans plus tard Dante-Gabriel Rossetti, qui posa devant Millais pour la malheureuse fiancée d'Hamlet.

Les Feuilles d'automne, la Jeune aveugle, la Vallée du repos sont aussi d'admirables toiles, empreintes d'un sentiment de la nature qui, pour minutieux et analytique qu'il soit, n'en est ni moins pénétrant ni moins exquis. L'exactitude de Millais diffère d'ailleurs sensiblement de l'exactitude d'un Holman Hunt. Millais sait, mieux que le peintre du Bouc émissaire et du Berger mercenaire, concentrer ses effets, les résumer, les resserrer, sans diminuer leur intensité. Il ne s'éparpille point, quoiqu'il y paraisse parfois.

Dans la Veille de la Sainte- Agnès, par exemple, (jui était un de ses quatre tableaux favoris, et qui fut le dernier tableau peint par Millais selon la doctrine préraphaélite, c'est merveille devoir avec quel art, quel sens infiniment subtil et expressif des rapports de tons, quelle science de l'effet juste, il fait jaillir, des mille détails vrais que comporte son sujet, tout l'intérêt. Au pointde vue technique, au point de vue de la réalisation purement matérielle, Millais n'a peut-être rien signé de plus parfait, mais l'émotion est loin détre aussi intense, aussi humaine ici que dans telle ou telle de ses précédentes œuvres. Millais d'ailleurs s'est

beaucoup plus préoccupé, en peignant celle toile, do rendre toutes les délicatesses et toutes les élrangelés et toutes les subtilités du clair de lune dans un intérieur, que de suivre de près le poème de Keats, de l'illustrer. Peu importe : c'est là une des maîtresses pages du peintre. J'ai surtout insisté, comme il était naturel do le faire ici, sur l'œuvre préraphaélite do Millais, c"esl-à-dire sur sa production jusqu'en 1863. On ne sauraitcependant sans injustice dédaigner en bloc tout ce qu'il produisit ensuite : des toiles comme le Passage du Nord-Ouest , comme le Jardin abandonné, comme le Garde de la Tour de Lo?idres, nombre de paysages d'un sentiment profond et vrai, nombre de portraits d'une haute distinction parmi lesquels ceux, vraiment dignes de l'avenir, de Gladstone, de Carlyle, du Cardinal Newman, de Tennyson, du marquis de Salisbury, valent par de fortes (jualités, si différentes de celles qui donnent tout leur prix aux œuvres de sa première manière, qu'on pourrait les attribuer à une autre main. La rupture fut trop brusque et trop radicale chez Millais ; il dut s'en rendre compte plus tard et regretter peut-être de ne pas avoir poussé plus loin ses expériences préraphaélites. N'a-t-il pas écrit un jour qu'il voudrait voir la moitié do ses tableaux au fond de l'Océan, « s'il pouvait choisir la moitié à y envoyer » ; il faisait allusion à ceux qui lui avaient coûté le plus de peine et de temps, c'est-à-dire aux moins bonnes des toiles qu'il avait signées depuis sa scission avec les Préraphaélites. « Il moladitàbiendes reprises, raconte M. H. Spielmann : « J'ai peint de bons et de mauvais

FORD MADOX BROWN. 75

« tableaux, mais les mauvais m'ont invariablement coûté

« plus de peine et de temps que les bons. Je n'ai jamais

« S'iemment considéré un tableau comme terminé, tant que

« je le croyais susceptible d'être amélioré en y travaillant

« davantage. Ah ! si seulement les gens savaientque pour un

« peintre qui connaît son all'aire rien n'est plus facile que de

« donner à une toile l'apparence d'être complètement ache-

« vée et la vérité absolue d'une imitation parfaite! »

Quoi qu'il en soit, c'est incontestablement aux œuvres

de sa jeunesse que Millais devra de vivre. A quelque école

qu'on appartienne, de quelque doctrine artistique qu'on se

réclame, il est impossible de ne pas placer parmi les grands

artistes du xix* siècle, l'homme qui a peint VOphélie^ V Ordre

d'élargissement, la Colombe de l arche, le Iliujuenot, la

Fillette aveugle, la Vallée du Bepos cl las Feuilles d automne.

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