‹ D l'histoireChapitre 5 sur 40 · Didier · texte numérisé non relu

Didier

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Tant de simples biographies, en dit profondément le dernier mot.

Car, il ne faut pas s'y méprendre, la biographie est le dernier mot de THistoire. Je Tai dit déjà à propos d'un autre livre : l'Histoire plonge jusqu'au cœur dans ' la biographie. Aller jusque-là, c'est en mettre à nu les racines. Plus avant que la biographie dans l'Histoire, je ne sais rien. On a traversé le tuf même. Prenez, en effet, les événements, les péripéties, les grands chocs, les causes mystérieuses ou visibles, absolues ou secondaires, les empêchements, les choses, comme disent les esprits vagues, la, fatalité des circonstances, comme disent les esprits hébétés, les idées, enfin, comme répètent à leur tour les mystiques brouillons d'un panthéisme confus, c'est-à-dire prenez tout ce qui constitue l'Histoire, et cherchez résolument si toutcela cache rien de plus, sous un mouvement gigantesque ou une ruine immense, que la toute petite créature qui s'appelle l'homme, que cette vieillerie du cœur humain dont le programme est toujours à reprendre et qu'on ne connaît jamais assez ! Oui, il est nécessaire de le répéter aux esprits superbes quidepuis quelque temps ont exagéré les proportions de chaque chose : dans l'orgueil de leurs sciences trompeuses, comme dans les grandes pyramides, il n'y a, au fond de l'Histoire, que des cadavres qui se remuèrent quelques jours I

Aux yeux de qui ne se laisse pas troubler ou imposer par la mise en scène et les tumultes du théâtre,

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rHistoire est uniquement le résumé des facultés de quelques hommes, faiblement ou puissamment mises en jeu. Tout y est fait avec cette poussière, arrosée de flammes, qui fut Thomme, et son sang etsavielEt dans les sociétés les plus complexes, les plus étoffées, les plus surchargées de civilisation, tout se passe identiquement comme dans les sociétés les plus primitives^ les plus simples : la famille, par exemple, cette première des sociétés... quedis-je? comme dans les relations de notre cœur avec lui-même. Car il se fait aussi de l'Histoire dans le secret de notre cœur, et nousavons toute une société desentiments, rude à gouverner, dans nos poitrines I II n'y a pas plus, ici et là, en nous ou dans les sociétés I Dieu môme n'intervient que quand Thomme Ty appelle, que quand il le force d'intervenir en usant mal de sa liberté. Alors, Dieu vient se mêlera la destinée individuelle ou sociale, en vertu des lois de sa création, mais c'est comme la conclusion inévitable d'un syllogisme, dont les prémisses ont été posées par Thomme, et qui se referme tout à coup sur sa liberté et la brise. Une telle vue, si elle est réelle, met à bas d'un revers de main toutes les philosophies de l'Histoire, toutes ces modernes théories qui essayent d'expliquer la vie des sociétés autrement que la vie de l'homme, comme si elle renfermait des éléments de plus, comme si, avec l'homme seul, ce n'était pas déjà, pour les plus forts, assez difficile, et pour les plus pénétrants, assez mystérieux I

Eh bien, ces philosophies de THistoire, filles de Torgueil de la pensée, aussi coupable que Tautre orgueil, ces théories où la science se dilate et se fausse au lieu de se circonscrire pour se simplifier et s'approfondir, Guizot y répond, et, selon moi, d'une façon bien frappante et bien éloquente, en écrivant des biographies de -cette grande plume qui a prouvé si elle savait aller aux ensembles et si elle avait la puissance de ses ambitions I Certes I pour que Guizot, Thistorien de la civilisation en Europe, au lieu de se préoccuper des larges perspectives et d'élargir ses horizons, se mette à écrire la vie de quelques hommes, à les prendre à part et à les tirer du cadre de la Révolution d'Angleterre, où ils sont à peu près perdus, il faut quelque raison, sans doute. Un esprit de cette gravités de cette conscience, dédaignerait, après les grands travaux qu'il a publiés, de jeter au public les larves d'une pensée qui vivrait ailleurs, forte, organisée et complète. Nous devons donc le croire, l'illustre historien s'est dit que des biographies n'étaient, en somme, ni moins importantes, ni moins nécessaires, que le récit des événements avec leur développement grandiose, et que là surtout, au contraire, était l'interprétation la plus intime de ces événements, le secret de l'humaine et divine comédie. Je ne sais pas si Guizot, à une autre époque de sa vie intellectuelle, n'a pas cru à cette généralisation, à cette abstraction, à cette panthéification (qu'on me passe le mot !) de l'Histoire, qui

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est bien le caractère de la pensée historique de notre temps. Il est des contagions d'idées qui attaquent plus ou moins les esprits de toute une époque. Mais ce que je sais bien, c'est qu'il n'était pas de ces tempéraments qui en restent fatalement imprégnés ; ce que je sais bien, c'est que, depuis qu'il a atteint toute la supériorité de ses facultés, il a aimé à ramasser son regard pour y voir plus clair, il a senti qu'en histoire, comme ailleurs, se circonscrire, se concentrer, était la puissance. La vie de Washington date de ce moment glorieux dans le développement suprême de Guizot. La vie de Washington, c'est-à-dire une biographie où l'Histoire s'enfonce jusqu'aux dernières profondeurs de l'àme d*un grand homme qui explique, à lui seul, plus que tout le reste, la création politique de son pays.

Et, pour moi^ Guizot l'a si bien compris ainsi, son expérience d'homme d'État et de philosophe l'ont si bien convaincu qu'en Histoire la plus forte des influences n'était ni les choses, ni les idées, ni les missions providentielles, comme disent les confidents indiscrets de la Providence avec d'inexprimables fatuités, ni toutes ces forces chimériques inventées lâchement pour sauver l'homme du danger de sa responsabilité, — espèce de laurier à électricité négative qu'on lui plante sur la tète pour repousser la foudre de Dieu et la condamnation des siècles, — que, dans les biographies récemment publiées, l'illustre historien n'a pas même

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pris la vie des hommes éclatants, des personnages décisifs de la Révolution d'Angleterre. Pour prouver la valeur de Thomme en histoire, Guizot n'a voulu que l'homme, Thomme dans toute Tinfirmité de ce mot. Il a écarté le personnage. Il a laissé là tous ceux auxquels il serait malaisé à toutes les philosophies de l'histoire d'arracher l'influence et d'en faire les mystiques instruments d'une force cachée, idée ou chose, divinités abstraites de tous ceux qui ne croient pas au Dieu vivant et personnel, et il a choisi des individualités secondaires par-dessus lesquelles un esprit superficiel aurait passé. Comme notre force individuelle, notre force sociale se compose de faiblesses. Les plus resplendissantes époques de l'histoire sont sorties des mains d'hommesà présent obscurs. Tisserands ignorés qui ont travaillé à la trame de l'histoire de leur pays, sur laquelle ils brodèrent les noms des hommes plus plus grands qu*eux, Guizot les a étudiés comme les plus grands, tant il est vrai que rien n'est à mépriser dans l'Histoire ! Me trompé-je? mais il me semble qu'il y a dans ce choix une profondeur inaccoutumée, une admirable intuition de la vraie source historique, une faculté de démêlement qui est plus que de la sagacité. Déchiffrer la vérité d'une époque sans se servir des noms écrits dans le dictionnaire de la gloire, c'est lire aussi bien dans l'obscurité que dans la lumière, c'est avoir la vue complète, et, endroit et envers de l'histoire, c'est tenir les deux côtés à la fois.

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