‹ D'océan à océan: impressions d'Amérique;Chapitre 2 sur 5 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

panache comme des guerriers, le panache de vapeur qui se perd dans la nuée et sont superbes; mais il était d'un poète, mal guéri encore par les voyages, de donner un regret aux navires d'antan qu'effleurait le vol fraternel des alcyons.

Autre impression où je devine encore un faiseur de vers impénitent et mal résigné : cette musique de la sirène dans les brouillards, qui sonne à l'oreille de si étranges incantations. O nom profané des belles charmeuses d'autrefois qui donnaient aux rochers une âme chantante et rappelaient aux marins, assez imprudents pour les écouter, que la mer est demeurée Féternel berceau de Vénus, l'implacable déesse, par qui l'on aime et l'on meurt.

Mais voici notre voyageur sensiblement distrait par le récit mouvementé que lui fait un Anglais de l'attaque d'un train, et plus encore parles charmes suggestifs d'une jeune américaine passagère de La Bretagne comme lui. Encore une sirène !0 mon Imaginatif compagnon! Ce n'est pas moi qui nierai la grâce étrange, la très savante coquetterie de ces exotiques demoiselles aux yeux clairs et troublants. Mais faut-il vous l'avouer, je suis si peu de ma race que mon admiration, pour leur beauté particulière, ne va pas jusqu'à l'oubli même momentané de la Parisienne et de la Toulousaine.

Maintenant nous voici bien loin de France — déjà ! — bien que je n'en aie éprouvé pour ma part aucune fatigue. Ah ! la bonne manière de voyager, en imagination, un bon manuscrit sous les yeux, sans quitter son fauteuil ! Pas de naufrage à craindre et inutile de ceindre ses flancs du triple airain que recommandait le poète latin, lequel cependant me semble dans la tempête infiniment moins pratique qu'un simple collier de bouchons.

Nous voici, après Philadelphie, après Washington, à Salt-Lake-City où nous assistons à une revue passée par le général Blount. C'est une page que je recom-

mande aux lecteurs du livre. Car je leur veux, avant tout, servir de signet à travers ce volume dont plus d'un passage sera relu plusieurs fois avec plaisir. Si je n'ai pas la légèreté du ruban de soie qui sert ordinairement à cet usage, je suis automatique, ce qui est un évident perfectionnement. C'est ainsi que je vais encore me poser,de moi-même, entre les deux feuillets où est racontée la rencontre du violoniste Remenyii sur le versant du Pacifique. Le doux luthier Amati ne se doutait guère que l'âme de son instrument chanterait un jour en de si lointaines contrées !

De tout ce qui est raconté de San-Francisco, je veux me rappeler surtout la nuit dans la ville chinoise d'un pittoresque si étrange, d'une précision dans les choses vues, indiquant cette tension parfaite de l'esprit où rien n'échappe ni à notre observation, ni à nos yeux.

Moi qui ne fais que lire, je vois aussi et je me mêle à cette foule, et je m'enchante devant ce décor, et je m'étonne aux perversions naïves de cette civilisation si lointaine de la nôtre. Les pages tournent rythmiques sous mes doigts et me voici à Vancouver, à Bauffs puis au Far-West. Tant mieux j'ai un compte à liquider avec ce pays ! Imaginez-vous que j'avais lu, il y a longtemps de cela, un voyage dans ces pays dont dçnt il me fut donné de rencontrer plus tard l'auteur. Il me racontait comment couramment il délivrait, d'une balle de sa carabine, un mouton qu'un aigle venait d'enlever, en coupant d'un seul coup les deux pattes de l'aigle. Je lui proposai une partie d'arbalète à la fête de Neuilly et je constatai qu'il mettait toutes les flèches dans le mur. J'en conclus qu'il m'avait sans doute raconté beaucoup de mensonges. Me voici maintenant sûr de la vérité. Far-West for ever ! J'en pourrai parler comme un natif, décrire les prairies immenses où courent les chevaux, la crinière flottant au vent, comme j'en ai vu dans les plaines infertiles de la Poméranie.

Chicago et son exposition! arrêtons-nous encore au

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couvent de la Rabida plein de la mémoire de Christophe Colomb. Nous chasserons la hautaine mélancolie qu'a fait naître cette visite au dîner des journalistes à l'Argo-Club.

Ah ! ces journalistes, c'est comme les voiliers. Je garde aux anciens un regret, malgré les avantages du reportage nouveau. C'est d'Amérique, c'est de Chicago que nous sont venus ces jolis messieurs qui, à tout propos et hors de propos, nous viennent demander des confidences, ayant à notre confiance cet unique titre que vous ne les avez jamais vus. Je lève tout de même mon verre de Champagne à la santé des confrères de Chicago, mais que le diable emporte l'information à outrance, et tout ce qui fait, de la vie, un panorama furieux devant lequel, on n'a pas seulement le temps de s'asseoir une minute pour rêver!

Mieux vaut nous attarder aux bords du lac Ontario dont les ondes limpides doublent les infinis des cieux, où descendent en reflets troublants les astres tranquilles dans la solitude des belles nuits pleines d'étoiles. Là je retrouve mon incurable poëte et, sûr que son oncle ne nous regarde pas, je lui serre sournoisement la main. De crainte qu'il ne nous surprenne dans cet acte de coupable complicité, nous voilà d'un bond derrière le rideau de diamants que le Niagara développe dans sa chute, où la lumière s'irise en innombrables arcs-en-ciel, dont une poussière d'eau lumineuse dessine les franges, les nappes profondes en accusant les plis. Un invisible orchestre accompagne cette féerie une musique monstrueuse où roulent de lointaines rumeurs de canon.

Où le poëte devient un patriote vraiment attendri, c'est dans la partie de son œuvre consacrée à cette terre française du Canada où notre langue se parle encore et dont on n'a pu arracher entièrement le cœur de la mère Patrie ! En nous rappelant nos beaux fleuves, et surtout le Rhin majestueux d'antan, nous naviguons sur le Saint-Laurent par une nuit pleine

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