L'ANGLETERRE DEPUIS L*AVÈNEMENT DE JACQUES II
aurait une que Tavenir tiendrait moins que Tautre, et pourtant, il faut en convenir, c'est là ce qui est arrivé. Dans rhistoire de Macaulay, le whig s'est accru et s'est concentré, mais l'homme de talent a faibli. D'où vient cette faiblesse ? A quoi la Critique doit-elle l'imputer? Est-ce que Macaulay, qui nous a tant donné de magnifiques fragments de sa pensée, ne serait lui-même qu'un grand fragment d'intelligence, inapte aux ensembles et aux grandes compositions ? Désorienté dans une histoire d'Angleterre, se sentirait-il moins libre et moins inspiré que dans ces essais circonscrits et variés qui, réunis sous le commun titre de Miscellanies, forment une si brillante mosaïqueintellectuelle?. .. Ou bien, par un de ces empêchements qui, pour la Critique, restent toujours un peu des mystères^ son talent, jusque-là si éclatant et si large, aurait-il trouvé en lui-même ses propres causes d'appauvrissement ? Question difficile à résoudre, mais qui se pose de soi dans tout esprit, en le lisant. Ainsi, disons-le tout d^abord, malgré des qualités qui recommanderaient encore, sans nul doute, un esprit inférieur à Macaulay, nous n'avons pu reconnaître dans ces deux volumes le talent agrandi de l'écrivain qui, en 1827, 1828, 1832, 1835, écrivait sur Machiavel, Dryden, la Guerre de la succession, par lord Mahon, l Histoire de la Révolution de 1688, par Mackintosh, ces articles abondants et lumineux qui resteront comme des modèles de critique élevée et vivante. Quant au whig, c'est tout le contraire.
114 DE l'histoire
Nous avons rencontré et pleinement reconnu dans cette histoire le whig des premiers jours, devenu plus que jamais Thomme de la cause ; le whig avec ses préoccupations, ses passions, ses erreurs, et, pourquoi ne le dirions-nous pas? ses injustices. Chose triste I et qui prouve à quel point il faut tenir haut sa pensée pour la préserver ! l'esprit de parti semble ici avoir bénéficié de tout ce qu'a perdu le talent, et c'est dans ce sens qu'il s'est fait — au dommage de Macaulay — une compensation terrible 1
Et cela devait être, du reste. Qui songe à son parti en écrivant THistoire commence par s'y sacrifier. Macaulay, qui a tracé de belles pages sur la manière d'écrire l'Histoire, pouvait-il Tignorer? La sienne ne semble qu'un prétexte, un moyen, et non pas un but. Son asservissement à une opinion politique, qui se lève à chaque ligne de son livre pour la dominer, y fausse perpétuellement la justesse de son regard. Mais cet asservissement explique très bien que, dans le champ si étendu de son sujet, — l'histoire d'Angleterre, — il ait plus exclusivement dévoué sa pensée à tout ce qui fut l'origine, la fondation et le triomphe de son parti. Quoique, dans le premier volume de son ouvrage, Macaulay ébauche en traits rapides une histoire générale de l'Angleterre, depuis la Bretagne sous les Romains jusqu'à l'avènement de Jacques II, qui est pour lui le grand événement, Tévénement décisif dans l'histoire d'Angleterre ; quoique sa préoccupation de whig soit
L'ANGLETERRE DEPUIS L'aYÈNEMENT DE JACQUES II 115
telle qu'il ne veuille pas reconnaître comme monarchie anglaise la monarchie normande de Guillaume le Con«* quérant, et qu'il place l'origine d^^la vraie monarchie d'Angleterre à la fière extorsion de la Grande Charte, pour lui, cette histoire si confuse et si indistincte ne doit apparaître nettement, sans luttes, sans tiraillements, régulière et devenue enfin ce qu'elle doit être, qu'à la chute du dernier Stuart et à l'écroulement de cette monarchie de droit divin qui ne fut pas uniquement, comme il voudrait nous le faire croire, une chimère ou une réalité incessamment repoussée. En vain nous parle- t-il, mais en passant, d'une monarchie tempérée du xui® siècle, qui s'était conservée intacte jusqu'au xvii*, et assure-t-il que tous les principes qui triomphèrent dans la révolution de 1688 étaient sinon relatés formellement et catégoriquement dans un acte spécial^ au moins épars dans d'anciens et vénérables statuts. 11 se contente de poser, sans le prouver, le fait étrange de cette monarchie tempérée qu'il est assez difficile d'établir quand on a un Henri VIII ou une Elisabeth derrière soi, et il ne commence, à proprement parler, son histoire qu'à la date éclaircie et certaine de la vraie monarchie anglaise : la fin des Stuarts et du droit divin. En agissant ainsi, qu'on ne 1 oublie pas! Macaulay n'a point cédé à une fantaisie d'historien, au libre choix d'un esprit qui se taille un sujet de réflexion et d'enseignement dans les chroniques de son pays. Non I il a obéi à quelque chose de moins
116 DE l'histoire
personnel et de plus puissant. Il a cédé à la pression des idées de son parti, et il a cherché à en justifier toutes les prétentions par l'histoire.
C'est, en effet, la prétention des whigs depuis qu'ils existent — et on peut dire Tannée et presque le jour où ils ont été mis dans le monde — que l'Angleterre, telle que la révolution de 1688 l'a faîte, est toujours la vieille Angleterre, VOld Fngland des premiers temps ! Pour eux, la révolution — ils le disent assez haut — n'est rien autre chose que la revendication d'anciens droits. Malgré la contradiction, qui n'est jamais à la surface des mots que quand elle est au fond des choses, ils l'ont toujours appelée et ils rappellent encore « une révolution conservatrice ». Doués de cet instinct politique qui distingue si éminemment l'esprit anglais, les whigs diffèrent en ceci des révolutionnaires des autres pays qu'ils savent la force du passé dans les institutions des hommes, et qu'en innovant ils veulent avoir l'air de maintenir et de continuer. C'est donc dans le passé qu'ils vont chercher la légitimité de leur politique^ et comme le passé de l'Angleterre est peut-être le plus orageux passé historique qu'il y ait dans l'Histoire, ils croient l'y trouver, ou, sans le croire peut-être, ils affirment qu'on doit l'y chercher. Les luttes de ce pays qui a offert à lui seul presque autant de combats entre ses barons et ses rois que le Moyen Age tout entier, ses guerres civiles des Roses, l'implication effroyable de ses droits de succession.