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En effet, excepté ce grand comte de Clarendon, qui occupe dans Thistoire de son pays — dit Guizot — une place presque aussi large que Gromwell, tous les personnages que rillustre historien évoque aux regards de notre esprit dans ses études biographiques sont des hommes morts à jamais dans le souvenir de ceux qui, comme la postérité prise en masse, ne voient et ne peuvent se soucier que des résultats généraux et des hommes qui. les représentent. La postérité est inattentive. 11 faut être un philosophe en quête de savoir avec quels atomes imperceptibles se font les plus grandes choses, pour se préoccuper au xix® siècle de personnages aussi oubliés, malgré l'aristocratie de leur race ou Téclat momentané de leur nom, que le sont aujourd'hui lord HoUis, sir Philippe Warwick, sir Thomas Herbert, sir John Reresby, Sheffield, duc de Buckingham, Thomas May, John Lilburne, Edmond Ludlow, etc. Tous, tant qu'ils furent, parlementaires, niveieurs, cavaliers, appartenant à des partis contraires, ils firent leur œuvre, et, soldats tués par leur cause, servirent, comme bien d'autres, à amonceler les circonstances qui ont fini par les écraser. En se rendant compte de ce qu'ils firent, Guizot a voulu arracher les derniers renseignements à l'Histoire. Nui n'ira plus loin dans ce travail, maintenant épuisé. A part des jugements sur la légitimité de la Révolution anglaise que toutes les croyances de mon àme m'empêchent d'accepter, même de la main respectée de
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Guizot, nul, je dois en convenir, ne fera mieux connaître jusque dans ses détails cette Révolution d'Angleterre, de tous les événements humains celui peutêtre qui a le plus inûué sur Tensemble de sa pensée, à lui, et la direction de sa vie.
Est-il bien nécessaire de dire qu'on retrouve dans cet écrit les qualités ordinaires d'un talent qui ne fléchit pas? J'y trouve même davantage. Et ceci tiendrait-il à un développement nouveau de cet esprit vigoureux, ou au genre du sujet qu'il traite? Toujours est-il que le coup d'œil jeté, dans ces biographies, sur ce tas d'hommes médiocres qui ont eu, pourtant, leur jour et leur heure, n'est jamais tombé déplus haut et avec un rayon plus calme. Involontairement, on se demande si dans cette souveraineté calme du regard historique de Guizot il n'y aurait pas un peu de cette indifférence dont il parle avec tant de majesté, quand il dit quelque part : « Les longues grandeurs amènent « l'indifférence. » Oui ! les longues grandeurs du talent comme les longues grandeurs de la fortune*.
Il n'en est rien, pourtant. Le magnifique passage sur le grand comte de Clarendon peut s'appliquer tout entier à l'homme éminent qui l'a écrit, en pensant peut être à sa propre destinée. Le calme de Guizot est une force et non une faiblesse. II vient d'une source plus élevée que la longue jouissance du pouvoir et le blasé de la gloire. Comme tous les esprits qui se froidissent en montant, -r- car l'esprit est soumis dans sa
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sphère aux lois que subit le corps dans la siennei — Guizot a touché cette période de la vie morale qui faisait dire à un grand esprit calmé, Tillustre Gœthe : « Le temps m'a rendu spectateur ». Pour tout homme, c'est la disposition qui le met le plus près de Taccomplissement de tout son être, qu*il s'appelle d'ailleurs Shakespeare^ Machiavel, Walter Scott, trois grands hommes qui eurent aussi, tous les trois, cette froideur d'impartialité qui n'est pas la glace de l'àme, mais la sérénité du génie.
Du reste, ce n'est point dans les surprises d'un talent que l'Europe connaît et qui ne peut plus étonner personne, qu'il faut chercher la raison de l'intérêt de cet écrit de Guizot. Avec les événements et les préoccupations actuelles, que serait un livre signé du plus grand nom, s'il ne se rattachait pas aux préoccupations qui nous tiennent asservis et aux événements qui nous poussent? Heureusement, le livre de Guizot porte dans son titre le mot qui nous remue, à tous, les entrailles. Il s'y agit de la Révolution d'Angleterre, il est vrai, mais la Révolution d'Angleterre, c'est toujours delà révolution, c'est toujours, sous une forme particulière et avec une date, l'amour ou l'effroi des nations modernes, la grande idée qui, comme un glaive, coupe pour un moment le monde en deux I Les uns chercheront donc dans le nouvel écrit de Guizot, comme ils cherchèrent dans tous ceux du même auteur qui le précédèrent, des raisons suffisantes pour accepter et légitimer; pour inno-
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center et comprendre le principe des révolutions ; les autres pour le repousser, le maudire et le combattre davantage. Ceci n'est pas douteux. Les tètes éminentes doivent prendre garde à ce qu'elles font I Elles emportent avec elles bien des convictions d'hommes dont elles répondront devant Dieu. Ce n'est pas tout 1 Pour ceux-là qui resteront fermes, appuyés à des opinions inflexibles, sous la parole imposante d'un talent incontestable et qui touche par bien des côtés à la vérité, il sera curieux et fructueux tout ensemble de lire, en face des hommes et des choses de la révolution présente, — car la République n'est pas même une étape et la Révolution marche toujours, — le récit d'un autre temps révolutionnaire, et d'en tirer de grands enseignements et d'instructives comparaisons. On verra par là ce qu'on a gagné à laisser vieillir le principe des révolutions dans le cœur des peuples, et combien, sur ces degrés descendus, de génération en génération, vers l'abîme de tous les pouvoirs menacés, l'orgueil des nations a ramassé de fange et de corruptions dont le poids l'entraîne un peu plus vite et doit le faire sombrer un peu plus profond I
En effet, quelque condamnation que je fasse de la Révolution d'Angleterre, comme de toute révolte quelconque contre le pouvoir par quelque peuple chrétien que ce puisse être, je suis loin cependant, pour rester juste, d'envelopper dans une égale réprobation les mauvais jours de la Révolution d'Angleterre et
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ceax de la Révolation française, qui se continue de nos jours. Comme Guizot, sinon tout à fait pour les mêmes raisons, je ne juge pas si cruellement la Révolution d'Angleterre. Mais si, le principe ôté, nous ne voyons plus dans l'histoire de la Révolution d'Angleterre que les sentiments et la moralité des hommes, je Texalterai, je la glorifierai en la comparant aux origines matérialistes et fatales de la Révolution de mon pays! Les raisons à donner de cela sont trop évidentes. Dans l'Angleterre au xvii* siècle, qui s'était insurgé contre le pouvoir? Qui ne se démentit jamais dans tout le cours de la Révolution ? Quelle idée resta dominante et respectée au milieu même des excès dont elle était la cause? L'idée religieuse. Dieu était au fond des cœurs anglais, au plus épais de leurs péchés et de leurs crimes. Us avaient perverti en eux la vérité, mais l'empreinte de Dieu ne s'effaçait pas de ces consciences profondes, et, parmi eux, les plus passionnés de révolution appelaient leurs espérances effrénées le règne de Dieu. Or, on dira ce qu'on voudra du fanatisme religieux, il marque au moins que les âmes ont leur trempe, que les mœurs se tiennent droites encore, que les probités se surveillent sous le regard, toujours présent, de la Justice éternelle. On en dira ce qu'on voudra, mais il y avait là, dans cette idée de Dieu, la faculté du respect, de l'obéissance, du sacrifice, du renoncement, c'est-à-dire tous les éléments sociaux, tout ce qui fait les peuples et les refait
quand ils se sont défaits dans Tanarchie. En France, au contraire, dans la France du xvm* siècle, et même dans la France de ces derniers joars, Thomme s'est révolté contre Dieu même. L'échafaud de Louis XYI, il aurait voulu le retourner contre Dieu. Dieu, c'est bien pis que le Roi : c'est le Roi des Rois. Il concentre la haine universelle, et de cette haine universelle dont Dieu est l'objet, il est résulté dans les âmes, dans les mœurs, dans les probités, l'écroulement de tout ce qui vivait et se tenait autrefois. Voilà la France comme le mouvement révolutionnaire l'a livrée au socialisme, qui va la prendre et la ruiner, mais qui ne la corrompra pas davantage I
Il y a^ parmi les diverses biographies de Guizot, celle d'Edmond Ludlow, l'un des fanatiques les plus indomptables du parti de ces Indépendants qui représentaient dans l'Angleterre d'alors ce que sont maintenant pour nous les Ëgalitaires. Eh bien, je mets au défi tous les révolutionnaires de l'Europe de fournir aujourd'hui, à eux tous, le sujet d'une pareille biographie. Ludlow ne varia jamais ni dans ses desseins ni dans sa conduite. Il fit partie du tribunal régicide qui condamna à mort Charles P% mais il résista grandement et fièrement à Cromwell. Ce fut un homme qui, dans la mesure ou le désordre de ses opinions, se montra toujours d'une moralité individuelle supérieure. Les crimes, les iniquités que Guizot lui reproche, ne sont que les iniquités et les crimes d'un
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parti auquel il resla fidèle pendant sa longue vie. Et il n'y a pas que cette biographie de Ludlow qu*on puisse détacher du recueil de Guizot et citer comme preuve de la supériorité morale de la Révolution d'Angleterre sur la Révolution française. Après le républicain comme Ludlow, il y aie niveleur comme John Lilburne, — le niveleur, c'est-à-dire le socialiste du temps. Lilburne est un homme chez lequel la vie morale reste puissante, au milieu de toutes ses fautes, de ses égarements, de ses folies. Il s'élève jusqu'à l'exaltation du martyre. A présent, dans le ramollissement de toute foi, même de la foi au mal qu'on veut, on ne trouverait pas dans les partis révolutionnaires de ces bronzes brûlants et rigides, qui se brisent, mais qui ne se faussent pas. L'histoire contemporaine nous a suffisamment renseignés à cet égard. L'immoralité individuelle, née de l'incrédulité philosophique qu'on ne connaissait pas en Angleterre de 1620 à 1693, s'est ajoutée en France à l'immoralité des partis. C'est la différence qui marque les deux sociétés, les deux révolutions, et qui, continuant, marquera, si l'on n'y prend garde, l'avenir prochain de la société française d'un signe terrible, qui n'a jamais marqué les temps les plus mauvais de l'Angleterre.
Les hommes doivent à THistoire, bien plus qu'ils ne le pensent, ce qu*il y a de faux et de vrai dans leurs sentiments ou dans leurs idées. Avec la badauderie de l'orgueil, chaque génération s'imagine avoir inventé ce que le plus souvent elle continue ou répète. L'histoire de l'antiquité, dont nous sommes la dernière page, présente aux regards de l'observateur deux grands peuples, — le peuple grec et le peuple romain, — qui tous deux mal vus longtemps, mais obstinément regardés, n'ont point été cependant assez rapprochés l'un de l'autre pour qu'on ait jusqu'ici séparé la vérité de l'erreur, et, puisque nous dépendons tant et du passé et de l'Histoire, nos devoirs de nos illusions.
1. Lermiiiier. Histoire des Législateurs et des Constitutions de la Grèce antique. (Pays, 16 janvier 1853.)
Eh bien, ce rapprochement, qu'il faudrait faire beaucoup pour voir juste, nous croyons utile de l'essayer à propos de deux livres que la Critique, qui reconnaît ceux qui les ont écrits pour des maîtres, a traités avec un silence par trop respectueux. L'un de ceslivres : V Histoire des Législateurs et des Constitutions de la Grèce antique (i), par Lerminier, est une œuvre nouvelle, et, qu'on nous permette le mot ! deux fois nouvelle, puisqu'il atteste des modifications inespérées et profondes dans la pensée de son auteur, connu déjà par des publications importantes et tout un enseignement public. L'autre, V Histoire des Césars^ du comte de Ghampagny, est un livre qui a dix ans de date, mais qui pourrait prendre dix ans encore sans vieillir. Dans son ouvrage, Lerminier s'efforce de nous raconter, autant que possible^ la Grèce antique, — car l'histoire des peuples artistes tient toujours un peu du roman. Chez les Grecs, les plus poètes des hommes, l'Histoire, pour emprunter une image juste au symbolisme qu'ils aimaient, l'Histoire ressemble au thyrse de leurs prêtresses. Les mille fleurs de l'imagination et de la fable s'enroulent autour des moindres faits, sous des mains divinement artistes, et il faut ôter ces voiles brillants, cette floraison de vigne enivrante d'autour du rameau sec et nu, pour nous le montrer tel qu'il est, travail difficile qui demande une main