‹ D'océan à océan: impressions d'Amérique;Chapitre 3 sur 5 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

de clartés. A Québec nous nous retrouvons en plein xviii^ siècle, au milieu des gardes françaises dont les noms fleurent crânement l'ancienne romance militaire, et de leurs belles amies, grisettes et bourgeoises à paniers, qui nous ramènent au temps de Manon Lescaut.

Tous ceux qui ont le noble culte dupasse, que ne grise pas ce mot de progrès jeté à la ruine de tous les souvenirs dont fut faite la société disparue, si vraiment française dans sa grâce, dans son art et dans ses amours, liront avec émotion tout ce que ce spectacle a inspiré à M. D. Bonnaud.

Ils assisteront encore avec un respectueux recueillement à la visite pastorale de l'évêque de Québec à rile-aux-Coudres. Les magnifiques paysages du Saguenay et de la Nova-Scotia semblent aussi brossés d'un pinceau robuste et large. Allons nous distraire de ces impressions grandioses au cirque de Boston où les dompteurs de Barnum ennuient prodigieusement de malheureuses bêtes qui ne les dévorent pas assez souvent. Maintenant — et pour la fin — New-York, la première ville des Etats-Unis avec sa fièvre de spéculations, avec son immense et jamais lasse population de marchands...

Nous reprenons la mer et un concert à bord nous berce sur les vagues de l'Océan. Bon ! voilà notre poëte amoureux durant la traversée du retour comme il le fut durant celle du départ. Cette fois-ci c'est une jeune Péruvienne qu'il nous décrit avec une complaisance tout à fait éprise. Genus irritahile vatum. Heureusement que nous arrivons au port!

Bien vite il reprendra son cœur à son rêve pour rapporter aux chères étreintes qui l'attendent. Les bras de son oncle lui sont grands ouverts.Mais, pris d'un vague soupçon, celui-ci examine son neveu sur toutes les coutures, retourne ses poches et n'y trouve pas un seul hémistiche. Tout est sauvé!

Moi, je ne réponds pas de l'avenir, tout en rendant justice à la correction du passé.

Et maintenant il me reste à m'excuser d'avoir si longtemps attardé les lecteurs au seuil d'un plaisir, celui qu'ils prendront à lire ce livre. Je me console un peu, en me disant que beaucoup sauteront la préface, ayant déjà passé un temps considérable à regarder la jolie couverture que mon ami, le maître Charles Toché, a composée pour faire l'écrin digne des belles gemmes littéraires qu'il devait contenir, et autour desquelles j'ai chiffonné ce préambule comme un inutile papier de soie que soulèvera bien vite la curiosité de ceux à qui elles sont offertes.

Armand Silvestre.

Jamais l'adorable panorama qui, de la terrasse des Tuileries se déroule aux yeux du promeneur et lui permet d'embrasser comme sur quelque miniature aux tons fins la partie la plus coquette du cours de la Seine, ne m'avait autant séduit qu'en cette journée de mars. Un joli coup de soleil dorait le faîce du Palais-Bourbon, puis suivant la marche capricieuse des nuages s'en allait tantôt faire miroiter par delà les vastes espaces de l'Esplanade, le dôme chamarré des Invalides, tantôt baigner d'une lumière étrange les campaniles du Trocadero — où s'évoquait un peu de l'Orient dans le profil nettement posé sur le ciel à peine mordillé de légers cirrus des minarets aux dentelures mauresques. Un lambeau du fleuve m'apparaissait à travers les balustres et les platanes dans un miroitement continu, une orgie de reflets violacés à réjouir l'âme d'un impressioniste. Tout le long des berges, des chapelets de pêcheurs se livraient — les beaux jours enfin revenus, — à leur Tranquille passion et les bateaux-mouches, repeints à neuf, éblouissants, d'une grâce et d'une blancheur de cygne évoluaient avec un bruissement d'eau, un froufrou joyeux que la pureté de

l'air apportait jusqu'à moi. Au loin, vers la Monnaie, un remorqueur aboyait, demandant l'écluse. En face, les ruines de la Cour des Comptes ouvraient sur l'azur des carrés béants où passaient des vols de corneilles et sur ma droite le Cours la Reine allongeait sa perspective de décor aimable avec un gai mouvement de tramv^ays, de cavaliers et d'équipages. La longue terrasse était presque déserte, animée seulement de la bousculade de quelques babys courant après un ballon. Sur un des bancs circulaires, tout près de l'orangerie, un • groupe de nounous commérait tandis qu'appuyés au garde-fou, deux pioupious béaient, contemplatifs au spectacle de la place de la Concorde et se retournaient de temps à autre avec de gros rires. L'heure était exquise et cette harmonie discrète des couleurs, ce fondu des nuances qui sont le grand charme des paysages parisiens exerçaient sur moi l'attrait irrésistible « de leur élégance .» Instinctivement, des ébauches de sonnets, une musique d'alexandrins me montaient aux lèvres où je rêvais de mettre quelques chose de l'admiration émue qui m'envahissait. Tout en m'imprégnant ainsi des beautés du paysage j'oubliais Tinquiétude àlaquelle raiso-nnablementj'auraisdûêtre en proie. L'instant, en effet, n'étais pas aux griseries du pittoresque. Je me rendais chez mon oncle.

On a beaucoup écrit sur les oncles. Aristote — universel génie, encyclopédiste avant la lettre dut leur consacrer,ainsi qu'aux chapeaux un chapitre qui s'est perdu. Perte regrettable car nous aurions pu juger, par comparaison, si l'état de neveu valait au temps de l'hégémonie macédonienne ce qu'il vaut aujourd'hui. J'ai toujours aimé à me figurer le « nepos » antique se rendant

chez r « avunculus » le chef couronné de roses, une harmonieuse ode d'Horace toute prête dans sa mémoire en guise de compliment et à la main la coupe réglementaire de Falerne. Il devait en être ainsi à ces époques délicieuses que l'humanité ne revivra jamais, âges d'or où Ton n'avait point encore inventé cette chose étroite et gênante qui s'appelle la morale. Or, c'était justement pour m'entendre faire— de la morale — que le matin même une lettre aigre-douce m'avait mandé près de mon oncle pour y ouïr « quelques vérités ». Euphémisme que les gens mal élevés traduisent librement par « recevoir un poil ». Ce genre d'exercice manque de charmes j'en appelle à tous les neveux. Mais l'injonction épistolaire reçue le matin même était explicite autant qu'impérative. Aucune issue ne m'était permise. Je ne pouvais me dérober. Je descendis les marches de pierre qui conduisent de la terrasse au quai et je mis résolument le cap sur le Trocadéro. Mes idées se concentraient peu à peu sur la situation délicate où je me trouvais. On a sans doute deviné que j'avais le culte de cette consolante musique qui est la poésie et de ces grands charmeurs de l'ennui terrestre qui sont les poètes. Or, mon oncle, encore que causeur plein d'esprit et lisant dans leur texte les galants ciseleurs italiens de la Renaissance, mon oncle adorant la société des femmes — ce qui est l'indice certain d'une nature affinée par ces temps malappris où règne le fumoir ; me voyait d'un œil attristé me complaire au jeu subtil des assonances et des rythmes. 11 avait^ en outre, pour principe de me traiter en conscrit, de conserver vis-à-vis de moi la rigidité militaire de l'officier ; rudesse apparente qui ca-

chait un cœur de papa et, d'ailleurs, ne remplaçait-il pas dans ma propre affection un père aimé. Hélas, si tôt perdu!... Mais telle était la tactique de « mon oncle Vincent ». Sa bonté, son indulgence même se couvraient d'un masque de sévérité et c'était en cachette qu'il nourrissait les sentiments paternels qui l'animaient vis-à-vis de moi. Pour rien au monde il ne leur eut donné la becquée en ma présence. Au demeurant je le craignais, mais je l'adorais. 11 avait une manière de me pincer l'oreille qui m'eut fait aller au bout du monde.

Le shampoing que j'appréhendais ce jour-là paraissait devoir être sérieux. Journaliste de profession, mon inexactitude aux diverses feuilles où je collaborais risquait de devenir proverbiale. Mes directeurs poussaient de ce fait des cris de Mélusine dont l'écho arrivait parfois jusqu'à mon oncle. Sans nul doute c'était quelque aubade sur ce sujet douloureux que réservait à son Télémaque de neveu l'oncle Mentor. J'allais passer un doux quart d'heure !

Ce fut donc la mine « déconficte » que je me présentai au Cours-la-Reine à l'hôtel de ce Prince savant qui est aussi un prince charmant et que le Tout-Paris qui travaille connaît beaucoup plus que le Tout-Paris qui persillé. J'ai nommé le Prince Roland Bonaparte. Mon oncle remplissait auprès de ce grand seigneur érudit d'importantes fonctions, il les remplissait même sur le propre bureau de Napoléon à l'île d'Elbe, meuble superbe orné des plus beaux cuivres impériaux que j'aie vus de ma vie.

Je frappai. J'entrai. Le bureau était là. Les Sphynges aux dorures mates me regardaient, narquoises, de leurs yeux sans prunelles. Derrière le

IMPRESSIONS D AMERIQUE \,f

bureau, il y avait un gentleman correct pris dans une redingote impeccable comme un capitaine de cuirassiers dans sa tunique. C'était mon oncle.

— Ah, te voilà, garnement, débuta-t-il !

Ces prémisses, eut dit un logicien, n'étaient pas terribles. J'eus le temps d'apercevoir un sourire peu dissimulé courant sous deux fortes moustaches. Je répondis, ce qui, en l'espèce était prodigieusement inutile.

~ En effet, c'est moi.

Et j'ajoutai.

— Comment allez-vous, mon cher oncle?

— Ah, ah, ricana la redingote avec un sardonisme méphistophélique nous sommes le « cher oncle » aujourd'hui. Or ça, monsieur, nous en savons de belles !

— Vous savez des histoires?...

— Qui sont de vos façons, non des plus méritoires... tu vois que je tiens mon Ruy-Blas aussi bien qu'un homme du monde !

— Parlez fis-je, j'attends Matalobos et le pourpoint. Q.uant à la caisse des gabelles... Hélas... si on la déroba je n'y fus pour rien !...

— Halte commanda mon oncle en se levant d'un coup de reins militaire. 11 ne s'agit pas de cela. Au lieu d'élaborer les articles que tu dois à tes directeurs... vous... tu fais des vers petit malheureux dans des journaux de carton !

— De carton est dur, gémis-je !

— Tu ponds des sonnets pour des feuilles de chou.

— Ah! si seulement elles étaient de chou. Mais je vois, trois fois hélas! que vous lûtes mon dernier produit. Recevriez-vous donc la « Muse de derrière la butte» !

— Je reçois tout ce qui paraît, dit sévèrement mon censeur habituel, même cette Muse dont tu parles et qui paraît, dit le sous-titre, à des dates excessivement irrégulières.

— Ce n'est pas sa faute, plaidai-je.

— Non, mais qu'est-ce que ce sonnet qui débute ainsi :

Lorsqu'emmy les linceulx vous reposez mignonne Et que le doux sommeil a fermé vos grands yeux Dites en quel pays bizarre et merveilleux Eclôt le rêve auquel votre esprit s'abandonne !

— Eh ! clamai-je, soudain ravi, vous le savez par cœur... Donc vous êtes...

— Très mécontent. J'ai rêvé pour toi un autre avenir que celui de Gilbert. Je ne tiens pas à te voir exhaler ton âme futile sur un lit d'hôpital. Tiens, pourquoi n'écrirais-tu pas un livre... des impressions de voyage... par exemple !

Cette petite phrase qui n'avait l'air de rien aurait dû me donner l'éveil. Elle était inattendue. Je répliquai :

— Des impressions de voyage .'...Mais pour faire un civet, mon oncle, il faut un lièvre, or, jusqu'ici je n'ai guère pérégriné qu'à travers notre beau pays de France, région découverte depuis longtemps. li n'y a plus rien à faire. Croyez-moi, la beauté et l'harmonie des vers...

— Ah! trancha brusquement mon oncle avec un petit geste impatient. Je vais te la confisquer moi... et bientôt... ta lyre d'occasion.

— D'occasion sanglotai-je, une lyre qui n'a presque pas servi.

— Tant mieux, elle ne servira pas du tout.

— Vous m'inquiétez... que voulez-vous dire?

— Moi... oh î rien !

— Auriez-vous une lettre de cachet?

— Non.malheureusement! D'ailleurs tu verras. ■ — Je verrai quoi?

— Rien.

— Mais encore !

— Paix, te dis-je, fit mon oncle, avec un souci de la tradition moliéresque qu'un sociétaire de la Comédie Française eut admiré sans réserve...

Ce fut sur cette dernière et peu rassurante parole que je partis, très intrigué. Une pluie de petits points d'interrogation dansaient devant ma perspicacité en défaut. Je regagnai rêveur les hauteurs de BatignoUes-Monceau où la meilleure des tantes (car décidément j'étais gâté sous le rapport avunculaire) veillait aux apprêts du dîner. J'allais attaquer distraitement le potage familial quand on sonna. Un petit bonhomme à la livrée bleue et noire du télégraphe parut. Il me tendit une carte que je décachetai fébrilement.

Du premier coup d'œil jeté sur le rectangle d'outre mer une émotion me secoua. J'eus peine à assurer sur mon nez l'équilibre instable de mon lorgnon. Il me fallut le secours de «Tante Marie» pour lire ce qui suit:

Mon cher neveu, Le génie de Thomme, a dit quelque part Chateaubriand, est vraiment trop grand pour sa petite habitation. Sache donc que t'appliquant cette parole mémorable je vais élargir le cercle de tes destinées. Au contraire de Papilius, la limite que tracera ma dextre ira d^un monde à l'autre.

— Tiens, ponctuai-je, mon oncle qui s'exprime

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maintenant en paraboles CQmme Jésus- Christ

... Tu vas partir pour l'Amérique.

— Hein I bondis-je.

... Apprends en effet, mon coquin de neveu, qu'à ma demande le prince Roland Bonaparte qui s'est bien voulu rappeler quelques unes de tes études historiques de FE*** et de la F*** te fait l'honneur de t'emmener avec lui au pays d'Edison. Demain matin sois très exactement, à sept heures, sur le quai de la gare Saint-Lazare. Tu y trouveras une partie de tes compagnons de voyage MM. Léandri et de Pierrefeu, plus le docteur Topinard dont la sollicitude t'est dès longtemps acquise, mais qui veillera strictement à ce qu'aucun prurigo poétique te démange pendant vos excursions.,.

— Prurigo!... O irrespect des chose d'Apollon.

La carte se terminait par quelques recommandations affectueuses. Mon oncle m'avertissait que nous trouverions au Havre, sur le pont même de La Bretagne ^\e Prince Roland parti l'avant-veille en compagnie de sa mère, la princesse Pierre et de sa fille. Lui-même s'y tiendrait ainsi que le bibliothécaire du Prince, M. Escard. Bref, jusqu'au départ du paquebot nous allions être entourés d'amis, perspective agréable.

La missive portait en post-scriptunt la fameuse interrogation de Talma dans Monlius. « Qu'en dis- tu ? »

Ce que j'en disais! Des joies convulsives se heurtaient dans ma poitrine. J'étais ravi. Demander à un fervent de Richepin et de Hérédias'il lui plait de contempler les « vierges Amériques »,

c'est demander à Tombre du baron Brisse si la perspective d'un tin repas eut quel(|ue agrément pour lui. Aidé de ma tante j'accomplis en trois heures le tour de force d'être prêt « paré », comme disent les matelots, pour un voyage au long cours,. et je m'endormis en rêvant de Christophe, de Pizarre, de Cortès et de Magellan.

Au large, au large, Conquistador!

Ouvre, comme une aile de Condor La voile noire des caravelles !

Il était sept heures du matin quand après de bons « au revoir » à mon excellente « tantan », je m'intercalai dans un fiacre dont les galeries ne rappelaient que de fort loin celles d'Apollon. Un cocher trognonnant m'aida à hisser mes divers colis et nous dégringolâmes la rue de Rome. Dégringoler est vrai. Le cheval était d'une instabilité à rendre des points aux choses humaines et je craignais à chaque cahot de voir le plafond problématique de ce véhicule nonagénaire s'effondrer sous le poids de mes malles. La voiture avait beau, d'ailleurs^ brinqueballer d'inquiétante façon, je n'y prêtais guère attention, envahi par les réflexions inévitables que fait naître dans tout esprit un peu « rêvasseur » la perspective d'un long voyage. Il semble que le fait même d'arpenter une quantité considérable de milles terrestres, de s'en aller bien loin par delà l'horizon, vers des mondes divers, où l'on sera pour un temps le concitoyen d'hommes inconnus, il semble, dis-je, que tout cela ouvre le cerveau, comme le forceps

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de quelque Vulcain et en fasse jaillir un monde de pensées nouvelles d'une infinie variété.

11 fallut le heurt brusque des roues de mon véhicule contre le refuge de la gare de POuest pour me tirer de ma rêverie. Revenu au sentiment de la réalité, j'ouvris la portière, je sautai à terre et me sentis aussitôt saisi par deux bras vigoureux. En même temps, la bonne et Rabelaisienne figure de mon ami, le docteur Topinard, m'apparaissait, le regard abrité derrière une broussaille phénoménale de sourcils, le nez orné d'une énorme paire de lunettes et le pli de sa bouche ironique s'allongeant au-dessus d'un menton rasé de frais jusqu'aux favoris, ces favoris professionnels qui révélaient l'anthropologiste.

— Comment va my dear ?

— Ah ! cher docteur, chantonnai-je sur une phrase de la Damnation. Dire que je suis ému, n'est pas assez; je suis bouleversé, agréablement, il est vrai, mais bouleversé par cet événement inattendu, ce bolide traversant la paisible trajectoire de mon existence. Mon esprit s'était accoutumé à considérer Levallois-Perret comme les bornes de tout déplacement possible, et voici que dans huit jours nous serons à New-York.

— Dans quinze à Washington, dans un mois à San Francisco, dans deux à Chicago, et dans trois à Québec ou à Boston. Nous allons tracer une parabole, dit le docteur, dont les points principaux seront : New- York, déjà nommée, Saint- Louis , Salt-Lake-City , Vancouver , Winipeg , Montréal et Saint-John...

— Arrêtez, m'écriai-je, je ne supporterais pas une ville de plus. Ménagez mon estomac. Depuis seize heures, mon cœur bat à se briser. J'ai peur

d'une affection cardiaque... Tenez, donnez-moi votre main...

— Ah ça, gronda mon cher ethnographe, qui me traitait volontiers en malade imaginaire, vous allez me f... la paix ! Parlons d'autre chose. Je suis arrivé le premier, mais nos deux compagnons vont bientôt poindre. Montons ; nous serons là haut à l'abri des courants d'air et nous les verrons arriver. A propos, votre oncle m'a prié de vous surveiller étroitement, il paraît que vous faites quelquefois des vers.

— Il paraît, dis-je, est cruel. Après tout on les prend peut-être pour de la prose.

— Ne plaisantez pas, fit en souriant M.Topinard, j'ai reçu d'un ami une mission de confiance ; je l'accomplirai sans faiblir. Vous me promettez de ne pas déchaîner d'alexandrins pendant ce voyage.

— Je promets tout^ criai-je, et plus encore, si vous voulez.

— Excellente disposition, fit le docteur, allons, venez.

Ayant pris le bras de l'anthropoiogiste je m'en fus avec lui le long de cette immense salle des pas-perdus. Je l'observais du coin de l'œil, et cette observation ne portait pas sur un sujet banal. J'ai déjà dépeint en deux touchés son large et mobile visage, où deux yeux d'une infatigable vivacité s'embusquaient derrière la double barricade de sourcils invraisemblables et de lunettes de fort calibre. La bouche limitée par de courts favoris, les cheveux rejetés en arrière, le front vaste et bombé, tout l'ensemble du visage donnait au docteur une ressemblance frappante et d'ailleurs maintes fois constatée avec le masque bien connu de M. Floquet. Le costume de mon savant ami,

qui se composait de plusieurs vêtements superposés, ne manquait pas non plus d'originalité. 11 portait en bandoulière une série d'objets divers dont la prévoyante sollicitude de Mme Topinard l'avait abondamment pourvu.

En outre, dans ses poches apparaissaient des gibbosités d'un efïet très pittoresque. Je constatai plus tard que si ces bosses rendaient le doc-' teur un peu dur au contact, elles renfermaient de petits instruments d'étude bien précieux et je compris pourquoi il avait ainsi négligé sa propre esthétique pour ne penser qu'à la science.

Intellectuellement le professeur n'était pas seulement un original parfois étincelant d'esprit ; c'était un laborieux et un érudit d'inlassable patience. Ancien préparateur, élève chéri et plus tard successeur de Broca à son musée d'anthropologie, Paul Topinard avait à son actif une vie de travail et de recherches. Resté jeune et prodigieusement actif cet homme de soixante ans avait gardé la rapidité de pensée et d'action d'un étudiant de première année. Armand Silvestre l'avait comparé, — un jour qu'il assistait à l'une de ses conférences — à un gros bourdon. Physiquement c'était bien l'impression qu'il donnait; mais dans le domaine de l'intelligence, c'était une utile et précieuse abeille qui, pieusement et vaillamment, avait défendu l'œuvre de Broca, laquelle du reste était un peu la sienne. Je l'aimais beaucoup^ ne lui trouvant qu'un seul défaut, son matérialisme. L'irréductible idéaliste que je portais dans mon âme ne transigeait pas là-dessus. De rares et vite passées chamailleries naissaient parfois de ce tait entre nous.

Gomme nous allumions une cigarette une voiv

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îoftê âli timbi-e légèrement méridional nous hêla ^Hè troisième voyageur parut. M. de Pierrefeu^ portait sur toute sa personne l'empreinte de son origine provençale. De taille moyenne, bien campé, le coup d'œil vif et la parole brève le nouveau venu était bien le type pur de cette race alerte mi-grecque, mi-gauloise du littoral marseillais. J'affirmais parfois en manière de plaisanterie qu'il descendait du fameux Gyptis, Thomme à la coupe '. lui se contentait de descendre d'une des meilleures familles du Midi. La teinte de ses yeux, chose assez rare, n'était pas exactement la même pour ses deux prunelles et l'un d'eux surtout possédait cette teinte verte que prennent souvent les yeux des marins. Ajoutons tout de suite que M. de Pierrefeu avait été officier de marine et qu'il adorait son ancien métier. Aussi la seule idée de reprendre la mer l'enchantait. En dehors des mérites de son érudition spéciale M. de Pierrefeu était un algébriste fervent toujours prêt à résoudre les équations les plus difficiles; il était comme ses compatriotes persuadé que sa montre, son baromètre de poche, et ses divers instruments de physique étaient d'une indiscutable infaillibilité. Le docteur ayant un peu la même opinion de son petit matériel scientifique d'amusantes discussions devaient surgir de cette innocente rivalité.

Comme M. de Pierrefeu scrutant l'horizon au loin, par delà le pont de l'Europe se livrait à des pronostics météorologiques, le quatrième et dernier voyageur fit son apparition. C'était M. Léandri secrétaire particulier du prince; il devait me devenir par la suite un ami bien cher. Je connaissais déjà et j'estimais grandement ce Corse robuste et franc, aux traits fins, un des derniers héros de

roman de notre époque prosaïque. Jadis en butte à d'intolérables persécutions politiques il avait lui, ce garçon élevé dans toute la douceur de la vie bourgeoise, pris le maquis et couché sur la dure. Il avait donné pour ses idées autre chose que des paroles et, en son temps, ses aventures dans l'inextricable brousse des montagnes Corses avaient fait du bruit. Aujourd'hui sa fougue s'était calmée : du farouche partisan d'autrefois, il ne restait plus qu'un excellent camarade d'une inaltérable bonne humeur.

jurisconsulte de talent il allait remplir auprès du prince les véritables fonctions d'un chef de protocole. En attendant il s'occupait, tout en nous serrant la main, de donner des ordres au fidèle Charles, le valet de chambre du Prince Roland, gaillard d'une taille et d'une force tout à fait rassurantes dans une aussi longue promenade et auquel incombait la surveillance assez compliquée de nos bagages.

Les présentations faites et les bonjours échangés, j'élevai dans un geste héroïque mon riflard vers le plafond de la gare et j'entonnai le récitatif de rigueur :

Avant qu'aux espagnols, nos éternels rivaux...

M. de Pierrefeu qui savaitson Meyerbeer comme feu Scribe continua :

Colomb ouvrit un monde et des trésors nouveaux...

— Ainsi, messieurs, nous voici sur le palier de la patrie, dans huit heures un bateau colossal, probpscidien des espaces maritimes, va nous entraîner vers ces pays féeriques... Souffrez, mon capitaine,

dis-je au lieutenant de vaisseau que je vous interviewée — habitude de métier — sur l'état prochain de l'atmosphère. M. de Pierrefeu tira son baromètre.

— Nous sommes au beau fixe, dit-il.

— Pardon, interrompit le docteur, au variable tout au plus, voyez vous-même. Et il tendait son instrument.

Depuis 1872, fit le marin, où je l'ai acheté, à New-York, dans une des meilleures maisons de Broadw^ay^, jamais ce baromètre n'a erré.

— Hh bien aujourd'hui il erre fortement.

— Pourquoi, émit M. de Pierrefeu, voulez-vous que ce soit le mien qui se trompe et non le vôtre...

— Quoi qu'il en soit se hâta de formuler M. Léandri désireux d'éviter un choc entre les deux météorologistes, le ciel est beau; l'Océan doit être sous le charme et tout me porte à croire que le mal de mer...

— Le mal de mer n'existe pas, posa l'officier de marine.

— Comment, criâmes-nous ?

— Oui, dit notre méridional compagnon. Le mal de mer est un mythe. La cuvette symbolique est une farce. Avec un peu d'énergie chacun peut braver roulis et tangages. D'ailleurs, j'ai le remède.

— Et ce remède?

— Le voila : cinq plats à déjeuner, six à dîner, du bordeaux de choix, de suffisants petits verres de cognac âgé, une pipe solide — en merisier autant que possible — et un bon paquet de caporal, avec cela vous braverez tous les mauvais temps de la terre. Ne pas manger, avaler de la glace, se coucher, respirer de l'éther... voilà ce

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qui cause le mal de mer. D'ailleurs, la raison le dit. Un navire qui n'est pas lesté ne saurait tenir le flot. Il en est de même de notre estomac...

Notre conversation s'interrompit soudain. Le fidèle Charles accouru au trot, nous pressa.

— Messieurs, vite ! on va partir sans vous.

Nous nous ruâmes dans la salle d'attente que nous traversâmes d'une joyeuse galopade et bientôt le valet de chambre nous désignait le compartiment dans lequel nos valises marquaient déjà nos places respectives. Nous nous installâmes.

La machine déjà soufflait bruyante, prête à la course. A peine étions nous assis qu'un gentleman grand, roux, aux traits imprécis et nuls vint prendre place à nos côtés et s'approprier les cases qui restaient inoccupées. 11 dispersa ses colis avec un sans-gêne qui suait littéralement l'égoïsme et le parfait mépris des aises d'autrui. Ayant ainsi encombré l'autre partie du w^agon de manière à nous réduire à notre minimum de confortable il fit monter après lui une fillette d'une dizaine d'années. Rose et poupine, ressemblant à son père par l'insignifiance des traits, cette enfant, une fois assise se mit avec une voracité parfaite à engloutir de copieux sandw^iches que recelait dans ses flancs, un sac énorme, posé près d'elle.

Elle ne s'intéressait, du reste, qu'à cette opération ingurgitative et ne parlait que par monosyllabes pour ne point troubler, sans doute, la régularité de sa mastication. Elle s'assit près de son père tandis que celui-ci avec une insouciance, belle de cynisme, fumait, crachait, mangeait, organisait des courants d'air, débouchait des fioles de mauvais parfums exotiques et semblait — pour quatre heures qu'il allait passer dans cet étroit

espace — procéder à une espèce de bivouaquement. Ainsi m'apparut pour la première fois cette race américaine, synthétisée évidemment avec trop de violence — mais tout de même assez exactement dans l'indifférence naïve du père et dans la gloutonnerie irrasasiable de la fille. Le contrôleur ayant paru je vis que ces deux êtres nous accompagnaient jusqu'à New-York..

La survenue de cesspécimensdelagrande famille yankee nous avait un instant coupé la parole. A la secousse initiale du départ, nous reprîmes nos sens, et la conversation, tandis que les cahots du railway nous berçaient doucement, s'engagea vive, animée. Le docteur brûlait de raconter quelquesuns de ses souvenirs d'Amérique, car il avait passé sur le sol de l'union, ses plus tendres années. M. de Pierrefeu causait déjà loch et vitesses. M. Léaniri et moi regardions avec une petite pointe de mélancolie filer Asnières et son ruban jaunâtre de fleuve ; puis Saint-Germain et sa forêt^ puis Poissy. Nous traversions déjà à une bonne allure ces gares de banlieue tout éveillées, coquettes dans cette matinée printanière.

Figurez-vous, disait le docteur, qu'un industriel est venu me proposer un costume de sauvetage infaillible en cas de naufrage. L'originalité de son invention c'est qu'elle contient un véritable arse- ? nal ; revolver à air comprimé, poignards, bowieknife, hachette, etc.

— Et pourquoi ce déploiement d'armes meurtrières, fis-je en souriant?

— Parce que quand un vaisseau sombre une foule de malheureux pour qui l'art de la natation est chose fermée, s'accrochent parfois aux nageurs et paralysent vos efforts. Cet arsenal est destiné

à supprimer ces fâcheux. Un petit coup de cette hachette sur le crâne et toc ! Ça y est; d'ailleurs, en cas de récidive il vous reste le revolver!

— Jolie, votre invention, fit M. Léandri. Le monsieur qui a trouvé cela m'a Tair d'un fameux égoïste.

— Aussi fit l'anthropologiste ai-je refusé ses offres. Me voyez-^^ous assommant du haut de mon appareil les malheureux « rari nantes » du « gurgite vasto » ! ,

Et tandis que sursautaient sur son nez ses grandes lunettes le docteur Topinard faisait le geste martial du soldat qui frappe. Il était beau ainsi ; nous l'applaudîmes au grand ébahissement de l'américain et de sa fille lesquels n'auraient pas hésité un instant à se prémunir du fameux appareil si réellement il avait existé ailleurs que dans l'imagination du disciple de Broca.

— Votre première traversée remonte-t-elle bien loin, interrogeai-je.

— Elle remonte à 1833, c^est sur un voilier : La Duchesse d'Orléans que nous effectuâmes le trajet du Havre à l'embouchure de la Delaware.

— Et elle mit cette bonne duchesse ?

— Trois mois pour nous conduire au port de New- York.

— Bigre, ce n'était pas un fort marcheur, ce voilier, fit M. de Pierrefeu. Heureusement le progrès, lui, ne s'est pas attardé en route et nous n'allons, j'y compte bien, à moins d'accidents imprévus, mettre que sept jours et demi pour gagner la côte américaine.

— Le moins longtemps sera le mieux, fit M. Léandri qui craignait le mal de mer.

J'appuyai cette déclaration et j'en profitai pour

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me faire donner par l'ancien lieutenant de vaisseau toute une « consultation » sur la navigation d'autrefois, sur les voiliers et sur les progrès accomplis depuis La Duchesse d'Orléans. Pendant que M. de Pierrefeu me répondait, je voyais machinalement défiler comme dans un panorama mouvant toute la Normandie. Le train courait maintenant non loin du fleuve qu'on laissait sans le voir sur la droite au pied des collines crayeuses au fianc desquelles grimpaient des routes et s'étayaient de petits villages d'un pittoresque prenant. Un peu d'hiver planait encore sur le paysage, mais la tiédeur de l'air tout parfumé des senteurs de la terre indiquait l'approche imminente d'une saison plus douce. Après Vernon ce fut un kaléidoscope de jolis vallons où se cachaient des fermes à l'aspect heureux et tranquille, de gros bœufs paissaient en des pâturages bordés de clôtures primitives et regardaient d'un œil pensif tiler les wagons dont le soleil naissant projetait l'ombre rose sur le vert encore pâle des prés. L'intermède de ce court voyage nous fut fourni par l'américain et sa fille qui profitèrent des moindres arrêts pour engloutir une série d'aliments variés. A Rouen ils achetèrent de fabuleuses tranches de rostbeaf qu'ils dévorèrent gloutonnement. Jusqu'à New -York nous étions condamnés à les voir toujours mâchant, dévorant, buvant, mastiquant, digérant... Les cinq repas du bord le.ur suffirent à peine ! Vers onze heures le train ralentit sa marche, siffla, s'arrêta puis repartit sur un embranchement; nous allions maintenant aller « au pas » jusqu'aux docks de la Compagnie Transatlantique. Nous nous engageâmes entre deux haies de baraquements, des hordes de petits mendiants dégue-

nillés couraient le long des marchepieds quêtant des sous, et à chaque piécette lancée c'était des batailles, des bousculades... affligeante mendicité qui me rappela certaines routes italiennes...

Tout à coup l'immensité glauque de l'Océan se dévoila brutalement et une angoisse irrépressible, profonde m'envahit. Jamais la vue de la mer ne m'avait produit cette impression particulière. La grandeur de la course sur ces étendues solennelles dont l'horizon se prolongeait à l'infini m'apparut pleine d'inquiétante audace. Quelle somme d'imprévu renfermeraient ces huit jours où nous allions être à la merci de cette grande mer bleue qui est aussi la grande traîtresse ?

Bien hardi celui qui ne sent un léger frisson devant une première traversée et qui malgré lui ne répète le vers du poëte :

Combien s'en sont allés que l'on a pas revus

Mes compagnons, sauf M. de Pierrefeu qui exultait, devaient se livrer à des réflexions de même nature car le silence s'était fait soudain. Dans la longée du quai plusieurs navires nous apparurent entre autres un grand transport que le valet de chambre du prince reconnut comme étant La Gascogne. « Ce que j'ai été secoué làdedans^ fit-il. » Cette phrase malheureuse sonna dans la cessation des causeries d'une manière sinistre. M. de Pierrefeu voulut réagir et s'écria :

— Vous exagérez, Charles. Les gros temps n'ont pas prise sur des bateaux de ce tonnage. Il disait cela pour nous rassurer car nous le sûmes plus tard ces énormes vapeurs sont ballottés comme de vulgaires bouchons quand la mer se fâche sérieusement.

Néanmoins la réponse produisit l'effet rassurant qu'en attendait son auteur. A ce moment le train s'arrêta devant un hangar au-delà duquel nous aperçûmes la majestueuse silhouette de La Bretagne,

Déjà, des portières tumultueusement ouvertes, le flot des voyageurs coulait. Le train se vidait. Nous sautâmes à terre et cinq minutes après nous gravissions la passerelle volante qui nous conduisit au centre même du paquebot où, d'un petit groupe, partaient des signaux amis. Ce petit groupe s'était formé autour d'une femme charmante, dont la physionomie à la fois empreinte d'une haute distinction et d'une grande douceur séduisait invinciblement. Sur ce visage où rayonnait l'indulgence d'un fin sourire, transparaissait l'âme la meilleure que j'aie rencontrée.

C'était la princesse Pierre Bonaparte, particulièrement chère au cœur de nous tous. Son regard, en ce moment, se voilait d'iriévitable mélancolie, car, intelligence d'élite et mère dans toute la sublime acception du terme, la princesse songeait, non sans amertume, que tout départ est une énigme et que le jour seul du retour en donne la clef rassurante.

Nous lui présentâmes nos respectueux compliments et tout aussitôt le prince Roland qui s'était éloigné de quelques pas et qu'un groupe de passagers avait un instant séparé des siens parut et nous accueillit avec cette simplicité cordiale qui est un de ses charmes. Affectueusement serrée contre son père une enfant svelte et gracieuse, la jeune princesse Marie, sa fille, ne le quittait pas des yeux et rêvait visiblement de ce long voyage qu'elle eut voulu faire avec lui. J'examinai à la

dérobée le prince dont la physionomie caractéristique me frappait particulièrement à cette minute décisive. Tout en lui, disait la race, la descendance de l'homme extraordinaire qui remplit le siècle de son nom ; tout, depuis les épaules larges et puissantes, jusqu'à l'expression énergique du regard, depuis le dessin césarien du menton jusqu'à cette pâleur mate traditionnelle chez les Bonaparte. Nous avions devant nous le portrait vivant de ce prince Lucien auquel Napoléon dut la grande victoire civile qui le conduisit aux marches du trône.

On est d'autant plus à Taise pour parler du petit-fils du président des Cinq-Cents que politiquement, c'est un indépendant, un esprit tout à la fois libéral et résolu, large dans ses vues et pourtant inflexible sur certaines questions. Bien souvent, au cours de nos pérégrinations, de très courtoises discussions nous mirent aux prises, car, l'esprit américain avec ses brutalités, son espèce d'anarchie juridique et son culte de l'or, m'amenait souvent à des attaques injustes et il ne fallait aux yankee rien moins qu'un défenseur de cette envergure pour me faire revenir sur des impressions parfois trop vivement senties et trop exclusives.

Les paroles de circonstance prononcées, j'allai serrer la main du fin et nodiéresque M. Escard, gouverneur de cette bibliopolede l'avenue d'Iéna qui est une des merveilles de la capitale. J'ai appliqué à ce fm lettré l'épithète de nodiéresque, parce que, son style aux formes pures et classiques, son existence toute vouée aux lettres et pleine de cette philosophie riante qui est le joyau de l'esprit français, me rappelaient l'admirable

écrivain qui nous donna Inès de la Sierras et les Souvenirs de la Révolution.

Dans mes compliments, j'avais involontairement passé sans le voir devant un pékin à la cambrure et à la carrure toute militaires qui n'était autre que mon terrible oncle Vincent. D'un coup d'œil rapide, il me toisa, m'inspecta comme à une parade. Puis il prononça :

— Avance à l'ordre.

J'avançai et bientôt, je me trouvai pris, un peu à l'écart, entre mon oncle et le docteur Topinard qui essuyait ses lunettes Eiffelesques.

— Docteur, commença mon oncle, vous savez de quoi est capable ce garnement. Pour parfaire un triolet il se perdrait huit jours dans les montagnes Rocheuses. C'est donc en ami que je vous demande de nouveau de bien vouloir veiller à ce que notre jeune poëticule n'ait aucun commerce avec les muses pendant le voyage. C'est une bien mauvaise province dont je vous confie le gouvernement. Soyez ferme, rigide...

— Ne craignez rien fit l'excellent anthropologiste, la bonté même et qui promettait tout, quitte à me laisser, une fois au large, écrire une épopée en deux mille chants.

— Et moi je vous jure, concluai-je, que le docteur n'aura pas à intervenir. Je n'ai encore vu que deux américains et ils engloutissaient du roastbeef d'une façon horriblement prosaïque. Et puis c'est un peuple qui n'a pas d'histoire.

— Peuple heureux, déclara le docteur.

— Sans doute, mais peuple tout noderne.

— Vous verrez, risposta l'anthropologiste, que ce modernisme vous séduira

-"• Maintenant, conclut mon oncle, tâche de revenir tout entier.

— Mieux que cela, émis-je, si je revenais augmenté.

— Et de quoi?

— D'une femme... Très original, se marier à Tacoma.

— Mon neveu, conclut l'oncle Vincent, que dirais-tu si Miss Vanderbilt on Miss Pulmann répondaient à tes déclarations en te demandant selon l'usage américain quel est le chiffre de ta fortune ?

— ]e répondrais que je n'en sais rien mais que j'ai dans le cerveau des rimes dont une seule ruinerait leurs crésus de papas !

— Soit, sourit mon tuteur, essaye ! Mais les héritières américaines qui épousent des poètes jobesques, vois-tu, c'est un peu comme le mouflon en Corse. J'ai tué le dernier!

— En tout cas, tis-je, si j'ai un peu de votre adresse de Freischûtz, peut-être... découvrirai-je la dernière milliardaire romanesque !

— Il suffit, interrompit mon oncle en faisant deux tours, allons rejoindre le prince.

Nous revînmes vers le milieu du pont. La Bretagne sous les flèches lumineuses du soleil alors au zénith et qui chauffait la tôle du spardeck comme en plein été, apparaissait astiquée à neuf, toute blanche dans ses œuvres hautes, comme poudrerizée, peinte, maquillée. Telle une coquette qui vêtirait ses plus jolis atours pour séduire ce monsieur brutal qui s'appelle Tocéan. Le pont resplendissait passé à la pierre, lessivé avec cette netteté que seule peut obtenir une équipe de mathurins dressés à la sévère école des bâtiments de

guerre. Les deux cheminées, monumentales se détachaient sur Tazur céleste déjà surmontées d'un panache de fumée vibrante et dans les flancs du colosse les pistons commençaient à bruire^ces pistons qui, pendant sept jour^5 et sept nuits allaient battre la mesure d'une marche folle à travers la plaine verte. Tout autour, le bassin de l'Hure s'écrasait sous le calme de midi et de grosses mouettes planaient immobiles vers les falaises, balançaient lentement leurs bizarres silhouettes circonflexes.

Réunis, nous effectuâmes à travers le paquebot une petite promenade exploratrice. Je parcourus les longs couloirs blanc et or, je m'engageai dans l'escalier des premières, aux vastes carrés, aux rampes d'acajou, aux décorations élégantes qu'égayent des panneaux peints avec conscience par quelque lauréat des Beaux-Arts et représentant des scènes rustiques du pays celtique. Ces marches tant de fois gravies dans le désœuvrement des traversées me conduisirent à la salle à manger, pièce de résistance du steamer où toutes les élégances ont été prodiguées et où les convives sont entourés d'un luxe qui ne chasse pas hélas ! le fâcheux mal de mer mais qui pourtant distrait la pensée. Ce dining room dont le salon n'est qu'un accessoire, une galerie circulaire, est solennel comme une salle de conférences; il y manque un verre d'eau sucrée et notre oncle national M. Francisque Sarcey. Le vrai centre intellectuel, la potinière du navire c'est l'escalier. Là, les indépendants, les misanthropes, les gens amis de la variété et du mouvement établissent leurs pénates. Là, s'ébauchent des flirts, se créent des amitiés. Là se font et se défont les réputations éphémères du

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bord, là se commente chaque incident du voyage, là quand la sirène de son cri bizarre annonce midi^, chacun se précipite pour voir afficher les milles parcourus et suivre sur la carte marine les progrès de la route. Ajoutons que de cet escalier, on voit tout, on touche à tout, on peut aller partout. Comme je le remontais, un jeune homme blond du dernier chic^ la jumelle en sautoir et le monocle à l'œil y donnait à plusieurs domestiques des recommandations : «Surtout veillez à ne pas rudoyer mon nécessaire — à chaque voyage j^en ai pour dix louis». Une assez jolie personne à TacceQt anglais perdue au milieu d'une ribambelle de marmots, de femmes de chambre et de nourrices s'exclamait « Ah ! mon Dieu que "ce était" difficile se débrouiller sur ce navire ! » Enfin l'éternel voyageur mécontent, un gros monsieur bedonnant, à la figure rubiconde, un énorme ruban rouge à sa boutonnière sacrait : « Je me plaindrai à l'administration, vous aurez de mes nouvelles... comprend-on ça... Impossible d'obtenir une réponse. Ah I sur La Champagne c est bien dïfîév eut. . . J'écrirai à M. Péreire ». Sans doute sur La Champagne ce grincheux prônait la supériorité de La Bretagne.]^ me hâtai de fuir ce brouhaha capharnaiimesque et tous ces gens éperdus pour retourner en air libre.

Avant de quitter l'intérieur du paquebot, par les portes ouvertes du salon je plongeai un instant sur la salle à manger. Là, tranquillement assis autour des tables, les américains n'avaient pas perdu une minute. Ils avaient droit au lunch car il était près d'une heure et demi, leurs estomacs ne pouvaient attendre et les mâchoires de ces boulimistes fonctionnaient avec ensemble et fer-

veur. Je les regardai un moment préparer avec un soin religieux leurs tasses de thé, échafauder des monticules de tartines beurrées, brécher vaillamment les plum-cakes et vider d'une seule cuillerée un pot de confitures. Ces gens-là mangeaient comme on travaille, avec une sorte de componction, dans un silence significatif, se donnant des airs solennels et jetant de mauvais regards sur leurs voisins. Il y a un abîme entre notre appétit et le leur. Nous n'apprécions les bons repas qu'avec un certain nombre de convives choisis et agréables et les américains n'aiment pas à causer pendant leurs repas et n'en mangent que mieux.

A ce moment éclata le son d'une cloche secouée à tour de bras par un matelot. La minute approchait où nous allions cesser toute communication avec la terre et déjà sans doute les marins de La Bretagne jetaient sur les amarres des passerelles des coups d'œil impatients. Je m'arrachai à ma contemplation et je revins sur le pont.

Là une grande et poignante émotion secouait les divers groupes répandus de l'avant à l'arrière. Une espèce de souffle auguste passait sur tous les fronts et jusqu'aux plus indifférents on se sentait là, dans l'épigastre, ce tremblement qu'on éprouve au théâtre dans les grandes situations tragiques. Ceux qui allaient partir, tout au monde de sensations nouvelles qui les attendaient, paraissaient moins émus ; mais ceux qui restaient et dont la main amie n'allait plus de longtemps peut-être serrer la main du cher voyageur, avaient le courage de leur tristesse ; certains pleuraient naïvement, inconsciemment comme des enfants. On entendait sonner de gros et longs baisers. Les

« aa revoir » prononcés d'une voix coupée de sanglots s'y croisaient avec l'inévitable « vous nous écrirez bien vite » dernier rameau où s'accroche l'espérance à l'heure des grandes séparations. Déjeunes femmes Pair égaré serraient convulsivement le bras de l'ami qui s'en allait sans autres paroles qu'un « Encore cinq minutes » déchirant. Discrètement nous avions laissé le Prince aux effusions du départ. Nous reconduisîmes ensuite les deux princesses qui prenaient doucement, comme à regret, le chemin des passerelles pour se rendre bien vite à l'extrémité du môle, dernier point de la côte où l'on puisse voir encore distinctement le visage aimé et adresser à ceux que bientôt l'infranchissable Océan tiendra à sa merci, dans un envolement de mouchoirs agités au souffle du large, cet adieu du cœur que la voix brisée ne saurait formuler.

Arrivé à la coupée mon oncle me prit à part pour me faire ses brèves et dernières recommandations. Jamais sa voix n'avait résonné plus militairement. J'avais une envie folle de lui sauter au cou, mais je n'osais pas.

— Tâche, me dit-il, d'un ton un peu rude en un pareil moment, de te bien conduire dans ce voyage, lîcris-nous souvent en nous racontant le plus possible de vos excursions. Et surtout, tu m'entends bien... pas de vers...

— Soyez tranquille mon oncle.

— Rappelle-toi que tu ne vas pas dans un pays de poètes, l'Amérique c'est la terre par excellence des business. Ne t'y donnes pas comme Parnassien, on t'y jetterait des pommes cuites.

— Ne craignez rien, fis-je, et maintenant, mon cher oncle, au revoir.

IMPRESSIONS d'aMERIQUE 4T

Je lui tendais la main, les yeux brouillés malgré moi d'un nuage humide. Alors lui subitement quittant son attitude de capitaine grondeur :

— Allons embrasse moi, fit-il.

Je l'embrassai vraiment de bon cœur, mon terrible oncle et je crus sentir que lui aussi, était plus ému qu'il ne voulait le paraître... Sous son enveloppe martiale battait un bon cœur d'une douceur presque féminine mais il fallait des occasions comme celle-là pour qu'on l'entendit battre.

Ayant ouï ces suprêmes conseils j'accourus auprès de la Princesse mère et de sa petite-fille. Je leur fis respectueusement mes adieux. Je serrai la main de l'aimable M. Escard et le bastingag,e s'étant impitoyablement et hermétiquement refermé sur le petit groupe pressé de gagner la jetée, je vins tout pensif, vers l'avant.

Alors sur une dernière et violente sonnerie, aux appels pressants des maîtres de manœuvre l'équipage tout entier, fébrilement, acheva de rompre nos derniers liens avec dame Europe. Appifyé sur la large rampe du bordage je vis en un clin d'œil disparaître les ponts volants et se replier les lourdes amarres. Les coups de sifflet se croisaient et sur la passerelle le capitaine allait et venait très attentif à tous les détails de la manœuvre assez difficile qui consiste à faire sortir le colosse de l'étroit bassin de l'Eure.

Puis doucement entraînée vers la haute mer par un petit vapeur à roues, bruyant et tapageur en diable, la masse énorme du transatlantique se détacha du quai. Dans la foule massée il y eut un dernier cri; du premier pont, des émigrants lancèrent des « Ohé ! /►> à tour de voix. Ils étaient là cent cinquante à deux cents, les hommes au visage

pâle costumés de gros velours à côtes, les ferames la tête entourée de foulards à couleurs vives à la mode piémontaise, quelques-unes coiftées de pauvres chapeaux et mordant nerveusement leurs mouchoirs. L'un de ces émigr^nts faisait gémir un petit accordéon disant à la fois en une informe et plaintive mélodie la tristesse des départs et l'or si souvent déçu des rêves. Quelques-uns de ces malheureux entonnèrent la Marseillaise que tous reprirent en chœur. L'appel aux armes de Rouget de risle semble être la fraternelle et internationale chanson des déshérités. C'était, en effet, des paysans du Piémont ou de la Ligurie dont l'adieu à la patrie se formulait par notre hymne national braillé avec conviction, adieu touchant quand même et où ils mettaient comme une dernière protestation d'amour au pays regretté d'où les chassait la misère.

Pendant que je me livrais à cette observation tout en roulant une cigarette le petit remorqueur La République avait vaillamment entraîné La Bretagne à l'orée de la ))aie. Nous franchissions la passe et devant nous, bien visibles, reconnaissablés, tous ceux qui tout à l'heure avaient quitté mélancoliquement le pont du steamer, groupés sur l'étroite bordure du môle en une masse compacte et houleuse lancèrent les derniers mots d'affection et d'encouragement.

Les mouchoirs, les chapeaux s'agitèrent. Une seconde j'aperçus distinctement les deux princesses appuyées sur le parapet de la jetée et penchées sur l'abîme comme si, par un dernier effort, elles eussent voulu diminuer la distance qui déjà nous séparait d'elles. J'entrevis également mon oncle qui désignait du geste nos per-

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sonnes à un photographe en batterie derrière son appareil et chargé évidemment de nous croquer au passage. Nous gagnions rapidement le large et bientôt le gigantesque steamer commença à se sentir plus à Taise. L'hélice se mit à mordre répaisseur sombre du flot; des jets de vapeur fusèrent par les hautes cheminées avec des crépitements de fusillade.

— Lâcl^ez... garçons !

— C'est le patron du petit vapeur qui commande à ses hommes leur dernière manœuvre. Câbles, cordes, grelins filent hâlés du premier pont par une douzaine de solides mathurins. Le remorqueur s'écarte, s'éloigne et libre enfin fait une conversion par bâbord et regagne tranquillement le Havre avec la satisfaction du devoir accompli.

Nous avons devant nous ce vestibule de l'Océan qui est la Manche. Sur la droite, les falaises du littoral normand -et la côte de Sainte-Adresse semblent marcher en sens inverse : ce panorama mouvant s'éclaire de cette lumière douce qui vers quatre heures, en mars, termine les belles journées. Pas un détail ne nous échappe. Tous muets, la longue vue à l'œil, nous suivons la fuite des hauteurs tandis que quelques gentlemen pour lesquels ce spectacle est sans intérêt s'installent, arrangent leurs sièges, cherchent avidement les meilleures places. Sur le pont d'un navire la patrie et l'humanité s'arrêtent pour un Américain aux quatre pieds de sa chaise.

La mer est splendide, pas un mouvement, pas un remous et la vie du bord commence aussitôt. Les uns courent à leur cabine pour parachever leur installation ou y a4;tendre, couchés, l'appari-

tion du mal de mer, les autres parcourent les diverses parties du paquebot et témoignent des étonnements naïfs d'une première traversée.

Dans l'attente de la soirée qui vient et qui s'annonce un peu fraîche les Américains déjà étendus dans leurs rocking-chairs se serrent par ordre de familles, s'entr'aident mutuellement à s'envelopper chaudement d'une foule de couvertures et de châles. Race curieuse! âpre et infatigable dès qu'il s'agit d'affaires et que ce mot magique de business a été prononcé ; mais, en dehors de cet ordre d'idées, d'une mollesse dont nous aurions honte, se vautrant dans les attitudes de la plus sans-gêne fainéantise, se calfeutrant avec une terreur inouïe de l'air et de l'humidité, du reste inaltérablement étrangers à ce qui se passe cinq centimètres plus loin, absorbant sans quitter leur position horizontale une foule de choses inattendues et dont ils bourrent leurs poches à l'aide de razzias opérées à la fin des repas sur la table du bord. Les français, eux, vont, viennent, causent, rient, grillent des cigarettes, scrutent les quatre points cardinaux, vifs, légers, tout à fait différents de ces « chiffes humains » prostrés à la façon des boas dans leur far-niente digestif.

Le prince paraît enchanté du temps superbe que nous avons et, dans une évocation très de circonstance, il nous narre le départ de la première caravelle et l'erreur heureuse de Colomb, lequel s'imaginait aller aux Indes, alors qu'il cinglait vers la Havane; puis, passante un sujet sociologique, il nous entretient des mœurs américaines, mœurs auxquelles il va falloir dès maintenant nous accoutumer et nous plier.

— Nous allons vers un pays où rien ne doit nous

surprendre, dit-il ; n'ayez donc jamais l'air surpris, sous peine de passer pour des européens indécrottables. Tenez, i'ai beau avoir déjà fait un assez long séjour chez eux, les américains ont juré de m'étonner quand même. Voici en effet une lettre que je viens de recevoir et où m'est faite l'étrange proposition de ramener en France quelques-uns des derniers spécimens de la race rouge. Le barnum a confiance dans le succès et partagera, m'assure-t-il,avec moi les bénéfices de l'entreprise. Je n'exagère rien, voici cette curieuse missive.

La lettre passe de mains en mains: elle est claire, précise, nette, une vraie lettre de comptable. Proposition y était faite au prince de renouveler — indirectement il est vrai, — l'entreprise de Bufïalo-Bill. Comme nous nous récriions.:

— Mais ceci n'a rien que d'extrêmement naturel, fait le prince, et vous en verrez bien d'autres, n'est-il pas vrai, docteur?

Le docteur qui a rabattu les oreilles de sa casquette et qui fume philosophiquement son petit merisier répond :

— Je suis étonné d'une chose, c'est que cet industriel ne vous propose pas de présenter vousmême au public les Sioux, les Flathead ou les Black-feets que vous achèteriez. Dans mon enfance on eût été plus loin « et Ton vous aurait offert de vous exhiber à leur tête sur un mustang indompté ». D'autant que nulle part comme en Amérique le nom de Napoléon n'aie don d'intéresser le public. Allez — on m'a changé mes yankee !

Nous rions, puis je prends le bras du docteur et nous voilà partis pour une petite excursion à

Tavant. Penchés sur l'étrave nous regardons l'eau irrésistiblement fendue filer en une longue et blanche traînée sur les flancs du transatlantique. Le vent s'est élevé du large, un petit moutonnement se dessine, j'interroge M. de Pierrefeu qui fume sa pipe à quelques pas.

— Eh ! — voici de mauvais signes — mon capitaine !

— Et pourquoi ?

— Les moutons...

— Sont des animaux charmants.

— Oui dans Mme Deshoulières, mais pas sur l'océan... le mal de mer...

— Ah ! encore... mais c'est une obsession, vous avez la manie du mal de mer comme on a la manie de la persécution.

— Pourtant nous remuons.

— Songez à autre chose.

— Nous tanguons cependant quelque peu.

— Prenez-moi une solide bouffarde, rien de tel pour remettre le cœur en place.

Vaincu par ces réponses et décidé à devenir un mathurin endurci, je sors à mon tour mon Bussang et je bourre une pipe qui, bientôt, en effet, me paraît délicieuse et tandis que la brise me fouette le visage je témoigne de mon contentement à l'ancien lieutenant de vaisseau qui me répond :

— Tout est là, bien manger, bien boire, bien fumer, c'est par ces moyens fort simples que les marins combattent le mal de mer.

— Et ça leur réussit ?

— Toujours.

Un peu tranquillisé, je poursuis ma promenade. La nuit baisse de plus en plus, un coucher

de soleil superbe s'éteint graduellement à l'hori zon. De gros nuages très-élevés et peu inquiétants dorent leurs contours aux reflets de fournaise que projette encore l'astre à demi disparu dans la mer. Un ou deux petits bâtiments perdus sur cette immensité se hâtent vers la terre, laissant derrière eux de lourds serpents de fumée noire.

Enfin l'obscurité se fait complète; sans que, le docteur et moi, debout côte à côte depuis une heure, ayons échangé une parole, tout entiers à ce magnifique spectacle de la fin du jour, A ce moment des feux viennent piquer le fond noir de l'espace, des phares s'allument. Voici Cherbourg et plus loin, beaucoup plus loin, en pleine nuit une lumière vive, inattendue, semble surgir de la mer elle-même.

— Casquets ! nous apprend un matelot qui passe.

Un froid léger nous gagne et tout doucement nous retournons vers le centre du navire où les hublots du salon resplendissent. Pourtant il y a peu de monde, à peine quelques yung ladies et un ou deux mélomanes qui déchiffrent une partition sur le piano du bord. C'est que, par cette belle nuit, beaucoup ont préféré rester le plus tard possible sur le pont.

Nombre d'américains sommeillent là, sous des monticules de couvertures, la tête calée par des coussins, la bouche ouverte dans un ronflement, les narines en l'air. ..toujours dans ce même abandon, cette même faculté de se trouver partout chez eux... Nous descendîmes jusqu'à nos cabines pour y chercher des vêtements de renfort et nous revînmes bientôt nous accouder à notre poste favori. Longtemps nous bavardâmes doucement^

sans fatigue, l'œil fixé sur ce décor toujours grandiose, toujours sublime dans sa variété, qui est l'océan. Sous nos pieds la masse énorme du steamer vibrait de vitesse. Nous marchions bon train pour profiter de ce temps splendide,rare en mars. Le ciel fourmillait d'étoiles, la brise était tombée, il ne restait qu'un léger souffle de vent suffisant pour distendre derrière nous, en gigantesques lambeaux, les volutes d'épaisse fumée que vomissent les cheminées.

La mer n'a pas une ride.

Le train-train ordinaire des traversées n'a rien de particulièrement palpitant et en narrer le détail serait raconter des choses connues de tous.

Le lendemain et le surlendemain nous marchâmes à bonne allure, puis survint un gros, très gros temps et nous eûmes le superbe coup d'œil de la mer démontée, balançant comme un joujou la masse formidable du paquebot. Fidèle aux prescriptions de M. de Pierrefeu, je montrais un appétit fervent et fumais comme un loup de mer de profession, du reste, nous supportâmes assez correctement roulis et tangage, et M.Léandri luimême ne garda la chambre qu'une journée à peine, le temps d'acquérir l'habitude. Nous fîmes la connaissance de quelques passagers parmi lesquels le monsieur au monocle. C'était un très charmant compagnon et beaucoup moins vanné physiquement et moralement qu'il ne voulait le paraître. Un peu las de la vie parisienne il s'en allait en des endroits étranges avec cet enthousiasme particulier aux chiens qu'on fouette: je ne sais, mais j'ai tout lieu de croire que celui-là ne fit pas long feu sur la terre américaine. Pourtant

IMPRESSIONS D AMKRK^UE 49

quand nous traversâmes le Canada central nous apprîmes à Winnipeg qu'il s'acclimatait assez bien et qu'il ne parlait pas de regagner le quartier Marbœuf.

Nous liâmes également conversation avec quelques français admirateurs fanatiques de l'Amérique et entre autres avec un gentilhomme périgourdin dont la verve ne tarissait pas quand il parlait des ridicules européens en général et de la routine française en particulier.

— MaiS;, monsieur, exubérait-il, quand, d'un mot pourtant anodin, je blessais quelque peu son yankeesme fervent, vous ne pouvez savoir ce qu'est ce pays? Ah! la France, monsieur, la France; certes je n'en veux point médire ; mais prenons un citoyen français dans les moindres actes de sa vie privée. Vous vous éveillez, quel réveil !

— Pardon, interrompis-je, est-ce qu'en Amérique les réveils ont lieu en fanfare.

— Riez, riez ! mais écoutez ! « Percute sed audi». Donc vous vous éveillez, votre chambre est étroite, votre lit petit, il vous faut un valet de chambre ! De salle de bains, n'en parlons pas^ c'est un luxe inabordable sauf aux fortunes princières. Voulez-vous de l'eau chaude ? Il faut la faire chaufifer.

— Diable, tremblai-je, la congéleriez-vous pour ce faire ?

— Attendez, monsieur le railleur; je tourne un bouton, l'eau bouillante arrive, quelquefois même, le robinet à eau froide laisse échapper un liquide non moins bouillant — voisinage de conduits — . Vous n'avez qu'à laisser couler, avouez que c'est chic. Pas d'armée de domestiques importuns et

bouchés : des timbres I Vous appuyez et paraissent : l'homme qui cire les bottes, celui qui rase, celui qui porte les paquets^ le groom, le garçon de restaurant, la chamber-maid, le chapelier,... que sais-je encore ?

— Change-t-on de chemise automatiquement?

— Je ne vous répondrai pas. Je vous le dis en vérité, c'est le dernier mot du confort intelligent. Vous voici tout habillé, prêt à sortir, vous, bon français, un horrible escalier vous tend ses marches assassines...

— Eh quoi ! interrogeai-je, à New-York, vous passez par les fenêtres ?

— Que non ! Et l'ascenseur, monsieur. Moiqui vous parle, aux Etats-Unis, en huit ans, j'ai descendu en tout et pour tout, six marches, et encore ,par accident, à Cincinnati... un tremblement de terre qui avait arrêté l'appareil à un mètre du sol. Une fois dans la rue, ah ! c'est là que je vous retrouve, vous béez aux omnibus; perplexe, vous tirez des plans pour ne pas allonger des kilomètres à pattes. Les tramways, rares etcomplets^lesomnibus, un mythe.

Charmant cet omnibus au nom mythologique, Mais ça manque épouvantableme'p.t de logique.

— Chut,clamai-je,ce sont de mes vers.) leureusementle docteur n'a pas entendu, car j'ai un oncle...

— Ah ! ah ! satanisa, imperturbable, le gentilhomme périgourdin, vous avez un oncle, un oncle français, bien entendu ; eh bien ! je suis sûr que si demain votre parent vous voyait arriver la mine basse et susurrant « J'ai laissé cent louis au cercle ! » Il vous ferait...

— Ne parlons pas de ça^ brâmai-je, éperdu ! Ce sont des hypothèes douloureuses.

— Eh bien, moi qui vous parle, monsieur, une nuit dans le Kansas, avec des fermiers et quelques gentlemen , mi-éleveurs , mi-financiers même quelque peu cow-boys, qui venaient de toucher de grosses sommes; j'ai perdu, en une nuit, vingt mille dollars, cent mille francs ; j'avais près de moi un anglais qui perdit le double. On nous avait volés. Je le vis trop clairement. Mais nous étions << coffrés», inutile de songera la police, et deux contre seize, en cas de révolte, notre compte était bon. Ces messieurs caressaient distraitement le manche de leurs bowie-kniles, et leurs poches se bossuaient de Smith Evesson. Je m'exécutai, mais mon angliche voulut s'esquiver, etce fut lui qu'on exécuta. Un cow-boy l'abattit à dix pas de la maison, comme un bighorn, un coup superbe ! Tué net ! Je m'en allai, soulagé de ma fortune, et j'arrivai à pied en piteux état chez un oncle de ma lemme, qui est américaine.

— Et cet oncle !...

— Me donna quarante mille dollars en me disant : dans cinq ans rapporte m'en soixante mille...

— Et vous avez tenu parole...

— Facilement.

— Diable, fis-je ébranlé!

— Et tenez, tout chez vous se fait par routine, une lettre... pour l'expédier que d'histoires !

Il vous faut un timbre, il vous faut chercher un bureau de poste, il vous faut perdre du temps. Ah ! le temps perdu en EYance ! Qiie de milliards gaspillés! Et vos trains, quelle misère! Des billets qu'on vise et qu'on revise, des salles d'attente gardées commedes arsenaux, des précautions injurieuses, inspecteurs^contrôleurs, guichetières, hommes d'équipe, bagages, bulletins, oh la la ! ma tête !

52 DOCKAN A OCEAN

— Alors dis-je, crédule, en Amérique on se passe de tout cela.

— Vous l'avez dit. Aucune inquiétude à avoir. Ail right partout. « AU right >> avant d'arriver à votre station, vous donnez votre adresse à un employé, et en même temps que vous, vos colis s'y trouvent rendus comme par enchafntement.

— • Et on ne vous les vole jamais.

— • Monsieur, fit sévèrement, l'américanophile, sachez qu'aux Etats-Unis, tout volé est un crétin... on n'y vole que les imbéciles !

~ Pourtant, me révoltai-je, un imbécile, fut-il le plus imbécile de la terre a pourtant le droit de n'être pas dévalisé !...

— Non, monsieur, déclara le gentilhomme. Savez-vous ce que c'est que le struggle for life?...

— Oui, criai-je, c'est la plus épouvantable théorie dont ait jamais accouché cervelle humaine. •Je suis « Tolstoïste », entendez-vous ! Et je m'enluis épouvanté pour revenir un peu plus cuirassé cinq minutes après.

J'écoutai si bien ces panégyriques que, -par opposition sans doute, les habitudes américaines me semblèrent dix fois plus compliquées et plus absurdement tyranniques que les nôtres... Je constatai^ du reste, que les lettres n'y partaient pas toutes seules et que les billets de chemin de ter étaient visés dix fois plus fréquemment que sur nos lignes françaises... le* reste à l'avenant.

En dehors de ces quelques passagers, car l'ensemble de ce (' départ » était terne et les jolies femmes y manquaient, ou à peu près, deux mots seulement de l'équipage, car je m'en voudrais d'oublier le capitaine Collier.

Le commandant de La Bretagne était un

remarquable type de marin, d'un sang-froid parfait^ d'une correction irréprochable. Sorti de la flotte, comme presque tous ses collègues, il avait eu l'honneur de gagner son ruban rouge sous les murs de Paris assiégé.

Jamais, d'ailleurs, il ne parlait de sa brillante conduitependant ces terribles journées. Il n'apparaissait guère qu'au dîner et, peu bavard de sa nature, n'ouvrait la bouche que pour causer navigation avec le Prince Roland en des termes dont la technicité m'épouvantait.

Le docteur du bord, lui, avait un caractère original et des sorties imprévues qui égayaient la table du commandant. L'excellent homme avait inventé divers remèdes pour le mal de mer; mais il s'avouait franchement, tout en les recommandant^ convaincu de leur inefficacité. Ça fait toujours patienter un peu, disait-il.

Dès que le temps le permettait nous nous trouvions réunis autour de notre « chief of party » et dans le plaisir des premières impressions nous échangions force paradoxes. M. de Pierrefeu était un peu le médecin Tant pis et moi le docteur Tantmieux : de là des discussions dont s'amusaient nos compagnons. Quant au docteur, tout ce qui n'était pas à la gloire et au profit de l'anthropologie n'attirait pas longtemps son attention.

Quelquefois la conversation s'engageait sur la marine du passé comparée à celle du présent.

— Parlez-moi, s'écriait alors M. de Pierrefeu, des croisières d'autrefois. Qu'est-ce aujourd'hui qu'un navire? Une machine. Qui le dirige? Le capitaine ? Non! le mécanicien. En cas de guerre officiers et matelots ne sont plus que les rouages infimes d'un monstrueux instrument de précision.

Vous ne vivez plus avec la mer, vous ne la comprenez plus, vous ne la séduisez plus, vous la violez! Vous filez à des allures invraisemblables, c'est très beau d'aller vite; mais encore une fois, qu'est-ce que le courage et Tintelligence d'un commandant, l'excellence d'un équipage ont à voir là-dedans ? Un arbre de couche qui se brise, une hélice qui se fausse et vous êtes flambés. Allez donc tenir la mer avec un mouchoir de poche en guise de voiles pour diriger un corps flottant de 8,000 tonneaux. Le mécanicien est roi! SoitîKing Engineer. C'est très bien. Mais je préférerais le roi matelot. Vous aviez des hommes fous de leur métier, vous aviez l'amour de la carrière, la poésie du bord,.., vous finissiez par vous identifier avec le bâtiment qui vous emportait. Q.uand on faisait à bord des voiliers certaines manœuvres, on restait saisi d'admiration, c'était splendide. Il y avait des commandements lancés à tu-tête par la vibration d'airain des porte-voix et qui étaient très magnifiques ! Je vous les dirais encore car de mon temps au Borda on nous forçait à les connaître. En un clin d'œil à ces ordres compliqués le navire se transformait, se couvrait de voiles ou s'allégeait, ne faisant qu'un avec les deux éléments formidables qui sont la mer et le vent, sachant échapper aux colères de l'un et profiter des bonnes grâces de l'autre. A présent la navigation ^e fait mathématiquement, sans imprévu, sans fantaisie. Vous êtes des atomes accrochés à un mécanisme. En avant. ..Go-ahead... morte la poésie des antiques voiliers devant la prose enfumée des vapeurs. Tenez... avant de quitter le Havre vous avez vu sur la gauche cette antique frégate aux sabords de forme surannée.

C'était un bateau de 64 canons qui s'appelait, coïncidence curieuse, La Bretagne. Eh bien, c'est là dessus qu'on commençait il n'y a pas si longtemps son apprentissage et en revoyant ce vieux bâtiment ainsi mis à sec et abandonné aux démolisseurs j'ai eu un moment de vrai chagrin. Allez donc épouser ces sentiments là devant ce chaudron titanesque qu'est la coque d'un cuirassé ou d'un transatlantique !

Ainsi s'exclamait M. de Pierrefeu et il invoquait devant nous avec cette faconde, apanage du vieux midi rhétoricien, l'existence de l'ancienne marine avec tous ses côtés romanesques et séduisants.

Suivant une invariable habitude le froid nous avait pris en approchant de Terre-Neuve, poudrant le pont d'une neige fine et bleutée. En même temps de petits oiseaux au plumage blanc se jouaient dans les lames et de temps à autre voletaient avec de petits cris. Depuis quatre jours nous avions perdu de vue les derniers goélands, et l'aspect assez amusant de ces minuscules pingouins vint aider notre patience. Nous suivions leurs ébats d'ailleurs pleins de gentillesse et les regardions lutter de vitesse avec le monstre qui nous emportait et dont l'étrave dans un mugissement continu fendait d'une vitesse affolée ces eaux soudain refroidies.

Mais un autre compagnon plus gênant encore que le froid ne tarda pas à paraître. Le brouillard à la tombée de la nuit de vendredi nous enveloppa complètement; quoique ce fait très ordinaire se produise à presque toutes les traversées il est toujours le signal d'un émoi considérable parmi les passagers, d'un redoublement de vigilance parmi l'état-major et l'équipage. Les officiers de

vaisseau ne plaisantent jamais avec ce chaos impénétrable et énigmatique dans lequel il leur faut foncer à toute vapeur. Les ordres sont formels. Une journée perdue causerait un tort énorme à la compagnie. Les transatlantiques anglais, américains, voire même allemands, exploiteraient aussitôt ce jour de retard et ne manqueraient pas de se donner comme meilleurs marcheurs. Or, si la réputation de confortable des bateaux français est d'ores et déjà assise d'une manière indiscutable, leur vitesse quoique très grande est dépassée par celle des steamers Umbria et Campania, de la Compagnie Cunard. Les Américains surtout attachent une importance énorme à toute perte de temps et parfois préfèrent au luxe, à l'élégance et au confort poussés au dernier point de perfection de nos paquebots les vastes paniers à salade de la Cunard Line.

Ainsi donc le rideau gris et lugubre, hôte habituel de ces parages humides nous ayant totalement enveloppés, chacun devint songeur et inquiet. Les rémininiscences d'anciens abordages se présentaient devant les esprits en images terribles. Quant à La Bretagne, son énorme et métallique personne ne daigna pas ralentir d'un nœud à l'heure. Haletant, ruisselant, crachant des spirales compactes de fumée noire par ses lourds tuyaux elle entra dans l'inconnu traître des brumes. A dix mètres du navire un véritable mur impénétrable se dressait. L'eau sur les flancs du paquebot, filait, filait avec une rapidité rendue plus sensible encore par l'im.mobilité lourde du brouillard, lequel enveloppait, comme d'un suaire, notre horizon restreint presque à la distance des bastingages. L'avant du steamer ne se devinait

que confusément de la porte du salon où nous ' nous tenions en observation.

Alors dans cette obscurité plus impressionnante mille fois que celle de la nuit, un bruit sinistre, effrayant, une sorte de gloussement tragique, triste comme un cri d'agonisant s'éleva. La modulation de cet hululatûs surhumain allait des noies graves aux notes désespéréments suraiguës comme les appels que doivent lancer après la bataille les chevaux éventrés, hennissant à la mort dans l'abandon des champs de carnage. Tout le monde se tut. Et moi qui n'étais qu'un terrien, un éléphant comme disent les marins, je me sentis pris d'une angoisse énervante. Je jetai un coup d'œil sur le prince qui, tout aux observations que lui suggérait ce phénomène atmosphérique, inscrivait sur son petit carnet (quelques indications que l'officier de quart venait de lui communiquer après avoir consulté ses instruments. Le calme et l'indifférence absolue au danger que respirait le petit-fils du prince Lucien me rassurèrentun peupar contagion réflexe —aurait dit un physiologue. Autour de nous les passagers regardaient sans un mot le carré de brouillard grisâtre qui s'encadrait dans la porte entr'ouverte. Quelques-uns dont un capitaine d'artillerie espagnol tenaient à la main de mystérieux paquets qui n'étaient autres que des ceintures de sauvetage et dont ils dissimulaient soigneusement le contenu de crainte de ridicule. Les femmes étaient très pâles. Quelquesunes pleuraient.

Mais comme toujours la note gaie nous fut donnée par un personnage d'ailleurs amusant et fort aimable, mais qui positivement était atteint de « Mathurinomanie », si j'ose m'exprimer ainsi.

C'était un notaire tunisien qui, pour cette traversée avait fait emplette d'un extraordinaire complet en peau de phoque, d'un suroît digne de figurer aux pêches d'Islande. S'il ne s'était contenté que d'exhiber ce costume hyperboréen tout dégouttant d'eauv dans les couloirs et aux yeux des rares ladys que respectait le mal de mer, le mal n'eut pas été grand. Malheureusement de ce casque imperméable, de cet ensemble de bottes d'égoutiers, de gants vert clair (un poëme) et de blouse huilée comme plusieurs salades, sortaient des phrases terribles, des observations faites avec l'aplomb d'un vieux capitaine dont toutes les mers op.t tanné le cuir et généralement ces déclations se formulaient :

— Nous avons le nord-oît. Fichue affaire.

■ — On va faire établir un grelin, il devient nécessaire d'utiliser le petit foc.

— Le commandant est très très inquiet, nous avons une mer démontée.

— En cas d'accident, vous savez les ceintures de sauvetage c'est de la blague.

— La chaîne du gouvernail vient à 'être emportée par une lame.

— C'est par un temps comme celui-ci que le Renard s'est perdu corps et biens.

— Ah ! fit quelqu'un, si le vent s'élève encore cela peut devenir critique.

— Critique ! vous êtes bon. Dites effrayant.

— Pourquoi n'essaierions-nous pas de louvoyer. . .

— Louvoyer, monsieur, mais c'est à peine si nous gouvernons I

Un éclat de rire irrespectueux pour ce Nostradamus de sinistre augure éclata à l'étage supérieur

immédiatement accompagné d'autres hilarités. On se roulait a^u-dessus de nos têtes.

Je me penchai dans la cage de Tescalier et j'aperçus en proie au rire le plus convulsif M. Léandri auquel les paroles de Tofficier ministériel avaient rendu le service de lui faire oublier le mal de mer. Ses voisins et ses voisines n'y tenaient plus... Contrarié, se sentant grotesque le monsieur au suroît cessa soudain ses palinodies, hocha la tête et disparut non sans murmurer : Nord-oît, grand vent... position désespérée...

— Cependant le f rince Roland ayant terminé ses notes se tourna vers moi comme la modulation éperdue, l'épouvantable appel recommençait et il me dit avec un sourire :

— La Sirène... Ce nom mythologique ne vous dit rien en ce moment?

C'était la Sirène, en effet, qui nous régalait de cette sérénade macabre. La Sirène ! Non pas cette créature séduisante aux grâces onduleuses, baignant sous la lumière azurée des flots les teintes émeraldines de son corps souple et tentant, mais un monstre inconnu, un plésiosaure, une fantastique apparition de la faune antédiluvienne épouvantant les échos de son long hurlement. Hurlement est le mot, c'est bien un cri hurlé jusqu'à extinction de son, que ce bruit étrange produit de deux minutes en deux minutes par le matelot de quart debout dans la hune, l'œil fixé sur l'épais rideau des brumes, la main sur le robinet chargé de lancer dans le larynx de cuivre de la Sirène le jet puissant de la vapeur.

Toute la nuit ce cri résonna. Beaucoup de passagers, de passagères surtout ne se couchèrent pas. Pour moi, vers minuit, avant de gagner ma

ÔO D OCEAN A OCEAN

cabine, j'allai voir le docteur qui, paisiblement, s'apprêtait à faire ie meilleur des sommes. Tranquillement il lisait un numéro du Herald; à côté de lui M. de Pierrefeu dormait déjà à poings fermés.

— Hh bien docteur, fis-je, nous voilà à la merci d'une collision.

~ Oui, répondit mon bon maître Topinard, comme dans les rues de Paris nous sommes à la merci d'une cheminée qui peut d'un instant à l'autre nous tomber sur la tête... Allez, mon cher et dormez sur vos deux oreilles, ce qui est une figure impropre.

— Moi, fis-je, je ne dormirai pas.

— Alors courez chercher des cartes et nous allons faire un piquet doucement sans réveiller mon voisin.

J'obéis et cinq minutes après assis sur le rebord de la couchette du docteur, j'avais recouvré mon empire sur moi-même et j'annonçais :

Quinte majeure, quatorze de dames, trois as, trois rois, six cartes qui valent "^9. Vous ne dites rien ?

La Sirène hurlait toujours mais je ne l'entendais plus. O puissance de la dame de trèfle...

Vers six heures du matin le brouillard se dissipa et le capitaine annonça peu après au Prince que le lendemain dimanche vers 9 heures nous apercevrions, sans doute, la terre Américaine, c'està-dire l'extrémité de Long-Island. C'était encore plus de 24 heures de route; mais néanmoins, il sembla à tous que le voyage était fini, ce fut une joie générale et le soir au dîner accoutumé de cette dernière journée et qu'on appelle le dîner du capitaine le docteur obtint un vif succès en se

coiffant d'un casque de papier que Tune des plus charmantes passagères venait de trouver dans ces sortes de bonbons nommés, je crois, cosaques et qui sont de tradition dans cette circonstance.

Dans la matinée du dimanche, à l'heure exacte, les grèves jaunâtres de Long-lsland vinrent mettre enfin une barre à l'horizon. Cela paraissait au premier abord se confondre avec les nuages bas, puis, à la longue on en arrivait à distinguer quelque chose d'immobile.

Enfin, grâce aux jumelles, les premiers détails de la côte américaine devinrent nettement perceptibles. Sous son costume d'hiver, car la saison était beaucoup moins avancée qu'en Europe, elle n'était pas séduisante cette longue île et paraissait manquer de relief et de coquetterie. C'est que Long-lsland n'est à la hauteur de sa réputation que pendant les mois d'été.

Les diverses plages de l'île, qu'on apercevait fort bien à présent, avaient l'air, avec leurs casinos et leurs hôtels vides et morts, avec leurs maisons inachevées, leurs jetées hâtivement construites, leurs baraquements abandonnés, de quelque pays que viendrait de désoler une guerre. En réalité, tout cela n'avait rien que de naturel, l'Américain est l'homme du monde qiii chérit le plus le provisoire. Il s'installe avec plaisir dans les logements les plus primitifs et, sauf du côié de Boston, les villégiatures américaines ont l'air de vrais campements. Ce sont des villes nées d'hier et qui disparaîtront demain. D'où l'abandon complet dans lequel on laisse ces plages quand la saison est encore éloignée, d'où également, la métamorphose radicale que subissent tous ces jolis points de la côte Long-Islandaise aux mois de juillet,

août et septembre. Une villa américaine se bâtit en trois semaines et pour une season ; tout au moins elle est d'un confortable étonnant.

Telle quelle cette terre était donc triste avec sa végétation et ses bâtisses abandonnées. En passant vis-à-vis d'une des stations les plus fréquentées de ce prolongement de terre américaine « Coney Island » les américains du bord nous firent voir un éléphant monumental dans lequel avait fonctionné Tannée précédente un hôtel complet. A la lorgnette cet éléphant, fantaisie architecturale renouvelée du fameux pachyderme de la Bastille illustré par Victor Hugo, était amusant avec sa tour de style indou son attitude de bon géant immobile et les fenêtres qui de ci de là décoraient les diverses parties de son énorme corps; la marrnaille du bord poussait des cris de joie. D'ailleurs, la vue des terres yankees avait subitement transformé tous nos américains. On eut dit que le nouveau continent agissait à distance sur eux par électrisation. Plus de fauteuils rangés comme en un jeu de massacre plus de costumes plus ou moins lâchés plus de châles, de tartans, de toilettes de voyage. Tout l'élément anglo-saxon avait repris son aspect gourmé. Les hommes gantés, cravatés de noir, corrects comme au seuil d'un salon avaient déjà — O fumisme ! — revêtu le frac de soirée et le chapeau haut-de-forme. La plupart étaient, en efïet, attendus à dîner. Ils se préparaient naturellement à cette soirée prévue comme des gens de Versailles qui prennent le train pour aller dîner à Saint-Cloud. Les ladys avaient arboré de triomphantes toilettes de visite. Leurs cheveux ne pleuraient plus en désordre sur leurs visages et tous leurs bijoux brillaient au

IMPRESSIONS d' AMÉRIQUE Ô3

soleil de leur pays. Il n'était pas jusqu'au commandant de La Bretagne, \e capitaine Collier qui n'eût, pour la circonstance, arboré un manteau superbe, une fourrure de prix. Vu d'en bas il avait l'air, l'excellent officier, sur sa passerelle, d'un plantigrade au poil pfécieux accomplissant la promenade habituelle des fauves en cage.

Le brouillard nous avait fait manquer les premiers pilotes qui vont comme on le sait très loin en mer. Nous en prîmes un comme les passes de la baie de New-York étaient déjà en vue. C'était un brave homme à Taspect d'épicier endimanché, qui avait Pair de revenir de quelque réunion sportive avec sa jumelle en bandoulière et ses bas de pantalon retroussés. Je fus choqué de cet aspect bourgeois car je m'attendais à voir paraître un loup de mer, et un loup de mer américain, c'est-à-dire quelque chose de merveilleux et pour employer une expression qui reviendra souvent sous ma plume,... de best in the world.

Car je commençais à prendre la tournure d'esprit américaine. J'avais été entrepris par plusieurs New-Yorkais, gens aimables au demeurant, et qui depuis vingt-quatre heures s'essayaient avec conviction à me persuader que rien au monde ne valait l'Amérique du Nord, en général, et l'Etat de New-York, en particulier. Ils me mettaient l'eau à la bouche par des descriptions tellement flatteuses que j'écarquillais les yeux pour apercevoir plus vite ce pays de Chanaan.

En attendant on dévorait les journaux apportés par le pilote. Les nouvelles de France annonçaient la chute du ministère Loubet. Et c^était curieux, l'indifférence où nous laissaient après huit jours de repos, de tête à tête solennel et imposant avec

64 d'ockan a océan

l'Océan, ces petits échos de la politique. A s'emplir ainsi Tâme d'infini pendant les longues heures de la traversée on sort pour ainsi dire de Thumanité. On transcendante involontairement et l'on en vient à oublier qu'il existe des états, des députés des ambitions et des ministères.

Enfin, la grande côte continentale plus foncée avec des lointains sombres en repoussoirs apparut et nous cessâmes de n'avoir la terre qu'à tribord. Des îles basses émergeaient sur la gauche; îles de sable basses et maussades. Le docteur qui paraissait connaître ces parages autant et mieux probablement que le pilote (car les pilotes américains n'ont auprès de nos capitaines qu'une réputation secondaire) le docteur, dis-je^ me désigna Sandy- Houck, îlot jaunâtre avec, à cette époque, quelques masures désertes et croulantes. Tous ces premiers spécimens de la terre américaine n'étaient pas attrayants. Néanmoins je ne cessais d'explorer le panorama qui grandissait devant nous, ne voulant pas me laisser impressionner par ce début. Et j'avais raison de persévérer car bientôt je fus récompensé de ma constance. Comme une belle fille qui ne laisse apercevoir d'abord qu'une forme incertaine et voilée la rade immense, merveilleuse de New-York se présente sous d'assez tristes aspects et l'on ne commence à en soupçonner l'étendue admirable et la situation unique au monde qu'une fois engagé dans ce goulet étroit qui s'appelle les Narrows. Alors on voit se dérouler au loin cet immense espace de mer tranquille séparé des colères de l'Océan, avec tout au fond une ville formidable dont les détails encore mal perçus annoncent des proportions inusitées.

— Attention à ce passage, nous dit le prince, il

est peu profond et les bancs de sable y jouent parfois de mauvais tours aux transatlantiques. Le malheur est que les vaisseaux des lignes françaises aient été jadis un peu plus sujets que les autres à ces sortes d'accidents. Souvent le steamer pris par le fond friable de ces passes étroites se voit obligé de stopper: ce sont ensuite de longues et coûteuses manœuvres pour le sortir de cette position embarrassante. On affirme, mais je veux en douter, qu'autrefois les pilotes américains avaient facilement le coup de barre malheureux. D'ailleurs, au pays des business^ et si ce simple déplacement de gouvernail devait leur rapporter de beaux et bons dollars des compagnies rivales, la chose n'avait rien d'extraordinaire.

— Mais, fit M. Léandri, c'est odieux...

— Ah! fit son altesse, je crains fort que vous ne vous américanisiez jamais.

Le prince prophétisait d'une façon étonnante, à peine avait-il fini de parler que brusquement l'énorme masse du transatlantique s'arrêta. Nous perçûmes tous ce brusque stoppage car, habitués depuis sept jours à la trépidation continue du steamer, cette cessation de mouvement nous causa une véritable surprise. La Bretagne Yeuait effectivement de donner dans un banc de sable.

A bord, ce fut une explosion de colère chez un certain nombre de. passagers français. M. Léandri et moi-même, gagnés par le mécontentement général, courûmes à l'arrière où l'hélice battait désespérément l'eau boueuse. Une véritable mer d'écume résultait de ses efforts formidables dont vibrait la coque toute entière du paquebot. On entendait des imprécations ; quelques-uns montraient le poing au pilote.

— Ah! le bandit, fit M. Léandrî, les dents serrées.

— Si on le jetait sur le banc... proférai-je.

— ... de quart, interrogea M. de Pierrefeu ?

— Non... de sable pour lui apprendre à connaître un peu ses fonds.

— Calmez-vous, messieur, fit le prince Roland, dont l'œil n'avait pas quitté la passerelle. Le capitaine Collier ne bouge pas, il n'a l'air qu'à demi inquiet, peut-être n'est-ce là qu'un insignifiant détail de manœuvre... après tout et quoique j'en aie dit, ne concluons pas trop vite à la coquinerie du pilote.

Et nous eûmes raison de ne pas conclure^ car, après cinq longues, cinq mortelles minutes, le bâtiment ayant donné une bande sensible sur tribord, reprit soudain sa marche, d'abord lente, très lente, puis régulière ; nous étions sauvés, nous n'avions plus à craindre un transbordement toujours ennuyeux et un retard d'une journée.

Aussi un soupir s'échappa de toutes les poitrines. Enfin cette fois, c'était bien fini^ bien terminé et le plancher des vaches, ce misérable plancher que M. de Pierrefeu regardait avec un certain mépris n'était plus loin. Au fond, j'en étais enchanté, mais n'oubliant pas que c'était lui, de Pierrefeu, qui m'avait loupdemerisé et qui m'avait appris à narguer la tempête, la bouffarde au bec et les mains dans les poches, je crus devoir dire :

— C'est attristant de quitter cette bonne Bretagne.

— Allons^ fit l'ancien officier de marine, je vois que vous n'êtes pas trop éléphant... c'est bien.

Les éléphants, en style de marin, ce sont ces pauvres terriens et dans la fréquentation de M. de

Pierrefeu j'avais appris à mépriser souverainement cet innocent pachyderme. J'empochai donc le compliment quoiqu'il fût légèrement immérité. J'avais hâte de sentir sous mes pieds un sol tranquille et bien élevé et de ne plus voir l'eau des carafes faire des angles obtus avec les parois de leur cristal.

Nous nous rapprochâmes d'une sorte de fort à l'aspect, d'ailleurs, peu redoutable et là La Bretagne enfin stoppa, s'arrêta pour une grande heure. C'était le moment de la visite de santé et des déclarations à la douane. De petits vaj)eurs aux formes nouvelles pour moi, tout entiers en machines et en ponts couverts à plusieurs étages couraient autour du paquebot. Les uns amenaient les douaniers, d'autres l'inspecteur sanitaire, d'autres encore venaient chercher le courrier. C'était comme autant de mouches bourdonnant autour du colosse. Lorsque, enfin débarrassé de ces formalités aussi longues qu'énervantes, le grand steamer reprit sa route pour ne s'arrêter cette fois qu'à son port de débarquement, je me donnai tout entier au spectacle tant attendu de cette rade de New-Tork dont jusque là nous n'avions fait qu'entrevoir les grandes lignes.

Les Narrows s'effaçaient à l'arrière et devant nous le cadre s'élargissait subitement. La baie de New-York apparaissait enfin dans toute la fastueuse majesté de son étendue. Un semblant de forteresse, le fort Tompkins, je crois, s'eftaçait peu à peu sur la gauche tandis qu'à droite s'alignaient sur la rive en amphitéâtre peu élevé une série de constructions, d'usines et de fabriques où l'on devinait les faubourgs d'une cité colossale. C'était, en eflet, Brooklyn qui la première nous

offrait ce spectacle de sa débordante prospérité. Le nombre des vaisseaux ancrés ou en manœuvre augmentait. Ils apparaissaient maintenant par groupes et même par files sans qu'aucun mouve ■ ment se manifestât à leur bord, car c'était le dimanche, jour sacré de repos en Amérique comme en Angleterre. Heureusement, les nouveaux arrivés mettaient un peu de vie dans cette escadre innombrable et immobile. Les coups de sifflet stridents lançaient des appels de tous les côtés. Les grands voiliers de commerce à trois, quatre et cinq mâts étaient entourés d'une série de ces petits vapeurs déjà entrevus aux allures vives et empressées et dont le balancier, l'antique balancier de Fulton scandait de ses oscillations la marche affairée. De gros steamers aux flancs noirs, comme nous à peine sortis de la lutte arec l'océan, arrêtés de-ci de-là suivant les besoins du service, paraissaient fatigués, lourds et veules dans ces eaux calmes auprès des fines mâtures et des gréements légers de leurs voisins à voiles. Plus ioin sur son îlot, sa torche fièrement élevée dans les airs la statue de Bartholdi se devinait plus qu'elle ne se distinguait nettement, perdue dans les proportions gigantesques de cette rade. Et je songeais qu'elle n'eût pas eu trop de trois cent mètres, cette allégorie de bronze pour produire dans cette immensité l'effet imposant qu'on en attendait. D'ailleurs, le paquebot passa relativement loin de l'ancien fort polygonal sur lequel elle est édifiée. Nous allions droit sur la ville dont l'inextricable fouillis de maisons, de monuments, de bâtiments de tout ordre et de toute nature commençait à devenir visible.

On distinguait les deux chenaux entre lesquels

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pointait New- York, l'Hudson à gauche, l'Ister River à droite... trop fiers des beautés de leur ville natale pour ne pas s'en faire les cicérones obligeants et obligés, les Américains nous prodiguaient les explications.

C'est ainsi qu'à droite l'un d'eux me désigna enfin le fameux pont de Brooklyn qui, de loin, perd, lui aussi, rapetissé par le cadre trop vaste dans lequel il apparaît. Certes, on ne soupçonnerait pas à voir de loin ce suspension bridge jeté simplement entre deux rives quelle prodigieuse enjambée il exécute et à quelle vertigineuse hauteur.

Vis-à-vis de nous on distinguait de hautes maisons sans grand caractère mais curieuses par leur hauteur même. Après Chicago, New- York s'adonne, elle aussi, aux constructions en hauteur et les immeubles ou, pour parler la langue du pays les « buildings » que j'apercevais devaient approximativement avoir une douzaine d'étages. Une coupole d'apparence assez légère pointait au sommet d'une sorte de tour sans grand style. Dans ce monument se rédige et s'imprime le World, l'un des grands journaux de New- York. La tour du World est fatalement la première manifestation architecturale de l'art yankee qu'on aperçoit en venant de la haute meret ce n'est qu'une réclame. Sur le bord de l'eau une lourde et rébarbative tour circulaire , véritable cirque massif, bloc disgracieux, sorte de fromage de liollande à la taille fantastique intrigue, comme le vestige d'un temps barbare, d'un âge plus guerrier et plus inquiet. C'était là, en effet, sous cette rotonde de pierre qu'on enfermait à leur arrivée les émigrants d'Europe et qu'on leur jetait quelques pauvres

aliments avant de les diriger sur les terres qu'ils devaient défricher. Dans son enfance, le docteur avait assisté à ces scènes navrantes et vu les faméliques colons entrer et sortir en longues files de ce séjour peu séduisant. Les malheureux goûtaient là les premières amertumes de l'exil, dans un pays dont la plupart ignoraient la langue et où les attiraient les plus flatteuses promesses. Pour beaucoup d'entre eux la déception commençait là. D'autres — plus tenaces ou plus courageux — s'efforçaient de ne point penser à la patrie où ils ne laissaient que misère et tournaient leurs yeux pleins d'espoir vers les immenses espaces de l'intérieur. Là, neuf fois sur dix, les attendaient des périls, des misères, des ennuis pires encore peut-être que ceux auxquels ils s'étaient dérobés en s'expatriant. Ah ! qui le dira ce calvaire de l'émigrant. Humbles, passifs et résignés, combien sont morts à la peine désespérés, ruinés, ayant englouti l'épargne chétive, précieusement apportée dans leur ceinture. Nul ne le sait! En Europe il a fallu presque un siècle pour que les diverses nations en vinssent à ébaucher une ligue protectrice de l'émigration. Et tandis que sur les rares, très rares individus qui réussissaient, on bâtissait force romans, que la légende des « Oncles d'Amérique » s'accréditait chez nous^ des milliers d'italiens, de belges, de paysans français, allemands s'acheminaient vers cet Eldorado où, leur disait-on, les fermes se donnaient comme petits gâteaux, et où la terre généreusement partagée récompensait au centuple les efforts du cultivateur. Ces troupeaux humains tombaient au milieu d'une population hostile, dont le tempérament, les mœurs et les lois différaient essentielle-

ment des leurs. Alors quelques uns, les mieux doués intellectuellement, s'américanisaient, arrivaient à vivre, parfois même à s'enrichir, mais l'immense plèbe des travailleurs s'usaient sur ce sol tant vanté, dans la colossale besogne du défrichement, devenaient la proie des agioteurs d'abord, des usuriers et des hommes de loi ensuite.

Un jour, à pied, sans rien, ils reprenaient la route interminable des ports de l'Atlantique, heureux quand on leur faisait la charité d'un morceau de pain et lorsque épuisés, tués de fatigue iU atteignaient le but de leur pénible course. Sans doute ce sacrifice était nécessaire. C'est à ce prix que tout l'intérieur des Etats-Unis, de l'Atlantique au Pacifique, de Saint-Louis, à Pueblo et aux Montagnes Rocheuses s'est transformé peu à peu et que l'immense prairie jadis déserte s'est constellée de cultures florissantes. Loi terrible du progrès ! Aujourd'hui encore le Canada tente pour le Manitoba les mêmes expédients, on attire les cultivateurs européens par d'alléchantes petites brochures répandues à profusion. De même qu'autrefois parmi ceux qui répondent à ces engageantes sollicitations le plus grand nombre repart sans avoir pu réussir. Mais les conditions ont changé, les émigrants peuvent s'éclairer et tout au moins peuvent-ils trouver à vivre en s'engageant dans les fermes.

Qu'on se reporte donc à une époque où toute cette émigration avait lieu sans ordre, sans surveillance, en un pays encore inculte et demi sauvage où la loi du plus fort régnait, où c'était vraisemblablement la traite des blancs qu'entreprenaient les agents d'émigration et on aura une idée du nombre de victimes européennes qui

ont engraissé de leur sang le sol de l'Union...

— Regardez, s'écria l'un de mes voisins, regardez, voici les « piers ".

En efiet, cela v^alait la peine d'être regardé cette double haie de « piers » qui foui n riindson comme une garde d'honneur. Dans ce pays où le bois est encore à discrétion malgré les milliers de milles de forêts abattues ou brûlées, les diverses compagnies de navigation commerciale ou postale ont édifié une série de môles dont les bases sont faites de ces formidables troncs d'arbres qui jadis couvraient tout le pays. Sur ces pilotis d'une solidité encore à toute épreuve se sont bâtis des hangars d'embarquement, des entrepôts, des docks et des gares.

Entre ces (( piers » se tapissent de véritables petits ports, d'où sortent à tout moment comme d'une boîte à surprises, et sans que du matin au soir, ce mouvement fantastique se ralentisse, un monde de vapeurs aux noms et aux formes baroques qui vont animer de leur fourmillement la nappe glauque de l'Iiudson, les ferry-boats^ véritables maisons flottantes , halls mouvants , avec, au centre, une trouée réservée aux voitures, emportent vers leur travail toute une population d'employés , d'ouvriers , tandis que s'élève et s'abaisse au-dessus de leur toiture élevée le balancier primitif. Les ferrys spéciaux aux railroads, affectent des formes variées; quelques-uns carrés comme d'immenses radeaux, avec une roue unique placée à l'arrière, charrient sur leur plate-forme, une série de convois, wagons à bestiaux, trains de ballast, trains de matériel, qui tout à l'heure passeront des rails du bateau sur ceux de ([uelque grande ligne ferrée ; d'autres sont

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surmontés d'une petite gare, station minuscule d'un curieux ertet. Les voiliers chargés jusqu'à la ligne de flottaison et paresseusement remorqués, croisent les bateaux de pèche, les yachts de plaisance, les navires de guerre aux pavillons variés.

Enfin d'immenses vapeurs à quatre, cinq et six étages emmenèrent les voyageurs vers les divers points de la côte américaine voisins de New-York. Il en est de grands comme des transatlantiques et qui sont avec leurs alignements de fenêtres et de balcons comme de vastes hôtels, très élégants.

Ces steamers-palace passent majestueux sous le tablier du pont de Brooklyn envoyant aux échos la stridence puissante de leurs sifflets. Q.uant à la tourbe innombrable et papillonnante des petits remorqueurs, des mouches de tout genre, ils filent àtraversce mouvement et ce grouillement intenses avec une vitesse et une légèreté incroyables, évoluant gracieusement en multipliant les rauques appels de leurs sirènes... Puis, par instants, comme dans une coulisse de théâtre, on les voit s'enfoncer disparaître, avalés en quelque sorte par l'ouverture béante des piers. C'est un véritable décor de féerie et réellement il faut constater qu'aucun port au monde même Londres, même Liverpool n'offrent le spectacle d'une pareille activité, d'un entrecroisement aussi multiple d'embarcations de toute espèce...

Tout à la joie de l'arrivée, les passagers semblent ne plus se connaître ; la grande dispersion qui va s'opérer a déjà détruit les amitiés d'une semaine. Je jette un regard sur ces compagnons tout à l'heure disparus, dont la société, agréable en somme, a distrait l'ennui de la traversée. Dieu qu'il paraît triste et froid en ce moment le pont de La

Bretagnel comme on s'y sent étranger les uns aux autres. Cette grande salle à manger hier encore gaie, animée, vivante^ a l'air d'une salie d'attente traversée par des voyageurs impatients. La petite cabine où nous avons dormijM. Léandri et moi, si tranquilles, notre petit « home » de sept jours est déjà transformé. On a enlevé la literie, relevé les couchettes ; par terre, nos malles bouclées attendent. Sur le pont tout le personnel du steamer court, va, vient fébrilement. Voilà la petite place où le soir des premiers jours je suis venu m'asseoir, tout à l'avant regardant l'eau chanter et jaillir sur les flancs de la proue et rêvant à demi étendu tandis que soufflait à mes oreilles la chanson chromatique du vent et que sur la dunette les deux matelots de quart se renvoyaient !a traditionnelle mélopée traînante et quasi orientale : « Bon quart babo... o... ord, bon quart tribo... o... ord... » Là je regardais passer au-dessus de ma tête le panorama changeant des nuages avec leurs effets de lumière si divers, si inattendus... Tout cela je l'ai goûté, compris avec les délices d'impression d'un néophyte. Maintenant cette belle traversée est finie ; retrouverai-je au retour la fraîcheur de mes sensations premières?

Aussi je me sens malgré moi tout imprégné de ce sentimentalisme bête qui fait qu'on s'attache aux choses; pour un peu j'embrasserais les cordages.

Nous sommes tous à notre poste. Le Prince nous dominant de sa haute taille, le lorgnon porté haut, et reconnaissant à mesure les détails de cet alignement de piers, déjà vu à son premier voyage. M. Léandri rappelant le souvenir d'Ajaccio et ne désarmant pas, défendant pied à pied la poésie de ses paysages corses qu'il ne veut à aucun prix dé-

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clarer inférieurs aux sites américains. M. de Pierrefeu auquel le commandant cause des péripéties du voyage, enfin l'excellent docteur insaisissable et incessible comme une rente, paraissant et disparaissant, parlant successivement aux uns et aux autres en anglais et français tout à la joie de revoir un pays depuis si longtemps quitté.

La Bretagne passe à travers tous les ferrys, tous les yachts, tous les steamers. Elle a arrêté le mouvement de son hélice en bonne géante qui craint d'écraser involontairement quelque myrmidon. Trois petits remorqueurs, leurs amortissoirs de bois pendants à leurs bordages, piquent droit sur le paquebot, se collentpar leur avant au ventre du vaisseau et poussent de toute la force de leurs machines. C'est ainsi conduits que nous arrivons à la grande rotonde de la Compagnie transatlantique française et qu'enfin le trait d'union qui doit nous attacher définitivement au nouveau monde est jeté sous la forme d'un pont volant. Sur le plancher du pier, à travers la principale ouverture nous apercevons des visages inconnus attendant en rangs serrés les arrivants d'Europe. Nul ne nous cherche dans tout ce monde aux yeux inquiets ; mais des divers groupes qui le composent partent de ci de là, des cris, des interpellations dans les deux langues ; voire même en italien car les émigrants massés sur la bordure du second pont ont reconnu quelques amis et avec cette volubilité, ce besoin de bruit particulier aux races méridionales, ils hèlent à pleins poumons... Les hommes auxquels on a fait une dernière distribution de tafia sont gais, les femmes sont muettes et serrent leurs bambins dans leurs bras d'un mouvement de méfiance convulsive et irréfléchie... Pau-

vres gens... éternelle misère du prolétaire dont la vie n'est qu'un leurre incessant. Puisse le sol américain vous être plus clément que celui de la vieille Europe. Hélas l'homme estpartout le même et ceux qui ont remplacé sur ces rives tant espérées le Sioux incivilisable et l'Apache féroce n'ont guère de meilleurs instincts. Cette terre américaine est dure au faible, impitoyable au petit et l'esprit farouche primitif de ses autochtones a fait place à une autre sauvagerie — celle des business à peu près aussi indifférente à la douleur humaine ! Comme je me livrais à ces réflexions attristantes, le débarquement commença; l'anarchie la plus complète régna un instant à bord. Chacun chargé de ses bagages gagne de son mieux la passerelle. Le flot humain descend — le steamer se vide — tandis que ses salons, ses cabines, ses promenoirs, hier encore si familiers, si fréquentés, prennent l'aspect triste et mélancolique des logis abandonnés.

La nuit est entièrement tombée quand, avec la dextérité d'un guide accompli, le Prince dirige notre petite caravane vers Hoffmann-House l'un des hôtels favoris de l'aristocratie Nsw^-Yorkaise. Nous tombonsen plein soir de Sunday et l'immense ville est déserte, pareille à la cité de la Belle au bois dormant. Tout est fermé, de rares passants traversent en se hâtant les « corners » des avenues. Un vent froid balaye les rues vides, tandis qu'audessus de nous avec un fracas de tonnerre les « elevated » bondés de voyageurs, remplis d'une foule coquette et endimanchée, passent nous causant à chaque fois un étonnement nouveau. C'est

la surprise de tous les nouveaux débarqués que ces viaducs de fonte suivant les grandes voies longitudinales de New- York laquelle affecte sur les plans, la forme d'un gril démesurément allongé prêt à cuire on ne sait quel esturgeon fantastique.

11 est impossible de se faire dans cette soirée obscure une idée exacte de la grande ville américaine. Nous marchons, nous marchons... soudain des lumières plus vives^ une place irrégulière mais vaste baignée de la clarté laiteuse des lampes à arcs.

C'est Madison Square où débouchent, animées encore malgré Theure et le jour ces deux artères fameuses Broadway et la fifth Avenue. Sur notre droite la façade, flamboyante sous les feux du gaz, d'un hôtel, se dresse avec, en lettres d'or, ces deux mots hospitaliers : Hoffmann-House^ c'est notre logis.

Nous poussons la haute porte vitrée et nous péné trons dans un hall dont l'animation contraste avec le silence et le vide de la rue. Là des gentlemen le smoking deviné sous le pardessus à la mode, sous le mac-farlane de drap mat doublé de moire, la boutonnière fleurie, le cigare à la bouche font les cent pas, causant à voix basse, lentement comme ennuyés dans un désœuvrement inhabituel. Quelques grooms peu empressés se détachent d'un groupe d'employés qui, assis au long du mur, lisent et commentent les « papers » du soir. Sans mauvaise grâce comme aussi sans la moindre gracieuseté un gérant majestueux indique aux « porters » qui se sont saisis de nos « parcels » (bagages à main) l'étage et le numéro des chambres qui nous sont réservées. Bientôt installés en des « rooms » vastes comme des salons nous jetons

un coup d'œil attendri sur les lits immenses. Surtout au sortir des couchettes ultra-minuscules du transatlantique la vue de ces esplanades nous cause un véritable plaisir. Cependant on vient nous apprendre qu'un ami du Prince nous convie tous à dîner dans la salle à manger de l'Hoffmann. En dépit des prédictions laudatives du gentilhomme américanophileet périgourdin deLaBrefagne nos malles n'arriveront, paraît-il, que vers onze heures ou minuit. Diable ! Mais à Paris nous les aurions déjà près de nous !

Enfin force nous est de nous rendre en costume de voyage dans le Dining-room de cet hôtel tant vanté. Justement le dimanche soir est le «jour » des dîners galants de PHolïmann. Il est de bon ton d'y conduire les « ladies» élégantes qui pour un empire ne voudraient être vues ailleurs. La vaste salle resplendit, ses murs sont tapissés d'une sorte de Lincrusta doré du goût le plus affreux. L*or éclate partout. C'est une pépite, un gisement eldoradesque plutôt qu'un hall. Autour des tables, par groupes de quatre ou de six le tout New-York viveur et mondain, les hommes en frac, les femmes en somptueuses toilettes de ville causent, rient, mangent et flirtent. On nous sert à la place d'honneur un repas de bon aloi et qui dénote la présence de chefs français, le culte des traditions gastronomiques de notre cuisine parisienne. Tout en dégustant de petites huîtres succulentes servies sur un lit de glace je jette sur les tables voisines le coup d'œil professionnel du journaliste et du reporter.

Bien curieuse à observer cette gentry américaine. Les fils affinés de cette République à laquelle Franklin servit de parrain pour la simplicité, Taus-

térité et le patriarcalisme des mœurs s'épuisaient en une recherche évidente de manières aristocratiques.Mais leurs efïorts n'atteignaient qu'aune sorte de pose, à ce manque d'aisance, à ces contorsions, à cette préoccupation gênante de la recherche dans les gestes et dans les attitudes qui, chez nous, caractérisent ceux que nous avons baptisé « les rastaquouëres ». Voulant forcer leur talent et visiblement attentifs à ne porter un verre à leur bouche que selon d'automatiques et étroits principes, ces « snobs » n'avaient rien de cette grâce sans efforts, de ce laisser-aller apparent et de cette noblesse charmante, toute naturelle, qu'un grandseigneur, qu'un homme de race sait mettre en ses moindres mouvements. La plupart rasés comme des acteurs un épais chignon de cheveux noirs plaquant leur sinciput le monocle à l'œil, ces « dudes » souriaient à tout bout de champ à leurs compagnes — visiblement « allumés » sous la tenue pudique habituelle à la race anglo-saxonne. Ils posaient involontairement peut être, mais sans jamais se départir de leur affectation aux yeux indifférents des maîtres d'hôtels et des garçons. Où donc est le temps où l'Américain le mieux élevé étalait au dessert ses pieds sur la nappe et se nettoyait la mâchoire à l'aide d'un bowie-knite. Ces mœurs ont quelque deux siècles de date et je ne pense pas qu'il faille les regretter.

Les jolies croqueuses de bananes qui dînaient sous la lumière adoucie des bougies à petits abatjour, côte à côte avec ces Hrummel new-yorkais portaient sans grâce d'exquis costumes arrivés, d'ailleurs, en droite ligne de la rue de la Paix. Elles avaient un certain charme de santé ; bâties pour la plupart d'assez garçonnière façon, elles

me parurent aussi expertes en ce jeu féminin de la séduction que les «beautys» de nos restaurants à la mode. Elle s'essayaient à dégeler leurs commensaux dont la réserve — que j'aurais volontiers qualifiée de constitutiorinelle comme dans la chanson de Ferny, était agaçante pour un français. Le flirt anglais et américain est tout juste l'opposé du nôtre et ce n'est ni à Londres ni à New-Yopk que Boufflers eut pu se vanter de « pouvoir encor en dépit des ans, mériter un soufflet. » C'était donc ces dames qui se mettaient en frais, tandis que rougissaient à leurs moindres questions les grands dadais hypnotisés près d'elles. Je remarquai qu'elles, n'étaient point fardées et que leur teint ne faisait qu'y gagner. Mais ce que je constatai avec regret ce fut la présence dans leurs mignonnes quenottes d'une foule d'incrustations d'or. Toujours cette exhibition du métal tant chéri. L'or est en Amérique une baguette de fée qui embellit instantanémenttout ce qu'il touche et tandisque chez nous, nos mondaines dissimulent d'invisible façon les petits désastres de leur dentition, les plus fraîches yung-ladies de l'Union montrent avec fierté des incisives cuirassées de feuilles d'or. Quelquesunes s'y font sertir de petits brillants. Et je ne sais rien de plus laid. Je m'attends, si la mode des fausses nattes reparaît,à voir les américaines arborer des chignons en fil d'or. Tout est beau, là-bas, qui coûte bien cher!

Le dîner terminé nous fûmes au Walhdorff, magnifique hôtel ouvert du matin même et des splendeurs duquel s'entretenait tout New^- York. Le luxe des dorures y tenait delà folie et je pus m'y croire en quelque fol décor d'opérette à grand spectacle. Je renonce à énumérer toutes les excentricités

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somptuaires de cet établissement. Je cite seulement — en passant — la chambre des fiancés (Bride-room) à cent dollars (500 francs) par nuit. Jamais l'atrocité du goût yankee ne se dévoila plus cruellement que là. Chaises plaquées d'or, sophas en étoffe d'or, lit — ayant coûté 50,000 francs — incrusté d'or. Ah! Franklin, mon vieux quaker, si de ton petit mausolée d'Arch-Street à Philadelphie, tu vois des machines pareilles, dans quelles proportions épiques doit s'allonger ton nez classique ! Le docteur ayant consciencieusement examiné les somptuosités réclamesques de ce Brideroom, le majordome qui nous les faisait admirer lui demanda ce qu'il en pensait et malicieux, selon son habitude, l'anthropologiste me désignant du regard apprit à notre cicérone l'intention ou j'étais d'utiliser prochainement ce c< réduit plein de simplicité »— musique de Gounod. — Cejeune gentleman, ajouta-t-il, est environ vingt-cinq lois millionnaire et c'est pour conclure un noble mariage — musique de Meyerbeer — qu'il est aux Etats-Unis.

L'autre immédiatement tomba dans le panneau. Cet homme avait une figure rebondie de rustre et deux longs favoris qui lui donnaient l'air d'un macaque. Il me demanda gravement quelle serait la date approximative de mon mariage. Chut, étouffai-je, j'épouse la plus riche héritière du Connecticut et je vous promets ma pratique... mais rien encoren'estofficiel...plusunmot...J'enaitropdit...

Respectueux l'oberkellner n'insista pas. Cependant m'ayant vu sur la fin de notre' visite sortir un paquet de caporal supérieur des poches de mon pardessus et rouler modestement la cigarette du Chatnoiriste^ il parut concevoir des doutes sur

l'énormité de ma fortune et disparut l'air vexé. En sortant j'attrappai le docteur.

— C'est égal, dis-je, vous en faites de belles. Me voyez-vous pris au mot et forcé après une nuit passée (quel cauchemar) seul au milieu de ces magnificences rotschildesques, de régler une note de cent dollars...

— Bah, fit le docteur, un télégramme à votre oncle et l'addition se trouvait payée... comme par enchantement.

— Ça, concluai-je, pour une jolie idée, c'est une jolie idée. Docteur comme pénitence je vous condamne à me permettre... un sonnet.

— Jamais... plutôt la mort!

— Alors je télégraphie à mon oncle et j'empoche les vingt-cinq louis en me réclamant de votre autorité...

— Soit, se lamenta le disciple de Broca,je consens un sonnet... mais pas plus I

Et nous quittâmes le Walhdorft. Le Prince marchait devant. M. Léandri et moi les yeux fatigués de tant de clinquailles et de chamarrures rêvions d'une nuit tranquille, passsée dans un lit enfin immobile. Le docteur, redevenu yankee, considérait ce luxe épateur comme tout naturel et quant à M. de Pierrefeu,avec son esprit mordant de provençal il trouva dans ses souvenirs de croisière quelque chose de beaucoup plus fort !

Les jours qui suivirent furent employés à diverses excursions tant dans New- York qu'aux environs. Ce qu'on pourrait appeler les « paysages » de la grande cité américaine, nous ne devions les goûter qu'à notre retour, au mois de juin, où New- York est superbe. Avril est là-bas un mois trouble, incohérent où la pluie, le soleil, la neige, la chaleur

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se succèdent avec une bizaiTerie déconcertante. Cette ville étrange, formidable, sorte de Garthage moderne agenouillée aux pieds d'un invisible Baal qui est le dieu « Money »^ je ne devais bien la comprendre, bien la pénétrer qu'à notre retour et c'est à ce moment que j'en parlerai.

Un seul mot en passant. New-York est sans contredit la ville riche de l'Union. Les grands clubs de la Fifht avenue mirent le plus aimable empressement à ouvrir au prince Roland leurs portes généralement très fermées. Notre « chief of party » rapporta des soirées passées parfois au milieu de cinquante ou soixante gentlemen, dont le moindre était quelque chose comme huit ou dix fois millionnaire,de très piquants aperçus. Du reste^la haute vie à New-^ork est européenne — et même française dans tout l'agrément du mot.Un certain scepticisme y règne ainsi qu'une liberté d'allures qui, sans aller jusqu'au sans-gêne comme à Chicago, n'a rien du cant hypocrite et de la raideur protestante en honneur à Boston. Ony aurait volontiers des tendances aristocratiques et, de fait, il s'y forme plusieurs «gentry » distinctes. En tête sont les «Knickerbockers», descendants des vieux colons hollandais et qui vivent extrêmement retirés. Ce sont des personnagesun peu surannés, un peu ridicules,sortes de marquis de Carabas recour de l'émigration et ne fréquentant personne. Le Prince nous cita la très drôle invention de ce personnage malin, publiciste philosophe sachant admirablement comme se joue le clavier des ridicules humains et qui avait publié une liste des personnes « que Von pouvait voir » à New- York. Les <<;purs », selon lui, s'arrêtaient au nombre modeste de 140, mais il n'en nomma que 139. Ce 140*', cet X***, dirait le

subtil Andrieux, chacun voulut l'être et la liste fit fureur. Le goût impérial, le retour aux décorations artistiques du commencement du siècle fleurit sur les rives de l'Hudson comme dans toute l'Amérique. La mode y fut, au premier empire bien avant que ce mouvement eût pris chez nous forme décisive. Je n'en veux pour preuve que la très intéressante soirée que donna, en l'honneur du prince, une des femmes les plus charmantes et les plus intelligentes de l'Amérique, Mme Mott, qui de son élégant hôtel, fait le musée Napoléonien le plus complet et le plus riche qui se puisse voir.

La journée du 7, veille de notre départ pour Washington débuta par une tempête de neige; neige, à la vérité, peu redoutable puisqu'elle fondaitpresque aussitôt tombée, mais qui n'en était pas moins inattendue aprèslessept jours de beau temps, et même de petites chaleurs, écoulés depuis notre arrivée. Nous dûmes au moins à cette giboulée matinale de voir la physionomie de New-York sous la neige. A travers les hautes glaces du hall nous regardâmes mélancoliquement passer les tramways, leurs toitures toute blanches, aller et venir les passants, luttant, le parapluie en avant^ contre la rafale et pataugeant de leurs énormes snow-boots dans une boue grisâtre. Le ciel du reste ne tarda pas à s'éclaircir, et la légère couche de neige qui avait mis aux maisons des couvertures d'hermine fondit, disparut en un instant. La pluie avec toute une escorte de brouillards parut aussitôt et, le lendemain matin, quand nous nous dirigeâmes vers le pier de la Pensylvania railroad Company, une épaisse brume envahissait l'Hudson , voilant l'énorme fleuve. Le spectacle était saisissant. Tandis qu'à l'intérieur du pier

dans les salles d'attente, une foule silencieuse agacée par le mauvais temps attendait l'arrivée du terry-boat, devant nous, comme derrière un rideau passaient et repassaient de vagues masses sombres à peine devinées malgré la distance très proche où elles évoluaient, d'autres grands ferrys chargés d'une foule compacte, et qui s'apprêtaient à jeter sur le pavé de New-Tork la masse de leurs passagers.

Pour trouver plus sûrement le chenal des piers avoisinants dans cette atmosphère obscure ettrompeuse, leurs hautes cheminées lançaient de longs appels tandis qu'à chaque station, d'énormes cloches exécutaient toute une série de sonneries différentes et déterminées. On eut dit un concours de glas funèbres ou de tocsin exécuté par tout un conservatoire de sonneurs. Tout ce vacarme s'allongeait, s'étendait, s'augmentait encore du sifflet des remorqueurs, des cris des pilotes se hélant et, de l'Hudson jusqu'à la rive opposée, montait aussi toute une cacophonie bizarre, sinistre même, à travers cet humide écran de brouillards.

Une masse plus noire que les autres se détacha du vague de l'horizon borné auquel nos regards s'accoutumaient.

Le long ferry du Pensylvania s'engagea dans l'allée d'énormes palissades qui constituait le pier. Peu à peu nous distinguons nettement son large avant arrondi comme un ventre, son pont surhaussé et sa haute cheminée avec le petit kiosque du capitaine d'oùpartait une série de sifflets de manœuvre.Au centre — nous laissant revoir le brouillard du fleuve comme à travers une lorgnette — le passage central réservé aux voitures et littéralement bondé de chevaux et de charrettes.

Les deux côtésde l'avant étaient noirsde monde. Le large bâtiment transportait certainement la population d'une jolie sous-préfecture française, et, en effet, lorsqu'il fut amarré, ne formant plus qu'un avec le sol ferme du pier, malgré la largeur des issues, il fallut bien cinq bonnes minutes à cette foule rapide et pressée pour passer du ferry à terre.

L'opération terminée, on ouvrit les portes de notre salle d'attente et des passagers en nombre presquç égal allant vers New-Jersey remplacèrent ceux qui venaient de descendre. Les voitures, paisiblement, sans cris, à peine un coup de fouet claquant l'air par ci par là, embarquèrent. Nous nous dirigeâmes vers l'avant. Outre l'heure matinale l'inévitable tristesse de cette perspective brumeuse nous avait saisis. Le Prince cherchait dans le Herald les dernières nouvelles d'Europe, le docteur retrouvait des sensations évanouies depuis cinquante ans. M. Léandri avait découvert un de ces petits gamins cireurs de souliers qui courent sur les ferrys leur boîte à la main en criant :«Schain». Ce bambino était italien et tout en brossant écoutait M. Léandri lui parler sa langue natale, un rire de contentement montrant toutes ses dents blanches.

Enfin M. de Pierrefeu avait allumé sa pipe et suivait avec intérêt la manœuvre de l'espèce de proboscidien qui nous emportait. Autour de nous rien que des gens enfoncés jusqu'au chapeau dans les différents « papers » de New -York; rien que des physionomies plongées dans la plus absorbante lecture.

Peu à peu nous avions démarré, quitté le chenal. Nous étions en plein Hudson. Autour de nous évoluaient d'autres bateaux dont quelques-uns marchaient perpendiculairement à notre route. On

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entendait d'abord leur sifflet, leur sirène ou leur cloche puis on voyait passer à peu de distance une ombre mobile. Malgré le danger constant et terrible d'un abordage avec cet incessant va et vient de bâtiment les accidents sur l'Hudson sont rarissimes même par les plus épaisses brumes. Le luxe des précautions n'est pas, on le croit, chose inutile. Un appel de cloche toujours le même frappait notre oreille depuis quelques instants ; il devint plus rapproché, plus strident. Nous gouvernions certainement droit dessus et en effet, nous nous trouvâmes une fois la cloche visible — sonnée à tour de bras dans une logette par un gentleman en bras de chemise — juste en face du pier de la Pensylvania. Le Ferry recommença son éternelle manœuvre, s'avança entre les deux haies de pilotis, vint buter intentionnellement contre un cintre ménagé à l'extrémité et s'emboîta sans une faute dans le demi cercle du quai. Nous descendîmes. Dix minutes après nous étions installés dans un des parlor-cars du train en partance pour Washington.

On sait que les wagons de luxe dits parlors-cars possèdent deux rangées de fauteuils latéraux. Je m'établis confortablement dans un de ces sièges spacieux et monumentaux comme un fauteuil de cabinet médical. C'était notre premier pas sur les voies ferrées de l'Union. Pendant combien de jours et de nuits allons-nous les prendre, les reprendre, les connaître et les pratiquer ces fauteuils de parlors et ces « boxes » de sleeping?

Le train partit saifs un sifflet, sans un avertissement des conducteurs, comme il est d'usage en Amérique. Devant moi à travers les vitres, ou plutôt les vastes glaces duparlor, je voyais défiler Une maigre banlieue où le printemps tardif n'avait

pas encore mis même une espérance de verdure ou de floraison. Les villas, cet éternel modèle de la villa américaine^ véritable joujou, miniatures agréables s'alignaient les unes — mais rarement — en briques et à deux ou trois étages ; la plupart en bois, jusque dans leurs toitures, avec de petites vérandas supportées par des colonettes plâtrées. Il y en avait de nouvellement peintes, toute blanches, très propres, et de vieilles sur le bois desquelles grimpait comme une lèpre.

Et toujours autant que la vitesse du train le permettait, à travers les baies à guillotine des pièces on apercevait de gentils intérieurs, tout un luxe, un bonheur de propriétaire, d'homme libre chez lui, non persécuté par la tourbe des concierges, des gérants et des voisins comme dans nos immeubles-casernes. On devinait d'un coup d'œil toute cette petite fierté des ménagères anglaises et américaines qui trouve moyen de meubler, de bibelotter, de draper, d'agrémenter un salon avec rien : alors que chez nous — beaucoup plus riches peutêtre, mais aussi beaucoup plus rares — sont les salons coquets et les luxueux intérieurs.

Et c'est là la grande supériorité de la race anglosaxonne. Ce bien être familial posé au-dessus de tout. Le mariage facilité, le bonheur conjugal prôné, recherché ; et l'on n'attend point comme chez nous d'y être usé, croulant, vanné pour se créer une famille. A la vérité on commence à y calculer les chiffres des dots, à faire du mariage une âpre affaire ; mais si ces mœurs latines viennent à triompher (comme l'appréhendait il y a peu de temps un journal anglais) la prospérité de la grande race colonisatrice pourrait s'en ressentir cruellement.

Qu'on n'aille pas conclure de ce dithyrambe que je sacrifie traîtreusement mes compatriotes. Non, je ne m'aplatis pas devant le génie des yankees et même je reconnais que, comme société, comme cœur, comme délicatesse^ comme tact, nous sommes bien autrement doués que les américains lesquelspeuvent être d*amusantsoldfellows maisne seront jamais des natures spontanément généreuses et tendres, et fines. Mais à quoi bon toutes nos qualités puisqu'elles sont étouffées, broyées sous le poidshonteux de ridée« bourgeoise ^> prédominante, sous le fatras des lois démodées et des coutumes anti-naturelles dont nous ont cerclés, comme d'une ceinture de fer, la succession des âges.

Oui, l'adage est profond et vrai, sur ce chapitre du moins. Les peuples heureux sont ceux qui n'ont pas d'histoire — partant pas d'héritages fâcheux à subir.

Et voilà pourquoi j'ai eu pendant tout mon séjour aux Etats-Unis le chagrin de constater que des gens intellectuellement et philosophiquement bien moins armés que nous, sont, sous le rapport de la vie pratique, incroyablement en avance sur la vieille Europe.

Toutes ces réflexions je les faisais comme achevaient de se dérouler à mes yeux les derniers paysages du New-Jersey, paysages sans grand caractère, semés de prairies pelées où broutaient de rares bestiaux, coupés de ci de là d'usines, et où vous poursuit une pluie de réclames hallucinantes « Castoria ! Castoria ! — ou — Admirai cigarettes^)...

Comme les premières ondulations pensylvaniennes paraissaient, mais basses et peu intéressantes en raison de la proximité des côtes,j^observai mes voisins. Tous ou presque tous avaient cette physionomie nervoso-bilieuse que donne l'activité

et la lutte commerciale trop intenses, le visage sanguin, rougi par plaques^ résultat évident de la fièvre « des affaires »; car, pour ne pas détester le Whysky, Taméricain, en général ne s'alcoolise que modérément. Mais la rapidité d'une vie réglée à la vapeur, l'absence de toute fantaisie, de toute flânerie en dehors du repos du soir use et brûle cette race aussi sûrement que le feraient les excès contraires.

Au fond du wagon deux vieilles dames se repassaient réciproquement des journaux. En face de moi une de ces originales comme il en abonde en Angleterre, et comme Maupassant en a magistralement peint quelques-unes, ne restait jamais immobile; tantôt des profondeurs d'un ridicule gros comme un sac de nuit elle tirait tout un jeu de parfums, tantôt elle rajustait à l'aide d'un minuscule nécessaire le désordre de sa toilette, tantôt enfin elle se plongeait dans la lecture d'un petit livre recouvert par elle-même d'une housse de soie et s'arrêtait par moments en poussant de gros soupirs. Fort heureusement, pour me distraire de ce voisinage encombrant, j'avais à l'extrémité du wagon les rires perlés de deux jeunes ladies presque des enfants ! Elles sont la seule chose charmante et je n'hésite pas à dire exquise de cette race américaine si peu faite, en général, pour les sensations inutiles. De ces gamines que n'ont pas encore démesurément allongées les exercices physiques et qui sont à cette limite troublante et si tendrement énigmatique de l'âge injustement nommé ingrat, de ces fillettes au teint frais, aux yeux hardis et pleins de lumière, aux manières libres et garçonnières, se dégage un rayonnement. Partout sans doute la jeune iille a

ces dons charmeurs mais ici, encadrées dans la foule morose, sérieuse et ennuyée des hommes, tranchant sur les allures de chien savant, la diaphanéité trop tardive et la liberté « voulue » de manières des femmes, elles ont un je ne sais quoi qui égayé et console l'âme latine. Quant aux neveux de l'oncle Sam ils ne font aucune attention à ces fleurs subtiles qui ne se révèlent pas par l'acuité d'un gros parfum. A quoi sont-elles bon-' nés? disent-ils. Pas à faire des enfants à coup sûr. pas même à tenir un ménage. Ce sont pour eux des chrysalides avec toute la laideur généralement inhérente aux chrysalides. Et c'est pourquoi latin Imaginatif et rêveur j'avais ouvert cette page exquise de Shakespeare où Roméo s'écrie :

O, she doth teach the torches to burn brigth ! Her beauty hangs upon the cheek of night Like a rich jewel in an Ethiope's ear Beauty tw^o rich for use, for earth too dear !

« Ah ! les flambeaux apprennent par elle à resplendir. Sa beauté brille au visage de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'une Ethiopienne. Trop précieuse beauté pour qu'on ose en faire usage, créature trop adorable pour ce monde !»

Et c'était en levant les yeux du texte anglais, où le plus puissant des tragiques évoque, en quelques lignes, tout un monde de poësie,que je contemplais ces grandes fillettes insouciantes et rieuses. L'une pouvait avoir quinze ans, l'autre un peu moins, et une véritable mélancolie m'envahissait de songer qu'un jour, toute cette éclatante et indéniable splendeur se résoudrait en la plus grimacière et la plus prosaïque tournure et que si le hasard me ramenait plus tard en Amérique j'y trouverais

deux mères de famille mouchant une douzaine de babys, veillant à la propreté du crachoir marital et lisant Byron ou Longfellow comme on lit la cuisinière bourgeoise,avec la studieuse mais bornée attention des écolières « raisonnables ».

Partout je les ai retrouvées ces exquises yung*misses, sinon elles-mêmes, du moins d'autres toute pareilles, partout j'ai constaté la parfaite indifférence de l'Américain pour ces mignonnes inutiles et partout j'ai laissé mon livre et mon journal pour suivre leurs ébats pleins de grâce ramassant pour moi. français, ces miettes des sensations absolument méprisées par le yankee.

Comme nous approchions de Baltimore qu'annonçaient assez tristement de grandes bâtisses qu'on devinait pleines de machines, un mouvement de tramways et d'elevateds, j'allai à l'arrière du convoi respirer l'air du dehors, sur l'espèce de plateforme qui termine tous les sleeping et les parlors de l'Union. J'y étais à peine que les deux petites américainesy vinrent. De gros bonbons aux formes bizarres craquaient sous leurs dents et elles étouffaient de petits rires. Sachant qu'ici elles étaient pour tous des enfants, presque des babys, je leur demandai :

— Whis is this station, please.

Alors avec un grand sérieux et des efforts surprenants d'amabilité et d'obligeance, elles me répondirent. Quand les phrases devenaient difficiles je les arrêtais.

— I can not understand... difficult.

Et au milieu de grands rires, insouciantes et naïves elles répétaient leurs phrases. Puis à leur tour elles me questionnèrent. — Vous venez de Paris. Vous faites un voyage d'agrément ? Et je

restai stupéfait : les deux demandes avaient été faites en français. Je constatai la justesse de l'observation faite au début du voyage par le Prince qu'en Amérique presque toutes les jeunes filles et les femmes parlent notre langue. Sans doute elles n'eussent pu prononcer un discours académique, mais elles parlaient suffisamment avec unjoli accent pointtrop britannique et des petits gestes impossibles. A un certain moment, un monsieur à la barbe grise, les yeux gros de sommeil parut. C'était le père. Elles l'appelèrent gentiment et lui, m'apercevant ne parut point étonné de nous voir en conversation. Au contraire, il nous sourit dans sa broassaille patriarcale. J'allai au-devant de lui et luiadressailaparole.C'étaitun homme charmant de la meilleure société du Maryland et jusqu'à Washington il m'entretint tantôt en anglais, tantôt en français, de sa patrie et des qualités innombrables qu'il lui trouvait.

Car c'est là encore une des choses qui vous frappent dans ce diable de pays. Tous ceux avec qui vous causez dans les Pulmann, sur les bateaux, dans leshôtels n'ont qu'un mot à la bouche, l'éloge de l'Amérique : Nous sommes heureux ici, monsieur, nous n'avons aucun des lourds soucis des Européens, l'Amérique est vraiment le pays par excellence.

Ceux mêmes qui sont seulement des américains d'adoption ont au moins autant d'enthousiasme.

Allez donc voir en Allemagne, en France, en Italie et ailleurs si vos compagnons de voyage avoueront n'avoir rien à désirer et habiter la région du globe la plus privilégiée.

Après Baltimore l'horizon s'élargit subitement, on sentait proche Tespace formidable de Pocéan.

A ce moment même le soleil se voila de nuages gris et une teinte douce et reposante, s'étendit sur le panorama au milieu duquel filait le rail-road. Des bouquets de bois, des lieues de forêts apparaissaient sur la droite et le cadre s'agrandissait à des proportions plus sauvages. C'était bien ce paysage américain que Chateaubriand a décrit. Non pas celui des forêts vierges et des savanes, mais celui qui, dès son arrivée, frappa le premier ses yeux par sa poésie mélancolique.

De la plate-forme où j'étais, j'avais, en appuyant sur un des boutons électriques répandus à profusion tout le long des parlors, fait venir le « porter », le nègre en uniforme que nous devions voir dans tous les Pulmann et dans tous les Wagners cars. Moyennant vingt « cents » il daigna m'apporter le plus détestable cigare que j'aie fumé dans toute l'Union où, Dieu sait, les invraisemblables « infectados » pullulent. Néanmoins sollicité par l'air devenu vit je l'allumai courageusement. J'en avais à peine tiré quelques boufées qu'un coup amical me fut frappé sur l'épaule et je vis le docteur, qui, tout gaillard, ses yeux pétillants derrière ses grosses lunettes contemplait le paysage et d'un geste embrassant tout l'horizon semblait me dire : « Hein ça n'est pas mal !

L'estuaire gigantesque de la Delaware commençait à ce moment à s'allonger à l'infini — sur notre gauche; le docteur dithyrambique s'écria :

— La Delawarre — voilà cinquante ans bientôt que je me baignais ici même ou tout près — sans caleçon sous l'œil bienveillant de la grande nature américaine. Tout cela était superbement sauvage. Partout où vous voyez ces champs , ces fermes^ ces cottages, s'élevaient les plus splendides

forêts que vous puissiez imaginer. Mes parents s'étaient fixés là. A cette époque les colons établis sur ce point de la Delaware se comptaient, et si j'ose évoquer un souvenir bien lointain, je la traversais cette Delaware à peu près à cet endroit-ci. Elle est, vous le voyez, d'une jolie largeur. Mais, tel Léandre, j'étais attiré vers l'autre rive par une très charmante enfant dont les traits ne se sont pas complètement effacés de ma m'émoire. Elle m'attendait au bord du fleuve, sous les grand arbres,et cette végétation alors admirable et touffue se faisait notre complice... Ah ! tout ceci est bien loin. Mais ce pays est décidément surprenant. Vous le quittez forêt vous le retrouvez ville. Où, de mon temps, l'on avançait la hachette à la main — cette fameuse hatchett suspendue — que vous avez vue à l'arrière du wagon, dernier vestige de l'existence d'antan — vous avez aujourd'hui le choix entre cinq ou six lignes de chemin de fer!... Et à la place des grands arbres ligottés de lianes vous avez quelques bouquets de bois qui semblent détachés de la forêt de Saint-Germain et à travers lesquels vous apercevez toute une vie commerciale éit industrielle... des villes, des villages... à perte de vue ! — Ainsi parlait le docteur — surpris du changement opéré dans le pays de son enfance. Après la Delaware d'autres immenses nappes d'eau apparurent,toujours sur notre gauche. C'était cette fois les diverses échancrures intérieures de la baie de Cheasepeake. Ces golfes immenses semblaient morts. Leur eau n'avait pas une ride. Le train filait sur des ponts de bois construits presque au ras de l'eau peu profonde, en sorte qu'on eût cru i:ouler sur la surface même des flots. A perte de vue la baie se déployait dans sa grandeur mé-

gb d'océan a océan

lancolique ; un petit voilier de pêche se balançait au souffle à peine sensible de la brise du large. Ce fut le seul point qui vint rompre la monotonie de ces vastes lagunes car cette partie de la baie que nous longions ne conduit à rien, ne mène nulle part, la creusée des eaux s'arrête là et la navigation se fait au centre même de l'immense baie n'ayant que faire de suivre ces côtes tout à fait désertes, stériles et peu fréquentées.

A mesure que nous nous rapprochions de Washington nous constations une élévation sensible de la température. Sur la plate-forme, un vent tiède — un vent du midi — soufflait. Nous avions laissé New- York sous la neige et nous nous trouvions maintenant en pleine région chaude. Le printemps tardif n'avait pas encore mis une feuille aux arbres; mais dans leschamps,parmiles herbes des prés nous distinguions des fleurettes en pleine éclosion. Un parfum de campagne, une puissante odeur de sève nous soufflait au visage et tous les cinq, cahotés par l'allure rapide du train, couverts de poussière et de fumée, nous restions songeurs captivés par cette poésie indéfinissable de la belle saison. Nous étions seuls, d'ailleurs, sur la galerie d'arrière du train. Malgré la frappante transformation du climat tous les voyageurs demeuraient dans l'intérieur des cars dont les doubles vitres étaient hermétiquement closes et où la température était absolument intenable. Les serpentins selon la méthode américaine conduisaient à travers le wagon la chaleur d'un poêle énorme placé à l'arrière dans un petit compartiment. Les américains, nous le vîmes par la suite, ne sont pas seulement frileux ; ils se complaisent dans des atmosphères invrai-

semblables. Il ne s'agit pas pour eux d'éviter le froid il faut encore qu'une atmosphère comateuse les écrase dans leurs fauteuils et que, bercés par le mouvement du train, ils puissent dormir la bouche ouverte le Herald ou le World répandus autour d'eux — de ce sommeil de plomb que donne la demi-asphyxie. Hommes et femmes tout au bonheur de cette véritable cuisson et, tandis que le soleil se chargeait déjà à lui tout seul de rendre brûlante la paroi extérieure des cars, ouvraient de temps h autre des yeux lourds et paraissaient surpris de voir ces cinq gentlemen debout sur une plate-forme. Tout le long de ce voyage ce fut pour nous un continuel étonnement de voir combien ce peuple qui, sous d'autres rapports, a une entente nette et énergique de l'hygiène, a partout comme un amour du renfermé et des chaleurs malsaines qu'engendre un chauffage exagéré.

Là où chez nous on ouvrirait tout, on se plaindrait de n'avoir point assez d'air ; eux ferment immédiatement toutes les issues, et fussent-ils cent dans un espace à peine suffisant pour vingt,réclament du feu, des poêles bourrés jusqu'à la gueule et des couvertures. — Sans doute les fréquents et immédiats changements de température qui se produisent sur la côte atlantique excusent un peu cette manie. Pourtant, de voir ainsi les américains se mouvoir à l'aise dans des étuves, alors qu'il fait au dehors quelque chose comme i8 ou 20 degrés centigrades... cela donne de leur complexion une idée bien pauvre.

Nous passons au-dessus d'un grand fleuve sablonneux et bas. Enfin nous traversons en ralentissant une série de pelouses dont le vert chatoyant indique une culture et des soins savants. Al'hori-

zon s'esquisse une grande ville dominée par une série de monuments trop blancs et d'aspect massif... un Panthéon d'une belle hauteur émergeant sur la droite, sur la gauche un gigantesque obélisque... Nous arrivons à Washington et nous traversons, en ce moment, les jardins du Smithsonian Institute qui font avec ceux du Capitol® et de la Présidence comme une ceinture de verdure à la capitale de l'Union, du côté de Potomac. Cette façon d'entrer dans la ville gouvernementale est assez gracieuse et quand on sort de l'utilitaire New-York on voit avec plaisir des jardins faits pour le plaisir des yeux, des plates-bandes soignées,des arbres taillés, des serres et tout l'attirail enfin d'une cité élégante et coquette.

Cette arrivée — par des jardins fleuris — dans la ville capitale, construite d'ailleurs sur les plans d'un français: le major Lenfant, nous avait d'autant mieux disposés qu'une température de juillet avait fait écJore sur les branches des arbres de véritables perlées de fleurs. Les magnolias dont s'entouraient les édifices publics étaient superbes. Un souffle parfumé emplissait la magnifique avenue Pensylvania, orgueil de Washington et par laquelle le Prince nous conduisit tout droit à l'Arlington hôtel. L'impression reposante que nous causait cette cité pleine de monuments, aux rues paisibles bordées d'élégantes boutiques que n'envahissait aucune brutalité industrielle, ce beau ciel du Maryland que célèbrent avec raison tant de chants populaires américains — tout cela devait nous séduire après le fracas, l'affolement et le surchautfage de la vie New-Yorkaise. Nous fûmes conquis.

Je dois dire que l'esprit des Washingtoniens me parut plus hospitalier que celui des autres américains. Est-ce la présence des diplomates étrangers le côté politique — partant plus accueillant — des habitants qui presque tous appartiennent soit au Congrès, soit à la magistrature, soit à la haute administration... toujours est-il que la ville gouvernementale de l'Union est une ville de «clubs » où le temps se passe en réceptions continuelles. Un épouvantable ennui pèse, d'ailleurs sur ces.cérémonies extrêmement froides et prétentieuses, et, pour ma part, après y avoir été pris trois fois, je parvins à me dérober à de nouvelles invitations me contentant de renvoyer à ces gentlemen bien intentionnés, mais bien rasants, ma carte avec mes plus vifs remerciements.

Tout a été dit sur Washington dont un savant des plus aimables et des plus complaisants M. Wilson, du Smithsonian Institute nous fit voir les aspects les plus intéressants.

Le centre de Washington, le cœur de la cité, c'est évidemment cette Pensylvania^familièrement Penna-Avenue, large comme notre rue Royale et soigneusement bitumée. Là, viennent aboutir les cinq ou six rues un peu animées de cette ville officielle. Là, sont les plus beaux magasins. Cette artère imposante part du Capitole, dont la masse s'érige parmi d'épais feuillages au sommet d'une succession babylonienne de terrasses, pour aboutir au petit monticule où sont groupés la Maison Blanche, les ministères, la Trésorerie et d'autres bâtisses d'usage non moins gouvernemental et administratif. A la nuit tombante elle est délicieuse cette avenue ;du Potomac qu'on ne voit pas — car il côtoie extérieurement la ville — monte une

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fraîcheur qui se parfume aux massifs des groumls dont le gracieux cercle enserre la capitale. Peu ou pas de voitures. Seuls de délicieux cablescars vont, viennent, filent, s'arrêtent, repartent dans un gai tintinnabulement de timbres. Et Ton reste honteux devant la simplicité, l'élégance et la rapidité de ce système de tramways — surtout lorsqu'on se rappelle le triste funiculaire de Belleville et la difficulté inouïe qu'eurent à en assurer le service à peu près régulier, nos ingénieurs parisiens. On m'objectera que le sol de Washington est plat. Je répondrai qu'à San Francisco les rues ne font que monter et descendre des côtes inaccessibles aux horses-cars et que les cables-cars y fonctionnent admirablement... D'ailleurs le tram* way à attelage et l'omnibus antique ont à peu près complètement disparu en Amérique et l'amélioration qui en résulte dans le service des transports en commun est saisissante, indiscutable.

Washington est la seule ville de l'Union dont les rues soient convenablement pavées et où le piéton n'ait pas à exécuter une danse des œufs pour traverser les rues ailleurs qu'aux carrefours (corners). C'est à Washington qu'existe aussi le plus beau panorama de la bataille de Gettysburg, fléau national qui sévit dans toutes les cités américaines, comme l'influenza ou la diarrhée infantile. Il n'est pas une bourgade possédant quatre ou cinq mille âmes qui n'ait son panorama de la « Battle of Gettysburg » Avec cette belle ignorance de l'histoire contemporaine que possèdent les jeunes bacheliers de notre beau pays je m'imaginais la guerre de Sécession comme une espèce de fantasia — une guerre d'opérette. Ce nom de Gettysburg ne me disait rien. Mais comme je m'ap-

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prétais à un « chinage »con£ciericl3Ux' le docteur m'arrêta d'un geste.

— Ce combat dont les yankee ont fait un rasoir national a été sérieux, très sérieux, dit-il. Ce fut évidemment le point culminant de cette rivalité terrible du Nord et du Sud où s'engloutirent tant d'existences et de fortunes. Là, se décida le sort de la campagne hardie menée jusqu'en plein cœur des Etats abolitionnistes par l'armée esclavagiste. Ces deux mots abolitionnistes, esclavagistes je les emploie n'en trouvant pas d'autres, mais à regret. En effet, ce furent bien plus des appétits d'une espèce particulière, une antique jalousie commercale, l'envie portée à des voisins trop prospères qui, sous couleur humanitaire, lancèrent les gens du Nord qui se fichaient des noirs, comme de colin-tampon dans la redoutable aventure. J'en veux pour preuve la présence dans les deux armées de bataillons nègres. Ce fut le i**" juillet 1862 que s'engagea l'affaire de Gettysburg. Les confédérés,comprenant qu'ils jouaientla carte suprême, attaquèrent avec une furia indicible. Les deux ailes de l'armée fédérale, commandées par le général Meade furent à demi écrasées et durent abandonner une partie de leurs positions. La cavalerie sudiste après des merveilles d'audace et de valeur s'apprêtait à exécuter un mouvement enveloppant qui vraisemblablement eut décidé en faveur des siens la victoire encore incertaine. Mais la grosse attaque dirigée contre le centre que commandait le général Hancock échoua complètement. On était au 3 juillet la bataille durait depuis soixante heures ILes Nordistes voyant l'ennemi déconcerté firent un dernier effort et restèrent enfin maîtres de ce champ de carnage. Quel-

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c^uc chose comme trente mille cadavres témoignèrent de racharnement réciproque des deux armées. La guerre n'était pas finie mais la force du Sud était brisée; comme toujours le succès emporta dans la cause fédérale les irrésolus. La bataille de trois jours, comme rappellent les américains, assura la suprématie des Unionistes. La résistance des confédérés ne fut plus qu'une espèce d'agonie. . .

L'hôtel où nous étions descendus était à la lois le plus ancien et le « mieux considéré » de Washington chose assez rare car l'américain généralement va au plus moderne cherche en tout ce qu'il croit être le dernier mot du perfectionnement. L'Arlington Hôtel, fort confortable, d'ailleurs, avait, comparé à l'Hofïmann et au Wahldorf, un air de bon vieil hôtel de province. Il était bondé de voyageurs et ces personnages mêmes m'intriguaient beaucoup. Dès le matin je les voyais réunis dans le hall ou dans le ritting-room prenant les postures les plus variées, mais généralement vautrès sur les fauteuils, un gros cigare à la bouche, tout congestionnés du dernier repas absorbé et n'échangeant entre eux que des paroles rarisyllabiques. De leurs yeux alourdis tous ces individus possédant — tous — le type parfait du charcutier qui a réussi, suivaient le mouvement des voitures qui se faisait devant l'hôtel, ne s'interrompant de leur espèce de léthargie que pour exécuter audessus de leurs crachoirs la gymnastique habituelle aux américains. Rien ne saurait donner une idée de l'aspect parfaitement déplaisant de ces personnages qui étalaient complaisamment les purs défauts de leur race : le sans-gêne, l'égoïsme, la vacuité du cerveau et la satiété de l'es-

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tomac. La plupart portaient sur leur face congestionnée la trace évidente de l'alcoolisme : Pourtant à table, rares étaient ceux qui buvaient du vin. Il est probable qu'ils se rattrapaient autrement. Qu'étaient-ils? Que faisaient-ils là plusieurs jours de suite, toujours balancés dans leur rocking, baveux, indifférents, repus? Ils attendaient des places. C'étaient des solliciteurs venus quelquesuns de très loin, avec une recommandation pour un ministre et qui guettaient de là leur nomination à quelque place de juge de paix^ de trésorierpayeur, de contrôleur, d'inspecteur.. .que sais-je? — Presque tous riches, ils ne doutaient pas d'une nomination la plupart du temps cyniquement payée — offerte au plus fort enchérisseur. Ils s'étaient déplacés pour hâter par leur présence la solution de leur affaire. Une demi-heure, au milieu de la journée, leur suffisait pour rappeler par une visite discrète leur présence au ministre. Le reste du temps, ils digéraient: prenant dans le hall d'Arlington hôtel des airs de gros lézards se chauffant au soleil affichant leur panmuflismeavecbonheur.. C'est qu'en effet, c'est à Washington que viennent aboutir toutes les ambitions, toutes les intrigues, toutes les rivalités de clocher. C'est là que les puissants agents électoraux vont demander le prix de leurs services, la politique, étant en Amérique considérée comme une affaire et même comme une sorte de business plutôt déshonorante. Voici encore une des caractéristiques de ce peuple étonnant. Du premier bond, après avoir en somme à ses débuts, apporté dans la conquête de sa liberté la plus noble et la plus pure ardeur, après avoir à Harpers Ferry, à Gettysburg,donné la note prodigieuse de l'affranchissement des noirs , les

américains n'ayant plus à mettre en quelque sorte la politique au service des grandsprincipes et des grandes idées sont allés d'un bond, jusqu'au scepticisme le plus complet. Aujourd'hui, c'est bien du mépris qu'il sont pour le «politicien». Rien ne saurait dire la somme d'humiliante compassion que prend ce mot dans la bouche d'un négociant de Broadway ou sous la plume d'un rédacteur du World.Et.à dire vrai, les quelques hommes, vivant exclusivement de politique qu'il me fût donné de voir justifiaient assez ce mépris curieux. Sentant le whisky d'une lieue, de mauvaise tenue, possédant des allures louches d'hommes d'affaire de quartiers pauvres, ils donnaient une idée navrante du parlement auquel ils appartenaient et paraissaient plutôt se rattacher à quelque louche condition sociale qu'à celle de représentant du peuple américain à la Chambre de Washington. Laj'distance qui sépare un notable commerçant, un officier^un magistrat, un journaliste, un ingénieur d'un député est incommensurable. Autour des uns règne une atmosphère de respectabilité^, un peu exagérée mais réelle; autour de l'autre^ des sourires s'ébauchent, les regards des hommes se croisent comme quand dans une foule on vous désigne un individu mal famé. Qui dit politicien dit gentleman douteux. Ce peuple utilitaire et, avant tout, travailleur, inventif, audacieux^a pour ces hommes qui vivent d'autre chose que du travail, le mépris que professent seuls chez nous quelques grossiers manœuvres pour ces i< faignants de députés ». La politique est le refuge des gens qui ont faitMe mauvaises affaires et des coquins qui n'ont pas réussi. Chez nous, au contraire, si bien des farceurs parviennent à subtiliser adroitement un mandat

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représentatif, l'honorabilité et le prestige de la députation sont tels que des commerçants fort riches, des médecins, des notabilités de la science et des lettes, de gros propriétaires fonciers, des gens possesseurs de fortunes considérables n'hésitent pas à briguer une situation qu'en Amérique leurs pareils repousseraient avec dédain.

Sommes-nous dans le vrai ? Avons-nous tort ? 11 ne m'appartient pas de résoudre ce problème. Je constate seulement l'opposition absolue des appréciationsaméricaines et françaises, du rôle de la politique et de ceux qui s'en occupent. Je me permets pourtant de préférer notre manière de comprendre la représentation nationale laquelle me paraîtplus digne d'un grand peuple d'une grande nation ayant un idéal et des vues élevées.

Pour revenir à Washington, il faut rester sur le charme du premier coupd'œil.De ses monuments que dire avec la meilleure volonté du monde: l'Obélisque de cent vingt-cinq (ou cent cinquante) mètres, est tout simplement ridicule. Les ministères sont de mauvais devoirs d'architecture. Le Capitole a été décrit mille fois : tous les guides du monde en donnent les moindres détails. La seule chose qui frappe dans ce monument vaste et froid, c'est la façon tout à fait pittoresque dont il est présenté. — Cette succession de terrasses aboutissant à la base de l'édifice et lui faisant comme un socle de verdure est d'un effet charmant et que je m'étonne de n'avoir pas vu reproduit ailleurs. Intérieurement on a la sensation d'un palais de Versailles (mais d'un Versailles indigentfait de bric et de broc) à l'époque où la Chambre et le Sénat s'y réunissaient. — Corridors, salles, hémicyles, etc.. tout m'y rappelle ce temps déjà lointain. Mais on

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chercherait en vain ici les inestimables trésors d'art contenus dans notre palais national. — Quelques statues mal placées en certains endroits, serrées comme dans un « débarras », quelques maigres toiles répandues de-ça de-là rendent plus sensible encore le vide solennel et glacial de ce monument qui pourtant n'est pas laid quoi qu'on en ait dit et qui sans avoir la valeur de notre Panthéon comme type d'architecture serait, en somme, digne des Etats-Unis, si quelque sentiment d'art en meublait le vide salled'attentesque.

La plupart des états se sont mis du reste à se bâtir des capitoles respectifs inspirés par celui de Washington.

En somme, de tout Washington officiel et palatial il n'y a à tirer aucune considération artistique ou philosophique un peu neuve. Aussi ne parlerai-je ici que de deux choses qui me paraissent attirer à elles tout l'intérêt dans la cité riveraine du Potomac, la Maison Blanche et le monde savant, Cercles, Musées, Instituts...

La maison blanche répond à l'idéal Cincinnatisme dont les américains de l'Indépendanc-War s'étaient toqués. Cet Elysée est un petit hôtel mesquin, bien situé sur le penchant d'un petit monticule au pied duquel coule le Potomac. Un joli jardin Tentoure. Nul soldat, nulle garde, pas même un domestique en livrée. Ceci est très bien surtout pour une pareille république où dans le principe et pour tout observateur qui ne regarde que la surface des choses M. Wanderbilt est dans le car delà 23^ rue Tégal du loqueteux qu'il coudoie et l'idée ne lui viendrait pas de faire la moindre grimace... M. Cleveland, gros homme qui est loin d'avoir l'esprit épais, politique malin dont

l'œil est tout un poëme, Mme Cleveland, fort jolie femme dont le charme est proverbial et la grâce justement vantée, font en bons bourgeois les honneurs de leur home et ce, avec une simplicité qu'un simple particulier peut et doit trouver charmante. Le malheur est qu'au point de vue diplomatique ces manières popotes soient plutôt ridicules. Le chef d'une nation de quatre vingt millions d'âmes devrait, ce me semble, vis-à-vis des représentants qu'entretiennent auprès de lui les grandes puissances européennes se montrer à la hauteur des traditions de courtoisie qui toujours réglèrent les relations des chefs d'états avec les ambassadeurs. On imagine mal Mme Périer, par exemple, écrivant au comte Hoyos de venir dîner « sans façon » ou le Président de la République française recevant en audience solennelle un plénipotentiaire dans son salon au milieu du flot quelconque des visites et du papotage des dames. C'est pourtant de cette façon que se passent les choses à White-House.Et voici des exemples :

L'infante Eulalie, dont la venue aux Etats-Unis fut tam-tamée en rinforzandos catapultueux par la presse américaine, ayant rendu visite au Président Cleveland, celui-ci fit rendre à son tour par Mistress Cleveland la visite de la princesse espagnole. Et d'un.

Lorsque récemment nommé ambassadeur de... mettons Gerolstein, M. X... fut remettre à M. Cleveland ses lettres de créance, il se rendit en grand uniforme, suivi de sa maison civile et militaire à la Maison Blanche. L'heure de cette cérémonie avait été arrêtée- d'avance, à midi. L'ambassadeur fut exact au rendez-vous, mais il ne trouva au salon d'attente qu'un jeune secrétaire qui, de son plus

gracieux sourire, l'invita à s'asseoir et à attendre sous le prétexte fantaisiste que le Président était avec des dames.

Les officiers et les secrétaires de M. X... se montrèrent à bon droit surpris de cette étrange réception. Le diplomate eut l'esprit d'eu rire et pria son monde de ne laisser rien voir d'un étonnenient en somme, légitime. Enfin après une demi heure d'attente M. Cleveland qui, en effet, reconduisait quelques ladies babillardes habituées de la maison, parut et s'excusa avec une bonhomie bien jouée. 11 était en redingote ce qui fit pendant un mois le sujet des conversations irritées du corps diplomatique tout entier. Et de deux.

Autre chose, un plénipotentiaire français qui devait être prié à dîner à White-House (c'était^ je crois, sous le prédécesseur de M. Cleveland) ne fut pas surpris de se voir un jour avertir par son domestique que Vami d'un des nègres au service de la présidente l'avait chargé de dire à son maître qu'on l'attendait au « dinner » du lendemain. Et de trois.

On pourrait multiplier les anecdotes typiques. Ce que je voudrais surtout arriver à démolir c'est cette légende de simplicité, de rondeur bon enfant dont les yankee enveloppent tout simplement le pire des égoïsmes et la plus déplorable des indifférences à tout ce qui n'est pas leur intérêt ou leur peau.

Car aux premiers pas que l'on fait sur la terre des dollars, elle nous séduit, cette rondeur ; ce bonziguisme vous plait d'autant plus qu'inévitablement le bateau qui vous amena était bondé d'anglais dont la froideur et la morgue font tout à fait opposition aux manières américaines. On est

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enchanté. On s'attendrit. Mais peu a peu, du Roger Bontemps le malin se dégage et vous finissez par vous apercevoir que l'Oncle Sam se moque de vous — à moins que suivant l'expression odieuse en usage dans l'Union vous ne «valiez » une grosse somme. En ce cas l'étiage de votre fortune mesurera le plus ou moins de luxe des réceptions. Je me rendrai moi-même cette justice qu'après quelques lapins splendidement posés par de gros « clubmen » qui me firent perdre plus d'une journée à admirer les becs de gaz et les calorifères de leurs cercles je me renfermai comme un escargot dans ma coquille. En vain pleuvaient les invitations me conférant de droit le titre de membre « of commercial association » ou m'admettant provisoirement à jouir des avantages du Club Pensylvania and Maryland, ces cartons s'enfouirent dans mes valises dès que j'eus répondu avec la plus satanique politesse à ces espèces de mauvaises farces. En un mot « Ça ne prenait plus »...

Washington est aussi la ville savante des Etats. Le Smithsonian Institute y est représenté par un musée très intéressant et très clair, sinon très riche. L'un des membres de cet Institut Smithsonien, M. Wilson — déjà nommé, fut aux petits soins pour le docteur. Ses collègues poussaient même l'amabilité jusqu'à conférer à M. de Pierrefeu le titre de Doctor of Pierrefeu lorsqu'il accompagnait notre érudit matérialiste dans ses excursions scientifiques. L^ancien lieutenant de vaisseau s'acclimata, d'ailleurs, bien vite à ses nouvelles destinées et, si ma mémoire est bonne, il donna quelques consultations dont l'effet fut positivement mirifique. Elles étaient, d'ailleurs, ^ empruntées à la thérapeutique courante des marins

qui est d'une simplicité particulière et qui ne laisse pas au malade le temps de s'impatienter (Voir plus haut le remède, au mal de mer).

Au bout de quelques jours nous commençâmes à trouver quelque monotonie à la capitale américaine. Le ciel du Maryland tournait à la guitare et nous étions las d'admirer dans le parc voisin d'Arlington le beau groupe des Français de l'Indépendance : Lafayette,d'Estaing, Rochambeau, las aussi de regarder au Capitole les fauteuils de velours frappé aux dossiers encombrés de dorures des membres de la Suprême-Court, les sièges capitonnés, mais plus simples des sénateurs et enfin les stalles de moleskine des représentants, menu fretin pour lequel les égards sont tout relatifs.En quarante-huit heures — bien employées — nous avions goûté toutes les beautés Washingtoniennes et nous en étions réduits à contempler les silex du Smithsonian Muséum. Ce savant loisir finit à la longue par rassasier même le docteur et un soir je vis apparaître Tanthropologiste — dont la chambre communiquait avec la mienne — dans un simple appareil qui, d'ailleurs, lui seyait à merveille.

— Connaissez-vous Philadelphie, dit-il, sans préambule.

—Seulement par ouï dire,répliquai-je ;jamais encore jen'ai connu le bonheur de lui être présenté.

— Alors, reprit M. Topinard, demain matin à sept heures, je vous emmène. Je vous promets que vous ne regretterez pas ce petit voyage et, pour ma part, je ne vous cacherai pas que l'idée de revoir la grande cité du Delaware où vécut mon père, où j'ai passé une partie de mon enfance me cause une véritable émotion. Ainsi c'est entendu, soyez debout avec l'aurore. M. de Pierrefeu

est des nôtres. D'ailleurs, Philadelphie esta deux pas... Q.uatre heures d'express, pas p-lus !

— En efïet, c'est « à côté. »

Le docteur disparut. Bientôt Morphéenous berçait l'un et l'autre. Mais à sept heures, le lendemain , nous nous trouvions réunis sur le quai du Pensylvania Ohio rail-road — dépôt oii se formait un élégant convoi composé de parlor-cars de luxe et terminé par an wagon-restaurant d'aspect tout ce qu'il y a de plus sérieux. M. de Pierrefeu consulta son baromètre de poche qui — ce jour-là — se trouvait en harmonie complète avec celui de notre savant ami. L'un et l'autre prédisaient une belle journée en dépit d'une averse qui venait de crever au-dessus de la gare. Ce fut sous cet heureux auspice que nous prîmes place dans les fauteuils monumentaux du parlor, véritables sièges de dentiste, auxquels manquait la petite cuvette portative où ces cruels opérateurs incitent les clients à cracher leurs molaires.

Une secousse, nous partons. Le train franchit au pas les jardins du Smithsonian, envoie aux plates-bandes fleuries des lambeaux de fumée blanche et s'engage sur le long pont qui enjambe le Potomac, fleuve plat et peu engageant. Peu à peu la vitesse s'accroît et c'est à toute vapeur que nous passons devant une série de petites gares et de stations où notre express est trop grand personnage pour s'arrêter. Les paysages du Maryl nd défilent^ coquets, devant nos vastes glaces et, à Baltimore, après un court arrêt dans la gare obscure, nous marchons directement sur la ville des quakers à travers les verdoyantes et exubérantes forêts pensylvaniennes. Un maître d'hôtel pompeux vient carillonner de voiture en voiture, an-

nonçant le premier service et bientôt nous nous asseyons tous les trois dans un somptueux décor du dining-car, autour d'une petite table égayée de plantes vertes. Le menu est abondant et soigné. Notre exode matinal nous dota d'un bel appétit et, fin gourmet, comme tout bon méridional, M. de Pierrefeu nous élucubre un repas de premier ordre. C'est donc, convenablement lestés et disposés aux meilleures impressions que nous mettons pied à terre dans l'immense gare de Philadelphie. Là, plusieurs compatriotes, avertis par le docteur, nous attendent et nous font une cordiale réception. A leur tête figure M. Vossion, consul de France, un de ces représentants d'élite comme notre pays en possède — hélas trop peu. — Ecrivain de race, nul ne connait mieux que cet aimable diplomate ie fonds et le tréfonds des « cosas de America ». M. Vossion admire grandement la prospère république du Nouveau-Monde — il serait même Américanophile fervent — mais sans pour cela se boucher volontairement les yeux et les oreilles. A ses côtés un professeur de français des plus obligeants, un tout jeune ingénieur par les soins duquel fonctionne sur les bords du Delawarre une importante fabrique de cellulose, se mirent a notre disposition avec beaucoup d'amabilité. On nous conduisit aussitôt visiter les magnifiques chantiers de M. Cramp, constructeur attitré de la marine américaine. Mais au cours de nos pérégrinations à travers ce monde industriel, ja crus m'apercevoir que le docteur jetait de temps à autre un regard attristé sur la ville que nous venions de traverser à vive allure et sans en avoir aperçu autre chose qu'un fort bel Hôtel de Ville. Je compris que sa pensée était bien loin des bar-

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bettes, des éperons, des cuirasses et des chaudières, bien loin là bas, vers quelque petite rue populeuse et commerçante de la vieille cité de Penn où tout enfant il avait vécu, joué^ couru et qu'une foule de chers et respectables souvenirs assiégeait sa mémoire. Aussi laissant M. de Pierrefeu aux prises avec les ingénieurs de la maison Cramp, filâmesnous par une porte latérale. Dix minutes après nons étions en plein cœur de Philadelphie.

Oh ! l'étrange et curieuse cité ! avec ses rues étroites, ses antiques maisons, ses places dans le goût du xviii^ siècle et son monde grouillant d'employés pressés, chargeant et déchargeant au seuil des boutiques des pyramides de ballots amenés pard'immenses véhicules attelés de quatre, cinq et six chevaux. Tout de suite j'eus ce cri : mais c'est la rue des Jeûneurs à trois heures de l'après-midi ! Et c'était bien cela. Le docteur approuva d'un geste. Philadelphie c'est le triomphe du « gros » de « la commission » c'est notre quartier parisien du « Mail 2> dans sa fièvre et son animation du milieu de la journée. Nous avions pris une voie zigzaguante toute bordée de magasins en contre-bas où s'amoncelaient des infinités de marchandises diverses. Là du coton, ici du café; mais surtout des toiles, des étoffes modestes, beaucoup de bonneterie et de sucre. On a la sensation d'une ville-ruche. C'est l'Old City des premiers âges. Bien que le Quakerisme n'y sévisse plus — du moins visiblement — les mœurs sont restées patriarcales et les quelques grands buildings qu'on a bâti parmi cet amoncellement de bonnes vieilles maisons jurent comme une robe de clinquant à quelque aïeule simplette. L'excellent docteur exultait. Voilà bien mes chères rues d'au-

trefois, s'écriait-il, rien n'est changé. Voici Market Street, voici l'antique square « Indépendence >> et Walnut et Arch Street où se trouve le tombeau de Franklin et de sa femme ? Ah les braves gens ! tout est à sa place. Je me reconnais parmi ces dédales comme si j'avais quitté l'Amérique hier. Il y a ici un esprit qui s'est conservé intact à Pabri du « businisme » outrancier de New-York et de Chicago. Tenez vous allez voir...

Et sans autre préambule, le docteur pénètre dans un magasin où trois graves gentlemen écrivent penchés sur leurs grand'livres.Il demande un renseignement quelconque et, à la faveur de ce prétexte, raconte son cas bizarre d'un retour au pays de son enfance après cinquante années d'entr'acte. Les trois philadelphiens s'empressent aussitôt , nous reconduisent pleins d'égards et répondent de la meilleure grâce aux flots de questions qui leur sont adressées. L'un d'eux prend son chapeau et .nous conduit jusqu'au quai du Delaware avec une simple amabilité qui me stupéfie. On m'a changé mes oncles Sam ! Pendant trois heures nous allons sans sentir la fatigue par ces quartiers pleins de souvenirs. Chose rare, ce coin de l'Amérique a une histoire ! Voici, dans Arch Street, la petite maison dont le rez-de-chaussée, aujourd'hui occupé par un bar, était il y a cent ans, la gracieuse officine de Mistress Elisabeth Ro7,s, la modiste en renom des dames quakeresses de Tépoque. Dans son intéressante plaquette sur le centenaire de la Constitution américaine, M. Vossion narre avec beaucoup d'agrément l'anecdote qui rendit ce rezde-chaussée légendaire. Ce fut là, en effet qu'en 1777 Washington, dont l'austérité s'alliait à une certaine élégance et qui tenait plutôt de Lafayette

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que de Cromwell au point de vue mondain

s'entend — se rendit avec son comité pour traiter avec la modiste l'importante question du futur drapeau des Etats-Unis. Les fortes têtes du congrès avaient admis cette idée d'une bannière nouvelle et chargé le général qui devait conduire les enseignes de la jeune République à la victoire, d'en arrêter la forme et les couleurs. Mistress Elisabeth déploie devant ces soldats et ces bourgeois préoccupés des graves soucis de la lutte naissante, ses plus chatoyantes étoffes. Washington fait un croquis d'aprèslequel elle coupe sept bandes rouges et six bandes blanches — ■ plus un carré bleu pour le coin supérieur — avec treize étoiles. Ici, dit Vossion, une discussion surgit, le président voulait des étoiles à six pointes. La jolie modiste lui démontra, on ne sait trop comment, que les clous d'or de la voûte céleste ne paraisssaient en avoir que cinq. Galamment le général céda. On fit des coutures provisoires et, le surlendemain, le drapeau présenté au congrès était adopté à l'unanimité. Il est d'ailleurs un des plus charmants que je connaisse et Mistress Ross était certainement une femme de goût.

L'indépendance Hall où fut signée la déclaration d'indépendance et où fut définitivement arrêtée la constitution des Etats-Unis existe encore. C'est un bâtiment des plus simples, dont on a fait un musée où plus d'une relique est française et où le souvenir de Lafayette s'évoque à chaque pas. je ne crois pas me tromper en affirmant qu'à Philadelphie nous comptons plus d'amis que dans toute PUnion. C'est bien, mais ce n'est pas assez et l'espèce de gallophobie qu'affichent certains Etats doit prouver que la reconnaissance des peuples est

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à peu près aussi incertaine que celle des rois. Les peuples sont pour nous des frères tant qu'il ne leur en coûte que des paroles.

Philadelphie, dit encore fort justement M. Vossion, est la vraie capitale historique et nationale des Etats-Unis. On y revit le passé et le passé des Etats-Unisje le préfère au présent. Cette ville d'un million deux cent mille âmes n'a pas ce caractère provisoire des autres grandes capitales de l'Union. New- York n'est qu'un passage, Chicago est le prototype de ces « villes champignons » démesurément gonflées en quelques saisons, Boston qui se targue de représenter la vieille Angleterre est froide et prétentieuse, c'est une cité hybride, au fond sans caractère, Saint-Louis est inhabitable et d'ailleurs appartient à l'Amérique « neuve », enfin,pour citer les plus grands centres, la Nouvelle- Orléans est à demi-latine ; seule, Philadelphie me paraitrésumerl'Amériquede l'Indépendance, celle des Franklin, des Thomas Jefferson, des Coke, des Madison... et la page que Chateaubriand lui consacra reste toujours vraie en dépit d'un accroissement formidable. Les quartiers neufs de la citée pensylvanienne entourent comme d'une ceinture élégante ces antiques quartiers qui fleurent bon le temps des perruques poudrées. Le sonneur allégorique, que toute bonne patriote philadelphienne met, dans son salon à la place d'honneur, le petit carillonneur de bronze qui met en branle une cloche imaginaire et lance aux échos du Delaware le tocsin de la liberté ne parait plus dater de 1779. On ne s'étonnerait pas de rencontrer par les rues des marchands en culottes courtes, des bourgeois en habit de drap marron, des soldats en catogan et des ladies en cornettes. Notre flânerie

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se prolongea sans fatigue jusqu'à six heures. Nous reprîmes alors le cbxemin de la gare où nous avait donné rendez-vous M. de Pierrefeu. Nous longeâmes le City-Hall, le plus beau sans conteste des monuments modernes que possède l'Amérique du Nord. Inspiré visiblement de notre Hôtel de Ville de Paris, ce bâtiment a une bonne tournure Renaissance. Il ne manque que des fresques magistrales signées Toché pour en faire quelque chose d'admirable. Elles seules seraientdans le "style" de cette époque brillante et compléteraient Pœuvre au point de vue artistique. Une statue colossale de William Penn, alors reléguée dans une cour centrale doit prochainement surmonter le plus haut pavillon de ce bel édifice.

Dans la gare — d'une richesse et d'une élégance rares — du Pensylvania-rail-road, nous trouvâmes notre compagnon en train d'arpenter le sol mosaïque du grand hall et plongé dans un numéro du New-York-Herald. Nous avions les uns et les autres une heure d'avance sur le départ — mal indiqué comme toujours par des horaires ultra fantaisistes. Nous en profitâmes pour taire un tour dans les quartiers neufs et nous y béâmes de surprise charmée devant ces rués coquettes et propres que bordaient de merveilleux petitshôtels. Je ne puis mieux donner une idée de Télégance des demeures de West Walnut Street et autres voies cossues qu'en les comparant à nos plus jolis petits hôtels du quartier Monceau. Certes il devait faire bon vivre dans ces homes délicieux,capitonnés, ruisselants de luxe et où, par les grandes baies du centre, des salons d'une richesse étonnante s'apercevaient baignés d'une lumière discrète filtrant à travers les stores de soie bouillonnes

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à l'italienne... Nous croisâmes à un <»: corner » deux jeunes filles dont l'exquise silhouette donnait raison au dicton populaire lequel décerne aux femmes de Philadelphie, de préférence à toutes celles de l'Union, la palme de la beauté. Ces deux yung-ladies arboraient de petits chapeaux melons, des corsages masculins, hermétiquement boutonnés mais fort bien remplis et sous leur jupe relevée je m'aperçus qu'elles portaient bottes vernies et culottes de drap. De mignons éperons sonnaient à leur cheville et d'un petit geste délicieux elles coupaient de temps à autre l'air d'un coup de leur cravache. Elles allaient évidemment à quelque cours d'équitation. Je devais parcourir toutes les villes de l'Union sans jamais retrouver cette captivante et fugitive impression et le souvenir des deux mignonnes amazones est resté pour moi comme une des plus caractéristiques et des plus charmantes des apparitions féminines de notre voyage.

Cependant l'heure approchait où nous devions reprendre la route de Washington. Bientôt nous nous installions dans un moelleux reclining-car et nous quittions Philadelphie comme la nuit épaississait ses ombres. Cette ligne du Pensylvania estlapremière,sansaucune espèce de comparaison, des lignes de l'Union pour le confortable des cars comme pour la rapidité des services. Une heure plus tard, à je ne sais plus quelle jonction, nous montions dans un dining-car de premier ordre où nous fîmes un joyeux dîner arrosé de Pontet- Canet. Le docteur ne tarissait pas sur Philadelphie et sur ses souvenirs d'enfance. Il était amusant au possible dans ses évocations de la vie américaine d'alors et notamment dans l'histoire tout à fait

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digne de la plume de Dickens de son voyage de Buffalo à Philadelphie sans un cent et après qu'on lui eût volé l'argent envoyé par son père. Partie en steam-boat, partie en voiture et beaucoup aussi à pied, le jeune Topinard avait traversé ces distances énormes, se sauvant toujours par sa bonne humeur,sa gentillesse et son tempérament remarquablement « débrouillard ». C'était là une rude école. Mais je dois ajouter qu'elle avait formé un « lutteur ».

Nous prîmes le café et nous allumâmes les cigares comme le train, après une course afïolée dans le noir opaque de cette nuit sans lune, entrait en gare de Baltimore. La machine souffla trois minutes puis nous repartîmes. Nous avions quitté le dining-car, éclairé jusqu'à l'aveuglement, par une profusion sans pareille de petites lampes Edison et nous fumions dans la tiédeur du Smokingroom tandis que s'inclinaient au passage de notre rapide les grands arbres un moment illuminés qui bordaient la voie. Bientôt des clartés parurent à l'horizon, nous passâmes avec fracas dans une tranchée étroite puis — au pas — nous franchîmes de nouveau la ceinture de jardins fleuris de Washington. Nous sautions enfin à terre et dix minutes après nous dormions du sommeil des justes dans nos chambres déjà familières d'Arlington-Hôtel.

Le départ de Washington s'effectua par une assez claire matinée ce qui ne laissa pas de nous causer un certain plaisir. Nous allions, en effet, nous confier pendant cinq jours et cinq nuits aux Pulmann-Cars américains et la perspective d'un aussi long voyage s'égayant d'un peu de soleil était plutôt attrayante.

Bientôt chacun d'entre nous, mollement étendu

uniquement destinées aux besoins de la population forestière; d*e longues files de bois coupé, alignées avec opdre, et, — s'érigeant comme une sorte d'arc triomphal — le gabarit, l'appareil destiné à mesurer la hauteur et la largeur des wagons chargés de manière à leur permettre de passer sans accidents sous les ponts et sous les tunnels.

Nous vîmes là une preuve déplus du soin qu'apportent dans la pratique de leurs travaux ces amé ricains que l'on croit encore en France des risquetout impossibles et des imprudents de premier ordre. Au bout de quelques semaines de séjour sur la terre américaine les appréhensions qu'ont pu faire naître les légendes disparaissent entièrement pour faire place à une quiétude absolue. Le service sur toutes les lignes de l'Union présente tout autant, sinon plus de sécurité qu'en France et les systèmes de signaux et de manœuvres les plus tranquillisants y sont mis en vigueur. Sans doute il y arrive des accidents, mais la moyenne, quand on songe à l'immense réseau des voies ferrées des Etats-Unis, estsensiblement inférieure aux moyennes européennes.

Nous faisions ces diverses constatations tandis que sur la droite du train apparaissait une large et imposante rivière qui n'était autre que la Susquehannah.Nos compagnons nous avaient rejoints sur ce que j'appelais pompeusement la «perspective plate-forme ». Partout où cinq français sont réunis, la mélancolie ne dure pas longtemps et la tristesse qu'avait fini par faire naître cette longue course à travers des bois dépouillés et mornes se dissipa rapidement.

Nous nous rendîmes alors au Smoking-room et là nous nous livrâmes à des plaisanteries variées

ble sur le déplora retard où croupissent nos plus grandes voies ferrées que leur monopole cependant, devrait obliger à suivre un peu la loi du progrès. Etendus sur les divans du fumoir tout fleuri d'arabesques et d'incrustations orientales, orné de délicieux miroirs biseautés tandis que par les larges glaces aux doubles verres, la nature Pensylvanienne déployait toutes ses grâces, non pas secoués, mais mollement bercés sur les triples rersorts du Pulmann,nous accablâmes de brocards les boîtes à puces, les cercueils roulants du P-L-M, de l'Ouest et de toutes nos lignes françaises en général !... Puis le docteur ayant sorti son baromètre, immédiatement cet instrument de précision se trouva en contradiction formelle avec celui de M. de Pierrefeu, d'où ^inévitable discussion qui nous fournit à point nommé la somme habituelle de plaisanteries. Dans l'intérieur du car où les voyageurs yankees somnolaient comme des pythons sous leurs couvertures, un silence parfait régnait. Pourtant, il y eut un mouvement à l'arrivée du « porter », un nègre superbe, qui commença à battre, à l'aide du petit balai de paille traditionnel et inévitable dans toute l'Amérique saxonne, les pardessus des voyageurs. Nous arrivions à liarrisburg.Un pont métallique d'une belle largeur enjambant la rivière nous conduisit à la ville et nousmîmesenfin piedà terre dans une vaste gare où nous attendîmes l'arrivée du train de Saint- Louis. Le docteur profita de la halte pour parcourir les coins et les recoins de cette importante station et pour interwiewer quelques gentlemen obligeants. Enfin le bienheureux Pulmann-Sleepingcar, duquel nous allions pendant cinq jours faire notre habitation, arriva traîné par une forte loco-

motive. La longueur des wagons américains est étonnante: on se demande même comment ils franchissent sans accident les courbes, pourtant dures et fréquentes sur toutes les voies de l'Union.

On sait que ces wagons sont divisés en un certain nombre de boxes à deux personnes — que chacune possède ainsi vis-à-vis l'une de l'autre une sorte de petit divan. Au-dessus des têtes court une suite de vastes casiers, véritables bijoux d'ébénisterie et qui, rabattus le soir, forment un lit supérieur, tandis que les deux divans rapprochés par un ingénieux système de coulisses forment le lit inférieur.

Ce dernier est de beaucoup le plus agréable. D'abord parce que l'on a, sous les yeux la fenêtre soigneusement doublée de manière à ne laisser passer ni air ni poussière et ensuite parce que le lit est, en somme, mieux maintenu, bien calé et d'un accèsfacile.Jeme suisdemandé commentl'ingéniosité des constructeurs de Pulmann'cars n'avait pas trouvé moyen de rendre plus habitable la couchette supérieure oîi rien ne vous cale, où vous êtes menacé d'un continuel versage et où les prises d'air du plafond vous envoient des vents coulis redoutables. Cependant je n'ai jamais entendu les américains formuler la moindre plainte à ce sujet et j'ai été fortement étonné qu'une compagnie rivale comme la Wagner-Company n'ait pastrouvé un moyen de rendre les deux « birth » également confortables. Ce serait un rude coup porté à la maison Pulmann dont le matériel, estimé à des centaines de millions ne saurait être transformé ou changé rapidement.

Au départ de Harrisburg nous nous réunîmes au fumoir, qui formait selon l'habitude un petit, salon charmant à l'arrière du wagon. Harrisburg

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ville industrielle et peu engageante s'effaça vite au premier tournant du railroad ; d'ailleurs,- les lointains s'estompaient de roux, la nuit venait.

Le paysage avait grandi tout à coup ; nous traversions les Alleghanies ou plutôt leurs extrêmes branches et je ne pus m'empêcher de me récrier devant le paysage splendide qui se déroulait sous nos yeux. Tandis que le ciel prenait un ton de cuivre, de hautes collines, presque des montagnes, apparaissaient couvertes de bois épais qui, à cette heure crépusculaire, se détachaient avec une netteté d'ombres chinoises. Au pied de ces coteaux d'une grandeur majestueuse se déroulaitlaSusquehannah, tantôt s'élargissant en baies tranquilles pareilles à des lacs, tantôt se réduisant aux proportions d'un fleuve encaissé et tumultueux.

L'eau reflétait en des teintes à la Henner toute la gamme vespérale des couleurs avant courrières de la nuit comme en un miroir profond et calme. Cela était beau, réellement beau.

Cependant nos estomacs sonnèrent l'heure du dîner. Un wagon-restaurant placé en tête du train nous offrit un assez bon rep^, comme nous ne devions bientôt plus en faire sur la prochaine et exécrable ligne de Saint-Louis à Pueblo.

Le dîner arrosé de Saint-Julien et de Pontet- Canet fut gai. Le docteur — certainement le moins patient d'entre nous — eut fort affaire de secouer le zèle des noirs boys chargés du service. Pour ma part, je compris qu'il ne fallait pas demander à

ces nègres plus d'efforts que leur très rudimentaira intelligence n'en comportait et prenant modèle sur le stoïcisme du prince j'attendis tranquillement. Nous finîmes, d'ailleurs, par être suffisamment servis et je dirai même que la cuisine me parut soignée. Après quoi nous regagnâmes le fumoir où une grande discussion s'éleva sur ce qui nous paraissait être le « mauvais côté » des mœurs et des habitudes américaines.

— Mais, s'écriait le prince Roland, répondant à une sortie de l'un de nous, vous raisonnez en parisiens qui veulent retrouver à Harrisburgle boulevard des Capucines. Voulez-vous me dire, je vous prie, ce que ferait un maître d'hôtel de la Paix ou du Café Anglais si, à 8 heures 1/2 du matin, c'està-dire à Theure où on fait le « ménage » du restaurant, un gentleman américain s'installait et commandait un breekfast. Sans doute on le servirait. Mais^après quelles hésitations, quelles allées et venues, quels dérangements pour tout le personnel. Eh bien ce monsieur serait alors, suivant votre raisonnement, amené à nous considérer comme des sauvais. — Non, il faut absolument prendre les habituaes du pays que Ton parcourt. Il est inutile, n'est-ce pas, de songer à les révolutionner. Estimons-nous donc heureux que le dîner soit ici à la même heure à peu de chose près qu'en France et pour les repas du matin — mettons-nous aux deux séances — breekfast et lunch, si chers aux estomacs anglo-saxons...

Ainsi parlait le petit-fils du prince Lucien tandis que s'élevait au-dessus de nos têtes la fumée du tabacfrançais dont nous nous étions approvisionnés à Nev^-York. Le docteur tout en se tapotant de temps à autre l'abdomen — car il avait dîné

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avec un appétit de vingt ans, nous régala d'un tableau charmant des primes mœurs yankee — à l'époque dorée et bucolique du settlement. Puis la fatigue vint à la longue. M. de Pierrefeu ne tarda pas à gagner sa couchette. Peu après le Prince et M. Léandri en firent autant.

Enfin le docteur et moi quittâmes les derniers le fumoir. Ce ne fut pas sans faire quelquesniches au bon docteur qui, d'ailleurs, me rendit mes plaisanteries avec usure, que je m'allongeai sur ma birth juchée au-dessus de celle de l'éminent anthropologiste.

L'agilité avec laquelle je parvins à effectuer cette ascension suggéra au docteur d'intéressantes observations sur cette descendance du singe chère à Darwin et à lui-même. Pour compléter cette impression je parvins sans quitter mon belvédère à atteindre de la main les vêtements qu'il avait amoncelésau pied de son lit et cette ascension inattendue de sa garde-robe ne laissa pas que de causer au docteur une certaine surprise. Enfin, las de nous mystifier mutuellement, nous nous endormîmes bercés par les mouvements du train : mouvements assez rudes malgré l'excellence des ressorts du wagon et occasionnés par de nombreuses courbes.

Vers le milieu de la nuit, le docteur frappa à son plafond de bois qui n'était autre que le plancher de mon lit. Une vive lumière filtrait par les interstices des aérifères. Je me laissai glisser à terre et nous vîmes passer comme en un rêve la vaste et importante cité de Colombus. La lumière électrique se trouvait répandue d'un boutàPautre de la ville à profusion, éclairant la perspective de rues larges et longues qui se perdaient dans la nuit et donnant un relief fantastique à d'immenses

bâtiments qui étaient des usines, des hauts fourneaux, des forges endormies sous la lumière bleuâtre des lampes à arc. Dans ces rues pas une âme. Cet amoncellement de constructions prenait ainsi un aspect apocalyptique et hallucinant. Nous ne restâmes que quelques minutes en gare, puis le train repartit et j'allai continuer mon so-mme.

Toute la journée du lendemain nous filâmes à petite vitesse entre des plaines cultivées et monotones, sans accidents de terrain. Toute cette région de rOhio,de ITndianah et du Sud del'Illinois, est riche mais peu pittoresque. Les arbres fruitiers,tous les spécimens de plantes fourragères y abondent.

Les stations y sont généralement représentées par quelques fermes groupées autour d'une e^are rudimentaire. Quant aux habitants ils ont l'aspect tranquille et bonasse des cultivateurs d'un comté anglais ou d'un de nos départements agricoles. Nous traversâmes Indianapolis et le soir vint accompagné d'une légère pluie. La deuxième nuit ne fut pas plus accidentée que la première. Dans la journée du lendemain, si le paysage resta peu passionnant, si le terrain demeura désespérément plat et régulièrement cultivé, nous traversâmes des stations qui, plus tard sans doute, seront des villes célèbres mais qui n'avaient encore qu'une demi-douzaine de maisonnettes. Chose curieuse l'unes'appelait Wellington etla suivante Napoléon. Ironie voulue ou involontaire de ceux qui baptisèrent les premiers ces haltes d'émigrants. En passant devant Napoléon j'allumai d'un seul coup une demi douzaine d'allumettes tisons en guise de bienvenue à la cité naissante qui, dans cinquante ans peut-être, aura plus de cent mille âmes, chose fort possible avec l'effrayante croissance des villes

américaines. Le docteur tout en rendant hommage au sentiment qui m'avait guidé blâma la détonation ainsi obtenue, dans son horreur véhémente des armes à feu. Pendant que je me livrais à cette innocente manifestation, le prince, seul sur la plate-forme, accoudé et pensif avec une teinte de mélancolie dans les yeux, regardait disparaître et s'effacer dans le lointain cette modeste station perdue au beau milieu de la grande plaine centrale américaine et à la naissance de laquelle avait présidé le souvenir du vainqueur d'Austerlitz.

Les pauvres fermiers de Napoléon-City ne se doutèrent pas que dans le train qui venait de stopper quelques secondes devant leur embryon de quai, ce personnage grand et brun, aux yeux noirs, à la stature martiale, et qui fixait d'un regard intéressé leur bourgade tandis que le train s'éloignait, était un prince de la famille impériale. Ils ne s'en étonnèrent pas, pour une excellente raison. C'est que le village était absolument désert. Tout le monde était aux champs.

Saint-Louis. — Ah ! ces trois heures d'arrêt comme elles nous paraissaientd'avance agréables et reposantes, après cecahotde cinquante-sixheures i

Les pcrters, les flagmans, les employés de toute sorte qui parcourent d'une façon insupportable et continue les trains américains vinrent prévenir les voyageurs d'avoir à regarder le pont de Saint- Louis^ lequel exécute^ en effet, une assez longue enjambée par dessus le Mississipi.

Mais c'est un pont à piles et, par conséquent, malgré son étendue, il n'a pas la hardiesse du pont de Brooklyn, d'ailleurs plus étendu. En nous penchant aux portières nous aperçûmes à travers le tablier à claire voie, rouler un fleuve jaune et

large, puis nous pénétrâmes dans un immense hangar au milieu d'une agglomération de trains considérable. Nous étions arrivés. Nous allions troquer notre pulmann pour un autre et ainsi de suite jusqu'à Salt-Lake-City.

L'impression que nous fit la gare Saint-Louis fut fortement déplaisante. Une saleté répugnante régnait dans les salles d'attente où se serrait une foule d'ouvriers et de cultivateurs crachant, chiquant, malpropres !

Une odeur nauséabonde traînait. Quant au mouvement même de la station il était formidable et comparable à celui d'une grande gare de Paris le dimanche soir.

J'appris que c'était l'époque des engagements pour les valets de ferme. La fin de l'hiver et le moment des semailles causaient cet encombrement. Aussi les trains qui rayonnent de l'énorme cité de Saint-Louis sur toute la riche région agricole des alentours étaient-ils bondés de voyageurs aux costumes campagnards et porteurs des outils de leur profession.

— Dire, fit le Prince, au spectacle de cette animation, dire qu'il y a cinquante ans, cette ville tut attaquée par les Indiens qui y commirent de sérieux dégâts et faillirent la tuer en quelque sorte

dans l'œuf Hein docteur, que dites-vous du

changement ?

— Je pense, répondit en riant le docteur, que les Indiens peuvent venir à présent. Ce seraient eux, les pauvres diables qui disparaîtraient, s'ils n'étaient déjà à demi-mangés.

Ce court colloque ne tomba pas dans le vide et fut recueilli par une escouade de reporters qui se pressaient autour de nous. Deux de cespersonna-

ges parlaient français, mais tous répandaient à qui mieux mieux une terrorisante odeur d'absinthe. Plus tard nous lûmes dans un des journaux de Saint-Louis, gravement imprimé, sans que l'idée même ^'une pareille stupidité ait arrêté le rédacteur, que le Prince Roland Napoléon Bonaparte avait émis en pleine gare de Saint-Louis (^00,000 habitants) la crainte d'être attaqué par les Indiens. Fallait-il attribuer pareille ânerie à quelque allemand gallophobe(ils sont nombreux à Saint-Louis) ou à un reporter comprenant bien mal le français!, nous ne nous attardâmes pas à creuser cette question. Cependant, les représentants de la presse de Saint-Louis avaient, autour de nous, resserré leur cercle menaçant. Ils tenaient à leur interwiew. Pour rien au monde ils ne Peussent lâché. Les apéritifs dont ils avaient fait un copieux usage les rendaient plutôt familiers. Le plus âgé d'entre eux se décida enfin à nous adresser la parole et il le fit en ces termes inattendus... Excuse-my, Prince, je suis le comte de D. De noble famille... euh... euh... mon grand-père, le duc de V.., fut guillotiné pendant la Terreur.

— Ce dut vous être un moment bien pénible, dis-je gravement.

— La France, voyez-vous, poursuivit l'ivrogne, sera toujours la France...

— Kt les français seront toujours français. ..Monseigneur, dis-je au Prince, si vous voulez voir Saint-Louis pendant les deux heures de l'arrêt... partez vivement avec ces messieurs. Je connais ce genre de raseurs. Ils ont la ténacité du sarcopte. De plus, ils sont gris. Ceci vous sauve. Il faut que l'un de nous se sacrifie. Ce sera moi. Je reste. Partez vite

Le Prince ne se le fit pas dire deux fois et, tandis que je commençais à dicter aux six carnets braqués sous ma figure mon «opinion» comparée sur la France et sur l'Amérique, mes compagnons s'enfuirent avec la fluidité de Toxygène.

Je restai seul, comme autrefois Daniel, entouré d'interwiewers rugissants. Ah! je leur élucubrai de bien singulières théories sur la situation politique de mon pays. Il y avait une question qui revenait fréquemment dans leurs paroles incertaines: « Et M.Carnot?» A la longue,ne sachant plus que leur dire sur notrepodestat Elyséen,j'émis ce doute: « Il est à craindre que le dernier scandale dont tout Paris s'entretient ne nuise fort au président...»

— Et ce scandale, clamèrent-ils!

— Vous l'ignorez?... Mais c'est l'annonce du prochain divorce de M. Carnot.

Ils écrivirent «Divorce, Carnot»^ puis ils reprirent :

— Pourquoi M. Carnot veut-il divorcer?

— Eh mais, fis-je, que vous êtes naïfs, pour épouser tout simplement Mlle Yvette Guilbert.

Ils transcrivirent Yvette Guilbert. Puis, sur lessix, cinq, après ce coup un peu fort, s'en furent regagner leurs journaux. Je restai seul avec le comte de D. L'état d'ébriété de ce malheureux augmentait à vue d'œil. Il voulut m'embrasser, puis aller me chercher ses papiers de famille. C'était un «truc». Je sautai dessus avec précision et l'envoyai quérir ses documents, lui donnant rendez-vous pour dix heures au buffet. Notre train partait à huit.

M'étant enfin débarrassé de ce citoyen crampon, je courus vers le dining room, car je mourais de ' faim et j'y arrivai en même temps que le Prince Roland et sa « party », lesquels venaient de ter-

miner leur promenade riidimentaire par les quartiers de la grande cité de l'Etat du Missouri.

— Eh ! bien, messieurs, articulai-je, vos impressions sur Saint-Louis.

Un silence accablé me répondit seul. Enfin M. Léandri prononça :

— Il y a beaucoup de fils télégraphiques. Et le docteur appuya :

— Enormément de fils...

A quoi M. de Pierrefeu ajouta:

— Trop de fils... et trop de pavés.

Il paraît que le pavage de cette ville tient de l'invraisemblance. La voiture de mes compagnons y avait exécuté un rigodon féroce. Et je compris pourquoi ils ne parlaient guère. Cette gymnastique les avait brisés. D'ailleurs, une fois restaurés, ils me confièrent qu'en demeurant à la station j'avais été le plus heureux des cinq. Saint-Louis passe pour la ville la plus laide et surtout la plus sale de l'Amérique centrale. Mes compagnons, je crois, ne s'inscriront pas en faux contre cette fâcheuse réputation. Ce fut sous cette impression mauvaise que nous réélûmes domicile dans un carde la ligne Saint-Louis-Pueblo. Comme un malheur n'arrive jamais seul, le train qui nous emporta vers l'ouest nous réservait les plus désagréables surprises. Il nousfut d'abord facile de constater que, même dans lesPulmann,les employés de ce rail-road déplorable ne subissaient aucune autorité, se vautraient à côté des voyageurs, quand leur présence était inutile et disparaissaient au moindre appel à l'arrière du train pour y organiser des parties de cartes et ce, sous l'œil bénévole des chefs de train et des surveillants de Pulmann.

Nous comprîmes qu'il n'y avait absolument pas

à compter sur un pareil personnel et nous frémîmes en songeant qu'il nous faudrait pendant près de quarante-huit heures déjeûner et dîner problématiquement.

En efïel, aucun dining-car n'était attaché au wagon, nous n'avions pas dt provisions et le porter du train, une sorte de nègre à tête simiesque, déjà à demi abruti par l'ivresse ne répondait à aucun appel. C'était la mort à bref délai. La mort par la taim comme Ugolin dans la tour de Pise.

Le premier jour, cela alla encore et nous obtînmes quelque nourriture, mais, le soir venu, le porter disparut.

Le lendemain matin, les chefs de train et les surveillants restèrent dans leurs couchettes jusqu'à onze heures. A leur réveil nous dépêchâmes l'interprète, garçon^, d'ailleurs bien intentionné, mais terrorisé par tout ce qui était américain et qui demanda à ces autocrates du train de Saint-Louis- Pueblos'il était possible d'obtenir quelque service des gens du railway. Ces messieurs eurent un sourire entendu et répondirent : — Ail right.

L'interprète revintporteur de cette bonne parole.

Trois tentatives furent couronnées du même succès. Le docteur enfin, qui parlait fort bien l'anglais,m'entraîna pour tirer de ces personnages une réponse satisfaisante. Nous les trouvâmes dans leur box, mangeant et buvant, servis par le nègre décidément moins gris qu'il ne voulait le paraître.

— On a donc, dit le docteur, résolu de nous laisser mourir de faim. Depuis ce matin nous demandons une tasse de thé à cet employé et nous n'obtenons aucune réponse.

— Ah, fit l'employé principal !

. — Ah... Ail right.

IMPRESSIONS d'amÉRIQUE I35

— Pas ail right du tout, cria le docteur qui s'exaspérait, pas ail right... entendez- vous.

Gravement les casquettes galonnées s'inclinèrent.

— Yes, yes, nous comprenons, ail right. Nous laissâmes ces mauvais plaisants et nous

revînmes définitivement découragés.

Il fallait se passer de repas. Nous allions subir un jeûne partant de la veille au soir — sept heures — jusqu'à trois heures de l'après-midi, heure où nous arrivions à Pueblo.

Nous rongeâmes notre frein à défaut d'autre chose et nous nous promîmes de profiter de la leçon. Quant à la ligne Saint-Louis-Pueblo nous félicitâmes le Prince de n'en pas être le principal actionnaire.

Les désagréments* variés dont s'émaillèrent les cinquante-huit heures passées dans le rail-road de Saint-Louis à Pueblo furent heureusement compensés par d'intéressants spectacles et la vue d'une nature absolument différente. Au delà de Dodge city nous vîmes apparaître enfin cette prairie fameuse dont l'imagination de nos conteurs sut exploiter la couleur originale et peu connue. D'abord les champs, les arbres fruitiers, les petits bouquets de bois s'espacèrent; nous n'avions même plus pour nous servir de points de repère les bâtisses vagues d'une Washington ou d'une Napoléon City. Les stations, maintenant, se bornaient à une gare mal définie, à une prise d'eau pour la machine, à un ou deux hangars et à ces grossiers assemblages de palissades destinés à amener le bétail au niveau des wagons étables.

Ces parcs d'embarquement, nous allions en voir des centaines d'exemplaires jusqu'à San-Francisco et surtout au retour dans la longue traversée du Far- West.

A présent toute verdure avait disparu et au matin de la seconde journée passée dans ce railway inhospitalier nous eûmes la surprise de rouler en plein désert. Une très légère couche de neige avait répandu sur l'immense espace, à peine bossue de quelques ondulations^ sa claire farine. Un air 'assez vif pénétrait dans le sleeping, dont les poêles depuis longtemps éteints nedonnaient aucune chaleur.Néanmoins, courageusement nous fîmes notre toilette aux lavabos de marbre du vestibule et dans l'impossibilité de nous faire donner même une tasse de café, nous allumâmes pipes et cigarettes et nous regardâmes défiler le paysage étrange et neuf au milieu duquel se déroulaient à l'infini les parallèles des rails. •

Ce froid imprévu avait fait des victimes parmi les troupeaux de la prairie et nous pûmes voir un certain nombre de chevaux et de bœuts étendus morts ou mourants. Certains meuglaient désespérément,jetant vers le train qui les effleurait presque et dont le sifflet réveillait leur agonie, des regards lamentables. Rien de triste comme la fin de ces ruminants aux grands yeux doux et ternes, crevant abandonnés au milieu de ces solitudes blanches. Quelques prairie-dogs, minuscule rongeur, gentil animal à la tête fine et intelligente, disparaissaient dans leurs terriers au bruit de notre marche. Fnfin le loup, le sinistre petit loup de la prairie, louche guetteur de cadavres et suiveur de troupeaux en détresse, détala plus d'une fois de derrière une charogne à demi dépecée. Quant à

ces fameux cow-boys, sur l'existence desquels je commençais à avoir des doutes^ nous n'en vîmes guère. La rigueur de la température avait-elle chassé ces rudes et sauvages cavaliers, toujours est-il qu'aux rares arrêts du rail-road, nous en aperçûmes, ou du moins on nous en montra deux ou trois, mais très peu romantiques, prosaïquement costumés — et à pied — ce qui est le comble de l'horreur pour un cow-boy.

Ces personnages avaient l'air de bons bourgeois de Houilles ou de Poissy venant attendre à la gare la langouste commandée à Paris.

C'est que la prairie de ces côtés, la prairie du Colorado et du Kansas n'a pas, à beaucoup, près le sauvage caractère de l'Assiniboïa ou du Manitoba ; les rares habitants en sont bien moins farouches. Pourtant il arrive souvent que ^es trains ont été arrêtés sur cette ligne décidément fâcheuse.

Le prince Roland nous cita avec cette précision de mémoire précieuse en voyage , quelques exemples peu tranquillisants. De fait, à voir les patibulaires figures des employés : surveillants, conductors, porters et autres, on pouvait n'être pas rassuré.

Il y avait surtout une histoire de train attaqué à la dynamite qui eut donné la chair de poule à un anarchiste.

Cette attaque à l'explosif ne datait que de trois mois. Une cartouche avait été placée en travers des rails de façon à éclater au premier choc. La locomotive s'était renversée sur le côté tandis que l'engineer et le chauffeur à demi-morts des effets de la secousse étaient allés tomber à 25 mètres de la voie sur le sol heureusement mou —de la prairie. Ils venaient à peine d'accomplir cette parabole

dangereuse que des individus masqués, le visage couvert de suie — des « blackmen » — leur posèrent sur le crâne le canon de leurs revolvers en poussant le traditionnel «Hand'supîs>(les mains en l'air) et en leur défendant de bouger. Les pauvres diables n'en avaientguère envie. Pendant ce temps, le reste de la bande pillait le wagon aux bagages et décampait une fois « la pie trouvée au nid » c'est-à-dire une fois découverte une somme de 150,000 dollars en métal dont, grâce à quelque complice employé de la ligne, ils connaissaient la présence dans le convoi attaqué.

Au fond, et le docteur avec moi — nous n'aurions pas été fâchés d'une petite aventure. Mais cette pensée égoïste n'eut heureusement aucune suite, aucun « blackman » ne coucha en joue l'engineer. Aucun arrêt anormal ne se produisit.

Mais si les hommes nous laissèrent passer librementj il n'en fut pas de même des éléments, et nous eûmes le magnifique spectacle de la formation d'un cyclone.

Il était deux heures. Depuis midi les dernières taches neigeuses avaient disparu, le sol avait repris son uniformité violette. La chaleur soudain devint suffocante et des tourbillons de vent nous rendirent bientôt impossible notre chère plate-forme. Nous revînmes nous asseoir sur les divans du spleeping, ayant de la poussière, plein les yeux, mâchant de petits graviers désagréables et, devenus subitement pensifs^ nous assistâmes à la formation de la tempête. Le cyclone montait, mais fort heureusement il se dirigeait en biais du Sud-Est au Sud-Ouest, en sorte quïl ne nous atteignit pas et que nous vîmes au loin ses grandioses effets sans en éprouver la terrible force.

IMPRESSIONS d'aMERIQUE I39

Sur notre droite, le ciel tout entier était devenu d'un noir d'encre tandis que vers la gauche l'azur restait inaltéré, à peine légèrement verdi par les reflets de l'orage. Bientôt des tourbillons se formèrent et toute une partie de notre horizon s'enveloppa, sous la pression du phénomène, d'une indescriptible et poignante horreur. Des nuages bas, lourds comme des chapes de plomb, se confondaient avec une multitude de petites trombes basses qui couraient en tournoyant au ras du sol. Enfin de larges bandes de pluie formèrent à une distance de 3 milles environ une sorte d'épais rideau. Le spectacle du cyclone, au sein de cette nature nue et déserte à l'infini a une grandeur incontestable et l'âme en est toute pénétrée d'eftroi triste. Nous vîmes deux jours plus tard par les journaux de Salt-Lake-City, que la tempête avait eu des effets terribles et que les victimes se chiffraient par douzaines. Des maisons avaient été enlevées comme plumes au vent et des trains avaient dû s'arrêter sous peine d'être jetés hors de leurs rails et renversés.

Nous l'avions, en roulant, Madame, échappé belle!

Le lendemain matin il nous fut impossible d'obtenir même un cracker — un pauvre biscuit, des gens du Pulmann. Ces misérables nègres étaient, d'ailleurs, horriblement gris, ayant dû dépouiller quelque voyageur de sa provision de whisky. Nous finîmes par ne plus même soupçonner leur exis-, tence. D'ailleurs, notre supplice touchait à sa fin

A mesure que nous nous rapprochions de Pueblo les ondulations de la Prairie s'accentuaient. Au loin nous aperçûmes bientôt une ligne bleuâtre d'où se dégagèrent des cimes neigeuses, des som-

mets de hautes montagnes. Ah Pueblo ! que ton nom fut acclamé par ces sept français affamés. Groupés sur la plate-forme du car, nous saluâmes de hurrahs enthousiastes la tête blanche du Pikes- Peak qui perçant les brumes violacées de l'horizon nous annonçait la fin d'une épreuve tragi-comique mais suffisamment enrageante.

Le docteur faisant contre fortune bon cœur avait réussi à se procurer quelques mauvais fruits que vendait dans le w^agon de queue un gamin au teint de tabac. Il nous offrit gaiement de les partager. Le Prince dont je recommande la continence à la société contre l'abus du tabac, n'avait pas, comme nous, la ressource de tromper la faim à coup de cigarettes. 11 déjeuna vaillamment d'une banane, nous nous partageâmes deux oranges avec le soin que devaient mettre les naufragés de la Méduse aux prises avec leur dernier biscuit.

Mais, comme, chez des Français, la gaieté et la bonne humeur ne doivent jamais perdre leurs droits nous épicâmes ce frugal repas d'une série de paradoxes et de mots à désarçonner mon cher maître Armand Silvestre.

M. de Pierrefeu moqueur nous entretint d'abord avec des larmes dans la voix des brillants dîners de Hoffmann-House et d'Arlingtown, de Straberries-ice-cream, d'œufs à l'aurore et de chaufroids de bécassines sur canapé... Nous en vînmes à conspuer le « Humbug » des prospectus américains, lesquels affirmaient que sur tout le railway de l'Union on trouve à gogo dining-cars, buffets variés, serviteurs empressés, etc. Bref nous épuisâmes le stock des plaisanteries faciles à suivre même et surtout en voyage.

Pour achever de nous faire trouver plus brèveâ

IMPRESSIONS d'amÉRIQUE I4I

les dernières heures à dévorer sur cette ligne exécrable, un grand gentleman — un anglais sans doute — avec lequel j'avais échangé quelques paroles et qui me parut pour le moins aussi furieux que nous-mêmes contre l'invraisemblable toupet des employés du rail-road, nous conta une palpitante anecdote, à rapprocher du récit de l'attaque à la dynamite fait un peu auparavant par le Prince. « Mon premier voyage sur ce damné de chemin de fer, dit-il, fut, vous allez le voir, passablement émotionnant. On célébrait à cette époque je ne sais quel aniversaire de la Secession-war à Pueblo ou aux environs. Le train était au complet. A la station de Kingsley — je crois — un nègre, un de ces odieux nègres qui empoisonnent au propre et au figuré ce pays, monta dans le Pulmann où j'étais. 11 était visiblement ivre. Le chef du train lui demanda aussitôt s'il avait son ticket. Pour toute réponse le «negro» mit la main à sa poche en tira un revolver et, avec la rapidité de Péclair, le déchargea en plein dans le ventre du « conductor.» Trois balles y passèrent, trois coups de feu qui nous attirèrent tous au fumoir où se passait cette boucherie. Atrocement pâle, tordu par une douleur inouïe l'employé eut pourtant la force de sortir lui aussi son « Smith Ewesson », il saisit d'une main crispée le drôle au collet, le maintint d'une étreinte désespérée et lui logea, avec la régularité d'un métronome, les six balles de son arme dans le crâne. L'autre tomba mort. On l'eut été à moins. Comme c'était un nègre, nul ne voulut toucher à son vilain cadavre. Nous emportâmes, avec toutes les précautions possibles le « conductor » vers un des box; un médecin qui se trouvait là accourut et commença le pansement. Le blessé souffrait

horriblement, néanmoins avant tout, de ses dents crispées il eut le courage de faire appeler Tengineer. La machine stoppa et le mécanicien parut. « Joë, fit le chef de train, si dans deux heures je ne suis pas dans un bon lit avec tt)ute la pharmacie nécessaire, je suis flambé, j'ai une blessure que la glace et la charpie seront insuffisantes à calmer. A toute vapeur, mon garçon, à toute vapeur jusqu'à Pueblo. Brûle toutes les stations. D'ailleurs, qui sait si cette agression n'est pas un prélude à...» Il ne put en dire davantage. Il s'évanouit. L'engineer avait rejoint son poste. Alors commença la course la plus folle que j'aie jamais vue. Dieu vous préserve, messieurs, d'un pareil « rush ». Les wagonsen sautaient hors des railsoù ils se replaçaient au petit bonheur. Les roués sifflaient à nous en crever le tympan. Nous écrabouillâmes quelque bœufs, cinq ou six chevaux que leur mauvais génie avait conduit sur la voie. Aux stations, nous passions comme un boulet au milieu de cris de terreur. Un hasard providentiel voulut qu'aucun wagon ne se trouva en manœuvre sur la voie. Nous arrivâmes à Pueblo avec cinq heures d'avance ! Si les « blackmen » avaient manigancé quelque chose contre le train, notre rapidité les déçut. Aux portes de la ville, on stoppa. Il était temps. Deux essieux venaient de se rompre. Un des wagons touchait terre. On transporta l'homme blessé dans un hôtel voisin. Je sus plus tard qu'effectivement les secours pressants qu'il avaittrouvé là lui sauvèrent la vie.. .Sa décision énergique nous avait sauvés, nous et lui... car derrière nous le

train qui suivait fut attaqué six hommes

tués. J'ai fait parvenir cent dollars de gratification au « conductor». Je l'ai rencontré depuis. ..Il a un

ventre en argent. On remploie dans les bureaux... Voilà mon histoire ».

— Elle est instructive, répondis-je, et elle doit édifier ceux que leur fâcheuse étoile amène sur ce railway. J'en prends note...

— Ce récit est-il bien vrai, me fit à l'oreille le docteur.

— Bah ! répliquai-je en baissant la voix. Si non e vero I...

Enfin, vers midi moins le quart, nous roulions au pied des montagnes ; des groupes d'habitations paraissaient, les villages de la banlieue Puebléenne. Nous passons sous un long pont, dans un bruit de ferraille, l'Arkansas river à peu près desséchée et nous entrons enfin dans une petite gare neuve propre et coquette aux murs tout frais de laquelle flamboyaient enfin ces mots consolateurs « Dining-Room ».

Nos bagages à la main, nous gagnâmes en file indienne l'extrémité du Pulmann.Au bas du marchepied se tenait toute une société de gens à l'aspect aimable et cossu, les gros bonnets évidemment de cette ville née d'hier. En même temps, ungentleman grand etroux me frappaitsur l'épaule en me priant en anglais de luidésigner son Altesse.

— Je suis, me dit-il, le maire de Pueblo.

J'accédai aussitôt au désir de ce brave magistrat et je le présentai au Prince qui trouva, en dépit des crampes d'estomac trop compréhensibles, son affabilité e^ sa bonne humeur ordinaires pour complimenter non seulement le maire, mais tous les notables qui attendaient dans le vestibule la sortie de wagon.

Enfin nous mîmes pied à terre et à ce moment précis une voix de stentor poussa le cri :

— Vive Napoléon !

Le digne habitant de Pueblo qui venait d'exprimer ainsi son contentement de voir un Bonaparte, s'approcha aussitôt et nous donna, après de robustes poignées de main, l'explication de son enthousiasme^ c'était le petit-fijs d'un soldat de l'empire, venu jadis demander asile à la libre terre d'Amérique. Dans le cœur de ce descendant des grognards, la flamme du culte impérial était restée vivace et rien, à ces distances formidables, n'en avait diminué la naïve ardeur.

Ce manifestant était, d'ailleurs, un homme superbe dont la figure osseuse et virile s'ornait d'une barbe de fleuve et dont la stature imposante faisait comme le prototype du pionnier. Il était bien le digne fils de ces hommes inusables avec lesquels l'empereur alla des Pyramides au Kremlin. ..Quand le Prince le gratifia d'un vigoureux shake-hand, il parut heureux comme un enfant et balbutia : a Napoléon... Napoléon... » Il y avait vraiment^ toute questioTx rapetissante de politique mise à part, quelque chose de touchant dans la naïve démonstration de cet homme...

Cependant les gracieux et hospitaliers notables de Pueblo, ignorant sans doute à quelle épreuve venaient d'être mises notre patience et notre faim, nous conduisirent avec toute la courtoisie remarquable vers... un cortège de voitures, les plus luxueuses certes de la région, et dont la mission allait être de nous faire voir, pendant les deux heures de l'arrêt, cette ville de Pueblo, si jeune et déjà si importante.

Le Prince sut très adroitement faire entendre à

nos nouveaux amis qu'un déjeuner sérieux nous était nécessaire et, grâce à cette précaution, il nous fut promis que nous aurions aussitôt après une rapide excursion dans la ville tout le temps nécessaire pour « réparer». Le buffet était (nous fut-il affirmé) de premier ordre et nous échangeâmes le docteur et moi de muets regards de plaisir à cette heureuse nouvelle. Quant à M. de Pierrefeu il mordillait sa forte mousteche d'une façon significative... enfin ce n'était plus qu'une question de minutes et nous nous laissâmes entraîner dans d'excellents landaus.

Je ne sais si c'était la joie d'être sorti de ce maudit Pulmann, mais cette ville m'était un enchantement. Un joli soleil nous baignait de ses rayons tièdes... Pueblo semblait une cité de villas coquettes, de homes du dernier genre, quelque chose comme l'avenue de Villiers du Colorado.

Tout disait, dans cette cité aux rues à peine tracées et déjà parcourues de jolis électric-cars, la prospérité grandissante. Les édifices municipaux, construits en belle pierre granitique un peu bleutée, les magasins luxueux et vastes, les maisons presque toutes ornées d'un jardin, leurs perrons fleuris de plantes méridionales, tout avait un aspect heureux et gai. On nous conduisit au musée des mines, vaste monument non dépourvu de style et qui n'eut point déparé une grande cité eu* ropéenne. Nous vîmes là sous toutes ses formes cet or coloradienque roulent dans leurs eaux teintées les rios de ces pays féeriques. Les diverses collections étaient présentées avec clarté et avec goût — une extrême propreté régnait partout et le parquet y luisait comme un miroir. Mais l'hommage rendu au véritable enrichisseur de la ville

et de la contrée, au Coal^ au charbon maître du monde, s'était formulé d'étrange façon au milieu de toutes les vitrines consacrées aux métaux. A droite s'élevait une sorte d'idole comme un « mins- ' trel » hiératique. C'était la déité symbolisée du King-Coal, formée de différents blocs de houille.

Cela avait absolument des aspects d'idole indienne et barbare. Pour ma part, j'y vis une dernière et involontaire influence, comme la contagion suprême de l'esprit idolâtre des autochtones.

La mine de Trinidad avait fourni les matériaux de cet étrange bonhomme.

A ce moment un de nos hôtes vint présenter au Prince l'une des plus curieuses pépites. Nous admirâmes avec lui ces éblouissants spécimens du précieux métal. Le plomb, Tétain, le cuivre, l'antimoine, l'aluminium nous apparurent aussi sous leur forme primitive, et nous pûmes nous faire une idée de la richesse du sol de ces régions. Nous quittâmes ce musée, convaincus qu'avant peu Pueblo serait l'une des villes les plus prospères du Nouveau-Monde, située, comme elle l'est, au centre d'une région minière en pleine activité et la plus productive peut-être de l'univers.

Notre visite des principales curiosités de la ville terminée, nous pûmes enfin regagner la bienheureuse gare et son dining-room. Le valet de chambre et l'interprète avaient mis le temps à profit. Non seulement, instruits par l'expérience, ils avaient acheté force victuailles et force bouteilles de Californian wine, mais encore ils nous avaient fait préparer un regular dîner qui nous ravit.

Décidément Pueblo avait tous les charmes : un beau soleil, de jolies rues, des habitants aimables et prévenants, enfin un buffet di primo cartello.

Aussi, à peine assis devant nos assiettes respectives nous récriâmes-nous sur les mérites de cette ville adolescente.

La vue de magnifiques beefsteaks, entourés de french « potatoes» frites et soufflées dans un style à contenter l'illustre Bignon lui-même, interrompit nos dithyrambes et bientôt un martial cliquetis de lourchettes annonça que « non verbis sed actis » nous allions fêter le terme d'un trop lonp^ jeûne. C'est égal, voyageurs qui me lirez, . méditez les affres par lesquelles nous passâmes et dites-vous que la ligne Saint-Louis-Pueblo ne doit être prise... qu'en temps de carême.

Quand, notre fringale apaisée, nous remontâmes dans le car qui devait nous transporter au pays des Mormons, les notables reparurent et vinrent nous faire de bons souhaits auxquels nous fûmes d'autant plus sensibles que nous avions terminé cette abstinence de 48 heures. Enfin un des agents de la nouvelle ligne monta dans notre compartiment. Causeur intéressant, il devait nous faire apprécier toutes les beautés de la route dans laquelle nous nous engagions et nous porter par là à célébrer les divers mérites de sa Compagnie.

On nous adjoignit même un vieux professeur français, excellent homme tout fier de sa connaissance de l'idiome Racinien et qui nous accompagna jusqu'au Great Canon.

Quant la première secousse nous annonça que nous quittions ce séjour à la fois si court et si agréable je poussai un soupir et lançai à la ville de Pueblo un adieu amical. Sur le quai, toutes les têtes se découvraient au passage du wagon où debout sur. la plate-forme, le prince Roland ren dait le salut à ces charmants hôtes d'une heure.

Le panorama était superbe. Le train longeait les eaux de chocolat clair de la tumultueuse Arkansasriver, pour le moment assez tranquille ; il allait , résolument dans les montagnes, commençait cette ascension curieuse qui, de Pueblo, — ville étalée « au bon soleil » nous devait amener à des hauteurs considérables, en quelques heures nous conduire à Leadville, à une altitude de 10,200 pieds et dans des températures basses inévitables à ces hauteurs. Du côté droit, nous voyions grandir le sommet neigeux du Pikes-Peakqui joue les Mont- Blanc dans cette région du Colorado^ mais qui n'atteint que i ^,147 pieds.

Il existe un funiculaire pour^transporter pendant la belle saison les touristes à cette altitude déjà remarquable. Mais, à cette époque et la neige étant encore fort épaisse jusque dans les basses vallées, ce funiculaire ne fonctionnait pas. Du reste, tout l'effort des américains de ce que j'appellerai la moitié pacifique des Etats-Unis tend à faire de tout le Colorado une sorte de Suisse. On veut attirer là et dans la région voisine du Yellowstone park la foule des Yankee qui vont demander aux sites helvétiques l'imposant spectacle de ses montagnes.

Je dois dire que les invites les plus intelligentes sont faites dans ce sens; brochures répandues à profusion, cartes, photographies, excellents hôtels ménagés au long de la route, moyens de transport rapides et perfectionnés.

Ces séductions restèrent vaines pourtant et nous brûlâmes ce pays tant vanté. Beaucoup de nos hôtes devaient jusqu'au retour, jusqu'au paquebot, jusqu'au Havre, nous témoigner de leur étonnement à ce sujet. Songez-donc ! Des étrangers qui n'ont pas vu Yellowstone Park. Or, ce que

nous en aperçûmes, ce que nous eûmes entre les mains de belles et nombreuses photographies de cette propriété natioifjale les récits et les aveux de gens sérieux et autorisés, enfin et surtout, à cette époque de Tannée, la neige qui rendait les excursions impossibles, tout cela nous décida à « brûler » cette région.

Il convient de ne pas rabaisser la nature américaine, mais elle se rabaisse toute seule, d'abord parce que la moyenne de ses sommets est inférieure à celle de nos géants des Alpes francosuisses et des Alpes bernoises, ensuite parce que presque partout des coupes effrénées ont déboisé le flanc des montagnes et clairsemé des forêts qui jadis devaient être merveilleuses. L'intérêt économique et ethnologique de ce pays est prodigieux, mais la Suisse le laisse loin dernière elle sous le rapport du pittoresque.

Nous n'eussions pour rien au monde laissé deviner ces impressions devant l'agent de la ligne Denner et Rio Grande qui fort obligeamment nous détaillait les splendeurs de « son » panorama. Le Prince était assis sur la plate-forme du car et avait fait asseoir près de lui ce manager beau parleur. Debout dans la fumée d'opale des cigarettes nous étions tous là, fidèles à notre observatoire — plate-forme, écoutant les explications de notre nouveau compagnon et regardant défiler les premiers et imposants contreforts de ces montagnes justement dites rocheuses dont les flancs prenaient ce teint de brique propre aux rochers que chauffe et (^'éclaire un soleil puissant.

A peine venions-nous de quitter Pueblo, que sur une des pentesde ces hauteurs dénudées, un spectacle saisissant nous fut donné. Des groupes de quatre

â huit hommes descendaient les sentiers qui rampaient le long de la côte, armés d'instruments de mineurs ; sans doute ils se rendaient au travail habituel de ces régions argentifères et carbonifères, ils allaient aux fosses comme nos porions des Flandres. Mais leur costume plus qu'étrange nous fit, quand nous les vîmes de plus près, nous exclamer de surprise. Ces malheureux avaient une sorte de vêtement de carnaval, de complet de clown, mi-parti blanc rayé bleu d'un côté, blanc rayé rouge de l'autre. Sous leur calotte, on devinait un chef rasé impitoyablement et on apercevait un visage glabre de cabot résigné, leur aspect était sinistre. Ils marchaient au pas, militairement, l'air triste et mauvais. Nous nous expliquâmes bien vite le pourquoi de ces apparitions étranges. Non loin d'eux, des hommes costumés en Kuffalo-Hill, larges chapeaux, cartouchières au flanc et des bottes énormes aux pieds, surveillaient la marche de ces escouades dont l'aspect avait à la fois, dans ce pays où l'on plaisante peu, quelque chose de grotesque et de terrible. Tous les surveillants portaient sous le bras ou sur l'épaule une carabine à répétition de fort calibre. Nous comprîmes que c'était là l'un des pénitenciers de l'Union et notre guide nous donna aussitôt toutes les explications nécessaires sur l'existence de ces condamnés dont la moindre tentative d'évasion est immédiatement réprimée à coups de rifles. Un geste équivoque et l'homme au costume de Buffalo-Bill a le droit d'envoyer le travailleur dans un monde où bien probablement il n'existe pas de servitude pénale. Aussi, ces gardiens, barbus comme toutyankee qui se respecte, avaient-ils l'air peu commodes ; leurs hommes, habitués évidemment à la perpétuelle

IMPRESSIONS d' AMÉRIQUE I5I

menace de cette vie, ne tournaient même pas la tête au passage du train. Cette vision attristante s'évanouit bien vite pour faire place à de grandes impressions d'un ordre tout autre. Le Pikes-Peak en effet se dégageait nettement des monts environnants. Il apparais-sait dans la forme légèrement ballonnée que revêtent la plupart des montagnes américaines de Denver à Tacoma. On distinguait les plis énormes faits parla nature à la robe d'hermine du géant et de-ci de-là des pentes presque verticales sur lesquelles la neige n'avait pas eu de prise restaient noires ou grises d'un gris sale au sein de toute cette blancheur. Devant nous se ' rapprochait à vue d'œil tout un chaos de collines granitiques, déchiquetées, pittoresques, par les couloirs desquelles les rails de la ligne Denver Rio grande se dirigeaient vers l'ouest hardiment. Le cours d'eau torrentueux qui, depuis Pueblo longeait notre droite, passait et repassait sous la voie avec un bouillonnement continu de ses eaux jaunâtres ; tantôt nous l'avions à bâbord, tantôt à tribord ; mais il s'accidentait maintenant de petites chutes et d'une série de barrages évidemment destinés à favoriser cette pêche miraculeuse des pépites,aujourd'hui,— il nous le parut du moins, un peu délaissée pour le travail plusrémunérateur des mines, La plupart de ces barrages paraissaient abandonnés* croulants, vermoulus et leur aspect ajoutait au caractère désolé de cette campagne stérile. Pour ma part, je trouvais un grand charme à cette nature nouvelle qui s'harmonisait beaucoup mieux avec tout ce que j'avais, sans la connaître encore, rêvé de cette partie de l'Amérique. C'était bien là le pays de l'or! le royaume incontesté du minerai et de la pépite ! A nos côtés, l'a-

gent de la compagnie nous faisait l'historique de Pueblo. Pneblo, disail-il, a maintenant 45,000 habitants ; elle se pose en rivale redoutable de Denver. Elle est bâtie, comme vous avez pu le voir, sur les rives de TArkansas River. La prospérité de notre cité date de 1874, époque où le premier railroad fit son apparition dans les contrées jusque là déshéritées sous le rapport des voies ferrées...

Tandis que parlait ce vivant Joanne,le train avait atteint ces passes fameuses dont on nous entretenait depuis Washington. Nous allions voir enfin cette Royal-canoii-gorge dont nous avions vu dans les hôtels la sempiternelle reproduction : un petit train, petit, petit, passant à toute vitesse entre deux murs perpendiculaires granitiques d'une hauteur de 1,000 pieds. A ce moment, une certaine obscurité régna dans les cars, tellement nous côtoyions de près la muraille rocheuse qui résonnait bruyamment du cliquetis de notre marche.Nous roulâmes pendant un quart d'heure dans ce boyau sonore. Le Prince, sur l'invitation du chef de train, avait pris place sur la locomotive. Il en descendit, comme la pression brutale des freins nous arrêtait au milieu de ce site tant attendu. La Royal-gorge, en cet instant, nous apparaissait dans toute sa beauté dantesque. Nous avions sauté sur les talus et nous contemplions la sauvage horreur du décor qui nous 'enserrait de tous côtés.

Comme sortant de derrière la toile d'un théâtre, la ligne ferrée apparaissait brusquement, après un tournant très rapproché. Le train, immobile au fond de ce couloir obscur, soufflait, prêt à reprendre sa course après les cinq minutes d'arrêt admiratif de rigueur. Cette locomotive semblait toute

dépaysée au sein de ce paysage barbare. Sur notre droite, la paroi rocheuse s'élevait perpendiculairement à une distance de quelques mètres des Pulmann, mais le mur de gauche cédait brusquement^ laissait apparaître ce torrent qui ne nous lâchait pas et envoyait à ces rocs gigantesques le roulement monotone de ses flots désordonnés. Ainsi, nous avions d'un côté, un mur abrupt, de l'autre, le torrent, derrière nous, une passe étroite, et devant nous, un nouveau resserrement. Partout, de grands blocs de granit présentaient leurs arêtes verticales.

L'étroite bande d'azur qu'on apercevait au-dessus de nos têtes semblait une lucarne ouverte au sein de ce bouleversement. Tous les éléments d'un paysage tragique, scène de quelque action mystérieuse et terrible, se trouvaient réunis là. C'était, en somme, la perte du Rhône, mais grandie, le couloir de Bellegarde avec des bordures rocheuses de 8 à 900 mètres !

Vraiment, le spectacle était imposant : un grand silence se fit parmi nous. Le prince Roland me parut, avec raison, apprécier la façon dont était fait tout l'œuvre sur lequel on avait pu, par une espèce de miracle, faire passer, dans ce corridor étroit et à deux pas d'un gave redoutable, une voie ferré mise également à l'abri des éboulements et des inondations. Réellement on pouvait donner un ntot d'éloge aux ingénieurs de cette ligne difficile et le Prince était, en la matière, assez bon juge pour que, dans sa bouche, ce mot eut un certain prix. — Aucune fondation n'ayant pu être faite sur ce sol rebelle, la voie, à cet endroit, est, en effet, littéralement suspendue; elle prenait son appui de poutres métalliques en forme

d'angles, solides arc-boatants de fer emboîtés dans les deux parois. La largeur de la gorge est de ■^o pieds à l'endroit où passe le railway et de 70 au sommet dont l'ombre oppose aux rayons du soleil un impénétrable écran.

En somme, le problème difficile d'établir une voie au-dessus du niv^eau maximum de TArkansas river avait été résolu d'une façon brillante, car, à certains moments de Tannée, avant l'établissement de la voie, le torrent étendait d'un roc à l'autre la nappe de ses eaux sablonneuses.

Le panorama des divers Rockys- Mountains continua de défiler jusqu'à la tombée du jour, présentant successivement les aspects les plus variés, c'était tantôt, se profilant au-dessus de nos têtes sur le ciel d'une pureté blanchâtre, les tours d'une cathédrale gothique, tantôt des colonnes semblables aux débris d'un temple grec ou d'un sanctuaire égyptien ; tantôt entin des blocs affectant des allures de forteresses massives. La couleur des rochers était particulièrement curieuse. Nous roulions sur cette pierre rouge d'où, paraît-il, l'Etat de Colorado tire les matériaux de ses édifices. Depuis longtemps le Pikes Peak avait disparu à l'horizon. Au crépuscule nous sentîmes croître le froid qui déjà s'était manifesté au passage de la Royal-Gorge. Le railway s'élevait, en effet, d'une manière continue et ce fut au bout d'une rampe . sans arrêts que nous arrivâmes à l^eadville. La transition de l'intérieur du Pulmann, chauffé à blanc par les énormes poêles du vestibule, à la température du dehors, fut telle qu'après avoir sauté joyeusement sur le quai nous regagnâmes précipitamment nos boxes de sleeping. Je revêtis . à la hâte mon solide mac-farlane, et, enfonçant

f IMPRESSIONS D'AMÉRIQUE I55

ma calotte jusqu'aux oreilles, je retournai sur le trottoir de la station. Le docteur m'y avait précédé, couvert de plusieurs pardessus et les oreillères de sa bonne casquette de savant prudemment rabattues. Nous constatâmes que la température était juste à zéro centigrade et nous dûmes battre la semelle tout en considérantla curieuse perspective qui nous était offerte. Là, devant nous, à cette altitude de 10.200 pieds, s'étendait toute une ville épaisse, manufacturière, oii pointait toute une forêt de cheminées d'usine, j'ignore si Leadville est « the highest of any city in the world », mais il est certain qu'à quelques heures de Pueblo si doucement baignée de chaleur solaire et présentant tous les caractères d'une ville du midi, nous avions sous les yeux une ville triste et glaciale, une de ces villes d'ouvriers et de fabriques comme on en rencontre surtout dans le nord. Les montagnes, ou plutôt les sommets des montagnes, forment à Leadville comme une ceinture de lignes neigeuses. La population de cette curieuse cité minière bâtie si haut, si haut... est, disent les guides, de 30,000 habitants. Il est certain que l'animation qui régnait dans la gare et dans les salles d'attente de cette station encore d'aspect provisoire, témoignait de l'importance du Heu. Du reste, le manager de la Compagnie, qui nous quitta à cet endroit, ne manqua pas de nous apprendre que le monde devait à cette ville née en 1859, 200,000,000 de dollars de minerai d'argent soit 1,000,000,000 de fr. Nous partîmes de Leadville comme une buée épaisse couvrait les vitres des sleepings. Malgré notre passion pour la plateforme, nous dûmes garder l'intérieur des cars et nous contenter de la promenade au fumoir.

156 d'océan a OCfeAN

Nous eûmes, à ce moment, le spectacle curieux d'une course à toute vapeur dans Tintérieur d'un tunnel artificiel. Ceci n'est pas un paradoxe. Pour éviter les accidents qu'amènerait la neige, dont la couche atteint parfois jusqu'à deux et trois mètres, on a, sur un parcours d'une longueur respectable, établi des tunnels en bois. Les planches sont si peu chères dans ce pays !

Et dans ces boyaux qu'éclaire un jour bizarre comme tamisé par les lamelles de bois d'un volet, les rails serpentent à l'abri des giboulées. A cette époque, la neige fondait; la couche blanche qui revêtait ces sortes de baraques longues de plusieurs milles se liquéfiait, coulait en rigoles clapotantes sur le toit des wagons et dans les caniveaux tracés sur les bas côtés de la voie. Rien d'étrange comme devoir apparaître, au beau milieu de ces conduits, une station couverte elle-même d'un revêtement de madriers, comme un fromage de sa cloche. Quand la neige bouche tous les interstices des planches on doit avoir là une idée de ce que serait le trajet d'un tunnel subocéanien !

La nuit venue, nous dinâmes sur les petites tables dressées par le porter. Dans la crainte d'une nouvelle famine, le valet de chambre et l'interprète avaient fait une ample provision de victuailles, de fruits, de vins variés. Nous assaisonnâmes notre « dinner » d^un « Zinfaudel ^> fort agréable et M. de Pierrefeu^, qui se déclarait apte à découper les fruits exotiques, immola à nos appétits gloutons, un superbe ananas.

Nous filions maintenant en pleines neiges, les tunnels de bois s'espaçaient et finalement disparurent. Des deux côtés du Pulmann, un rideau blanc et uniforme défilait à présent comme une

pièce de toile blanche tendue par une invisible main. Nous réagîmes à force de gaieté,contre cette vue légèrement monotone que rompait seulement de temps à autre le bas d'un bouleau, un tronc de sapin comme coupépar lecadre étroitdesfenêtres. A la station de Crevasse, nous avions tous remarqué, descendant du wagon de tête — une modeste troisième classe — ou plus probablement encore du marchepied sur lequel ces malheureux peaux-rouges ont l'habitude de voyager... gratuitement, une famille d'indiens. Vêtus de loques, sales, calamiteux, miteux, piteux. Ces pauvres bougres venaient de profiter de la dernière, de la seule concession que leur fasse encore, par un remords de conscience sans doute, TUncle Sam. Lespuissantes compagnies de chemin de fer laissent ces misérables s'installer sur les marches des plates-formes et se rendre ainsi d'une station à une autre sans prendre le moindre billet. De temps en temps, un de ces nègres malfaisants qui, grâce à Lincoln, pullulent dans les petits emplois des administrations américaines comme les vers dans un fromage de roquefort, les envoie d'un coup de pied sous les roues du railway où se tranche en un clin d'œil le fil de leur navrante existence. Mais la vue de ces infortunés, dont les guenilles avaient justement la couleur ou plutôt le souvenir d'une couleur toute pareille à celle de ma couverture de voyage, m'inspira une idée que je jugeai propre à bercer un peu la monotonie des heures et la sempiternelle chanson des cahots. Ayant dit un mot à l'oreille de M. Léandri, chez qui le jurisconsulte ne bannissait pas le fantaisiste et chez qui le chef de protocole ne tuait pas l'étudiant, je me rendis sur le marchepied de notre

Pulmann et m'étant enveloppé à la façon indienne, jusqu'aux yeux, dans ma couverture, je m'assis, attendant les événements.

J'étais à peine installé que M. de Pierrefeu et M. Léandri amenaient sur la passerelle le docteur qui protestait en clamant :

— Allons donc ! Vous me dérangez pour rien, un indien sur les marches du car. A cette heure !

— Docteur, affirma le lieutenant de vaisseau qui était dans le secret,veuillez ajuster vos lunettes et regarder à vos pieds.

Je me rencognai davantage. Le docteur avait apparemment « ajusté » ses besicles car il s'écria d'un air ravi :

— Ah bah ! Ah bah !

— Eh bien, fit M. Léandri, vous direz encore que je suis un fumiste.

— Moi, mon cher ami, s'excusa l'anthropologiste, mais je n'ai jamais dit cela. Ma foi, oui, c'est un indien. Il a un vêtement de la même couleur... Ça doit être un parent de ceux qui sont descendus à Crevasse. Mais, tudieu, comme il est emmitouflé.

— Ces malheureux sont très timides, reprit M. de Pierrefeu. Il sent que nous l'observons. Il se cache.

Je crois bien que je me cachais !

Cependant le train marchait à bonne allure, l'acier des roues ronflait sur les rails. Le docteur s'apitoya.

— Avec une vitesse pareille, s'il allait tomber.

— Bah ! répliqua M. Léandri, ils sont habitués à ce mode de locomotion, mais, si vous m'en croyez, l'heure est propice pour tirer quelque chose de cepauvre diable... au point de vue ethnographique. Essayez d'obtenir qu'il se décapuchonne quelque

peu. Cetle race s'en va. Les aborigènes de l'Union ne sont plus qu'une infinitésimale partie de la population. Croyez-moi, tentez l'expérience. Moyennant quelques « nickels » il se laissera mensurer !...

— Mais, observa M. Topinard, je ne connais que le dialecte Sioux. ..et encore Tai-je un peu oublié. Peut être est-ce un black-feet où un Apache.

— Docteur, docteur, murmura très vite M. de Pierrefeu, il chante. Ecoijtez.

— AH right, dit rantjàropologiste. S'il chante, ça va bien. Je vais sai^oir tout de suite à quoi m'en tenir.

En effet. Il chantait. Ou plutôt sous ma draperie de laine je susurrais, mais d'incompréhensible façon, une« ancienne » à moi, pondue un soir de scandale panamiste en sortant de la Chambre et tout en absorbant un bock à la brasserie du « Clou )) :

J'sLiis sorti d' Mazas hier matin

Vrai quel bonheur d'êtr' libre

N' plus voir la têt' de son gardien

Vrai ça vous r'met les fibres

Je r'garde les agents

D'un air négligent

En rentier je m' ballade

Et j'assist' narquois

Au départ sournois

Du panier à salade.

— Diable fit le docteur, je ne saisis pas bien. Ce n'est pas du Sioux — mais le voici qui recommence... écoutons.

Et je repris, toujours bredouillant :

Pulmann et m'étant enveloppé à la façon indienne, jusqu'aux yeux, dans ma couverture, je m'assis, attendant les événements.

J'étais à peine installé que M. de Pierrefeu et M. Léandri amenaient sur la passerelle le docteur qui protestait en clamant :

— Allons donc ! Vous me dérangez pour rien, un indien sur les marches du car. A cette heure !

— Docteur, affirma le lieutenant de vaisseau qui était dans le secret,veuillez ajuster vos lunettes et regarder à vos pieds.

Je me rencognai davantage. Le docteur avait apparemment « ajusté » ses besicles car il s'écria d'un air ravi :

— Ah bah ! Ah bah !

— Eh bien, fit M. Léandri, vous direz encore que je suis un fumiste.

— Moi, mon cher ami, s'excusa l'anthropologiste, mais je n'ai jamais dit cela. Ma foi, oui, c'est un indien. Il a un vêtement de la même couleur... Ça doit être un parent de ceux qui sont descendus à Crevasse. Mais, tudieu, comme il est emmitouflé.

— Ces malheureux sont très timides, reprit M. de Pierrefeu. Il sent que nous l'observons. Il se cache.

Je crois bien que je me cachais !

Cependant le train marchait à bonne allure, l'acier des roues ronflait sur les rails. Le docteur s'apitoya.

— Avec une vitesse pareille, s'il allait tomber.

— Bah ! répliqua M. Léandri, ils sont habitués à ce mode de locomotion, mais, si vous m'en croyez, l'heure est propice pour tirer quelque chose de cepauvre diable... au point de vue ethnographique. Essayez d'obtenir qu'il se décapuchonne quelque

peu. Cette race s'en va. Les aborigènes de l'Union ne sont plus qu'une infinitésimale partie de la population. Croyez-moi, tentez l'expérience. Moyennant quelques « nickels » il se laissera mensurer !...

— Mais, observa M. Topinard, je ne connais que le dialecte Sioux...et encore l'ai-je un peu oublié. Peut être est-ce un black-feet où un Apache.

— Docteur, docteur, murmura très vite M. de Pierrefeu, il chante. Ecoijtez.

— AU right, dit rantjàropologiste. S'il chante, ça va bien. Je vais sai^oir tout de suite à quoi m'en tenir.

En effet. Il chantait. Ou plutôt sous ma draperie de laine je susurrais, mais d'incompréhensible façon, une « ancienne » à moi, pondue un soir de scandale panamiste en sortant de la Chambre et tout en absorbant un bock à la brasserie du « Clou » :

J'sLiis sorti d' Mazas hier matin

Vrai quel bonheur d'ètr' libre

N' plus voir la têt' de son gardien

Vrai ça vous r'met les fibres

Je r'garde les agents

D'un air négligent

En rentier je m' ballade

Et j'assist' narquois

Au départ sournois

Du panier à salade.

— Diable fit le docteur, je ne saisis pas bien. Ce n'est pas du Sioux — mais le voici qui recommence... écoutons.

Et je repris, toujours bredouillant :

i6o d'océan a océan

Non Mazas mes enfants n'est plus

C qu'il fut à l'origine

Je m' rappeir un temps où j' m'y plus

Mais vrai c' que ça décline

C'est plein d' d' éputés

J'en suis dégoûté

Ils ont des mines suspectes

Cest pas, nom de nom

Eun' fréquentation

Pour quelqu'un qui s' respecte !

— Oh ! mais, fit notre savant ami. C'est particulier. En ma qualité de fol-kloriste,je m'intéresse à son chant sauvage — My dear, my dear, cria-t-il, en me tapant sur l'épaule. Do you speak english?

Je ne bronchai pas.

— Que chantez-vous là, reprit en anglais le docteur. Recommencez, mon ami. Voici deux nickels. Il y en a encore deux autres — too more!

J'empoignai prestement les deux nickels. La nuit empêcha notre compagnon de remarquer la couleur de ma peau et, pour ne point rompre le charme, pour rester hermétiquement enveloppé, je les gardai dans ma main.

— Allons, mon ami, reprit l'ethnographe... chantez.

Alors n'y tenant plus, ayant peine à retenir une hilarité folle. Je me dressai sur la passerelle et sans quitter ma couverture je hurlai à tù-tête :

ïrou la la, ï la la, la la ï tou, trou la la ! Ya qu'à Paris qu'on voit des p'tit's cocott' comm' ça! Trou la la, la ï tou la la !

• 'anthropologiste faillit tomber à la renverse. M. de Pierrefeu se tordait, M. Léandri étouffait.

— Mais c'est un peau-rouge du Casino de Paris, vociféra M. Topinard.

— En effet, parlai-je enfin, et rejetant mon péplum de lainage, j'apparus aux yeux stupéfaits du docteur, pinçant pour la circonstance le pas « du Huron métaphysique ! » Notre ami, sa surprise passée, ne se refusa point à rire de bon cœur du petit tour que nous venions de lui jouer. J'ai déjà dit qu'il avait de l'esprit.

Ce petit intermède passé, nous réintégrâmes le domicile pulmanesque où le nègre commençait à dresser les lits et à aligner la double rangée des « birth». Je bénéficiai, ce jour-là, d'une couchette de dessous et, longtemps dans la nuit, mon rideau hermétiquement tiré, bien au chaud sous mes épaisses couvertures, je regardai les ondulations infinies et neigeuses des hauts plateaux de ces Rockys courir en sens inverse du train.

La haie serrée des montagnes commença seuletnent à s'entr'ouvir un peu avant cette ville tant critiquée, plus connue peut-être que Washington de notre vieux monde et qui s'appelle Salf-Lake-city.

Là, commençait une région fort accidentée toujours, mais où se dessinaient de-ci de-là des steppes, véritables déserts en miniature. Un petit lac, le lacd'Ctah, parut bientôt, joliment encaissé entre des montagnes encore couronnées de neige» Des troupeaux de bœufs paissaient dans les pâturages qui le bordaient. Nous venions de franchir la station de Lehi Junction. Des cottages, des fermes, des petites réunions de modestes bâtisses parurent, annonçant l'approche de cette région pastorale et biblique d'Utah. Déjà nos regards moqueurs cheichaient si les gens du pays qui attendaient au crossing que le train fut passé, n'é-

étaient pas accompagnés de plusieurs femmes Nous parlions beaucoup des surprises que devaient nous présenter la capitale de Brigham Young^ mais le Prince jeta un seau d'eau froide sur notre" curiosité enthousiaste en nous disant :

— Les vieux Mormons, les Mormons polygames, n'existent plus ; il faudra vous contenter de souvenirs !

Le lac d'Utah passé, les inspecteurs des Pulmann vinrent nous prévenir que nous arrivions à Salt-Lake-City et nous offrir des brochures variées sur ce pays — le premier selon ces petits livres, le premier du monde et supérieur évidemment à la Suisse, sous le rapport des excursions et des phénomènes d'ordre géologique. Certes il y avait là un abus de zèle, mais cette région d'Utah, ce désert surtout qui succède aux dernières nappes du grand lac salé, ont un caractère d'originalité qu'on ne retrouve pas ailleurs, dans toute l'Union et je dirai même qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.

Un croisement de lignes : nous longeons quelques salins en activité, nous passons encore une jonction importante, et voici que toute iine ville apparaît derrière des bouquets de verdure, une sorte d'imm.ense cathédrale s'érige côte à côte d'une gigantesque carapace de tortue. C'est la cité du grand lac, c'est le berceau du mormonisme, qui se présente à nous sous une forme attrayante, par un clair et gai coup de soleil. Nous sommes à Salt-Lake-City et bientôt nous foulons religieusement du pied le sol des saints des derniers jours. *

Il est impossible de ne point se rappeler Aixles-Bains quand on visite Salt-Lake-City. Cette

ressemblance frappe tous les français qui traversent la curieuse capitale de l'Utah. Même exposition,même tracé des artères principales dévalant presque du pied des monts. Au-dessus des toits on aperçoit, comme à Aix, des cimes neigeuses et vers l'Ouest, l'horizon s'agrandit, s'élargit; on devine sans la voir l'immense cuvette au fond de laquelle dort ce lac salé, édition revue et considérablement augmentée de la mer Morte. La ville est assez coquette, tout en gardant malgré tout un aspect un peu province. Le prince-, suivant une habitude, dontil ne devait jamaisse départir durant ce grand voyage, refusa toute espèce de guide ou de voiture et s'en fut à pied, carrément, ayant dans l'œil le plan de la ville mormonne, étudié en quelques minutes dans le Pulmann entre Provo et Lehijunction. Nous suivîmes, confiants dans cette étoile qui ne doit jamais manquer de guider un Napoléon et effectivement ce fut avec une précision mathématique que le Prince nous conduisit, après une marche assez longue, en face de Knutsford-hôtell Cet immeuble colossal et prétentieux, comme toutes les constructions à effet des Etats- Unis, est une des curiosités de la ville et on le visite comme un monument. C'est ce qui justifie l'épithète un peu méprisante de ville de province dont j'ai tout à l'heure affublé Salt-Lake-City. Ce Knutsford, en effet, ne causerait à New-York ou à Philadelphie qu'une impression médiocre, mais ici sa masse énorme tirait l'œil. Quanta l'élégance intérieure et au confortable l'un et l'autre étaient suffisants. Un vaste hall sur lequel donnait une vérandah circulaire qui courait le long du premier étage avait été fleuri et orné de plantes vertes avec un certain goût. De jolies miss y travaillaient, des

ladies élégantes de cette élégance criarde des américaines s'y balançaient dans des rockings-chairs. Le tableau était assez engageant et le séjour de Salt-Lake-City ne nous apparaissait point comme devant être pénible. Le hasard me donna une des plus belles chambres de ce caravansérail luxueux et je ne tardai point à savourer les douceurs du bain dans le coquet bath-room de mon nouveau logement.

Le soir le dîner fut amusant. Jamais plus prétentieux service n'accompagna chère aussi minuscule. Une escadrille de maîtres d'hôtels variés et de garçons de toutes couleurs nous apportait pompeusement de petites portions faites pour un estomac de six ans.

La vue d'une salade de homards vraiment homérique nous amusa jusqu'au fou rire. On se serait cru à Lilliput,un jour de jeûne. Au sein d'assiettes immenses le maître d'hôtel nous fit servir trois à quatre petits morceaux auprèsdesquels les lentilles d'Esatl eussent passé pour des pierres de taille !

Heureusement, les plats étaient nombreux et nous finîmes à la fin de ce repas ridicule par avoir suffisamment dîné. Nous sortîmes ensuite pour" jeter un coup d'œilsur la cité mormonne.Un vent vif, un vent de montagnes y soufflait le long des blocs. La fue élégante, le boulevard des Italiens) de l'endroit, fitscintiller à nos yeuxla file brillante de ses jolis magasins. Au retour, son Altesse trouva une invitation pour assister le lendemain au fort Douglas à une revue des troupes de la garnison; l'officier qui en était porteur ajouta avec force amabilités de la part de son chef que nous aurions, au fort, le spectacle curieux d'une compagnie composée d'indiens — en partie faits pri-

sonniers puis enrégimentés à la suite des derniers troubles de Pine-Ridge. Il y avait là de quoi tenter notre curiosité : nous demandâmes au Prince à l'accompagner dans sa visite et, sur sa réponse affirmative, nous allâmes nous coucher en rêvant de la cérémonie militaire du lendemain.

Le jour qui suivit fut gratifié d'un soleil magnifique et notre voyage au fort s'annonça sous les meilleurs auspices.

Après le déjeuner du Knutsford où les mêmes infinitésimales portions nous furent servies pompeusement en des plats d'un mètre carré par un peloton de waiters, nous nous hâtâmes de gagner le petit électric-car qui devait nous hisser le long des rampes du Mont Douglas. Le gracieux véhicule ne tarda pas à paraître et nous fîmes sur la plate-forme une irruption toute française de furia qui amena sur les lèvresde deux jolies voyageuses mormonnes, un sourire amusé. Le car, avec une vitesse dont se fussent scandalisés chez nous les archimandrites de l'administration municipale, longea une longue avenue assez semblable à un mail de province. Puis, à un coude où nous vîmes flamboyer sur un mur, le nom de Lafayette lequel, en l'occasion, servait de patron à un pépiniériste français, — la légère voiture prit soudain une position presque verticale et sans ralentir l'allure monta, monta pendant longtemps. Des talus gazonnés rétrécissaient notre horizon des deux côtés ; à peine avions-nous une échappée sur l'immense plaine du lac. Enfin, au bout d'un quart d'heure un arrêt brusque devant un escalier de pierre au sommet duquel, deux factionnaires casqués du shako colonial montent la garde. Nous sommes au tort. Un capitaine en grande tenue le plumet

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blanc et bleu flottant au vent, de lourdes aiguillettes d'or lui battant les pectoraux, vient au devant du Prince. En haut de cette espèce de jetée, un peu analogue à celle qui donne accès sur le pont de nos cuirassés, le colonel Blount souriant nous fait un geste amical. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, à la figure douce et qui, couvert d'mne sorte de longue pelisse, son petit képi très simple mis un peu crânement de côté, une canne à la main, tient visiblement à laisser à ses subordonnés l'amour du panache. Le prince, escorté du capitaine et d'un sous-lieutenant, suivi à distance par nous, gravit les marches et salue à son tour militairement le colonel qui, après une poignée de main des plus cordiales, lui présente mistress Blount, une des plus aimables et des plus distinguées américaines que nous ayons rencontrées. Puis bien vite on nous entraîne vers le terrain de manœuvre où se, prépare la revue et voilà que le plus magnifique des panoramas se déploie devant nous. L'esplanade, sur les côtés de laquelle les diverses compagnies sont rangées Tarme au pied, domine toute la vallée centrale de l'Utah à une hauteur quadruple au moins de celle de la terrasse de Saint-Germain et d'une façon identique, c'està-dire presque à pic. Au delà du plateau, dans une buée d'or, car le soleil déclinant s'apprêtait à voiler ta face resplendissante, à disparaître derrière le rideau des montagnes, toute la ville s'alignait. Salt-Lake nous apparaissait en ses moindres jardins, en ses plus petites villas, sous des douches de lumière métallique et tandis que derrière nous la crête du mont Douglas nous faisait comme un repoussoir d'ombre, notre regard se promenait sur toute cette plaine positivement cerclée de chaînes

montagneuses et où la nappe immobile du lac semblait un miroir oublié là par quelque Vénus titanesque. Au delà, tout au delà, à une distance

formidable des hauteurs, puis d'autres hauteurs,

des pics neigeux, des collines à peine blanchies à leur pointe. A droite, % gauche toujours la même profusion de cimes et de monts, et nous comprimes alors pourquoi tant de souvenirs bibliques hantèrent,à leur arrivée dans ces régions, l'imagination des premiers mormons. Tout ce paysage paraissait véritablement une copie de la nature judéenne des environs de Jérusalem. Ce lac mort, cette deadsea d'où partait ce fleuve nommé aussi Jourdain, la communication qu'établissait ce cours d'eau entre la grande étendue salée et ce petit lagon d'Utah, absolument semblable comme dessin et comme aspect au fameux lac de Tibériade, tout otlrait une similitude étrange et que devait exploiter un fondateur de religions tel que Brigham Young. En ce moment ces considérations ne frappèrent mon esprit que d'une façon superficielle et rapide. J'étais tout pénétré de lasplendeurdu spectacle étalé devant mes regards. Je ne saurais dire l'impression que mecausaientleshorizons sublimes qui, de tous côtés, bordaient cette vallée et cette ville mormonne posée au-dessous de nous comme un joyau au fond d'un écrin. Des nuages rouges se reflétaient aux sommets neigeux des lointains et planaient légers comme de l'ouate rose, dansl'harmonieuse lumière de cet après-midi.

Soudain un commandement, un bruit de crosses qui reposent à terre avec un ensemble remarquable. Une espèce de « garde à vous >> courant de rang en rang^ la revue va commencer. Nous nous rangeons autourde Mistress Blount et du colonel.

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Un officier supérieur, un commandant, si j'en crois les épaulettes, traverse une partie de Tesplanade et vient demander au chef de corps l'autorisation de faire défiler. M. Blount fait un signe de tête : Le commandant agite son sabre. Un clairon égrène dans l'air une petite ionnerie. Aussitôt, par le flanc droit, toutes les compagnies prennent la file. La musique qui tient la tête double dans la largeur et passe la première devant l'officier. Très ornementés, ces musiciens, couverts à la mode anglaise de passementeries blanches, leurs manches bossuées de bourrelets. Un tambour-major, superbe sous son kolbach de peau d'ours, les précède. L'allure des soldats rappelle le pas de nos chasseurs à pied. Tous leshommes ont bon air. Ce sont, d'ailleurs, pour la plupart des vétérans...

Mais voici qu'au centre d'une des. compagnies l'étendard étoile paraît. Le drapeau américain flotte au souffle du vent montagnard. Et tout de suite les tambours et les clairons alignés devant la musique exécutent le salut au drapeau — le même que le nôtre à peu de chose près. Emusde ce spectacle, assaillis de souvenirs devant cet hommage militaire rendu au sein d'un pareil décor, nous retirons nos chapeaux et nous saluons... Mais soudain une angoisse irrépressible étreint nos cœurs à les briser ; nos yeux s'emplissent malgré nous de larmes... car brusquement les caisses ont cessé de battre, les clairons de sonner et, dans le silence que rythme seul le pas régulier des soldats, la Marseillaise — la Marseillaise elle-même — éclate guerrière, faisant jeu de tous les cuivres^ et monte, ailée, comme dans le bas-relief de Rude, vers d'épiques hauteurs.

Les échos du mont Douglas nous renvoient

Tattaque « aux armes citoyens » que les musiciens lancent à pleins pavillons, soutenus par les basses puissantes des trombones! Ah ! le brave officier que le colonel Blount.Je l'aurais embrassé de nous avoir fait cette surprise.

Je regarde mes compagnons à la dérobée. Le Prince est plus ému qu'il ne veut le paraître, un léger rictus plisse sa bouche énergique. Le regard de remerciement qu'il donne à son voisin est plus éloquent que bien des paroles. M. Léandri, lui vibre tout entier, en vrai Corse au cœur duquel tout ce qui rappelle le cher et glorieux passé de la patrie cause une agitation profonde.

M. de Pierrefeu se cambre, reprend, sans peutêtre s'en douter, l'attitude millitaire qu'il avait autrefois à bord au salut du pavillon. Jusqu'à l'excellent docteur qui, nu-tête, de longs cheveux poivre et sel soulevés par la brise des monts, rectifie sans s'en douter certainement, la position du soldat sans armes et dont les yeux derrière le rempartde ses lunettes, brillent d'un éclat presque martial. Et tous enfin, empoignés par la beauté de cette solennité militaire se déroulant dans le plus splendide peut-être des cadres terrestres, nous suivons du regard les défilés suscessits de chaque compagnie dont les hommes passent à la façon des ombres de Caran-d'Ache entre la lumière mourante du soleil et nous.

Mistress Blount, placée à la droite de son Altesse, à ce moment se tourne vers nous et gracieusement :

— Indians soldiers.

En effet, la compagnie qui, faisant sur sa droite une conversion bien alignée;, s'avance maintenant vers le centre de l'esplanade, n'est pas formée d'Eu •

ropéens. Ce ne sont pas non plus des nègres ; oui... ce sont bien des indiens, des peaux rouges. Ce sont là ces derniers héros, ces derniers combattants de l'indépendance, suprêmes champions de la cause des dépossédés. Après la lutte dernière — car il ne saurait maintenant y en avoir d'autres — de Pine Ridge, ils sont les survivants qu'on a capturés, puis amadoués, disciplinés et finalement enrégimentés.

Ces soldiers en tunique, l'arme sur l'épaule,

marchant au pas avec la précision de vieux bris-

ûuards,étaient encore, il y a trois ans, des Sioux,des

tomanches^ Pieds noirs, des Saulteux qui, couverts

/du manteau de plumes et le corps passé à ces

/ étranges teintures multicolores qui leur donnent

/ un aspect fantastique , commandaient au lieu

/ d'obéir et possédaient Pascendant et le pouvoir

/ que les guerriers ont toujours eus chez ces tribus

I aujourd'hui à peu près exterminées. Ce peuple,

qui bientôt n'existera plus qu'à l'état de souvenirs

sur le sol de l'Union, aura l'ultime dérision de

fournir une partie des soldats réguliers des Etats

et de voir figurer ses derniers combattants dans

les rangs mêmes de ceux qui les décimèrent.

Ces hommes de cuivre avaient du reste un assez bon air et une tenue convenable sous l'uniforme européen. Ils défilèrent sans un flottement, sans une faute. Aussitôt leur dernier peloton passé, le colonel fit un nouveau signe au chef de bataillon de service et ils allèrent se ranger sur la droite, au milieu des compagnies blanches. C'était la fin du défilé. 11 ne restait plus au Prince qu'à passer entre les rangs et à faire l'inspection du détail. A cet effet, et après avoir échangé quelques paroles avec Son Altesse l'aimable colonel Blount nous

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conduisit vers ces étranges fantassins à face rouge Nous les regardâmes, tandis que, bien alignés et sous les ordres d'un jeune sous-lieutenant frais, émoulu de West-Point, ils fixaient le sol à quinze pas devant eux, dans la plus correcte des positions militaires. Ces indiens nous parurent métissés, mais pourtant, sur les cinquante hommes que nous vîmes, il en était bien six ou huit ayant le type peau-rouge fortement accusé. — Le nez proéminent en bec d'aigle, les pommettes énormes, la bouche d'un large et gros dessein, une taille élevée. Leur sergent-major, un Sioux magnifique, porteur d'un nom français «Dupont» ou «Durand,» était la perle de cette collection étrange de soldats rouges. Le Prince lui posa en Anglais quelques interrogations auxquelles il répondit avec assez d'assurance et d'à-propos. Malheureusement ses connaissances géographiques étaient plus que bornées et^quand nous lui demandâmes s^il savait ce que c'était que la France, il resta coi. Les officiers sourirent, malicieusement peut-être, mais l'excellent docteur Topinard les « cloua » d'une phrase énergique, dite à propos. Il se planta devant l'Indien, dans une belle pose à la Mirabeau, et de l'accent le plus martial, il prononça :

— La France!. .The greatest nation in the World.

Chacun de rire, le colonel Blount comme les autres, puis, sur un commandement monosyllabique, les « indians soldiers » font un à droite et regagnent leurs baraquements en bon ordre.

Cette dernière cérémonie terminée, nous nous rendîmes au home de Mistress Blount, le colonel nous f avait précédés et, quand nous arrivâmes, un thé excellent fumait dans les samovars, liqueurs, gâteaux et cigares étaient préparés et of-

ferts avec une distinction parfaite par les capitainés et par plusieurs lieutenants aidés de ladies fort élégantes, les femmes évidemment des officiers du régiment. Je constatai, sans le dire naturellement, que cette armée américaine, par émulation sans doute, par quelques séjours que ses officiers vont faire tantôt en France, tantôt en Angleterre, diffère absolument comme manières de la goujaterie voulue, du nauséeux égoïsme de la population yankee. M. de Pierrefeu le disait avec raison, toutes les réceptions faites par des autorités au Prince et à ses compagnons de voyage furent marquées au coin de la plus large et de la plus cordiale hospitalité. Cette petite armée de l'Union méritait les compliments que je lui adresse en passant, et ses officiers sont les seuls gens supportables de cet immense empire.

Nous repartîmes à la nuit noire ; on vint nous faire la conduite à l'embarcadère du petit tramway. Les factionnaires n'y étaient pins : peut-être, dans ce pays de cocagne, la garde ne se monte-telle pas la nuit.

Le mignon «car » électrique brusquement partit, dévala avec une vitesse de montagne russe tout le long des pentes du mont Douglas. La voie était peu éclairée et, cramponné à la plate-forme d 'avant, je craignais un accident possible. Je fus stupéfié quand je vis,sur le signal d'un passant, le car, lancé à une allure vertigineuse, s'arrêter presque instantanément. Dire que tous ces merveilleux résultats de l'électricité sont inconnus, inappliqués chez nous. Ah ! France ma patrie, tu périras sous le poids d'un roiidecuirisme retardataire et inextirpable.

Telle fut notre visite au fort Douglas, jadis cons-

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truitpour tenir la remuante podulation mormonne sous la menace du canon gouvernemental. Nous nous plaisons fort, du reste, à Salt-Lake. Les gens de l'Utah ont plutôt un caractère aimable. Quant aux mormons, ils sont fort accueillants, du moins à la surface. Son Altesse fut avec M. de Pierrefeu à une sorte de soirée spécialement organisée en son honneur et oii il lui fut donné de voir les derniers débris de la grande famille de Brigham Young. Les brus du célèbre polygame et ses propres veuves entourèrent d'égards spéciaux M. de Pierrefeu,dont la vertu prolifique leur paraissait digne d'admiration. En effet, notre ami était père de huit enfants et, s'il avait eu — comme un vieux mormon, — sa demi douzaine d'épouses tout porte à croire qu'il eût compté 48 descendants pour le moins. Aussi fut-il l'objet d'attentions de toutes sortes : on l'abreuva de thé de cakes et des œillades les plus flatteuses.

Le Prince trouva que ces saints des derniers jours s'étaient bien modernisés. L'un des fils de Brigham-Young était allé visiter Paris, il avait vu l'exposition de 1889, il parlait de sa religion sans le fanatisme qu'on eût attendu de ce fils de prophète. Il ne blaguait pas encore les cinq femmes à papa, mais on pouvait parier la forte somme que ses descendants en feraient un jour un vaudeville, pour les Variétés de Salte-Lake.

Ce lut donc l'impression d'une religion finie, d'un culte dégénéré que donna à nos deux compagnons le milieu le plus mormon de Salt-Lake. Nous étions loin, en effet, de la rudesse un peu sectaire des ancêtres, de cette sauvage poésie où demeurait encore un peu du caractère bizarre et grandiose pourtant de l'exode. Pour ma part, sans avoir la

chance qu'eut M. Guimet, le fondateur du Musée des religions, de voir Brigham-Young (et ce pour l'excellente raison qu'il était mort depuis longtemps) je pus néanmoins m'entretenir avec son plus fidèle compagnon, son apôtre fervent, le libraire — qui tenait le magasin de publications le plus important de Salt-Lake — librairie toute mormonne bien entendu; c'est mêrue je crois ce qui avait fait la fortune de ce brave commerçant. Il poussait la vénération du souvenir jusqu'à ressembler à son illustre ami. Il avait une tête superbe et énergique^ couronnée d'épais cheveux blancs. De haute taille et bâti dans la perfection, tout en lui disait le lutteur, le pionnier, tout, depuis ses yeux verts au regard perçant jusqu'à son encolure de taureau, jusqu'à son langage d'illuminé. Il reflétait certainement Brigham,le solide patriarche, le polygame résistant dont il avait été le familier. On devinait dans toute sa personne l'ombre du grand farceur mystique qui, sans se laisser rebuter par les apparences, se fixa dans ce territoire d'Utah considéré avant lui comme un désert improductif et dangereux et y édifia la plus extraordinaire des fortunes et des sectes. Ces mormons sont en grande partie banquiers, manieurs d'argent. Dans toute l'Amérique du Nord et même dans celle du sud ils ont des débiteurs et leurs établissements financiers jouissent d'une grande réputation. Ainsi finissent en agents de change, ces illuminés d'abord férus de la vie patriarcale des. héros de l'Ecriture. On sait, en outre, que les vieux mormons, les irréductibles ont émigré, au nombre dit-on de 20,000 vers l'Amérique équinoxiale où les petites républiques seront, sans doute, plus indulgentes à leurs idées polygamesques que la

grande Confédération américaine. En somme^ un coulissier riche, voyageant beaucoup, peu fanatique et monogame, telle est aujourd'hui la figure quelconque d'un saint des derniers jours.

Mais ils ne furent pas toujours aussi modernes et aussi conciliants. Dans tout l'Utah la population, aujourd'hui bien supérieure, des gentils a conservé pour eux une antipathie qui date de loin. Ces gentils, au temps où ils étaient la minorité, furent, le fait est indéniable, l'objet de vexations terribles de la part des saints. Embrigadés militairement, venant à des dates fixes payer leur dîme entre les mains de leurs bishops — ainsi qu'il le font encore aujourd'hui — les mormons formaient une caste fermée,jalouse et comme toutes les sectes passées, présentes et futures, volontiers tracassière en dessous. Tout négociant qui, sans être inféodé au Mormonisme, ouvrait un comptoir, un magasin, ne pouvait compter que sur la clientèle des gentils. Aucun Mormon ne fut entré chez lui. Mieux encore, on s'arrangeait au début, par une entente tacite de tous les commerçants de la cité, pour organiser un véritable boycottage commercial et par une baisse subite et générale du marché, lui rendre la lutte désastreuse.

Ce que les fidèles de Brigham-young ont amoncelé de ruines, de misères et de morts, avec l'implacabilité sereine de théosophes convaincus de leur tâche surnaturelle, on ne le dirajamais assez. De nombreux hvres ont paru pourtant, racontant tout ce navrant calvaire des premiers gentils derUtah. La résistance dura longtemps. Enfin la fou le compacte des nouveaux arrivants eut raison de cette opposition passionnée et le flot des «gentils » grandit, grandit, submergea enfin les Mormons.

D'oppresseurs, ils devinrent — dans leur idée du moins — opprimés, car enfin la suppression de la polygamie est la seule mesure d'Etat prise contre eux. II existe, d'ailleurs, une action véritablement criminelle dont on aura peine à laver la mémoire du prophète, c'est le massacre des Mountains Meadows. Cette lamentable histoire prouve malheureusement que l'existence des Angels of Death,ces anges de la mort, missionnaires du crime, que Young fanatisait à la façon du vieux de la montagne, n'est pas un mythe. Prêts à tout, ces misérables n'attendaient qu'un signe du maître pour exécuter les plus épouvantables forfaits. On va voir jusqu'où pouvait aller le dévouement de ces sectaires.

Au mois de septembre 1857, parut dans TUtah, une colonne d'émigrants venus de l'Arkansas et qui se baptisaient eux-mêmes l'Arkansas-Company. Ces émigrants arrivaient à Parowan, quand Pun d'eux, le jeune Aden, fut reconnu par le résident Mormon de cette localité, William Laney, auquel il avait sauvé la vie dans des circonstances antérieures. En effet, Laney avait été autrefois missionnaire du nouveau culte et, un jour, dans le Tennessee,la populace ameutée avait voulu le massacrer. Aden et ses parents Pavaient arraché à une mort certaine ; heureux de retrouver ses sauveurs, le bon résident voyant la misère à laquelle, comme tous leurs compagnons ils étaient en proie, leur donna quelques provisions de route. Or, le soir même, grâce au système de délation et d'espionnage perfectionné par lequel, hiérarchiquement, les plus menus faits s'en venaient à l'oreille du prophète, le colonell-bishop « Dame » apprit cet acte de bienfaisance de Laney envers des réprou-

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vés. Après avoir ouï le récit de cet affreux manquement aux lois sacrées, Tévêque-colonel seleva, pourpre de rage, et fit, du petit doigt, un signe mystérieux à son beau-frère Barney Carter, que l'opinion publique désignait comme l'un des Anges de la mort de Brigham-Young. Carter, immédiatement, sans un mot, courut à la maison de Laney, l'attira hors de son home et, le frappant d'un coup terrible au crâne, le renversa mourant sur la place. Puis il disparut.

Les émigrants, pendant ce temps, combinaient leur route et approchaient des défilés situés audelà de Cedar-City. Ils avaient franchi les derniers settlements mormons de cette région et allaient s'engager dans les passes des Meadow- Mountains quand ils aperçurent des indiens qui, sur les hauteurs, les observaientavec des intentions douteuses. Ils s'adressèrent aux fonctionnaires de Cedar-City pour savoir si leur passage dans les défilés des Meadovv s'effectuerait sans danger et sans agression de la part des sauvages. Les fidèles de Brigham répondirent évasivement et dirent que, selon toute probabilité, lacolonne serait attaquée. A ce moment, le prophète, averti, fit immédiatement défendre par les bishops au bas peuple mormon d'accorder aucun secours, de quelque nature que ce fût, aux émigrants. On assura aux fermiers que la guerre avec les Etats-Unis était imminente pour le printemps et qu'il fallait, sous peine de lèse-patrie, conserver tous les grains. En même temps on répandit parmi les «saints» le bruit que les misérables émigrants étaient les auteurs du martyre de Joe Smith et de son frère Hyrum et qu'ils nourrissaient les projets les plus sacrilèges. Un d'eux, disait-on^ avait poussé la profanation

vis-à-vis du nouveau culte jusqu'à appeler ses deux bœufs Rrigh et Heber.Bref,on monta contre les gens del'Arkansascompany Timagination du baspeuple. Les émigrants cependant, las d'hésiter, s'étaient engagés dans les Meadow-Mountains, et les indiens,an petit jour, les avaient attaqués;bien armés ils repoussèrent les peaux-rouges et leur tuèrent même quelques hommes. Le lendemain, nouvelle attaque également repoussée. Mais, comme la route devenait étroite et redoutable, les malheureux colonists s'arrêtèrent inquiets, surtout pour leurs enfants et leurs femmes. Ils envoyèrent une députation demander aide et conseil aux derniers fermiers mormons de cette zone dangereuse. Amère dérision, on leur proposa délaisser dans leur camp leurs armes, leurs biens, leurs chariots et de s^en revenir vers le lac Salé où l'on devait leur trouver du travail et des terres. C'était vouloir les mormoniser de force. Les émigrants refusèrent de priver les leurs de la suprême défense qui leur restait. Au camp on devenait perplexe; on se sentait entouré de trahison; le nombre des indiens qui se tenaient en observation, croissait dans des proportions inquiétantes. Enfin, à la tombée de la nuit, comme une partie des infortunés colonists s'en allait chercher de l'eau, les chariots furent soudain assaillis et l'enceinte qu'ils formaient forcée. Avant d'avoir eu le temps de se mettre en garde, la plupart des hommes tombèrent frappés à mort. Une fusillade terrible et dirigée à l'européenne abattit tout ce qui résistait. En effet, un grand nombre de soldats de la milice moimonne et de fermiers amis des indiens, a'^soifîés de vengeance ou de pillage, s'étaient, sous des oripeaux variés, enclavés dans les rangs des peaux-rouges.

Ces blancs furent plus féroces encore que leurs alliés; le massacre fut horrible, dégoûtant, implacable. Il y avait, je l'ai dit, uae foule de petits enfants. On les tua froidement, sans pitié. Pas une femme ne fut épargnée. Tuez, tuez, avaient ordonné les bishops, le seigneur a dit : j'anéantirai la race des blasphémateurs. « Il y a là quelque chose du « Dieu reconnaîtra les siens » de la Saint-Barthélémy.

Ce fut, au dire des témoins oculaires, qui, plus tard, déposèrent à ce sujet, une boucherie abominable. Après le massacre eut lieu le pillage et les assaillants se partagèrent les dépouilles de leurs victimes — on ajoute, que ^oung lui-même conduisit l'attaque et, de ses commandements inspirés dirigea cette Saint-Barthélémy d'émigrants, le fait n'est pas prouvé. Toujours est-il que le prophète doit endosser, pleine et entière, la responsabilité de ce sanglant forfait et que sa politique inflexible s'accomodait fort de ces férocités. Bien longtemps après, l'opinion publique s'émut au dramatique récit de cette agression inique. Une instruction fut ouverte, par ordre du gouvernement fédéral et, à l'endroit où avaient succombé les pauvres pionniers, on éleva une pierre commémorative et une croix de bois. La pierre portait cette seule inscription : «Hère 120 men, women and children v\^ere massacred in cold blood, early in September 1857. They were from Arkansas. » Sur le bois de la croix on grava cette citation de TEcriture : « Vengeance is mine.i will repay, saith the Lord I » Ces deux souvenirs poignants furent élevés au-dessus des ossements qu'avait réunis le major Carleton, United states commissioner, et par les soins de ce magistrat.

lOO D OCEAN A OCEAN

Mais l'autorité de Young était si grande encore que, l'année suivante, comme il visitait cette partie du territoire d'Utah, il n'eut qu'un geste à faire et ce monument du plus odieux des guet-apens fut immédiatement enlevé par les fidèles et soigneusement détruit.

Les Mormons n'ont jamais discuté sérieusement la véracité de ce tait qui, aujourd'hui, paraîtincontesté aux esprits les moins prévenus. A côté de cet épisode historique, une foule de légendes courent sur ces « Latter day's Saints. » Je dus à l'obligeance d'un ingénieur français établi à Salt-Lake de visiter une ancienne demeure de saint abandonnée à la suite du décès de son propriétaire. On sait que les vieux Mormons n'ouvraient pas facilement leurs portes aux gentils et la raison, suivant mon guide, en serait dans l'existence d'une espèce de cave, de cachot, véritable in-pace dont tout bon mari devait pourvoir sa maison afin d'agir — à l'occasion — avec cette autorité maritale souveraine, quasi orientale, que le nouveau culte reconnaissait au polygame. Plus d'une malheureuse (affirment toujours les profanes) a terminé ses jours dans ces souterrains lugubres et sourds comme des tombes d'où pourtant on entendait sortir parfois des plaintes mystérieuses et lointaines. Dans notre visite delà vieille bicoque Mormonne nous découvrîmes, en effet, une sorte de cave assez profonde et qu'enserrait de tous côtés une épaisseur considérable de terre et de maçonnerie. Le Suédois qui habita ce logis avait-il réellement fait bâtir cette fosse pour servir d'épouvantail etau besoin de châtiment à ses nombreuses épouses? Mon cicérone en parut persuadé.

J'avoue que je le suis moins et que j'opine à

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croire que c'était surtout quelques bouteilles précieuses qu'il y détenait.

Les Suédois forment, avec les Anglo-Américains, la masse la plus compacte des fidèles du Mormonisme. Chaque année, des missionnaires spéciaux vont en Suède chercher des adeptes et les ramènent, grossissant ainsi le troupeau des fidèles. Malheureusement, depuis qu'une administration indiscrète a mis le nez dans les petites affaires des mormons, le côté engageant de cette religion curieuse a disparu et les prosélytes n'ont plus la même ardeur. La suppression de la polygamie aurait-elle aussi été la suppression du Mormonisme ?

Dans la plupart des boutiques de Salt-Lake on vendait à ce moment une série de débris, petits cubes de bois, polyèdres de pierre, presse-papiers ou reliques dont la vue m'intrigua. On m'apprit que ces débris venaient du nouveau temple, de cette espèce de cathédrale gigantesque, monument d'ailleurs d'une certaine beauté et où le granit travaillé avec art avait fourni les motifs architecturaux de ce style saxon si cher aux constructeurs anglais. C'était une espèce de pèlerinage, pour tout bon disciple de Brighan Young, d'accourir admirer le nouveau tabernacle et d'en rapporter pieusement quelques souvenirs, sous formes de déchets variés.

Si nous étions restés quelques jours de plus nous eussions pu voir une grande réunion de mormons, une fête où Salt-Lake city eut compté pendant quelques jours 10,000 habitants de plus, 10,000 fidèles venus de tous les points de rUtah. Quant à assister aux cérémonies du newtemple, inutile d'y songer. Ou entrerait plus faci-

lement dans la fameuse mosquée de La Mecque où se trouve la pierre dWbraham.

J'eusse pourtant aimé à voir ces livres d'or, révélation d'en haut dont fut gratifié ce charlatan de génie qui s'appelait Brigham Young. Mais cette relique extraordinaire est invisible pour la plupart des mormons eux-mêmes. Le bruit court même qu'ils ont été détruits.

Quelques gentils, convertis pour la circonstance, ont pu assister aux cérémonies de ce culte étrange. Ils ont pu constater qu'il ne s'y passait rien d'anormal et que les chants en commun y prenaient une grande place comme dans le culte anglican. La musique est, en effet, fort en honneur dans les solennités mormones et les orgues de la cathédrale neuve sont, parait-il, des plus belles qui soient. Quant à l'ancien sanctuaire, nous le visitâmes en détail. C'est sous cette carapace qui a fait donner à cette fantaisie d'architecte inspiré le nom de « turtle roofed Tabernacle» que nous eûmes la représentation organisée d'habitude pour les touristes de passage. Le bedeau ou concierge du «turtle roofed», personnage aussi bien stylé qu'un sacristain de Belgique, nous fit d'abord ouïr le grand orgue, instrument de premier ordre et que l'organiste maniait non sans habileté, puis il nous fit assister à l'expérience de l'épingle dont la chute sur le parquet s'entendit en effet distinctement de tous les points du temple.

L'acoustique de cette salle ovaliforme est réellement merveilleuse : Y aurait-il là une indication pour nos constructeurs de Théâtres! Toujours estil que 13,000 fidèles réunis dans cette enceintfe sacrée y pouvaient entendre distinctement la voix d'un orateur parlant sur le ton de la causerie

ordinaire. Nous dûmes nous contenter d'admirer la façade et l'extérieur du nouveau sanctuaire. Naturellement le bedeau du tabernacle ne nous fit pas grâce du prix de revient de ce new temple et il Testimaà 3 millions et demi de dollars c'est-à-dire, si je ne me trompe, 17.500.000 francs.

Le monument, d'ailleurs, est gigantesque et digne du sacrifice que se sont imposés les riches adeptes du culte qu'on y célèbre. La maison qu'ha • bita Brigham Young n'ofïre rien de bien particulier, si ce n'est son toit formé d'une série de pignons et ses corps de logis, symétriquement alignés, affectés, parait-il, à chacune de ses femmes.

Jusqu'à notre départ nous nous occupâmes des dernières manifestations de cette religion étonnante, encore très vivace, mais qui perd son caractère et menace de tourner à une sorte de croyance s'adaptant à tous les milieux comme celle des Juifs. Son altesse qui avait étudié la question avec un soin particulier et qui, par sa visite aux fils de Brigham Young, était à même de mieux pénétrer le mystère dont s'enveloppait encore ce produit bizarre de l'esprit de secte et du fanatisme, le Prince, dis-je, me parut considérer le Mormonisme comme l'œuvre d'un esprit habile et d'un homme de gouvernement.

Abstraction faite de son côté révélé, la religion que Brigham Young a fondée a produit des effets importants. Elle a défriché, enrichi, peuplé, un sol méprisé et peu connu ; par la discipline de ses pionniers, elle a rendu possible ce travail ingrat. A ce titre donc, Young a droit à la reconnaissance sinon à l'estime, de tous ceux, et ils sont nombreux, qui viennent se faire une situation dans l'Utah.

Maintenant, que, sous le manteau des extases

que, sous le prétexte de retrouver en ce coin de l'Amérique une nouvelle Palestine, et une Terre promise, que, sous couleur d'une soi-disant impulsion d'en haut désignant une Judée nouvelle à ce nouveau peuple du Seigneur, Brigham Young ait déguisé des appétits plus bas, l'adresse d'un faiseur d'affaires, le flair . d'un financier auquel la richesse de ces régions minières n'avait pas échappé. Qu'importe ! si l'œuvre accomplie est utile à la masse des citoyens, et profitable au pays....

Voilà une façon d'envisager les choses dont les gentils de l'Utah très « montés» contre les mormons ne me parurent tenir aucun compte dans leurs accusations, évidemment exagérées, contre leurs anciens persécuteurs.

Après quelques excursions aux environs de Sait Lake et à ses jardins publics, d'assez pauvre aspect, nous quittâmes les splendeurs de Kunstford hôtel et nous remontâmes dans les Sleeping du sieur Pulmann pour ne plus nous arrêter que sur les bords du Pacifique à San Francisco.

Un coup de soleil aveuglant éclairait la vaste station. Des wagons ornés de drapeaux multicolores et qui avaient amené je ne sais quelle société en fête, ajoutaient leurs notes vives aux touches éclatantes du tableau.

Un coup de sifflet chose rare, annonça le départ et, non sansune pointe de mélancolie, nous regardâmes disparaître la haute et blanche masse du Nouveau Tabernacle et les casernements du fort Douglas.

Jusqu'à Ogden le paysage resta le même qu'aux environs de l'Utah lake et de Sait lake City. Assis pensifs, dans le fumoir désert, car nous étions presque les seuls voyageurs de ce train, nous

jetâmes le dernier coup d'oeil sur cette ville intéressante et si curieusement isolée du reste de l'Amérique.

Nous marchions entre des pâturages peu séduisants et de petits paysages maigres dans lesquels des chevaux et des vaches broutaient l'herbe rare. A l'horizon, sur la gauche, le lac salé commençait enfin à se dégager; on apercevait les premières nappes de ses eaux bleues immobiles et lourdes.

De nouvelles et plus importantes salines fonctionnaient sur le rivage. Une colonie d'indiens établie au bord du lac même fut un instant visible et nous aperçûmes vaguement sa population misérable: 15 à 20,000 individus, maladifs, hâves, rongés des maux les plus infects et en proie au plus déplorable alcoolisme, beaucoup travaillent à bas prix à des besognes faciles dans les mines.

A Ogden, où le train s'arrêta une demi-heure, nous vîmes deux de ces malheureux, un homme et une femme, point trop laide ma foi sous son costume de loques bariolées et de figure assez avenante en dépit d'une crasse visible sur la couleur d'ocre rouge du pigment épidermique. Je tirai mon album de ma poche et m'approchai pour les crayonner. Ils avaient Pair lamentablement résignés, abrutis, et c'est à peine s'ils me regardaient faire avec des mines servilement basses et inquiètes. J'avais commencé mon croquis quand parut un grand diable de Peau Rouge, l'air aussi bestial mais plus agressif que les deux autres.

Il vint jeter sur mon esquisse un regard qui ne présageait rien de bon. Craignant un coup brusque, une attaque inattendue et voyant son poing se serrer je ne fis ni une ni deux, je lui passai le crayon et le papier en lui disant en anglais quel-

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ques mots qu'il ne comprit pas, car ils ne peuvent même apprendre les rudiments de cette langue qu'ils entendent perpétuellement parler autour d'eux, puis je distribuai aux hommes et à la femme des pièces de dix cents ( dix sous ) . Ils les prirent, eurent un sourire vite effacé et rentrèrent dans leur immobilité taciturne. Seulement, comme ayant repris des mains de l'indien mon bloc et mon crayon ^ je recomme nçais à crayonner l'indienne, le grand escogriffe lui dit quelques mots à l'oreille. Elle disparut aussitôt, alla se cacher la tête dans ses chiffons, de l'autre côté du hangar; j'étais volé. Cet idiot me privait d'un modèle fort intéressant, aussi, furieux, laissai-je échap« per des injures françaises qui parurent le toucher fort peu.

Ces deux larves restaient là, insensibles l'un et l'autre, telles des figures de cire, des statues éternellement figées dans la plus morne des attitudes. Comme je pestais très fort, une ombre se dessina à mes côtés ; je me retournai, c'était le Prince Roland Bonaparte. Il avait vu le manège des indiens, ma situation ridicule, ma colère, et il souriait.

— Ah fis-je les dents serrées, quelles brutes !

— Ne dites pas cela, fit le Prince, avec un accent de pitié profonde et sincère. Ces pauvres gens sont aujourd'hui tombés bien bas, il est vrai, mais quand on songe qu'ils ont été les maîtres sur cette terre où maintenant ils rôdent en parias, quand on pense à la façon dont on les a dépossédés, décimés, battus, traqués, épouvantés, le cœur se serre. C'était une belle race, pourtant, et pleine de hautes qualités : voyez, ce qu'en a faitvotre civilisation : des êtres quasi végétatifs, de tristes

déshérités sous tous les rapports. Ah ! ne leur en veuillez pas de leur timidité exagérée. Ils sont payés pour avoir peur. Ils craignent les blancs, même quand ils n'ont à la main qu'un crayon : Timeo danaos et stylum ferentes !

Et, s'interrompant. le Prince prit sa bourse et la vida dans les deux mains à peine tendues des indiens dont la face parut se plisser d'une intention de sourire, puis il leur tendit la main. Ils la serrèrent etun court éclair d'orgueil passa dans les yeux de ces infortunés. M. Léandri leur donna toutle contenu de son étui à cigarettes. M. de Pierrefeu déclara que cette misère l'apitoyait et y alla de quelques nikels. Enfin le docteur qui les anthropométrisait mentalement proposa au Prince de les interroger.

— Oui, dit son altesse, essayons d'en tirer quelque chose.

— Do you speak english, fit le docteur, très distinctement et avec une intonation que n'aurait pas désavouée un londonien de Cheapseade.

Un des indiens, le grand, sans doute habitué à cette seule et unique question, remua négativement la tète et reprit aussitôt son atonie, son regard perdu, noyé dans le vide.

— Amis, nous sommes des amis, reprit le Prince. Ni l'un ni l'autre ne bronchèrent, ils ne comprenaient pas. Vainement le petit-fils de Lucien chercha à secouer leur torpeur accablée, il y usa sa patience; rêveur, il s'en alla, visiblement attristé. Et sa pensée, se reportant évidemment a cc=; âges héroïques de l'homme rouge oh couverts de leur splendideharnachementde plumes multicolores,ils régnaient en maîtres sur les vastes plaines, se condensa en une courte phrase cruellement juste:

— Ah! S'ils avaient su

100 t) OCEAN A OCEAN

— En voiture^ nous cria l'interprète qui arrivait tout courant, en voiture, le train va partir.

Le train partait en effet; nous n'eûmes que le temps de sauter sur les marchepieds, enlevés au vol par la poigne vigoureuse de Charles.

Le ciel étant superbe, traversé de quelques nua- / ges blancs, nous demeurâmes réunis sur la plateforme et nous n'eûmes pas trop de tous nos yeux pour regarder, pas trop de toute notre force de sensations pour comprendre toute la beauté du paysage qui se déroulait sur notre gauche, dans son espèce de désolation fantastique. On eut dit une contrée de rêve, un très ancien décor^ profond, déjà entrevu par l'imagination lorsque enfant on étudiait l'histoire sacrée. Et pourtant, ce n'était pas l'Orient. Non, en aucune façon ces monts tout blancs de neige, ces espaces solitaires et de teinte uniforme, recouverts d'une petite végétation rase et grise, enfin ces coins de lac où se reflétait un ciel d'un bleu doux coupé de ci de là par la blanche fumée des stratus épars, tout cela n'avait pas ce caractère d'implacable rayonnement, d'aridité brûlante et d'absolue nudité des déserts arabiques.

Nous pouvions déjà à l'horizon deviner — aussitôt après les dernières anses du Sait Lake — deviner les premières plaines de ce « Great American Désert » d'une étendue considérable et sur lequel, suivant ce que nous avaient affirmé les gens de rUtah, la pluie ne tombait guère qu'une fois tous les deux ou trois ans... En attendant cette région solitaire, nous suivions les bords du lac, dont nous séparait une plaine d'imposante surface inhabitée et inculte.

Les stations se réduisaient maintenant presque

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à une cahute de cantonnier, à une baraque en planches où se tenait une espèce de cow-boy, ni cavalier, ni chef de gare, et qui vraisemblablement ne devait venir là qu'au passage des trains. Un grand silence envahissait cette nature, bien faite pour exacerber le mysticisme toujours en éveil dans l'âme, assoifée d'impressions neuves, des émigrants. Il était environ quatre heures, et^ de ces steppes, montait un parfum doux et péné- . trant. Cette herbe courte et drue, qui tapisse toute larégion'ÏÏe 1 Jtah, embaume. Elle possède un partum comparable à celui qu'on obtiendrait en amalgamant la menthe et le thym.

Je respirais avec plaisir cet arôme agréable et inconnu, dont le vent, qui soufflait sur tout ce paysage silencieux, m'apportait les bouffées. Nous montions. Une rampe d'une jolie longueur nous élevait peu à peu au-dessus du niveau du lac. Deux machines n'eussent pas été de trop pour tirer le convoi formé d'une dizaine de cars — ce qui est beaucoup, quand on connaît la longueur des wagons américains. J'appréhendais une pluie possible mais j'espérais fermement que cette eau du ciel, si rare d'habitude, n'attendrait pas notre passage pour venir mouiller les rails et rendre encore plus difficile la tâche de la courageuse locomotive qui nous hissait peu à peu à la hauteur de « l'Elevated plateau » — (c'est le nom américain) — d'où nous devions redescendre vers cette terre de Chanaan qui est la Californie.

A mesure que nous gravissions cette pente démesurée, le spectacle, naturellement, gagnait en profondeur et en étendue. C'était maintenant un panorama féerique et qui me fit pousser des cris enthousiastes. A côté de moi, M* Léandri,

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