Dauvin et Fontaine
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industrie, à ses passions, à sa haute raison et même à sa curiosité? Voilà ce qu'on dira peut-être. Et cependant le sujet historique que Labutte n'a pas craint d'aborder n'en restera pas moins un des plus intéressants et des plus magnifiques sujets qu'un homme d'imagination et de science pût traiter, s'il l'avait compris. Il ne s'agit pas toujours d'être actuel. Esprits raccourcis et passionnés, nous ne pensons guères qu'à ce bout de toile historique dont nous sommes les tisserands d'un jour ou à ce qui peut directement s'y rattacher, et nous oublions trop que THistoire est particulièrement, dans sa notion pure et profonde, le récit des choses entièrement finies, des mondes entièrement disparus. Nous oublions trop que le grand caractère de l'Histoire c'est d'être une peseuse de poussière, et que des écroulements définitifs, des fins accomplies, conviennent mieux à cette Observatrice funèbre que des choses vivantes encore, qui déconcerteraient son œil et sa main.
Est-ce cette mâle conception de l'Histoire qui a fait choisir, entre tous, à Labutte, le sujet, si indifférent à l'opinion, de son livre? Nous l'avons cru d'abord. Nous l'avons désiré. Nous avons, sur le simple titre de l'ouvrage, ressenti une forte et involontabe sympathie pour un homme qui, par ce temps de civilisation économique, écrit un livre sur les vieux iarls Scandinaves, les pères oubliés des éleveurs de la vallée d'Auge et des herbagers du Cotentin. Malheureuse-
ment, le livre lu, il a fallu rabattre de notre sympathie. Les individualités assez fières pour se mettre à Técart de leur temps et se consacrer vaillamment à un travail qui n'importe qu'à quelques esprits d'un ordre élevé sont des exceptions qui, chaque jour, deviennent plus rares, et Y Histoire des ducs de Normandie n'en a pas révélé une de plus. L'auteur n'est pas le grand artiste, indépendant et solitaire, auquel échéait ce poème vrai, qui a les proportions d'une épopée. Non ! il est de son temps, et il n'est pas au-dessus. Ce qu'il a écrit, il ne l'a pas tracé en vue des beautés essentielles à cette histoire trop ignorée et qui devraient tenter un peintre. Il a obéi à de bien autres préoccupations. Il est de cette école historique qui n'a pas de nom encore, — car un nom compromet, — mais qui a une existence très positive et très puissante dans l'éducation et la littérature contemporaines. Cette école, dont Augustin Thierry, revenu à la Vérité, se sépare, dit-on, par le plus généreux travail entrepris sur le livre qui a fait la gloire de sa vie {Histoire de la conquête de V Angleterre)^ cette école, qui n'eut jamais d'ailleurs l'insouciante hardiesse de son fondateur, cache maintenant, sous des formes modérées et cauteleusement respectueuses, une hostilité contre le Christianisme, arrêtée et profonde. Le vers :
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ! du poète comique, semble avoir été écrit pour celte
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école, dont Labutte, obscur disciple, est le soldat zélé et un peu perdu. Quoiqu'il n*aitpas le talent et Tautorité de ses maîtres, cependantses maîtres le réclament. Henri Martin a mis une préface fort bienveillante à la tôle de Touvrage en question. On adoré ainsi le collier de Gurth. Dès cette préface, du reste, et même à cause de cette préface, n'était-il pas aisé de deviner le livre? N'était-il pas aisé de pressentir que Labutte, dont l'érudition est toute matérielle et s'adosse à la philosophie négative du xviii* siècle> qui traîne encore en un si grand nombre d'esprits, verrait moins dans l'histoire des ducs de Normandie un vigoureux tableau à peindre qu'une petite embrasure à ouvrir par laquelle il pût tirer de son côté, non seulement sur lex® siècle, mais sur l'ensemble du Moyen Age qu'il ne comprend pas?
Et comment le comprendrait-il? A-t-ilpour cela les facultés qui dominent les écoles, leurs mots d*ordre et leurs préjugés? Est-il assez historien ou assez poète? Car, pour comprendre le Moyen Age, c^tte gestation laborieuse et profonde d'une société qui a fini par s'organiser dans la plus merveilleuse harmonie, il faut avoir de deux chosesl'une: ou la raison du grand historien qui voit l'entre-deux et le dessous des faits, qui en perçoit les causes et les détermine, ou la sensibilité du grand poète qui, par le sentiment et une transposition sublime de son être dans le passé, arrive à l'intuition complète du temps qui n'est plus. Par
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une punition réservée peut-être à l'orgueil de ce siècle, si infatué de sa raison, il s'est trouvé que jusqu'ici c'est /a raison de V historien qui aie plus manqué au Moyen Age, et que les poètes, ces enfants, comme disent les philosophes, l'ont infiniment mieux compris que les historiens. Ni Hallam, ni Thierry (nous parlons du Thierry du passé, car qui sait si Dieu ne nous garde pas le véritable historien du Moyen Age dans le Thierry de l'avenir?), ni Guizot, qui a vu les mélanges du bien et du mal, mais qui n'a pu les expliquer, ni personne, enfin, parmi les gloires modernes, n'a porté la lumière et la main sur le nœud gordien de ce temps et son implication formidable, tandis que quelques vers de Shakespeare, quelques pages de Walter Scott, en font du moins passer l'âme dans nos esprits, comme une vision trop tôt évanouie ! Sans être un poète de cette envergure et de cette hauteur, sans même avoir des facultés relativement supérieures, si Labûtte avait eu seulement en lui cette poésie d'écho que les grands spectacles éveillent dans tout homme passablement organisé, il eût parlé autrement d'une époque dont Schiller disait : « Le Moyen Age a sur « nous l'avantage de la vertu poétique, — de l'enthou- « siasme du cœur, — de l'élan des idées, — de la force « du caractère. Ces hommes-là ont plus fait par leurs « prétendues folies que nous par notre prétendue sa- « gesse. Mais ces folies avaient une origine idéale, — « un fond céleste. »
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Oui I il ne s'agissait que d'être un homme simple et droit, que la Philosophie n'aurait pas gauchi à Tavance, pour recevoir pleinement dans son âme Timpression de ces faits énormes, sans analogues dans Thistoire, et avec lesquels on se croit quitte quand on a prononcé d'une certaine manière les mots bien vite dits de Barbarie et de Féodalité. Labutte est d'une école dont nous connaissons les perversités et les manies ; car, pour une idée, nous la défions bien d'en produire une seule qu'elle puisse discuter! nous r.e lui aurions donc pas demandé, à lui, le dernier venu, si inférieur d'ailleurs à ses devanciers, ce que ces devanciers ignorent, c'est-à-dire la loi historique de ces faits tant de fois maudits et qu'il recommence de maudire, sans ajouter rien à la vulgarité de ces caduques malédictions. Mais la Critique ne pouvait-elle espérer sans outrecuidance que ces faits, contre lesquels l'historien se révolte, le frapperaient puissamment par ce qu'ils ont d'extraordinaire et même pour lui d'incompréhensible, et que de cette indignation aveugle, mais vraie et largement vibrante, contre le Moyen Age, ses passions colossales, ses déchirements nécessaires, ses institutions, tout cet ensemble de servitudes chevaleresques dont Labutte n'a pas même la notion première et que Schiller, qui était un grand poète et un noble cœur, appuyait sur un fond céleste^ il serait au moins sorti un cri énergique, une réprobation digne de ce temps immense^ quelque chose, enfin, qui au-
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rait eu son éloquence, son injuste, mais réelle beauté?... Eh bien, c'était là trop encore I La peur de Tenfer a fait Pascal. Pourquoi le Moyen Age, cet enfer pour Labutte, ne lui a-t-il inspiré qu'une horreur mesquine? On dirait que son émotion est de la même taille que sa sagacité, sa faculté de sentir tristement adéquate à sa faculté de comprendre. Voilà comment son histoire, vraie, si Ton veut, au point de vue d'une érudition littérale, se trouve être deux fois un mensonge. Un mensonge superficiel et inanimé que n'a pu vivifier et réchauffer cette prétention à la couleur locale qui est une des ambitions du xix* siècle, et que l'écrivain a manquée comme tout le reste, précisément dans le sujet d'histoire qui semblait l'admettre le plus !
L'histoire des premiers ducs de Normandie est, en effet et avant tout, un récit dramatique, mouvementé, pittoresque, comme toutes les histoires oti les peuples neufs apparaissent, et, hordes encore, s'essaient à devenir société. Si l'on en considère les phases et si l'on se place en dehors de la question mère du Moyen Age qui embrasse tout en Europe, depuis les Mamertines jusqu'à la Renaissance, pour ne voir seulement, comme
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LabultCi que rétablissement du graad Rollon et de ses Ois sur nos rivages, cette histoire, par la nature des choses, relève bien plus de Tartiste que du penseur. Poétiquement parlant, nous n'en connaissons guères de plus belle. Posée entre deux dates sublimes, elle s'ouvre aux pleurs prophétiques du vieux Charlemagne devant les premières barques d'osier poussées contre le pied de son palais par le vent des fiords de la Norvège, et elle se ferme à Tépée tirée du Bâtard,
qui va devenir le sceptre du conquérant de l'Angleterre ! De l'une à l'autre de ces dates, ce qui passe à travers le temps ce sont des luttes, des événements et des personnages empreints de la grandeur sauvage de ces pirates, rois de la mer {sea kings), qui, blasés d'Océan et de neige, voulurent ajouter quelques miettes de terre à leur liquide empire, et s'abattirent sur la côte de France par la roule des Cygnes, cygnes eux-mêmes, ou plutôt cormorans, pressés comme les vagues et inépuisables comme elles I De Rollon, le fils mystérieux de la fée des mers, jusqu'à Guillaume, le fils effronté d'Ariette, la sirène de la fontaine de Falaise, on compte quatre ducs, dont le dernier est ce Robert le Magnifique ou le Diable, en qui le Moyen Age tout entier, sentiments, croyance, vertus et vices, se concentre ardemment et se reflète, comme un soleil dans une cuirasse d'or. Pour peindre ces iarls farouches que la Féodalité chrétienne apprivoise à peine, et ces tribus qui les suivent, — qui plongent
dans les rayons du baptême leur front déformé par les coups du marteau de Thor, tandis qu'ils s'enfoncent jusqu'au flanc dans le limon de la barbarie, — il semble qu'il ne faudrait rien moins que de transporter dans l'histoire, en les élevant à ses sévères proportions, les qualités de ce romancier épique, Fenimore Cooper, l'Américain qui fut tout ensemble l'Homère et l'Hésiode des Peaux-Rouges et des VisageS'Pâles. Or, au lieu de cela, qu'avons-nous ici? Le pinceau maigrelet d'un homme qui ne se doute ni de la taille et de la musculature de ses modèles, ni de la profondeur de leurs physionomies, ni du caractère des événements qui les éclairent et qui les colorent, et dont la petitesse de raison philosophique fausse à tout instant le sens même extérieur de l'histoire.
C'est que, pour peindre ou seulement sentir, dans une œuvre dont le caractère est plus pittoresque que réfléchi, la première nécessité est de voir juste, comme la seconde est d'idéaliser en restant vrai. Or, pouvons-nous dire que Labulle voit juste, dans l'acception la plus modeste de ce mot, quand, par exemple, il parle de l'enthousiasme des croisades, la grande passion mystique du Moyen Age, avec le dédain rabougri qui l'appelle insolemment une espèce de contagion morale^ psiv ]^eur dn mot peste apparemment?... Voit-il juste, même au sens le plus borné, quand, démocrate d'hier, talonné par son opinion jusque dans le fond du x' siècle, il s'étonne (ce ne peut pas être par igno-
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rance) de ce que Richard II punit son frère d'avoir enfreint la loi fondamentale de la féodalité, et qu'il écrit, avec le point d'admiration et les italiques de la niaiserie : il avait refusé Vhommagel comme si refuser l'hommage au x* siècle n'était rien aux yeux de ces tout-puissants raisonneurs qui trouvent naturel que la République prit nos tètes quand nous n'acceptions pas les assignats de Cambon ! Voit-il juste, enfin (car nous pourrions multiplier à l'infini de tels exemples), lorsque, à propos de Richard II, le bienfaiteur de ces moines qui firent tomber à genoux la barbarie devant eux, il parle de sa piété peu éclairée^ comme si, dans ce sincère x* siècle, coulé d'un seul jet dans le monde virginal des peuples nouveaux, il y avait deux sortes de piétés, dont l'une fût éclairée et dont Tautre ne le fût pas I Certes I il est bien évident que de telles manières de s'exprimer et d'écrire impliquent des manières de regarder et de voir entièrement à V envers du temps qu'on veut peindre. Et encore l'envers des choses les retourne, mais ne les brise pas, tandis que le masque de prose appliqué par les mains bourgeoises de Labutte sur le poétique et gigantesque fades du x® siècle fait bien plus que de le défigurer, il le diminue, et diminuer, en histoire, c'est la pire manière de travestir.
Telles sont les raisons qui font de cet ouvrage sur les ducs de Normandie un livre sans valeur d'aucune sorte. A cause de cela, on s'étonnera peut-être que
nous en ayons tant parlé. Dans un temps d'indulgence prostituée, où le mépris lui-même s'est fait bon enfant, c'est une locution commode et déjà vulgaire qu'on ne doit point, en parlant gravement de son livre, donner de l'importance à un homme qui par luimême n'en a pas. A ce compte, la médiocrité d'un ouvrage serait un sauf conduit contre la critique. Nous ne Tavons jamais pensé. Nous ne croyons pointa l'innocuité des livres médiocres. Nous pensons même que le livre médiocre va plus loin dans les masses que le livre distingué ou supérieur, et qu'il s'enlève d'autant plus aisément sur la bêtise ou l'ignorance humaine, comme une plume sur l'aile favorable des vents. D'ailleurs, en histoire, tout a sa conséquence et son danger. Les ducs de Normandie peuvent n'intéresser que quelques Normands comme celui qui écrit ces lignes, lequel voudrait que sa province eût enfin l'histoire qui lui manque et dont les matériaux n'attendent que la main qui doit les soulever. Mais le Christianisme, mais FËglise, le Moyen Age, le passé dont nous sommes les fils, voilà ce qui importe à tous et ce qu'on retrouve dans ce livre, nous ne dirons pas sous la lumière, mais sous le clair-obscur le plus faux. Labutte juge cette grande époque d'après quelques faits exceptionnels et isolés, — comme si, dans trois cents ans, on jugeait le xix* siècle d'après la Gazette de$ Tribunaux, C'est un de ces pleurards historiques qui versent, sur les malheurs de l'humanité au Moyen
Age, ces larmes de crocodile qui ont toujours le même succès sur les esprits iguorants et les âmes sensibles. 11 faut y prendre garde ! ces pleurs-là, quand ils tombent sur un sol, n'y sèchent plus.
Un historien très opposé à TÉglise et au Sacerdoce a dit, dans un de ses ouvrages : a Quand on lit Thistoire « de TEurope, ce qu'on y rencontre le plus, ce sont « des Cardinaux à la tête de presque tous les gou ver - « nements des États. Ainsi, en Espagne, c'est un Xime- « nés, sous Isabelle, qui^ après la mort de sa reine, « est régent du royaume. En France, c'est Louis XII, <' gouverné par le cardinal d'Amboise. C'est encore « François !•', ayant pour ministre le cardinal Duprat. « En Angleterre, c'est Wolsey, fils d'un boucher. En « Europe^ c'est Charles-Quint, continuant son respect
1. D'Hefele. Le Cardinal Ximenès ou l'Église d'Espagne. Tiaduction des abbés Glisson et Crampon. {Pays^ 15 octobre 1856.)
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c soumis à son précepteur, le cardinal Adrien, qui « depuis fut pape. C'est la Flandre, la difficile Flandre, « si dure à gouverner, conduite par le cardinal Gran- « velle. C^est le cardinal Martinusius, maître en Hon- « grie sous Ferdinand, frère de Charles-Quint. C'est « enfin, plus tard, Richelieu, Mazarin, Dubois, Fleury, « tout un débordement de la pourpre romaine sur les « marches de tous les trônes! » £t l'historien en question ajoute, textuellement : « Si des ecclésiastiques ont « régi tant d'Ëtats militaires, c'est qu'ils étaient plus « expérimentés, plus véritablement propres aux « affaires, que des généraux et des courtisans. » Raison qui rappelle le mot des médecins de Molière : L'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive^ et qui fait sourire venant d'un homme d'autant d'esprit que Voltaire ; car c'est Voltaire qui est cet historien I 11 fallait dire pourquoi des prêtres sont plus aptes au gouvernement des États que les autres hommes, et voilà ce que Voltaire n'a point dit...
Le phénomène qui étonnait Voltaire, qui s'étonnait de peu, n'est point inexplicable. Les prêtres ont, par les habitudes et les servitudes de leur état, une personnalité plus élevée que les autres hommes. Ils ont des mœurs plus sévères, plus détachées de ce globe, qu'ils foulent aux pieds les yeux au ciel, lorsqu'ils sont de vrais prêtres. Même à part la vertu des sacrements, qui sont des efficacités et des puissances d'un ordre surnaturel, et dont nous n'avons pas à nous occuper
ici, les prêtres ont plus d'obligations que nous et plus de tenue; car la valeur humaine se mesure à l'étendue des devoirs. Le devoir est le seul poids qui donne à rhomme la force de le porter. Les prêtres, auxquels on peut appliquer le mot superbe de saint Bernard : <c Ils n'ont soif que du sang des âmes »> sont plus prcs du caractère qu'il faut pour gouverner ces masses d'âmes qui font les peuples que ceux-là qui ont toutes les autres soifs de la vie. Sans doute, parmi ces cardinaux, cités par Voltaire, il en fut plusieurs qui oublièrent trop la robe qu'ils avaient l'honneur de porter. Mais il serait facile de montrer, l'histoire à la main, et ce serait là une étude curieuse et utile, que leurs plus grandes fautes vinrent justement de l'oubli de leur caractère et de leur devoir. La grande politique et la morale se tiennent et s'entrelacent. Ce sont les deux parties de cet organisme mystérieux qu'on appelle la force d'un grand homme. On peut être grand et être coupable ; mais les plus grands dans l'humanité sont les moins coupables, et, parmi ceux-là, Ximenés fut un des plus irréprochables et des plus purs f
Cependant, jusqu'ici, c'est beaucoup plus un nom retentissant qu'une vie creusée, que le cardinal Ximenès. Vingt fois des hommes qui valaient beaucoup moins que lui ont occupé l'attention des historiens modernes, et pour ce moine il semblait qu'on avait tout dit quand on avait écrit son nom. Sa gloire était
toute nationale et péninsulaire... Elle paraissait détachée de l'histoire générale de l'Europe comme son pays, entouré par la mer de trois côtés à la fois. C'est une observation qui n'a pas été faite, que les gloires espagnoles manquent de la grande popularité historique, et lorsque Texception a eu lieu, comme pour Charles-Quint, Philippe II et Fernand Cortez, c'est qu'ils s'épanchèrent par la puissance et par les armes et qu'ils furent plus Européens qu'Espagnols. Ximenès, qui fut Espagnol, et qui, de plus, fut moine, gisait dans un in pace de sa gloire, chaque jour plus muette. Statue de cloître pour le monde moderne, qui semble n'avoir guères le temps de la regarder. Une main qui n'est pas espagnole, mais allemande a entrepris de resculpter cette vieille statue, aux traits diminués par le temps et couverts de la poussière des siècles, et de demander à la génération présente un peu d'admiration pour cette grandeur.
Ayons cette justice envers l'Allemagne, c'est qu'elle aime l'histoire. Depuis le premier quart du xix® siècle, toute protestante qu'elle est, on l'a vue rendre hommage au catholicisme, et, cela, dans la personne d'hommes discutés ou suspectés par l'opinion au sein des nations catholiques. Quand Hildebrand faisait tout trembler, quand on avait peur de son génie, Voigt publiait un livre courageux qui donnait du cœur aux poltrons. Léopold Ranke, un Français de Berlin pour le vif sentiment de la réalité historique.
LE CARDINAL XIHENES 217
nous donnait dans une histoire, au fond protestante, une étude magnifique sur Ignace de Loyola, le fondateur de Tordre le plus impopulaire, et qui contraignait les plus insolents à baisser les j^eux devant la beauté morale de ce chevalier qui fut un saint. Nous ne parlerons pas de l'Innocent III de Hurter, car Hurter est devenu catholique par la vertu de Fhistoire, mais, puisque le docteur Hefele, de Tuniversité de Tubingue, a publié un livre sur Ximenès, — le bienheureux père Ximenès, comme rappellent les églises d'Espagne, -^ il faut qu*à une certaine hauteur d'histoire tous les historiens soient catholiques, en plus ou en moins.
Pour bien comprendre le ferme et placide génie du cardinal Ximenès, il faut, en effet, l'intelligence du catholicisme et du Moyen Age ; car, malgré le millésime de son avènement aux affaires, Ximenès est, avant tout, un homme du Moyen Age, et un saint. Il faut remonter à Suger, abbé de Saint-Denis, pour trouver une physionomie analogue à la sienne. C'est la même gravité monacale, la même indifférence de tout, excepté de l'autorité et de la justice^ la même prudence supérieure, et, dans la manière de gouverner comme dans la manière de porter sa robe, la même
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rigidité dans l*ampleur. Investi d'une plus longue faveur, Ximenès monta lentement tous les degrés de sa fortune, s'asseyant à chaque marche de son élévation dans cette attitude monumentale qui n'eut sa véritable perspective que quand il fut arrivé au faîte. D*abord confesseur de la reine Isabelle, ensuite archevêque de Tolède, puis cardinal et grand inquisiteur de Castille et de Léon, enfin ministre et régent d*Espagne, sous les différentes pourpres du commandement qu'il revêtit avec tant de magnificence, Thumble sandale du Franciscain se retrouva toujours... Riche* lieu, auquel le docteur Hefele la comparé dans un parallèle très substantiel et très détaillé, est principalement gentilhomme et grand seigneur, — Mazarin est un habile et séduisant officier de fortune, — mais Ximenès est un moine qui entend le gouvernement des hommes parce qu'il le regarde du point de vue de Dieu. A la Rochelle, Richelieu montait un cheval fougueux ; il portait, tout malade qu'il fût, une cuirasse d'acier et une écharpe feuille-morte, mais en Afrique, commandant aussi à des soldats, Ximenès allait sur une mule et ne tenait que son crucifix à la main. Richelieu avait l'élégance et la grâce comme les avait César, comme les avait Alcibiade. « Entrez, monsieur, « — lui disait un jour Louis XIII, morose et jaloux, « au moment de passer par une porte des apparte- « ments royaux. — N'êtes-vous pas le maître ? » — Richelieu saisit aussitôt le bougeoir que portait un
LE GARDIiNAL XIMENÈS 219
page, et, précédant le roi : « Sire, — répondit-il avec « Taplomb d*un homme invulnérable, — je ne puis « marcher devant Votre Majesté qu'en remplissant les « fonctions de ses moindres serviteurs. » Ximenès, le sévère Ximenès, n*avait rien de ce sang-froid et de cette souplesse dans la flatterie, de ce respect qui caressait en se courbant. Mais les qualités par lesquelles il calmait les ombrages de ses maîtres étaient mieux que des procédés, c'étaient des vertus.
Comme Richelieu, du reste, s'il n'était pas un grand seigneur de fait, d'esprit et d'attitude, il était cependant un homme de naissance. Il appartenait à la noblesse inférieure de Castille, mais la flamme épurée de la sainteté avait dévoré de bonne heure les grâces de Thomme du monde,
Et consumé le bois du sacrince austère I
Comme Richelieu encore, cet aristocrate inconséquent, il tint peu de compte de sa caste et n'eut pas tant à lutter contre lui-même pour effectuer l'unité monarchique de son pays. Il prépara l'Espagne à Charles-Quint, comme, plus tard, Richelieu prépara la France à Louis XIV. Seulement, si, comme Richelieu toujours, il arriva au gouvernement par une femme, ce ne fut point par une créature faible et fausse, aisément engouée, Italienne vaporeuse que l'odeur des roses faisait évanouir. La pénitente de Ximenès était,
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au contraire, une femme de grand sens et de grande fermeté, la reine Isabelle, et le Louis XIII qu'il eut à conduire était le roi Ferdinand, qui n'avait pas de nostalgie et qui resta roi auprès de son ministre, couronne au front, contre ce front rasé de religieux, couronne contre couronne! La supériorité de Ximenès sur Richelieu vient précisément de la valeur incontestable de Ferdinand et d'Isabelle. L'intelligence qui sent la force et qui en a l'inquiétude se bride mal ou se cabre sous le mors. Pour monter Bucéphale, il faut être Alexandre I Ximenès est plus grand que Richelieu de toute la grandeur, ajoutée à la sienne, de ceux qui suivaient ses conseils.
Et d'autant qu'il n'avait rien de ce qui séduit, de ce qui charme, de ce qui entraine, de ce qui fait la voie à l'homme d'Ëtat et à ses idées. Il avait, au contraire, ce qui platt le moins, quoiqu'on l'estime : une incommode et inflexible droiture, laquelle avait failli barrer sa carrière, car, au commencement, dans une question de bénéfice, il avait fait une telle résistance, au nom du droit, à ses supérieurs ecclésiastiques, qu'il fut cruellement persécuté. Son physique, cette chose frivole et si sérieuse pour les ambitieux, parce qu'il influe dans les affaires, était peu sympathique. Il avait les lèvres épaisses, les yeux mouillés de larmes involontaires et perpétuelles, les dents canines posées en saillie, ce qui le fit surnommer Éléphant. D'éloquence, il n'en avait pas l'ombre. Il parlait peu, mais il ne di-
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sait jamais que ce qu'il voulait, avisé comme ranimai dont on aimait à lui donner le nom. Tel il était, et tel il réussit. On était à moitié du xv^ siècle. On bafouait les moines sur toute la ligne, et le rire allait s'étendre de Luther à Rabelais. On en avait assez de cette monacaille, de cette vermine, de ces moines, moinants de moinerie ! Mais Dieu, qui venait de fermer le Moyen Age, fit cette réponse aux injures des hommes de leur montrer un dernier moine sous le capuchon de Ximenès I
Il le leur montra, mais Isabelle le vit avant personne. Isabelle la Catholique^ que le docteur Hefele a comparée aussi à Elisabeth d'Angleterre en prouvant par des faits nombreux que la grande Espagnole l'emportait sur la grande Anglaise, Isabelle a laissé dans Thistoire trois témoins qui déposeront éternellement pour elle et seront comme les parrains de sa gloire : Christophe Colomb, le capitaine Gonzalve de Cordoue et Ximenès 1 On était au commencement de ce règne qu'un prêtre, obscur encore, allait partager. Ferdinand, qu'Isabelle avait si chevaleresquement épousé, venait de prendre Grenade aux Maures. Il avait extrait — comme il l'avait dit — <' le dernier pépin de cette
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« Grenade », le plus beau fruit des Huertas de l'Espagne, quand Isabelle, ayant mis son confesseur Fernando de Talavera sur le siège de sa conquête, vit Ximenès, et, devinant le grand homme futur caché sous le froc, le choisit pour remplacer Thomme de conseil qu'elle avait perdu. A dater de ce moment, Ximenès monta dans cette haute et constante fortune dont aucun échelon ne se brisa sous son pied. Prêtre d'abord, devenu religieux et presque anachorète, il avait cinquante-huit ans quand il sortit du cloître pour entrer dans les dignités ; mais il n'en sortit que pour la foule. Gomme le Romain qui emportait Rome, il em« portait son cloître avec lui. Les titres qui lui vinrent plus tard ne furent que des titres. Dès qu'il eut l'oreille d* Isabelle, il eut tout. Il eut Tinfluence, la direction, le gouvernement ! et s'ouvrit alors cette période de vingt-deux années de raffermissement et d'extension, de conquête et de force intérieure pour l'Espagne, qui resta, depuis Ferdinand jusqu'à la mort de Philippe II, malgré les malheurs, le temps et les fautes, ce faisceau serré dans un chapelet de moine, qui valait le baudrier d'un héros I
Voilà l'homme dont Hefele nous a donné... non 1 mais nous a préparé l'histoire. Il s'est épris de cette vieille tête qui n'a plus rien des temps présents. Quelles que soient ses opinions religieuses, il a pensé à la justice de Robertson. Dans toute l'histoire, dit Robertson, Ximenès est le seul premier ministre que
ses contemporains aient honoré comme un saint et à qui le peuple, placé sous son administration, ait attribué le don des miracles ; et Hefele a eu la noble jalousie de cette justice. Que le docteur Hefele soit donc glorifié pour cette belle intention et émulation de vérité, et pour les efforts de recherches, d'érudition et de conscience que son livre atteste avec succès I Malheureusement, nous devons le dire, le talent de la mise en œuvre n'est pas au niveau de l'impartialité de la pensée. Le cardinal Ximenès, dont la grandeur a le pittoresque qu'ont les grandeurs du Moyen Age, n'est pas peint : il est raconté. L'historien qui a essayé de reproduire cette forte et sévère image peut avoir le sentiment de la vie historique, mais, à coup sûr, il n'en a pas la puissance. Il ne nous donne qu'un plâtre assez pâle de cette grande figure qu'on oublie et dont il a voulu nous faire mesurer le galbe immense. Ce n'est pas tout. Indépendamment de ce déchet, de cette absence de relief dans la personne, qu'il faut ressusciter, puisqu'elle est le sujet du livre même, on ne trouve dans l'histoire en question aucune trace de composition, aucune architecture régulière dans la distribution des détails que l'auteur a recueillis sur l'un des plus grands hommes de l'Espagne.
Ainsi, par exemple, les chapitres se suivent sans s'enchaîner. On dirait plutôt des dissertations séparées qu'une histoire qui a la chronologie de ses dates et la logique de ses événements. L'une de ces dissertations,
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entre autres, la plus curieuse et la plus instructive, est consacrée à relever les nombreuses erreurs du chanoine Llorente sur Tinquisition d Espagne, et la suivante à raconter le rôle que Ximenès a joué dans cette formidable institution. Il y fut Thomme de toute sa vie, rhomme qu'il était au confessionnal, à la tête de son diocèse ou de TËtat, dans son opposition respectueuse aux mesures politiques de la cour de Rome, enfin partout, même sur les champs de bataille, c'està-dire le champion du droit strict et de la justice armée. Mais, encore une fois, ces dissertations, d'un intérêt très vif, n'ont pas le ton net et pénétrant de rhîsfoire. Elles sont écrites beaucoup plus pour des instituts de savants que pour le commun des lecteurs. Elles sont, de détails épingles, trop allemandes, et elles attendent la main d'un artiste qui taillera là de" dans quelque grande œuvre pleine d'unité, d'autorité et de mouvement. Le docteur Hefele est essentiellement un homme d'académie. Il imite plutôt qu'il ne crée, comme presque tous les Allemands, du reste, cette race de Trublets compilateurs I II fallait l'abaissement de la littérature française dans les dernières années du xvin* siècle et le prestige de madame de Staël, pour nous faire croire, autant qu'on y croyait en France, à la grande originalité des Allemands. En érudition, ils avaient beaucoup lu les mémoires de noire académie des Inscriptions, et, en littérature, ils renouvelaient souvent des formes oubliées. Pour son
propre compte, le docteur Hefele en a renouvelé une, dans son histoire, qu'on avait eu tort de délaisser, et qui, selon nous, méritait d'être rajeunie. C*est le parallèle historique. Certainement, il était ridicule d'en faire, comme le xvm® siècle, — cette harpie qui a tout gâté, — de la géométrie littéraire, mais, employé largement et sans petitesse d'antithèse, c'était peut-être la plus frappante manière d'éclairer l'histoire, que de réunir sous l'angle aigu du compas deux grandes physionomies, et d'en opposer les analogies et les contrastes I Les deux morceaux qui ont le plus de valeur dans le livre que nous examinons sont le parallèle de Ximenès et de Richelieu, placé à la fin du volume, et celui d'Isabelle la Catholique et d'Elisabeth d'Angleterre, dont nous avons parlé plus haut. Pour le premier de ces parallèles, l'idée n'en appartient pas à Hefele. En 1705, il avait déjà paru à Rotterdam un parallèle du cardinal Ximenès, premier ministre d'Espagne, et du cardinal de Richelieu, premier ministre de France. L'auteur était un abbé Richard... Mais, pour le second, Hefele a suivi son inspiration personnelle, et cette inspiration a été heureuse.
Quant ai\ style de l'historien, nous n'avons pas à en parler. La traduction des abbés Sisson et Crampon que nous avons sous les yeux n'est pas de nature à donner une idée très haute du style du docteur, si cette traduction est fidèle. Il n'est guères possible d'écrire plus lourdement et plus vulgairement que
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ces messieurs, — et c*est même à se demander si le docteur Hefele> qui a approuvé cette traduction sans noblesse et sans couleur, manque du sentiment de sa propre langue ou du sentiment de la nôtre?... Sisson et Crampon avaient, en publiant le Ximenès d'Hefele, des intentions excellentes, nous n'en doutons pas, mais quoi qu'ils aient eu la grosse exactitude des faits qui suffit au contentement d'un auteur heureux de se voir reproduit, tant bien que mal, dans un idiome étranger, cela n'est point assez, pourtant, pour donner une idée des mérites littéraires de cet homme, s'il en a dans sa propre langue. L'exactitude la plus exacte consiste alors à être écrivain. Sisson et Crampon ne le sont point... Ils se sont mis à deux pour mieux faire, et cela est modeste et prouve l'envie de réussir, — mais nous leur conseillons de se mettre quatre à la première occasion.