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L'ANGLETERRE DEPUIS L^AVENEMENT DE JACQUES II

Tentrechoquement des partis et les brouillards de tant de sang versé qui s'étendent sur toute son histoire comme les autres brouillards sur son sol^ la législation anglaise, avec ces mille coutumes qui peuvent dormir des siècles, mais qu'on n'abolit pas, et l'esprit public enfin, Tesprit public qu'on n'entendait, certes I pas au Moyen Age comme les whigs l'ont entendu depuis, toutes ces choses n'étaient- elles pas, dans leur obscurité, favorables à la prétention éternelle des whigs : que toujours il y eut quelque part, on ne sait où, en Angleterre, à côté des droits de la couronne, d'autres droits qui limitaient les siens ? Malheureusement, des faits opposés à ceux-là, des faits qu'il ne s'agit ici ni de justifier ni de défendre, s'étaient produits aussi dans cette histoire troublée, féconde en contradictionspoli tiques, et à travers lesquelles chaque parti peut voir ce qu'il aime ou désire le plus. A côté des souvenirs dormants de la Grande Charte, il s'était peu à peu établi dans l'opinion une notion de la royauté, laquelle impliquait au contraire une toutepuissance qui admettait peu de limites. Cela se vit mieux sous les Tudors que sous les autres dynasties, et cela s'éleva jusqu'à une théorie politique sous les Stuarts. Il est vrai que, sous le dernier des Stuarts, cette théorie, qui saignait encore du coup de hache qui avait fait tomber la tête de Charles I", fut définitivement mise en pièces, mais elle n'était pas tombée du ciel comme un bouclier salien, et, pour qu'elle se

fût si souverainemeat posée, il fallait qu'elle répondît à des sentiments publics, à des idées qui avaient cours. Hume ne permet pas d'en douter : c< C'est sous « Jacques — dit-il — que les points si longtemps en « question entre le roi et le peuple furent finalement « (/îna//j/) déterminés. » La prérogative fut circonscrite, et plus définie que sous les autres périodes du gouvernement anglais, ce qui veut dire, pour qui sait comprendre, que cette prérogative existait, soufferte, c'est-à-dire consentie, et, dans ce cas-là, circonscrire, n'était-ce pas innover? Assurément, il n'y a qu'un whig comme Macaulay pour trouver qu'un tel changement n'était pas considérable. Il va jusqu'à dire hypocritement que les lois anglaises, sans exception^ selon l'opinion des plus grands jurisconsultes : Holt, Tréby, Maynard et Somers, « restèrent après la Révolution ce « qu'elles avaient été auparavant », comme s'il s'agissait de législation générale I et il continue, avec cette légèreté qui jette la dernière pelletée de terre sur la tôte de toutes les questions : « Quelques points con- « troversés avaient été décidés d'après les opinions « des meilleurs juristes, et Ton s'était écarté de la « ligne de la succession ; c'était tout, mais c'était « assez. »

Oui, c'était tout! mais, ici, tout veut dire ce que Macaulay n'entend pas. C'était tout, car c'était la ruine d'un système qui avait pendant un temps quelconque gouverné l'Angleterre ; c'était la ruine d'un droit que

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plusieurs générations de souverains avaient exercé. Charles P' était mort pour Tavoir défendu et pour ravoir abandonné. Car Charles I'' appartenait à la cruelle destinée des hommes historiques qui périssent aussi bien par ce qu'ils font que par ce qu'ils ne font pas. Jacques II, lui, fut chassé pour avoir cru que les concessions avaient perdu son père et pour avoir voulu maintenir la prérogative que, dans sa conscience, il croyait son droit. Ce que Macaulay ne trouve presque rien n'est pas seulement la mort d'un droit et la mort d'une race, mais c*est, en plus, l'hérédité monarchique bouleversée, — en d'autres termes, Tinstitution monarchique niée dans ce qui la constitue et frappée à la racine, encore plus par l'élection de Guillaume et de Marie, dans la salle peinte, que par la hache du bourreau masqué de Whitehall. Que les circonstances dans lesquelles eut lieu une si grande chose, au contraire, fussent de ces circonstances irrésistibles et suprêmes qui font tout fléchir devant l'ascendant de leur nécessité, au moins ne diminuaient-elles pas ce qu'un tel changement, ce qu'une pareille révolution avait de nouveau et de profond, et c'est ce que Macaulay n'a pas pu ou voulu voir. Comme un Anglais, il s'est payé des formes d'une légalité consacrée, il a été puérilement vaincu par le spectacle ; mais lui, le critique exercé, dont la sagacité a vu tant de choses autrement difficiles à voir, peut-il être dupe à ce point de faits qui ne prouvent rien en Angleterre, et nous dire sérieu-

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sèment qu'il n'y eut aucun changement fondamental dans la grande révolution de 1688, parce qu'on y vit Clarencieux, Norroy, Portcullis, Dragon-Rouge et les cottes d'armes brodées de Lions et de Lys, et qu'on y donna à Guillaume le titre de roi de France, comme c'était l'usage depuis Crécy ?... Très certainement l'esprit whig, cette haute pruderie révolutionnaire, ne pouvait guères aller plus loin. On a souvent parlé de la pruderie des femmes anglaises, mais, en fait de bégueulisme, les whigs pourraient donner des leçons aux femmes les moins vraies et les moins naturelles de leur paysl

Et voilà pour le point de vue général du livre, pour la thèse dont il est la forme, au lieu d'être^ sans parti pris et sans polémique, le déploiement sincère, impartial et majestueux, des grands événements de 1688. Sans nier que la politique ne s'y soit mêlée, nous pensons, nous, que cette révolution n'a pas été aussi politique que Macaulay l'affirme. Elle était, avant tout, religieuse ; elle était protestante. La prérogative royale ne fut si véhémentement repoussée par Tesprit public d'alors que parce que Jacques II était catholique, et qu'il avait — l'Angleterre ne l'ignorait pas I — l'ardent prosélytisme de sa foi. On ne sait pas assez combien les peuples chicanent peu avec les races qu'ils aiment, et quelle puissance de fautes de toute espèce ces races prédestinées peuvent porter dans leur tête ou en faire sortir, sans en mourir I Or, précisément, les

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Stuarts n'avaient jamais été populaires en Angleterre. Us étaient Écossais et catholiques, les deux vieilles antipathies du pays. Une prérogative qu on n'eût pas songé à discuter du temps d'Elisabeth ou de Henri VIII, tout monstrueux qu'il fût, on la disputa aux Stuarts, qui rappelaient TËcosse et le papisme, et on finit par la leur arracher ! Quand on a lu l'histoire, et surtout les mémoires de ce temps, qui sont le vrai dessous de cartes de l'Histoire, on ne prend pas le change. Les choses en étaient arrivées, entre les Stuarts et TAngleterre, à cette redoutable extrémité qu'il n'y avait plus entre eux que le choc des deux plus inflexibles et saintes choses qu'il y ait dans le cœur des hommes, — le choc de deux consciences qui, ni Tune ni l'autre, ne pouvaient céder... Lorsque les questions sont posées à cette profondeur d'âme, on n'attend pas longtemps le résultat. La conscience du peuple n'eut pas raison de la conscience du Roi, mais le Roi tomba et devait tomber.

Nous ajoutons qu'un historien impartial aurait dit que c'était sa gloire, et que, dans cette position suprême, le Roi, aurait-il même eu du génie, — si le génie n'avait pas ébloui la conscience, ce qui lui arrive quelquefois, ou si une ambition vulgaire ne l'avait pas éteinte, — le Roi, repoussé par celle de tout un peuple, n'avait d'autre ressource que de tomber dans la pureté immaculée de la sienne. Telle a été pourtant, en quelques mots plus péremptoires que

cent pages, Thistoire de Jacques II (i). Il avait contre lui le protestantisme de Henri VIII, chargé de toutes les rancunes des vieux partis du temps de Cromwell. Tous les préjugés protestants qui ont tenu la plume sur sa mémoire Font accusé d'étroitesse d'esprit, d'aveuglement, de ténacité. C'était sitôt faitl Us n'ont oublié qu'une chose, — la conscience religieuse, qu'ils eurent si forte, eux ! pour résister à la sienne. Mais la conscience fait aussi une gloire à ceux qui se dévouent pour elle, et elle a revêtu dans son tombeau la race ensevelie des Stuarts d'un suaire incorruptible au temps et lumineux comme une auréole I

Cette injustice de l'Angleterre, qui charge la mémoire de Jacques après deux siècles, et qui prouve bien l'acharnement du sentiment protestant contre lui, il appartenait peut-être à un homme aussi éclairé que Macaulay de la réparer. En se montrant juste, il aurait peut-être entraîné son pays à la justice, et il aurait accompli le plus bel acte de l'historien, qui est de venger la vérité outragée, cette vérité qu'il ne faut pas grand courage pour outrager, puisqu'elle est impassible! Cela lui allait plus qu'à personne. N'estce pas lui, Macaulay, qui, dans un de ses plus beaux travaux de critique historique, en nous parlant de Machiavel (2), le vieux calomnié de Florence, ce vieux bronze oxydé par les crachats de toutes les généra-

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