LA TRÊVE DE DIEU
Le plus grand service que la critique historique pût rendre à THistoire et, ce qui importe bien davantage, à la moralité contemporaine, serait d'enseigner correctement le Moyen Age à ceux qui l'ignorent. Or, tout le monde à peu près l'ignore aujourd'hui. Malgré des travaux qui ont eu pour prétention de nous l'apprendre, malgré l'hypocrisie ou la duperie d'impartialité de la critique de ces derniers temps, le Moyen Age n'a encore été montré par personne dans l'énergie
1. Ernest Semichon. La Paix et la Trêve de Dieu, histoire des premiers développements du Tiers État par l'Église et les Associations, [Pays, n Dovembre 1857.)
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sublime de son esprit et la grandeur cordiale de ses institutions.
Ni Augustin Thierry ni Guizot eux-mêmes, les œdipes officiels de ce temps qu'ils n'ont pas deviné toujours et qu'ils ont calomnié quelquefois ; ni Augustin Thierry ni Guizot n'ont été assez forts pour se soustraire à ces préjugés du siècle dernier qui offusquent tout, quand il s'agit du Moyen Age. Il est vrai que, pour Guizot, le moment n'est peut-être pas fort éloigné où V Histoire de la Civilisation rencontrera quelque contradîcleur terrible; quant à Augustin Thierry et à ses travaux, il s'est lui-même, avant de mourir, passé par les armes. Que peut-on croire, en effet, de la vérité de ses conclusions historiques quand on se rappelle qu'entré dans des idées nouvelles au moment où il allait sortir de la viC; il se proposait de reconstruire, de fond en comble, l'édifice qu'on nous avait donné, depuis tant d'années, comme un monument inébranlable? Cependant, tels qu'ils sont et tels que l'avenir saura les discuter et les réduire, Guizot et Thierry resteront comme des historiens, du moins de gravité et d'effort, tandis qu'après eux, il faut bien le dire, le xix® siècle, tout à l'heure sexagénaire, n'a sur le Moyen Age que des romanciers... qui ne sont pas des Walter Scott I Triste condition de cette femmelette que l'on appelle l'esprit humain I En vertu d'un de ces despotismes grotesques de la bêtise qui sait s'imposer, le mépris mérité par des écrivains aussi inférieurs et aussi plats
que les Ânquetil et les Dulaure, par exemple, n'empêche nullement leur influence de s'exercer, même sur des esprits moins bas qu'eux ; et c'est ainsi que nous ignorons, tous ou presque tous, notre propre histoire. C'est ainsi qu'en foulant d'un pied ignorant ou étourdi le cadavre du Moyen Age> égorgé par nos pères, nous nous retrouvons les dignes fîls de ceux qui l'ont assassiné 1
Eh bien, disons-le à sa gloire ! voici un historien qui n'a pas voulu faire partie de cette lignée de parricides. Le livre qu'Ernest Semichon a publié sous ce beau titre : La Paix et la Trêve de Dieu (1), est une tentative de justice rendue au Moyen Âge par un esprit qui croit aimer le Moyen Âge dans TËglise, qui comprend la grandeur du rôle que l'Église a joué alors, — et même qui la comprend trop, car ce rôle-là, il l'exagère, et c'est le vice profond et dangereux de son travail. L'Église n'a nul besoin qu'on exagère son action à aucune période de l'histoire pour que cette action soit ce qu'elle a toujours été quand des passions ou
des gouvernements hérétiques ne l'ont pas entravée, c'est-à-dire légitime, nécessaire, pacificatrice et grandiose. Ernest Semichon aime l'Église romaine, et cela seul donnerait à son livre une lumière et une valeur très supérieure à celle de l'érudition malveillante ou indifférente.