‹ D'océan à océan: impressions d'Amérique;Chapitre 5 sur 5 · RIEL · texte numérisé non relu

RIEL

Ainsi reposaient là les restes du dernier héros de l'indépendance canadienne, de celui qui chercha à débarrasser son pays de l'étreinte anglaise, qui souleva les métis ses frères et suscita un mouvement insurrectionnel dontsérieusement s'inquiéta un moment la puissance britannique.

Il ne tint pas à lui que le Dominion fût tout au moins morcelé et que le vieux Canada français ne revécut après un siècle de soumission à ses conquérants. On sait qu'il fut d'abord, en un combat, vainqueur des milices Anglo-Canadiennes et qu'en

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cette occasion le commis, le placier quelconque de la maison de Philadelphie venu au moment précis de la bataille pour lui livrer une mitrailleuse fut forcé par les circonstances de se conduire en héros et fit l'essai de son engin meurtrier aux dépensdes troupes gouvernementales. Riel, d'après tout ce qui nous fut dit, était un esprit généreux et un homme d'indomptable courage mais mal équilibré et incapable de donner à la lutte la taille qu'elle réclamait. Il eut des lieutenants qui lui étaient intellectuellement supérieurs et lors de son premier voyage à Québec le Prince Roland Bonaparte s'était fait présenter l'un d'eux. D'ailleurs toute cette affaire de Riel est pleine de dessous, Les canadiens français — non' métissés —se désintéressèrent d'abord absolument de la question. Puis, comme partout, l'or anglais opéra merveilleusement et il est à peu près certain que le pauvre et vaillant métis fut plutôt vendu que pris de " vive force. On sait son agonie, et Tannée entière pendant laquelle la cruauté du pouvoir britannique lui fit attendre l'infamante potence. Ce révolté n'était pourtant pas un criminel et il eut mérité tout au moins le peloton d'exécution, la fin d'un soldat.

Q,uoi qu'il en soit, Riel personnifiera toujours pour l'avenir la lutte des derniers sangs-mèlés français contre l'influence anglaise. Aujourd'hui le vent est à la réunion aux États-Unis. Les Anglo- Canadiens y trouveront leur compte. Q.uant aux Canadiens français le gouvernement de vVashington leur fait des avances, aff"ecte au point de vue catholique de les avoir en grande tendresse et fait à leurs prélats et à leurs prêtres quand ils viennent sur le territoire de l'Union un accueil

adroit et flatteur. Cette conduite des Yankee n'est pas sotte et il se peut qu'elle ait avant longtemps des résultats. Riel aura donc inutilement versé son sang et celui des métis ses compagnons de lutte. Cette race n'a pas la ténacité et le sens d'organisation assez puissants pour tonder au Nord de l'Amérique un état indépendant de langue française. Puis ces malheureux sont trop peu et trop pauvres. Sans ces deux défauts primordiaux il y aurait belle lurette que le Canada du Nord-Est aurait échappé à l'étreinte des « goddem. » En attendant le loyalisme cette trouvaille politique du Foreign-Office maintient superficiellement tout au moins les sujets anglais du Dominion, quant aux Français ils finissent par ne plus trop savoir de quel côté se tourner. Ils ont conservé contre nous une dent terrible, une molaire séculaire qui date des tameux arpents de neige de M. de Voltaire. Ils haïssent cordialement les Anglais qui ont écrasé autrefois leurs phalanges réduites et quand aux Yankee ils ne les comprennent pas. Ainsi perplexes, la majorité d'entre eux se rallie à leur clergé composé d'hommes intelligents, éclairés. Une indépendance et surtout des mœurs démocratiques et égalitaires qui pourraient servir d'exemple à nos ecclésiastiques français, une union toute familiale entre tous les membres de ce clergé depuis l'archevêque jusqu'au plus humble desservant, tout cela donne aux prêtres canadiens une force prodigieuse. Leurs ouailles en effet ne se contentent pas de les respecter elles les aiment comme des pasteurs fidèles, vigilants et simplement dévoués — Mais que les évêques canadiens prennent garde aux Etats-Unis et qu'ils se rappellent l'histoire du loup et du petit chaperon,

« C'est pour mieux te manger mon enfant . » Nous quittâmes à regret Winnipeg. Le Prince Roland parut fort touché de l'accueil qu'on lui avait fait à Saint Boniface et dans ce petit sanctuaire de l'influence et des traditions françaises situé aux portes mêmes de la ville aux eaux rousses. M'" Léandri était ravi d'entendre parler français et de retrouver un morceau de la patrie. M"" de Pierrefeu et le Docteur trouvaient la vie agréable et quant à moi le Manitoba-Hôtel depuis que son administration mettait son meilleur cheval à ma disposition m'apparaissait comme une succursale du Paradis terrestre. Néanmoins il fallut partir et nous reprîmes nos places habituelles dans un Pulmann Car décoré du nom mythologique de Niobé. Nous étions maintenant en route pour Chicago, cette fabuleuse cité synthèse en quelque sorte de l'esprit et des mœurs, des qualités et des défauts américains.

Quand sur le sifflement caractéristique de l'airbrake, le train qui nous emmenait loin du Manitoba, partit, une pluie fine et régulière cinglait les glaces du wagon et pendant quelques heures encore ce fut la prairie avec beaucoup de cultures et encore plus de marais. Puis soudain le paysage s'européanisa pour se servir d'une expression parfaitement juste en l'occasion. La voie se borda de haies, puis de jardins enfin de collines boisées, de vastes champs où des pommiers bas mettaient leur tache d'ombre quelque chose comme une nature normande.

Des villes passaient comme dans un éclair avec, entrevues d'un rapide coup d'œil des avenues où trottaient des horse-Car. Les champs recommençaient leurs oppositions de couleurs l'arlequinade

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de leurs terrains tantôt brunis jusqu'au noir^ tantôt jaunes, tantôt violacés, presque rouges. En un mot nous en avions fini avec les terres vierges et la région à travers laquelle nous filions à toute vitesse pouvait rivaliser de soin, de régularité dans l'exploitation du sol avec nos plus riches provinces de France. Du Manitoba canadien et du Daccota nous étions passés dans le Minnesota américain, le pays le plus gras et — au point de vue agricole — le plus exploité des Etats-Unis Vers la fin de notre second jour de route nous passâmes à travers un des faubourgs de cette double et énorme ville qui s'appelle St Paul-Minneapolis. — Là nous franchîmes une série de ponts métalliques. Le confluent de la Minnesota River et du Mississipi a lieu en effet aux portes ou (pour parler mieux car les villes américaines n'ont pas de portes) aux abords de cette cité dont les moulins ont dans le monde entier une célébrité considérable. Nous les aperçûmes ces fameux moulins à cheval sur les marches de l'escalier de géants que descend le Mississipi à cet endroit. Ces chûtes bien curieuses et qui disparaissent en partie sous le pilotis des grands moulins étaient à cette époque grossies par la crue du fleuve et leurs eaux puissantes retenues à demi par des écluses formidables s'écroulaient au-dessus des vannes avec un bruit de tonnerre.

L'arrêt à Saint-Paul station fut insignifiant et après qu'on nous eût adjoint un dining-car dont la vue fut saluée de dythirambiques exclamations par le docteur qui, levé avant le jour, avait fait une provision formidable d'appétit, nous repartîmes de suite dans la direction de rillinois. Nous côtoyions maintenant le Mississipi débordé. Aussi

loin que la vue pouvait s'étendre sur notre gauche les terres disparaissaient sous la crue.

C'était exactement le même spectacle que présentaient nos départements du midi quand en 1887 le Rhône débordé envahissait tout le pays avoisinant. Sur notre droite une suite ininterrompue de collines avait permis de continuer la voie du rail-road à mi-côte à l'abri des plus hautes eaux. Ce fut devant cet horizon lacustre que nous nous mîmes à table et que nous dégustâmes avec entrain le Tenderloin Beef in End Roast traditionnel.

La stupidité des nègres chargés du service atteignit des bornes jusque-là insoupçonnées et notre savant compagnon eut l'occasion belle de nous faire toucher du doigt la filiation qui unissait ces anthropoïdes aux quadrumanes qui dans les ménageries font la joie des enfants et aussi un peu celle des bonnes d'enfants et des militaires. Enfin après une série de conférences où le génie diplomatique d'un Castlereagh se fût difficilement tiré d'affaire, ces bons nègres nous apportèrent à peu près exactement le contraire de ce que nous demandions. Mais comme ce contraire était bon nous réfléchîmes qu'il était plus sage d'y faire honneur, et nous finîmes par avoir fort bien dîné. Bientôt le Mississipi nous quitta pour descendre vers le sud et nous arrivâmes à La Crosse. A partir de cette station commença une délicieuse campagne, d'une apparence délicate, moderne et distinguée comme tirée à quatre épingles, une suite véritablement ravissante de petits lacs ayant — Dieu me pardonne — de taux airs de notre étang national du Bois de Boulogne. La voie même était pierrée avec soin, le ballast en était des plus soi-

gnés et de chaque côté les talus alignaient leurs bandes vertes régulièrement dessinées attestant la présence de cantonniers vigilants. Les gares devenaient de véritables petites villas et aux Crossing, aux embranchements les maisons des garde-barrières prenaient un aspect tout à fait cossu et confortable. Nouscomptâmes une douzaine de lacs gracieux au long desquels s'allongeaient de jolies plages, des cités aux maisons blanches coiffées de tuiles rouges, des bourgs tout neufs comme sortant d'une boUe de joujoux.

Les routes étaient bordées partout de grands et beaux arbres et l'envie nous prenait au spectacle de cette ravissante contrée de descendre, d'aller — pédestrians conquis par la beauté du site — faire une bonne promenade sur les rives de ces pièces d'eau que sillonnaient de jolis canots. Le ciel lui-même paraissait vouloir être de la fête et une lumière gaie baignait tout ce panorama que je comparais avec enthousiasme et non sans raison à certains points des environs de Paris tels que Saint-Gratien près d'Enghien ou Hyères près Montgeron. Il est certain qu'on ne croirait jamais si quelque baguette de fée vous transportait soudain au sein de cette contrée lumineuse que ce pays il y a quelque cent ans était encore presque sauvage. A la plupart des stations de petits trains locauxsegaraientpour laisserpasserlenôtreet alors nous apercevions les gares pleines d'une foule animée et joyeuse où nous remarquions beaucoup de jolies femmes en claires toilettes.

Jamais Thorizon ne restait désert et quand ce n'était pas un village qui arrêtait nos regards^ c'était quelque riche cottage» quelque castel aux allures semi-gothiques, fantaisie d'un des noble-

mans de ce pays crésusesque, c'était parfois aussi une exploitation rurale d'où sortait parfois en un landau bien attelé, le gentleman farmer^ possesseur des terres avoisinantes.

Groupés autour du Prince, de La Crosse à Milwankee, nous ne quittâmes pas la plate-forme du car. Un excellent homme qui, sous l'étiquette de fiagman, présidait à la pose des petits drapeaux indicateurs à l'arrière du train, nous avait pris en affection. C'était un Canadien français qui présentait le type pur du Béarn, une tète de Henri IV, étonnamment exacte de ressemblance.

Il avait tenu à Milwankee un hôtel et, à un certain moment, il avait été riche. C'est chez lui qu'était descendu, paraît-il, le prince Napoléon (Jérôme), lors de son voyage en Amérique. La ruine était survenue complète, irrémédiable et l'ancien hôtelier avait endossé Puniforme des employés de la Milwankee and Saint-Paul-Line. Mais de sa prospérité il avait gardé un certain vernis: il parlait correctement le français et manifestait à notre égard , toutes les prévenances imaginables. Par lui nous avions été fournis de pliants et c'est assis, comme à la terrasse d'un café, que nous regardâmes se succéder les diverses perspectives de ce pays charmant. Pour compléter l'illusion, le Prince fit déboucher une bouteille de lager béer et nous bûmes à la prospérité de rillinois dans lequel nous venions d'entrer.

Bientôt, en effet, les premières maisons des faubourgs de Milwankee apparaissaient. Une série ininterrompue d'immenses docks à charbon entre lesquels se dressent les mâts de navires marchands enclavés là dans quelque garage de canal. Des rues populeuses, profondes où la vie ouvrière se

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devine intense^ des hangars à locomotives, des croisements de rails à n'en plus finir, tel nous apparaît Milwankee, cité de la bière et dont les brasseurs ont leurs noms inscrits sur toutes les bouteilles de fine-beer qui se boivent de TAlaska au Honduras. A un certain moment le train roule au beau milieu d'un carrefour noir de monde et de la plate-forme du car, j'ai le temps de saluer deux fort jolies Milv^ankéennes qui me répondent en agitant leurs mouchoirs et en riant comme des folles. « Eh, fait le prince Roland, vous avez des amis ici! »— Le docteur saisit sa lorgnette et regarde les deux jeunes ladies avec un certain claquement de langue qui décèle un « féminologiste », tout aussi expert qu'un anthropologiste. Enfin, nous entrons dans la gare après une dernière galopade entre les murs noirs d'une rangée de charbonnaa:es.

Grande ville, grande gare. Celle de Milwankee est une des plus grande de l'Union et nous nous dirigeâmes vers un buffet supérieurement servi oùnous commandonsle "regular dîner" de rigueur. Après le premier service Son Altesse dit: Puisque nous sommes dans la cité delà bière voyons si à Milwankee même on peut en boire de bonne. — Waiter, de la bière, if you please I A ce mot de bière, les servantes qui nous entourent se regardent avec effroi, il se produit un mouvement, une suite de signes désespérés, enfin le propre patron du buffet paraît et nous dit :

— Je suis désolé, gentlemen^ mais c'est ici une Tempérance restauration, nous n'avons pas de bière.

La stupeur historique dont furent saisis les convives de Balthazar en voyant flamboyer sur la

muraille le « Mane Thecel Phares» est seule comparable à l'étonnemeat prodigieux qu'amena en nous cette réponse.

— Pardon, dis-je au bar-master, un vieux, lunette d'or, à l'allure mi-respectable, mi-compassée de soUicitor. Pardon! Nous arrivons, les uns du quartier Marbœaf, les autres du pays latin. Monsieur que voilà vient d'Aix en Provence où l'on passe — et il en est la preuve — pour avoir beaucoup d'esprit. Pour ro.oi, j'ai quitté voici un mois la place Pigalle, méninges du cerveau parisien. Eh bien, mon cher, c'est excessivement drôle. Mais ne nous la faites pas plus longtemps. Et pour commencer, prenez donc un bock avec nous.

— Monsieur, me répliqua en bon français le buffetier, je ne plaisante pas. Voici la loi.

Il allait nous chercher le code-tempérant. Je me précipitai "Pas ça!... oh! non... pas ça !" Il rebroussa chemin et nous dit sardonique : "Tee or colïee.''

— Alors, gémit M. de Pierrefeu, on trouve du gras double à Lyon, de la bouillabaisse à Marseille, du Bourgogne à Dijon et du Bordeaux à Agen, mais Milwankee dont les canettes rincent quatrevingts millions de « dalles » américaines, ne peut offrir à ses hôtes le moindre aie !

— Oh! soupirai-je! Des aie, des ailes! Jamais le mot du poëte ne fut si juste.

— Hélas ! hocha l'homme. Tee or collée ! Voici mon dernier mot.

— Ultima verba, soupira M. Léandri chez qui le latiniste se réveillait: mais vous avez de l'eau pure au moins !

— Certes acquiesça le restaurateur.

— Eh! bien, continua notre ami le jurisconsulte,

versez à tasses pleines cette eau obligatoire. Excusez-moi,mon Prince, mais en l'absence deClaret.,,

— Bah ! fit philosophiquement le Prince, si nous prenions du thé. Nous boirons le Glaret tout à l'heure.

— Et comment, choràmes-nous à ce sous en- "tendu alléchant, auriezvous un "tuyau. *^

— Ça, dit son Altesse, c'est mon secret. Au thé, messieurs, au thé !

— Le thé, commentai-je, est un arbrisseau de la Chine. Sa découverte remonte, dit-on, à la première dynastie...

— Arrêtez-le, hurla le docteur, il va nous faire une conférence !

Je me tus; les bar-maids arrivaient en rang^telles les marcheuses d'un corps de ballet. Elles brandissaient des théières et bientôt la « poudre de Canton » comme disait le bon Delille :

Versait ses flots dorés dans rémail du Japon.

Seul M. Léaiidri but de l'eau, aqua simplex. 11 ne lui manquait qu'un bon fusil bronzé par la tumée pour avoir positivement l'air d'un Kurde.

Le « Bill of fare » était d'ailleurs fort bien com ■ posé et le dîner excellent. Un doigt'de Corton en plus nous nous serions crus chez Delmonico, le Bignon redivivus de New-York.

L'arrêt dans cette énorme gare de Milvvankee était d'une heure. Le repas terminé nous tirâmes qui son cigare, qui sa cigarette, qui sa pipe et nous gagnâmes le fumoir d'en élégantissime Parlor- Car. A côté de nous des files serrées de voyageurs fort bien mis, bourgeois endimanchés, coquettes ladies, miss en costumes lumineux prenaient d'as-

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saut des trains de banlieue. Le spectacle de la gare Saint-Lazare un soir de tête.

Soudain, le Prince Roland qui ne fumait jamais, nous dit : l'instant serait peut-être venu de vider, en l'honneur de ces nouveaux Etats, une « bottle of Claret».

— Hip, Hip... hurrah, clamai-je.

— Eh ! bien, voyez donc, reprit notre « chief of party » voyez si Charles est là et dites-lui d'apporter la réserve.

— Quelle réserve?

— La réserve de Claret. ..et la territoriale avec.

Je disparus comme un sylphe. Peu après je revins suivi de Charles qui, de ses mains goliathesques, brandissait trois bouteilles de Rordeaux- Pomerol 1878— j'ai encore l'étiquette dans l'œil— et cinq verres.

Et joyeusement nous bûmes ce 'vin rouge de France qui a le don de chasser les idées sombres. Le nègre avait mis à notre disposition des verres, et nous pûmes porter tous ensemble un toast à l'esprit de prévoyance dupetit neveu de Napoléon qui sans nous en rien dire avait préparé cette agréable surprise.

De sept heures à onze heures, nous roulâmes dans une nuit épaisse le long du Michigan, mais à une distance assez considérable pour que nous ne puissions pas le voir. A chaque instant il me semblait Tentredeviner à travers les constructions des villages que nous traversions ou les branches des grands arbres apparus de-ci de-là comme des épouvantails. Mais j'en fus pour ma ténacité d'observation. Enfin, vers dix heures et demie une lumière profuse sur notre gauche, puis des files de becs de gaz des routes sillonnées de voitureset ou

les réverbères allongeaient à l'infini leur double haie sans qu'il y eut même encore de maisons ; puis des quartiers entrevus à la lueur argentée des grosses lampes électriques^ des rues enfin très animées, de hautes silhouettes de buildings de structure fantastique, enfin une gare basse, peu élégante et encore à demi primitive. C'est Chicago, Chicago, le prototype des villes américaines, celle qui prétend a avaler» New-York, Brooklyn, Philadelphie et Boston î — Vite sautons sur le quai: traversons une aile en construction, nous voici au beau milieu d'une grande artère chicagolaise. Des cabs, des tramways, des policemen faisant traverser les femmes, toute une-foule sortant en rangs serrés du « Dépôt » et se répandant dans les rues voisines, enfin tout l'aspect d'une cité de première classe. La capitale de l'illinois a tout de suite un petit air...

L'arrivée de nuit à Chicago cause une impression saisissante. Sans doute il existe des esprits lilliputiens portés à faire « peuh » devant toute espèce de spectacle, soit qu'en réalité la grandeur des choses ne pénètre pas dans leur esprit, soit qu'ils aientla crainte absurde de paraître « épatés» On verra tout à l'heure que nous ne marchandons pas les vérités les plus dures à la grande ville illinésienne et à ses habitants, mais vraiment cette capitale absolument étrange, d'un type tout à part dans l'étalage peu varié des cités américaines, mérite d'être vue. Dès les premiers pas dans la longue artère d'Adams Street, nous eûmes une extraordinaire sensation d'écrasement. Machinalement nos yeux cherchaient au-dessus de

nos têtes à apercevoir la voûte étoilée et dans cet effort, le regard se lassait. A dénombrer les étages dont se composaient les maisons au long desquelles nous marchions^ les nuques se fatiguaient à la longue. De chaque côté de la rue partaient vers je ne sais quelle ascension vertigineuse des buildings d'une hauteur paradoxale. Ainsi vus, toutes leurs fenêtres éteintes, éclairés seulement de la lumière électrique du dehors et dans le calme de la ville endormie, ces bâtiments à douze, quinze et dix-huit « floors » avaient la fantastique silhouette de ces maisons surhumaines dont se peuple parfois, dans le rêve, une ville entrevue au cours d'un cauchemar. « yîigri sommia. » Nous en étions à nous demander si ce que nous voyions n'était pas justement le caprice d'une imagination troublée par un sommeil pénible. Mais j'éprouvais de trop vives souffrances pour douter un seul instant de mon état de veille. En effet, le cheval de Winnipeg avait tenu, comme disent les cavaliers, à reprendre du cuir. Il en était résulté pour moi une inflammation de la surface interne du jarret qui me donnait de cuisants regrets de mon revenez-y hippique. Je fus resté en route sans le dévouement de M. Léandri qui, de son bras vigoureux, me fit un point d'appui, grâce auquel je pus suivre tant bien que mal la caravane.

C'est (|ue, pour rien au monde, je n'aurais voulu profiter de l'omnibus qui avait emmené le fidèle Charles, notre interprète et nos bagages vers l'Auditorium. Le vue de Adams Street se déroulant au loin avec sa double haie d'immeubles colosses était trop tentante et je partageais tout à fait les idées du prince Roland sur ce sujet. Je

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sais bien que certains voyageurs ne peuvent faire un pas à pied, je les plains, car en ce cas, c'est surtout par les yeux de leur cocher qu'ils voient les villes parcourues. Le vrai moyen selon moi, de pénétrer le caractère d'une cité et d'une population, c'est de se faire tout de suite « passant. » C'est de s'intercaler immédiatement dans le flot des habitants qui vont, viennent, courent à leurs affaires, flânent ou s'amusent.

L'Agence Cook m'a toujours donné une abominable idée des chapelets d'ahuris que ses guides balladent de musées en musées de monuments en monuments selon des itinéraires prévus et immuables. Nous avancions donc vers le quai de Michiganqueson Altesse affirmait devoir se trouver à l'extrémité d'Adams. De grandes et belles avenues, deux surtout: Clark Street et States Street nous apparurent brillamment éclairées, larges et d'un aspect point monotone presque parisien allaije dire. Une troisième voie importante Wabashavenue coupa encore notre itinéraire puis nous quittâmes les centres éclairées pour nous enfoncer dans une sorte de noir entre deux buildings aux allures de montagnes, on eut cru marcher au fond d'un puits tant la masse noire de ces monstrueuses maisons noas écrasait de ses altitudes alpestres. Enfin brusquement devant nous un vide immense comme le seuil d'un désert partant de la lisière même de la ville. Nos yeux s'habituent à cette espèce d'obscurité et bientôt nous distinguons des rives plates, larges et pauvrement gazonnées avec, au bout dans un brouillard quelque chose qui doit être une étendue d'eau. C'est en effet le Michigan et son aspect premier ne nous rappelle en aucune façon les jolis lacs, français, italiens et surtout

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suisses dont l'aspect est en général, même la nnit, des plus avenants. Le sort de cette immense cuvette est en effet d'être toujours rasée par des brumes curieuses. Quand il pleut, naturellement il s'y développe d'épais brouillards, mais quand il fait trop beau, dans la saison chaude des buées vibrantes y forment à une certaine distance comme des rideaux. En ce moment une brume qui ne perçait pas les quelques lampes à arc espacées le long de cette berge mal tenue aux airs de terrain vague, s'élevait opaque devant nous. Signe de pluie pour le lendemain. Le Prince toujours tenant la tête passa devant d'immenses hôtels : le Leland, le Victoria, le Richelieu — l'air indigent et démodé à côté de ses riches voisins enfin l'effroyable building de l'Auditorium s'érigea devant nous. Bâti en fort belle pierre rocheuse cet hôtel formant à lui seul un ilôt ne comptait à vrai dire que dix rangées de fenêtres superposées ce qui déjà nous paraissait peu mais une énorme tour carrée partant du centre de ses constructions massives atteignait cette hauteur de vingt-six étages dont nous entretenait depuis deux ans la Presse du monde entier. Nous pénétrâmes dans un hall immense où de tous côtés montaient des ascenseurs, s'ouvraient des portes monumentales.

Les colonnes de ce hall tout marbre, jaspe et or, attirèrent mon attention. Une foule de voyageurs encombrait ce vestibule gigantesque. Les uns dévidaient des télégrammes tandis que les jeunes employées manœuvraient l'appareil : On sait qu'en Amérique tout hôtel qui se respecte a ainsi une communication télégraphique directe et qu'on y correspond en quelque sorte soi même recevant en mains propres le long ruban imprimé

de la dépêche répondante. Une nuées de porters, de domestiques en uniforme recevaient les bagages, ciraient les chaussures, couraient, répondaient téléphoniquement aux appels des chambres. Derrière le bureau une douzaine de clarks recevaient les nouveaux arrivants. Nous nous présentâmes avec la belle sérénité des consciences pures, dont le logis est retenu quinze jours d'avance. Or, jugez de notre stupeur, malgré la dépêche envoyée par nous de Winnipeg on ne nous avait retenu que trois chambres ! Oh ! mon yankeephile de la Bretagne où donc était-tu ? Que ne vins-tu pas admirerdeprès cette admirable logiqueaméricaine: Sept voyageurs envoyant dépêches sur dépêches au premier hôtel de Chicago. Le manager de l'hôtel* répondant catégoriquement que nos places sont prêtes, retenues, surveillées, choisies... et nous disant avec le plus beau sang froid quand nous arrivons à minuit devant son bureau « Oui, on vous a promis... Mais j'ai disposé de vos chambres.. 11 n'y a plus rien de libre !.... Oh ! ce pays de mensonge et d'insolent « humbuh ! ». Enfin après une discussion où le docteur dut secourir notre interprète fourbu nous fûmes conduits dans un ascenseur, véritable salon montant et peu après le Prince et M. de Pierrefeu s'installaient dans deux pièces fort simples. Le docteur, M. Léandri et moi-même montâmes au neuvième, un étage audessus de la salle à manger que nous entrevîmes en passant. On finit par nous trouver trois rooms ! Mais quelles mansardes. Celle du docteur était habitable, en revanche M. Léandri et moi eûmes deux minuscules cabinets bien incommodes. Le mien surtout était parcouru par une immense conduite d'eau chaude, boa d'un diamètre* invrai-

semblable si qui longeait le mur près duquel se trouvait mon lit. Après avoir constaté que cette .éiuve n'étaitpas tenable j'empoignai mon matelas, mes draps, mes couvertures et j'emportai le tout chez le docteur où par terre je m'improvisai un lit. Mon savantarai se prêta volontiers àcette transformation de son room en dortoir.

Les deux premiers jours que nous passâmes à Chicago, furent marqués par une pluie diluvienne et continue. On ne voit, parait-il, ces averses de quarante-huit heures que sur les bords du Michigan. Je le crois sans peine. Résolus à ne pas rester plus longtemps disséminés aux quatre points cardinaux de ce caravansérail, nous pûmes, néannmins effectuer notre déménagement et nous quittâmes cet invraisemblable Auditorium, véritable prison cellulaire pour aller au Léland-Hôtel qui ne se trouvait qu'à cent mètres de là. Entre nos deux gîtes nous voulûmes tâter du Richelieu, mais le propriétaire un vieux yankee demi-allemand malgré le nom français de son établissement, ayant reconnu le Prince, émit aussitôt la prétention de nous faire payer nos chambres un nombre tellement incalculable de dollars qu'une de nos journées dans cet échaudoir eut pu servir de capital à une petite famille.

Avant de nous endormir nous contemplâmes avec curiosité un cadran enclavé dans le mur et où comme Taiguille mobile des baromètres, une tige pivotante en cuivre en se plaçant au-dessus d'un des nombreux mots qui faisaient le tour du cercle, devait mettre en mouvement les différents services de l'hôtel. Il y avait vingt-six indications placées comme l'eussent été les heures sur une horloge dédoublée.

Eau glacée, eau froide, eau chaude, du feu, de la lumière, le Porter, le groom commissionnaire, le garçon du restaurant, la liste des vins, du thé, du café, de la bière, le bain, le médecin, le masseur, le pédicure ou le manicure (chiropodist) la chamber-maid, du tabac, des journaux, les pompiers, la Police, les voitures, papier à lettres, Pharmacist, Handresser (coiffeur), télégraphe.

Je ne voulus pas tarder plus longtemps à faire l'essai de cette ingénieuse mécanique. Désireux dans l'état de courbature où j'étais de prendre un bain avant de me coucher je mis l'aiguille audessus de la mention « bath-room »; bientôt apparut un jeune boy qui, sans un mot, déposa sur la table un pot d'eau glacée. Ceci fait il disparut. Interloqué je remis Taiguille au bath-room. Même manœuvre, même apparition d'un boy porteur d'un pot d'ice water. Je cours après lui^il se sauve sans pouvoir répondre à mes questions. Alors d'un coup de poing, colère, je flanque l'aiguille sur le mot chamber-maid. Au inoins celle-là m'indiquera pensais-je la situation topographique du bath-room. Hélas, ce n'est plus un boy, mais un grand diable de nègre en uniforme qui paraît^ salue et dépose sur la table un troisième pot d'ice Water. A la fin impatienté je place l'aiguille sur toutes les indications. Cette fois le résultat fut négatif. Personne ne parut et las, à la fin de ce manège agaçant je m'étendis sur mon matelas où je ne tardai pas à m'endormir, en bénissant le modernisme des perfectionnements américains the bests aménagements in the world. Le docteur était déjà plongé dans un profond sommeil.

Nous nous installâmes donc au Léland où nous nous trouvâmes fort bien. Nous ne regrettâmes

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de notre premier gîte immense , que la salle à manger. Le Dining-room de l'Auditorium en effet, avait été fort heureusemant aménagé au huitième étage, à une hauteur superbe, d'où on voyait, en une perspective tout à fait impressionnante et impressioniste, l'étendue du Michigan. Durant les trois repas que nous fîmes là, le lac sous les rafales et les ondées semblait plutôt une immense toile de pastel brunâtre tendue à peu de distance du Building et bouchant hermétiquement l'horizon. Avec un peu d'attention, on devinait tout en bas une sorte de wharf auquel conduisait un pont de bois. On pouvait même apercevoir une voie ferrée établie sur le bord même du Michigan. De grosses ombres parfois se distinguaient au long du pier. C'était les steamers qui faisaient le service de l'exposition. Vu de cette salle ruisselante de dorures et de glaces, ce coup d'œil perpendiculaire sur l'immensité grise de ce quai où partout on sentait par moments sous la couche pesante de brouillard, une foule grouillante, un mouvement considérable eût pu tenter l'audacieux pinceau d'un impressionniste.

De même de la petite fenêtre de ma chambre, le spectacle était formidable, presque fantastique. Sous les hachures de l'averse je voyais à perte de vue des toits immenses se dressant à des élévations inquiétantes au-dessus d'autres toitures plus basses. De-ci de-là, un coin de rue ou de place battu par l'eau qui tombait à torrents, un plongeon du regard sur un morceau d'avenue qui semblait enfouie à des profondeurs considérables.

Pour compléter l'effet écrasant que nous donnaient ces oppositions bizarres de perspective, des tuyaux de fonte et de briques comme jamais

je n'en vis ailleurs, couraient au long de buildings pyramidaux. On eût dit les cous gigantesques de je ne sais quels plésiosaures. Des cheminées de tôle aux chapeaux larges comme des toitures de cirques terminaient ces tuyaux apocalyptiques. On se sentait rapetissé, annihilé, comme le cœur broyé dans je ne sais quel rouage impitoyable.

Devant les proportions inusitées de ces maisons chicagolaises, ce n'était même plus du vertige, c'était comme une sensation de mauvais rêve angoissante mais bien curieuse tout de même. On ne saurait je crois trouver que dans la White-city comme l'appellent un peu par antinomie les gens de rillinois au sein de ces greatets and highest buildings in the World ! cette" impression particulière. Dans nulle ville au monde la hardiesse des constructions n'a été poussée plus loin. Les terrasses de Babylone et certains édifices de Tlnde et de ['Egypte devaient donner des impressions semblables.

Dès que le temps se fut un peu rasséréné je m'empressai de sortir et de flâner par les rues afin de voir si vraiment les deux millions d'habitanrs dontse réclameets'enorgueillitChicago donnaient à la cité lUinesienne l'aspect d'une grande capitale. Il faut en convenir, dussent les dudes de la fifth avenue en sécher de dépit et les vieux quakers de Philadelphie en frémir de jalousie^Chicago seule possède des rues pouvant rivaliser pour l'élégance des magasins, le modernisme des étalages etl'animation avec les rues de Paris. Je n'ignore pas que de Broadway New-York peut être fière à plus d'un titre mais New-York, vaste entrepôt avant tout grand centre d'arrivées et de départs a tou-

JID D OCÉAN A OCEAN

jours l'air d'avoir une population de passage. Les installations au fond vous sont toujours d'aspect provisoire tandis que chez sa rivale, Clarke-Street et States-Street par exemple sont de belles voies à la fois spacieuses et soignées, élégantes et monumentales où — chose chère au cœui du latin — on peut flâner, flâner des heures entières. Je n'oublierai jamais le tableau vraiment joli du corner de Washington et de States-Street ces deux artères si fréquentées de Chicago quand après mon déjeuner et mâchonnant « John Arthur » cigare à la mode alors dans toute l'Union je me dirigeais tout doucement vers les bureaux du Herald, le plus grand paper de Chicago où je devais être reçu non comme un confrère mais comme un ami par le sémillant M"" Scott -un « Director » qui, s'il vous plait, vaut : cinq millions de dollars (pardon I ça m'a échappé! ). A l'heure où ma capricieuse promenade m'amenait à ce coin de la capitale de l'Illinois digne d'inspirer un de Nittis States Street et^^''ashington étaient égalementnoires de monde.

Les tramways à câble et ceux à chevaux s'entrecroisaient dans un clair tintinnabulement de timbres et de grelots. Devant moi, formant les quatre coins du carrefour, quatre magasins superbes, installés à la façon des plus riches shops de Londres et qui n'eussent peint déparé Deauville. De tous côtés du reste des vitrines étincelantes, encadrées dans des devanturesde marbre noir oùrayonnaient toutes sortes d'inscriptions d'or... Rien qui sentit la barbarie primitive, aucune de ces oppositions d'élégances modernes et de grossières imperfections qu'on trouve à Washington par exemple, ville politiquement plus raffinée que Chicago. Les

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frottoirs étaient larges, s'harmonisaient par un dallage régulier et, chose rare en Amérique, bien tenu, avec la beauté des magasins. Les réverbères témoignaient d'un effort artistique, ce qui constituaità nos yeux un véritable phénomène etTécIairage au gaz comme l'éclairage électrique y étaient représentés par des candélabres qui n'eussent point déparé une rue de Paris. A perte de vue la file des boutiques miroitait sous un gai rayon de soleil qui, après les ondées de la veille, avait en un clin d'œil séché les chaussées. Les magasins de nouveautés tiraient Fœil par le soin et la variété de leurs étalages où les tissus les plus séduisants étaient savamment chiffonnés ; des librairies fort bien agencées exposaient des volumes aux riches reliures et — traduites en français, beaucoup de choses de Maupassant, de Zola, de Mendès et de... Gaboriau. Des joailliers savamment échafaudaient, derrière leurs vastes glaces, des ruissellements de bijoux et de pierres, des mon::eaux d'argenterie. On découvrait partout les symptômes d'un raffinement dans les mœurs, d'un luxe débarrassé de la primitive barbarie. Là, rien ne venait vous rappeler les récents débuts de cette ville immense et sa croissance abracadabrante. Quant à la foule qui suivait en rangs serrés les vastes trottoirs de States Street elle n'avait également aucun rapport avec les passants de Nev\:-York ou de San Francisco. Il y avait là des femmes en toilettes claires, dernières créations des grands couturiers parisiens, des jeunes filles un peu « cocottantes » avec trop de chapeau, trop de plumes, trop de bijoux et trop de cheveux, mais jolies et regardant les hommes dans le blanc des yeux avec cette belle candeur des yung ladies américaines— candeur, soit dit en

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passant, dont le fond n'a rien de candide. De même que chez nous et malgré ce qu'on a dit de l'indépendance d'allures des jeunes filles américaines, les mamans plus fortes, moins vives de démarche, marchaient derrière en costumes foncés et surveillaient leurs progénitures, l'œil aux maris possibles, Je vis peu de fillettes seules et encore n'avaient-elles pas les allures, la tournure cavalière des crânes misses de Philadelphie. Les hommes eux étaient en très petit nombre.

C'était un peu, somme toute, le public de nos boulevards vers trois heures, alors que les administrations, les bureaux, les affaires retiennent dans les maisons la majorité du sexe laid. Mais tout ce monde avait un cachet d'élégance et, même dans le mauvais goût, de recherche du joli et du gracieuxqui me frappa. Washington-Street moins large que States-Street n'était pas moins animée. On y remarquait sur la droite un énorme bâtiment, édifice municipal ou national évidemment et qui était le City-Hall. Enfin, chose curieuse, à ce coin de la ville d'une coquetterie européenne aucun immeuble à vingt étages ne venait écraser de sa hauteur choquante les constructions avoisinantes.

Tout au plus distinguait-on au loin le sommet de Tacoma-Building et celui du Masonic Temple, dont le vingt-deuxième s'apercevait vaguement sur la droite. Ce mouvement, cette animation, ce bruit, ce « chic » des magasins et des passants, ce joli ciel clarifié par les pluies précédentes, tout distrayait le regard et aidait à oublier un instant la grâce obsédante des souvenirs parisiens.

Toujours flânant j'arrivai aux bureaux du Chicago-Herald. Cet édifice, une des curiosités de la grande cité « enfonce » pour me servir d'un mot

exact, tous nos hôtels de journaux depuis le coquet et petit home du Figaro jusqu'au vaste bâtiment où s'élabore le Petit Journal. Reçu, je l'ai dit, de la plus cordiale façon par le Directeur, et promené à travers ce monde qu'il appelait son journal, je revins si étonné de ce que j'avais vu que le lendemain sur mes instances le prince Roland Bonaparte se résolut à aller jeter un coup d'œil sur ce journal « Vingt et unième siècle ». Le docteur,, M. de Pierrefeu et moi l'escortâmes. Le digne directeur du Chicago-Herald m'avait, en eftet, prié de transmettre à Son Altesse son désir de la voir faire à son building l'honneur d'une visite. Aussi M. Scott fût-il enchanté quand nous arrivâmes dans son vaste bureau. Il accourut audevant du Prince. C'était un petit homme au regard vif, à la démarche ronde et bon enfant. Après les présentations d'usage dans lesquelles je me serais probablement empêtré faute d'un anglais suffisant sans l'aide du Prince lui-même, le maître du lieu nous fit apporter des sièges. Je l'observai attentivement. M. Scott, une des grandes fortunes de rillinois, évoquait à mes yeux le souvenir de Villemessant, mais d'un Villemessant anglo-saxon. Petit, replet, légèrement bedonnant, le rose de la santé à fleur de peau, des cheveux et des moustaches d'un joli blanc, ce digne gentleman respirait la bonne humeur et la gaîté. Ce devait être un homme heureux en tout, un de ces veinards à qui tout réussit comme si leur extérieur joyeux et sain attirait cette courtisane capricieuse qui est la fortune. Il vint au Prince et, en quelques mots, lui exprima tout le plaisir que lui causait sa visite. Nous nous assîmes en cercle devant son bureau, meuble monumental d'acajou derrière lequel le

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directeur du Herald disparaissait presque et la conversation s'engagea fort courtoise mais, seuls, Son Altesse et le docteur y purent prendre une part active car M. Scott ne savait pas un mot de français.

Les premiers compliments échangés, le journaliste, cédant à un petit mouvement d'amourpropre bien américain, sonna. Un nègre parut. Il ouvrit, sur un signe^ des armoires dissimulées adroitement dans les boiseries des murailles et nous apporta quelques spécimens d'un fort joli service de porcelaine, rangé là, côte à côte, avec des pièces d'argenterie qui nous parurent de prix. Ces divers objets nous dit avec satisfaction notre hôte, sont placés là en vue des repas que je suis souvent obligé de prendre au journal même. Après avoir payé notre tribut de louange aux porcelaines, nous dûmes admirer un meuble que tout d'abord ont eût pu prendre pour un aquarium. C'était un crachoir, une magnifique vasque de marbre blanc agencée pour l'usage cher aux fumeurs yankees et dans laquelle quelqu'une des opulentes beautés chères au cœur d'Armand Silvestre eût pu prendre un bain de siège.

J'ajoute que M. Scott ne paraissait se servir, en aucune façon, de cet instrument^ mais c'est avec la plus légitime fierté qu'il nous le fît contempler sur toutes ses faces. Peut-être était-ce là the linest « crachoir » of United states. 11 était évident que l'honorable directeur se sentait fier d'être Américain en contemplant ce splendide carrare promis aux expectorations de ses invités car, chose plus curieuse encore, M. Scott ne crachait pas. Après un coup d'œil aux innom-

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brables tuyaux acoustiques, téléphoniques, télégraphiques qui aboutissaient à sa dextre dictatoriale. M. Scott se fit donner son chapeau et nous précédant, se mit en devoir de nous faire visiter toute l'installation de son journal. On surprendrait sans doute beaucoup nos typographes français et nos machinistes si on leur disait qu'à Chicago les diverses équipes d'ouvriers que nécessite un travail tel que le tirage du journal le plus répandu de la région, ont chacune leur bar room et leur bath room. En des pièces toutes revêtues de marbre, ce qui a coû(é sans doute horriblement cher, mais ce qui permet d'avoir toujours, malgré les encres, malgré la fumée, malgré les graisses employées, des murs constamment blancs, éblouissants de propreté, en des pièces dis-je, d'une somptueuse netteté, de jolis bars tenus avec soin s'alignaient. Des plats variés et appétissants, des assiettes deviandes toute servies, du thé, du café bouillant attendaient le moment où protes, typos, compositeurs , conducteurs, machinistes, plieurs et plieuses, employés rédacteurs, enfin toute la population dort se compose un journal comme le Chicago Herald, allait venir, le travail fini, se restaurer au b.arroom. — Les diverses salles à manger rivalisaient de netteté appétissante et de soin. Les bars des grands hôtels n'étaient pas mieux tenus et même on y trou v^ait la vitrine obligatoire avec, dedans toute la variété des gros cigares américains. M. Scott nous expliqua que grâce à ce système — véritable coopération des divers corps de métier occupés au journal, un ouvrier qui, au dehors serait déplorablement nourri pour ip dollar trouvait là pour vingt cinq ou trente cents de quoi se refaire

érieusement. Nous vîmes à l'œuvre deux typographes lesquels engloutissaient des tranches de roastbeef qui pouvaient compter en efïet comme fortifiantes ! Les bath-room, petits mais pratiques servaient aussi de salles d'hydrothérapie. Aussi en sortant de leur travail plus ou moins salissant chaque ouvrier pouvait prendre en toute tranquillité et à toute heure soit un bon bain tiède, soit une douche. De là il se rendait dans son petit compartiment pour y passer des vêtements de gentleman et sortir de là, correct, propre, frais comme un élégant quittant le Hamman. Après quelques incursions dans les bureaux delà rédaction, alors en plein travail nous descendions vers le hall gigantesque où grondait la trépidation des machines. Toujours malin autaut que pratique, M. Scott a su exploiter ce qu'a de curieux le spectacle de cette espèce d'Etna. Un escalier de fer court à mi-hauteur d'une des murailles, bordé d'une solide rampe de cuivre et le public est invité à venir de ce balcon voir la manœuvre étourdissante et assourdissante des machines du Herald. Nous y suivîmes notre guide et peu après un compositeur vint apporter tout frais à son altesse le numéro du Dimanche qui venait d'être terminé. On sait que les papers américains au contraire des nôtres sont beaucoup plus fournis le Sunday que les autres jours. Il en est qui donnent jusqu'à cent pages. De quelle littérature ? j'aime mieux ne pas approfondir. 'Quoi qu'il en soit le numéro du Sunday's-Chicago-Herald était fort bien rempli, orné de dessins intéressants. Dans le vide solennel dudésœuvrement dominical ces journaux-volumes rendent aux Yankees l'immense service de leur aider, sans fatigue, à tuer le temps que la religion

soustrait aux business ! Nous longeâmes l'espèce de promenoir où nous avait engagés notre hôte et de là nous pouvions voir et surtout entendre ]es machines du journal dans le feu de leur manœuvre.Au long de cette salle je comptai une vingtaine de rotatives assez semblables à nos Marinoni mais qui débitent les numéros en travers au lieu de les présenter de face.

Les rouleaux sont placés de biais. La rapidité ne m'en parut pas supérieure à celle de nos presses parisiennes. Mais cetalignement en peloton régulier de vingt monstres de fer marchant, frappant, recommençant leurs mêmes gestes automatiques et brusques avec la même précision et la même vitesse, les ouvriers qui surveillaient attentivement la manœuvre arrêtaient par moment la marche pour retirer un exemplaire « mâché » et repartaient de plus belle, tout cela constituait un spectacle intéressant encore que déjà vu; de grosses lampes électriques, — la machinerie étant située dans les sous-sols — éclairaient de leur lumière maladive cette scène curieuse et tous les détails du vitrage et de l'installation tout entière frappée au coin de la plus récente des perfections. Nous descendîmes et passant prudemment entre les presses haletantes nous allâmes visiter les deux énormes machines par lesquelles se mouvait l'écheveau indéchiffrable des courroies sifflantes et grondantes dont le vent nous souffletait de tous côtés. En passant sous deux roues plates où filaient à une allure vertigineuse deux énormes rubans de transmission, M. Léandri sentit son chapeau brusquement soulevé. Il le rattrapa dans un état déplorable. Je venais ensuite et le même accident faillit m'arriver. Je retirai à temps mon tube qu

n'eut qu'une chiquenaude. Le Prince à nos deux cris s'était retourné et — inquiet ™ il nous recommanda une prudence absolue. Q,uant à M. Scott il souriait, mais visiblement il y avait dans son regard un certain dépit et le naturel l'emportant, il ne put s'empêcher d'émettre la réflexion , qu'un accident arrivé au prince Bonaparte dans les bureaux du Chicago-Herald eut été pour les lecteurs du journal « the greatest attraction ». Son Altesse sourit de bon cœur à cette saillie, mais elle ne jugea pas à propos de devenir la proie d'une rotative pour donner au digne M. Scott la plus palpitante des dernières nouvelles !

En remontant du machinery-hall il nous fallut visiter la composition où^, dans une salle vaste comme un théâtre, cent-cinquante compositeurs travaillaient debout devantleurs petits casiers: puis nous allâroesà la clicherie où se tenaient en perma nence leshommes chargés quand arrive le croquis du fait du jour apporté au fur et à mesure « des événements » par un des artistes attitrés du journal— d'en faire la reproduction dans les colonnes du Herald.y ohsQïYâidi cette occasion la différence immense, et vraiment tout à notre désavantage qui sépare l'ouvrier américain de l'ouvrier français dans ses rapports avec cet être privilégié qui s'appelle le patron. Partout où nous avions passé les ouvriers et les employés sans même tourner la tête avaient continué tranquillement leur travail. Fondeurs jetant les formes dans la chaudière, conducteurs huilant leurs machines tous avaient montré la même ardeur à la besogne sans que notre présence parut les intriguer en rien. K la clicherie en ce moment on chômait.

M. Scott nous apprit que les dessins n'étaient

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pas encore descendus. Sur cinq hommes présents dans cette pièce, un seul se dérangea — le plus âgé et le chef évidemment ; il nous fit obligeamment voir la manœuvre des puissants appareils à lumière électrique et oxhydrique dont il avait la direction. Pendant tout ce temps les quatre aides étendus sur des- établis ne bougèrent même pas, la présence de M. Scott ne leur fit faire aucun mouvement. Q.uant au directeur du Herald, il ne me sembla pas effleuré du moindre sentiment d'étonnement ou de mauvaise humeur. Ces ouvriers n'avaient rien à faire. Ils se couchaient à leur aise! Tout ce qu'il leur demandait c'était de se démener au moment du travail pressé !

Eh bien, j'affirme que dans ce simple tait il y a une manifestation de la vie sociale, un trait de mœurs tout à l'honneur de l'Amérique. Les relations d'employé à patron sont beaucoup moins humiliantes que dans la vieille Europe. Le yankee ne sort pas de ce raisonnement. Je vous paye tant pour que vous me fassiez tant d'ouvrage. Faites le comme vous voudrez peu m'importe. — Je mets en fait que dans un atelier parisien tout ouvrier qui prendrait dans sa journée, même après un coup de collier éreintant, un quart d'heure de repos pour s'étendre serait vivement pris à partie par son chef. Entre eux les ouvriers le traiteraient de fainéant, de couleuvre et d'endormi. L'idéal pour le travailleur européen c'est de donner à sonpatron plutôt l'illusion d'un travail acharné qu'une peine réelle. Nos ouvriers de Paris ont un joli mot pour cela : Masser. 11 faut avoir Pair de faire des « Masses ^> d'ouvrage. Il faut masser et ça épatera le bourgeois; jamais, dit-on volontiers d'un ouvrier, on ne le voit inactif et c'est là le

plus bel éloge. L'Amérique, on doit le dire, paraît s'être affranchie de ces petitesses d'esprit.

En nous reconduisant à l'ascenseur M. Scott demanda à son Altesse si sa soirée du lendemain était prise. Sur sa réponse affirmative, le digne gentleman exprima tous ses regrets puis il me prévint que je recevrais le surlendemain une invitation à dîner à son club ce dont je le remerciai en acceptant.

Nous quittâmes les bureaux du journal comme sonnait minuit.

Le retour au Leland hôtel nous permit de constater qu'il existait un Chicago de nuit aussi attrayant que le Chicago de jour au moins pour les quartiers du centre que nous traversions. Partout flamboyaient des portiques de gaz indiquant de nombreux théâtres, des music-hall variés. De tous ces endroits sortait une foule bruyante et fétarde. Nous avisions de nombreuses ladies à l'allure significative, la plupart assez jolies quoique outrageusement plâtrées. Beaucoup de magasins gardaient à la mode anglaise leurs vitrines ouvertes et éclairées derrière l'acier prudent d'élégants grillages. Au bout de Madison une vive lumière indiquait la présence sur le bord même du lac d'un établissement de plaisir. C'était une copie de nos Folies-Bergère qui se baptisait Trocadéro. On sentait que Chicago n'était pas une ville puritaine et que la vie nocturne avec tous ses plaisirs et toutes ses fantaisies y tenait une grande place. Une seule chose gâtait un peu la scène. Tout le long de States-Street nous comptâmes jusqu'à huit musées anatomiques, collections d'horreurs variées où s'exhibaient des êtres humains affligés d'épouvantables difformités. L'amour des Chicagolais

pour les phénomènes touche à l'idolâtrie, A cette époque on montrait dans un de ces établissements le plus cauchemardant des hommes squelettes: un malheureux phtisique et étisique au suprême degré, positivement atteint d'une espèce de clarification, de vitrification du système osseux q^ui rendait son thorax transparent comme de la corne. Le souvenir me hante encore de cette horreur, de cet épouvantable monstre auquel les membres inférieurs atrophiés, ses bras démesurés et sa tête maladive ornée de lunettes d'or donnait Taspect de ces gnomes apparus dans les accès de fièvre. Nous nous arrêtâmes pour siroter au coin de Wasbach avenue et de Madison un verre de bière de Pilsen bu du moins soi-disant telle et nous gagnâmes nos « rooms» les oreilles pleines encore du vacarme des machines du tierald.

Le lendemain nous allâmes en corps jusqu'à la poste plutôt pour faire une courte promenade que pour y prendre notre courrier et comme nous revenions vers le Michigan je m'arrêtai, brusquement surpris en apercevant sur le seuil du Leland deux rayons lumineux qui, à n'en pas douter, émanaient d'un couple de gentlemen debout sous le porche de l'hôtel et dans les yeux droits desquels s'encastraient deux rondelles de cristal.

La présence de deux monocles, à cette heure, en plein Illinois était bien faite pour confondre mon intellect, j'en demeurai stupide. Le Prince vit mon étonnement et s'informa de ce qui le causait.

— C'est répondis-je que j'aperçois une chose bien surprenante.

— Quoi donc, fit le docteur déjà intéressé, serait ce du domaine de l'anthropologie?

— Peut-être dubitai-je. Regardez bien.

— Je constate, reprit l'héritier de Broca, la présence de deux faisceaux irradiants lesquels partent à n'en pas douter des prunelles de ces personnages qui plantés devant le Leland, paraissent attendre quelqu'un.

— Quels personnages? questionna vivement le Prince.

— Mon Prince, fis-je, ce sont des monocles I

— Alors, affirma leneveu de Napoléon, ce nepeuvent êtreque mes amis MM.de julvécourt et Périer. Eux seuls sur toute la surface du globe ont résolu le problème de la stabilité des monocles. Ils en ont même résolu la bi-stabilité car on voit rarement l'un sans l'autre! Nous ne tardâmes pas à reconnaître que le diagnostic de notre '< Chiet of party» était d'une exactitude rigoureuse. A notre aspect les deux monoculistes poussèrent des onomatopées quin'avaientrien d'Anglo-Saxon et le pluscorpulents^en vint au-devant de noussouriant.

C'était bien en etfet le comte de Julvécourt autrefois compagnon du Prince à cette école que les Saint-Cyriens appellent traditionnellement le pékin de bahut. De St-Cyr datait pour les deux officiers une amitié des p'us cordiales, et des plus charmantes. Légèrement gras mais d'une impeccable cambrure de reins, M. de Julvécourt avait ce que j'appellerai le type à la Mayenne, type français s'il en fut! La bouche ironique et fine, surmontée d'une légère moustache en crocs à désespérer Van Dyck lui-même, toute sa physionomie respirait Je boulevardier au point qu'après m'être abimé cinq bonnes minutes dans sa contemplation je cherchai instinctivement des yeux la terrasse de Larue. Fort spirituel et d'un entrain

jamais démenti, je sentis circuler en lui ce vieux sang français dont les heureux possesseurs se font rares en notre bonne Gaule envahie par le rastaqoûerisme et la finance. Il en existe encore Dieu merci, quelques uns de ces fins gentilshommes et queragentdechangeolâtrie n'apas envahis et je me rappelai à propos ces noms de Tassin de Villiers et de Pierre de Seyssel... amis chers dont les cahots de la vie m'ayaient trop tôt séparé ! Gen-tilshommes très XVIII'"'' siècle dont l'aimable fantaisie colora d'un reflet charmeur les heures si souvent pénibles du collège et du régiment.

Le compagnon du comte appartenait lui, à cette espèce de boulevardiers qui, M. Brunetière me saura gré de cette réminiscence Bossuetienne — savent montrer à l'occasion une âme maîtresse du corps qu'elle anime. M. Périer sans avoir en apparence autant de robuste vigueur que son co-monocle possédait contre les fatigues inhérentes à tout voyage une résistance au moins égale et une bonne humeur tout aussi inaltérée et inaltérable. — L'un et l'autre d'ailleurs s'offraient le paradoxe qui est bien de « chez nous », d'un voyage à travers l'Amérique anglaise sans vouloir à aucun prix émettre même un soupir dans la langue de ce Brummel avec lequel ils avaient des affinités. Tout au plus condescendaient-ils à appeler un menu « meniou » et des pommes de terre « pioumes de tear » ce qui la plupart du temps leur causait de très grosses surprises. Ils étaient heureusement sur la pantomine d'une iorce à renverser Félicia Mallet et leurs pérégrinationsà traversle continent rouge eussent pu s'intituler '4e voyage de Debureau." Il est vrai qu'avec les nègres de PUnion ce procédé vaut mieux qu'un autre car ces anthro-

poides ne comprennent en général aucune langue humaine et les lois américaines ont bien fait de

• les protéger vigoureusement contre l'impatience de leurs concitoyens blancs. Je sais une phrase qui pourrait s'intituler dialogue de la botte et du... rein et dont pour ma part j'aurais certainement abusé avec ces misérables agressifs et mauvais pour rien, pour le plaisir, comme on dit dans Marion !

MM. de Julvécourt et Périer venaient du Mexique où ils avaient exploré quantité de pays en papo-

^catepet , cet latepet, queuzacohalcas et autres désinences « incas » qui ont l'air de ces vilains mots qu'une ingénieuse pudeur renverse. Ils avaient subi la soif dans les déserts de Pisthme, la faim dans les Ventas de la Cordillère, ils avaient chassé le caïman, parcouru sans quitter l'étrier des myriades de kilomètres, fait le coup de feu avec les indiens et — ce qui est plus dangereux — avec les blancs, à Mexico on avait un instant filé puis arrêté M. de Julvécourt qu'un alcade trop zélé prenait pour Arton avec lequel il n'avait pourtant aucun point de ressemblance, car le grand nom de ce pérégrinant et insaisissable corrupteur hantait même les cervelles mexicaines, ils avaient enfin traversé en canot à pétrole, les rivières Papaloapan et autres de l'intérieur mais jamais, au grand jamaiS;, leurs yeux n'étaient restés un instant veufs de leurs baccarats et jamais, même quand sur la lignç de Denver leur locomotive sauta, leurs monocles immuables ne lâchèrent leurs orbites !

Les premiers shake-hand échangés nous liâmes plus ample connaissance et notre caravane s'accrut de deux charmants compagnons grâce auxquels

cette ville de goujats prétentieux, d'ouvreurs de portières enrichis et de brasseurs d'affaires mal élevés nous parut amusante au possible. Pour commencer nous arrêtâmes pour le lendemain matin même et — en corps — une visite à l'exposition.

Ce fut donc au nombre imposant de sept que nous nous rendîmes le jour suivant à ce fameux World's Pair pour qui retentissaient dans le monde entier les zimboum boum de la plus effrontée réclame. On nous avait à notre passage à NeW- York fortement bêché Chicago et son exposition. M y avait certes exagération de la part de ces rivaux jaloux mais on va voir, qu'en somme, avec ses dehors pleins de promesses, avec des éléments d'intérêt et de pittoresque absolument uniques au monde, ce World's Pair eut pu être toute autre chose. Mon jugement initial et final sera celui-ci. Quel malheur que cette foire du monde, ses buildings, ses colonnades en carton plâtre, son immense étendue et son lac n'aient pas été à la disposition d'un français. Que n'aurions-nous pas fait avec tout cela, avec les sommes énormes englouties en cette entreprise c'eut été un éblouissement. Les américains se sont donné beaucoup de mal mais dès l'abord trois fautes de goût des architectes sont sensibles : ils ont masqué complètement la vue sur leur lac qui pourtant eut pu se prêter à d'admirables perspectives. Les quelques spécimens de ces petits établissements exotiques et de ces lieux de plaisir chers au flâneur et au visiteur fatigué, cafés de tout genre, reconstitutions orientales,panoramas^évocations delà vie et des mœurs populaires de l'étranger, tout cela fut parqué honteusement en une léproserie qu'on baptisa de

Midway plaisance au lieu d'être comme chez nous répandu avec tact et bonheur un peu partout. De là une solennité et disons le mot un vide ininterrompu et regrettable.

Enfin, outre le prix d'entrée fort élevé (environ 2 fr. 50) on devait à chaque instant payer pour profiter des rares attractions espacées au long de ce véritable territoiie.

En résumé, le \Vorld's Pair a été une salade que les yankees ont oublié d'assaisonner !

Notre départ pour la Columbian exposition s'effectua par un petit rail-road spécial dans d'affreux wagons peints en jaune qu'un système barbare et automatique fermait brusquement d'une simple barrière de fer, laquelle a dû pratiquer sur les doigts des voyageurs de fâcheux traumatismes. Ce railway partait justement du pier situé en face du groupe des grands hôtels Leland, Auditorium, Victoria, etc. Le docteur avait calculé de façon à nous faire prendre un « direct », ce qui réduisit la durée du trajet à 20 minutes de bonne vitesse. Encore une faute de goût et non des moindres que cette ligne malpropre longeant sur la gauche une digue faite de deux rangées de pilotis noirs et tristes enserrant des amas de pierres. Certainement l'indifférence de l'Américain pour le luxe inutile peut se contenter de ce rempart tout primitif aux lames parfois mauvaises du Michigan.

Mais vraiment ce spectacle n'était pas fait pour prévenir favorablement les visiteurs tant sollicités. Les ingénieurs américains sont assez forts pour venir à bout d'édifier là une digue en pierres et en briques qui aurait au moins pour elle sa régularité et sur laquelle ils pourraient faire circuler une promenade avec garde fous dans le genre de

IMPRESSIONS d'amérique Ô^;i)

celles qui décorent nos jetées. Cette bordure — comme abandonnée, même — par endroits — laissant voir l'effondrement de ses matériaux, empêchait positivement de goûter, comme on j'aurait fait sans cela, la beauté du Michigan, dont Jes eaux calmes s'étendaient au loin, bornaient l'horizon. Sur la droite le spectacle était plus intéressant, une suite de quartiers dont quelques-uns décorés de belles avenues, d'hôtels luxueux, de buildings confortables et d'agréables villas. Mais, autre faute de goût, comptons-les si vous voulez, la gare d'arrivée, cette station qui devait recevoir LucuUus allant chez LucuUus c'est-à-dire le monde allant à la fête du monde, se réduisait au plus misérable des quais. Un quai dont une gare de la banlieue parisienne eut rougi. La voie à cet endroit formait viaduc. Aucun abri, aucune salle d'attente, de grossières balustrades de bois séparant le trottoir de l'arrivée et celui du départ ! Rien, absolument rien pour relever la nudité de cet arrêt. Pas même, comme on l'eut improvisé chez nous, des mâts ornés de drapeaux ou d'ori> flammes. Des poteaux mal équarris désignent la sortie. Avant de suivre leur indication, nous nous arrêtons un instant à contempler le panorama de World's Fa'ir que — grâce à notre position dominante sur le viaduc — nous embrassions du regard à peu près complètement. La masse des bâtiments de l'exposition Colombienne fait assez bon effet. Il y a de la quantité. La qualité, nous n'en pouvons juger de là. Les immenses galeries ont l'air jetées un peu au hasard et aucune harmonie ne se dégage de cet assemblage de constructions colossales. On aperçoit de ci de là deux ou trois dômes lourds et disgracieux. Enfin ce qui nous choque

surtout c'est l'avenue qui va nous conduire àU World's Fair. Entre deux rangées de bâtisses à peine crépies et où s'installent déjà de douteux bar-rooms où l'étranger sera détroussé à la façon de l'oncle Sam, — mon ami, entre ces maisonslaides, une rue toute dépavée, une fondrière qu'on macadamise en toute h^te. Tout cela a un aspect inachevé qui surprend. Voilà bientôt un mois que l'exposition est ouverte et, sur notre gauche, dans une enceinte de murs, les constructions d'un village irlandais et de divers édifices enclavés dans l'annexe de Midway plaisance en sont encore aux fondations. Quel retard! Je comprends maintenant l'insistance des yankees avec lesquels j'ai causé les jours précédents. « C'est en septembre qu'il faudra voir le World's Fair ! »

— Sapristi ! fait M. de Julvécourt, en relevant le bas de son pantalon : Nous allons franchir une zone marécageuse en diable.

Le docteur, lui, pressé de pénétrer dans l'exposition, a déjà descendu l'escalier du viaduc. Nous le voyons trotter courageusement à travers les fondrières. Bientôt nous le rattrapons et nous arrivons tous ensemble devant les guichets du World's Fair.

Troisième faute de goût : Sous le prétexte de remplacer le petit tourniquet métallique en usage chez nous les managers de la great exhibition on Earth, ont fait dresser des tourniquets de bois massif qui semblent destinés à dénombrer le passage d'un troupeau de bisons. C'est bien autre chose que l'inoffensif enregistreur de nos expositions. Ce n'est plus dans l'abdomen où sur les reins qu'on reçoit le choc de l'instrument, c'est dans le nez, dans l'œil, sur son chapeau, dans les

jambes, partout. Un poteau centrai énorme, où s'embranchent six poutres transversales, s'élevant du sol à une hauteur de deux mètres environ, pivote sur la poussée du visiteur. Mais, pour peu qu'un imprudent s'engage derrière vous, il reçoit à la volée une bastonnade en règle. S'il ne tient bon il est jeté par terre. Le docteur ayant pénétré tête baissée dans l'appareil, je l'y suivis et, bientôt atteint par les bras du poteau, je voyais mon chapeau et mon lorgnon dégringoler immédiatement. Plus prudents, le Prince Roland et nos compagnons passèrent avec un sage lenteur et évitèrent ainsi tout désagrément. Les monocles de nos deux boulevardiers n'eurent pas un tressaillement.

Tout de suite nous nous dirigeâmes vers le point central, le point culminant, la great attraction, le « clou » de cette exposition interminable et interminée, vers le great Basin. Nous longeâmes l'Horticultural building, vaste caserne dominée par un dôme assez laid pour que je n'insiste pas et presque entièrement remplie d'oranges échafaudées — ce qui est drôle pendant cinq minutes et fastidieux pendant vingt. Nous franchîmes des canaux capricieux et coquets sur de petits ponts en dos d'âne mi-chinois, mi- Vénitiens.

Enfin, tournant à droite, nous laissâmes le Fisheries-building aux pilastres romans si heureusement adornés de tous les poissons de la création et de tous les crustacés des halles centrales. Nous côtoyâmes l'immense bâtisse du "government "et du "manufactures and art" buildinget bientôt une éclaircie nous avertit que le Basin^ la pièce de résistance, le clou architectural du Worlds-Fair n'était pas loin.

Au moment où nous débouchâmessur l'immense et somptueuse piazza baptisée Great basin par le guide officiel, le soleil qui, pour un moment, avait voilé de lourdes vapeurs sa face resplendissante, se dégageait enfin et tombait d'aplomb sur ce décor absolument théâtral. C'était le triomphe du carton plâtre : mais il eut été profondément injuste de ne pas constater l'effet très réussi de l'ensemble. A nos pieds, courant entre deux rampes de balustressemées de statues et de plantes vertes^ un canal dans le goût vénitien aboutissant à une pièce centrale gigantesque ; des gondoles couraient sur les eaux jaunâtres et peu engageantes du Michigan, conduites par des troubadours de pendule. Je reconnus avec horreur les derniers figurants d'Haydée. Il n'y manquait qu'une ritournelle d'Auber.

Culottés d'azur, une petite veste rose faisant ressortir la lourdeur de leurs... bases anglo-saxonnes, des gondoliersgrands, roux, affreux, maniaient l'asnpect avec une grâce d'éléphant s'essayant aux révérences. Mon regard ne s'arrêta pas longtemps sur cette fâcheuse réminiscence, chez nous réservée aux seuls bronzes de bazar. Je levai les yeux et je restai surpris. A perte de vue un étalage de palais, de colonnades, de porches, de tours, de frontons... s'étendait, du Michigan que masquait une rangée de corinthiennes alignées par quatre jusqu'à une espèce de building qui ressemblait prodigieusement à un œuf privé du sommet de sa coquille. Peut-être était-ce un hommage à Chris toforo. Sur les deux côtés du rectangle les architectes américains avaient tenu à accumuler les splendeurs architecturales et à faire parade de leur érudition. Erfuhrt ayant eu un parterre de

IMPRESSIONS d'aMÉRIQUE Tf?>J

rois, Chicago se devait un assemblage de palais à faire loucher la dame au taureau autrement dite Europe. Je retrouvai dans chaque détail de ce vaste tableau le Parthénon, Saint-Marc, la Colonnade du Louvre, Saint-Pierre de Rome, la Géralda de Séville, les pièces d'eau de Versailles, les monuments de l'Espagne gothique, ceux de PEspagne mauresque... Un éblouissement de ressouvenances!

— Et Christophe? arguai -je, ne voyant rien dans cette immense machine qui me rappelât le héros sous Pinvocation duquel on Pavait placé ?

— Voyez Porfèvrerie, dit le docteur, toujours distrait.

— Pardon fis-je, je n'ai pas dit Christophle.

— Ah ! s'écria Panthropologiste, j'avais cru entendre.

— Et puis, fit le Prince^ vous êtes profondément irrespectueux.

— Soit, consentis-je ; oii trouvez-vous dans tout cela trace de Colomb ? A part l'administration building qui offre aux admirations du monde l'œuf... le fameux œuf...

— En effet, appuya M. de Julvécourt, l'homme qui a découvert l'Amérique eut eu droit, ce me semble...

— Mais interrompis-je, Colomb n'a pas découvert l'Amérique. — Ah bah, gesticula M. Léandri Ce n'est pas Christoforo Colombo né à Calvi (Corse) qui a fait au nouveau monde l'honneur de le découvrir I Monsieur vous me rendrez raison d'une aussi violente entorse à la vérité historique.

— Pourtant, tremblai-jc, il a été démontré jusqu'à l'évidence que bien avant Colomb des navigateurs venus du vieux continent avaient débarqué...

T);^S d'océan a ocëan

M. Léandri devint rouge. Il me regarda d*un air qui ne présageait rien de bon.

— Monsieur, fit-îl, seul, un corse pouvait trouver l'Amérique et si ce n'est pas Colomb alors c'est quelqu'autre fils de la vieille Cyrnos!

— Non, déclarai-je, et si votre colère doitfrapper un coupable, que les Dieux détournent de moi votre ire. Si quelqu'un mérite vos anathèmes, ce n'est pas votre modeste journaliste decompagnon.

— Qui est-ce, alors, Monsieur, qui est-ce, clama notre ami.

Le 'Prince s'était mis à tousser énergiquement.

Je laissai passer l'accès et très carrément.

— L'opinion sur laquelle je me base, répondisje, est celle d'un américaniste émérite, d'un américaniste dont le nom fait autorité...

— Eh oui, finit par dire le Prince. Vous citez là un auteur qui gêne ma modestie, Sanscortester la découverte des côtes Nord Est de l'Amérique par des navigateurs Scandinaves, et sans par conséquent causer la moindre contrariété à M. de Chateaubriand qui s'est beaucoup étendu sur la question dans la préface de son voyage, je fis au congrès international des anthropologistes en 1888 à New^-York une communication qui va sans doute affliger notre ami Léandri. Il est possible, c'est Hiême probable selon moi, que le continent américain ait été découvert auparavant par les Chinois.

Un savant français a découvert de nos jours, dans un ouvrage chinois très ancien, le récit de voyages de quelques prêtres chinois dans un pays très éloigné qu'ils appelaient Pu Sang et que l'on suppose être la côte nord-ouest de l'Amérique. « Cette supposition, ajouta le prince, peut être

exacte, comme elle peut être erronée. Nous n'avons pas le moyen de la vérifier. Mais il est un fait que nous connaissons : c'est que mon ami, M. Désiré Charnay, dans ses explorations au Mexique^ a trouvé à Palanqué un symbole bQudhiste représentant ridée de la perfection morale. Ce symbole est très commun en Chine, où L'on peut le voir peint sur de nombreux monuments. J'ai même en ma possession une antiquité chinoise sur laquelle se trouve ce symbole. Or, un objet exactement semblable a été trouvé au Mexique. Ces coïncidences sont au moins curieuses.

— D'ailleurs, conclut le petit fils de Lucien, Colomb n'a pas été oublié et si vous voulez vous donner la peine de traverser cette place ensoleillée vous découvrirez sur la gauche une reconstitution du couvent de la Robida et là doit être réuni tout ce que l'on a pu rassembler de reliques Colombiennes.

— Go-ahead ! dit M. -e Pierrefeu, mettons le cap sur le point indiqué.

Nous « mîmes le cap » et nous commençâmes par longer le great-basin. Cette superbe pièce d'eau avait fort bon air. L'Agricultural Building, le Machinery-Hall, les bâtiments de l'électricité^ des mines, des manufactures and libéral arts lui faisaient un second plan de colonnades variées, presque toutes de mode Corinthien. Tout cela ■était neuf, féeriquement blanc et, sous l'averse des flèches solaires, prenait un aspect grandiose ■ — et même artistique. Aux points d'intersection des canaux^ des rostres s'érigent, construits selon la plus pure tradition attique. De lourds anim:iux de plâtre — vus à une certaine distance — supportables, s'enlevaient sur un repoussoir de pal-

miers, de phénix, de canas aux larges éventails vert sombre, contribuaient à donner un cachet civilisé et européen au panorama gigantesque qui déroulait de tous côtés son paravent de palais. Nous nous arrêtâmes devant la galerie allégorique, la grande fantaisie monumentale de Frederick Mac-Monnics.

De chaque côté de l'esquif antique, deux rangées de rameuses, — chiourme succulente — , le corps légèrement incliné sur leurs avirons poussaient vers le lac la hautaine silhouette de la Columbia, assise au sommet du vaisseau, dans une cambrure aristocratique des reins, sa poitrine élégante dégagée de tous voiles, pointant orgueilleusement dans l'air bleu. Cette tête froide mais fine, ce coup long, ce torse allongé et robuste en sa délicatesse même, tout cela me parut le type même de la beauté américaine et je restai convaincu qu'un modèle de pure race Yankee - une Philadelphienne sans doute puisque c'est là que de Tavis général se rencontrent les plus jolies misses de l'Union — avait posé pour cette pièce du groupe. Il y avait là-dedans beaucoup de raideur, mais aussi ce que j'appellerais une « ironbeauty » « une joliesse de fer », Ces filles de pionniers cachent en effet d'inusables muscles sous la plus frêle des apparences I

Quant à la Liberté d'or qui faisait face à l'autre bout de la Piazza à la fontaine allégorique, je n'en parle que pour mémoire et comme d'un devoir fort bien fait : une copie grecque non sans mérites.

La seule grosse faute commise sur ce point capital de r « exhibition» fut à coup sûr la colonnade qui derrière cette Minerve colossale barre l'hori-

zon. Pourquoi avoir masqué complètement le lac? Ah! qu'un architecte de sang latin eut tiré de cette immensité glauque de beaux eff.^ts de perspective. Les Grecs cachaient-ils donc les flots de sinople de leur archipel et n'édifiaient-ils pas au contraire leurs temples dans les conditions panoramiques les plus vastes! Pourauoi cette borne stupide mise à Tespace et ne pouvait-on laisser au moins un dégagement central, un haut portique qui eut joué les « perspectives » du cap Sunnium et autres «points of view » célèbres !

Ainsi réfléchissant, nous étions arrivés au « Couvent » réinstitué de la Robida.

— C'est en effet, dit le Prince, l'exacte reconstitution du cloître où Colomb vint chercher les encouragements moraux dont il avait grandement besoin. Ce fut là que le prieur franciscain, Frère de Marchenna, reçut le grand homme affligé, rebuté et sur le point de renoncer aux glorieuses pensées qui étaient sa vie même. Le navigateur éprouvait alors toutes les déceptions. Il faut, pour soulever C3s questions pareilles à des mondes une force d'âme, une énergie, une persévérance qui lorsqu'elles manquent au génie le font avorter. Peut-être existe-t-il en ce moment des Napoléon, des Newton, des Colombs, végétant obscurément en d'infimes conditions. Il manque peutêtre à leur intelligence les conditions de développement nécessaires, il leur manque surtout la force. Etre irréductible. Etre fort, ne jamais perdre une seconde le but. Voilà le secret des éclosions sublimes du génie. Galilée, (Jolomb, Descartes, Fulton, autant de chercheurs illustres, qui, sans la trempe d'acier de leur àme persévérante et convaincue « usque ad mortem », n'eussent fait

que de bons professeurs. Donc Christophe comme vous l'appelez irrévérencieusement passait un vilain moment de doute et de fatigue et ce sera l'éternel honneur de ce franciscain, demeuré certainement obscur aux yeux des siècles sans cet épisode, d'avoir réconforté le seul homme au monde qui eût conscience d'un continent inconnu placé par delà les flots de l'Atlantique.

Grâce à son influence Colomb put exposer ses idées à la reine qui se laissa enfin fléchir. Ferdinand et Isabelle n'avaient pas grande confiance au fond dans l'entreprise du malheureux grand homme. Sans l'influence du clergé, si puissant alors, rhonneur de découvrir l'Amérique était réservé à quelque autre ; mais un siècle ou deux se fussent peut-être écoulés avant qu'un marin eut l'audace et la conviction nécessaire pour franchir l'énorme étendue des mers intercontinentales!

— Alors, fit M. Léandri, ce prieur fut pour le célèbre corse un véritable collaborateur.

— Vous l'avez dit, répondit le Prince.

Nous franchîmes le seuil du cloître. Dès le vestibule une désastreuse « mistress » vendait d'affreux souvenirs bagues, médailles, presse-papiers, cuillers. On sait que la manie des américains consiste à acheter dans tous les coins plus ou moins vantés par les guides de petites « spoons » souvenirs. Peut-être est-ce encore un hommage au navigateur. Ils pensent à l'œuf en dégustant les « eggs boiled » du « breakfeast. »

Ce musée nous fut une déception. La seule chose à voir nous parut être de vieilles gravures assez curieuses indiquant l'état d'esprit terriblement naïf qui se déclara en Europe après que la nouvelle des découvertes espagnoles y eut circulé.

On croyait retrouvée la patrie des cyclopes, des hommes sans tête, des hommes arbres. Toutesles fabuleuses contrées qui teintent d'un vague si piquant et si délicieux les récits des premiers missionnaires papaux et de l'illustre Marco- Paulo, on les plaça dans ce monde nouveau encore si plein de mystères. Le royaume du Prêtre Jean et bien d'autres états dont l'enseigne restera sans doute et malheureusement éternellement insoluble pour nous, avaient intrigué les imaginations pendant tout le moyen âge. On voulut les revoir dans l'étrange pays de ces hommes rouges, tout bariolés à^ teintures et vêtus de plumes aux tons éclatants. Mais, chose plus triste, ces anciennes et naïves estampes sont bien vite remplies du spectacle affreux des combats, des hécatombes, devrai-je dire, où ces inoffensifs, les naïfs et enfantins aborigènes deviennent pourla cruauté des aventuriers débarquant avides de conquêtes et hypnotisés par l'idée de l'or — une proie facile.

Les européens à coup de mousquet délogent ces infortunés presque nus^ mal armés et superstitieux épouvantablement. C'est un massacre continu. Pan ! Pan ! les armes à feu font rage et par milliers, craintifs, ces pauvres diables s'enfuient laissant derrière eux le sol jonché de morts. Une étreinte douloureuse vous enserre le cœur. On a beau se dire que ces temps cruels étaient ainsi : que l'humanité a évolué : qu'une vie d'homme à cette époque pesait moins que l'existence d'une mouche, il est douloureux de songer aux ravages qu'exercèrent les Pizarre, les Certes, les Almagrs et tant d'autres. Ils furent légion les bourreaux de l'Amérique et jamais on ne dira trop les fureurs de rinquisition, la rage de mort qui poussa les

prêtres espagnols à décimer ces populations sans résistance. Rappelons du reste que le clergé catholique n'eut pas le monopole des odieux abus de puissance. L'histoire si mélancolique et bien plus récente d'Évangeline, l'horrible brutalité avec laquelle on brisa (plus que la vie) le bonheur tout familial, la douce et mythologique société des Acadiens. Fut-ce là l'œuvre des papistes ? Non. — Mais si Longtellow a sauvé de l'oubli cette grande injustice ce n'est pas Marmontel qui rendra le même service aux Incas et à leurs peuples. L'histoire efifroyable des indiens aux prises avec les conquistadores, tyrans capricieux et insatiables n'a pas .trouvé d'historien compatissant et ému. Le malheur s'attache jusqu'à la mémoire de ces martyrs. Car les admirables sonnets de José Maria de Heredia sont plutôt une glorification des magnifiques bandits au «^sangre azul» qu'une vengeresse élégie sur les malheurs de leurs victimes.

A part ces gravures du XVP siècle rien de bien saillant dans cet énorme musée où l'on peut contempler les choses les plus inattendues, jusqu'à des éventails peints par des dames bien intentionnées et représentant de petits sujets rococos, jusqu'à un portrait de la reine Victoria ( ! ! ) et à des paysages parisiens ( ! ! )

— Pardon, fit un de nos monoculaires compagnons, M. Périer, à un des gardes de cet étrange couvent, où est le rayon des articles à vingt-neuf sous !

— I don't know, fit l'homme. Par endroits c'était ea effet une succursale du bazar de l'Hôtel de Ville. Nous en vînmes même à découvrir une photographie du Czar Alexandre et de son impériale famille.

— Pour Dieu, fil M. de Julvécourt en retirant son tyrolien.

— Pour le czar, appuyai-je en soulevant mon haute-forme.

— Pour la Patrie, finit M. Léandri en décou- ' vrant sa noire chevelure. Cela devenait un bric

à brac sans intérêt. Nous allions partir quand on s'aperçut que le docteur manquait.

— Où diable a pu passer le directeur de la Revue d' anthropologie^ interrogea M. de Pierrefeu.

— Il se confesse au père de Marchena, émis-je.

— Il a été enlevé par des collègues américains et porté en triomphe au Geographical-Illinois- Institute, argua M. Léandri.

Mais comme nous nous livrions à cette orgie de suppositions, le Docteur en personne parut le visage rayonnant.

— Eurêka, fit-il, j'ai trouvé !

~ Quoi donc, attaquâmes-nous en chœur?

— Un portrait de Colomb !

— Eh bien qu'y a t-il là de

— Un Colomb inédit !

— Quoi, interrogea le Prince Roland, un Colomb sans barbe.

— Non !

— Avec barbe.

— Non !

— Avec moustaches !

— Non!

— Avec favoris.'^

— Oui.

Et triomphant le Docteur nous exhiba une médaille qu'il venait d'acheter pour le prix modique de dix cents. Or cette médaille dont les inscriptions avaient été rajoutées, gravées longtemps

après la fonte n'étaient autres que des rondelles commémoratives de bronze où s'étalait la tête de

leu M. Grévy de Grévy lui même., ex-président

et redoutable joueur de billard., A quelle occasion furentfrappées ces pièces commémoratives?.. Mystère et camelots. Rien ne se perd dans la nature et puisqu'on n'est pas d'accord sur le type définitit de Columbus pourquoi ne pas l'admettre comme un sosie de M. Cleveland où du général Grant !

Nous rîmes de cette trouvaille bien étrange en effet ! et pour nous remettre de notre émotion nous fûmes absorber quelques frenchdrinks au restaurant français, une des deux oasis de cette phénoménale exposition où partout ailleurs le Ginger Aie est la loi et l'eau de seltz la raison d'Etat.

Le reste delà journée fut employé à parcourir le vide immense et morne de ce World's Pair. Beaucoup de chiffres, beaucoup de graphiques, beaucoup de réclames surtout. Quant à cette sauce dont j'ai parlé, à cet assaisonnement sans lequel une exposition universelle ne saurait intéresser, attirer le public: elle est absente à peu près de partout. Pour en finir une dernière fois avec la foire du monde je citerai quelques extraits des lettres que j'adressai à cette époque de Chicago même à Paris. Quant à l'exactitude des sensations, malgré la verdeur de mes expressions d'alors, je ne me sens aucunement l'envie d'en atténuer la sévère mais juste portée.

A mon sens disais-je, seul parmi tous ces bâtiments, la transportation building avait un cachet réellement américain :

Chicago, le f' juillet Il me faut aujourd'hui parler de Midway-Plai-

sance. Qu'est-ce que Midway-Plaisance ? Une sorte de dérivatif à l'ennui prodigieux qu'engendre la vaste (oh ! combien vaste) monotonie du World's Pair. Dites aux gens de Chicago que leur ex^mition n'a pas les côtés récréatifs et joyeux des expositions parisiennes, ils vous répondront en souriant finement: Avez-vous vu Midw^ay.

Ce paradis tant vanté est une sorte de petite exposition à côté. En descendant du steamer, il faut traverser dans toute sa largeur l'enceinte absolument dépourvue d^ombre du World's Pair. Sur toute cette route saharienne ne cherchez pas un café, une buvette, une oasis quelconque, un bock sauveur. Oh ! soda-water, seul rafraîchissement autorisé de cette immense machine, que de crimes oft commet en ton nom !

Soutenu par l'espoir des jouissances promises vous passez devant les Beaux-Arts, les pêcheries, le Woman's building, vous vous lancez dans une avenue aveuglante, vous atteignez enfin une voûte au-dessus de laquelle passe en grondant un railroad... et à* cent mètres plus loin vous êtes dans Midway.

C'est là qu'on a voulu grouper — comme si ce voisinage eût été humiliant — les seules brasseries, les seuls cafés de l'Exposition — car je ne parle pas des deux cafés (allemand et français) enfouis sur les bas côtés du Manufacture's and libéral Art building — où l'on se puisse délasser quelque peu peu en tête à tête avec autre chose qu'un verre de soda (eau de seltz vulgaris). Le malheur a voulu qu'on ait intercalé dans cette annexe les choses les plus disparates. 11 y a là une ménagerie genre Bidel, ornée d'affiches hurlantes et devant laquelle on s'étonne de ne pas voir

laire la parade. 11 y a un concours de beauté où un industriel malin a réuni une soixantaine de fort jolies filles habillées — dit le barnum - avec les dernières créations des grands couturiers de Paris.

Il y a un village indou qui n'est pas terminé. Plus loin on achève un bourg irlandais — le plus pittoresque de tous, avec sa tour féodale écrasant les chaumières environnantes. On y verra, dit-on, des évictions très exactement reproduites. Voici maintenant un village allemand (que peut-il avoir d'allemand) avec un jardin au milieu duquel se dresse un kiosque. Dans ce kiosque se dressent également, raides comme des automates, le.s musiciens d'une musique militaire prussienne. Ces malheureux, qui doivent étouffer sous le drap ultra-épais de leurs tuniques, s'époumonnent dans le désert ; le jardin est vide, complètement vide et les mesures de la Schiller-Marsch retentissent inutilement.

Le public fait défaut. En effet, entrée comprise, visite du musée (et quel musée?) et la moindre consommation absorbée, vous en avez au moins pour vos deux dollars I Voici maintenant un japonese-bazar, bien achalandé celui-ci et servi par de petits Japonais malins et adroits comme des singes. Presque en face se dresse une monum.entale brasserie viennoise où l'inévitable orchestre de tziganes sévit. Je passe diverses attractions mi-foraines, mi-commerciales, des installations non encore terminées (! !) et j'arrive à la Roue, par un grand R (the great Ferris Wheet). Oh ! cette roue ! Voilà donc la grosse surprise, le « clou», la great attraction de cette exposition. C'est avec cela qu'on devait éclipser l'énormité de notre tour Eiffel.

IMPRESSrONS D AMERIQUE 349

C'est ce joujou colossal et cocasse qui devait donner au World's Pair son cachet spécial. Serat-elle seulement jamais achevée, cette « Ferris Wheelthe greatest in the World »?

Au sein d'un échafaudage monstrueux, véritable forêt verticale de madriers, on commence à distinguer les essieux de cette roue étonnante ou mieux les tourillons destinés aux essieux et dont la base qui doit supporter le poids principal est l'objet des soins du constructeur. Cette bizarre machine, inspirée en somme par les balançoires rotatives que l'on peut voir dans toutes nos fêtes, sera splendidement aménag;ée et ce seront des « cars » luxueux, éclairés à la lumière électrique, pourvus de tous les perfectionnements du confortable moderne, qui enlèveront à 80 mètres de haut les clients de la « Ferris Wheel. »

Seulement, tandis que chez nous on obtient déjà un mal de cœur moyen, un malaise parfaitement suffisant avec des roues de huit à dix mètres, que sera-ce quand deux mille cinq cent personnes décriront dans l'air une parabole de quatre-vingts mètres! Qu'on se représente un plongeon demicirculaire opéré à la hauteur des tours Notre- Dame. Q,ue l'on fasse tenir deux mille cinq cents personnes aimant les syncopes artificielles dans cette roue, cela peut paraître fort, mais j'ai la conviction que la roue aura les proportions voulues et qu'elle marchera. Les ingénieurs américains sont d'une force indiscutable pour élever à des puissances énormes les essais tentés dans les autres pays.

Leurs maisons à quinze, seize et dix-huit étages sont des chefs-d'œuvre de solidité et, soit dit en passant, voici à peu près sur quelles fondations

elles reposent. Le sol de Chicago, si près du Michigan, est mou. On y enfonce^ à Taide de moutons formidables, des arbres tout entiers, jusqu'à ce qu'ils forment un nouveau sol d'une solidité à toute épreuve. Là-dessus on coule couches de béton sur couches de béton, qu^on entrecoupe d'un système de croisements en poutres de fer ou même d'acier dont le nom m'échappe. Ces fondements demandent deux ans de travaux; on y engloutit un monde de matériaux, après quoi la la maison à quinze étages s'élève comme par enchantement en six ou huit mois, au moyen d'un ajustage tout à fait remarquable de simplicité et de sécurité....

Mais c'est égal on eut pu mieux faire qu'un cerceau de 200 pieds pour glorifier le génie des architectes américains. La tour Eiffel n'est pas belle soit, mais à côté de cette "Ferris-Wheel" elle devient une incomparable œuvre d'art.

Je me suis dirigé vers la Transportation Building.

C'est là, évidemment, la partie la plus neuve, la plus intéressante de la manifestation américaine.

D'abord, à part un faible essai de l'Allemagne, c'est le triomphe de l'Amérique. Ni l'Angleterre, ni la France ne sont encore représentées. La France surtout manque totalement : on sait à la suite de quels embarras suscités et de quelles petites infamies commises par les douanes et les transports coalisés de l'Union.

Mais, en tant qu'exhibition purement yankee,il y a là des choses fort curieuses. Le PuUmann-Car y éclate sous toutes ses formes, comme une série de météores. Réellement, ces wagons ont un luxe, et un luxe « artistique » dont on n'a aucune idée

en Europe. Le wagon impérial allemand a l'air, à côté d'eux, d'un jouet en zinc. Les bois les plus précieux, teintés avec des gradations savantes, rehaussés d'incrustations d'onyx, de laque, de nacre, de marbre, composent tout le revêtement supérieur. Les lampes qui éclairent le couloir central sont d'un travail parfait et, sous la triple épaisseur des tapis, on sent une voiture admirablement suspendue. Des «box ^) capitonnés on peut gagner un fumoir dont s'enorgueillirait justement les plus élégante garçonnière du quartier de l'Etoile. J'ai compris comment on pouvait voyager six jours et six nuits consécutives sans fatigue. Ce sont de véritables salons-bonbonnières, où tous les perfectionnements possibles ont été apportés. Le jour où nous aurons des wagons-lits de ce modèle, le voyage de Paris à Nice ne causera pas plus de lassitude que celui d'Asnières à Versailles.

Les w^agons-restaurants^ beaucoup plus larges que les nôtres, ont aussi leur cachet de confortable américain. Quant aux compartiments réservés, aux toilettes, aux plates-formes transformées en <:< observations », tout cela est à proclamer hautement supérieur aux véhicules même les plus récents de la vieille Europe.

Ce couplet entonné à la gloire du matériel des rails-roads américains, il me faut montrer également le revers de la médaille. Des gravures, des photographies, répandues à profusion, montrent les voyageurs servis par une foule empressée de serviteurs en uniforme. Des familles sympathiquement groupées sont l'objet des soins attentifs du conducteur, du porter, de tout le personnel du train.

L'un des bas-reliefs du portique — bien vilai-

nement doré — représente cette scène touchante. Or, la vérité, la vérité brutale, absolue, la voilà : dans le personnel des rails-roads et des puinnanns, comme dans tous les personnels des Etats-Unis, il n'y a aucune, mais aucune règle, aucune autorité, aucune discipline. Tous maîtres, tous libres.

C'est très beau, en principe. Mais quand vous sonnez deux heures pour avoir un verre d'eau, quand un employé vous rit au nez et vous laisse à entendre, avec la grossièreté la plus infecte, « qu'il vous servira quand le moment sera venu », alors peut-être souhaiterez-vous un décor moins somptueux et un service plus sûr. J'ai vu des Américains — car en sa qualité d'étranger on se pourrait croire moins bien traité — j'ai vu, dis-je, des Américains furieux de ces façons de faire, mais avec une force d'amour-propre que nous n'aurons jamais, nous autres trondeurs de France, refréner leur mécontentement et me dire en souriant : « C'est curieux, cela m'arrive pour la première fois. » En fait, même en laissant couler les dollars en cascade, vous n'êtes jamais sûr, aux Etats- Unis, que le groom qui vous sert daignera se déranger autrement que lorsqu'il le jugera nécessaire et convenable.

Mais où les admirateurs du World's Fair poussent des cris d'enthousiasme, c'est devant l'histoire de la locomotive, mise en action sous les yeux du public par une série de pièces d'un haut intérêt. Toute la gamme des machines est là. Il y en a une cinquantaine, depuis le <.' vieux pionier » « old pioneer », la première locomotive qui ait amené des voyageurs à Chicago, jusqu'aux monstres sortis des usines de Baldwin ou de Brook^ et pesant 195,000 livres. Là se peut lire, ligne par

ligne, l'histoire d'une des plus extraordinaires conquêtes de l'esprit humain. Basses sur pattes, avec des cous trop longs, des allures alternatives de canards ras de terre ou de cigognes haut perchées, toutes ces machines témoignent une par une de progrès considérables. Parmi celles qui datent de quarante ans seulement, il en est qui sont de véritables montagnes roulantes ausom,met desquelles se dresse comme un belvédère la logette des « engineers ».

Puis on arrive à quelque chose d'effroyable, de difforme , d'inexplicable . Ce sont les grands chasse-neiges, nécessaires sur les lignes du Nord et du Canada. Rien n'en saurait rendre l'aspect apocalyptique.

Du font d'un wagon de dimension maxima et dans lequel on distingue les forts rouages d'une machine à vapeur, se détache un éperon d'acier formidable. Tantôt cet éperon affecte la forme d'un coin, et cet angle de métal poli, haut de cinq mètres et long de huit, on se le représente battant la muraille épaisse et durcie des neiges du Canadian-Pacific Railway ; tantôt c'est un tire bouchon, une spirale effrayante, dont la pointe a la grosseur d'une tête de bœuf, tantôt un volant à coupant aigus, qui, paraît-il, décrit devant la machine des rosaces de neige fantastiques, envoyant le déblai à 70 pieds de distance. Tout cela est fort curieux et donne une idée des conditions tout à fait spéciales dans lesquelles opèrent les grandes entreprises de voies ferrées aux Etats- Unis.

Dans les galeries supérieures, les bicycles et les tricycles s'alignent avec une supériorité désespérante. Il est évident que l'usage de ces appareils

est devenu à peu près général dans toute l'Amérique du Nord. Quelques exposants ont bien voulu soumettre à mes faibles lumières leurs dernières créations. J'ai pu constater qu'ils étaient arrivés à des résultats très brillants et que la légèreté de leurs machines était étonnante ; quant à la solidité, ils ne paraissent pas en douter un moment.

Quant à la « transportation » maritime, elle est bien faiblement et bien peu pittoresquement représentée. Des plans sur papier, deux ou trois coupes de steamers qui ont déjà traîné partout, d'affreux panoramas-réclames pour voyages Cook.. toute cette partie du Transportation Building est pauvre, pauvre !

La partie carrosserie est amusante en ce qu'elle donne bien la note exacte du goût, du chic yankee en fait de voitures. Le plus simple de nos coulissiers refuserait de paraître en un coin quelconque de Paris dans ces sortes de guérites admirablement vernies et agencées, maisdontlescoffres traînent jusqu'à terre, en sorte que toute la partie basse de la portière ne laisse émerger que le haut du visage. On est littéralement enfoui là-dedans.

Peut-être est-ce confortable? Assurément c'est affreux. Combien plus affreux encore le goût des lanternes à dix étages et à dorures, argentures, nickelures et cuivreries dignes du huit-ressorts de Mangin. Ce sont de véritables phares de mauvais goût que ces appendices éclairants. Mais où la chose devient du dernier cocasse, c'est quant on examine le " cercueil de luxe. " Sous un triple verre biseauté et une débauche de tentures à chatoiements tendres, le cercueil apparaît tenant presque toute la place, tant le véhicule est restreint, — au rebours des nôtres. Involontairement

on cherche, comme dans les puUmann, s'il n'y a pas à la portée du défunt une série de " commodités " et d'appareils perfectionnés, pour agrémenter cette ultime balade dans l'autre monde. Sur ce sujet triste je termine.

Il me faut citer, — au moins pour mémoire — dans ce court aperçu de l'exposition Colombienne une série de bâtiments qui contenaient — en germe — d'excellentes idées. Pourquoi ces germes sont-ils restés embryonnaires? Explique qui pourra, toujours est-il que pour ne citer que ceux-là: Le Woman's Building et les pavillons des états partaient de deux intentions très heureuses. Mais dans Tun, sous prétexte de donner une idée du travail de la femme — au point de vue artistique surtout — dans les diverses parties du monde on avait ramassé, à côté d'assez jolies choses, un tas de petites horreurs. Seuls, les japonais, gens artistes d'instinct au contraire des yankee, qui ne le sont que par raisonnement avaient trouvé le « la ». Us exposaient deux^' intérieurs ,, nippons. L'intérieur du logis n'est-ce pas la femme même? Ah ! qu'il eut été charmant de voir, bien reconstitués avec des figures de cire et des petits décors panoramiques, une chambre bretonne, un salon parisien, un appartement anglais, un boudoir italien, une vérandah espagnole, un harem, un gynécée... Mais voilà ! l'imagination américaine s'arrête à l'étiquette et au classement et leur principale fierté venait surtout en l'occurrence de je ne sais quelles aquarelles " lavées ,, par la reine Victoria. C'est chez ce peuple républicain que j'ai vu le plus vif engouement pour tout ce qui touchait aux choses aristocratiques. *'' Royals contributors" disait le catalogue et de ces deux mots

le moindre courtaud de boutique de States Street ou de Wabash Avenue avait plein la bouche. En tous cas le Womans building eut pu être une chose exquise, ce n'était qu'un froid et ennuyeux musée. De même pour les Etats. Que n'eussionsnous pas trouvé avec l'immense latitude laissée aux organisateurs par ce programme même : States exhibitions ! Nous eussions fait passer le visiteur par les prairies de Far West où il eut condoyé les Cow-boys, nous l'eussions conduit aux rives du Pacifique où il eut gravi des réductions de Sierras et couru en railway à des hauteurs vertigineuses, nous Teussions promené dans les Cliftdwellers et les pueblos du New-Mexique dans les cavernes de Kentucky, sous le ciel et parmi les végétations tropicales de la Nouvelle-Orléans... Que sais-je encore. Hélas, trois fois hélas I l'Uncle Sam élabora en de petits édifices mesquins des statistiques, des listes, des graphiques et dans une multitude de petits locaux une série de spécimens agricoles qui avaient l'apparence fâcheuse d'un concours de ténias !

Aussi dès l'époque (juin 1893) émis-je dans ÏEvènement^le souhait qu'en 1900 nous montrions aux yankees comment s'organise une exposition de cette sorte et que nous ménagions à nos hôtes un voyage facile et varié dans toutes nos vieilles provinces : Auvergne, Bretagne, Rouergue^ Quercy,

Dauphiné, Lorraine, Flandre, etc J'y pris date

pour ce désir qui, je l'espère, sera réalisé et que j'aurai été le premier à formuler.

Autre guitare. Si nos beaux-arts, malgré une mise en place absolument criminelle où hurlaient (de douleur) des Van Beers côte à côte avec des Delacroix, ont obtenu un beau succès, il fut un

coin tout à fait exquis de ce Fines-art building. J'ai nommé la Section Japonaise. Je l'ai dit et je le répète, ce Japon nous égale, nous dépasse même certainement comme tempérament artiste et comme esthétique. Il y avait là des paysages, des aquarelles tiquetées, des soies d'un prodigieux intérêt, des portraits merveilleuxet des bois sculptés de giande valeur. Ne saurions nous à la « prochaine » avoir cette corde à notre arc et cette attraction sur notre programme. Les artistes Japonais qui — comme les nôtres du reste — ont risqué gros en envoyant leurs œuvres dans ce pay — véritable capharnaûm juridique et où le vol est un prétexte à admirations symptômatiques, n'hésiteront pas à faire des envois sérieux à Paris^ ville où jusqu'ici l'honnêteté fut de mise.

Malgré moi, quand revenu du World's Pair, j'avais débarrassé mon individu des couches de poussière charbonneuse qui, dans cette ville bénie, se superposent sur votre épiderme avec une ténacité désespérante, c'était toujours vers Washington Lassalle ou States Street que se portaient mes pas. J'ai toujours préféré les longues flâneries par les rues populeuses aux visites de musées et aux excursions genre Cook dont les guides vous font une loi. L'aspect animé, coquet, presque parisien de ces quartiers, l'ombre colossale que de temps à autre y projette un de ces buildings à seize ou vingt "floors" m'attirait.

Mais il était dit que toutes les surprises m'attendaient dans ce Chicago renversant. Une aprèsmidi, comme je comptais les étages d'une maison qui n'en finissait plus, un timbre ami et harmonieux résonna derrière moi.

— Il y en a dix-sept !

oSo D OCEAN A OCEAN

Je me retournai et je reconnus un des causeurs les plus mordants qu'il m'ait été donné à Paris de rencontrer dans le monde : M. de Z., officier de cavalerie et attaché à une ambassade dont je tairai le nom pour ne pas lui causer d'ennui ~ mais qui n'est pas celle de Washington... Je manifestai doublement ma joie de rencontrer de Z. en cet endroit du globe, car non seulement c'était un esprit d'élite, mais encore il connaissait l'Amérique comme sa poche et les Américains comme s'il eut créé cette race hétéroclite.

— Où êtes-vous descendu, me dit-il bientôt?

— Au Leland, et vous ?

— A l'Auditorium. ^

— C'est à côté, faites-moi le plaisir de m'accompagner jusqu'à ce caravansérail tabuleux. J'y sais un old whysky que le patron du bar réserve aux seuls initiés. Vous plait-il d'en être?

— J'en suis, criai-je, car, j'exècre le Whysky, mais j'adore voir les autres en boire I

Bientôt nous allumions deux cigarettes de caporal dans un coin tranquille du bar de l'Auditorium et tout de suite M. de Z. attaqua la question sans me donner la peine de le mettre sur la voie.

— Vous désirez peut-être connaître mon opinion sur les gens de rillinois,sur cette espèce de Yankees qui peuple les bords du Michigan?

— Vous l'avez dit, répliquai-je.

— Eh bien voilà, ici plus que partout ailleurs c'est le triomphe « du décor », l'apothéose du superlatif et du best in the World. Peut-être estce à Chicago qu'éclate dans sa quintessence le pur esprit américain, fait de muffierie, d'autoadmiration et des« zimbalaboum», d'une réclame étourdissante! — J'ai dit décor, — je pourrais

IMPRESSIONS D AMERIQUE 35g

ajouter frimes, mensonges, mirages, trompe — Toeil, poses de lapins, blagues multiformes et autres synonymes à ma pensée.

Voyons, parlez franchement, quand vous avez apposé votre quarante-trois grande largeur, sur le sol Chicagoauj n'avez-vous rien éprouvé?

Il disait Chicagoan ! D'autres disent Chicagoins, Chicagais, Chicagiens, — pour moi j'aime Chicagolais qui sonne mieux. On dit bien les Congolais.

— Si, dis-je, j'ai été frappé de la hauteur des maisons...

— Oui, poursuivit l'officier sans m'entendre, on est tout d'abord ébloui par le fracas d'une civilisation qui semble exaspérée, arrivée à son maximum de puissance. La lumière électrique vous rôtit la vue, le vacarme des rues vous claque le tympan, les ascenseurs donnent à vos entrailles d'agréables fluctuations, dans l'air s'entrecroisent par milliers des fils dont le moindre morceau venant à tomber peut vous causer de désagréables sensations et vous priver à tout jamais de la lecture du « }larper's ». Enfin autour de vous, et c'est cela surtout qui nous frappe, nous autres boulevardiers, une foule effrayante grouille, coule, roule, détale et moutonne. « Business » ! "Times is money" ! Quelle activité, quelle furia commerciale, quel peuple, quel génie. J'ajoute quels dentistes, car cette agitation c'est une monumentale fumisterie : Tout cela, décor, décor et encore décor ! Où vont ces passants affolés, ces gens éperdus, fiévreux à quelle chasse aux dollars volent-ils ainsi, la bouche frémissante, l'œil allumé?... Ils vont tout simplement vers quelque sous-sol où bientôt devant un coktail soigneusement trituré ils s'abime-

36o D^OCÊAN A OCÉAN

ront pendant des heures, les pieds étendus sur un tabouret, dans la lecture de ces in-folio, de ces . volumes interminables qui constituentles "papers"' du jour !

Ah ces journaux, quelle jolie plaisanterie. Tous, avec une, unanimité implacable reproduisent les mêmes articles communiqués par le syndicat de la presse. Ils remplissent chaque jour quinze pages — pardieu — la chose est facile ! Titres à sensation tenant la moitié d'une colonne, réclame éhontée sous toutes ses formes, potins invraisemblables, histoires de couturiers, cancans de five o'clock, compte rendus administratifs de sport, boxe, canotage, cyclisme, etc.. etc.. insuhes à l'adresse des Cresus qui, à leur lit de mort oublient de payer leurs éloges posthumes, histoires de concussions et de vénalités administratives, deux lignes sur les événements d'Europe, un peu d'insinuations fielleuses à l'égard de cette France qui tut assez sotte pour leur envoyer ses soldats. — Et voilà tout, n'y cherchez pas autre chose.

Maintenant retenez que ces journaux sont ''les meilleurs et les mieux faits du monde entier". Je vous l'ai dit '^le superlatif" toujours et partout. Doit-il entrer dans la cervelle d'un yankee que ce qu'il produit puisse supporter même l'ombre d'une comparaison avec ce qui n'est pas de "la maison". Le comparatif est ignoré. Une ménagère ne dit pas^Murray, l'épicier de la 28'"^ rue, vend des pruneaux meilleurs ({ue ceux de ses concurrents" il dit "les pruneaux de Murray 'sont the best and the finest in the world !" Le raisonnement perpétuel du monsieur de New-York et de Chicago consiste à ne considérer toute chose que relativement à la catégorie immédiatement inférieure.

Tel financier est le plus riche ou le plus filou de l'Amérique, des Etats-Unis, de l'IUinois, de Chicago, de son ''bloc" de sa maison. Trois pelés et un tondu jouent au foot-ball dans un coin de Jackson-parck. Bien vite ^c'est le plus grand événement sportif de l'Univers. L'observatoire de Chicago avait un télescope qui n'était que le second de l'Amérique: on organise en ce moment des souscriptions pour que cet instrument devienne celui du monde entier qui aura coûté le plus cher.

Voilà pour leur manie exagérative. Maintenant si nous passons aux mœurs ^'privées", à l'organisation des services municipaux, à la police, quel peuple, mon Dieu, quel peuple ! Le '"Hands'up" fleurit un peu partout : ne vous aventurez pas sans guide dans les faubourgs de Chicago. Vous courez la chance .l'être accosté parun gentleman qui vous priera poliment d'élever les bras en l'air (Hands'up !) de le laisser explorer vos goussets et vos poches. (Quelquefois ce gentleman aura un uniforme. Alors ce sera un policeman. Si vous pouvez av^ec l'aide de quelques passants, arrêter cet agent d'une espèce particulière, laissez le plutôt s'en aller. Vous voulez des poursuites ? Mais malheureux, avant que votre plainte soit déposée,votre homme, sous une caution quelconque aura disparu, filé, avec la connivence de ses camarades du district. Si vous sortez votre Smith- Ewesson et que vous blessiez le policeman détrousseur... Oh! alors, mon cher, vite... aboulez caution et pendant trois ou quatre ans, attendezvous à ne plus ouïr parler ni de votre affaire, ni de votre argent.

Oyez en revanche cette anecdote, absolument

typique et belle decandeur.Le corps diplomatique vint, il y a un an, à Chicago. Quel accueil ! quelles gracieusetés, -quel hôtel.,. On les abreuva de politesses on les logea splendidement dans un des meilleurs établissements. Le hasard, et je pense quelque Uncle Sam aussi s'en mêlant voulut que divers bijoux et un certain nombre de décorations disparurent des chambres mises avec tant de soin et de sollicitude à la disposition des diplomates. Ceux-ci firent un nez. Il y avait de quoi. La trouvant déplorable ils mandèrent le patron de l'hôtel, gentleman gros, gras, souriant, fleuri, voleur comme Cacus et faux comme un jeton qui leva vers le plafond des bras irresponsables. Il fit voir aux nobles étrangers la pancarte de soie rose où s'étale le petit '^advice" prévenant les voyageurs d'avoir à déposer les valeurs à ^'l'office". Mais là n'est pas le comique. Il y a beaucoup plus fort. Comme espagnols, français^ italiens, russes, hollandais, se lamentaient au souvenir de leurs éléphants, de leurs Danebrogs, de leurs jarretières, de leurs grands cordons et de leurs cravates perdues, l'hôtelier pirouettant sur son talon gauche leur lança cette phrase historique :

« Mais êtes -vous bien sûrs qu'on vous ait volé quelque chose ? »

— Ah ça, interrompis-je, et ils n'ont pas transformé la protubérance postérieure de ce coquin en un essuie-pieds?

— Eh ! fit de Z...et la dignité diplomatique ! Les ambassadeurs se contentèrent de faire une horrible grimace et de porter désormais leurs mains à leurs chaînes de montre chaque fois qu'un américain s'approchait d'eux un peu trop près. Ce fut leur vengeance.

■ — Elle est maigre ! fis-je.

RentréàThôtel j'y trouvail'invitation de M.Scott me priant d'honorer de ma présence le diner qui aurait lieu à l'Argo Club. Ce nom m'étonna d'autant plus qu'on indiquait la situation topographique de ce cercle comme terminant "l'illinois central rail road pier^'. Du diable si je comprenais comment un club pouvait se trouver installé en plein Michigan. Heureusement, le prince Roland vint à mon secours. Dans la conversation qu'il avait eue avec l'illustre Master Scott, ce dernier lui avait donné la clef de l'énigme. De notables chicagolais appartenant pour la plupart au monde des lettres ou des arts, avaient rêvé d'établir un cercle sur les bords du lac afin d'y pouvoir braver les terribles chaleurs de l'été et — le soir — d'y siroter Told brandy, au souffle rafraîchissant de la brise lacustre, mollement épandus sur les reclining-chairs. Malheureusement une loi d'Etat interdisait — au moins pour cette partie du Michigan — de rien bâtir sur les rives. Les Etats- Unis font ainsi semblant d'avoir une peur atroce du Canada, afin de pouvoir un jour justifier l'inévitable conquête du Dominion. Ils tournent vers le nord du lac, des regar^ds inquiets à la façon des prestidigitateurs qui contemplent une muscade. Quoi qu'il en soit, on opposa aux désirs de ces braves gentlemen un «non possumus » radical. Enfin, après s'être creusé la tête à chercher un moyen de tourner la loi, les amis du petit père Scott en imaginèrent une bien bonne. Ils firent échouer comme par hasard — à l'extrémité du pier de l'illinois central — un gros schooner ventru et "capax'' : puis ils se mirent à pousser des lamentations devant l'impossibilité de ren-

flouer le bateau. A iorce de tirailler, et sans aucun doute la raison dollar venantà la rescousse on finit par leur donner la paix. C'était là ce qu'ils désiraient et, tranquillisés, ils s'établirent dans le bâtiment échoué. On en fit un cercle fort bien aménagé et qui, surtout en ce littoral que rôtit littéralement l'ardeur caniculaire avait seul dans Chicago^ rinappréciable avantage d'être — dès le jour tombant — l'unique endroit frais de la ville. Ces clubmen, on le voit, n'étaieat pas précisément des imbéciles.

Ce fut donc vers le pier subindiqué que je me dirigeai après avoir revêtu la cravate blanche et l'habit et non sans avoir a dorné ma boutonnière d'un gardénia dont je tairai le prix par convenance d'abord — et puis parce que vous ne me croiriez pas. J'atteignisl'extrémitédu môle comme la nuit arrivait à grands pas et que sur les bords assombris du lac des feux jaunes, rouges, verts s'allumaient. Je n'eus pas de peine à découvrir le schooner et bientôt arrivé sur le pont j'y trouvai M. Scott entouré de gentlemen qui fumaient comme des locomotives et à travers la buée bleuâtre des cigares je reconnus deux têtes de compatriotes, bientôt les premiers mots de politesse échangés je serrai la main à M. Krantz, un commissaire actif et gracieux, un des rares représentants de la France à l'étranger (avec le consul de Philadelphie, M. Vossion) qui ne paraissent pas uniquement convaincus de l'infériorité de leur propre pays vis-à-vis des autres. Quant à Uzanne, j'éprouvai doublement du plaisir à lui serrer la main, d'abord parce qu'il existe peu d'esprits plus fins, plus délicats que le sien (ce n'est pas pour rien qu'il habite quai Voltaire) et ensuite parce que

IMPRESSIONS d'aMÉRK^UE 365

c'était un confrère. Nous devions durant toute cette soirée examiner tous les types du journalisme américain et nous amuser beaucoup des parallèles imprévus qui forcément résultèrent de notre observation. Le dinerfut servi fort luxueusement encore qu'avec une lenteur désespérante mais ce que nos commensaux anglo-saxons engloutirent de Champagne est absolument inimaginable! Je ne croyais pas qu'on eut pu absorber autant. Et quel Champagne! D'un raide à foudroyer Bassompierre luimême! Du cognac gazeux! Nous avions Tair, nous trois, Français, peu enclins à l'alcool, de petites pensionnaires au milieu d'un escadron de francslicheurs. Uzanne surtout qui se contenta d'avaler force verres d'Apollinaris. Après deux heures d'exercices manducatoireson apporta des sorbets puis du thé, des liqueurs — exquises — et de gros cigares, je crus le diner fini d'autant que chacun se dérangeait et que des groupes se formaient. J'en étais à mon deuxième régalia quand je vis apparaître force perdreaux et tranches de venaison. Ceci n'était qu'un entracte, assez dans les habitudes chicagolaises. Chacun se replaça et le repas continua, toujours avecle même appétit et peut-être avec plus de soif encore. Maisl'heuredes speachs et des toasts sonnait. J'avais heureusement comme voisin le directeur du vSw;^ deNew-York,un américain aussi civilisé etaussi artistiquement raffiné qu'un européen^ Ce très courtois yankee, irlandais d'origine, non seulement habitait la France une partie de l'année mais encore n'ignorait le nom d'aucunde nos peintres, de nos musiciens ou de nos littérateurs. 11 parlait^ d'ailleurs, français avec une remarquable pureté. 11 fut assez aimable pour me traduira les toasts que me commenta ironiquement Uzanne.

On avait apporté remplie de Champagne une cruche d'argent, énorme, à deux anses et sur laquelle au milieu de fort jolies sculptures se détachaient ces mots en notre langue : « A Votre Santé ». M. Scott y but une forte rasade et la passa à son voisin qui en fit autant. J'étais un peu inquiet à cause d'un groupe de deux ou trois joyeux compères qui avaient si copieusement dîné que visiblement ils étaient dans ce que les gardiens de la paix appellent un état d'ébriété manifeste. Heureusement aucun accident ne se produisit et des mains d'Uzanne la cruche passa dans les miennes puis des miennes dans celles du directeur du Sun: Elle n y resta pas longtemps. Deux mandolinistes requis pour la circonstance attaquèrent le Yankee Doodle et chacun se leva. Puis ce fut le tour immédiat de la Marseillaise, alors j'assistai à un spectacle incommensurable. Uzanne, Krantz, et moi debout débordés par la tempétueuse violence de cet enthousiasme Unclesamesque subîmes un ouragan bien cher à nos cœurs patriotes — mais d'une force à fêler les trompes d'Eustache les mieux confectionnées. Les six gros journalistes du centre, les « Capelles»(i) américains comme les appelait Uzanne, se levèrent d'un élan à tout renverser. M. Scott mêla sa voix ainsi que tout ce qu'il y avait là de vrais yankees et ce fut en français (Ah! mes enfants!) que notre hymne national fût lancé aux voûtes de bois de l'Argo qui résistèrent au choc. Le schooner était décidément bien bâti.

« Aosêrmes, scitouaillenns !

Puis ce fut le tour du Goc? ^az^e que les Anglais,

(i) Notre excellent confrère Capelle (Pelca) du Gaulois, excusera sans nul doute cette petite taqumerie.

beaucoup plus saouls que leurs voisins mais dignes — oh combien dignes — avec des airs de croque-morts en goguette, écoutèrent les yeux baissés. Enfin tous les chants nationaux y passèrent y compris le sémillant <iS aint- Patrick' s day7> qui ravît Tâme de mon l'oisin le « Sun's editor. » Ces chants nationaux anglais et américains manquent de gaieté le « Yankee Doodle >:> a toujours Tair d'une pauvre gigue de matelots raclée sut un crin-crin dans quelque taverne indigente et berçantl'ivresse triste du whysky... Le Holl-Columbia est assez beau, mais n'a pas ce quelque chose qui popularise un air. — Le « Rule Britannia » seul est enlevant mais ce n'est il est vrai, qu'un accessoire prolétaire du lugubre God Save.

Les chœurs terminés on toasta. Cela dura une heure et demie. Il y eut des gens qu'il fallut faire taire. Sans cela ils parleraient encore à l'heure où j'écris ces lignes. Les gros «Capell^s » de la presse chicagolaise se distinguèrent par des flux irrépressibles de paroles qu'ils accompagnèrent de claques magistrales sur leurs abdomens hémisphériques. Je compris, non sans stupeur et avec l'aide de mes voisins que ces personnages racontaient purement et simplement leurs petites affaires-. Un des plus gras parmi ces joyeux pachydermes nous expliqua qu'il avait eu peu de jours auparavant une espèce de fluxion de poitrine. « Ah ! s'écriait-il ému et semant de larmes le plastron éblouissant de sachemise, c'est là que j'ai pu connaître jusqu'où peut aller le dévouement d'une femme. Ah I Mary, ma compagne ma compagne aimée, quelles douces tisanes vous m'avez préparées, que de soin vous mettiez à ce que je n'eusse jamais les pieds froids et comme vous me disiez d'une jolie petite voix

musicale « My dear Arthur... My dear Arthur., êtes-vous mieux. C'est mal à un gros cher petit homme comme vous de tousser ainsi... Ah ! j'entends sa voix... my dear baby... »

— Et, interrompis-je, elle vous passa la main dans les cheveux ?

— Mon observation ayant été faite en français, le speaker n'y fit nulle attention : il !a prit pour un commentaire ému.

— Ah oui, reprit-il, d'un ton claironnant, vous avez rai"Son, mon cher Biddleworth (il me prenait pour un de ses copains, évidemment) elle fût l'ange mêmedu Dieuquibénit lesbons ménages. Aussi^ chers amis, je vous souhaite d'en avoir une pareille (femme — et non fluxion de poitrine) — Voyezvous quand on rentre chez soi un peu fatigué. (Je te crois — ) même un peu malade capillairement parlant rien n'est plus doux que de voir une jolie frimousse qui vous tend son bec et vous montre de la main le thé bien chaud et les cakes tout alignés en disant : « How do you do, my dear baby!» Et il Dleurait, et il pleurait. Cet homme eut fait d'excellents fricandaux !

Il récidiva dans la soirée, mais nul ne Técouta. Les Anglais (dont une célébrité de la presse britannique nommé Villiers), (rien de l'Isle-Adam) parlèrent. Leurs discours tout ponctués de ces petits signes stomacho-nerveux qui sont en grande estime enc(»re dans certaines parties de l'Espagne se ressentaient de leur état d'âme biittannique. Dieu, quelle brumeuse rhétorique mais surtout quelle... cuite! (révérence parler). Voilà qui explique l'horreur des anglais pour le cru en littérature. La seule note intéressante qui surnagea dans cette soirée mémorable fut une paire de monolo-

gues détaillés avec un très réel sentiment du dramatique et une sobriété, une simplicité d'effets absoluments saisissantes par un immense gentleman, rasé, long, maigre, aux yeux pleins d'un éclat singulieret qui parait-il était Fauteur même des soliloques interprétés.

Cependant mon tour de speach approchait. Uzanne se leva et dit trois mots fort bien tournés, gracieux pour chacune des nationalités représentées à ce banquet. Après lui j'étais horriblement perplexe et me préparais à boire tout simplement à la gracieuse Mistress Cleveland, reine par la beauté de la plus grande république du Nouveau- Monde, quand un des monumentaux <:< editors » ayant sans doute perdu le sentiment de l'équilibre stable s'écroula sous la table. — je dois dire qu'il se releva aussitôt. Sa chaise avait glissé. Mais chacun se leva, courut à lui, l'aida à retrouver son aplomb et comme on était rasé depuis quatre vingts minutes montre en main on m'oublia, God Save the argo Club!

Mais c'est là que le panmufiisme des chicagolais, les yankees par excellence apparut sous ses plus douces couleurs. Pressés d'aller finir leur soirée ailleurs que dans un radeau, tous nos américains disparurent et nous revînmes seuls, Krantz, Uzanne et moi dans la solitude noire du pier, obligés d'allumer des « matches » pour ne pas poser les pieds dans des gouffres ; le plancher du wharf avait des trous. On eut pu tout au moins nous donner un guide avec une lanterne. Des cabs passèrent entraînant ces théories de gros hommes hurlant dans la nuit des chansons à boire (Encore !!) Tous nos commensaux s'évanouirent vers le centre,vers Customer house place et rues avoisinan-

tes. Cette ville immense et singulière ainsi parcourue à trois heures du matin n'était rien moins que rassurante. Pas l'ombre d'un policeman. M. Krantz prit un cab car il demeurait assez loin. Uzanne et moi parisiens sceptiques revînmes vers nos hôtels voisins tranquillement la cigarette aux lèvres. Nous arrivâmes au Leland sans avoir rencontré une âme.

Joie américaine, gaieté yankee, brutalités et enfantillages, fausses confidences. Au fond jovialité de maquignons peu dégrossis, me disait le correspondant du Figaro. Comme elle sonne mal et lourdement à nos oreilles latines. (On sait qu'Octave Uzanne descend de je ne sais quel tyran italien de la Renaissance et qu'il a le type Médicis ou Borgiesque, au choix). Voyez quelle dépense de mots, quel verbiage ridicule pour dire quoi? D'extraordinaires platitudes. Un seul a été drôle. Cet auteur glabre et sinistre. C'est un grand artiste celui-là et ce qu'il a dit (car déclamé serait injuste) a été senti même par nous auxquels échappaient pourtant bien des finesses. Ce monologue étrange du pochard mélancholieux qui tient pendant vingt minutes une harangue philosophique et transcendentale à un fossoyeur aux trois quarts enfoui dans une tranchée était de toute beauté... et bien drôle aussi la réponse du pseudo-fossoyeur. « Mais imbécile... tu m'empêches de finir la pose

de mon tuyau à gaz ! » A part cet homme

curieux et vraiment original le reste n'a été que mots pompeux et vides de la part des Anglais. Ce disant nous étions arrivés devant le Leland-Hôtel.

— Au revoir, cher ami, après cette soirée un peu de repos me semble indiqué.

— Bonne nuit, cher confrère.

Et je reg/ignai ma chambre ; le jour naissait.

JMais je ne saurais dire à quel lendemain me condamna l'absorption forcée de Champagne à laquelle malgré tous mes eftorts il avait fallu me livrer. Ah ! M. Scott! M.Scott ! i'ai passé grâce à vous vingt quatre heures diantrement mouvementées. Il est vrai que votre dîner avait été charmant mais je ne pensais pas — quelque politesse que j'y misse^ — à vous le rendre aussi vite I

Nous fîmes avec un certain plaisir nos préparatifs de départ pour Toronto. L'extrême chaleur qui soudain avait fondu sur Chicago nous avait fatigués. L'air même de l'immense ville qui semblait fait de poussière et de gaz nous était devenue pénible. Pour qui a l'habitude de vivre dans l^atmosphère aussi pure que vivifiantes des côtes du Pacifique, ce pays plat de Tlllinois ce grand lac aux eaux troubles, cette cité disproportionnée, constituent un regrettable ensemble de causes morbides. Ornons avions depuis Sait Lake jusqu'à Winnipeg parcouru un véritable sanatorium. A San Francisco, après quelques heures de repos, nous nous levions frais dispos, pleins de santé et d'ardeur. A Chicago c'était les jambes cassées et les membres las que nous sortions de nos lits après y avoir passé le double de temps. Aussi jetàmes-nous sans chagrin un dernier coup d'œil sur States Street, surAdams, enfin sur la Fifh avenue que nous prîmes pour gagner Deaborn station. Nous allions devenir les clients de la Wabash Line dont le drapeau rouge et la lanterne répandus à profusion sur les indicateurs prospectus nous poursuivaient depuis notre rentrée sur le

territoire de l'Union. Nos amis, les deux boulevardiers nous reconduisirent de leurs monocles jusqu'au seuil du Wagner Car.PuImann en effet ne fonctionnait pas sur le Wabasch. A notre regret car ces Wagner ne valaient pas les remarquables wagons, les « Ideals » et les « Niobés» des lignes pacifiques. Je ne manquai pas d'ailleurs une seule fois, de les appeler Wagner-PuImann-Cars-hérésie qui était immédiatement suivie des protestations désespérées de tout le personnel. Aprèsnousavoir une dernière fois serré la main, le comte de Julvécourt et M. Périer redescendirent sur le quai et presque immédiatement le train partit. Nous nous penchâmes par dessus la balustrade de la plateforme pour les saluer le plus longtemps possible de nos casquettes de voyage. Enfin le Deabornstation^ ses bâtiments et ses habitants disparurent brusquement au tournant de la voie.

Nous commencions à rouler bon train en plein milieu d'un faubourg. Toute cette banlieue chicagolaise ressemble, mais en caricature, à celle de Londres, les maisons bâties par douzaines sur le même type tenaient plutôt de ce que nos forains appellent des roulottes. C'étaient des cassines de bois, constructions à bon marché, surélevées audessus du sol pour éviter l'humidité et qui ont l'air de reposer sur un support de trétaux. De grandes avenues qui n'en finissaient pas, désertes et envahies par l'herbe, pas encore pavées, mais déjà sillonnées de rails nous annonçaient les derniers quartiers, la zone excentrique. Ces fins de grandes capitales sont rarement gaies. Paris luimême n'a de coquette que sa banlieue Ouest. La misère, en effet, ou tout au moins la pauvreté doit forcément se réfugier en ces lointains faubourgs

IMPRESSIONS D^ AMÉRIQUE ;^y^

OÙ les logements sont à bon marché. D'où l'espèce de désenchantement que cause généralement an voyageur le premier ou le dernier coup d'œil. C'était le dernier que nous jetions en ce moment sur Chicago et il n'avait rien de folâtre. Des hardes lugubres séchaient aux fenêtres ou dans les jardinets minuscules vaguement tracés, dépourvus de haies. Beaucoup d'enfants dont quelques-uns co'jraient après le train et sautaient avec adresse sur les marchepieds. Ce jeu scolaire où excellent les jeunes yankees cause chaque année la mort d'une centaine environ de bambins. Enfin nos platesformes se dégarnirent de cette encombrante marmaille, nous filâmes à travers de grands espaces cultivés. Des villages très rapprochés comme toujours aux alentours des grands centres parurent. On y dansait, on y buvait, on y chantait. C'était dimanche et nous vîmes même un gentil bal champêtre organisé sur une pelouse. Là, au rythme d'une polka écorchée par quelques souffleurs tudesques des gens se trémoussaient qui n'avaient rien de paysan. En Amérique, à part le Covv-boy, les gens de la campagne ne se distinguent guère des gens de la ville que par le hâle de leur peau. Blouses, sarraus, limousines y sont inconnus ; le Sunday, ce sont des gentlemen qui vont au prêche ou vident ensemble la chope traditionnelle sur la terrasse d'un cabaret de village.

Il faisait nuit quand nous arrivâmes à Détroit où nous eûmes le plaisir de quitter notre wagon pour un Pulmann aux boiseries claires des plus coquets mais malheureusement aussi des plus encombrés. Nous y dormîmes pourtant point trop séparés les uns des autres, A quatre heures j'étais debout et il m'était donné d'admirer la plus ravis-

santé des campagnes, dans la lumière suggestive de l'aube. Ce n'était que verdure ; les champs, les arbres, les pentes gazonnées, les cottages euxmêmes tout couverts d'un vêtement de plantes grimpantes s'y confondaient dans une réjouissante note émeraldine. Ma toilette terminée, ie sortis du car et vins respirer sur la plate-forme ïâiv vif du matin. Une foule d'odeurs exquises traînaient dans l'atmosphère de ce pays joli comme un coin de nature bretonne. Ma pensée, par dessus l'énormité des distances, se reporta vers la patrie et je me sentis devenir mélancolique. Elle semble parfois pénible à l'homme l'idée que la nature qu'il parcourt ressemble à celle de son pays et que des êtres prodigieusement étrangers ont le bonheur de posséder ce fac-similé de la terre natale. Ainsi l'excès de l'affection engendre un machinal égoïsme.

Vers huit heures et demie, l'Ontario parut sur notre droite et nous devions arriver à Toronto, vers neuf heures. Cette fois le train tut exact et entra à la minute juste dans une vaste gare que flanquait l'inévitable panorama, pris de loin pour un gazomètre, de la bataille de Gettysburg. Cet obsédant combat ne laissait même pas débarquer le voyageur et le prenait à son entrée en gare. Ah ! les Sudistes sont bien vengés et la présence de ce panorama partout où la population agglomérée dépasse quinze cents habitants doit amèrement faire regretter aux Nordistes leur bruyante victoire.

De la gare de Toronto nous arrivâmes par une courte marche le long d'une petite rue montante devant le Rossin-house, le meilleur hôtel de la ville, assurent avec raison les guides. Dès que

nous eûmes réparé le désordre d'une nuit en wagon, nous descendîmes dans les rues de cette ville qui s'intitule fièrement la ciié-reine du Canada.

Justement l'hôtel avait une sortie sur King-Street une des rues principales. Dès notre irruption sur les trottoirs de cette voie nous poussâmes une exclamation bien naturelle. Non seulement King- Street était d'un bout à l'autre bordée de jolies maisons point colossales et de magasins du plus pur style londonien, mais elle était admirablement bitumée, que dis-je, sur las côtés au ras des trottoirs elle était pavée avec un soin dont se fut enorgueillie la rue du 4-Septembre. C'était la première ville aussi soignée que nous rencontrions et vraiment elle prenait tout de suite de cette voierie si bien entretenue une petite tournure européenne qu'augmentait encore le mouvement des passants marchant à l'anglaise, vite, les jambes allongées, l'extrême propr.eté et la simple élégance des étalages,enfin les toilettes de bon goût qu'arboraient dans les electric-cars qui passaient sous nos yeux, les jolies torontaises. Yonge-Street et Queen-Street n'étaient pas moins animées, moins soignées. Là enfin nous trouvions trace d'une municipalité intelligente et sachant ne pas sacrifier à l'utilitarisme l'élégance et la propreté, ces deux sœurs. Toronto, dans l'échelle des villes américaines, tient incontestablement le premier rang pour la beauté régulière et harmonieuse de ses grands artères et la façon dont elles sont tenues. Philadelphie viendrait bonne dernière avec son pavage, véritable gageure taite aux dépens des infortunés habitants, lesquels doivent avoir la sensation perpétuelle d'une danse sur des paratonnerres. Le propos me revenait justement à la mémoire. d'un riche Phila-

delphien,qui nous déclara lors de notre visite que tout ce que pouvait faire le meilleur coupé, c'était de durer six mois. Aa bout de ce temps, roues, ressorts, essieux, la voiture entière était hors d'usage.

Le soir, cet aspect anglais et soigné des grandes rues de Toronto n'était pas moins frappant. Les appareils d'éclairage y étaient prodigués avec un luxe aveuglant. Par moment dans les carrefours, à l'entrecroisement des. fils suspendus des electric cars, quand un tramway franchissait le crossing, une vive lueur pendant la durée d'un éclair, illuminait le corner ; de grands bâtiments d'une recherche évidente d'ornementation se détachaient avec les mots : Bank, ou Hôtel en lettres dorées flamboyant sur leurs frontons. Mais comme nous allions regagner l'hôtel, un spectacle inattendu nous fut offert. Le son d'une musique militaire arriva jusqu'à nous et débouchant derrière un flot populaire, tout un bataillon de higlanders précédé de fifres fit son apparition dans King-Street. Ils avaient vraiment bon air ces écossais, vigoureusement bâtis , avec leurs hauts bonnets à poil et leur petit jupon quadrillé. Ce devaient être pour la plupart d'anciens soldats , car leur marche s'effectuait avec une sûreté et une rectitude parfaite. Après ce bataillon, la fanfare que nous avions entendue tonnait, enlevant un pas redoublé dans un contrechant formidable de trombones. C'étaient les musiciens de la milice et tout un régiment de miliciens les suivait. D'un bouta l'autre de la colonne des porteurs de torche formaient la haie. A ne juger ces miliciens que parce défilé de parade ilsfirent au prince Roland une excellente impression et certes son Altesse n'avait pas pour

habitude d'user d'indulgence avec tout ce qui lui paraissait tenir plusou moinsde la garde nationale. Maintenant quelle serait devant l'ennemi la contenance de ces soldats citoyens qui, sanglés dans leur tunique noire et couverts de l'énorme et ridicule casque colonial en honneur dans tout le Canada, gardaient d'impeccable façon leurs distances et ne s*^ seraient pas permis même nn regard de côté ? — Question qui reste à approfondir.— Q.uoi qu'il en soit, cette retraite aLix flambeaux dans le décor correct et élégant des principales voies corontaises présentait un tableau agréable et d'une jolie couleur.

Le lendemain le docteur et moi nous partîmes, en gamins selon sa propre expression, pour une petite excursion sur les bords de l'Ontario. Nous n'avions fait encore qu'apercevoir ce grand et beau lac mais pour ne point voir des rives encombrées de docks, de débarcadères et de gares nous prîmes un joli horse-car qui suivait King-Street et dont la voie ferrée allait se perdre tout là-bas dans la direction de Détroit. Trois quarts d'heure de trot soutenu dans cette abominable rue droite comme un i et sans une ondulation, enfin les maisons se raréfient, voici des cottages, des maisons de campagne cachées derrière de beaux jardins et tout à coup, sur la gauche, le car tourne, franchit en cahotant un passage à niveau. C'est la voie du grand Trunk qui à cet endroit longe la côte Ontarienne ce crossing passé nous voici sur une berge étroite avec, devant nous, se déroulant à perte de vue, le lac plein de majesté dans l'immense étendue de ses eaux claires et tranqui'les.

Ah! ce n'est plus le Michigan qui, tantôt aveuglant de soleil, tantôt caché par une impénétrable

^7^ d'océan a OCÉAltf

ouate de brumes, garde toujours au fond une couleur troublée et peu avenante. L'Ontario roule des flots menus, limpides etsautillants sous l'aversedes flèches solaires. Le ciel est d'une pureté admirable, une brise douce et fraîche vient du large et à nos pieds des lames minuscules viennent se briser en passant par tous les tons intermédiaires, qui vont du bleu au vert et du vert au blanc de l'écume. Sur notre droite s'élèveut plusieurs garages et s'aligne toute une flottille de canots car le Rowing est très en honneur aux portes de cette ville plus anglaise que bien des cités du Royaume>Uni. D'un de ces garages sort une petite yole adroitement conduite par une jeune fille laquelle rame pendant qu'au gouvernail un bambin, son frère sans doute, veille à la direction. Le petit bateau vient de notre côté longeant la rive. La jeune torontaise, fort jolie ma foi, « nage » comme un vieux loup de Marne, elle fait littéralement voler le léger esquif sur la surface unie du grand lac. Leurs paroles nous arrivent transmises par l'absolue pureté de l'atmosphère et les échos de la rive répètent le rire perlé de la jeune canotière, les cris de joie du petit garçon. Eux seuls mettaient du mouvement sur l'infinie de cette nappe transparente et faisaient en quelque sorte ressortir le silence de cette belle nature et l'imposante grandeur de cette surface immense et paisible dont rien en dehors de la frêle embarcation ne venait rompre la poétique solitude.

Les eaux de l'Ontario sont si claires que le soleil (|ui, en ce moment, dardait horizontalement ses rayons, éclairait les profondeurs de saphir de Tonde par dessous la quille de la yole et que le canot où s'escrimait dans un gracieux mouvement

de nuque abaissée puis relevée la jeune miss canadienne, avait l'air de flotter sur de la lumière liquide.

Du côté de la terre, des cottages fleuris, des allées de beaux arbres faisaient au lac une bordure ravissante. Pour jouir longtemps de ce paysage tout à fait reposant et plein de douceur nous allâmes nous établir, mon compagnon et moi, sur la vérandah d'un des garages qui était aussi une espèce de café. Nous dûmes nous contenter de Ginger aie, cet établissement étant de tempérance. Mais l'horrible mixture qu'il nous fallut avaler nous parut supportable tant nous étions absorbés, pris dans la-contemplation de ces belles eaux d'un vert-bleu lumineux comme mordoré et qui s'étendaient à l'extrême limite de l'horizon sous un ciel adouci, d'un outre-mer pâle et mat où l'œil se reposait. Le docteur ayant promis au Prince de le rejoindre vers cinq heures en ville pour visiter l'Université, une des plus belles du Canada, nous reprîmes à regret notre car et bientôt nous étions revenus sur le pavé de la Queen of the Lakes. C'est de Toronto que nous devions gagner Niagara tandis que le Prince qui déjà avait visité en son précédent voyage toute cette région allait se diriger vers l'Ecole militaire de Kingstow^n et vers Ottawa, siège du gouvernement Canadien, quelque chose comme le vVashington du Dominion où il devait être l'hôte du gouverneur général. Ce haut fonctionnaire britannique fit, paraît-il» à Son Altesse une réception parfaite, si parfaite, me disait au retour M. Léandri qu'on ne se serait pas cru en Amérique mais dans une des seigneuriales et historiques demeures de la vieille Angleterre.

C'est que le poste de gouverneur du Dominion est un des plus recherchés de l'aristocratie anglaise et que le titulaire de ce magnifique emploi, appuyé, dii reste, sur un budget solide, offre à ses invités en sa résidence d'Otturra, vrai château de vice-roi, toutes les élégances et toutes les splendeurs de la grande vie européenne.

En attendant l'heure du départ définitif et pendant que nos compagnons retenus par une revue qu'on devait le lendemain passer en l'honneur du prince Roland Bonaparte, restaient à Rossini- House, nous nous en fûmes de bon matin M. Topinard, M. Léandri et moi à l'embarcadère lacustre de Toronto Là nous trouvâmes deux beaux navires répondant aux noms baroques de Chicora et Ciboula. Cette chicorée et cette ciboule étaient, du reste^ des bâtiments neufs, fonctionnant depuis peu et ce qui est, en somme, une rareté en Amérique, mus par une hélice. Nous y prîmes place n'emportant avec nous que des « parcels » juste le linge nécessaire pour un déplacement de trois jours. Nous comptâmes cinq heures d'une navigation charmante car le lac à ces premiers ieux de l'aurore se colorait d'une toule de nuances exquises et la fraîcheur du vent réveillait, fouettait le sang, nous permettant de goûter comme il convenait la saveur de ce lever au soleil sur l'Ontario. Au départ de Toronto, une île que coiffait un faubourg nous était apparue en passant et si mes souvenirs ne me trompent point il nous fut dit que c'était là Victoria Island (à moins que ce ne fut Queen Island !) Mais ensuite jusqu'à l'apparition de la côte sud du lac rien ne vint rompre l'uniformité de cette immense superficie liquide. En arrivant en vue de la rive Niagarienne nous fûmes témoins

d'un phénomène curieux et que je n'ai pas vu se reproduire ailleurs. A environ deux milles de la terre l'eau soudain, comme si la main d'un géomètre eut tracé une ligne de démarcation régulière, se teintait subitement et en une seconde nous passions des flots vert clair dans des flots vertbleu^ un peu plus loin, avec la même netteté, même démarcation et passage du vert-bleu au vert-jaunâtre. Enfin une troisième zone non moins exactement tracée au compas et qui bordait le littoral révêtait une teinte presque rouge, d'un brun de terre de Sienne. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre ces trois rubans délimités avec une netteté prodigieuse suivaient la côte comme ces tracés de couleurs diverses dont les écoliers entourent sur leurs cartes les îles'ou les continents. Le docteur m'expliqua de la plus remarquable façon et par un système d'ail uvions la formation de ces zones régulière et sa démonstration durait encore quand nous pénétrâmes dans le Niagara- River. Nous nous arrêtâmes un instant à l'entrée de ce vaste estuaire pour desservir la petite ville de Niagara puis nous avançâmes résolument vers Lew^iston point où le fleuve devient plus étroit et où viennent mourir les derniers flots du Whirlpool et des rapides inférieurs. De chaque côté les rives étaient couronnées de falaises et besfalaises elles-mêmes exhibaient une végétation, une verdure éblouissantes. Nous éprouvâmes un vrai plaisir après ce séjour à Chicago au sein de cette Iron and Stone city à regarder ces jolis coteaux où riait un printemps gai comme le printemps de Fr.ince. A Lewiston enfln nous descendons. Nous revoici sur le sol Américain. Le temps de subir une inspection peu tarouche des doua-

niers, d'absorber en guise de morning breekfast un verre de Whysky et enfin d'escalader une rampe assez raide et nous voici sur le quai de la petite gare. Justement le railway arrive en sifflant, vite nous sautons dans un quelconque des compartiments où nous nous installons aussitôt sur la droite de manière à apercevoir les chûtes dès qu'elles seront visibles.

On nous avait prévenus de l'espèce de désenchantement qu'allait nous causer ce premier aspect. De la ligne terrée qui court parmi les crêtes des falaises, on apercevait, en efi^et, l'immense cascade comme au fond d'un couloir et les proportions même de ce couloir sont telles que, vu à cette distance, le saut du Niagara ne parait pas plus grand et plus haut qu'une de ces chûtes si fréquentes dans lés pays de montagne. Un pont suspendu qui enjambe le lit profond de la rivière fixerait plutôt à ce premier abord l'attention du touriste. Aussi en descendant à Niagara-Falls et quand nous eûmes trouvé, grâce aux soins du docteur un hôtel confortable nous nous dirigeâmes pédestrement vers le fleuve avec la hâte de corriger cette impression première. On nous avait prudemmenttouché un mot des vols positivement cyniques, de l'exploitation révoltante du touriste auxquels se livrent la tourbe ignoble des industriels de toutes sortes accrochés comme des araignées en quête de mouches dans tous les coins, à tous les détours de cette ville et de ce site admirable. La chose est si connue que le dernier guide indicateur pris au hasard dans les gares vous met en garde, vous avertit qu'il importe, en ce pays vraiment sous ce rapport insupportable, de ne rien accepter, de ne parler à aucun guide, à aucun

cocher, de ne pas avaler un morceau de pain sans faire son prix d'avance. Vraiment, avant que les Etats-Unis et le Canada n'aient déclaré parcs publics et propriétés nationales tous les grounds qui bordent les deux chûtes, ce devait être à se sauver avant d'avoir rien vu. Je dus repousser l'assaut successif de vingt cochers, de cicérones parlant français, de marchands de souvenirs, d'industriels possédant le secret de certaines explorations ignorées du public. Jamais je ne vis faces plus patibu' laires. On eut dit autant de convicts à peine évadés ou autant de bandits redoutables à rencontrer la nuit ailleurs que là. Nous allâmes déjeuner chez un restaurateur, individu au regard louche. Le docteur avait fait ses prix : mais le repas fini et comme l'anthropologiste avait été au dehors sô rendre compte de l'effet d'une rafale qui en ce moment courbait jusqu'au sol les arbres des « parks », ce coquin me réclama cinq dollars que, dit-il, il avait oubliés sur la note. Heureusement le docteur rentra au même moment ; habitué dans son enfance à ces façons il rendit au maître filou son addition sans ajouter un mot; l'autre la déchira aussitôt en disant « AU Right » comprenant que son essai de coquinerie venait de manquer. Mais, comme nous nous étions fait servir trois petits verres de Whysky, il se vengea en nous comptant 25 cents pièce, soit i fr. 2^ le plus odieux alcool qui se put voir ! Ajoutons qu'à Hoffman-House le prix maximum de la liqueur nationale américaine est de 15 cents.

Nous reconnûmes aussi qu'on ne nous avait pas exagéré l'immonde fripouillerie des gens de Niagara Falls. Mis en garde, nous reçûmes si mal les nuées de raccrocheurs qui s'abattirent sur nous

que ceux-ci n'insistèrent pas et, l'air vexé, nous laissèrent marcher tranquilles. Nous descendions les pentes du parc qui, du côté où le rail road nous avait déposés, sert d'accompagnement à la rive américaine et nous allions vers le pont suspendu d'où l'on a le spectacle panoramique des chutes. Nous prenons au péage un ticket d'aller et retour et nous passons. Arrivés au milieu du pont, en effet, brusquement, dans un bruit sourd et profond, dans un tremblement de tout, du tablier métallique, du sol, de l'air lui-même, et tandis que nous arrosent des nuages pénétrants de fine vapeur d'eau, les cataractes du Niagara nous apparaissent — cette fois magnifique, sublimes de grandiose horreur. En face de nous la chute canadienne « en horse-shoe,en » fer à cheval, large et cintrée. A gauche et beaucoup plus près, dans une vitesse éperdue, la masse d'eau de l'american Fall, plus resserrée et plus régulière, dégringole avec des détonations par moments toute pareilles à des coups de canon. Justement le ciel est tragique,bossue de nuages orageux et à ce moment un coup dé vent terrible s'abat sur le pont, une rafale semblable à celle qui^ quelques instants auparavant avait faic sortir du restaurant l'excellent docteur.

La suspension Bridge résiste, mais nous n'avons que le temps de nous jeter à quatre pattes, sans cela l'ouragan infailliblement nous renverserait. Au milieu du pont, les chevaux d'un landau, pris de peur se cabrent et reculent. Enfin le vent s'apaise un peu et nous achevons de traverser les rapides qui, à cinquante mètres au-dessous de nous, roulent dans un chaos de rochers. Nous suivons maintenant la rive canadienne fort joliment ar-

iMPRÈssiONS d'améri(2UE 3^5

rangée et — Dieu merci! convertie maintenant en un parc d'aspect ctiafmant.

Nous arrivons bientôt au bord de ce llorse shoe et là nous lâciions sans réserve la bride à notre admiration. Il n'y a pas à barguigner, on est stupéfait, suffoqué, ravi. Les Vandales des deux nations ont eu beau détourner une partie des chûtes, les encombrer d'horribles ascenseurs, de maisonnettes, d'usines, de petites tours Eiffel et de boutiques de photographes, ces chûtes sont et restent à coup sûr une des merveilles du monde. Le saut que fait le fleuve est inouï : qu'il suffise de dire que la chute mesure à cet endroit quelque chose comme deux cent cinquante mètres de large (660 pieds) et qu'au centre de Téchancrure qui lui a fait donner son nom, la nappe d'eau a dit-on, 25 pieds d'épaisseur. Du reste, elle reste en ce point d'un bleu superbe, pas même troublée grâce à son épaisseur par le coup de touet de sa brusque tombée. C'est ce qui explique aussi pourquoi, lorsqu'elle frappe le sol 180 pieds plus bas, on n'entend (|u'une sorte de mugissement continu. Son volume, malgré la hauteur, l'empêche de frapper en plaquant le roc inférieur. Il est vrai que sur les côtés quelques courants détournés par le caprice du barrage se chargent d'appuyer ce long et imposant gemitus d'une fusillade nourrie. M. Léandri, très enthousiasmé me propose de revêtir la capote de caoutchouc qu'un industriel s'offre à nous louer et de descendre par un chemin spécialementorganisé pour cette excursion jusqu'à la base de la formidable cataracte. J'accepte et nous voilà partis. Le docteur qui craint les douches forcées nous accompagne un bout de chemin -ainsi que l'employé préposé à ce service. Nous

sommes vraiment fort baroques sous notre capuchon de toile cirée, notre blouse imperméable qui descend jusqu'à nos talons et nos snow-boots. Avec cela, me semble-t-il, nous sommes à l'abri de l'arrosage. Nous prenons place dans un petit ascenseur qui nous descend environ 150 pieds plus bas, là nôtre guide nous fait suivre une espèce de sentier de chèvre à flanc de coteau. Tout au-dessous de nous, à demi cachés par moments d'un nuage de poussière liquide nous voyons une sorte de paiicable qui rode au long des rocs sur lesquels viennent frapper les jets latéraux de la chute : Ce chemin hasardeux se perd dans le chaos grondant, hurlant, bondissant du horse-shoe. Sans doute^ pensons-nous, c'est une ancienne route de visiteurs qu'on a dû abandonner. Cet endant nous allons, la poussière d'eau commence à nous mouiller la figure. A ce moment le guide nous fait faire un à droite qui nous dérobe un instant la vue terrifiante de cette espèce d'effondrement de tout un fleuve. Nous pénétrons dans un chemin creusé dans le roc. Là enfin nous nous entendons parler; le guide a pris une lanterne prudemment remisée en une anfractuosiié de cette espèce d'antre et il nous dit de le suivre. Nous marchons à la file dans l'étroit boyau et soudain la galerie s'arrête, nous avons devant nous une fenêtre et devant cette fenêtre passe et croule avec tracas une énorme colonne d'eau ; ce n'est pourtant qu'un des échappements latéraux du Fer à Cheval. Mais quand, sur l'invitation du cicérone, nous voulons jeter les yeux vers le sommet, vers le point de départ de cette gerbe énorme^ la respiration nous est brusquement coupée. A travers des volutes de vapeur d'eau nous distinguons comme en un

éclair la crête de la cataracte à 60 mètres aa-dessus de nos tètes, mais il faut se retirer bien vite tant est suffoquant le déplacement d'air causé oar la cataracte. Après un instant de repos nous reprenons la route de l'ascenseur et notre guide nous dit en mauvais français :

— C'est ainsi, vous avez vu tout.

— Tout, proteste M. Léandri, comment c'est là tout, mais vous affichez sur vos réclames que les voyageurs peuvent aller sous les chûtes?

— Oui, reprend le docteur, quand je suis venu ici , tout jeune , j'ai passé entre la nappe et la paroi.

— Certes, reprend Thomme, mais aujourd'hui c'est impossible f pourtant si ces gentleman le désirent, il y a ce chemin pour gagner les bas du Harse-Shoe.

— Oii ça, fais-je avec impatience ?

— Là.

— Et le préposé à Tascenseur nous désigne l'espèce de praticable qui se perd vers la base fumante de la cataracte.

— Ce chemin est possible s'écrie M. Léandri?

— Yes, sir.

— Vous nous accompagnerez?

— Is'o sir.

— Nous pouvons nous hasarder seuls?

— If you will.

— Ail right alors, venez-vous Bonnaud?

Si je venais! — Et nous voilà partis laissant le docteur qui rit à notre emballement. Nous dégringolons un sentier de traverse et nous voici bientôt sur cette corniche artificielle dojit l'audacieux trajet nous a tant étonné. Déjà il nous est impossible d'articuler un son, nous nous hurlons dans

le visage sans nous entendre. D'épais nuages de vapeur nous arrivent comme lancés par l'invisible vaporisateur d'un titan et nous noient la figure; le plancher de la jetée ruisselle, et de tous les côtés sur les rocs viennent s'abimer avec des clapotements divers mille et mille petites niagarafalls. Toujours sur notre gauche la grande chute continue son refrain formidable et de ci de là par les brouillards liquides qui montent sans cesse comme animés d'un mouvement régulier et sans fin, nous distinguons, mais rarement tout au loin la colonne centrale , celle dont le bleu opaque nous a tant frappés. Notre Croûte de bois zigzague maintenant , elle contourne une série de rochers, évolue entre les nappes tombantes. Voici des marches I gravissons-les. Paf! je patine sur ces solives polies à la longue par les eaux et sur lesquelles mes souliers de caoutchouc n'ont pas prise. M. Léandri au pied plus montagnard file toujours, nous sommes maintenant sur une plate-forme. Une véritable avalanche d'eau nous tombe sur la tête^ sur les épaules. Déjà je me sens tout pénétré, tout trempé. Impossible de lever le nez. A peine si je puis respirer. Mais ce pas difficile est franchi, nous voici à l'abri d'un grand roc. Nous reprenons haleine. Toujours impossible de parler. On se croirait au milieu de cent camions de îerraille roulant de front sur un pavé inégal. Goahead ! M. Léandri reprend sa course. Nous sommes de nouveau réempoignés par l'averse et soudain nous plions les jarrets^, pour un peu nous serions à genoux. Une douche compacte, une colonne liquide projetée avec force nous frappe verticalement. Noussommesroués de coups etcependant nous continuons. Voici en effet les barrières

IMPRESSIONS D A.NTÉRIQUE 389

finale?, la carcasse à demi noyée d'un belvédère se dresse devant nous. Un effort et nous y sommes. Je ne vois plus iriun compagnon. Vingt fois je roule, vingt fois je me rattrappe à la main courante et à la rampe de bois que par moments je suis obligé de saisir à bras-le-corps. Enfin je heurte un corps, c'est M. Léandri qui se cramponne définitivement à la dernière balustrade Au delà, c'est l'abime, c^est la mort. Ce ne sont plus des morceaux de falls qui s'effondrent à vingt mètres devant nous. Sous son manteau de poussière blanche nous devinons la. grande cataracte, la masse inouie qui se broie au contact de la roche avec des cris de colère. Malheur à celui qui s'aventurerait plus loin sous cette avalanche effroyable.D'ailleurs nous ne voyons ni n'entendons plus grand chose, le moindre essai pour jeter soit de côté, soit en biais vers le sommet des chûtes, un regard rapide est cruellement puni. Les yeux, le nez, la gorge sont pénétrés, noyés et je sens en ce moment que je n'ai plus un fil de sec, mon costume n'a été qu'un préservatif ridicule contre l'invasion de l'eaa, et je constate que ces filous font payer un dollar pour vous louer de vieux imperméables usés par dix générations de touristes : « Humbugh ! Humbugh ! » toujours et partout. Après une pause d'une demi minute nous rétrogradons sous la douche ininterrompue et serrée qui tombe de là-haut. Je cours vite ayant hâte de me sécher. Nous filons poursuivis par les innombrables fouets de la cataracte qui nous châtie sans doute ainsi de notre indiscrétion. Cette chaste Suzanne n'aime pas qu'on relève sa robe de poussière diamantine et nous avons beau ne pas être des vieillards, elle nous administre une correction

soignée. Le docteur nous reçoit trempés comme des barbets, transformés en gouttières, gelés, mais heureux tout de même de cette petite pointe jusque sous Tépiderme du monstre !

La chute américaine, moins grande, n'offre pas moins d'attraits elle est dotée d'une grotte des vents que pour ma part je ne trouvai point extraordinaire, sauf en ce point qu'on peut s'y rendre compte de la nature du roc qui constitue ces barrages hyperboliques. Ce que cette cataracte offre de vraiment saisissant c'est son petit redon construit sans doute au moment des gelées, quand cette masse liquide est figée en une merveilleuse débauche de stalactites cristallines. Ce redon termine le parc en terrasse qui va sur la rive droite de ce bras du fleuve entre la cataracte américaine et le pont suspendu.

C'est une sorte d'observatoire circulaire qui domine perpendiculairement la chute et la flanque à la manière dont les poivrières flanquaient jadis les anciens châteaux-forts. Nous nous penchâmes sur le rebord de pierre, sur le garde-fou circulaire qui assure les curieux contre un vertige inévitable. Nous pouvions nous croire littéralement suspendus sur l'abîme et il nous était facile, après une seconde d'hésitation bien naturelle de voir approcher avec une rapidité insensée la charge folle, irrésistible du flot entraîné vers le gouffre. Déjà fortement remuée par les obstacles rocheux, qui constellent son cours supérieur, l'eau du Niagara arrive bouillonnante d'écume dégageant déjà sa poussière à la fois impalpable et tenace. Et brusquement à dix mètres du saut elle se forme en colonnes glauques profondes, plus vite que le regard elle glisse, se brise à demi sur les irrégu-

IMPRESSIONS d'aMÉRIQUE OÇt

larités de la crête granitique, tombe avec un bruit tonnant tandis que s'élèvent presque jusqu'au sommet de l'escarpement des nuages de tumée d'eau. La tête tourne à la longue à voir — sans une seconde d'arrêt, cette course hâtive du fleuve vers sa chute. Nous quittâmes et nous reprîmes plusieurs fois ce merveilleux poste d'observation. Nous finîmes enfin par nous eu détacher et nous regagnâmes l'Hôtel-Porter en suivant pendant un temps le cours supérieur du bras canadien. C'est un spectacle moins extraordinaire mais tout aussi beau que celui de ces rapides d'une largeur de 250 pieds et qui ont l'air de descendre je ne sais quel escalier de géants. Il s'y forme des gerbes, des chenals, des tourbillons, des cascatelles : selon tous les caprices d'un sol extraordinairement bouleversé. Les rapides inférieurs que nous vîmes le lendemain ne sont qu'une répétition affaiblie de spectacle : le fleuve y court entre deux escarpements d'une jolie hauteur et à un certain moment il y fait le coude brusque pompeusement nommé Whirl-Pool : mais c'est là tout ce que j'ai remarqué de particulier. Il parait seulement qu'au point de vue géologique le Whirl pool est d'un intérêt palpitant et le docteur pour un peu Teut préféré aux cataractes elles-mêmes.

Ce soir là nous rentrâmes sous la plus vive impression. Q.uand la nuit fut tout à fait tombée, au clair de lune, nous retournâmes fumer le cigare d'après dîner sur le petit redon du parc canadien. Longtemps nous écoutâmes la plainte de la cataracte et les coups sourds que frappaient sur l'enclume des rochers inférieurs ses puissantes colonnes.

Le lendemain nous fûmes, sur la riveaméricaine

visiter Goat-Island, cette île qui sépare les deux chûtes et qu'on a transformée en un fort joli jardin public. M. Léandri admira beaucoup les Three Sisters, véritables paradis terrestres qui reliées par de petits ponts sortent du lit du fleuve un peu avant la grande chute. Ces trois îles sœurs élèvent gracieusement leurs bouquets de bois au milieu de ces eaux grondantes et renfrognées. Jadis, beaucoup plus près de la chute et s'avançant jusqu'au milieu même de ce barrage gigantesque, trois fois plus large que la crête américaine s'élevait la fameuse Perrapin Tower. La base de cette tour reposait sur ce Table Rock, véritable plancher de granit dont se couronne sur la droite la Horse-Shoe fallet qui permet encore aujourd'hui de faire avancer les promeneurs de la rive américaine assez avant vers le centre de la cataracte. Tout ce parc de Goat- Island est exquis. Ce n'est qu'en 1885 que l'Etat de New- York dont dépend cette rive du grand déversoir américain, se décida à enlever cet espace à tous les malandrins qui s'étaient établis là et y exploitaient sous tous les prétextes l'infortuné touriste. On y payait pour voir telle où telle partie des chûtes, on y payait pour s'approcher du bord, on y payait pour circuler... un peu plus on y aurait payé pour respirer. On parle des écorcheurs suisses mais jamais^ à en juger par ce qu'on voit encore aujourd'hui à Niagara, je n'ai observé plus regrettable mise en coupe réglée du public. Certes c'est déjà un progrès qu'on puisse se promener en paix dans ces grounds ombreux arpenter les sentiers couverts ou les grandes allées verdoyantes pendant que les cataractes continuent invisibles leur gigantesque accompagnement de contre-

basse; mais quand les deux gouvernements se décideront-ils à parfaire leur oeuvre après avoir assaini et embelli les rives, après avoir donné à la célèbre chute une bordure de jardins et de parcs bien aménagés, il reste encore à faire déguerpir les tenanciers d'ascenseurs, les photographes, les marchands de curiosités et de souvenirs pacotilles venues le plus souvent de Pantin ou de Cologne, qui se sont tapis sur le versant des berges comme des rongeurs malfaisants. Je ne puis dire ce que ces espèces de marchands de contremarques sont hideux et assommants. Us vous gâteraient cette scène unique dans tout l'Univers si leur laideur pouvait dépasser cette œuvre colossale et sublime de la nature. Allons, après les rives, balayez les berges et n'y laissez plus vivre la plus interlope des populations.

La chance voulut qu'après avoir vu la veille les chûtes sous l'écrasement d'un ciel d'orage, j'eusse le lendemain le spectacle des cataractes éclairés par un soleil éclatant. Nulle part la diversité des aspects selon l'état de l'atmosphère n'est plus sensible que dans ce cadre extraordinaire. L'eau qui hier prenait des airs tragiques et semblait dans la pénombre d'un jour éteint enfanter dans l'air des processions de fantômes devient le lendemain d'une gaieté charmante. La pureté du ciel fait subir à la poussière d'eau une sorte de lessive, elle est claire, joyeuse, coquette comme ces jupons blancs que jadis les Mimi-Gothon-Bonnet fleuries, chères aux étudiants de 1830, mettaient le dimanche pour aller au Prado. Et ce qu'on ne se lasse pas d'admirer, c'est la profusion des arcsen-ciel semés dans toute cette vapeur comme des pierres fines sur un voile de mariée. La beauté des

arcs-en-ciel qui se suspendent comme autant d'aériennes tuniques de Loïe-FuUer taillées dans le tulle immense des Niagara-Falls est célèbre et mérite de l'être. Je réfléchis en les contemplant que les anciens n'étaient pas si ridicules quand ils donnaient à ces délicieuses fantaisies de la lumière et des couleurs le nom gracieux d'écharpe d'Iris. Mais je ne communiquai pas cette réflexion à notre géographical Surgeon lequel m'eut, en cette occurrence, vertement rappelé la parole jurée à, mon oncle. << Lugete, mus^-e ! »

Excellent oncle ! Dans la lettre que j'avais confiée la veille au soir au courrier du Porter-Hôlel, je lui disais tous mes regrets de ne pas le voir là à côté de moi, devant ce panorama admirable des cataractes. Et puis peut-être eut-il levé l'interdiction et m'eut-il permis d'entonner sur un rythme quelconque l'ode de rigueur au Niagara.

Enfin il était difficile de lui demander de nous rejoindre en vingt-quatre heures et puis — entre nous— l'ode, ça vous a quelque chose de terriblement vieilli et qui malheureusement évoque le souvenir d'Ecouchard Lebrun, lequel, nous dit l'histoire, préféra (j'te crois) s'appeler Lebrun Pindare.

Après avoir vers midi reconduit au railroad M. Léandri qui retournait à Toronto pour^ de là, accompagner le prince Roland à Kingston et à Ottawa, nous pûmes ce jour-là admirer toutes les beautés de la rive canadienne, laquelle abonde en sites délicieux et en curiosités que l'Appleton, en bon guide yankee, passe religieusement sous silence. Des petits bras détachés du Niagara et dont quelques uns eussent constitué de véritables fleuves en Europe y croisaient le dessin fantaisiste de

leurs eaux. Des futaies épaisses, toute unevégétation laissée à elle-même faisaient de cette espèce de delta une sorte de bois sacré mythologique. Il n'y manquait que des nymphes fuyant vers les saules à travers les sombres épaisseurs des taillis et le son d'une Syrenx maniée par quelque Pan du Nouveau Monde. Justement aucun touriste, sa calotte en cloche à melon sur l'oreille, ses pantalons relevés, son Appleton dans une main, son parapluie dans l'autre ne détériorait ce paysage digne de Corot. Les canaux, toujours bouillonnants, contrariés par les rocs dont s'émaillait leur lit, faisaient entendre un bruissement musical. Ils tournaient, serpentaient, se confondaient, puis se divisaient selon le plus pittoresque des caprices. De petits chemins dissimulés avec goût coulaient le long de ces torrents et dans lesperpétuels détours que nous obligeait à faire le circuit des îlots qu'enserrait en autant de lacets grondants le fleuve indompté, nous trouvions au décor quelque chose de sévère et de grave. Un de ces sentiers qui courait au raz même des rapides, avait été baptisé du nom de Low^ers-way — chemin des amoureux, il s'enfonçait avec une partie du rapide sous un couvert de verdure, dans une espèce de demi obscurité pleine de mystère. Nous y rencontrâmes deux lowers qui, serrés l'un contre l'autre et se regardant dans le blanc des yeux, ne firent même pas attention à nous.D'ailleursnous disparûmes vivement trouvant l'un et l'autreque ces sortes d'effusions intimes doivent être respectées. Peut-être après tout n'étaient-ce là que deux figurants loués à tant l'heure par les barnums de la Canadian Fall, pour corser un peu le spectacle. Pourtant cette Canadienne et ce Canadien paraissaientconvaincus

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et le bruit fugitif d'un baiser fut saisi involontairement par mon oreille. D'ailleurs cette idylle ne détonnait pas en ce cadre mythologique que nos ancêtres eussent appelé selon la formule de Rousseau : un temple de la nature et dç Tamour.

La Fantaisie qui brûle, tel est le nom étrange et justifié de l'enc roit bizarre où me conduisait, à travers les îles, les ilôts, les rocs, les ponts, et les berges l'excellent docteur Topinard. Ce curieux phénomène est peu connu et les guides n'en parlent pas. Dans une petite construction assez coquette et située au sommet d'une côte, non plus dans les islands mais sur la terre ferme, nous lûmes reçus par une yung lady, fort jolie femme ma foi et préposée à la vente d'une série de curiosités venues toutes plus ou moins de la rue Chapon. Elle nous pria de patienter un moment et en échange de 50 cents, un demi dollar, nous remit un ticket, lequel devait nous permettre d'assister à l'expérience de la source enflammée. 'A ce moment nous fûmes rejoints par un peloton de clergymen, venus comme nous, en touristes, et ce tut enleurcompagnieque lepère de la jeune hôtesse, enfin apparu se décida à nousconduire vers la fameuse fontaine. Au centre d'un hangar, dont le toit affectait la forme d'une cheminée il découvrit la margelle d'une espèce de puits. Dans ce puits, nous pûmes constater la présence d'une eau noirâtre, d'aapect quelconque. Le barnum nous pria de nous écarter et soudain ayant frotté une allumette il la jeta dans le puisard. Immédiatement une flamme énorme s'éleva à cinq mètres de haut et alla lécher le sommet de la toiture qui heureusement formait, je l'ai dit, un appel d'air. Nous avions tous bravement reculé et pour ma part

ÏMl'KESSrONS D AMERIQUE 397

l'un de mes sourcils venait d'être à peu près complètement roussi. Cette flambée inattendue nous avaitsurpris, etprudemment garés, nousregardions monter de la fontaine, comme de je ne sais quel bol de punch gigantesque, une jolie langue bleue et rose qui dansait avec la légèreté d'un feu follet. Au bout d'un instant le gardien de la source inflammable la recouvrit d'un vaste entonnoir. Alors, comme d'une lampe à souder dont un géant aurait avivé le foyer à l'aide d'un chalumeau mystérieux, un jet de feu sortit avec bruit de Torifice de l'entonnoir. Une chaleur intense se répandit dans toute la baraque. Pour nous faire voir que cette flamme dardée ne brûlait qu'en sa partie supérieure, le barnum passa et repassa a la bouche même de son appareil un foulard qu'il nous rendit ensuite intact. Enfin, en guise de bouquet, il activa à l'aide d'une clef l'arrivée de cette eau fantastique dans le puisard et quand il retira l'entonnoir, ce fut une explosion, nous étions entourés de flammes. Les clergymen filèrent prestement dans la pièce voisine : mais le guide nous fit signe de ne rien craindre et presque aussitôt, d'un nouveau tour de clef, il ramena à des proportions plus rassurantes le flamboiement de la source, graduellement il l'éteignit et nous nous approchâmes aussitôt. Le docteur se fit donner une tasse de cette eau, l'examina, la goûta et lui trouva un arrière-goùt de magnésie. Nous sortîmes de la fontaine qui brûle fort étonnés de ce que nous venions de voir mais plus surpris encore que l'entreprenante initiative des Américains-Canadiens n'ait rien tiré qu'une curiosité locale, de cette particularité hydrologique.

Notre troisième journée à Niagara Falls fut

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marquée d'abord par l'arrivée de M. de Pierrefeu, qui devait le lendemain matin nous dire un aurevoir définitif et partir non pour Toronto, ni pour Montréal mais pour New- York, le Havre et Lyon, où l'attendait impatiemment sa nombreuse famille. C'était les dernières heures que nous passions avec un compagnon dont l'égalité d'humeur et le robuste entrain avaient agrémenté notre voyage. On s'attache fort les uns aux autres dans l'éloignement considérable où on est de ses compatriotes et dans l'espèce d'isolement que crée autour de vous la différence de race et de langue. Nous employâmes naturellement tout le temps disponible en promenade. M. de Pierrefeu fut d'une gaieté qui redoubla nos regrets de le voir ainsi s'en retourner avant l'heure définitive de la séparation. Après avoir couru toute la matinée, nous nous décidâmes, après déjeuner, à prendre nos tickets pour le petit bateau à vapeur Maid ofthe mist qui va courageusement jusqu'à environ cinquante mètres du pied de la cataracte et pénètre dans le brouillard épais qui se forme à cet endroit.

Nous nous étions complu depuis notre arrivée à considérer le spectacle de ce mignon steamer construit sur un modèle assez semblable à celui de nos « hirondelles » de Seine et qui, bravant la puissante colère des chutes, s'en allait en sifflant jusqu'à l'endroit où le flot le faisait basculer d'abord puis reculer. Le gracieux yacht revenait courageusement à la charge dans un effort éperdu de sa machine et de son hélice, cinq ou six fois il pénétrait dans le chaos de la cataracte et avec des embardées amusantes se voyait, après chaque tentative, ramené à son point de départ. Nous

prîmes place, après avoir été descendus par un ascenseur au niveau du Niagara inférieur^ sur le pont de la Maid. On vint nous y apporter des costumes de caoutchouc supérieurs — il n'y avait pas grand'peine — à ceux dont xM. Léandri et moi nous nous étions recouverts à notre descente dans le Horse-Shoe. Nous enveloppâmes nos genoux et nos sièges d'une pièce de toile imperméable et, après trois petits appels joyeux, la Maid of the Mist se mit en marche.

Un rayon de soleil vint à ce moment éclairer les deux nappes d'eau et nous faire voir jusqu'à quatre arcs-en-ciel admirables. Tout de suite le vapeur se dirigea sur la chute américaine qui n'était qu'à uue centaine de mètres et une averse serrée commença à fouetter en crépitant le pont du bateau. Nous nous garantissions de notre mieux. Le bruit devenait formidable. Nous avancions mais d'une manière insensible. Sans doute le courant rendait la marche en avant presque nulle. Cependant à un certain moment, nous reçûmes en plein visage les éclaboussures gigantesques d'une des colonnes tombantes qui frappait à bâbord tout près du bâtiment un énorme rocher de forme arrondie. Nous commencions à ne plus rien voir, à ne plus nous rendre un compte exact de notre situation. Au même instant, nous fiimes soulevés comme si quelque poisson gigantesque passait sous la quille du steamer. Nous comptâmes cinq ou six coups de tangage violents, Enfin nous roulâmes, non sans donner fortement de la bande sur tribord, et peu après, revenus au centre du fleuve, nous piquions droit sur le Horse-Shoe.

Ce fut un peu la même répétition qu'à l'américan Fall, sauf que le fiot, d'une puissance inouie,

saisit le vapeur avant qu'il ait pu s'approcher de beaucoup aussi près et le balança d'une façon inquiétante. Ce fut en vain que le patron du petit bâtiment essaya, au moyen de savantes obliques, de se tenir un peu moins loin de la chute. Peine perdue. Mais nous eûmes au moins la satisfaction d'y voir clair, de n'être pas souffletés avec la même précision , et l'impression de grandeur du Horse-Shoe s'accrut encore dans notre esprit. Nous avions l'air si petits, si petits, sur ce bateau pourtant long comme nos bateaux omnibus! Perdus au milieu de cette largeur de courant, notre regard s'attachait aux deux murailles qui bordaient le fleuve et dont nous pouvions, par comparaison, mesurer la hauteur. En face de nous^ dans une diversité de vacarmes vraiment surprenante où Ton aurait cru percevoir des crépitements, des bruits de gifles formidables, des cris, des hurlements, des sonorités de timbale, des roulements, des coups de tonnerre, tout un orchestre où dominait pourtant la vibration de basse de la chute centrale.

Là haut, penchés sur les parapets des promenades latérales, des hommes apparaissaient petits et frêles comme des fourmis, ridicules devant Thorreur grandiloquente de ce cataclysme. Le soir M. de Pierrefeu nous fit ses adieux. Le Docteur, toujours distrait dans l'effusion des dernières poignées de main, oublia que le train marchait sur le quai. Je suivais en courant le Parlor ~ derrière les vitres duquel je voyais le docteur insouciant continuer à donner à notre ami ses derniers renseignements — car dans tout ce voyage, M. Topinard fut notre ange gardien, notre providence sous le rapport des renseignements que l'infor-

tuné interprète ne se procurait qu'à grand'peine. Enfin grâce à mes appels désespérés, le docteur s'aperçut que le train filait déjà à une vitesse de 60 kilomètres à l'heure. Il gagna la plate-forme du car et avec une aisance et une agilité absolument stupéfiantes, il se lança dans le vide, tomba sur ses deux pieds, avec la précision d'un gymnaste. J'arrivais à ce moment tout pâle: mon cœur battait à se rompre. — Ah ! docteur, docteurj si c'était moi qui eusse fait cela, de quels reproches i:e m'auriez-vous pas accablé ! Pour moi, je me contentai de tàter l'éminent anthropologiste sur toutes les coutures, et ayant constaté qu'il était intact, je poussai un long soupir de soulagement. Le lendemain matin nous repartîmes pour Toronto afin de prendre nos bagages au Rossini House et de gagner Montréal. Le pont de la Chicorée était couvert de jolies femmes en claires toilettes et l'Ontario nous fut aussi clément au retour qu'à l'aller. Nous avions six heures à utiliser dans la Reine-des-lacs et le docteur me fit une proposition inattendue.

11 y avait de grandes courses annoncées sur tous les murs de la ville par une série d'affiches multicolores et l'anthropologiste se déclara tenté d'y assister. J'acceptai et nous nous y rendîmes. Aussi peu expert, moins encore s'il est possible, en matière de turf, de ring, de steeple-chase, de cracks, de Top-weg que moi-même, mon savant ami se présenta aux portes du pesage, où l'on nous réclama d'un air tout simple, cinq dollars d'entrée. Légèrement étonné, le docteur battit en retraite, et après une discussion compliquée, nous résolûmes de nous offrir les entrées les moins chères, soit 7', cents (3 fr. 73). Je me sens encore

en proie à la plus torsive des hilarités en songeant en quelle compagnie nous nous trouvâmes. On nous avait abandonné la pelouse comprise dans la boucle formée par la piste et nous pouvions bien être là une dizaine, dont trois nègres dénués de chemise et probablement de préjugés, six jeunes voyous, aux mines suburbaines, et un homme d'un certain âge, mis avec soin et qui évidemment n'était venu comme nous que comme spectateur désintéressé et turfiste accidentel. Le docteur engageait avec ce gentleman une conversation en anglais, quand un des nègres vint me demander de lui prêter vingt-cinq cents. Il me les demanda avec une désinvolture que n'eût pas désavouée quelque gros clubman de Paris ou de Londres, demandant au cours d'une partie la monnaie de vingt-cinq louis. Je crus bien de les lui donner^ pensant qu'il pourrait peut-être les aller chercher dans ma poche, tout naturellement, sans attendre mon autorisation. Il les prit, courut les remettre à l'un des pâles gamins qui sans doute faisait pour ces ombres de parieurs miteux et calamiteux une ombre de cote. Les chevaux partirent. Us étaient deux en tout, et à ma grande stupéfaction le nègre, ayant évidemment gagné, vint fort poliment me rapporter mes vingt-cinq cents, mais cette haute moralité me toucha tant que je refusai de les prendre. Il me remercia et les fourra instantanément dans son parapluie, un de ces antiques pépins multicolores et grotesques comme seuls les nègres savent en arborer et qui lui servait de coffre-fort portatif.

Cependant j'avais rejoint le docteur toujours plongé dans sa conversation avec son gentleman. C'était bien un Anglais et ce qu'il racontait à

M. Topinard, en effet, ne pouvait manquer d'intéresser un Français. Sa conversation roulait sur l'isthme de Panama. Il disait qu'il avait travaillé à Panama pendant toute la durée des travaux, qu'il avait été même le seul Anglais sur le chantier dont il faisait partie, et ce fut avec les larmes aux yeux qu'il sortit de sa poche une lettre toute faite qu'il allait, disait-il^ envoyer à M'"" de Lesseps. Quelle injustice et quelle infamie ! poursuivre un tel homme! disait-ilavec un feu d'un emportement rare chez un Anglo-Saxon. Tenez, gentlemen, j'ai vu, j'ai suivi toute cette tentative de percement de l'isthme. Mille milliards et mille millions d'hommes s'y tussent engloutis en vain. Tout a été tenté, tout a été fait. C'était inutile. J'ai vu le travail de huit jours détruit en une heure par les mouvements des sables. Il est impossible qu'on condamne M. de Lesseps. C'est un great old man, lui aussi, dit-il, dont la France a le droit de s'enorgueillir. Non, il n'y a eu, ni de sa part, ni de celle des siens, aucune faiblesse^ aucun calcul coupable. C'était un travail irréalisable et voilà tout. Vous voyez ces nègres, ajoute l'insulaire en nous désignant les trois sportmen de couleur, ce qu'il en est mort là-bas, c'est incroyable. On n'en trouvait plus de rechange. J'estime que dix mille noirs ont laissé leurs os dans cette région néfaste. Je vous le dis, entreprise impossible, mais quel est l'homme qui ne se trompe jamais ?

— Errare humammt ^6^^, fit le docteur, seulement vous savez que le proverbe ajoute, perseverare diabolictifn. Or, il ne fallait pas persévérer. Du reste je suis sans animosité contre les de Lesseps.

— Alors, repris l'Anglais, vous croyez qu'une

lettre à laquelle je donnerai une forme plus documentée servira peut-être à quelque chose.

— Ecrivez toujours, fis-je.

— Eh ! bien, j'écrirai, il serait odieux qu'un «rand homme comme votre Lesseps fût victime d'épouvantables calomnies!

Telle fut rétrange conversation que nous eûmes nvec un Anglais sur le champ de Courses de Toronto. Nous suivîmes avec plus d'attention les dernières épreuves courues par deschevaux plus nombreux.Beaucoup de jockeys étaient des noirs. Nous pariâmes entre nous — par manière de plaisanterie — et le docteur me gagna six dollars qu'il refusa absolument de toucher. Me prenez-vous pour un boomaker, my dear fellow, fit-il en riant.

Vers sept heures et demie nous montions dans un superbe Pulmann digne du Canadian-Pacific- Railway, auquel du reste il appartenait, tout en Pitch Pin, en olivier et en thuya, il était relevé d'arabesques d'ivoire et de jolies peintures sur vernis Martin. Le fumoir avec ses glaces biseautées, ses stalles de bois sculpté et son vestibule tout en marbre blanc, éblouissant, nous conquit tout de suite et nous y bavardâmes jusqu'à minuit.

Le docteur avait retrouvé dans les poches de son pardessus une provision de cigarettes faites par M'"'" Topinard elle-même avec du caporal français. Ce fut un bonheur et je dois ici rendre hommage au talent de la charmante compagne du docteur. Pas une lady du Nouveau-Monde ne saurait apporter tant de tact, de finesse et de correction dans la préparation de cette chose si difficile à réussir qui s'appelle la cigarette !11 y faut une Française,

Du trajet de Toronto à Montréal, peu de chose à dire puisque nous parcourûmes de nuit toute cette province canadienne de l'Ontario. Le matin, au lever du jour, c'est-à-dire environ cinq heures avant notre arrivée dans la grande ville du Saint- Laurent, j'étais levé, et après des ablutions copieuses au lavatory de porphyre, je me rendis sur la passerelle. La campagne était jolie, toute verte avec des pommiers^ des champs, des fermes construites à flanc de coteau : tout à fait un paysage français. Les routes s'ombrageaient de grands arbres. — A un certain moment je me serais cru sur le parcours de Laroche à Dijon P. L. M., si la richesse du wagon n'eût éloigné de mon esprit toute pensée de comparaison avec les cages à lapins de nos lignes françaises — mais réellement ce pays ressemblait comme deux gouttes d'eau à la basse Bourgogne. Et pour compléter l'émotion que me causait ce ressouvenir, je vis soudain que les poteaux indicateurs n'étaient plus ornés d'inscriptions en langue anglaise. A chaque passage à niveau, au lieu de l'inévitable pancarte « Railway- Crossing », mes yeux ahuris lisaient: « Croisement du chemin de fer. » Sur les rares bornes où s'inscrivaient les distances, je voyais ces mots : Route d'Ottawa, Route de Kingston, Route de Montréal. De ce que nous avions déjà vu du Canada, j'avais conclu que somme toute ce pays n'était de langue française qu'accidentellement et par petits groupes — comme à Saint-Boniface, par exemple. Maintenant je comprenais que nous entrions dans une région où l'idiome de Shakespeare cédait le pas à celui de Molière. 11 me semblait étrange que ce splendide Pulmann, que toutes les habitudes de la vie américaine fussent ainsi continués au milieu

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d'une population parlant notre langue et je me demandais ce qui devait résulter du choc bizarre des deux esprits, au fond très divers et très opposés, des vieux colons français etdes nouveaux venus du Royaume-Uni qui peuplaient cette vaste partie du Canada. Comment nos compatriotes d'outremer s'arrangeaient-ils de la vie et des habitudes que forcément il leur avait fallu adopter dans un pays où la métropole les avait abandonnés? Autant de questions que je me proposais de résoudre dès que nous serions en contact avec les populations canadiennes françaises. Aussi est-ce avec une vive impatience que, aussitôt en gare de Montréal, je pris le bras du docteur pour gagner le Windsor-Hôtel, où devaient être arrivés depuis la veille au soir le Prince et M. Léandri, l'interprète et le fidèle Charles. Justement l'interprète vint à notre avance. L'hôtel n'était qu'à deux pas et bientôt un ascenseur nous hissait à nos chambres respectives dans un superbe building presque aussi vaste que le Palace deSan-Francisco.

Un joli rayon de soleil traversait les vitres de ma fenêtre et venait tracer sur le couvre-pieds du lit des rectangles lumineux, quand, après le bain réparateur, je m'habillai pour allerparcourir Montréal,ville hybride, mi-française et mi-américaine. De ma croisée — car nous avions, le docteyr et moi -les deux rooms les mieux orientées du cinquième étage, on découvrait toute la grande cité canadienne étendue à côté du Saint-Laurent, vaste à cet endroit comme un grand lac. Le fleuve s'allongeait au loin, se répandait autour d^un véritable archipel que franchissaient d'interminables ponts en fer. Des montagnes au-delà du Saint- Lawrence, suffisamment élevées pour former un

IMPRESSIONS d' AMÉRIQUE 4O 7

dernier plan de grisailles, bornaienlThorizon tandis qu'à Topposé, de jolies collines boisées, un véritable jardin français, le Mount-Royal-Park, faisait à cette partie de Montréal une banlieue de verdure. D'ailleurs tout ce qui allait du magnifique immeuble de l'hôtel à l'espèce de mission, — sorte de Panthéon mitigé d'une façade jésuite, — qui lui faisait pendant de l'autre côté du Windsorsquare était visiblement le quartier anglais et aristocratique de la ville. Les villas, les cottages, les petits hôtels, s'y ornaient de petits jardinets soignés, et les rues larges, froides, tristement uniformes, n'y avaient rien du caractère moins ordonné mais plus pittoresque des voies latines. Droit devant mon regard, je devinais la cité proprement dite, la zone des affaires ressemblant curieusement au centre de nos grandes villes de province, Nantes, Bordeaux ou Rouen, avec ses promenades courtes, ses banques monumentales et sa cathédrale visiblement inspirée de Saint- Sulpice. Enfin, tout à l'extrémité du tableau qui se déroulait devant comme un plan, des rues serrées qu'on devinait populeuses et populacières, des pâtés de maisons longeant le port dont on pouvait distinguer les Wharfs, les elevators gigantesques et les quais encombrés — ce devait être là le vieux quartier français.

Je ne m'étais pas trompé dans mon appréciation approximative de la topographie sociale montréalaise. En efïet, dès que j'eus été prendre des nouvelles du prince Roland qui paraissait satisfait de son séjour à Ottawa et à Kingston, je descendis vers le port. Après une courte marche par des rues qui ne différaient de celles de Cambridge ou de Cantorbéry que par leur détestable pavage, je vis

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enfin apparaître u.ne espèce de promenade ornée à son centre d'un square exigu et au long duquel tous les magasins — à peu de chose près — étaient français.Lesgensque je croisais parlaient français^ les cochers qui, à cet endroit, tenaient station me proposèrent « Une voiture, monsieur? »,en{in un gamin, puis deux, puis trois passèrent en criant « la Patrie... Vient de paraître ». J'achetai la Patrie de Montréal. Un autre me proposa V Evénement. J'achetai V Evénement. J'aurais acheté n'importe quoi du moment où ce n'importe quoi n'était plus anglais ! A ce moment J'aperçus de dos un monsieur dont la tournure française, elle aussi, ne m'était pas inconnue. Il achetait la Patrie^

V Evénement, la Défense tout ce que de mon

côté je collectionnais. A un moment il se retourna, j'aperçus la figure radieuse de M. Léandri. 11 m'avait vu également et il vint à moi.

— Ah ! mon cher, me dit-il, quel plaisir, quel délassement de ne plus entendre les rauques syllabes anglo-saxonnes î Tout en me promenant je ne me lasse pas d'écouter : il me semble qu'on exécute à mes oreilles la plus délicieuse des symphonies.

Je partageais trop le noble sentiment de mon ami pour ne pas le comprendre, mais déjà je trouvais un abominable accent à ces braves Canadiens. Déjà des toué, des moue, des itou avaient frappé mon oreille. C'était l'intonation normande dans ce qu'elle avait de plus chantant et de plus nasillard. Mais enfin c'était du français, et depuis deux mois passés que nous ne l'entendions plus parler autour de nous, il ne fallait pas chicaner sur un léger petit défaut et un ridicule bien anodin.

Nous gagnâmes ensemble, xM.. Léandri et moi,

le Palais de justice, que flanquait une de ces esplanades fréquentes dans nos villes françaises et qu'on appelle, suivant le lieu, Champ de Mai,

Champ de Juillet, Place Nationale, etc Cette

place était déserte et triste, des gamins couraient deci delà avec des cris, et un gros bourdon s'étant mis à sonner solennellement, j'eus tout à fait illusion d'un coin de province française. Ces vibrants accents de bronze venaient des tours de la cathédrale, que nous avions manquée dans notre ignorance forcée des chemins à suivre. Après être revenus sur nos pas, nous débouchâmes enfin sur le parvis. Tiens, m'écriai-je aussitôt, mais nous sommes à Sainte-Clotilde.Et en effet un square réduit tout pareil à celui de la rue de Grenelle se dessinedevantnous avec, derrière ses arbres, les trois portiques de l'Eglise métropolitaine. La place est enserrée sur les autres côtés par des buildings — pardon... par de grands bâtiments à Paspect solennel et dont l'un est la Banque. C'est là que se rend M. Léandri. Pour moi, je continue ma route. Je jette un coup d'ceil sur la haute basilique. Elle est -— pour une église moderne — fort jolie. Sur les marches qui y conduisent montent et descendent des formes féminines vagues et emmitouflées, tout à fait le type des dévotes de province. Sur les côtés on devine d'autres dépendances, un vaste établissement religieux, le séminaire fameux de Saii?t- Sulpice, qui fournit au Canada ce clergé à la fois familial et respecté, si différent du nôtre et selon moi grandement supérieur, ainsi que j'en donnerai plus loin des preuves. Des enfants sortent d'un cours ou d'un catéchisme, deux jeunes prêtres les surveillent et gourmandent en riant d'une façon toute paternelle les plus turbulents. A ce moment

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une voiture s'arrête près de moi, un de ces invraisemblables carrosses que le xvif siècle a légués intacts au Canada. Ce fiacre possède des lanternes monumentales de cuivre ouvragé, vrais luminaires de vestibules et que n'osent même plus arborer chez nous les véhicules affectés aux noces modestes. Il y a des ressorts — parfaitement — c'est un huit ressorts avec, dans le dos, deux crosses de bois sculpté, dont les lions inoffensifs tiennent dans leurs gueules les larges courroies qui suspendent ces antiques machines ! Le marchepied est au moins à un mètre du sol. Je contemplai cette exhumation curieuse et j'admirai son allure rétrospective. Je n'avais pas encore vu les « cabriolets » de Québec. Comme j'étais plongé dans cet examen, le cocher crut que je voulais profiter de son carrosse et bien poliment il s'excusa :

— M'sieu l'curé Fontârce m'a ret'nu m' char ! Je reculai devant cette avalanche d'accent circonflexes et je répondis :

— Ça ne fait rien : mais voulez-vous me dire le nom de cette cathédrale?

— Ce n'est pas une cathédrale, c'est Notre- Dame, ben, m'sieu.

— Ah! vous avez une Notre-Dame comme à Paris.

Alors le cocher narquois:

— P'têt ben, p'têt ben, ça s'peut !

Je remercie ce normand plus normand que nature et je poursuis mon chemin le long de la rue Notre-Dame allant vers le port que déjà j'aperçois au bas des voies latérales. A l'extrémité d'une de ces courtes ruelles, je m'arrête devant une église au toit triangulaire, à la façade indigente, où seul s'enchâsse une statue delà Vierge. Je descends

IMPRESSIONS d'aMÉRIQUE 4II

cette rue toute bordée d'hôtels français, de boutiques aux noms significatifs : à l'Ecu de France, au Grand monarque, au Cheval Blanc. La population est plus dense mais aussi elle est plus pauvre. Les hommes sont des débardeurs, des manouvriers, des portefaix du port. Aucun ne porte la blouse — simple remarque qui a son importance. Ils s'interpellent avec des phrases dans ce goût :

— Eah Toué et y qu't'attends el char!

— J'voulions z'ier vec m'mâre et m'pâre et toué itou fare eun' prom'nâde au Grand-Parc. Mant'voué, el' ciel il est tout pétuné, r va mouiller sûr, rentrons cheu nous à c't' heure!

Mes regards à ce moment se portent vers la petite chapelle et je lis sous la statue de la Vierge ces quatre vers répartis sur les deux côtés:

Si l'amour de Marie I En passant ne t'oublie

Dans ton cœur est gravé, • De lui dire un ave.

De pauvres Canadiennes qui passent se signent et récitent en marchant l'ave demandé. Tout cela a un cachet lointain et ancien qui me prend au cœur.

La rue que je suis maintenant me met en plein port. Une marmaille sale, pittoresque dans le délabrement de ses loques, court et crie autour de moi. Ils exagèrent tellement l'accent qu'un moment je me demande s'ils parlent ma langue. Devant moi passent et repassent des tombereaux. On fait une espèce de vidange des vieilles rues de la ville. En effet, le choléra se mettrait dans cette partie de la cité qui a la malpropreté des vieux ports latins^ Toulon, Naples, Cadix... Aussi avec un dégoût tout britannique, les vieux quartiers neufs de Montréal sont-ils situés juste à l'opposé

des docks. Sous mes yeux quatre-vingt-dix tombereaux s'en vont à la file chercher les immondices. A-t-il fallu que ça finisse par être dégoûtant pour que les édiles de Montréal se décidassent à faire entreprendre ce travail ? Rien que par ce qu'on jette en d'énormes chalands qui tout à l'heure transporteront tout cet engrais perdu dans le haut fleuve, je me fais une idée de ce que ça devait être... Je comprends maintenant le prudent éloignement des « goddem », comme les appelle encore la population franco-canadienne.

Le lendemain était un dimanche, nous en profitâmes pour aller vérifier si ce qu'on nous avait dit de la splendeur des grand'messes à Notre- Dame méritait créance. L'église était pleine. J'ai le regret de dire que les Canadiennes, qui se ressemblent toutes d'une laçon désespérante, ne sont pas jolies. Grandes, osseuses, de très beaux yeux mais des bouches énormes ; elles ont l'allure des bonnes de ferme ; elles supportent l'atavisme d'une lignée de cultivateurs cassés au travail des glèbes. Peu de grâce, beaucoup de feu dans le regard, le teint souvent maladif, et toujours, toujours des bouches! des bouches î Oh! mon Dieu !

Eloignez de moi le souvenir de ces orifices ! - Les hommes n'ont guère plus de distinction. Ils sont souvent roux, et sous un front carré, têtu, car il y a chez eux autant de sang breton que de sang normand, ils ont un regard mauvais ou quelquefois, ce qui est pire, humble et volontairement abruti. 11 va sans dire que js ne parle ici qu e des classes pauvres, des travailleurs du port et des ouvriers des manufactures. ^ ^ " -ï

A l'élévation, nous avait-on dit, unsacristainiK l'aide d'une manette, illumine subitement l'église

du feu de mille petites lampes Edison dont les ampoules de verre — en Toccasion des Saintesampoules — étaient répandues à profusion le long des piliers. Ce jour-là cette petite mise en scène assez originale n'eut pas lieu et l'église resta dans une demi obscurité religieuse. Le vaste vaisseau de Notre-Dame de Montréal ne présente pas grandes qualités et les vitraux naturellement ne sont pas anciens. C'est à force de dorures et d'ornements accessoires qu'on est arrivé à lui donner ce cachet de richesse et de somptuosité catholique qui frappe aux premiers regards. Seule la petite chapelle du fond est curieuse avec toute son ornementation ultra-moderne de bois taillé. Nous la surnommâmes dès l'abord Pulmann-Church, et vraiment, n'était la hauteur de la voûte, on se serait cru dans quelque salon des trains de luxe de Pensylvanie-Rail-road.

La ponctualité des fidèles, la présence de la presque totalité de la population aux cérémonies du culte, le nombre incalculable de garçons et de filles que nous vîmes sortir leur livre de messe sous le bras, tout cela donne des prêtres canadiens catholiques une opinion très élevée. Et quand on songe qu'en ce pays il n'existe pas de budget des cultes, on reste encore plus surpris de cette influence dominante.

Nous employâmes l'après-midi du dimanche à visiter le Mountain-Park, qui est joli et soigné, comme un paradis français. Des groupes de Montréalais s'y livraient aux douceurs des pique- niques qui sont là-bas la distraction favorite. Ce vieux mot qu'on ne trouve plus guère que dans Paul de Kock est là-bas affiché partout. Pique-nique-grounds, Pique-nique-Chairs, Pique-nique -meats-Chairs.

Ces réunions, ces repas en commun sur l'herbe, chacun apportant son plat, tiennent dans la vie des Canadiens français une importance énorme. Il n'existe pas de jour de fête sans pique-nique.

A l'espèce de cabaret-bar qui flanque le grand labyrinthe principal du Mountain Park, nous nous fîmes servir de la bière. La fillette qui nous l'apporta était réellement charmante, d'une gentillesse de porcelaine de Saxe. Je la regardai avec plaisir; mon compagnon qui n'avait pas les yeux uniquement fixés sur les livres de feu Broca en fit autant et me dit : Peste la belle fille !

En effet, répondis-je, et ce petit costume Louis XV, à demi décolleté, qu'elle porte avec grâce, cette croix d'or au cou, ce milieu où l'on renifle comme une odeur de moisi d'un siècle et demi, ce cabaret qui vous a un faux air des Porcherons! Par la Sang-bleu, docteur, on pourrait se croire chez Ramponneau. Hôlà ! me voici, garde française, à votre santé, sergent Belhumeur, et buvons au marquis de Montcalm.

J'avais pris pour déclamer cette bribe de tirade la voix, ou tout au moins une imitation de la voix de Delaunay et je regardais machinalement les talons du bon docteur pour voir s'ils ne rougissaient pas.

Or ça, continuai-je, qu'on nous verse du

vin, du vin, encore du vin. Je veux noyer mon chagrin dans les pots. Puisque le roy nous oublie ici et que Monsieur de Voltaire nous déclare arpents de neige, foin pour les Courtisans de Versailles! bran pour les habits-rouges! Je me sens homme à défendre tout seul le Canada. Allons, Major, médecin de Dieu ou du Diable, une rasade pour ce brave Montcalm. Par les Vertugadins de

la Marquise, nous tiendrons jusqu'à la dernière bayonnette! Il faut croire que j'étais intéressant en débitant ces incohérences, car, la fillette qui nous servait s'était arrêtée. Elle me regardait avec intérêt. D'un geste cavalier je l'appelai, et frisant une moustache.

— Parlez-vous français, jeune tendron?

~ Un peu, fit-elle, en rougissant de plaisir, car ma mère est française de famille, mais m.on père est originaire de Dublin.

Patatras! pour une Canadienne jolie, elle était à demi irlandaise. Sans me démonter, je poursuivis :

— Et, pardon si je vous interroge, vous qui connaissez tout le grand monde de Montréal, n'avez-vous pas entendu parler d'une certaine Manon Lescaut ?

— I don't knovv, fit-elle, en riant de ses trentedeux perles.

— C'est que, voyez-vous, j'ai beaucoup connu cette dame, qui partit, il y a longtemps, pour la Nouvelle-Orléans. Un abbé — de mes amis — que je soupçonne de broder un conte, assure qu'elle est morte de misère et de faim, dans les plaines du Mississipi, mais mes renseignements me font croire qu'elle a tout simplement passé au Canada, où elle s'est mariée à un certain Desgrieux.

— Et il y a longtemps que cette Madame Escaut... Lescaut... serait venue ici?

— A peu près cent trente-cinq ans !

— Ah ! fit la maline entant, il n'y a pas que vos amis qui inventent des histoires. — En attendant, vous ne buvez pas?

Ça, c'était la race irlandaise qui parlait.

4i6 d'océan a océan

— Mais si, deux « chopes ».

— What is it?

— Deux bocks. J'ai peine à me remettre au ton du siècle.

Le père de la mignonne barmaid, quoique n'entendant pas un mot de français, parut s'amuser à ces plaisanteries. J'étais surpris de sa politesse et de sa prévenance. Quand nous partîmes, le papa et la fillette nous reconduisirent jusqu'au milieu de l'allée qui devait nous ramener à Montréal, par le bizarre ascenseur en deux parties qui nous avait amenés. Ht quand ils s'en retournèrent vers leur établissement, j'entendis la fillette dire :

— You believe, papa, thèse gentlemen arc the prince Napoleon's frends?

— I believe, répondit l'homme.

Ainsi ce nom de Napoléon, à New-York comme à Pueblo, à Port-Towns-End comme k Winnipeg, était une sorte de formule magique. Vraiment cet homme a été grand et prodigieusement grand pour que son nom retentisse ainsi, comme une fanfare, sur tous les points du monde. Quant aux Wellington dont les Anglais du Canada inondent leurs hôtels et leurs intérieurs, on les considère avec d'autant plus d'intérêt qu'on pense immédiatement à... l'autre. Napoléon était mieux qu'un Annibal^ et le duc de fer, seul avec ses soldats visà-vis des légions impériales, n'eût jamais été un Scipion. 11 était nécessaire que Bulow et Hlûcher parussent !

Nos dernières heures à Montréal furent moins enthousiastes. La sensation pesante et impossible à repousser d'une ville de province, et d'une ville de province en retard de cent ans, nous faisait

souftrir dans notre amour-propre, car les quartiers anglais sont laids et bêtes, mais ils sont confortables, on y sent la fortune, l'amélioration du sort des habitants, les perfectionnements du confort moderne. Au contraire toute la partie française ressemble à un faubourg pauvre de Bourges ou d'Orléans. On y est à chaque instant frappé de la misère qui s'étale, de la tenue sordide des petits commerçants.

Nous entrâmes dans un bar, qui s'intitulait aussi Café français, et que tenaient deux Canadiens, le mari et la femme, aux mines sournoises, derrière un comptoir acheté à la vente de quelque bar élégant de Toronto ou d'Ottawa, tombé en déconfiture, ces deux êtres nous servirent avec une politesse triste, comme sépulcrale. Ils étaient également possesseurs d'un hôte! dont le couloir d'entrée courait le long de l'établissement. Des passagers minables, des voyageurs à l'air las et borné, entraient et sortaient de temps à autre. Quand le docteur voulut fumer, ces gens n'avaient ni tabac, ni cigares : ils ne possédaient que d'aiïreuses allumettes phosphorées, suivant une formule ancienne. Un peu plus ils avaient le briquet Fumade.

Le docteur ayant voulu prendre un siège, la patronne épouvantée s'en fut vite lui tirer des mains l'escabeau, qu^il avait découvert et avec beaucoup de politesse nous pria de passer dans l'arrière-boutique. Là nous eûmes enfin le droit de nous asseoir entre un vieillard à demi décédé qui crachait ses dernières minutes et un petit enfant abandonné là, sur un tapis. Il nous fut facile de constater qu'il venait de se livrer à des exercices du reste habituels aux nlarmots de son es-

4i8 d'océan a océan

pèce, mais qui, en roccasion, ne transformaient pas la pièce où nous étions en laboratoire de parfumeur. Ses cris d'ailleurs n'amenaient personne.

Après avoir bu un doigt d'une absinthe assez bonne, nous nous levâmes et nous partîmes. Le patron réclama pour nos deux verres la somme insignifiante de lo cents (50 centimes).

Tout dans ce que nous venions de voir sentait le délabrement, l'indolence et le manque de soin incrustés dans les mœurs. Enfin le billard à demi crevé et boiteux, les carreaux cassés pansés de vieux journaux, tout cela nous causa une tristesse indicible. Le moindre bar-room de Salt-Lake-City ou de Victoria n'eût pas eu deux clients dans de pareilles conditions.

Quand aux cafés proprement dits, aux terrasses, aux brasseries, aux estaminets, enfin à tout ce qui nous eût rappelé la France, sans doute, ce sont choses d'invention trop récente. A Montréal comme à Québec on ne connaît que le bar, que les gens du cru appellent « la Barre ». — Toute cette race canadienne française est rétrogade, ancrée dans des mœurs hétéroclites qui n'ont plus le pur esprit français d'antan et qui ont moins encore l'esprit moderne des Anglais et des Yankees. On les sent surtout avares, d'une avarice incroyable et décidés à rester toute leur vie propriétaires d'un sou de rente plutôt que de risquer ce sou même dans les plus loyales et les plus tentantes entreprises. Aussi le Canada français peutil malheureusement s'appeler le Canada pauvre.

Puis il y a un autre défaut qui rend encore cette race rebelle aux transformations que doit subir toute race, à l'évoluiion nécessaire à tout individu

IMPRESSIONS D'^AMKRIQUE 419

comme à tout peuple. C'est la méfiance et le manque de sincérité. Faut-il qu'on les ait trompés, mon Dieu, ces braves Canadiens, pour qu'ils en arrivent à ce degré de finauderie grotesque! Ils adorent vous faire parler et vous écoutent d'un air plein d'appréhension et de soupçonnante réticence. Quand vous avez fini de causer, interrogez-lea, vous trouvez un mur, un roc, un tombeau. Et toute cettediplomatie retorse et paysanne pour aboutir à quoi? à végéter. Tout ce qui est commerce prospère , hôtel recommandable , grandes entreprises^ travaux considérables, industrie exigeant de grands capitaux, tout cela est anglais.

D'ailleurs, pour donner une idée de cette ambiguïté d'esprit qui les perd, comme elle perdit les Byzantins, voici un curieux exemple. Le docteur et moi venions de visiter un elevator immense, le même que j'avais aperçu de ma fenêtre en arrivant. C'était un monde, où pouvait tenir la récolte d'un département français, et les greniers réservoirs, dans lesquels de puissants tuyaux aspirateurs déversaient cette richesse de céréales^ avaient la profondeur d'une maison à douze étages. En descendant, nous jetâmes un regard aux deux machines élévatrices, dont les roues monstrueuses tournaient non loin de l'elevator dans deux bâtiments spéciaux.

Le propriétaire de cet édifice, un Ecossais, véritablement aimable et cordial comme un gentleman farmer des highlands^ parlait cet épouvantable jargon canadien. Il était bien convaincu que Labruyère et Nodier avaient dû, de leur temps, s'exprimer dans ce dialecte — vrai sabir du Nouveau-Monde. Il nous présenta d'abord le premier

420 d'OCKAN a OCEAN

mécanicien^ Anglais correct, qui salua sans se déranger de son poste ; puis nous passâmes à la seconde machine, laquelle était dévolue à un engineer canadien-français. Il avait uneléte intelligente et son accent était presque insensible.

Je lui dis :

' — Vous êtes Français?

— Non, protesta-t-il avec une intonation indignée, que je jugeai blessante. Non, je ne suis pas Français. Je suis bel et bien né à Québec.

— Alors, fis-je, piqué^ vous êtes Anglais.

— Oh! non, fit-il, la figure encore plus dédaigneuse : Ni Anglais, ni Français.

— Pourtant, lui dis-je, vous parlez bien notre langue?

— Ça ne veut pas dire q-ue je sois Français.

— Alors, sujet anglais, je vous le répète, vous êtes un des administrés de sa gracieuse majesté la reine Victoria.

— Non, reprit-il avec force, je ne ^eux être ni Français, ni Anglais. Je suis Canadien, voilà tout.

— Soyez tranquille , dis-je d'assez piètre humeur, la France ne vous réclame pas, et comme l'Angleterre vous possède, qu'elle vous garde.

A son tour, il parut vexé et, s'entêtant dans son raisonnement buté, il reprit son travail, en répétant :

— Je suis Canadien, je suis Canadien, voilà tout!

On voit que ces malheureux sont, en somme, comme l'aiguille de la boussole au pôle. Ils ne savent pas trop comment se tirer d'une situation compliquée. Mais il est certain que dans le Parlement d'Ottawa, ils ne comptent qu'un dixième

des voix et qu'ils sont fatalement attachés au sort de leurs compatriotes de race anglaise. Or ce sort sera, tôt ou tard, l'annexion aux Etats-Unis. ' Le Prince Roland nous réunit le dernier jour de Montréal. Il nous déclara que, par suite d'invitations, si gracieusement faites qu'il ne pouvait s'y dérober, il se voyait obligé de se rendre dans plusieurs villes du Nouveau -Brunswick. Mais comme la navigation fameuse du Saint-Laurent, la visite à Q.uébec et la remontée du Saguenay étaient des choses trop intéressantes pour nous en priver, Son Altesse nous donna cinq jours pour effectuer ces diverses excursions — ce qui était suffisant — et rendez-vous nous fut fixé à Frederickton, ville située à peu près à égale distance du Saint-Laurent et de l'Atlantique. Inutile d'ajouter que nous remerciâmes le Prince de cette attention délicate, et qu'immédiatement nous arrêtâmes notre plan de départ sur le steamer spécialement affecté au service du haut fleuve. Auparavant, et pour profiter de notre dernière matinée à Montréal, nous résolûmes de nous offrir Pexcursion dite des Lachine rapids. Ce nom étrange de Lachine aurait, affirment les gens de Montréal, été donné à ces curieux barrages par les premiers explorateurs du grand cours d'eau canadien. Bien que ce soit présumer un peu de la naïveté de Jacques Cartier et autres vieux loups de mer dutemps des caravelles, que de les supposer capables d'une erreur aussi corsée, la chose est, paraît-il, après tout, possible.

Colomb s'imaginait bien marcher vers les Indes.

Sans autre impedimentum que la jumelle du docteur, nous descendîmes gaîment vers la gare."

La station du Grand-Trunk railway est toute neuve et fort [coquette. C'est [même un des jolis

édifices de Montréal; les salles d'attente, aménagées à l'européenne, et tous les services y sont désignés avec une clarté et une précision bien rares dans les gares américaines. Après avoir traversé un drawing-room, où ne manquaient que des habits noirs et des femmes décolletées, nous nous jetâmes dans un petit railway, lequel prit, au bout de quelques secondes, la direction de Kingston. C'était un véritable train de banlieue, s'arrêtant toutes les cinq minutes, et qui me rappela les interminables façons de notre chemin de fer de ceinture.

A la cinquième station, il nous déposa sur ce que je crus tout d'abord être la rive d'un lac. Ce n'était pourtant que le Saint-Laurent qui à cette endroit affectait des élargissements lacustres.

Cet endroit d'ailleurs est — si ma mémoire est bonne, — baptisé lac Saint-Louis par les Canadiens, de même qu'ils ont baptisé. lac Saint-Francis, le renflement situé un peu plus haut. Nous étions à Lachine-Station. Derrière nous, à part les bâtiments d'une gare rudimentaire, peu d'animation, une campagne solitaire et ressemblant à toutes les campagnes du monde. Mais, devant nous, il était impossible de ne pas se sentir à la fois l'imagination et la vue conquises par la majestueuse et formidable scène qui se déroulait — commentée par la ;profonde symphonie des flots — orchestre surhumain dont se fussent épris Beethoven ou Wagner. L'esprit le moins sensible aux grands spectacles de la nature eût admiré les proportions colossales de ce Saint-Laurent qui, non content de rouler ses flots sur une largeur de près de deux kilomètres, les précipite encore avec une violence à rendre jaloux le Rhône. Cette masse

d'eau en mouvement, ces flots qui se bousculent, se contrarient, se choquent comme les béliers d'on ne sait quel formidable troupeau, ce rivage opposé qu'on aperçoit à une distance extraordinaire, le bruissement sourd et continu de cette course, de cette charge des eaux sur un front d'étendue qui confond Timagination ; tout cela est magnifiquement grand.

Le ciel, ce matin-là, était justement sans nuages et Tuniformité de son azur ajoutait encore à l'impression d'immensité qui ressortait du spectacle. Une grande fraîcheur montait de tout ce remous liquide et c'est après avoir prudement relevé nos collets que nous passâmes sur le pont du steamer de Lachine à Montréal^ qui venait d'arriver. 11 y avait beaucoup de monde sur ce bateau, où pas un mot n'était prononcé qui ne fut français I beaucoup de gens des environs de Montréal, de braves cultivateurs, des maraîchers, qui emploient ce mode de locomotion pour aller vendre à la ville leurs petites provisions. C'était, avec l'accent paysanesque de rigueur, le public des omnibus de banlieue aux premières heures du jour, alors que roule vers les Halles tout un monde de campagnards. Nous étions montés sur le pont, d'où le docteur assistait avec attention à l'embarquement d'une charrette dont on venait de dételer le cheval. La voiture enfin fut amarrée et le cheval, derrière elle, pénétra dans les flancs du bateau. Le docteur haussa les épaules et se tournant vers moi :

— Ah! mon ami, nous ne sommes plus aux Etats-Unis.

— Dame, docteur, il y a quelques probabili...

— Ce n'est pas ça, mais avez-vous vu cette charrette?

— Oui, eh bien?

— Ils ont dételé le cheval, défait les harnais, relevé les brancards.

— Certainement... pour transporter...

— Comment, pour transporter? Il était besoin d'autant de cérémonies? Soyez sûr qu'à Saint- Louis ou à Portland on eût embarqué le tout : cheval, voiture, cocher et cargaison, sans même que le conducteur fût descendu de son siège! Et à la prochaine escale, c'est au trot et mèche claquante que l'équipage eût dévalé.

Le docteur, on le voit, raisonnait comme un natif de Brooklin. Le vapeur définitivement chargé se mit en marche. Il opéra une espèce de conversion en demi-cercle qui nous permit d'admirer dans toute sa beauté la largeur de ce fleuve aux allures de torrent. Un calme inoubliable, une atmosphère, d'une pureté et d'une douceur merveilleuses planait sur ce vaste tableau, rendu plus vaste encore par l'absence de hauteurs. Les rives du Saint-Laurent étaient en effet très peu élevées et c'est à peine si nous distinguions les maisons du village indien de Caughuawaga alignées face au fleuve. Nous courions sur cette étendue mouvante poussés par le courant des rapides. Mais la vitesse de la course nous échappait en quelque sorte à cause des proportions invraisemblables du cadre. Enfin les premiers récifs de la fameuse passe de Lachine firent leur apparition. De ci de là, comme des cétacés endormis, de gros rochers se devinaient sous la transparence de l'eau, d'autres émergeaient tout à fait environnés d'éclaboussures, de gerbes, de petits tourbillons et battus par les flots grondants qu'ils dérangeaient dans leur descente aftolée.

A des différences subites de niveau on devinait, sans les voir, de véritables écluses sous-marines — lignes de blocs granitiques disposées avec la régularité d'un barrage par dame nature. Il était permis de se demander comment le steamer allait faire pour évoluer au milieu de tous ces obstacles. J'étais toutefois sans crainte car le Prince Roland m'avait averti que ce passage des Lachine's rapids n'était pas aussi dangereux qu'il en avait Tair, surtout à cette époque de l'année, quand les eaux du fleuve sont hautes. Il ne s'agissait que de se fier au courant, lequel conduit les bâtiments au long de cette espèce de dédale sous-fluvial mieux que le meilleur pilote. D'ailleurs les gravures qui représentent leur énorme vapeur sautant avec la légèreté d'une grenouille d'une marche à l'autre de cet escalier mystérieux et gigantesque ne sont qu'une aimable plaisanterie.

Aucun navire que je sache ne se risquerait à ces sauts de carpe dont le plus anodin jetterait la moitié de ses passagers et de sa cargaison à l'eau et briserait les cloisons les plus résistantes. Mais le humbugh américain ne s'arrête-pas pour si peu et les prospectus distribués à profusion aux touristes continueront à représenter les rapides franchis par un steamer dans une position des plus tragiques, la tête en bas et les pieds en l'air.

L'allure s'accrut cependant à notre entrée dans le chenal et — mise en scène ou nécessité impérieuse — quatre gaillards solides s'installèrent à la barre du gouvernail qui doit évidemment, pour cette manœuvre délicate^ obéir avec rapidité, — avec instantanéité même aux ordres du patron. Il y eut des ordres jetés d'un ton bref, des coups de barre violents dans tous les sens et enfin, après

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avoir donné de la bande sur tribord, mais d'une façon presque insensible, le steamer s'abandonna au courant.

Nous passâmes dans un flic-flac, un clapotis formidable, entre des récifs à l'aspect peu rassurant. Nous rasâmes de quelques mètres un alignement de petites pointes brunes entre lesquelles l'eau par degrés descendait en nappes gracieuses, déployées comme des éventails. Mais le fameux stream, dont le prince m'avait parlé, veillait sur nous, et après quelques minutes de course, nous quittâmes ce dangereux voisinage pour reprendre dans des eaux calmes une navigation plus tranquille. Le bruit des rapides diminua, finit par devenir lointain, et le mouvement régulier de la machine redevint perceptible, berça la marche désormais quelconque du navire. Nous avions franchi les Lachin's rapids.

En face de nous Montréal s'élevait sur un joli fond de firmament taché de ci de là par les fumées noires des cheminées d'usine, et l'on se rendait bien compte ainsi de l'importance de cette grande cité qui certainement, avec un peu d'énergie, de bonnes lois protectrices et des lignes transatlantiques beaucoup plus sérieuses que celles qui y aboutissent, deviendrait en peu de temps la rivale canadienne de New- York.

Une foule de petits bâtiments, dont beaucoup de ces cotres et de ces grosses et lourdes barques à voile qui cabotent le long du Saint-Laurent, y grouillaient dans un désordre et un fouillis pittoresque. Un beau et grand steamboat à trois rangées de hublots, garni à son avant et à son arrière de balcons-galeries, se distinguait nettement, grâce à la hauteur de ses tambours et à la couche de pein-

ture blanche dont il était recouvert. C'était le Québec, le bateau qui devait dans quelques heures nous prendre pour nousconduireà la ville dont il portait le nom. Enfin, après avoir arpenté dans toute sa largeur ce fleuve aux proportions étonnantes, notre vapeur accosta le long même du Québec, que nous diimes traverser pour gagner la passerelle. Bientôt nous remontions allègrement les rues du vieux Montréal. Notre excursion, railroad et navigation, n'avait duré que trois heures.

Nous parcourûmes une fois encore, et avec une certaine émotion, ce coin français de la grande ville canadienne, regardant avec plaisir les vieilles bâtisses aux fenêtres à deux battants, aux escaliers de pierre, avec, sur leurs toitures, leurs croisées à balcons surmontées de la poulie obligatoiie, telles qu'on en trouve encore à Paris, dans le vieux Marais. La maison du Gouverneur, seul reste, seul débris de l'histoire française de Montréal, que nous contemplâmes, avec un pieux respect, non loin du Palais de justice, nous parut avoir les proportions d'un de ces vieux hôtels du dix-huitième siècle, comme en possèdent les petites villes de province. Montréal, à cette époque, n'avait que 20.000 habitants, elle en a aujourd'hui 23^.000 !

Le steamer se détachait tout doucement du troupeau compact des navires amarrés ou ancrés au long des Wharfs. Quoique le soleil eût déjà disparu derrière l'horizon, la lumière du jour était encore tout éclatante.- Le bleu du ciel tournant légèrement à des teintes verdatres de turquoises indiquait seul l'approche de la nuit. Le Saint- Laurent se déroulait devant nous immense, imposant entre ses rives peu élevées, que couron-

naient de ci de là des bouquets de bois, des villages groupés autour de leur clocher.

Pendant un temps assez long, les remorqueurs, les terrys, les trains de bois, en un mot tout le mouvement du port, nous tint compagnie. Nous croisâmes deux bâtiments marchands, l'un suédois et l'autre italien qui, après avoir traversé l'océan et remonté l'estuaire du vaste fleuve, arrivaient enfin à leur port terminus. Ils n'avaient pas l'air trop fatigué, et marchaient à une bonne allure, reposés sans doute par leur long trajet sur l'eau douce du grand fleuve. A mesure que le jour disparaissait, les eaux prenaient une teinte rousse, d'un ton absolument merveilleux, et les berges, maintenant couvertes d'une petite végétation, projetaient dans la nappe des eaux Laurentiennes, aux clartés comme figées, des ombres de plus en plus épaisses. 11 m'était impossible dans cette belle tombée de la nuit, devant ce ciel parfaitement pur et où la lumière s'éteignait par dégradation^ et en face de ce ruban colossal qui semblait maintenant une coulée d'argent bruni, de ne pas songer à certaines études que les orientalistes ont faites du Nil. Pour compléter cette illusion, des arbres au tronc mince pointaient de ci de là surmontant de petits promontoires ou des îles minuscules. Dans l'ambiance aurée qui enveloppait les objets d'une sorte de buée roussâtre, ces végétaux grêles se détachaient avec des airs de palmiers.

Enfin la nuit vint tout à fait. Une nuit étoilée, une nuit d'Orient. Aucune fraîcheur fâcheuse ne vint distraire notre attention, et appuyés sur le bastingage d'avant, nous contemplions en silence l'aspect nouveau que prenait cette suite de scènes

admirables qui s'appelle le cours du Saint-Laurent. La largeur majestueuse du grand cours^ d'eau canadien reflétait le ciel étoile, et les rayons d'argent de la lune brisés en mille reflets, dansant au ras des flots, éclairaient tellement le paysage^ qu'on voyait, et de fort loin, la moindre embarcacation remontant le fleuve avant même que d'en voir les feux. Justement un certain nombre de ces bâtiments caboteurs, cotres à voiles carrées et de forme presque orientale, s'étaient arrêtés — quelquefois au milieu même du fleuve. — Ils avaient allumé leurs fanaux, replié leur toile, et solides sur leurs ancres ou amarrés à des pilotis placés exprès pour ces sortes de stationnements, ils s'apprêtaient à passer la nuit. Leurs mâts, leur grande vergue pointue s'élançant en plein ciel, avaient quelque chose du gréement de ces Dabaïeh qui vont et viennent entre le Caire et Khartoum, sur le grand fleuve sacré des Egyptiens. L'équipage de ces bateaux primitifs, le plus souvent composé d'une même famille, profitait de la splendeur de cette soirée. Hommes, femmes et enfants prenaient leur repos sur le pont même de l'embarcation, sans autre lumière que la clarté stellaire, et éclairés fantastiquement par la flamme sautillante et irrégulière d'un petit foyer installé près de leur cabine. Cette existence du batelier a tout à fait quelque chose de biblique, et j'ai rêvé bien des fois — ceci n'est pas un paradoxe — de cette vie de patriarche où la nuit venue on n'a qu'à s'amarrer au long de quelque berge ou de quelque garage et à grouper autour de soi sa famille pour le repas du soir pris ainsi tranquillement, dans le grand silence — à peine troublé par le passage de loin en loin d'un steam-boat — de

43o d'océan a océan

ce fleuve aussi tranquille et aussi doux qu'il est puissant!

En guise de phare, des feux allumés de distance en distance indiquaient sans doute les divers tournants du Saint-Laurent, lequel a, du reste, un cours assez droit.

La nuit était si claire que ces embryons de sémaphores eussent pu économiser le combustible, mais on sait que dans tout le nord de TAmérique on ne gâche pas le bois, on le jette et le plus souvent on le brûle — pour s'en débarrasser. Il n'est pas rare de voir des hangars^ des chantiers, auxquels on met le feu volontairement pour se débarrasser d'une provision de bois qui devient encombrante, oy qu'on veut remplacer par autre chose. Sur toutes les voies ferrées , quand on change les traverses des rails, on brûle sur place celles qui sont hors d'usage. Combien de temps durera ce gaspillage? Jusqu'au jour où il faudra reboiser — comme en Europe — ce qu'on aura déboisé.

Vers dix heures, un arrêt. Nous sommes à la station de Sorel, résidence d'été des gouverneurs du Canada, et bâtie, disent les guides, par le marquis de Tracy en 1663.

A Sorel descendent une foule de gens très gais et le capitaine du Québec m'apprend que ce sont les Invités d'une noce montréalaise. Malgré leur accent, d'ailleurs moins exagéré, car ce ne sont pas des campagnards, et les hommes ont l'aspect de négociants aisés et les femmes de bourgeoises bien attifées, leur gaieté est toute française, elle éclate en chansons et en plaisanteries, en bonnes grosses niches faites et supportées de bon cœur. Cela fait plaisir de ne pas avoir toujours sous les

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yeux la gourme anglo-saxonne. Je dis mon contentement au brave commandant qui, sous son nez bourré de tabac et entre ses deux petits favoris ras, ouvre une bouche ravie à faire pâmer toute la salle du Palais- Royal. Quel succès cet homme aurait eu en amiral suisse sur une de nos scènes parisiennes! Il ne lui manque qu'un parapluie et un panier sous le bras avec un canard dedans. A onze heures, nous passons devant les Trois-Rivières,Threerivers, unedes plusanciennes villes du Canada. Cette position des Trois-Rivières eut, dans les opérations de Montcalm, une grande importance stratégique. Partout abondent les souvenirs de roccupation française.

Minuit. Le docteur est couché depuis longtemps. Je me rends enfin, et après un dernier regard à la majesté du Saint-Laurent endormi sous le ciel constellé, je vais prendre possession de ma cabine et de mon lit.

Cinq heures du matin. La cheminée du Québec lance de grosses volutes de fumée grise qui tracent sur le mur de ma cabine des jeux capricieux de lumière. La sirène lance un appel interminable, nous devons être bien près de la vieille ville canadienne, celle, m'a-t-on dit, où je pourrai me croire tout à fait sur terre de France. En hâte, je saute à bas de mon lit, et mes vêtements passés à la hâte, je cours à la galerie d'arrière qui est la plus proche de ma cabine. Là, un souffle frais d'air matinal me fait agréablement fri.ssonner, et une brise piquante force à se fermer mes yeux encore mal éveillés. Quand je les ouvre, un spectacle d'un incomparable charme, se présente à

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ma vue^ et appuyé contre le bordage du steamer, je déguste littéralement le panorama.

Le Saint-Laurent ici paraît dédoublé. Il s'étend sur une largeur inouïe et va, juste en face de nous, contourner le pied d'une sorte de cap. Sur ce cap, une ville étrange, une ville de rêve se déploie de la plus bizarre façon, dominée par une masse noire aux formes carrées et rébarbatives qui s'enlève dans l'air blanc du matin. C'est la forteresse de Québec bâtie au sommet de la montagne. A mi-hauteur on devine des quartiers intermédiaires aux petites maisons grouillant dans un joli désordre, des rues tournantes, gravissant, par des circuits variés, les premières pentes de la colline, des escaliers au long desquels des bicoques se poussent comme un troupeau de chèvres. Enfin, tout en bas au niveau du fleuve, l'éternel quartier de la ville des affaires, des business, dont on ne soupçonne pas à cette distance l'épaisseur et qui sei^ible une ville de papier, un décor de toile collé sur la base du mont. Tout en avant, à la pointe même de ce promontoire, pénétrant comme un bec dans le fleuve des quais, deux grands elevators et une flottille de bâtiments amarrés, une forêt de fines mâtures enchevêtrées se projettent avec ce relief et cette netteté que prennent les choses dans le plein air matinal. Des barques vont et viennent déjà sur la nappe frissonnante du Saint-Laurent. Il semble positivement qu'un autre cours d'eau vienne de là bas, de derrière Québec et sa montagne, se jeter dans la grande artère fluviale canadienne. J'ai la conviction et même la conviction passionnée que l'artiste assez puissant pour rendre cette admirable expression de Québec surprise ainsi dans son

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réveil, aurait un joli succès. La manière inattendue dont émerge brusquement cette espèce de cap montagneux, son sommet fortifié qui prend tout là haut des airs de sombre bastille, toute cette cité suspendue à ses flancs, ce fleuve admirable du sein duquel il émerge tout à coup et qui l'entoure de sa ceinture majestueuse, vraiment il V a, avec les lointains accidentés, les hauteurs des derniers plans rejetés très loin dans une fumée violacée par l'extension formidable du Saint-Laurent, vraiment, il y a là dedans les éléments d'une œuvre immortelle. Mais il faut croire que c'est là une tâche difficile^ car les quelques essais qu'il me fut donné de voir à Québec même, me causèrent la déplorable impression d'un décor d'architecture. Le souffle nécessaire pour rendre une aussi grande scène y manquait, et surtout on n y sentait pas cette vibration, cet infini papillonnement de l'air qui circule avec à profusion dans toutes les parties de ce paysage apporté par le couloir titanesque du Saint-Laurent et qui donne aux moindres détails une vie et une poésie intenses. 11 me semble que le talent de Carie Vernet avec un peu plus de vie et de modernisme eût convenu parfaitement à cette tâche difficile. Car il n'y a pas à dire, malgré les élévators de son port, malgré les nouveaux remparts, malgré le drapeau anglais et malgré les coups de pioche donnés impitoyablement à travers le pittoresque de ses vieux quartiers, Québec donne la saisissante impression d'une ville française et d'une ville française du xviii*^ siècle. Je ne pus me défendre de cette impression et la toute puissance des souvenirs historiques mise de côté, il n'y avait pas là qu'un e^xcès d'imaginatioïj. En effet

les quartiers nouveaux, les « homes » à la mode anglaise, les grands buildings et surtout cette pièce montée colossale qui s'appelle le parlement de Québec, toutes ces « actualités », bâties sur le plateau, sont cachées par la masse ombreuse et écrasante de la citadelle. Ce qu'on voit surtout ce sont ces quais demeurés primitifs, fortement « province ;►> d'aspect ; ces voiliers dont les formes n'ont guère changé, et ces bas quartiers dont les rues étroites rappellent avec une frappante exactitude la rue Brise-Miche, la rue Maubuée, la rue des Lions-Saint-Paul, la rue de Venise et autres vieux conduits lutéciens, ces antiques voies parisiennes qui disparaissent de jour en jour sous l'œil attristé de ceux que les vieilles choses enchantent et qui cultivent la poésie du souvenir, on les retrouve là bas non plus noirâtres, humides, mais gaies, bien conservées; ce sont des centenaires qui n'ont pas une ride.

Justement, après avoir couru une bordée spacieuse, presque jusqu'au quai de Lewis, le faubourg de Québec jeté sur la rive droite du Saint- Laurent, le steam-boat se rapprochait vivement de la ville. Les maisons de la Gibraltar américaine, comme l'appellent les Anglais, se faisaient visibles, tassées derrière les docks qui couraient le long des quais. Le Québec s'introduisit dans un espace laissé libre exprès pour sa vaste personne, et bientôt nous accostions au pied même d'une rue en pente qui dévalait droit vers le fleuve. A ce moment le docteur, armé de pied en cap, son parapluie d'une main, sa valise de l'autre, sa jumelle en sautoir et ses poches atteintes d'emphysèmes variésparut et me gourmanda, car tout entier à ma contemplation, j'en avais oublié les prépa-

ratifs élémentaires du débarquement, je courus en hâte à ma cabine. Je ramassai mes « parcels », et quelques instants après, je mettais le pied sur ce sol où se combattirent avec acharnement l'héroique Montcalm et le général Wolfe des Cinés, péris tous les deux sur le même champ de bataille et dans la même action.

Après une lutte non moins acharnée avec les cochers de Québec qui, rangés en peloton et maintenus à peine par la poigne vigoureuse d'un policeman, barraient, en vociférant, la rue, nous prîmes sur la gauche une petite voie transversale qui nous mit droit au marché. Ah ! le brave marché ! et pittoresque, et décrépit, et bien vieux siècle. 11 n'y manquait que des soubrettes en paniers et des porteurs en culotte courte. Des bourgeoises aux toilettes matinales, accompagnées de leurs bonnes, taisaient leurs emplettes pour la journée. Et tout le monde sans exception s'exprimait en français. Les criailleries des revendeuses, les discussions des paysans, les offres des marchandises, tout cela avait des airs de vieux marché normand : il fallait un effort de mémoire pour ne point se croire à Caudebec en Caux ou h Vernon, et pour se rappeler que le sol que nous foulions était le dernier vestige de cette nouvelle France, dont l'abandon restera éternellement et irréparablement la pire action politique de Louis XV.

Mais mon bonheur, ma joie de revivre ces âges disparus où les défaites même avaient des éclats de triomphe, devinrent du délire quand nous arpentâmes les rues parallèles de la basse ville. Une double rangée d'enseignes pittoresques se balançaient en grinçant au-dessus de nos têtes, et

grâce au peu d^espace ou de largeurde la rue, par moments se touchaient presque.

Et tous ces panonceaux avaient leur cachet xviii'' siècle, sentaient leur temps, leur âge de galanterie d'esprit et de poudre. Des Mortiers d'argent, des Pilons d'or, des Truie- qui-file, des Plats d'étain, se succédaient dans une évocation délicieuse de boutiques d'apothicaires, de drogueries, de fruiteries, dignes de servir de décora quelque récit de ce bohème avant la lettre qui s'appela Restif de la Bretonne ; des carrefours où il ne manquait que des personnages de Marivaux ; des petits hôtels d'aspect cossu, hermétiquement fermés, et dans l'intérieur desquels on soupçonnait quelque Bartholo ami des volets clos... Dans les maisons aux toits coupés de mansardes, par les fenêtres peu élevées des étages inférieurs, j'apercevais de bonnes vieilles chambres de style Louis XVI, distribuées à la Française, avec leur lit à rideaux de cretonne, et dans le fond de vastes armoires, de ces cabinets où nos aïeules rangeaient en bataille des armées de pots de confitures... Et ces noms... quel charme ! et comme il vous fleuraient bien leurs gardes françaises et leur royal-marine : Latulipe, Belami, La Ramée, Sans-Quartier, Lavaleur, Jolicœur et même Brindamour, Notez qu'il n'y a pas à Q.uébec qu'une seule personne qui porte chacun de ces noms ou plutôt de ces surnoms. Les descendants des fantassins de Louis XV se chiffrent par douzaine, et dans la même ruelle il y a cinq ou six Bel-œillet et huit ou dix Lafleur. Je relevais avec une véritable émotion ces noms suggestifs, dernier écho d'une de nos vieilles gloires, mais le docteur avait son idée qu'il mûrissait, pendant

mes enthousiasmes, très inditïérent au pittoresque de ces ruas, qu'il trouvait laides, et au charme suranné de ces enseignes et de ces noms, qu'il jugeait absurdes. L'anthropologie n'avait, eneffet, rien à démêler avec ce genre d'impressions. Tout ce qui remontait en deçà du déluge n'avait pour le docteur qu'un intérêt médiocre, et il eut rangé volontiers tout ce clinquant exquis xviii° siècle dans la catégorie des futilités et des choses qu'un savant se doit de ne pas approfondir. Aussi brusquement me fit-il faire un à droite et me ramenat-il vers le port en me faisant presser le pas.

— Eh ! quoi, fis-je, où me menez-vous?

— Vous le voyez, au bateau.

— Quel bateau ?

— Celui du Saguenay. Si nous voulons avoir le temps de parcourir comme elle le mérite cette région, qui m'a tout l'air d'être merveilleuse sous le rapport des sites, si nous tenons à voir tout ce vieux pays français de Saguenay et l'île aux Coudies, et la Murray-bay, et Tadousac, et Chicontimi, enfin cette baie au nom baroque qui s'appelle la baie des Ha !-Ha !, il faut aviser tout de suite aux moyens de transport. Je vois là un bateau qui s'apprête à partir, ce doit être le nôtre, hâtons-nous.

J'étais un peu chiftonné. J'aurais voulu voir (Québec plus en détail. D'un autre côté, la baie des Ha! -Ha! m'attirait; enfin le docteur, qui *me vit hésitant, me conquit à ses projets en me disant :

— D'ailleursen revenant, nousaurons une grande journée à passer ici, je vous promets que nous no laisserons pas un coin de la ville inexploré.

— Si c'est cela, m'écriai-je, partons, car je vous

l'avoue la baie des Ha !-Ha I m'intrigue ; pourquoi, docteur, ce drôle de nom de baptême?

— Parce que les premiers navigateurs qui abordèrent dans cette anse, située au sein d'un décor de montagnes superbes, s'amusèrent, dit-on, à réveiller les échos voisins de cette exclamation toute française : Ah! Ah ! D'aucuns affirment que ce furent au contraire les indiens qui, à l'aspect des navires européens, accoururent sur le rivage en criant: Ha! Ha! Je vous donne ces explications pour ce qu'elles valent.

Toujours causant nous étions arrivés au quai . Un steamer un peu plus petit que le Québec y allumait en effet ses fournaux. C'était le Saguenay\ vapeur qui fait le service du bas Saint-Laurent et de la Saguenay-river et va de Québec à Chicontimi et vice -versa. Personnel, marins, contrôleurs, tous étaient Canadiens français. Les passagers, nous le vîmes en prenant possession de nos chambres, étaient peu nombreux : une grosse dame à papillottes et à lunettes bleues, femme d'un juge de Québec, trois ou quatre Canadiens à l'air matois et rustaud, un député de langue française mi-provincial, mi-paysan, enfin un jeune Anglais de Montréal, veuf depuis huit jours et qui cherchait à distraire, en voyageant, sa douleur très sincère et très vive^ tels étaient pour le moment nos compagnons de voyage.

Le capitaine vient nous saluer de quelques mots aimables. C'était un gaillard de belle taille, haut en couleur et dans les cheveux roux duquel se mêlaient de petits fils d'argent: type de trappeur et de paysan. Il paraissait, sous son amabilité voulue, assez préoccupé, et j'appris par la suite que ses appointements en effet s'élevaient ou s'a-

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baissaient selon le nombre des passagers. Or nous étions, on Ta vu, peu nombreux. Le chemin de fer qui dessert de son côté la région du haut Saguenay, fait un tort énorme à ce très ancien service de steamers.

Je me promenais sur le pont, ne pouvant me lasser de regarder cette ville étrange qui doit faire de loin l'etïet d'une pyramide et qui semble de près une succession de terrasses babyloniennes, quand plusieurs voitures vinrent s'arrêter en face la passerelle, et des ecclésiastiques en descendirent. Le capitaine se précipita la casquette à la main, c'était en effet l'évêque de Québec qui s'en allait en tournée pastorale dans l'île aux Coudres. Il venait prendre passage à bord du Saguenay, suivi de ses secrétaires et de son grand vicaire. Le prélat avait une physionomie fine et discrète, mais certainement il était de race anglo-saxonne, comme le témoignaient ses manières un peu froides. En revanche, le vicaire était, en fait, le plus magnifique officier de cuirassiers qui se put voir. Brun, grand, bien découplé, fortsoigné, d'allures à la fois élégantes et dégagées. Celui-là^ du moins, n'était ni anglais, ni américain, ni canadien, mais de la meilleure race de France ! Ces messieurs gagnèrent, derrière leur pasteur, les cabines qui leur étaient réservées, et à ce moment le capitaine donna Tordre d'appareiller. Le Saguenay siffla et commença à battre l'eau de ses vastes roues. A peine eut-on le temps de 'cueillir au passage une gentille entant d'une quinzaine d'années que ses parents conduisaient, et qu'ils firent passer à bord non sans l'avoir vigoureusement embrassée. Le jeune veuf anglais avec lequel j'avais déjà échangé quelques paroles me souffla :

C'est la nouvelle télégraphiste de Murray-bay qui va rejoindre son poste à l'hôtel de cette localité.

— Il y a donc un hôtel à Murray-bay, répliquai-] e?

— Non seulement il y a un fort bel établissement, me répondit l'aimable widow, mais la baie de Murray est un rendez-vous estival, une station très connue, très appréciée, et, vous le verrez, délicieuse. Il y vient des familles de Boston, de New-York, même de l'Angleterre.

Alléché par des paroles aussi prometteuses, je me fis d'avance, faire une petite description du voyage que nous allions accomplir.

Cet Anglais accéda â mon désir. Il s'exprimait en excellents termes et en fort bon français. Il avait, du reste, séjourné quelque temps à Paris avant de passer comme chef de bureau à l'une des grandes banques de Montréal, et il connaissait admirablement notre langue. Il fut pour moi un compagnon d'autant plus agréable que parmi les passagers canadiens-français, il ne s'en trouva pas un pour nous entretenir du curieux pays que nous traversions. Méfiants et sournois, ils voulaient bien nous questionner, mais quant à répondre à nos interrogations... ils nous bombardaient de répliques normandes: Ah! vous croyez! P'têtre ben... Pour sûr que si y en a, y en a. On dit que c'est comme ça, mais je crouais bien que c'est différemment.

Devant cette logique absurde de paysans qui s'imaginaient sans doute que ces réticences sont de la fine diplomatie, je me renfermai comme un limaçon dans ma coquille et m'évitai désormais d'inutiles efforts. J'eus perdu ma belle jeunesse à

oindre ces vilains et ne voulant les poindre, je les laissai tout bonnement de côté.

Le steamer, après l'inévitable manœuvre du démarrage, avait enfin gagné le milieu du fleuve et il commençait à prendre son allure régulière. Le Saint-Laurent, au-delà de la ville, s'élargissait, je Pai dit, comme si quelque autre grand cours d'eau eût surgi de derrière le roc de Québec vers un confluent gigantesque. Maintenant, nous voyions la ville en quelque sorte de face et nous suivions de l'œil la ceinture splendide et liquide que lui font les eaux du fleuve.

Ce que nous avions pu prendre pour un affluent débouchant par delà la montagne, n'était qu'un golfe large à son entrée dans les terres, mais bien vite réduit à des proportions plus simples et au fond duquel venait se jeter la rivière Saint- Charles. Entre ces deux nappes d'argent, la cité s'échelonnait par rampes successives, montait vers des hauteurs abruptes, toujours dominée par le carré massif de la citadelle.

Nous étions en route depuis à peine un quart d'heure, quand la rive gauche devint soudain sauvage et montueuse. De vastes falaises, de véritables montagnes apparaissaient, tout un pays accidenté, d'une beauté désolée.

Le docteur me fit remarquer les chutes de la rivière Montmorency, qui verse dans un étranglement ses eaux éblouissantes d'écume. C'est d'une jolie hauteur de 231 pieds que tombe cette nappe qu'on voit distinctement du pont du steamer. Le paysage autour de ces saels est tout à fait nu^ et rien — arbre ou verdure — ne vient ajouter du charme à cette brusque chute. — Nous devions maintenant avoir à bâbord une rive escarpée et

constamment sévère, un paysage à la fois triste et grandiose. Le Mount Saint-Anne (2/87 pieds) dressa, au-delà d'une succession de hauteurs, sa masse confuse. Sur notre droite nous avions pris^ en sortant de Québec, l'île d'Orléans, peu élevée, mais verte et riantet Pendant deux heures, nous la longeâmes^ et quand nous l'eûmes dépassée, nous pûmes alors contempler le Saint-Laurent dans toute sa largeur. Nous voguions en bourdonnant au beau milieu de cette nappe immense, insectes perdus dans une mer. La rive droite du fleuve ne s'apercevait plus que comme une ligne de grisailles, aucun bâtiment n'était en vue, et le soleil, perçant de temps à autre les nuages, laissait descendre sur les divers 'points de ce panorama gigantesque des parallèles de lumière.

En ce moment, le bruit d'un sanglot arriva jusqu'à moi. J'aperçus alors la petite télégraphiste de Québec qui pleurait, pleurait éperdument, la tête dans ses mains. Maintenant le coup de fouet du départ, Tattrait nouveau des premières phases du voyage^ tout cela était passé. La pauvrette ne voyait plus, même en cherchant bien loin, la silhouette de la ville où demeuraient les siens, où restés peut-être encore émus et pensifs, accotés sur les gardes-fous du port, son père et sa mère cherchaient vainement dans le lointain le Saguenay disparu 1 Et personne sur ce bateau n'avait un mot pour elle, le docteur, touché de ce gros chagrin d'enfant, n'osait lui dire quelques paroles d'encouragement. Enfin, il s'en fut dans le salon des ladies et trouva moyen d'intéresser au sort de notre petite compagne la préposée aux « rooms » féminins. Quelques minutes après, cette brave femme, une Canadienne française, prenait la petitç

éplorée avec elle et la raisonnait doucement. Q.uant au docteur, il me parut, après cette bonne a:tion, comme plus heureux, plus guilleret. O anthropologie, voilà bien de tes coups !

Nous doublâmes une série de caps formant la base des falaises, que seule une étroite bande de terre séparait du fleuve. Le cap Tourmente, le cap Rouge et le cap Gribaune, aux bons vieux noms français, nous présentèrent successivement leurs pics situés à peu de distance de la pointe même du promontoire à des altitudes de 1,919 et 2,171 pieds. — Sans avoir encore la sévérité imposante des caps du « Saguenay », dont les « peaks >> partent perpendiculairement des berges, mêmes du fleuve, ces points avaient un grand cachet de poésie mélancolique. Aux flancs de ces hauteurs, rien de vivant, rien qui décelât la présence de l'homme, aucun village, aucun bourg, à peine de ci de là une rare et pauvre masure, abri de pêcheurs, assis tout prés de la grande rivière. On voyait, autour des pics, voleter de grands oiseaux, très probablement des aigles, et c'était la seule chose qui animât la solitude de ces interminables falaises. Vers onze heures, arrêt à Saint-Paul-bay, jolie anse, mais qui paraît bien peu habitée. Sur la longue jetée de bois, toute rudimentaire, des hommes à la figure hâlée, aux bonnes têtes de pilotes bretons, aident à l'arrimage, on descend quelques ballots, on échange, du pont, avec la rare population de Saint-Paul-bay et du petit village de Saint-Pierre, d^s quolibets au gros sel, de grosses plaisanteries villageoises. Toujours, pas une syllabe anglaise. « Eh ! ben, quoué, teu veux pus retournais à la Mâlebaie à c't'heure ? — Eh ! dits' donc, M'sieu Jacquot, si vous v'yez el' grand

Charles, dites-y que c'e un feignant. I n' promet ed' venir nous vouëred'pis la Chandeleur. — Hé ! le bruno, n'oublie point l'paquet au juge Pelletier, — Soué tranquille, te trouble point, il es dans ma cariôle. »

J'éprouve un grand charme, en ce coin perdu de l'Amérique, à entendre ainsi tous ces braves gens parler français. Ce sera comme ça jusqu'à Chiconmi. Dans toute cette vaste région, il n'y a pas cinquante familles anglaises, touristes à part^ bien entendu.

Nous étions à peine amarrés depuis cinq minutes, quand le docteur, qui observait la baie avec attention, poussa soudain un cri de surprise. « Là I criait-il, au milieu de l'eau, une station de voitures!» Et je regardai à mon tour dans la direction qu'il m'indiquait. Deux carriages aux rosses étiques, comme endormies sur leurs huit jambes bossuées d'éparvins, stationnaient en effet à une centaine de mètres du bord. Les chevaux avaient de l'eau jusqu'aux genoux, les voitures jusqu'aux essieux. Et sur le siège les deux cochers, deux Canadiens français, la pipe à la bouche, n'attendaient qu'un signe pour fouetter leurs bêtes et aller « cueillir » le client au milieu de la jetée, qui, je Vai dit, avait des proportions interminables. C'est qu'à cet endroit le lit du fleuve est très étendu^ et qu'aux basses marées les navires ne peuvent approcher sans crainte d'échouage. C'est cela d'ailleurs qui permettait à ces cochers étranges de rester ainsi à rai-distance du débarcadère. Mais c'est 5gal, je n'oublierai pas de sitôt ces deux voitures .stationnant patiemment au beau milieu des eaux de la Saint-Paul bay. Voit-on bien une file de « sapins » arrêtés en pleine Seine, entre

récluse de la Monnaie et le pont des Arts? Nous ne restons pas longtemps à Saint-Paul bay et bien vite le steamer reprend sa marche. Mais voici que le Saint-Laurent se sépare de nouveau au seuil d'une îlecharmante, toute en verdure, aux bords élevés sans toutefois jamais devenir des falaises. Des plantes aquatiques, des joncs, des bouquets de coudriers forment, en suivant le dessin du littoral, une bordure de jolis tons verts à cette île qui est, en effet, Couder-Island. Appelons-la « l'île aux Coudres », nom plein de charme et qui sent sa vieille France. (Quoiqu'on n'arrête pas d'une façon régulière à cette île, le Saguenay s'y dirigea, car l'évêque et sa suite devaient descendre,nous l'avons vu, pour effectuer parmi les pauvresinsulaires,touspêcheurs ou vanniers^ une tournée pastorale. Après avoir longé ces rives pittoresques que battait le reflux de nos roues, nous accostâmes au long d'une espèce de débarcadère fait de solides madriers, véritable pont-levis dont on abaissait la herse jusqu'au flanc du steam-boat. Un chemin creux, raviné, tout bordé de coudraies et couvert par de grands arbres, partait de ce «pier » et pénétrait bientôt par un coude brusque dans l'intérieur boisé de l'île. Le tableau était charmant. Sur le bord même du Saint-Lawrence, quelques pêcheurs en costume de travail, la face toute culottée par les frimas et encadrée d'un épais collier de barbe dure, attendaient le signal du capitaine et Tapproclie du bateau pour aider à la manœuvre du pont volant. Derrière eux des femmes, de pauyre§ paysannes en bonnets de couleur, un bébé sur les bras et trois ou quatre marmots pendusàleurs jupes d^ bure grise, observaient avec attention le pont du steamer. Enfin

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sur l'ordre du commandant, le Saguenay accosta. En bas des hommes ouvraient un des vastes sabords et bientôt, non sans les a-lternatives et les tâtonnements que rendaient inévitable la primitive organisation de ce « pier », une communication était établie entre le steam-boat et File. Deux ou trois hommes, pieds nus, vinrent chercher les bagages de l'évéque et les portèrent dans une petite voiture qu'un massif de hêtres avait tout d'abord dérobée à ma vue. Enfin Tévêque parut, derrière lui, veillant à sa marche et l'entourant de prévenances, marchait le vicaire ; les deux jeunes abbés — les secrétaires, — fermaient la marche. Femmes, marmaille^ pêcheurs, s'étaient précipités à l'extrémité de la passerelle, et quand le prélat mit définitivement le pied sur la terre de l'île, tous d'un même mouvement tombèrent à genoux; les hommes avaient retiré leurs chapeaux; un silence plein de pieux respect planait sur cette scène digne des premiers temps de l'Eglise. L'évéque s'était arrêté; il jeta sur tout ce troupeau prosterné un long regard, il eut un bon sourire de contentement^ et son vicaire l'ayant à propos débarrassé de son sac à main et de son parapluie, il étendit ses doigts joints, dans le geste de la bénédiction ; puis se retournant, il nous bénit également et je m'aperçus que pas un de nous n'était resté couvert, même le capitaine. Cette scène avait à la fois un caractère de grandeur et de simplicité que je n'oublierai jamais, et elle était d'autant plus touchante que bien réellement c'était par de pauvres gens, par des familles de . rud^s travailleurs que l'évéque était reçu là. Aucune redingote, aucuri chapeau ne venait se mêler au groupe de vareuses rapiécées et de corsa^^s

passés qui entouraient le pasteur. Sa bénédiction donnée, le prélat serra toutes les mains qui se tendaient vers lui, tira familièrement les oreilles à quelques-uns des marmots qui lui couraient aux jambes, et s'en fut vers la voiture qui l'attendait. La réception qui venait de lui être faite n'était relevée d'aucune pompe officielle, d'aucun apparat cérémonieux, et cependant elle était imposante plus que je ne puis le dire. Ces braves gens recevaient leur évêque comme des enfants eussent reçu leur père au retour de quelque voyage. On les sentait naïvement heureux, et fiers de posséder momentanément le chef de leur petit troupeau.

Cependant, pour n'avoir point de retard, le capitaine avait déjà fait enlever la passerelle et refermer le sabord de communication. Nous nous éloignions déjà de l'île et nous reprenions notre marche au milieu de l'énorme fleuve. L'île aux Coudres défila longtemps sur notre droite puis elle s'arrêta, nous salua d'un dernier cap et bientôt s'efïaça, se confondit à l'horizon, loin derrière nous. A ce moment le ciel se gâta tout à fait, et la pluie commença à tomber. Rien de triste comme ce déluge nous surprenant, perdus sur ces immenses nappes. Nous étions positivement entre deux eaux, et le ruban des hautes falaises qui continuait à se dérouler sur notre gauche prenait, vu ainsi à travers l'averse, un aspect horriblement triste. Vers une heure nous arrivâmes à la Murray-bay^ dont l'anse vraiment superbe abritait quelques canots et deux ou trois cotres. Un village aux toits de tuile rouge s'allongeait sur le bord même du fleuve, au pied des falaises; sur le flanc du coteau, on apercevait d'autres habitations.

et tout en haut, dans une situation merveilleuse, un vaste et bel hôtel. Beaucoup de monde sur la jetée, qu'il a fallu prolonger non moins que celle de Saint-Paul-bay pour parer au peu de profondeur et à la variation des marées, dont le flux et le reflux se font sentir jusqu'à Montréal. Le Sagiienay apportait une cargaison importante pour Murraybay, dont les maisons de plaisance nous étaient cachées par la position des falaises et dont nous n'apercevions en somme que le village canadien, le hameau des pêcheurs. Pendant qu'une équipe nombreuse s'activait à ce transbordement, la petite télégraphiste ayant serré la main de la brave femme du lady's room, qui l'avait prise en amitié, quitta le bateau et s'en alla tout là-bas, tout làhaut vers l'ôhtel. A une certaine distance elle se retourna, et comprenant sans doute l'intérêt que nous lui avions indirectement témoigné, elle nous envoya de la main un salut amical et un gentil baiser.

Le Sagîienay ne s'attarda pas en face de ce golfe que les vieux Canadiens appellent d'un nom sinistre : la Male-baie. Nous repartîmes après quelques minutes d'arrêt et alors la pluie redoublant, force nous fut de nous abriter derrière les vitres du salon. Justement les proportions colossales du paysage s'accrurent encore, et tandis que l'ondée, rabattue par le vent, flagellait en crépitant les carreaux, les rives du Saint-Laurent finirent par devenir presque invisibles, à peine soupçonnées, loin, très loin, derrière le rideau d'acier de l'averse. Ce n'était plus un fleuve, mais positivement un bras de mer, et il fallait tous les efforts du raisonnement pour réfléchir à l'énorme distance où nous étions encore de l'embouchure définitive

du grand cours d'eau canadien. Nous nous dirigions maintenant vers la Rivière du loup, autre nom suggestif et qui date de l'époque héroïque des trappeurs et des chasseurs. L'Appleton nous apprend gravement que le « Du Loup » se précipite de son lit de rochers à une hauteur de 80 pieds, mais nous ne devions pas visiter cette petite chute et nous dûmes nous contenter d'apercevoir les bâtiments de la Rivière du Loup et la ville industriellement importante de Cacouna, qui n'est pas éloignée de plus de six milles. Ce coin du Saint-Laurent paraissait plus modernisé, plus fortuné. Dans les deux gros bourgs que nous avions sous les yeux, nous distinguions d'importantes usines, des scieries, des chantiers considérables, et enfin, au centre, TEglise, élevant au-dessus des toits voisins, son clocher et son vaisseau aux fenêtres ogivales. Malgré la ' uie, quelques dames étaient venues à l'arrivée du ateau, arrivée qui, dans la vie tranquille de ces provinces^ est une espèce d'événement. Malgré le froid et les ondées, un petit métis indien, à demi-nu, courait autour du pier. Je lui jetai quelques piécettes qu'il ramassa en m'adressant un signe de tête reconnaissant. Les courriers échangés, le Saguenay vira de bord et se disposa à traverser le Saint-Laurent dans toute sa largeur, depuis Cacouna jusqu'à Tadousac. On aura une idée de la grandeur du fleuve à cet endroit, quand on saura qu'il nous fallut, à bonne allure, une heure et demie pour atteindre la rive opposée. Nous atteignîmes Tadousac vers quatre heures ; le jour avait diminué singulièrement d'éclat, et je me rendis compte de l'efïet d'ombre qui se produisait sur toute cette rive, quand je vis de quelles pittoresques masses

rocheuses est dominé ce triangle de terre dont le Saguenay et le Saint-Laurent baignent deux côtés. Nous étions en effet à l'embouchure du Saguenay, mais avant de pénétrer dans le fleuve, le steamer s'arrêtait non pas dans la jolie anse que domine le village, mais dans un petit porl naturel situé tout à coté. Une vaste esplanade à demi édifiée sur pilotis, et où le bois a été employé avec le luxe et la dépense insouciante qui caractérise ces pays forestiers, présentait son quai aux flancs du Saguenay. Là du moins on n'avait pas été obligé de recourir à un Wharf, et selon la hauteur des eaux, on jette le pont volant sur Tune ou sur l'autre des marches rudimentaires pratiquées dans la berge. Tadousac n'était pas, comme les deux stations qui lui font vis-à-vis, une bourgade prospère, et en dehors des quelques maisonnettes, d'ailleurs assez gaies, des paysans, on n'y remarquait guère que cinq ou six villas, gentilles habitations de plaisance. Nous vîmes bien que la population n'y avait rien d'industriel ou d'ouvrier, car elle était venue tout entière sur le port, assister à l'arrivée du paquebot. Il y avait là beaucoup de jolies misses en toilettes claires^ des jeunes filles de la bourgeoisie canadienne française et qui me parurent, chose rare, très gracieuses^ charmantes. Des familles au complet se promenaient en flânant, comme sur la promenade favorite d'un mail de province. D'ailleurs le Saguenay acheva de se vider là ;... déjà décimée par les précédentes escales, sa population diminua encore : bref, il ne resta plus à bord que le docteur, le député qui s'en allait à Chicontimi et la fen^me du juge qui faisait, comme nous, un voyage « round trip » aller et retour, pour le plaisir. Le

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jeune veuf britannique vint me serrer la main, il allait passer quelques jours dans une famille de Tadousac, et je le vis bientôt cueilli agréablement par un essaim de charmantes yung ladyes. Je parierai ce qu'on voudra qu'il est aujourd'hui consolé et probablement remarié. Le célibat n'est pas dans les mœurs de la race anglaise, et c^est là l'un des gros éléments de sa prospérité.

Comme je dévorais des yeux tout ce ravissant panorama de Tadousac, ces chaos granitiques, ces collines accidentées où couraient et serpentaient des sentiers de chèvres, et, visibles dans le fond des vallées, de délicieux petits lacs dont l'entourage de roches faisait ressortir l'éclat, le capitaine me donna familièrement sur l'épaule une tape dont mon humérus droit resta tout froissé. L'excellent homme me dit : « Tourmentez-vous point, au retour on raste ici une couple d'heures ; vous pouvez descendre et trotter si ça vous plait. D'autant plus qu'il fera ptèt' beau, car à c'theure i petune, i petune ». Je compris la délicate attention du commandant et je l'en remerciai. 11 avait quelque raison de dire que le ciel était «petuné » car il tombait encore un peu d'eau mais l'atmosphère se désembrumait pourtant progressivement; cette lumière bizarre, particulière aux fins de journée dans les pays de montagnes, baignait tous les objets, leur donnait un relief puissant, accentuait toutes les ombres, et c'est sous cette coloration surnaturelle qu'on s'imagine les paysages des vieux contes de Peredur, d'Owen^ de Ghérent et des chevaliers de la Table-Ronde. Enfin la pluie avait tout à fait cessé quand nous quittâmes Tadousac, salués « des bon voyage » de toute la population féminine agitant des mouchoirs, sur

la berge du port. Le député au parlement d'Ottawa voulut bien m"entretenir de ses petites affaires , des amitiés qu'il avait à Tadousac, des intérêts électoraux qui l'appelaient au lac Saint-Jean, sur les bords de ce joli réservoir d'où ■ sortent, au-delà de Chicontimi, les eaux du Saguenay. Mais il gardait au fond une méfiance qu'accrut encore le docteur en lui apprenant qu'il parlait à un journaliste. J'examinai bien l'état d'esprit de ce Canadien français, nature assez . complexe et comme je l'ai dit mi-provinciale, mipaysanne. J'y démêlai comme chez tous ses compatriotes un sentiment de fierté exagérée, une vieille rancœur, encore bigrement vivace, de l'abandon de 1759. Dans toute mâchoire canadienne il y a une dent contre les Français, une incisive rancunière et méfiante, et les Parisiens naïfs et bons garçons qui, en entendant parler la langue de Flaubert s'imaginent qu'ils n'ont qu'à ouvrir leurs bras et leurs cœurs, ne tardent pas à s'en apercevoir.

Cependant, ayant contourné le cap aux falaises déchiquetées derrière lequel s'abritent Tadousac et ses anses, nous pénétrâmes droit dans l'embouchure du Saguenay.

L'entrée du Saguenay restera pour moi l'une des plus puissantes impressions de notre vaste voyage. Là se déploie Tun des tableaux les plus merveilleusement grands de la nature canadienne. De chaque côté de ce vestibule d'une sauvagerie apocalyptique, la nature a posé comme des sentinelles, comme des monuments gigantesques, des rocs superbes, tout ravagés, tout abrupts, dont le pied plonge directement et verticalement dans les eaux profondes de la rivière. Ces môles de granit

s'élèvent à huit ou neuf cents pieds, formant comme un couloir plein d'horreur tragique et resserrant à leur sortie les eaux du Saguenay — le plus large, comme on sait, des affluents du Saint- Laurent — dans un espace relativement restreint, mais dont Técartement mesurait encore un bon kilomètre. Au-delà on devine des espaces mornes, des nappes immobiles à peine froissées d'un léger souffle de vent et qu'emprisonnent en de mystiques cercles de roc la double muraille des rives. Plus de coteaux verdoyants, plus de berges où se tapissent des hameaux de pêcheurs, plus rien qu'un fleuve aux flots d'un bleu noirâtre et dont le regard n'ose scruter Tobscure profondeur, un fleuve qui se déroule entre deux parois inhospitalières et lisses s'enlevant perpendiculairement vers le ciel. Quand nous nous engageâmes entre ces murailles, il me semblait pénétrer vers je ne sais quel pays de rêve où des Saint-Georges eussent instinctivement cherché des dragons à occire. J'espérai pourtant que, soudain, après ces colonnades monstrueuses, ce chenal si brutalement encaissé, allait nous apparaître quelque site lumineux ; tels jadis, après les défilés pleins de surprises et de fantastiques horreurs, le bois sacré, terme de leurs rudes travaux, apparaissait enfin aux yeux éblouis des Bretons^, chevaliers du roi Arthur ! Mais vain fut mon espoir ! Quand des bords du Saguenay, tout envahis par l'ombre des falaises, mon regard gagnait le sommet de ces murs gigantesques, dignes du plus magnifiquement terrible des fjords norvégiens, j'apercevais des crêtes dénudées avec à peine, de ci de là, quelques pins au feuillage gris et sombre comme la roche elle-même. Pas une habitation, pas un

être vivant. Par moments, quand la paroi granitique s'entrouvrait légèrement et permettait au regard de pénétrer vers l'intérieur des forêts moutonnantes, des bois épais se laissaient entrevoir dans le lointain. La chasse doit être encore bien palpitante sur ces sommets, parmi ces hauteurs que n'ont point encore trop envahies les agences Cook et que leur désolation même gardera longtemps vierges. En hiver, m'affirma du reste le député canadien, on y fait des battues à l'ours, à la martre, à l'orignal, au loup, au renard, à Rancooun, à l'Elk, qui sont pleines d'intérêt et constituent le grand plaisir de l'hiver, — de cet hiver canadien si rigoureux et si long!

Le jour était bien près de sa fin, quand nous aperçûmes devant nous l'Eternity baie et ses deux caps, Eternity et Tririity, ces deux promontoires empreints d'une poésie si parfaitement grandiose et mélancolique. Le Saguenay ici s'arrondissait, creusait dans l'encaissure violente de ses rives des golfes farouches. Le clapotis de notre sillage contre la bordure de roche s'entendait comme si nous n'eussions été qu'à quelques mètres de la muraille. Et cependant, le capitaine ayant fait apporter sur le pont un seau rempli de galets, il fut impossible au plus adroit d'entre nous d'atteindre ces rives, en apparence si proches. C'est là une illusion d'optique fort explicable, mais qui ne laisse pas que d'être amusante, et nous nous épuisâmes longtemps à lancer nos cailloux avant d'être convaincus de l'inanité d'une pareille entreprise. C'est à l'orée d'un de ces golfes, l'Eternity bay, que le cap Trinity nous apparut. C'était la réunion de trois rochers formidables, graduellement superposés, et dont la base plongeait à pic

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dans Teau. Toute TEternity hay, d'ailleurs, était dans tout son circuit flanquée de falaises de mille six cents pieds, on s'y serait cru dans le fond d^in gouffre, et des précipices dégringolaient de tous les côtés en droite ligne vers la rivière. Sur le rocher qui sert de base monumentale au cap Trinity, une statue de la vierge s'élevait, étendant ses mains bénissantes sur ces solitudes. La vieille foi catholique, toujours si vivace au cœur des Canadiens français, était reconnaissable à cette manifestation touchante, et le silence auguste qui planait sur ces granits déserts en prenait une teinte religieuse. Elle évoquait tout un passé cher à nos cœurs, cette statue ainsi placée au milieu d'un pays resté tout au moins français de langue et attaché au culte de nos pères f

Nous contournâmes la base de Trinity rock et le steamer, soudain, salua la mère de Dieu d'une série de stridents appels de sirène. C'est l'habitude des vapeurs de Saguenay de ne jamais passer devant ce cap sans donner de la voix, et la légende veut que, pour avoir oublié cette touchante formalité, quelques steamers aient subi des aventures malchanceuses. Peut-être aussi la compagnie n'est-elle pas fâchée de faire entendre aux touristes les échos de ce fiord, et je pus constater que chaque coup de sifflet était répercuté au moins cinq ou six fois par les falaises d'Eternity bay.

Nous rasâmes un peu plus loin les assises d'un cap baptisé comme le golfe même, cap Eternity, moins grand que son vis-à-vis le cap Trinity^ il était, faut-il le dire, déparé honteusement par des réclames que de criminels barnums n'avaient pas craint de faire apposer sur sa base rebondie presque au ras de l'eau. On y recommandait je ne sais

quel hôtel de Q uébec et je ne sais quelle moutarde anglaise. Je détournai les yeux pour ne pas voir cette profanation stupide.

La nuit envahit le paysage comme il commençait à s'humaniser. La crête des falaises s'abaissait et bientôt parut une baie bien arrondie, au rivage en pente douce, entourée de jolies collines toutes tapissées d'une herbe épaisse et verdoyante; elle avait, après les gorges désespérées que nous venions de parcourir, un aspect si reposant, que je m'écriai d'un air soulagé :

— Ah! ah! Enfin.

— Oui, c'est elle, fit à côté de moi la voix du docteur.

— Elle? qui?

— La baie des Hâ !-Hâ ! ne venez-vous pas de le dire?

— Moi^ je n'ai rien dit.

— Pardon ! vous avez fait Ah ! Ah !... j'ai bonne ouïe. Mais enfin, mon cher ami, conclut le docteur, vous venez involontairement de donner raison à la version la plus généralement adoptée et qui veut que ce nom deHa!-Ha! vienne de la surprise des premiers explorateurs français, enchantés, comme vous venez de l'être, d'en avoir fini avec cette sombre et terrifiante nature du bas Saguenay. Remarquez du reste que tout le monde ressent un peu la même influence bienfaisante.

En effet, tandis que le bateau s'embossait dans ce golfe enchanteur, les deux ou trois passagers du steamer^ penchés sur le bastingage, souriaient en considérant cette nature clémente. Un peu de Florian repose du Corneille. La femme du juge elle-même^ ses papillotes ébouriffées, sautillant à la brise, se promenait sur le pont^ les yeux ins-

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pires, tournés vers la terre et s'écriant dans un élan à la Corinne : « Dieu! quel délicieux spectacle, quelle nature adorable! ». — Le Saguenay ayant accosté là pour un assez long moment, rien ne nous empêcha, le docteur et moi, de courir vers les prairies qui dominaient la baie, gesticulant et cabriolant dans une débauche de Ha! Ha! sonores, capables de troubler les cendres de lacques- Cartier.

A Chicontimi où nous fûmes vers minuit le steamboat s'amarra pour cinq longues heures et j'en profitai pour dormir tranquille sans être dérangé par le mouvement de la machine. Au lever du jour, j'arrivai à temps pour voir fuir Chicontimi, station régionale importante avec un millier d'habitants, une cathédrale, un couvent, et, disent les guides, un collège « de pierre neuve! » L'exposition de Chicontimi est agréable mais n'a rien d'exceptionnel.

Maintenant, nous redescendions le Saguenay au fil du courant. Un jour blême et pluvieux se levait sur toute cette nature, qui — à mesure que nous nous éloignions de la région du lac Saint-Jean — redevenait sauvage et triste.

L'Eternity bay reparut, les cimes de son cirque de granit rosées d'un pâle rayon solaire, et le cap Trinity, toujours désert, toujours grandiose, avec sa vierge toute blanche dans les clartés du matin.

Je ne saurais dire quel charme ont pour l'oreille française tous ces noms répandus sur les rives du Saguenay. Rivière des Outardes, Anse de la descente des femmes, Port aux écrits... qui évoque le souvenir de quelque découverte mystérieuse des premiers voyageurs,... et cette appellation tout à fait délicieuse, digne de se trouver

dans un vers de Viilon, « Cap Jaseux ». N'y a-t-il pas là une manifestation du vieux et charmant génie de noire langue, et ce « jaseux » ne dit-il pas bien le bruit du ressac, l'éternelle conversation du flot et de la roche, le duo cher à l'âme du rêveur, de la vague battant doucement la rive. Voici encore la Rivière au Canard, la Port au Crêpes, la Basse-Pierre, la Pointe, la Boule, la Pointe aux Vaches...

Il était huit heures quand nous arrivâmes à Tadousac, et j'étais impatient de profiter des deux heures de liberté que m'avait promises le capitaine. A peine le Saguenay amarré, je sautai à terre, et tandis que le docteur s'en allait de son côté pour herboriser dans les chaos rocheux du rivage, je pris le chemin de Tadousac.

La route était belle et bien entretenue : elle enjambait au fond de la baie proprement dite de Tadousac une petite rivière.

Ce cours d'eau qui descendait en jolies cascatelles vers le Saint-Laurent, venait d'un lac qui, sur la gauche, clair et limpide, reflétait les collines rocheuses dont il était entouré, avec la fidélité d'un miroir. Ce joli coin de paysage passé, la route monte, puis tourne, et brusquement elle débouche sur la place de Tadousac. Une église de bois, une vingtaine de maisons groupéesautour de leur clocher, et du côté de la baie, quelques habitations villageoises s'enfonçant vers le littoral, tel m'apparut ce joli hameau. Deux gamins se gourmaient au seuil d'une porte et je les séparai et leur demandai de m'indiquer le presbytère.

Instantanément, avec le plus pur accent canadien, ils m'indiquèrent la demeure du curé. C'était une modeste maisonnette toute en rez-de-chaussée

ni ferme, ni cottage, et que bornait un jardinet égayé de tulipes. A ma vue, un homme en bras de chemise et en pantalon de toile, fort occupé à arroser les plates-bandes, disparut précipitamment : puis, quand j'eus franchi la petite barrière normande, une brave femme, un madras de couleur sur ses cheveux gris, vint à mon avawce. Elle m'introduisit d'abord dans une petite pièce où se faisaient vis-à-vis de vieux meubles français, puis dans une sorte de chambre à coucher, où, devant un bureau chargé de livres, le curé de Tadousac, achevant de boutonner sa soutane, me souriait aimablement. C'était bien lui qui tout à l'heure maniait si vigoureusement l'arrosoir. Il avait à la hâte fait un brin de toilette et s'excusa de m'avoir fait attendre. Enfin la conversation s'engagea sur ce pays si pittoresque, sur ses habitants, sur les sublimes aspects de sa nature tourmentée, et sur ce délicieux pays de Tadousac, si curieusement perché dans les roches, entre deux immenses cours d'eau.

La vue de ce bucolique intérieur, l'espèce de simplicité évangélique dont me paraissait empreinte toute l'existence de ce prêtre, me conduisirent à des pensers tout à fait abbéconstantinesques et j'en arrivai à lui confesser l'excellente impression faite sur moi, véritable — et je m'en vante — Tolstoïsant, Tolstoïphile et Tolstoïmane. — L'existence du prêtre canadien, me dit-il, n'est pas, au point de vue matériel, très brillante, et nous devons dans les paroisses pauvres , — comme la mienne, — mettre la main à la bêche et cultiver notre petit potager. Mais au point de vue des satisfactions que nous donnent nos fidèles et de la belle et robuste foi que nous rencontrons

dans notre petit troupeaa, nous ne sommes pas à plaindre. Aussi le clergé canadien se recrute-t-il aisément.

— Au rebours, dis-je, de celui de France.

— Il se peut, répondit le prêtre, car j'ai entendu dire que chez vous le clergé obéit aux règles de la plus étroite hiérarchie, et que tout y marche un peu... militairement. Ici, depuis l'Archevêque jusqu'au plus humble desservant, nous formons non pas un corps, non pas une caste, mais une grande famille : nul besoin d'intrigues ne nous agite, et jamais nous ne faisons antichambre à l'évêché^ quand les besoins de notre paroisse nous y appellent. Le respect que nous portons à nos pasteurs n'a rien d'otficiel ni de hiérarchique ; c'est très exactement la vénération que doivent avoir pour un père aimé et écouté des fils dévoués. Au reste, notre indépendance est absolue, et ce sont des liens moraux qui seuls nous lient d'obéissance à l'égard de nos prélats.

Le curé de Tadousac parla longtemps et avec éloquence sur ce sujet; il me dit l'étroite communion de sentiments et d'idées 011 les prêtres canadiens se trouvaient avec leurs fidèles, le perpétuel contact, la similitude d'existence avec les populations du Canada français, et je finis par me rappeler cette belle parole du père Hyacinthe, lors de la visite à Paris des officiers de l'escadre russe : « Ah ! France, quand donc auras-tu un clergé national ! » Là, sur cette vieille terre de langue française, le clergé était national et populaire et j'en voyais à chaque instant les heureux effets.

Après une bonne demi-heure de conversation, le curé se leva et, me priant de le suivre, s'offrit

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de me conduire, non pas à l'église du village — sorte de bâtiment de bois sans caractère — mais à la petite chapelle commémorative du premier débarquement, à cette pointe mi saint-laurentienne, mi saguenayenne du littoral, des explorateurs français. Nous longeâmes les haies de quelques petits jardins et, soudain, nous débouchâmes sur un talus, une vaste pente qui s'en allait droit vers la baie de Tadousac. De là, la vue était splendide. L'œil embrassait toute la largeur du grand fleuve canadien et s'en allait jusqu'à la rive opposée, à la rivière du Loup, que tout là-bas masquait une ligne teintée de lilas.Sur l'autre versant de la crique, un joli bois aux feuillages d'un vert foncé, et à la lisière duquel quelques fermes se disséminaient, grimpait parmi les grandes roches. Audelà on sentait l'espace libre du Saguenay. Dans l'anse, trois ou quatre barques sommeillaient, bercées par les ondulations du flot, et un petit canot à voiles, coquette embarcation de plaisance, manœuvré par une équipe de trois jeunes gens, s'en allait vers le large et commençait à développer toute sa toile. Je suivis le prêtre jusqu'à une sorte de petite cabane carrée, surmontée d'une croix et d'un clocheton tout rudimentaire, et qui se trouvait exactement placée au centre même du petit golfe. Nous entrâmes dans cette chapelle. A l'intérieur, une douzaine de bancs de bois s'alignaient de chaque côté au long des murs peints en blanc et fort proprement tenus. Deux pauvres tableaux, deux scènes de la Passion, décoraient ces murailles. Dans le fond, un autel très simple, en bois peint, recouvert d'une housse de mousseline. Arrivés derrière le sanctuaire, dans l'espèce d'abside de cette chapelle, le curés'arrêta et ouvrit

avec respect une petite armoire. 11 en tira divers objets, deux chandeliers d'argent d'abord, sans grand style, mais qui furent donnés à la chapelle naissante de Tadousac par le gouverneur de S. M. le roi de France, vers 175"). Mais ce qui me frappa davantage, ce fut deux ou trois fragments de fer rouillé, ayant visiblement appartenu à des anciennes ancres, des débris d'armes, mousquets ou arquebuses; enfin, une très vieille croix^ également en fer.Ces reliques étaient tout ce qui demeurait de la chapelle bâtie bien avant celle où nous nous trouvions, et celle-ci, en effet, ne datait que de 1746, époque où l'édifièrent les Jésuites. Mais les premiers navigateurs — Jacques Cartier et ses compagnons — avaient célébré là. les premières messes, les premières cérémonies du culte catholique ; ils y avaient bâti une église, paraît-il fort belle, mais dont le temps, les intempéries, peutêtreaussiun peu les Iroquois, eurent finalement raison. Ces bribes de métal, rongé par le temps, étaient tout ce qui demeurait de cette incursion de nos pères. Je les contemplais avec respect, songeant aux impressions merveilleuses que devait faire naître dans l'âme de ces ancêtres la vue d'une pareille nature, encore dans la splendeur de sa virginité.

Je quittai mon hôte obligeant, lequel m'indiqua, pour regagner le port, un chemin de traverse courant à travers les routes et le bois qui me faisait face. En effet, au bout de dix minutes d'une route impossible, mais en effet beaucoup moins longue que le grand chemin, je dévalais vers le « pier » et j'allais rejoindre, au dining-room — dans la cale — le docteur, qui, revenu de l'excursion, était aux prises ayeç up beefsteak de bonne tournure.

Le reste de la journée, nous marchâmes à petite allure, et, selon l'habitude, paraît-il, de ces retours, le steamer fit partout des escales de deux, trois, quatre et même cinq heures.

A Murray-bay^ nous en profitâmes pour grimper à l'hôtel qui domine tout le golfe du haut d'une terrasse à pic de cent soixante mètres environ et à laquelle on accède par une série d'escaliers. Après avoir absorbé un rafraîchissant soda, nous rêvâmes en contemplant l'étendue prodigieuse du panorama, lequel enveloppe toute une partie du cours de Sa Majesté le Saint-Laurent, roi des fleuves américains. A la nuit nous redescendîmes de Tautre côté de la falaise et nous nous trouvâmes, non plus dans le pauvre village situé à l'extrémité du wharf d'accostée, mais dans une heureuse petite localité, toute en maisons de campagne jolies et même luxueuses. Beaucoup avaient déjà leurs hôtes de saison, et sur la route qui traversait le pays, un monde de mamans, de fillettes, de garçonnets aux toilettes de villégiature se promenaient aux dernières lueurs du jour agonisant. J'entrai un instant dans la chapelle catholique du village et je restai tout saisi du spectacle inattendu qui m'y fut offert. Aucune lumière n'y brillait, seule, de l'espèce de tribune placée au-dessus de l'entrée, partait une lueur discrète. On jouait de l'orgue là-haut, deux charmantes jeunes filles s'escrimaient à déchiffrer un Ave maris stella. La voix de celle qui chantait avait un joli timbre, encore que très inexpérimentée, et je restai longtemps à l'entendre dans cette quasi obscurité troublante avec, autour de moi, des formes agenouillée?, perdues dans leur prière.

Enfin le docteur m'nppela discrètement delà

porte; il avait lui, poussé jusqu'à l'extrémité du village, jusqu'aufond de la baie; il était émerveillé de la beauté de cette courbe des rives saintlaurentiennes. Quel dommage ! disait-il, pendant que nous regagnions le steamer, quel dommage que ce soit si loin ! Comme j'y viendrais passer une saison avec plaisir. Quelle paix, quelle tranquillité, qnel calme charmeur!

La nuit était tout à fait noire quand nous aperçûmes les feux du Sagnenay. Nous traversâmes dans toute sa largeur le village, où les paysans canadiens causaient d'un côté de la rue à l'autre, assis sur le pas de leurs portes. Ils nous regardèrent d'un mauvais œil, les conversations cessant tout à coup, et instinctivement je regardai derrière moi, me demandant si quelqu'un de ces sournois ruraux n'allait pas se livrer à quelque mauvaise plaisanterie. Je n'eus qu'à éloigner de ma canne quelques chiens hargneux que ces aimables naturels nous lancèrent auxjambes, et bientôt nous étions en sûreté, sans autre incident, à bord du bateau. Nous dinâmes de bon appétit, puis nous fûmes à nos cabines. Le lendemain à six heures, quand nous nous réveillâmes, le vSa^z^e«a3; immobile était amarré au quai de Québec.

Le docteur m'avait promis d'utiliser cette journée à visiter la vieille ville canadienne. Je m'habillai à la hâte et après avoir pris nos précautions pour être à cinq heures du soir en gare de Lewis, nous et nos bagages, nous partîmes. Québec s'éveillait, les boutiques s'ouvraient, les Latulipe et les Sanspeur, les Jolicœur et les Brindamour des quartiers bas enlevaient les gros contrevents du « Panier-fleuri », du « Pilon d'argent » et du « Mortier-Royal ». Les voisins échangeaient entre

eux d'amicales interpellations. Enfin les ouvriers des docks se rendaient à leur travail et je constatai une fois de plus que tous ces pauvres diables étaient, sans exception^ des Canadiens français. Comme à Montréal, comme partout , ces bas métiers sont uniquement dévolus aux gens de langue française. Triste! Triste!

Par une sorte d'ascenseur oblique, nous fûmes, moyennant trois « cents », transportés sur une place qui, partant du pied de la citadelle, domine pittoresquement la basse ville. Autour de nous les immeubles devenaient luxueux et modernes. C'étaient les quartiers neufs — les quartiers riches — qui commençaient. En me penchant par dessus le parapet qui bordait cette espèce de terrasse^ j'aperçus dans une jolie échappée le fleuve, une partie du port et les vieilles rues, ces fameuses vieilles rues du Québec ancien qui grimpaient au long de la pente. L'ascenseur nous avait évité cette route pittoresque. C'est pourquoi, d'un commun accord, le docteur et moi, sacrifiant les trois sous inutilement dilapidés, nous voilà dégringolant par ces ruelles cahoteuses. C'est bien là, avec ses maisons serrées, étroites, dont quelques-unes débordent, envahissant la chaussée, le type de ces anciens quartiers comme, à Paris, on peut encore, sur le versant nord de la montagne Sainte-Geneviève, en trouver quelques fragments vers la rue Mouftetard et l'Ecole polytechnique. Cela rappelle ces dédales antiques et malpropres qu'on appelle au Mans les « Pans de Goron », à Nice « le vieux Nice » à Marseille « le vieux port ». Je pourrais multiplier les exemples à l'infini. Les croisées à petits carreaux, d'un vert suranné, aux deux battants bien français, les boutiques basses,

qu'on devine humides, peu achalandées, et à chaque instant de brèves impasses, larges, juste pour laisser passer deux hommes de front, tout cela cause une singulière impression. Notez que pas un mot d'anglais (sauf une très rare exception) ne s'offre à votre vue. Vous pouvez vous croire dans une ville française, en plein dix-huitième siècle. Les enseignes augmentent encore cette impression : « Hardes sur mesure», «Dubou- « quet, artiste capillaire et tonsorial », « Jasmin, perruquier ».

Et quand, par hasard, passe un de ces cabriolets dont les cochers ont une si âpre façon de vous racoler lors de votre arrivée dans la ville, alors l'illusion est complète. Sur deux roues^ d'une hauteur abracadabrante, et suspendue par d'énormes lanières de cuir entrecroisées et toutes piquetées de clous d'or à têtes rondes, se balance une caisse d'un rococo admirable, sur laquelle les voyageurs sont perchés comme au sommet de je ne sais quel appareil de gymnastique. Une capote, qui ne doit jamais s'ouvrir, couronne l'édifice. Certainement on est assis en haut, à plus de deux mètres au-dessus du sol. Tantôt le cocher possède un siège qui porte sur les timons, tantôt il s'assied sur le brancard de gauche, en « lapin », comme disaient nos pères.

Et, en effet, c'est bien là le type de ce cabriolet de régie dont il est question dans les Filles de Marbre^ et dont Desgenais vante l'utilité dans ses excellents mais inutiles conseils à l'innocent Raphaël. Il semble qu'on voit, mise en action, une caricature de Vernet, une estampe de Boilly ou de Debucourt, le départ de quelque bourgeois de la Restauration pour le village des Batignolles ou

pour sa maison de campagne de Chaillot. D'ailleurs, ces véhicules ont une supériorité sur les nôtres. Ils vont vite et les cochers de Québec sont d'habiles automédons. Ils descendent au trot allongé les pentes les plus accentuées de cette partie de la ville, où les inclinaisons ne manquent pas, et' toujours, nous fut-il assuré, ils rendent sains et saufs les clients qu'on leur confie.

Nous regrimpâmes ces rues du vieux Québec, après les avoir descendues, et force nous fut de constater que ce quartier avait perdu beaucoup de son originalité primitive. Partout on trouait, on démolissait sans pitié. On venaitde jeter à bas une rue toute en marches et qui était une des originalités les plus célèbres de la cité. Nous en vîmes les débris et nous comptons certainement parmi les derniers Parisiens qui ont gravi ces degrés bi-centenaires entre deux monceaux de décombres.

Les quartiers hauts sont élégants, d'une élégance un peu province, mais enfin tout y respire une aisance cossue, la coquette propreté des homes s'y relevait encore pourtant de cette pointe de fantaisie et de goût qui caractérise la maîtresse de maison française et cette constatation me fit plaisir. Nous achetâmes dans un grand et beau magasin des photographies qu'on nous fit aimablement choisir, mais avec un dédain de l'article et une insouciance de la vente que je jugeai regrettable à deux pas de ces si habiles faiseurs d'affaires que sont les Anglais et les Yankees. Le hasard me mena au long d'une sorte de place spacieuse et claire, tout en haut de la ville devant les bureaux du journal Quebecquois, V Evénement . J'entrai et déclinant ma qualité de chroniqueur à

V Evénement de Paris ^ je fus accueilli avec la plus parfaite et la plus délicate sympathie par Tadministrateur. Cet homme aimable qui parlait un français digne du boulevard Malesherbes, me pria fort de revenir dans la soirée au moment où la rédaction du journal devait se trouver réunie, j'eus le regret de ne pouvoir le lui promettre et ie me retirai emportant le souvenir d'un très charmant et très sympathique confrère.

C'est une des grandes originalités de Québec que la situation positivement extraordinaire de ses hauts quartiers posés sur la crête même du mont et qui paraissent comme suspendus à la façon des terrasses babyloniennes. Quand on a dépassé le parlement, cette vaste machine, grande (Dieu me pardonne) comme le château de Versailles, on pénètre dans une série de petites voies bordées de gentils hôtels, où l'on sent l'influence, sinon la présence anglaise.

Presque toutes ces ruelles tranquilles qu'anime rarement le passage d'une voiture donnent d'un côté, par une dévalade brusque, sur la pente latérale, on dirait qu'elles s'effondrent dans le fleuve et dans la baie de la rivière Saint-Charles. On a là des échappées vraiment pittoresques et les arrière-places du tableau dont un coin se déroule aux yeux étonnés du touriste se prolongent à une distance infinie vers des montagnes aperçues dans un bleu confus aux extrémités de l'horizon, tandis que plus près, une partie de la baie se développe et que l'on aperçoit les navires groupés au long des quais comme écrasés à des profondeurs vertigineuses. Quelques rues du vieux Montmartre ont aussi, à l'étendue près du majestueux Saint- Laurent, des perspectives de ce genre, et il est

impossible à un Parisien, à un vieux natif de la butte surtout, de se défendre d'une réminiscence. C'était là et non sur les bas côtés de Q.uébec, dans ces Plains of Abraham cii le touriste doit le chercher, que j'espérais découvrir sur un point de cette ville haute, qui vit tant d'héroïsmes déployés et tant de luttes épiques engagées le long de ses rampes grimpantes, quelque souvenir de la guerre tragique et désespérée où — cent contre un — les Anglais finirent par avoir raison de l'indomptable courage de nos soldats et des efforts suprêmes des malheureux colons. Les fleurs de Lys furent là défendues contre le rouge étendard d'Albion avec une grandeur qui mériterait mieux qu'un stèle mesquin ou une colonne élevée sur les bords d'un lac, dans un but de finauderie politique. Jamais on ne célébrera trop chez nous ces épisodes glorieux d'une lutte d'autant plus grandiose que nos infortunés partisans se battaient obscurément, abandonnés, dénués de tout, sans espoir de vaincre, pour la^seule et sublime idée du devoir à accomplir jusqu'au bout, jusqu'au lond du calice amer des défaites inéluctables! Jamais nous n'élèverons trop haut les noms des Vaudreuil, des de Drucourt et des Montcalm. Ah! ce Montcalm, quelle tète charmante et fine, et bonne ! Ce héros avait des traits de femme, de beaux et doux yeux, une bouche mutine toute xviii' siècle. Sa physionomie respirait la générosité, l'esprit, le courage irraisonné : Une âme claire et loyale transparaissait dans son large et pur regard. Encore aujourd'hui, rien qu'à contempler un de ses portraits on se sent conquis, on l'aime. Ses malheureuses troupes surmenées, affamées par le ravage des terres que les Anglais opéraient méthodiquement,

victimes de l'aba-idon où les laissait un pouvoir coupable, décimées enfin parla maladie et le chagrin, Montcalm les électrisait d'un sourire. Partout où se portait le marquis^ dit un historien anglais, relatant la bataille de Carillon, partout nos meilleurs soldats, nos vétérans les plus tenaces lâchaient pied : Oui ! ce sont de tristes pages que celles de cette agonie. Elles méritent, malgré la mélancolie qui s'en dégage, qu'on remette en lumière, chaque fois que celte sainte tâche est possible, les sanglantes péripéties qu'elles contiennent : Nous allons accomplir ce devoir pieux, souhaitant qu'après nous, d'autres plus autorisés le fassent, et dans les termes magnifiques que réclame tant de constance et tant de malheurs! Leur courage leur valut la même mort et l'histoire leur garde la même renommée. La postérité leur donna le même tombeau.

Donc, en 1754; les Anglais convoitaient depuis longtemps la belle ligne des établissements français de rOhio, qui s'étendaient gour ainsi dire de la Louisiane au Canada par des régions demi-sauvages dans lesquelles nous avions espacé quelques torts, régions qui sont aujourd'hui aussi civilisées et aussi peuplées que la banlieue londonienne. La manie des Anglais a toujours été de convoiter quelque chose. Avant d'engager directement les hostilités, nos ennemis commencèrent par édifier une série de forts dont le but évident était de fournir tôt ou tard une base aux opérations stratégiques destinées à couper nos communications avec le sud et à isoler les deux zones d'influence française.

Les petites garnisons de l'Ohio ne pouvaient en efïet avoir qu'un but : faciliter le transit commer-

cial et veiller à la sécurité des routes. Le commandant français, instruit des manœuvres britanniques, chargeait bientôt un officier, nommé Jumonville, d'aller inviter les Anglais à cesser leurs menaçantes démonstrations et à évacuer le fort déjà construit de la Nécessité. Par un de ces odieux guet-à-pens, dont l'histoire de notre malheureux pays est remplie, Jumonville, attiré en parlementaire avec quelques hommes seulement, fut tué raide d'un coup de fusil, et sa troupe, faite prisonnière^ envoyée à Boston.

Le major qui en cette occasion commandait les Habits-rouges n'était autre que Washington, le futur fondateur de la République américaine. D'autres destinées — plus gloiieuses — attendaient ce petit officier calme et méthodique dont la vertu dominante, ce que j'appellerai le Cunctatorisrae, put s'exercer à l'aise dans cetteguerre... Le frère deJumonville-Villiers ne tarda pas du reste à enlever par un joli coup de main, à la tète de quelques soldats et d'un contingent important de sauvages, le fort objet du litige. Il usa de sa victoire avec une modération qui surprit les Peaux- Rouges, auxquels il paraissait plus logique de répondre à la cruauté par la cruauté. La présence deceslroquois,de ces Algonquins, de ces Cris, parmi les troupes de l'une et de l'autre armée, corse encore d'une jolie touche pittoresque le tableau de ces guerres lointaines. C'étaient du reste des chasseurs de premier ordre, et sans avoir la solidité des européens, on pouvait les utiliser précieusement comme tirailleurs. Les Anglais ne tardèrent pas à en faire la plus cruelle des expériences. Le 9Juilleti855, douze cents hommes admirablement équipés, dit Washington, qui servait enroccasion

de chef d'état-major au général Braddok, s'avanc erent de Wills Alek, localité située aux pieds des Apalaches, poursurprendre le fort Daquesne, une des « protections » de la fameuse ligne de TOhio. La petite armée expéditionnaire était composée en grande partie de vieux soldats d'excellente tenue, et Hraddok qui les commandait était un brave homme d'officier plus ferré sur la tactique européenne que sur les manœuvres à exécuter dans une guerre de cette sorte. Il s'engagea imprudemment dans la forêt et vit soudain sa tête de colonne accueillie par un feu des plus vifs. Quelques pièces de campagne servies par des canonniers français firent dans les premiers rangs de sérieux ravages. Aussitôt, des arbres où s'étaient postés avec leur agilité coutumière quelque deux cents peaux-rouges bons tireurs, une fusillade s'abattit sur les troupes anglaises. Nos soldats attaquaient au même instant le flanc de la colonne ennemie avec une furia irrésistible. Tout plia. Braddok, atteint d'une balle au cœur, roula à bas de son cheval, première victime de ces erreurs militaires et de ces routinières dispositions, conformes, il est vrai, à la tactique européenne, mais désastreuses dans cette guerre des bois. Les trappeurs dont se composaient les milices Virginiennes, plus habitués à ces surprises, sauvèrent seules le corps envahisseur d'une destruction complète. Washington, sous une averse de balles, dirigea la retraite avec un sang-froid qui devait plus tard l'immortaliser, et ramena comme il put quelques braves qui seuls avaient résisté à la panique générale. « Une poignée de français, avoua-t-il avec sa sincérité habituelle, ont eu raison d'une armée qui, dans la pensée générale ne devait faire du

Canada qu'une bouchée ! » C'étaient, en effet, des Canadiens français commandés par M. de Beaujeu et assistés de six cents indiens qui venaient d'infliger cet échec sanglant au corps de Braddok, corps que les huit cents hommes du colonel Dunbar, parus vers la fin de la bataille et entraînés dans la déroute, avaient porté à deux mille combattants, c'était une belle page de plus dans nos fastes militaires coloniaux, mais les avantages remportés ne pouvaient être que provisoires dans l'impardonnable oubli où la métropole laissait ce petit nombre de vaillants. Les Anglais poussèrent leurs contingents sur vingt points à la fois. Le fort Duquesne^ démantelé par sa propre garnison qui dut l'abandonner, fut rebâti par eux et fortement garnisonné. De tous côtés, des incursions portèrent la terreur et le ravage dans les campagnes canadiennes. A Montréal, le gouverneur de Vaudreuil répugnait à employer des auxiliaires sauvages, il ne se faisait aucune illusion sur le sort réservé à la malheureuse colonie. Enfin un découragement profond, né du sentiment de l'infériorité numérique, gagnait tous les cœurs. Seule, une âme exceptionnelle, un héros trempé à l'antique, pouvait, dans de pareilles conditions, diriger et prolonger la résistance. C'est alors que parut Montcalm.

Montcalm était l'émanation même du caractère français dans ce qu'il a de hardi, de spirituellement intrépide et d'entreprenant. Il arrivait en remplacement d'un général atrabilaire et vieillot qui s'appelait Dieskau et tout de suite la lutte rebondit. Il n'eut qu'à paraître et son fier et charmant sourire fit éclore des héros; autrefois Pompée se flattait d'en faire sortir de terre en

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frappant du pied le sol latin. Le nouveau général improvisa tout, il versa dans l'âme ébranlée des Canadiens une indomptable vertu, et bientôt Ton eut ce spectacle incroyable d'une nation armée moins nombreuse elle-même que les soldats lancés pour la réduire. L'Angleterre, en effet, avait fini par donner, sous l'impulsion de Pitt, tous ses efîorts à cette guerre où jusque là son rôle n'avait été rien moins que brillant. Vers le milieu de Tannée 1758, elle eut près de soixante mille hommes sur cette terre où déjà dormaient plus d'un de ses fils. Avant d'en arriver là, on avait tenté plus d'un grand coup et partout où Montcalm avait commandé, la victoire était restée fidèle à nos enseignes. Nos sauvages alliés avaient une respectueuse admiration pour cet invincible, et dans ses mains ils devinrent ce qu'ils n'avaient jamais été jusque là^ des auxiliaires précieux et des soldats résistants. Vainqueur à Oswego sur les bords de l'Ontario et au fort William-Henry près du lac Saint-Sacrement, Montcalm passa les deux années 1756 et 17=^7 en guerroyant avec succès et en dévastant la Pensylvanie, le Maryland et la Virginie. Ces justes représailles des incendies et des destructions anglaises amenèrent le général Aberçromby à l'attaquer au fort de Carillon avec environ vingt mille hommes, Montcalm en avait quatre mille. Il leur fit établir un rempart solide fait d'épieùx durcis à la flamme et plantés en terre de manière à remédier au défaut de cavalerie dont il souff"rait et à briser l'élan des colonnes d'assaut. Aberçromby n'hésita pas, il lança ses bataillons en masses protondes, pensant enlever la position à la bayonnette. Mais un feu terrible, dont aucun projectile ne se perdait,, décima les avant*

gardes. Les épieux retardèrent mortellement la course des assaillants et les Anglais surpris reculèrent. Avec un entêtement digne d'un meilleur sort, Abercromby précipita de nouveau ses troupes sur les obstacles, et, l'épée k la main, les entraîna jusqu'aux premières lignes françaises. Mais la précision de notre mousqueterie, Tentrainant exemple du m^arquis et la confiance qu'il avait su inspirer à tous décidèrent du sort dé la journée. On repoussa la charge par une charge. Abercromby vit poindre la déroute. Les meilleurs vétérans avaient péri. Il se retira en assez bon ordre affaibH de quatre mille manquants, morts ou prisonniers. La lutte avait duré cinq heures avec un acharnement incroyable de la part des Anglais. Du coup, Montcalm se trouva maître du lac Champlain.

Mais l'éternelle et navrante tristesse du fort Duquesne devait se reproduire. Des secours de tous côtés arrivaient d'Angleterre, secours en hommes, en vaisseaux, en munitions, en vivres, en argent. Tandis que Montcalm manœuvrait audelà de Montréal, la Hotte anglaise appuyée d'un corps important d'infanterie commandé par le général Wolfe assiégeait Lausbourg. Le gouverneur, M. de Drucourt, tint jusqu'à la dernière extrémité. Sa femme ranimait le courage des défenseurs et on la vit plus d'une fois remplacer devant un canon le pointeur qu'une balle venait de frapper. Malgré tout cet héroïsme, il fallut se rendre. La place n'eût pas tenu un jour de plus. Les Anglais occupèrent avec joie cette position qui leur donnait en quelque sorte la clef du Canada.

La France cependant abandonnait complètement Montcalm à ses seules ressources ; or de

ressources il n'en existait plus. Une famine affligeait tout ce beau pays laissé sans culture. Tout homme valide tenait un fusil. Mais les vides faits: par le feu des Anglais ne se remplissaient pas et la disproportion des forces devenait épique. Enfin les derniers et sublimes acteurs de ce drame poignant se trouvèrent réunis, au nombre d'une quinzaine de mille, au pied des hauteurs de Q.ué-, bec. Ils purent longtemps garder la ville et, pen- , dant plus de deux mois, des escarmouches eurent lieu chaque jour, où les Anglais n'avaient pas toujours l'avantage. Les quartiers bas de la ville canadienne n'étaient plus qu'un monceau de décombres, mais la haute ville était intacte. Le général Wolfe, le même qui à Lausbourg avait conduit les opérations du siège, désespérait d'enlever la place et de pouvoir jamais déloger ce ramassis de sol-, dats dépenaillés, de Canadiens étiqueset d'indiens fatigués, des positions où ils se tenaient avec une obstination désespérée. Le 13 septembre 1759, grâce à une ruse habile, Wolfe put franchir le cordon des sentinelles et bientôt il déployait dans les fameuses plaines d'Abraham ses colonnes dé-, barquées enfin à l'anse du Foulon. C'était une bataille rangée que Montcalm allait avoir à livrer. Il la livra. Elle fut terrible. Ce petit troupeau de spectres balança un instant la chance de la lutte. Français, colons, métis, Peaux- Rouges firent des prodiges. Montcalm se prodiguait : il chargeait désespérément sur un peloton d'Habits-rouges quand un coup mortel le frappa. Presque au même instant, Wolfe, grièvement atteint, tombait dans les bras de ses officiers. Comme les chirurgiens pansaient en hâte sa blessure, il entendit l'un d'eux parler de fuite et de déroute. Il se

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releva d'un soubresaut terrible pour demander anxieusement : << Qui donc fuit. Qui donc est en déroute?— Les Français, répondit le chirurgien. — Alors je meurs content», dit cet homme héroïque, et il expira presque aussitôt. Montcalm gisait de son côté^ mais c'étaient les débris, une armée vaincue qui emportait le corps de l'infortuné capitaine. Québec était entre les mains des Anglais. Ils ne devaient plus l'abandonner. Cependant le courage d'un nouveau commandant, le duc de Lévis, futur maréchal de France, faillit venger ce sanglant échec. Un autre combat eut lieu dans les plaines d'Abraham, où la valeur française encore triompha. Québec fut assiégé par ces mêmes soldats qui, un an 'auparavant, en défendaient les abords. Tout l'intérêt se concentra sur la venue prochaine des navires de guerre.

Chaque matin, assiégeants et assiégés tournaient leur regard dans la direction du Saguenay; ils interrogeaient avec anxiété les vastes horizons du Saint Laurent. Ces vaisseaux qui allaient décider du sort de la ville battraient-ils pavillon blanc ou pavillon britannique. Un jour on aperçut une voile et M. de Lévis eut un instant d'ivresse patriotique en croyant reconnaître le drapeau fleurdelisé. Hélas! c'était une frégate anglaise que bientôt deux autres rejoignirent. Leurs batteries nettoyèrent les rives laurentiennes et le dernier soupir de ce qui avait été la plus belle de nos possessions, le joyau le plus merveilleux de notre couronne coloniale, vint s'exhaler derrière les fossés, remparts insuffisants et primitifs de Montréal. Vaudreuil, qui y avait transporté le s ge du gouvernement, capitula malgré la résistan ^ de Lévis, qui voulait encore se battre et tenir usqu'à la

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mort dans une des îles du fleuve^ — l'île Sainfe- Hélène. Cinquante-cinq ans plus tard, une autre Sainte-Hélène devait mériter le surnom de tombeau des braves. En attendant, le Canada était à tout jamais perdu, L'impéritie de Louis XV avait consommé la ruine de cette nouvelle France. Nous n'avons jamais retrouvé aussi belle colonie !

Et franchement, quand on a sous les yeux cet exemple de l'ingratitude des rois et la désinvolture avec laquelle le Bien-Aimé laissa périr tant de loyaux et dévoués serviteurs, on est presque tenté d'excuser la haine — un peu coriace — que les Canadiens portent à Voltaire et à ce joli coup des arpents de neige que leur monta l'inventeur de la jésuitophobie.

Certes, il serait injuste de dire qu'en France on ignore ces glorieux épisodes. Mais c'est à Versailles ou dans une de nos galeries nationales qu'à défaut d'un poète, un grand artiste devrait immortaliser cette épopée. Et quel joli sujet : ces gardes-françaises, ces chasseurs en catogan, rasés, coquets, les buffleteries blanches se croisant sur leurs habits à la française, ces officiers poudrés à frimas, portant l'épaulette molle et le tricorne si délicieusement fripon de cet amour de xviii" siècle, à leurs côtés ces trappeurs aux toques de castor, robustes gaillards mi-sauvages avec leurs oreilles traversées d'ornements sauvages, maniant le fusil au combat comme à Fallût ; ces peaux-rouges enfin, encore dans tout Féclat de leurs costumes de guerre, traînant derrière eux, comme de monumentales arêtes, les plumes éclatantes et multicolores de leur harnachement guerrier. Tout cela^ ce me semble, prêterait à l'imagination d'un Détaille ou d'un Le Blant!

Je revoyais- des ouvrages extérieurs de la citadelle que nous côtoyions à ce moment, le paysage oùs'était déroulé la lutte historisque de Montcalm et de Wolfe. J'apercevais l'anse de Foulon et les derniers débris de ces faubourgs qui gardent encore je ne sais quel charme suranné et intime. La municipalité de Québec a tort de laisser' éventrer ces vieux quartiers dont les pierres ont un très ancien cachet et d'où s'évade un parfum vieillot semblable à celui qui règne dans certains musées.

Le docteur , malgré sa volontaire cuirasse anthropologique, me paraît avoir ressenti une émotion de même nature que la mienne. Je vis cela à l'empressement qu'il mit à se rendre au pied d'un assez beau monument de pierre que nous aperçûmes le long des bastions et sur lequel une inscription prolixe avait été tracée. Je courus derrière lui.., déjà intéressé... Hélas! ce n'était qu'un groupe élevé à l'héroïsme... de deux pompiers morts au feu dans le grand incendie qui vers 1880 détruisit une partie de Québec.

Légèrement décontenancés, nous descendîmes les rampes du versant est et bientôt nous prenions place dans un des ferrys qui font le service entre Québec et Lévis. L'eau du fleuve avait pris une teinte translucide tout à fait charmante. Des dames en costumes clairs et de jolis bébés, tout un monde coquet de bourgeoisie provinciale parlant notre langue et d'ailleurs bien française prit place sur le steamer et bientôt nous quittions les quais de la basse ville assoupis sous les rayons du soleil, tandis que grave et sonnant je ne sais quel office, un bourdon envoyait dans l'air lumineux les volées harmoniques.

C'était notre dernière traverséedu Saint-Laurent. Nous faisions en quelque sorte nos adieux à Québec. Le Ferry s'en allait doucement sur l'eau papillonnante du fleuve et derrière nous la vieille capitale du Canada français se dressait toute rosée par l'or du couchant. Etait-ce ingratitude, le scepticisme du docteur avait-il fini par déteindre sur moi? toujours est-il que nous regardions l'un et l'autre s'éloigner de nous sans regret cette ville sur laquelle pourtant je m'étais fait tant d'illusions. Nous avions presque hâte de quitter cette vue comme on quitte le spectacle attristant d'une nécropole. J'étais prêt de formuler comme mon savant compagnon « ces vieilleries ne me disent rien ». C'est que malgré tout j'avais encore devant l'imagination Tidéal que je m'étais tracé du Canadien français. J'avais cru rencontrer des cœurs vibrants^^ une population restée foncièrement et irréductiblement française, avec en plus l'intérêt qui s'attache à tous ceux dont une injuste fatalité a fait des vaincus et dont une lutte suprême autour du drapeau haché de balles a conservé l'honneur entier. J'avais vu une bourgeoisie correcte mais comme provinciale^ éteinte, morte aux saints emballements qui font les héros; j'avais vu un peuple retardataire^, indolent, comme désintéressé de tout.

Les miséreux que j'avais aperçus au long des remparts, sur les trottoirs des quais et dans le kiosque de la petite place —'près delà citadelle — m'avaient rappelé fâcheusement les lazzaroni. Où j'avais cru trouver quelque chose comme ces soldats de Montcalm ou ces volontaires de Lévis, dont l'audace sublime faisait trembler la vieille Angleterre, je m'étais trouvé vis-à-vis de paysans

plus madrés, plus retors, plus têtus et plus avares que nos propres ruraux de la Normandie ou de la Beauce. Je souhaite de tout mon cœur que cette impression ne soit pas la bonne ; mais enfin je ne puis mentir et mon cœur de Français bien assez en a gémi.

Nous déjeunâmes au buffet de Lévis, servis par deux fillettes ravissantes qui vraiment méritaient à elles seules de justifier cette réputation de beauté des Canadiennes françaises dont quelques voya geurs ont eu le toupet de parler. Bientôt un train vint se former le long du quai, sous les fenêtres même de notre dining-room. C'était le convoi de Sherbrook. Après avoir demandé l'addition, je fis approcher les deux charmantes Hébés de cet olympe canadien. A force de tourner et de retourner les poches de mon veston, j'avais tlni par découvrir deux bibelots insignifiants, achetés à Vancouver, deux broches cloisonnées représentant des Japonaises jouant avec un chat. Je les leur ofïris non sans ajouter à ce don un petit speech que le docteur déclara « lapidaire ». Je leur rappelai,ce dont elles parurent très étonnées, qu'elles descendaient des délicieuses soubrettes de Watteau et des exquises Iriponnes que taquinait aux bals de l'Opéra l'audace entreprenante des petits abbés entreprenants. Je les exhortai à ne pas perdre les saines traditions du xviii* siècle, ce qui me permit de louer ainsi qu'il convenait leurs yeux superbes, leurs tailles invraisemblablement fuselées, leurs fines chaussures à talons hauts, si différentes des platesraquettes des Anglaises, et enfin leur teint bien français, d'une finesse d'émail... Je terminai en les embrassant l'une et l'autre sur les deux joues, ce à quoi elles se prêtèrent avec

l'âdorable niaiserie d'écolières un jour de distribution de prix.

Ma petite allocution amena sur leurs joues un incarnat digne de tenter le pinceau de Greuze. L'ombre de Pabbé Prévost planant sur cette scène, je me sentis devenir ce que nos arrière-grandspères appelaient un «cœur sensible ». Le docteur s'était levé, et, avec une grâce que n'eût point désavouée Lauzun, il esquissa sur un fredon de rriénuet un rond de jambe de galbe très pur.

Mais voici qu'un bruit de ferraille, un soufflerauque, passent sous nos fenêtres. C'est la locomoti.vequi vient de s'atteler au train de Sherbrook. Vite nous descendpns et nous prenons place dans un wagon de première aux banquettes de velours rouge. Il n'y a sur ce court trajet ni parloir ni sleeping-car. Un moment encore nous jetons un coup-d'œil sur ce milieu si bizarrement français, sur Québec, sur ces gens dont pas un ne s'exprime autrement que dans notre vieux langage.

Un petit gamin vient sous les vitres du compartiment crier des journaux de la métropole. Je lui achetai un Journal illustré vieux de trois semaines. Enfin un choc, deux ou trois exclamations «Au r'voîre », « A bêtôt»... et le train part. Au bout de cinq minutes une ondulation nous dérobe la vieille capitale du Canada français et son vaste fleuve. Nous allons dans la direction du Maine qu'il nous faudra traverser pour arriver à Frederickton. Jusqu'à Richmond, la voie chemine au milieu d'une nature très cultivée mais peu pittoresque. Des bouquets de bois, des allées de peupliers, beaucoup de petits cours d'eau serpentant par desplaines bassesetmarécageusespar endroits, rappelant certaines parties de la basse Picardie.

Mais en s'approchant de Sherbrook le paysage prend un tout autre aspect. La région devient tout à fait forestière et des collines s'y arrondissent en larges ballons couverts d'une noire toison d'arbres feuillus et serrés. De ci de là des petits lacs entourés d'une ceinture de brousse épaisse réfléchissent l'azur du ciel où s'allongent de fins cirrus. Rien de joli comme ces pièces d'eau mélancoliques où vient se baigner dans le chaos d'une végétation irrégulière et indomptée le pied des monticules boisés. Nous devons arriver à Sherbrook à sept heures. A six heures et demie en effet des feux de briques piquent l'horizon, des globes de lumière pâle sur le front agreste et sauvage du panorama au long duquel le railroad court rapidement dans un assourdissant vacarme. Des deux côtés de la voie des terrassiers ont fait des hécatombes de traverses et y ont mis le feu. Nous allons à toute vitesse entre deux incendies. Décidément c'est une habitude sur les lignes américaines.

Notre surprise n'est pas petite de voir des routes désertes, des chemins s'en allant à travers forêts, illuminés de la vive lueur des lampes à arc. Nous sommes dans l'état d'esprit où serait un voyageur qui trouverait des rampes de gaz dans la forêt de Compiègne.

Enfin le railway pénètre dans une vaste gare découverte ; — derrière les barrières une douzaine de petits omnibus attendent les touristes, et tout cela apparaît dans une débauche de lumière électrique. Les Sherbrookois sont vraiment favorisés sous ce rapport. Nous sautons à terre et bientôt nous dînons sur la terrasse d'un des hôtels voisins de la station. Après quoi, nos valises à la main, nous nous dirigeons à travers cette ville

inconnue vers la gare du Canadian Pacific railway, où nous devons retrouver notre vieille connaissance le C. P. R., ses Pulmanns, ses drawingrooms, ses fumoirs et tout son luxe d'installations princières.

La cité naissante de Sherbrook consiste surtout en une large rue montante auprès de laquelle la pente fameuse de la rue des Martyrs n'est qu'une inclinaison sans importance. C'est au sommet de cette côte que la gare toute neuve et coquette du Canadien-Pacifique nous apparaît enfin tout illuminée intérieurement. Nous allons droit aux salles d'attente, mais, à notre grande surprise, toutes les portes sont fermées à clef, et force nous estde contemplera traversles vitres descroisées ces très confortables waiting-rooms dont les rockings-chairs nous tendent des bras impuissants. Je fais le tour du bâtiment, je crie, je hèle, je frappe. Personne, pas une âme, pas un employé. Je chante inutilement quelques mesures de «Tarara-boum di aye ». C'est en vain. Cette gare est le château de la Belle au Bois dormant. Enfin, de guerre lasse, nous pénétrons dans un family house de bourgeoise apparence. Là, personne encore. Tout est désert ; je traverse une demi-douzaine de pièces silencieuses. Je découvre enfin, guidé par une espèce de rugissement, le garçon de l'hôtel qui ronfle comme une toupie, étendu tout habillé sur un lit de camp. Nous déposons près de lui nos parcels. Il est huit heures et demie. Le train pour Frederickton n'arrive qu'à onze heures. Espérons qu'à ce moment les salles d'attente s'ouvriront au public. En attendant nous voilà partis, le docteur et moi, en vagabonds^ à la découverte. La route était facile à suivre, grâce aux lampadaires électriques

semés à profusion. Nous nous dirigeons vers un petit vallon qu'enserrent deux coteaux couverts d'arbres. Au fond de ce creux nous découvrons soudain la chose la plus inattendue, une usine en pleine activité, une machinery-hall qu'alimente un cours d'eau dont les chutes mugissent sinistrement dans la nuit. Et soudain nous comprenons pourquoi tout ce pays est si richement éclairé, pourquoi les lampes à arc y poussent an long des routes avec l'abondance des champignons. On utilise cette force que dame nature a si à propos amenée à proximité de la ville. Nous descendîmes par un petit chemin pratiqué dans la berge jusqu'à cet établissement et là — l'engineer — un vieillard fort aimable, nous reçut avec une affabilité digne des Ecossais légendaires. Il nous pria de lui remettre nos montres nous avertissant que le v(^isinage des énormes, dynamos actionnés par les cascatelles était fatal aux chronomètres. Puis il nous fit visiter son installation vraiment à la hauteur des derniers perfectionnements de cette science contemporaine et américaine aussi qui est l'électricité. Puis il nous apprit que non seulement Sherbrook, mais une localité voisine où se trouvait un des plus grands collèges de la région étaient éclairées ainsi que les routes conduisant de l'une à l'autre par les chutes de cette rivière, qui — si ma mémoire est bonne — doit être la Brompton River.

Après avoir causé dynamos, volts et ampères pendant une heure, nous quittâmes l'aimable engineer, Robinson Crusoë de cette espèce d'île artificielle élevée sur l'eau grondante des chutes dont le plancher de bois vibrait comme en proie à des spasmes ininterrompus. Il avait un Vendredi

dans la personne d'un petit moutard, son apprenti, qui déjà maniait ces dangereux accumulateurs avec Faplomb d'un vieil électricien.

En sortant de là, nous fûmes un bon moment sans pouvoir débarrasser nos oreilles du bourdonnement dont elles s'étaient remplies et qui n'en voulait plus sortir. Remontés sur le quai, nousv allâmes rechercher nos bagages dans ce familyhouse si particulier^ où nous trouvâmes le garçon toujours endormi à côté de nos valises. Ay^njt repris notre bien, nous quittâmes cette maisoQ' étrange, où des malfaiteurs eussent eu réellement: beau jeu pour dévaliser de fond en comble. J'offris même au docteur d'emporter un superbe harmonium qui décorait l'une des chambres de ce temple du sommeil. Il refusa — je dois le dire — avec indignation.

Cependant la gare du Canadien-Paaific s'était animée de la présence d'un employé. Nous pûmes enfin pénétrer dans ce paradas défendu et y attendre patiemment le train de Frederickton en fumant dans le bercement des .rockings-chairs. A opze heures, le convoi, très exactement, fit son entrée à reculons dans la gare, et bientôt un immense nègre, sautant sur le quai, demandait aux échos The Doctor Teupord, ce qui, en l'occasion,, signifiait Topinard. Nous avions/ en effet, retenu télëgraphiquement, en arrivant à Sherbrook, deux, birth latérales de Pulmann^ et ces couchettes confortables nous attendaient, fraîches et coquettes comme la corvette d'Haydée.

Je refis la mienne, sachant par expérience de' quelle odieuse façon ces porters font les lits, et mes habitudes de soldat me rendant insupportable une couchette où rien n'était sérieusement bordé

et replié et sur laquelle, au bout de cinq minutes, on luttait corps à corps avec le crin du matelas, toutes couvertures envolées.

Après une bonne nuit d'un sommeil peuplé de rêves roses, selon les propres expressions de mon ami ranthropologiste,nous nous levâmes, et après avoir pris plusieurs cup of thee tout à fait succulentes, nous allumâmes chacun une cigarette et nous fûmes bavarder sur la plate-forme.

Nous roulions en ce moment sur le sol des United-States. La ligne canadienne traversait une série de paysages empreints d'une poésie intense. Sous nos yeux défilèrent successivement une série de jolis monts tout boisés et presque tous encadrant des lacs aux noms pittoresques : lac Moosehead, lac Bastahegan. C'était le même cadre, mais considérableme|nt agrandi et embelli que celui des environs de Sherbrook. Je comprendrais plutôt que ces Yankees battissent la grosse caisse, puisqu'ils aiment cet exercice, au profit de ce pays du Maine qui est merveilleusement attrayant.

Rien de sauvage, aucune montagne n'atteignant la limite des neiges, les forêts escaladant toutes les cimes, et, à travers ces milles et ces milles de futaies, de fourrés, de halliers, de jolies rivières décrivant des coL^rbes gracieuses et toutes encombrées des arbres abattus que le bûcheron de ce riche sol forestier abandonne au fil de l'eau. De ci de là, un village aux rares maisons, mi-fermes, mi-cottages, de très modeste apparence, mais toujours coquettement posé à la lisière d'un bois; placé dans une clairière, comme un nid dans un buisson. Parfois, une petite chute nous envoie richo de son bruit marmotteur : au-dessus du barrage, de véritables trains de bois se forment»

recouvrant parfois la rivelette comme d'un plancher; quelques pauvres silvains, à l'aide d'anspects, leur aident à franchir le passage^ et bientôt les troncs épars des sapins et des hêtres plongent dans le niveau inférieur avec un joli accompagnement de gerbes d'eau. Quant aux lacs, il en est de très grands, sur le bord desquels on apercevait des villes et quelquefois de grandes manufactures. Des bateaux, les sillonnent et toujours, toujours, le manteau forestier se répand, couvre tout ce beau pays jusqu'aux berges des rivières. Pour moi, qui estime la forêt supérieure à tous les autres charmes physiques de notre planète; moi, qui mets audessus de la mer, au-dessus de la montagne, audessus des grands fleuves, un coin de Moret ou d'Apremont^ je suis dans le ravissement. Quand nous approchons de Frédérickton - Junction, le soleil commence à darder des rayons plus chauds. Il est environ neuf heures. De la multitude dense des arbres, qui forment de chaque côté de la voie deux haies profondes, suinte le plus délicat arôme qui se puisse respirer. La rosée s'évapore audessus de cette végétation magnifique.

Des odeurs résineuses, des senteurs de mousse, de branchages aromatiques, d'herbes séchées, remplissent l'atmosphère, et je me laisse aller à la griserie de ces sensations. Quant au docteur, après avoir boudé quelque peu à ce plaisir qui n'a rien d'anthropologique, il finit par se rendre et déclare que réellement cette longue course à travers les frémissements de la forêt à peine éveillée, possède un grand charme, et jusqu'à la «jonction » finale, nous restons assis comme des indiens sur les marchepieds du Pulmann, le visage fouetté de cette bise silvestre aux mille parfums subtils.

A Frederickton-Junction nous quittons notre Pulmann, non sans une pointe de regret, car presque aussitôt on nous transborde dans un petit convoi de mise plus que simplette.

Deux wagons à banquettes sommairement rembourrées attelés à une locomotive d'un modèle ultra-rococo î Mais le chet du train nous console en nous apprenant que ce trajet jusqu'à Fréderickton ne durera guère que troisquarts d'heure. Et nous repartons sur une petite ligne toute verdie par les folles herbes et presque jusqu'à la ville, nous cheminons cahin-caha à travers une forêt vaste mais clairsemée, coupée de routes fréquentes. Les haltes, car on ne peut donner le nom de station aux quelques arrêts qu'efiectue le railroad au tournant d'un carrefour ou devant une grande ferme au milieu de cette végétation envahissante, ontun charme compagnard très prononcé. On se croirait sur une petite ligne d'intérêt local de nos départements de TEst^ vers Brienne ou Saint-Dizier.

Enfin voici paraître un fleuve et, sur les bords de ce fleuve une verte cité, un gros bourg plutôt, que dominent les hautes silhouettes d'une église et d'un vaste bâtiment carré qui se trahit de loin comme un édifice officiel. Nous pénétrons dans une gare gentillette et bientôt un landau déforme antédiluvienne nous entraine au galop de deux petits chevaux maigres et vifs vers Quen-hôtel où doivent être descendus le Prince et sa suite. Après avoir longé de grands jardins clos de murs, et des villas enfouies dans des frondaisons épaisses où poussaient marronniers et platanes, nous tournâmes court dans une longue rue qui constituait à la fois la plus importante artère et la seule artère

sérieuse de Frederickton. Juste comme nous franchissions le « Corner », un puissant accord de cuivres nous fit tressaillir sur les coussins de la voiture. Je me penche et j'aperçois une douzaine d'habits rouges, qui, rassemblés sur une pelouse, autour d'un chef de musique galonné jusqu'aux épaules, exécutent avec beaucoup de « chic », ma foi, un allegro militaire. Un peu plus loin, sur une terrasse, des officiers non moins écarlatement vêtus, achèvent de humer leur café, et au milieu de leurs superbes uniformes, deux o pékins •» m'apparaissent.

L'un d'eux cause avec le général, ou, tout au moins, le colonel qui commande la garnison Fredericktonienne. Seul de tous les convives, il ne fume pas. Ce détail eût suffît, si je ne l'avais reconnu tout de suite, pour me faire trouver le Prince Roland dans cette assemblée guerrière.

J'aperçois également M. Léandri qui, — lui, — grille une cigarette française avec des signes extérieurs de satisfaction d'un monsieur qui n'a pas la digestion lugubre et qui ne connaît les maux d'estomac que par ouï-dire.

A Quen-hôtel^ nous déjeunons aussitôt arrivés, car nous tombons tout simplement d'inanition, mon savant compagnon et moi; on nous sert des choses d'aspect effroyablement hétéroclite. Un moment je caresse le projet d'envoyer chercher une cuisse de poulet ou un os à moelle au mess dès Habits rouges, mais en somme la faim l'emporte, et nous engloutissons indistinctement tout ce qu'on met à la portée de nos redoutables mandibules. Le fameux requin de M. de Pierreteu qui digérait les hélices de steamer nous revint à la mémoire. Enfin cette fringale s'apaisa. Un moment

IMPRESSIONS d'amÉRIQUE 49I

après, le Prince Roland et notre ami Léandri revinrent du quartier de la Canadien colonial infantry, et de les voir, notre joie fut au comble. Notre séparation du « corps d'armée principal ^ avait duré presque une semaine et nous sentîmes les uns et les autres l'impression toute particulière d'isolement que causent en voyage, et surtout à ces distances de la patrie, quelques jours d'éloignement. Notez qu'à Paris on reste très bien deux ou trois mois sans se voir, et qu'au bout de ce temps on se retrouve aussi cavalièrement que si Ton s'était séparé la veille.

Nous employons la soirée à flâner le long des rives du Saint-Jean, le plus grand fleuve du nouveau Brunswick et que vient rejoindre là son aftluent, le Nashwank descendu des immenses forêts du Nord. Eussions-nous ignoré les origines de cette rivière au lit très étendu, aux eaux vives mais peu profondes, que la vue des morceaux de bois dont son cours était sillonné nous eût éclairé là-dessus. C'est là le grand chemin pour expédier vers le port de Saint-John et la baie de Fundy les grandes coupes pratiquées dans l'inépuisable épaisseur des forêts néobrunswickiennes. Chaque tronc d'arbre grossièrement équarri, chaque madrier, chaque poutrelle confiée au fil de Teau est marquée à un chiffre connu, et le classement s'opère aux barrages du bas fleuve. La quantité de bois charriée par le Saint-Jean doit certainement s'élever à un chiffre extraordinaire, car depuis notre arrivée dans la capitale du New-Brunswik,. jusqu'à l'heure de notre départ, nous vîmes la rivière toujours également encombrée.

La tombée de la nuit nous surprit à environ un

kilomètre au-delà de la ville. Un remorqueur qui traînait péniblement tout un chantier de bois tlotté s'arrêta soudain au même point de la rive que nous-mêmes et, faisant un à gauche, vint se ranger pour y passer la nuit le long de la berge gazonnée. De sa cheminée sortait une poussière d'or, comme des myriades de lucioles, car c'est là la beauté — et le danger aussi — du chauffage au bois de dégager par l'orifice des cheminées, en gerbes pétillantes du plus joli effet, une prodigieuse quantité d'étincelles. Dans l'ombre grandissante dont s^enveloppaient le fleuve et les lignes sombres des horizons forestiers, on eût dit que ce modeste steam-boat tirait en notre honneur un merveilleux feu d'artifice.

Le grand silence qui, une lois les feux du remorqueur éteints, planait sur toute cette scène, la pureté de l'air chargé des senteurs intimes de toutes les essences silvestres imaginables, la tranquillité dont nous étions entourés à quelques minutes de cette petite ville endormiedéjà comme une humble sous-préfecture, tout nous reposait l'esprit et nous donnait ce quej'eusappeléun bain d'âme, si je n'eusse craint les foudres du docteur impitoyable pour ma psycholâtrie. Le Prince, débarrassé des réceptions officielles et que sa grandeur n'attachait plus au rivage, nous tenait sous le charme de sa parole et se payait le malin plaisir de nous lancer à bout portant les plus imprévus paradoxes. Nousfinîmes par nous asseoir non loin d'unarbresur les basses branches duquel je m'avisai de grimper. Malheureusement pour moi, j'avais bien négligé mon instruction gymnastique depuis quelque vingt ans : au moment précis où j'atteignais la maîtresse branche,

M- Léandri déclama d'une belle voix sonore : Et monté sur le faîte. . .

Il n'eut pas le temps d'attaquer le second hémistiche; un bruit de brindilles cassées, la chute mate d'un corps. J'étais tombé en plein sur le « dos », d'une hauteur de près de trois mètres. Degringolavi brancam in brancam atque feci Pouf!

Je restai tout froissé comme le bonhomme de Boileau que l'on « heurte d'un ais » et j'eus une seconde la sensation atroce de m'être cassé les reins. M. Léandri m'avait aussitôt relevé et le docteur me palpait avec anxiété. J'en fus, à mon vif étonnement, quitte pour une courbature qui ne dura qu'une ou deux heures, je recommande l'air de Frederickton aux gens qui ont à soigner quelque fracture.

Mon accident servit de thème à la conversation qui nous ramena vers la ville. Des lampes électriques étaient allumées sur divers points de la petite capitale et devant l'édifice officiel — siège du gouvernement— un énorme lampadaire éclairait une façade de bon style, un bâtiment aux fenêtres hautes, construit en belles pierres et déjà tout patiné par le .temps. Ce }»alais gouvernemental est, en effet, l'un des plus vieux du Canada anglais, et Frederickton en est justement fière. Des soldats à la tenue correcte et coquette flânaient sous les quinconces qui, à l'ouest, servent de promenade à la ville. Ils rectifièrent fort martiale ment la position en croisant le Prince, qu'ils reconnurent, et leur salut était donné dans un style qui eût enchanté mon maître es-épée et mon an-

cien capitaine, le colonel Derué, escrimeur émérite et célèbre dans les deux hémisphères.

Il était onze heures quand nous revînmes de cette petite baiade semi-nocturne. Je dormis médiocrement^ quelque peu hanté par les souvenirs physiques de ma dégringolade, et toute la nuit je fis le rêve désagréable de tomber du Mont-Blanc et de faire un plongeon dans le vide, d'une hauteur de 4,810 mètres. Dans ma chute effroyable; j'entrevoyais, en passant, le fameux observatoire sur la porte duquel le Prince Roland Bonaparte et M. Janssen commentaient l'apparition inattendue de cet aérolithe à forme humaine.

Le lendemain au matin, nous reprîmes le cheinin de Frederickton-Junction, où nous arrivâmes vers midi. Nous nous installions dans un confortable Parlor-car. Nous roulions dans la direction de la baie de Fvindy et de Saint-John. Etendu mollement dans un fauteuil à pivot, la tête dodelinant aux sautes du railway, le long du dossier monumental de mon siège, je me laissai aller au charme de ce merveilleux pays. J'ai dit quelque part mon adoration de la forêt, et, certes, si j'aime Wagner, c'est beaucoup pour la page exquise qu'il écrivit, l'âme toute remplie des murmures pro^ fonds et charmeurs du Wald enchanté. J'étais à belle fête. Derrière la glace — vaste comme une vitrine — défilait une région exquise, toute en vallonnements boisés, une véritable mer d'arbres. De ci, de là, un lac : et pendant quatre heures ce spectacle se répète, sans que jamais une lassitude me vienhe, tant cette nature, dans son uniformité même, est séduisante et belle. C'est bien la paix des premiers âges qui plane sur toute cette contrée, On doit y vivre avec des idées plus pures,

plus douces qu'ailleurs. Et j'aimais à me pénétrer des plus tendres illusions à ce sujet, car, hélas! rhomme est partout le même, et c'était, de ma part, une naïveté de vouloir imaginer, dans la clémence et la tendre poésie de ce coin du globe, des êtres qui ne fussent ni égoïstes, ni jaloux, ni avides de jouir aux dépens de leurs semblables ; mais sielle existe,la contrée bénie oùl'on applique, comme il doit l'être, le sublime enseignement : «Aimez-vous les uns les autres! » ce doit être au sein de ce cadre idyllique et pastoral.

L'horizon s'élargit soudain. Nous approchons du port néo-brunswickais, et ma surprise est grande. En effet, comme tout bon Français^ j'ignorais lïmportance de cette ville et je ne me la figurais guère plus grande que Frederickton. Or^ voici qu'entre plusieurs « ibuttes », sur lesquelles elle s'étend à perte de vue, Saint-John apparaîtà mes yeux étonnés. Mais c'est qu'elle est coquette, et vaste, et animée, cette cité,: au centre i de laquelle descend, vers la mer une rue large et éléga:nte! Ah! Marseille, si fière:de ta Canebière, prends garde de te laisser abattre! il y a là-bàs, en Amérique, mirant sa haute silhouette dans la bade de Fundy, un port qui — joliment posé sur: le versant du littoral atlantique - — prend des airs.de triomphe et nargue la supériorité, jusqu'ici reconnue, de ta fameus'e promenade.

Cependant, nous voici en gare, une gare de grande ville, close et. couverte, dirait un architecte. Nous sautons à terre. Un gentleman des plus corrects, suivi de deux valets de pied, fort bien « tenus », vient, à notre avance et demande au docteur Topinard, dont la physionomie lui parait assurément française, de bien vouloir lui

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indiquer le Prince. L'aimable anthropoîogiste accède à son désir, et bientôt nous prenons tous place dans les landaus officiels, lesquels rapidement nous conduisent au Royal hôtel. Cet établissement, fort confortable d'ailleurs — surtout en arrivant de Frederickton — est situé juste à mi-côte dans celte belle et large avenue qui dévale vers le port. Aussitôt installés, rafraîchis, brossés, nous partons, le docteur et moi, pour courir à travers cette ville de 48.000 âmes. C'est justement le samedi soir, et toute la ville est dehors. On a la sensation d'un jour de fête. La soirée est d'ailleurs des plus charmantes pour un pays, surtout 011 la température subit des variations fantastiques et marque parfois, de la nuit au jour, des différences de 50 degrés Farenheit. Saint-John possède peut-être la plus jolie marchande de tabac du Canada, et Appleton a tort de ne la point galamment mentionner ; cette Tobbaconist, aux yeux de velours, trônait tout à côté de notre hôtel, derrière des redoutes de Virginian Tobacco, et le cours de mes excursions à travers la ville me ramena bien des fois devant son comptoir. Nous finîmes enfin par causer, mais dans quel charabia: je frémis d'y songer, et, jusqu'à mon départ de Saint-John, ce que je fumai de cigares est invraisemblable.

Si tous les clients de la belle débitante sont d'aussi intrépides fervents de l'herbe à Nicot, cette agréable et honneste dame doit être au plus mal avec l'inénarrable société « contre l'abus ».

Le port de Saint-John est grand ; c'est du reste une baie dans la grande baie. La plupart des navires y chargent sous toutes ses formes le bois, richesse encore inépuisée de ce pays de forêts.

Les petits voiliers européens viennent s'y remplir jusqu'aux bastingages, — ceci n'est pas une métaphore,— de madriers, de mâts, de poutrelles. Nous relevâmes un certain nombre de navires italiens, un beau cinq mâts belge et pas mal de bateaux Scandinaves. Les forêts norwégiennes auraientelles perdu leurs beaux arbres, et là encore, estce le nouveau monde qui vient au secours de l'ancien? Les roux matelots de ces embarcations se livraient, au long des cordages, à des exercices qu'un gymnaste de profession n'eût pas désavoué.

Rien de bien saillant ne marqua notre séjour à Saint-John. Nous regrettâmes qu'un service interrompu nous empêchât d'aller en pèlerinage à Parrsboro,ou plus exactement à Grand-Pré, pays où Longfellovi^ fait naître l'exquise créature qu'il immortalisa sous le nom d'Evangéline.

J'allais oublier le bon marché cocagnesque du homard, dont les plus beaux spécimens atteignent le prix réjouissantde huit cent huit sous ! Oui, ma chère. Mon savant compagnon s'oftrit de nombreux exemplaires de ces crustacés pas cher. J'en vins à ne plus l'appeler que le lobster Topinard, ce dont, grâce à son excellent caractère, le successeur de Broca ne se formalisa point.

Nous quittâmes le lundi matin Saint-John et sa. jolie marchande de tabac, mais cette fois ce ne fut pas pour nous ergoutirer dans un sleeping. Nous prîmes en effet le bateau, un steamer à peu près de la taille du Québec. La mer était tranquille et nous voguâmes rassurés malgré le luxe indécent de petites cuvettes en zinc dont s'émaillaient les rooms du bâtiment. Le port de Saint- John était à ce moment éclairé des feux anémiques d' un soleil atone, mais qui nous permettait

pourtant d'en saisir les vastes proportions. Nouspassâmes au long de plusieurs grands paquebots endormis sur leurs ancres. Derrière nous la ville se détachait avec ses deux flancs monstrueux et ses hauts quartiers. D'une petite île toute proche partait, de ^trois minutes en trois minutes, l'appel d'une sirène à vapeur, et nous distinguions le jet de fumée du puissant instrument avant d'en percevoir le son. Je me demandais le pourquoi de ce signal strident, quand brusquement, en cinq ou six minutes et comme pour nous donner un exemple des caprices atmosphériques si fréquents sur ce pointde la baie de Fundy, un brouillard opaque, à couper au couteau, nous enveloppa.

Notre machine se mit, elle aussi, à hurler. Ces modulations sinistres, qui semblent chanter d'avance l'horreur tragique des abordages, nous causa un serrement de cœur, vite passé du reste, car à une certaine distance des côtes le rideau s'éclaircit et, finalement, laissa devant notr*^ marche un bel espace libre se contentant de nous enserrer de loin entre deux murailles cotonneuses. Pendant trois heures on marcha ainsi, puis soudain nous piquâmes droit dans une nouvelle muraille de brume. Le capitaine, sur sa passerelle, avait un air incertain qai ne présageait rien de bon. Pourtant il nous conduisit avec la plus merv-eilleuse précision juste en face le chenal, passage épineux entre deux pointes et tout au fond duquel-» s'allonge au ras des eaux laville de Digby.

Nous en avons fini avec cet hôte incommode et gris, dont le suaire fait, malgré tout, une triste impression sur Tâme de ce pygmée attaché aux flancs hasardeux d'un navire et qui s'intitule le roi de la création.

Nous longeâmes les côtes, nous arrêtant à Digby, à Annopolis, au long de jetées qui n'en finissaient pas ; car^ en raison même du peu d'élévation du rivage, il a fallu donner ces dim.ensions aux wharfs. On amarrait, on descendait quelques ballots, des bestiaux. A Annopolis, deux cochons s'enfuirent très ahuris, et pendant dix minutes ce fut une chasse amusante où s'actionnèrent gaiement les hommes du bateau et ceux de la station. Nous descendîmes quand ce rally d'un nouveau genre fut couru, et nous nous dirigeân'jes vers le train qui chauffait au bord de la mer, prêt à filer sur Halifax.

Comme à Saint-John, toutes les autorités étaient là, et pour un pays de cette importance modeste, une voiture qui n'eût point déparé l'avenue Matignon attendait encore notre Prince «Our Prince», comme disent les Anglais en parlant ce leur royal « Bertie ».

Une armée d'incommodes marmots avait envahi les wagons et venaient effrontément nous regarder sous le nez. Le Prince et M. Léandri étaient, grâce à la voiture du très aimable fonctionnaire, M. Savary, qui les avait cueillis à la descente du paquebot, exempts de cette exhibition agaçante. Ils roulaient, parles rues de la petite ville, quant à nous — pour un peu — on nous eût jeté des petits pains comme aux ours du Muséum. Afin d'éloigner ces importuns, je crus bon de les prévenir que celui qu'ils comptaient contempler était absent. Mais les gamins ne se démontaient pas et me demandaient qui j'étais et quel était le nom de mon voisin. Le docteur étaitplongé jusqu'aux omoplates dans son Appleton. L'interprète et le fidèle Charles avaient prudemment déguerpi. Je me

levai et dans un anglais rudimentaire je déclarai à ces presqu'insulaires:

— Myself î i am the Ravachol's nephiew.

Et me tournant vers notre cher anlhropologiste :

— Master Jack the ripper, Jack l'éventreur, my sohn. Aces mots ils s'enfuirent épouvantés. L'ordre régnait enfin dans le railroad d'Annapolis.

Bientôt le prince Roland reparut, enchanté de son excursion. Il remercia avec une cordialité qui chatouilla une fibre nationale, car nul n'égale, sous le rapport de la courtoisie, la grâce simple et délicate d'un prince français.

Nous partîmes enfin, tandis (|^ue toute la population se découvrait au passage du train et que le petit neveu de Napoléon saluait en souriant ces braves gens dont les bonnes figures riâlées exprimaient une curiosité naïve et certainement, visiblement, sympathique.

L'intérieur de la Nouvelle-Ecosse, dans lequel nous pénétrions à toute vapeur, estplein de poésie charmante et un brin mélancolique. Les hauteurs du Nouveau-Brunswik ont disparu mais les forêts continuent à border de chaque côtéla^voie du chemin de fer. Les lacs prennent des proportions bien moins alpestres et le plussouvent semblent de jolis étangs. L'eau de ces lagunes est claire et limpide partout; dès que les arbres disparaissent, une verdure adorable, une pelouse continue qu'on croirait entretenue par quelque équipe innombrable de jardiniers, baigne nos yeux de tons reposants et frais. On comprend que Longfellow^ ait choisi cette nature pour y faire se déroulerTune des plus pures créations qui soit jamais sortie de l'âme auguste des poètes. C'est bien là le pays d'Evangéline, de cette martyre d'une infinie résignation,

victime parmi les victimes d'une des plus monstrueuses injustices de l'histoire. « La force prime le droit. » Cet axiome inventé bien avant M. de Bismarck n'ajamais peut-êtreété plus cruellement, plus cyniquement appliqué que dans l'épisode terrible de cette inoffensive et bucolique population acadieiine brutalement arrachée à son sol chéri et tant cultivé. La plus atroce des ruses brisant la famille même, embarquant, sous la menace des fusils braqués, toute la jeunesse de ce doux pays^ puis la conquête lâche , Tenvahissement odieux des terres, alors que les défenseurs possibles étaient à jamais éloignés... tout cela pénètre encore Tâme, à bientôt deux siècles de distance, d'une douleur étonnée, et l'on reste surpris, en proie au plus cruel des doutes à l'idée que de telles iniquités aient pu s'accomplir à la face de Dieu.

La Nova-Scotia est réellement un pays délicieux et les sites durent enchanter certainement le cœur des premiers colons qui, débarquant au milieu de cette végétation verdoyante, crurent avec raison avoir retrouvé une autre patrie. C'est la partie de l'Amérique qui ressemble le plus à nos jolies campagnes du Nord de TEurope.

Nous arrivâmes à Halifax vers sept heures du soir, et le premier coup d'œil que nous jetâmes sur la rade immense, aux bouches de laquelle s'étage la ville la plus foncièrement anglaise du Canada, nous enchanta. Qu'on s'imagine un golfe très nettement décrit, arrondi harmonieusement par des rives toute riantes, une ceinture coquette de verdures joyeuses. Tout là-bas, comme fond au tableau, l'Océan, et semés le long du littoral un

véritable essaim de cottages,* de villages proprets, de châteaux. Toute l'immensité de cette belle nappe d'eau frissonne au souffle qui vient du large et s'ondule de milliers de petits plis. Près de nous, des roches, comme posées là par quelque décorateur inventif et officiel, ajoutent aux prairies que foulent les roues de notre car je ne sais quel « chic » de parc ou de promenade créée pour le plaisir des yeux du nommé Public. Un grand et beau croiseur, près duquel somnolent deux torpilleurs, détache, sur le fond blanc et clair de l'horizon, le fin dessin de sa mâture et de ses deux hautes cheminées. C'est le Blakc^ navire anglais, car il ne faut pas oublier qu'ici le Canada finit et Albion commence. D'autres navires, dont la forêt seule des gréements s'aperçoit au-dessus d'un alignement serré de piers, annoncent l'importance de ce port, qui n'est pas seulement un pc-rt de guerre. De grands bâtiments caserniformes précèdent les premiers faubourgs, longent le bord du golfe. Des factionnaires, en tuniques écarlates, en gardent les portes. Ce sont les arsenaux de la marine.

Mais nous entrons à grand fracas dans la gare spacieuse d'Halifax, et bientôt, tar.dis que le Prince est, au débotté, entouré par la foule respectueusement sympathique des officiers et des fonctionnaires, le bon Charles nous fourre , le docteur et moi, dans un cab. Dix minutes après, par'des chemins impossibles, nous sommes au Queen's hôtel.

Halifax est une ville laide, mais dans laquelle on se plaît néanmoins beaucoup. Ceci a l'air d'un paradoxe. Je m'explique. Halifax ne possède, en somme, que trois ou quatre rues parallèles,

IMPRESSIONS d'AiMÉRIQUE 503

qui n'en finiss,ent pas, qui ne donnent sur rien et sont plutôt monotones et tristes. Le quai tout entier du port est bordé de docks qui en dérobent la vue, et les architectes de Q.uenn"s hôtel dur'ent édifier une haute terrasse, un belvédère élevé pour permettre aux touristes de voir et d'admirer les belles proportions de l'Halifax-bay. On pourrait se promener huit jours dans les artères de la cité sans se douter des splendeurs panoramiques qui l'environnent. Mais quand on sort de la ville ou quand on effectue l'ascension de la i< Citadel », on reste bouche bée,' tant la situation de la capitale néo-écossaise est admirable. On est seulement stupéfait que les premiers constructeurs d'Halifax en aient si bêtement tracé les rues et masqué absolument la baie.

Appleton ne manque pas de nous instruire qu'il y a 236 pieds du niveau de la mer au sommet de la côte, sur laquelle courent ces longues rues, d'un parallélisme idiot. Et le digne Américain ajoute, avec une secrète fierté : « Ils plan is regular! » Jô te crois, ma chère !

Aussi, d'Halifax même, rien à dire, sinon que les homards y furent plus beaux encore qu'à Saint-John et d'une succulence à ravir Brillât- Savarin. Nous en fîmes, à chaque repas, de véritables hécatombes. C'est au Queen's hôtel également que je trouvai le seul stilton digne de ce nom; partout ailleurs, ce roi des fromages anglais était inmangeable. Nous étions bien sur terre britannique, et j'en poussai, de plaisir, un hourrah sonore. Le manager de l'hôtel s'étant marié, il nous fut gracieusement offert^ à la place du burgundy ou du claret, de délicieux Champagne, qui ne rappelait que de loin celui de Chicago et ses mortels effets.

Chère et service étaient d'ailleurs de premier ordre et dignes d'un grand hôtel de Londres ou de Liverpool. Je ne vois guère qu'Hoffmann house qui puisse, en Amérique, supporter la comparaison avec les mérites culinaires de cet établissement.

Si l'on n'est pas tenté de s'étendre sur les beautés halifaxaises, il est impossible de ne pas célébrer les splendeurs de ce golfe telles qu'il nous fut donné de les voir sur un des torpilleurs du Blake, où le commandant de la station tint à nous servir d'obligeant cicérone. Je ne puis non plus passer sous silence 1 admirable jardin public, le park, un des plus beaux de l'Amérique, qui, à trois kilomètres environ de la ville, en face même du point 011 la côte se ploie pour laisser l'Océan allonger l'infinie perspective de ses étendues, décore d'une végétation forestière merveilleuse un espace énorme et va se ■ fondre au loin avec les vastes forêts de l'intérieur, au somptueuxvêtement desquelles il semble un magnifique lambeau.

L'excursion en torpilleur qu'il nous tut donné de faire à Halifax est l'un des épisodes les plus agréables de notre voyage et l'un de ceux dont j'aime à me souvenir avec plaisir. Le commandant du Blake, officier supérieur de la marine anglaise, fut plein d'afïabilité et d'hospitalière complaisance non seulement pour le Prince, mais pour nous tous. Nous visitâmes en détail l'intérieur du croiseur, véritable instrument de précision, montre aux mille rouages subtils, et tenu avec un soin minutieux, avec une discipline toute européenne. Le docteur, dont les aptitudes guerrières ne m'avaient jamais autant frappé, escalada des bastingages^ descendit par des échelles de

fer jusqu'à la soute, disparut dans la cale, reparut à l'hôpital, où il donna à deux fiévreux une consultation attentive. Les jeunes midshipmen apportèrent la plus empressée politesse à nous faire les honneurs de leurs divers postes. C'étaient polir la plupart de grands jeunes gens, de grands enfants, avais-je envie d'écrire, à l'hilarité facile et bien portante. Roses — oh combien ! — Imberbes — oh tant ! — Frais de teint comme des jeunes filles. La bonne humeur de M. Topinard et les quelques plaisanteries auxquelles se livra l'anthropologiste de concert avec moi les ravirent. Jamais je n'ai vu rire d'aussi bon cœur que cette belle jeunesse anglaise. Nous serions restés trois semaines à Halifax que ces charmants officiers auraient fini par prendre la « note » parisienne et que leur « carré » serait devenu une succursale du ^ Chat-Noir ».

Nous passâmes du pont du Black- Prinz sur celui d'un ravissant petit torpilleur, fuselé comme un doigt de fée et corseté d'acier bruni. Cette légère embarcation était dirigée par un aspirant gigantesque, mais qui ne devait guère avoir plus de vingt ans. J'allai m'installer non loin de lui, attiré vers cet immense collégien flavescent, à la physionomie ouverte et souriante. Le commandant, ayant le Prince Roland à sa droite, se tint au centre devant la basse cheminée du petit bâtiment. M. Léandri s'assit près d'eux sur un roof qui formait saillie. Le docteur alla de favant à l'arrière et de l'arrière à l'avant avec sa vélocité et son ardeur exploratrices habituelles.

Quelques tours d'hélice dont vibre la coque tout entière du torpilleur et nous voici quittant les flancs du Black-Prinz. Les quais d'Halifax •s'éloignent, et nous cingions vers le centre du

golfe, laissant derrière nous une gracieuse parabole d'écume.

Le temps est magnifique. Les derniers flocons du brouillard, qui, au matin encore, couvrait la rade immense, se sont fondus aux rayons d'un beau soleil. L'air a la fraîcheur et la transparence du cristal, car ces brumes qui naissent et meurent avec la facilité des éphémères lavent perpétuellement l'atmosphère et donnent un relief saisissant aux moindres traits du paysage, une coloration exacte et vive à la gamme tout entière des tons dont se compose et s'harmonise le tableau. En face de nous ce sont des versants d'un charme engageant, des côtes toute couvertes de tapis prodigieusement verts, avec, çà et là, des petits bois aux ramures ombreuses, des villas coquettes, de gentilles maisons campagnardes dont le crépi blanc éclate comme une détonation, dans l'ensemble plutôt adouci des couleurs environnantes. Cette rade est d'une imposante splendeur, et la grandeur de sa nappe ovale et tranquille paraît plus saisissante encore quand on est au centre même du bassin. Le petit torpilleur marche avec une vitesse rageuse' et littéralement semble voler sur l'eau. Un coup de barre sur bâbord et nous filons droit sur le fond de la rade, que nous apercevons vaguement comme un horizon extrêmement éloigné. Mais notre frêle embarcation redouble d'eftorts. Son avant coupe en sifflant le flot qui jaillit des deux côtés en une gerbe bruis santé. Nous atteignons une sorte de barrage, ou de pont de bois, qui relie, à|rendroit où se resserre légèrement la baie, les deux côtés du port militaire canadien. Le torpilleur siffle, car au long de ces pilotis noirs de goudron, courent de jolies yoles à voiles que notre esquif rapide couperait

en deux avec la précision d'un sécateur. On s'écarte en toute hâte, on fait manœuvrer le petit tablier d'un pont-volant et nous passons très vite encore^ malgré un ralentissement prudent de l'allure ; nous franchissons ce défilé sans broyer personne et voilà qu'au delà de cette estacade s'arrondit la plus harmonieusement cintrée des baies.

Un chef-d'œuvre de la nature, ce « bassin :^ qu'enserre l'arc tendu de rixes fleuries. On le croirait tracé par la main géniale de quelque décorateur, maître omnipotent des choses.

Le torpilleur, lui aussi, suit le cercle du ravissant golfe et maintenant le sillage du léger bâtiment dessine une boucle d'une précision géométrique. L'aspirant tient évidemment à nous montrer ses qualités de barreur, bien qu'il ait pris ce poste accidentellement et en l'honneur de son passager princier. Nous mettons, montre en main, vingt minutes pour effectuer cette course circulaire.

Nos yeux se grisent de verdure, de blancheurs, d'azur ; c'est une débauche de tons vifs à désespérer la palette de Sisley lui-même. Jamais pourtant, sous le ciel torride de l'Orient, ces dégradations des couleurs et des ombres, cette variété enivrante de tous les veris végétaux, n'aurait autant de subtilité et de finesse...

Les paysages du nord l'emportent sur ceux du midi quand ils reçoivent les flèches lumineuses de l'Astre. Mais, hélas ! ils ne les possèdent qu'à l'état d'exception, ces rayons bienfaisants. Un coup de sifflet, nous revenons à l'estacade. Nous la traversons dans un élan vertigineux. Le commandant Hamilton semble fier de la vélocité de son torpilleur et il a raison; nous filons quel-.

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que chose comme dix-huit nœuds à Theure et le petit bateau ne force pas ses feux. Nous repassons de nouveau à Plalifax, dont les maisons s'élèvent par toitures successives comme les gradins d'un cirque. Nous allons droit vers la haute mer. Pendant une demi-heure nous marchons d'un train régulier. Les côtes s'éloignent, la ville s'efface à l'horizon^ nous franchissons l'entrée du golfe, et enfin nous ralentissons sur le seuil même — on peut employercette expression juste — deTOcéan. Le torpilleur commence à esquisser un léger rythme de valse à deux temps, il « bostonne » et je jette un regard sur mes compagnons.

Le temps est si pur, la mer est si belle que pas un de nous ne sent ce roulis avertisseur. M. Léandri est radieux, le visage au souffle de la brise, il irait, il irait ainsi, et nous avec lui, jusqu'au Havre. Hélas! pourquoi faut-il que la grande» bleue ne soit pas toujours la grande tranquille.

Pouf!... Patapouftî... Holà!... Attention! Madame la mer n'entend pas raillerie. Une lame déferlante, une « baleine », dirait M. de Pierrefeu, dont l'absence est ici regrettée de nous tous, balaye le pont. Comme pour s'en prendre à Phôte de marque du torpilleur, elle a déjoché une fusée d'eau salée jusque sur la redingote du Prince. Le commandant, couvert d'unwaterproof, en a reçu sa part. 11 s'excuse de l'incongruité de la nommée Amphitrite. Mais le petit - fils de Lucien Bonaparte secoue gravement les basques de son vêtement, s'essuie la figure de son mouchoir et se contente de dire :

— Ne vous excusez pas, commandant, j'adore le sel.

L'officier rit de cette pointe d'humeur à la tour- 'nure britannique, et, pour éviter le retour de ce

petit accident, il donne l'ordre à son aspirant de revenir au point de départ. Aussitôt, un coup de barre, et le docile petit steamer court à bâbord une embardée frémissante. Malheureusement, nous contrarions tout d'abord le vent, que nous avons vent debout et qui pousse maintenant les vagues sur le flanc, que le torpilleur lui présente tout entier. Il en résulte une pluie de « baleines». Plout ! il en pénètre dans mon cou, une autre s'introduit dans mes bottines ; le docteur, la bouche ouverte, subit un gargarisme excellent, mais forcé; M. Léandri se trouve arrosé verticalement, et son chapeau reçoit un coup de fer au chlorure de sodium. Aussitôt le capitaine nous entraîne vers la chambre de l'aspirant. Là, du moins, nous serons à l'abri; si le logis est exigu ou peu confortable, au moins l'eau ne nous y poursuivra pas. Nous descendons par une sorte d'escalier possédant avec ce que nous dénommons échelle une ressemblance frappante. Mais, quoi? Q.ue voyonsnous? Q.uelle surprise?

Dans cette logette, que j'imaginais digne de la sachette de Notre-Dame de Paris, une table est dressée, couverte de nappes et de serviettes^ linge de grande finesse, à dessins russes bleus et rouges. Un thé s'élabore dans un coquet et mignon samovar. Des tasses de fine porcelaine attendent en nombre égal au nôtre, enfin toute une argenterie de bon goût s'étale avec un légitime orgueil sur la table du bord, digne en ce moment de figurer au five-o-clook de la plus élégante lady. Tout ceci, du reste, appartenait au matériel étiqueté, classé et réglementaire du gouvernement, et c'était l'amiral qui gracieusement l'avait envoyé à bord du torpedo-boat.

Ah! criâmes-nous d'un commun accord, M. To-

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pinard et moi, ce thé est un des plus beaux jours de notre existence juiferrantesque au pays que découvrit Colomb ! Et de fait, il était préparé de main de maître, ni trop «strong» ni trop «leight>. Ce fut le Commandant qui servit lui-même^ avec les attentions et la coquetterie d'une excellente maîtresse de maison. D'ailleurs, je ne sais où on aurait « niché » un domestique dans cet étroit espace. Nous dégustâmes les gaufrettes Huntley et Palmers en rendant hommage à Tamabilité de notre hôte. Quand nous eûmes pris notre troisième tasse de thé, le bâtiment s'arrêta, nous étions arrivés comme par enchantement à l'un des piers du port d'Halifax. Sur ce pier stationnait le landeau du Gouverneur. Le moment était venu de prendre congé des aimables officiers. Après leur avoir exprimé coût le plaisir que nous avait fait cette délicieuse promenade, nous nous mîmes en devoir de passer sur le pier. La chose n'était pas commode, car jamais il n'avait été fait pour les torpilleurs, ce vieux wharf de bois, à moins que ce fussent les torpilleurs qui n'aient pas été faits pour lui. On nous jeta une espèce d'échelle de corde, et l'un après l'autre nous y grimpâmes. Bientôt, de la voiture officielle qui nous emmenait au grand trot vers Queen's-hotel, nous saluâmes d'un dernier houriah le Commandant et l'aspirant, qui, de la plate-forme du petit bateau, agitèrent tant qu'ils nous virent leurs casquettes cerclées d'or.

Nous effectuâmes le lendemain l'excursion projetée au parc qui, je crois, s'appelle Pleasant- Point, et qui érige ses belles futaies à l'orée du golfe battu d'un côté par les eaux de la rade et de l'autre par les lames de l'Océan ; un épais brouillard enveloppait d'un voile fantastique ce superbe

jardin grand comme la moitié de notre bois « bbulonien », et dont les moindres allées, les plus modestes sentiers, étaient tracés avec un soin et un goût bien rares en Amérique. Nous entendions, sans le voir, le flot du large qui se brisait sur les côtes toute semées de roches de ce littoral inhospitalier.

De véritables hurlements montaient dans l'air obscurci d'une épaisse et humide fumée. Nous restâmes, quand enfin, las d'arpenter sous les grands sapins les routes de ce parc magnifiquey nous eûmes débouché sur la plage, saisis da l'horreur de ce spectacle. A cinquante mètres^ rien qu'un mur opaque et inquiétant. A nos piedsj des récifs où la houle assez forte venait heurter ses lames en longs sanglots. Parfois une grand© ombre énigmatique et mourante s'apercevait à je ne sais quelle profondeur dans le coton grisâtre de la brume.

C'était un steamer qui gagnait la haute mer. Une sirène qu'on ne pouvait apercevoir hululait au loin, précaution utile dans les ténèbres, et indiquait aux arrivants l'entrée de la passe. Enfin, derrière nous, les troncs bleutés des bouleaux et des pins se profilaient en colonnes régulières tout estompés d'un nuage décoloré qui eût enchanté l'âme rêveuse de Corot. Oui vraiment c'eût été un bien poignant et bien suggestif tableau qu'eût fait avec un tel paysage l'auteur de la Danse des nymphes. Le docteur lui-même se laissait aller à la rêverie — chose rare, — un peu plus il eût fait des vers, piétinant ainsi sur la consigne de mon oncle. Nous rentrâmes à Halifax l'âme toute pénétrée d'une mélancolie qui n'était pas sans charme et qui nous faisait penser aux chers absents restés là-bas dans l'enceinte de mossieu Thiers !

Le brouillard, qui avait fait relâche pour notre arrivée, eut également la délicate attention de disparaître au moment où le railroad nous entraîna loin de la cité Neo-Ecossaise.

Un joli coup de soleil nous permit, comme pour aviver les regrets du départ, d'admirer encore cette admirable baie, cette double rade, une des plus belles du monde, immense lac de saphir serti dans l'émeraude.

Halifax, sa rade et ses forts venaient à peine de disparaître à l'horizon qu'un personnage long, sec, roux et sanguin vint s'asseoir à mes côtés sur la banquette de velours rouge du car. Je crus démêler sur sa physionomie le désir d'engager conversation. De ma nature je suis peu « renfermé ». Ce que j'ai ébauché sur les impériales des omnibus d'amitiés bien vite emporté.:^s parle vent, est fabuleux. Je crus donc devoir m'écrier à un certain moment et sur le ton de l'admiration la plus sincère :

— Dieu! la jolie rivière !

Ceci dit, je laissai venir, comme disent les pêcheurs. Mon voisin mordit immédiatement. Je ne m'étais pas trompé. D'un timbre un peu rude mais empreint pourtant d'une grande amabilité^ il dit:

— Ce paysage est scénique ! Je vois qu'il vous plait.

— Eh! oui, répondis-je, Longfellow avait bien choisi son « lieu ». L'inspiration devait lui venir toute seule. D'ailleurs toutes ces ligues de la Nouvelle-Ecosse sont ravissantes.

— Merci, Monsieur, dit le gentleman aux cils roux.

Et il me tendit sa carte. )e lus :

— W. S. Amstrong, Nova-scotia , rail road's gênerai agent.

Je fus décontenancé. Pourtant la physionomie caractéristique de mon vis-à-vis, les nodosités qui bossuaient sa peau parcheminée, ses veines tendues comme les cordes d'un violoncelle fantastique en faisaient un personnage Hoffmanesque et à coup sûr dont le passé devait receler quelque chose de pas ordinaire.

Désirant m'i4iformer je répondis :

— Ah ! vous êtes l'agçnt général de ce rail road. Eh bien ! monsieur, je vous félicite, et si mes compliments peuvent faire quelque plaisir à votre cœur de Canadien...

— Je ne suis pas Canadien, interrompit mon compagnon, poliment, mais vivement.

— Excusez-moi, fis-je sachant que rien ne chatouille certains épidermes comme lesquestions de nationalité. Mais vous êtes à coup sûr d'un des Etats voisins du nord de l'Union.

— A ces mots, le général agent faillit briser d'un coup de poing la vitre du car. Il mugit :

— Du Nord ! Jamais, monsieur, jamais . Du Sud, oui, et je m'en fais gloire!

Et se levant, il articula:

— J'ai fait partie comme lieutenant de vaisseau de l'équipage de VAlabama.

Du coup, je me trouvai debout. Il me tendait la main, je la serrai avec émotion. En même temps, une paire de lunettes, deux favoris et un parapluie avaient surgi au mot à'Alahama.àM box voisin. Le docteur, dans un flot d'anglais, priait l'ancien Sudiste de répéter sa phrase.

— Eh! oui, messieurs, j'ai pris part comme lieutenant de VAlabama... au combat... comment dites... en français, navdux... navy... naval de Cherbourg!

— Alors, glapis-je, contez-nous donc ça.

Il s'assit: nous rimitâmes. Le docteur, attentif^ n'osait pas broncher de peur de perdre une parole. Cependant l'ex-officier de la marine confédérée avait tiré de sa poche quelques papiers jaunis par le temps : la preuve évidente de sa présence au fameux duel de VAlabama et du Kersaage.

— C'était un beau navire et un" bel équipage que le nôtre, commença-t-il comme en un drame de Bouchardy. Nous étions à Cherbourg où chacun nous faisait fête. Ah î vos marins de France, quels braves gens ! Chaque jour c'était têtes, 'bals, soupers. J'étais tout jeune à l'époque et fier comme un paon de mon uniforme encore neuf et pourtant déjà couvert de gloire . Le mal que nous leur avons fait aux Nordistes, jamais, entendezvous bien, jamais on ne le saura. VAlabama^ voyez-vous, c'était un peu croquemitaine pour tous ces commis de Boston ou de New-'Vork. Quand nous apparaissions tout s'enfuyait. Ce que nous avons criblé d'obus les bâtiments abolitiorinistes est effrayant. Quant au tort fait au commerce des états ennemis, c'est par centaines de millions qu'il faut le chiffrer. Nous avions fait des pointes renversantes, la nuit, au beau milieu des ports où dormaient à l'ancre 1-es escadres de ces fanfarons du Nord. Enfin, pendant que l'illustre Lee rossait, avec des poignées de braves, ces fanfarons du Nord, pendant que l'héroïque Jackson <<f Stonewall Jackson » déroutaità force de courage et de hardiesse les combinaisons péniblement échafaudées des grands stratégistes en chambre de Washington, la perte de VAlahmnaîni résolue. Vous savez le reste...

Blessé au côté par un des projectiles du Kersaage^ je fus conduit à l'hôpital maritime

et soigné comme seuls les français savent le faire

Le train nous déposa à Picton, où nous recueillit un steamer de taille modeste mais orné — ce que j'appréciai vivement — de deux galeries découvertes à l'avant et à l'arrière. Une bande d'employés de commerce qui se rendait dans l'île du Prince Edward nous gratifia d'une série de chœurs psalmodiés avec une tristesse sans pareille, bien qu'ils eussent l'intention d'exprimer par cette musique des choses extrêmement gaies. Nous prenons, dit ledocteur,unefortedose de«ch-l-oral »! Hélas! ces ennuyeux faux-bourdons arrivaient mal à propos pour gâter l'une des plus admirables traversées — la plus parfaitement lumineuse et souriante que nous ayons eue. Les côtes s'éloignaient, s'éloignaient... comme si elles eussent voulu se perdre à l'horizon, mais une rive disparue, une autre se profilait. Jamais l'œil ne perdait de vue la terre. La largeur de ces sunds dépassait de beaucoup celle des grands canaux de Tacoma et le spectacle était imposant au possible, le me demande seule-: mentcomment, par les grosses mers, cette traversée peut s'opérer sur d'aussi piètres bateaux. Heureusement le temps, je l'ai dit, était féeriquement beau. Le ciel avait juste assez de nuages, blancs et rosés, pour atténuer un peu la crudité du bleu firrhamental. La mer était transparente comme l'eau de quelque Léman américain, et ces rivages qu'on entrevoyait au loin, ces montagnes peu éle-^ vées qui dépassaient à peine la ligne uniforme des terres, enfin ce soleil qui échauffait le plancher du pont et dorait la fumée qui floconhait au-dessus de nos têtes... lotit cela avait une beauté saine et

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vigoureuse, il en ressortait une impression d'immensité et de clarté dont la pensée se trouvait comme réjouie.

Six heures de traversée nous conduisirent enfin devant Charlottetown, jolie petite ville assise à l'embouchure d'une large rivière sur le bord d'un estuaire spacieux comme un golfe. Une haute cathédrale, quelques bâtiments officiels de style relativement ancien, des ruespeu animées, l'aspect sous-préfecture modeste, telle apparaît à nos regards la capitale de l'île. Nous nous y reposâmes quarante-huit heures dans une bonne paix provinciale. Le Prince, dès le matin, au trot de deux nerveux trotteurs, s'en allait en compagnie du gouverneur , parcourir l'intérieur de Prince- Edwards-Island. Le docteur et moi partions à pied, à la papa. L'anthropologisteprenait son Appleton, moi quelque tragédie de Shakespeare qui me servait à la fois de distraction et d'exercice. Nous allions, après avoir traversé en ferry la baie de Charlottetown, nous étendre dans l'herbe haute et touffue, sur la lisière de quelque bois plein de chansons d'oiseaux et des parfums mystérieux qui s'éveillent de la terre aux premières splendeurs du printemps. Là^ nous lisions, nous devisions, nous discutions, nous étions heureux, tranquilles, fortifiés par ce mélange atmosphérique où se mariaient heureusement la mer, la forêt et la prairie. Nous étions « au vert » comme disent les éleveurs.

Ce « vert » fut de courte durée car le surlendemain de notre arrivée nous quittâmes Charlottetown etson portrudi-mentaiie, où se pressaient des bateaux de formes passées, des caboteurs chargés de bois et destinés évidemment à faire la navette entre l'île et la Nouvelle-Ecosse. Charlottetown a 11.48^ habitants, ce qui m'étonne et vous étonne-

rait certainement autant que moi si vous aviez vu le morne abandon de ses rares avenues et de ses rues peu récréatives, presque sans magasins et sans vie, oii Therbe pousse entre les planches des trottoirs. Ce ne fut pas un steamer qui nous emporta vers le continent mais bien un railroad : Le service de paquebots de Charlottetown à Boston fonctionnait mal ou ne fonctionnait pas, et nous dûmes renoncer au plaisir qui m'aurait été vivement sensible, d'aller par mer jusque dans la capitale des Massachussets. Comme toujours, les horaires étaient faux, les indicateurs inexacts, les affiches épouvantablement blagueuses. — Oh! les agacements du voyageur dans ce pays du roi Pétaud. En l'absence des steamers une seule voie nous restait, gagner au sud de l'île le port de Summerside, atteindre à Port-du-Chêne par dessus le détroit de Northumberland, la côteduNew- Brunswick et de là gagner par rails ravant-dernière étape de notre voyage.

Nous dûmes adopter ce plan, dicté parla sagesse et la nécessité, sous peine de passer peut-être le reste de nos jours dans la ville de Charlotte, perspective peu récréative.

A Summerside . nous trouvâmes efïectivement un magnifique steamer, à hélice s'il vous plaît, et « paré » pour les plus gros temps de la pleine mer. D'ailleurs son trajet ne se bornait pas au voyage de l'île du Prince-Edward à Port-du-Chêne, et sa course, je crois, se prolongeait jusqu'à cetteîlede New-Foundland que le Princesouhaitait vivement voir et étudier.

Ce fut dans un drawing-room d'une élégance Pulmanesque que nous effectuâmes le voyage.

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Voyage rapide, car en deux heures nous fûmes à la côte Neo-Brunswickaise.

Port-du-Chêne, dont le nom sonnait agréablemenl à notre oreille et qui devait être le dernier reflet de ce Canada français dont il marque ici la zone extrême d'influence vers l'est, se présenta à nous sous l'aspect très étrange d'un pier colossal, d'une' esplanade énorme, où évoluaient des trains chargés de bois. Au bord du pier était rangée toute une flotille de voiliers qui prenaient directement leur chargement dans les wagons amenés jusqu'à deux mètres de leurs sabords par une série d'embranchements. Toute cette toile, dont une partie flottait et séchait au vent, me rappela de jolis paysages de Técole hollandaise et me ramena à des temps bien anciens. C'est là que M. de Pierrefeu^ resté fidèle admirateur de ces voiles qui donnent comme des ailes aux lourdes galiotes ventrues, se fût épandu en dythirambes sur la poésie des ris, des huniers, des focs, des bonnettes et, des cacatois !

Nous avions mis pied à terre: le train, selon les horaires, ne devait venir nous prendre que deux heures plus tard. Nous en profitâmes pour visiter l'an des plus beaux voiliers de la pacifique escadre qui se pressait devant la jetée de Port-du-Chêne. C'était un navire norwégien, et les honneurs nous en furent faits par le capitaine avec une amabilité des plus attentivres et une bonne grâce parfaite.

Le Prince, ayant aperçu dans sa cabine des cartes marines intéressantes, s'était plongé, avec l'ardeur que ces sortes de choses inspirent à son coeur de géographe, dans l'étude des grandes routes de la navigation voilière. Je dois dire que notre « chef de détachement » accompagnait cette étude de commentaires qui, tout en éclairant mon igno-

rance à ce point de vue spécial, m'intéressaient vivement. Ces antiques routes océaniennes sont en effet celles qu'ont prises tous nos ancêtres depuis quatre siècles,et jusqu'à l'invasion de la vapeur, c'était sur ces rubans verts que circulait entre ces deux mondes l'immense escadre des voiliers de commerce.

Et s'emparant d'une carte marine, le Prince nous fit une conférence improvisée du plus haut intérêt, et où l'existence aventureuse des anciens navigateurs était évoquée de la façon la plus séduisante...

Le train nous prit enfin vers trois heures au milieu de quelques maisons toutes bar-rooms et débits de whysky dont se compose Port-du-Chêne. Le soir nous arrivions à Saint-John^ encore entrevu dans la nuit, brillamment éclairé. Là, nous changions de ligne, et confortablement installés dans un élégant Pulmann, nous filâmes sur Boston où nous devions arriver le lendemain vers trois heures de l'après-midi.

La nuit se passa sans incident, presque sans arrêts. Au petit jour nous courions avec une vitesse superbe et qui enfin était à la hauteur des prétentions américaines ! D'ailleurs nous ne roulions plus sur le sol canadien et c'était le pavillon constellé qui flottait dans les villes au milieu desquelles nous passions avec un bruit de tonnerre. C'était bien là cette nouvelle Angleterre dont toute la région bostonienne revendique orgueilleusement l'appellation. Je constatai, en effet, que dans cette partie de l'Amérique, les villes, les villages, les bourgs étaient aussi serrés que dans le comté le plus populeux de la Grande-Bretagne ou dans le plus dense de nos départements fran-

çais. En même temps reparaissait la petite propriété avec son infini morcellement. La symphonie multicolore des champs, les maisonnettes entourées de jardinets, les élégants cottages, les castels plus ou moins gothiques, riches fantaisies de propriétaires, tout cela défilait sans discontinuité.

Plus de terrains sauvages, plus de prairies désertes. Tout donnait une singulière impression de richesse. Tout le littoral de Portland à New-York est d'une prospérité grouillante et débordante.

Nous arrivâmes à Bangor comme le jour triomphait enfin des dernières convulsions de la nuit et comme le matin sonore orchestrait son éternelle symphonie dans la nature reposée. Nous devions attendre là deux heures avant de reprendre le train de Boston. Comme le buffet ne fonctionnait pas encore, j'allumai une cigarette et — pédestrement — je m'en allai vers la ville. Je la trouvai encore plongée dans le sommeil, car l'horloge de son hôtel de Ville marquait à peine cinq heures. C'était une ville dont le charme bourgeois et propret eût mérité d'inspirer quelque chant à la muse de Coppée. Elégants et solides « Solidly and nandsomly», telle est Tépithète que décoche Appleton aux édifices de cette cité de 20.000 âmes qui semble un joli petit chef-lieu français. Des policemen se promenaient mélancoliques par les rues désertes et jetaient sur cet inconnu si matinal des regards soupçonneux. Une des curiosités de Bangor, c'est son City-House, construit de la plus étrange façon au beau milieu d'une petite rivière qui répond au nom guilleret de Penobscot et dont les deux bras, larges comme un trottoir de nos boulevards, l'enserrent pittoresquement. Les magistrats municipaux peuvent s'y croire dans quelque Venise, et pour ma part je ne manquai pas dé

faire le tour de ce monument dont le parvis est un pont. Les environs de Bangor sont superbes, ce ne sont, jusqu'à la gare, c'est-à-dire pendant environ deux kilomètres, que cottages et villas toute couvertes d'un manteau de verdure grimpante. Cette décoration à l'aide des plantes parasites de la pierre est heureuse, et les effets qu'on en obtient sont charmants. Mais c'est à Boston surtout que l'art des jardiniers a su en tirer les plus beaux effets. L'utilitaire New- York méprise le temps perdu à cette ornementation, et c'est seulement dans le Maine^ le New-Hampsire et les Massachussets que cette parure de feuillage décore le «" Sweet home iamiliary ».

Nous déjeunâmes au dining room de la gare, servis par un escadron de jolies maids aux minois ravissamment fripons. Nous dûmes livrer un combat héroïque à ces séduisantes Walkyries pour

obtenir du pain. Selon l'usage américain, elles

offraient à notre appétit français une petite tartinette pour cinq et elles s'amusèrent beaucoup de nous voir toutes les deux minutes réclamer une « pièce ot bread. »

Jusqu'à Boston, la ligne courut à travers le même pays industriel et peuplé. Le paysage avait perdu de sa grandeur physique, mais il gagnait au point de vue économique et nous donnait le spectacle d'un grand peuple à l'apogée de son évolution.

Je ne crois pas qu'il existe en Europe une banlieue où les villes soient aussi serrées que la banlieue bostonienne. Je me figurais à chaque instant que nous entrions dans la capitale des Massachussets, tant le railway coupait à angle droit de vastes rues aux maisons à cinq étages, semées de tramways, d'electric-car, encombrées de voitures

et de piétons. Pourtant il nous restait encore une bonne heure pour atteindre le Boston and Lowel Railroad-dépôt, lequel n'est pas situé dans le centre de la cité, mais bien à une distance encore assez éloignée des quartiers principaux. Ces voies populeuses, ces belles avenues, ces alignements de magasins, c'était Lynn (60^000 habitants), c'était Sw^ampscott (28,000), Saleni (30,000), aux environs de laquelle le docteur cherchait avidement des yeux l'Université Peabody, que je m'obstinais à appeler la station Chambaudet. Cambridge Révère, Brooklin, Chelsea,... Boston possède, on le voit, une ceinture d'importantes stations, et le jour où elle englobera son vaste «umgebung )),ce sera l'une des plus grandes capitales du monde. Le cab qui nous conduisit du « dépôt » à l'hôtel Vendôme nous permit de constater l'aspect anglais de Boston, la netteté propre de ses maisons, et dans ses vieux quartiers l'évidente trace d'une origine relativement ancienne. En Amérique, avoir deux siècles, c'est être très ancien. Le Vendôme se trouvait situé dans la plus belle avenue de la ville, la Commonwalth, placée au prolongement de grands et beaux parcs qui donnent au Boston central beaucoup de gaieté et de fraîcheur. Quant à notre hôtel, il était tout marbre et tout or, mais le service y était fait par la plus horrible légion de nègres qui se puisse imaginer. Ces moricauds eussent agréablement figuré dans une tentation de Saint-Antoine aux trousses du malheureux anachorète. La cuisine, pour aussi pompeuse que le reste, ne valait pas à beaucoup près celle d'Halifax. Bref, si j'ai un conseil à donner aux voyageurs que leur étoile conduirait sur ces rivages atlantiques, c'est d'éviter ce trop magnifique établissement, le plus cher et le plus mal servi de

toute l'Union. Oh ! ces nègres qui jouaient l'idiotisme et faisaient répéter jusqu'à six fois les plus simples mots, tels que bread, butter ou wine ! Ces nègres, qui cherchaient à projeter sur nos jaquettes la sauce corrosive des plats ! Ah ! Lincoln^ c'est très beau ce que tu as fait d'affranchir ces noirs bonshommes, mais tu aurais bien dû par la même occasion les doter d'un peu d'intelligence et surtout d'un peu de bonté. En général, il n'y a pas une voix qui varie là-dessus, le nègre des Etats-Unis est méchant, bassement agressif, et il n'^st pas un étranger qui n'ait souffert des tracassières vilenies de ces anthropoïdes malveillants. Aussi les hôtels vraiment bien administrés, Hoffmann-house en tête, n'emploient-ils les nègres qu'au cirage des souliers, seule fonction où ils soient sans rivaux, sympathie de couleur sans doute.

Boston, proclament avec orgueil ses habitants, Boston est une ville anglaise. C'est vrai; mais je ne sais pas si l'anglomanie est une chose dont il faille tant se vanter. Il est certain que j'ai rencontré là les plus beaux quartiers de toute l'Amérique et qu'aux environs de Commonwalthr les rues peuvent supporter, sous le rapport de l'élégance^, de la propreté, de la richesse des immeubles, la comparaison avec ce que j'appellerai les coins « anglais » de Paris, c'est-à-dire avec l'avenue Friedland, le Haut-Roule et la partie nouvellement bâtie des Ternes. Mais il y règne une certaine froideur, qui, pour être britannique, n'en est pas moins triste. New-York, c'est certain, est à Boston ce qu'une boutique malpropre est à un palais. Mais l'animation fébrile, le m'en-fichisme amusant des New-Yorkais, leur mépris du luxe inutile, l'étrange spectacle des elevateds des

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piers, des ferrys gigantesques, tout cela donne à New- York une allure bien yankee que n'a pas la capitale du Massachussets.

Philadelphie évoque d'antiques et vénérables souvenirs, la vieille Amérique quakeresse et marchande, San-Francisco est une merveille de lumière et de gaieté, Chicago amuse par l'imprévu de ses buildings à vingt étages, par la vie peu rigoriste qu'y mènent les gens les plus graves, Saltlak- City charme étrangement, Saini-John plaît et Québec étonne. Boston seule ne semble pas avoir rien de profondément original, rien qu'on n'ait déjà vu ailleurs. De là la facilité avec laquelle on se détache de cette ville et le peu de regrets qu'on éprouve en quittant ses aristocratiques aver nues.

Pourtant, il faut le reconnaître, originalité mise à part, Boston est incontestablement la ville la plus élégante de l'Amérique. Les quartiers qui avoisinent Commonwalth peuvent, je l'ai dit, rivaliseraveclesrues«les mieux portées» de Londres ou de Paris. On éprouve tout d'abord un certain plaisir à arpenter ces larges trottoirs dallés avec soin, à flâner entre deux rangées de maisons, véritables bijoux de finesse et d'élégance. Il semble, en contemplant ces « churchs » toute neuves, bâties sur de jolis modèles romans, ces buildings de style : musées, bibliothèques, académies, qu'on rentre définitivement en plein cœur d'une antique civilisatioui On sent dans tous ces édifices la main d'un artiste érudit, affiné, familiarisé avec les esthétiques de tous les temps. Sur l'harmonie des lignes, la mode de ces Etats du Nord-Est jette des épaisseurs pittoresques de feuillages grimpeurs. Mode charmante, d'ailleurs, car rien ne se marie mieux aux détails architectoniques que ces végé-

taux parasites : le lierre, la glycine, la clématite. Les Hellènes le savaient bien, et l'origine du chapiteau corinthien ne vient pas d'autre chose que d'un caprice de Tachante.

Cette décoration doit exiger, par exemple, de grands soins, un époussetage continu : mais les ladys bostoniennes mettent tout l'orgueil de leur « home » dans cette ornementation, et tout autour de Commonwalth, on marche au milieu de la plus ravissante débauche de verdures verticales qu'il soit possible de rêver.

Chaque matin, je me laissais aller à l'impulsion de ma badauderie native de parisien « musard », et je flânais de préférence par ces riches boulevards du New-Boston, désertant les parcs du centre etTremont-Street et Washington et States... pourtant ruisselantes de splendides magasins et encombrées d'une foule n'ayant rien d'américain âu sens négligé du mot. Ce fut là qu'un peu avant midi je tus surpris par l'apparition singulière de deux longues files de cavaliers en habits rouges et d'écuyères en jaquettes écarlates. En même temps les éclats de cuivre d'une musique de bastringue m'apportentles notes rythmées d'une marche militaire. Après un court instant de soliloque interrogatif, je compris que cette cavalcade précédait la promenade classique qu'accomplit à son arrivée dans chaque ville le cirque de l'immortel Barnum. Ce défilé est tout à fait dans les mœurs améri' caines et la représentation du soir n'en est, au fond, qu'un accessoire. Ravi de l'occasion qui m'était offerte de prendre ma part de cette distraction aussi populaire que gratuite, je me rangeai au milieu d'un groupe de gamins, seul public attentif de cette solennelle préexhibition. A Boston, ville anglaise, le flâneur n'existe pas non plus

que dans Oxford - Street ou dans Cheapside . Je dénombrai donc patiemment toutes les merveilles de ce défilé, qui semble quelque illustration de féerie, due au génie inventif d'un Gustave Doré et descendue de son cadre. Ecuyers et amazones allaient au pas, leurs montures bien <. rassemblées », de jolis chevaux bien tenus. J'en comptai trente-cinq de chaque côté de l'avenue. Ces graves personnages passèrent sérieux et hautains, en gens qui se savaient les représentants de Téquitation nationale. Derrière eux, sur uncbar épouvantablement surchargé de dorures en carton-plâtre, une douzaine de musiciens déchaînaient des borborygmes tempétueux, du pavillon tonitruant de leurs trombones. Ils stridaient en déchirements et en crépitements dont se fût esjoui l'âme gauloise d'Armand Sylvestre. Mais, tout de suite après ces exécutants, le cortège prenait une allure très caractéristique. Des éléphants, d'abord, s'avancèrent lourds et bonnasses avec des rigolades malicieuses dans leur petit œil rond. Ils étaient seize^ un troupeau. Les deux premiers seuls harnachés, surmontés de palanquins multicolores et assez sales d'ailleurs, où se prélassaient deshouris dont le toupet à la bar-maid n'avait rien d'oriental. Les quatorze autres pachydermes allaient de la taille la plus petite à la plus haute stature de ces colosses africains. Ceux-là étaient nus, si j'ose ainsi parler, nus comme la main, nas comme le discours d'un académicien, et nul cornac ne croisait les jambes sur leurs têtes dociles. C'est à peine si à droite et à gauche des cavaliers afghans en maillot café au lait, le cimeterre au poing et la petite rondache des guerriers asiatiques au coude, veillaient aux écarts de ces géants débonnaires. Les frères de l'illustre Jambo agitaient leur trompé

avec un ensemble qui me rappelle le balancement de main de nos gardes municipaux à la revue de . Longchamps. L'un d'eux barît soudain et son petit cri ridicule amusa fort la galerie de moutards qui m'entouraient. Parut ensuite un nouvel orchestre, puis tout un bataillon de chameaux et de dromadaires, tous attifés selon les exigences de l'orientalisme lorain, tous portant une Fathma ou uneMeryem, née vraisemblablement sur les rives de l'Hudson, à moins que ce ne fût sur celles du canal de l'Ourcq.

Mais la pantomime affichée sur tous les murs de la ville allait nous exhiber des bribes de la grande légende colombienne. Derrière ces ruminants, surgit une fanfare à cheval. Je ne sais trop quels chevaliers moyenâgeux et bardés de fer blanc, destinés chaque soir à suivre Colomb dans la découverte du Nouveau-Monde, marchaient derrière leurs trompettes sonnantes, la lame au pied. Il y avait là des seigneurs bannerets qui, sans soucis pour leurs nobles armoiries se bossuaient les joues de chiques énormes et salivaient en bons yankees, par-dessus la tête de leurs palefrois, de longs jets de liquide jaunâtre et nicotineux. Enfin, derrière ces gens d'armes, parut le clou — selon moi — de ce défilé, une série de fauves en cages dont la vue me fit rougir de honte en songeant à notre muséum moins riche, à coup sûr, que ce cirque, création de l'étonnant Barnum ! Dans les premières voitures, six lions à crinière épaisse, de grands lions sahariens, huit lionnes et deux couguars au pelage uni, regardaient d'un œil d'envie cette foule de spectateurs, menu appétissant, mais de par les barreaux inapprochable. Puis ce furent des tigres, splendides animaux dont le moins cher avait dû coûter ses cinq mille dollars, tigres

royaux du Bengale, tigres de Cochinchine, tigres de Birmanie. L'un d'eux, bête merveilleuse, était positivement rayé de barres de jais sur une fourrure impeccablement blanche. Mais ce que j'admirai sans réserves dans la multitude des petites cages où se dandinaient hyènes, chacals, panthères, lynx, etc.. ce fut une mignonne panthère de Java, mise en un char spécial, sous la surveillance d'un gardien et absolument noire, sans une tache grise, noire des ongles aux oreilles, le poil luisant comme celui d'un joli chat et ouvrant mélancoliquement deux yeux pleins de lumineux mystères et qui semblaient de vivantes émeraudes d'un foncé précieux.

Des ours, des singes, des rhinocéros^ un hippopotame, l'air abruti et résigné, des tapirs, des lamas... que sais-je encore... des autruches, des casoars... il en défila pendant une heure; chaque cage était attelée de quatre beaux chevaux caparaçonnés avec un luxe criard. En même temps passaient des musiques, des guerriers, des clowns, un monde!

Pour terminer, ce fut le tour des pantomimes mises en action et représentées sur les estrades roulantes par des figurants groupés de façon à rappeler la scène principale de l'œuvre. Mon coeurde français fut vivement touché, comme dans la chanson, en voyant Lafayette ainsi que Washington entourés de leur état-major, désignant un point sur la carte de l'Amérique délivrée. Serait-ce un reliquat de notre 22 septembre ! Barnum, ce serait de tes coups !

J'eus également la satisfaction de voir paraître les fines et légendaires créations de Perrault : le Chat-Botté, le Chaperon-Rouge, la Belle au bois dormant, le Petit-Poucet.., Tous y passèrent avec

leur titre fidèlement traduit et flottant dans les plis soyeux d'une bannière. Il me plut de voir le terrible esprit pratique et positif du Yankee rendre cet involontaire hommage au naïf et délicieux conteurs! cher à nos imaginations enfantines! Quand passèrent les derniers figurants de ce cortège extraordinaire, il y eut dans la foule des gamins des cris de rage, des sifflets désespérés. Ces messieurs trouvaient la fête trop tôt terminée. Vraiment je me demande ce qu'ils pouvaient exiger encore après ce défilé de trois quarts d'heure. Ces jeunesyankees avaientsur la gratuité des spectacles des idées d'un modernisme effrayant.

En revenant au Vendôme, je fis part au Prince de la curieuse impression qu'avait produite sur moi la caravane de Barnum, et il fut décidé que nous irions tous au cirque le lendemain soir. Fervent américaniste — comme son grand-père le prince Lucien (qui fut un américaniste avant la lettre) — notre Prince n'était pas fâché de voir sous quelles couleurs on représentait, dans le premier hippodrome de l'Union, l'arrivée de ce vieil old fellovv de Colomb, lequel ignora du reste profondément et ne parcourut jamais ce qui, aujourd'hui, constitue les Etats-Unis.

Jusque-là j'employai mes loisirs en fructueuses promenades. Le côté tout à fait européen de cette ville énorme m'apparaissait de plus en plus frappant. E^ans Bremont, le mouvement était prodigieux, et rien n'y venait donner la note américaine. Les maisons avaient des hauteurs normales, aucun elevator ne barrait l'horizon; enfin, ces grands jardins publics bordés de grilles, ces vieux temples apparus çà et là, quelquefois même avec les débris de leur cimetière primitif, au beau milieu de l'animation fourmillante des rues, tout

donnait la sensation de l'Angleterre. Les étalages avaient un certain cachet de goût, de raffinement artistique qui me plut,et je parcourus la plupart des grands magasins « instars », aurait dit le cafetier célèbre, de nos Louvres et de nos Bons-Marchés, véritables capharnaiims peuplés comme des villes et où le roi Calicot trône dans sa froufrouteuse élégance des soieries, dans l'éclat des rubans et dans la finesse arachnéenne des dentelles.

Le vieux Boston est en revanche assez sale, et il ne fait pas bon d'approcher trop près du poit. Jamais je n'ai vu autant de fripiers. Tous les Seligmann et tous les Goldschmidt de la création se sont donnés rendez-vous là.

Le soir où l'interprète nous apporta la loge retenue par ses soins pour la représentation du Barnum-Circus, la journée avait été magnifique, et sur ces grands quartiers propres, sur ces belles avenues régulières et monumentales, un beau coucher de soleil projetait des réflexio'ns d'un rose tendre. Nous dinâmes de bonne heure afin d'avoir le temps de bavarder en fumant un cigare le long de Commonwalth. Après ce jour un peu chaud, une traîcheur délicieuse courait par les vastes trottoirs, venait des grands parcs aperçus là-bas au bout de l'avenue. Nous prîmes la direction du cirque, qui se trouvait tout en haut de la Colombus-Avenue, c'est-à-dire un peu au-dessus de l'hôtel Vendôme et à la lisière de la cité. .

La lueur tumultueuse des torches, un peloton de policemen faisant circuler une foule épaisse et moutonnante, nous indiqua l'endroit cherché. Je fus surpris, car l'installation de ce fameux cirque était toute provisoire et d'une pauvreté affligeante. Sous une bâche de toile, vaste, il est vrai, comme la toiture de feu notre hippodrome, une piste

IMPRESSIONS d'aMÉRIQUE 53 I

ovale de sciure et de tan s'allongeait envahie par les spectateurs en rangs serrés et éclairée des feux puissants de lumière électrique. Au long de cette piste s'étageaient de grossiers bancs de bois. Les troisièmes, places à vingt cents, consistaient positivement en des planches jetées sur le sol ; les gens du premier rang avaient le dos dans la sciure, ceux du iond devaient se tenir debout. Les secon des consistaient en banquettes moins rudimentaires. Les premières possédaient sur le bois blanc de leurs sièges une couche infinitésimale de tapis. Enfin, les loges du centre bénéficiaient de chaises de paille et nous y fûmes assez confortablement. Tout cela avait un aspect provisoire lamentable. Rien n'était sacrifié à rehausser un peu la nudité d'une pareille baraque, et certes, en France, dans nos grandes villes de province, un imprésario se fût fait conspuer en présentant sous ce piteux aspect les exercices gymniques ou équestres de ses pensionnaires.

Nous attendions avec inquiétude, nous demandant comment les artistes allaient pouvoir opérer au milieu de cet espace bourré d'une foule compacte. Pourtant aucun policeman ne parut, mais quelques écuyers opérèrent sur les côtés des galopades plus bruyantes qu'agressives, et le vide se fit à merveille, instantanément. Un bras cassé, une tête fêlée n'ont pas là-bas l'importance qu'on y attache chez nous, et ce procédé fort simple obtint un succès immédiat. La piste fut débarrassée et les exercices commencèrent.

L'originalité de ce fameux circus, c'est qu'il comprend cinq pistes circulaires au lieu d^une et qu'il s'y fait cinq numéros à la fois. C'est certainement peu banal, mais on se demande s'il ne vaudrait pas mieux avoir cinq cirques séparés.

L'œil se perd dans cette multiplicité d'attractions, et le plaisir en somme est forcément incomplet. Seulement cela permet au directeur d'offrir une grande quantité de plaisir sans se préoccuper de la qualité. En France, ce serait le contraire. En Amérique, tout le monde reste en admiration devant cette prolixité du programme, gros comme un petit volume, et l'on n'y remarque pas l'évidente banalité de la plupart des exercices. Nous vîmes là des acrobates qu'on eût siffles à la foire de Neuilly, des jongleurs fort ordinaires, et, quant à iH voltige, le dernier de nos hussards ou de nos dragons eût pu rendre des points aux artistes du Barnum.

• Ce que nous attendions seulement avec impatience, c'était la grande pantomime de « Columbus », et d'avance nous écarquillions les yeux devant les splendeurs promises par la brochure.

En effet, après un court entr'acte, une toile de fond bien grossièrement machinée et peinte nous fit assister au spectacle d'une réunion chez les Maures espagnols. Une espèce de Boabdil parut bientôt, suivi d'un état-major d'Arabes caracolants et sans que je puisse saisir très exactement quel rapport cet intermède avait avec la découverte de l'Amérique, nous assistâmes à une bataille entre les Espagnols et les Sarrazins. L'issue en fut heureuse pour les chrétiens. Les Maures rentrèrent en désordre dans leur ville, et les derniers coups de mousquet résonnèrent derrière la toile. Alors parut un grand monsieur glabre dont la tête, en effet, eût pu figurer dans un médaillon, et qui ressemblait fort au portrait de Colomb, imberbe. Cette question de savoir si l'illustre Corse était ou non pourvu de barbe divise encore le monde, et l'on discute passionnément sur le système pileux

du navigateur. Le Prince seul avait trouvé la formule conciliatrice des deux opinions. Selon lui, Christophe partit d'Espagne, rasé comme un sociétaire de la divine Comédie-Française, et les soucis de la traversée, soucis qui atteignirent, on le sait, les plus désagréables proportions, l'empêchèrent évidemment de songer aux douceurs d'une barbe entourée de soins.

Rasé moralement par ses matelots, brutes révoltées, Colomb n'osa peut-être pas confier sa gorge tentatrice à l'acier d'un subalterne. L'illustre Bain, — fondateur de l'ordre du même nom, — n'avait pas encore inventé le rasoir mécanique. Force fut au grand homme de laisser croître sa barbe, et, quand il mit le pied sur la terre américaine, il était hirsute comme un sapeur, — un sapeur de génie, eût dit Willy.

Le Colomb de cette pantomime n'eut pas dans une soirée le temps nécessaire à cette croi ssance qui explique tout, et d'un bout à l'autre, son menton resta bleu. Nous le vîmes successivement causer avec animation au supérieur de la Rabida, brave religieux qui flairait dans ceNouveau-Monde une excellente affaire pour l'Inquisition. Puis on présenta le navigateur au roi et à la reine d'Espagne. Sur les instances de Colomb et de ses amis, ils y allèrent de quelques caravelles, flairant un lapin phénoménal et considérant « in petto ^ le navigateur comme un songe-creux, un esprit chimérique et légèrement détraqué. Quoi qu'il en soit, porteur de l'ordre, scellé et dûment paraphé, notre héros s'en fut vers les coulisses, tandis que le cortège se retirait lentement et majestueusement, comme il convient à une suite royale. Sur tout cela, avait plu les mesures d'une musique Tellement, pauvre, que j'en eus pitié. En consultant

le programme, le pourquoi de cette indigence me fut expliqué: le chef d'orchestre, auteur de ces motifs horriblement maigres, était un it^alien. 11 signor Monticelli — je crois.

A ce moment, la toile se roula brusquement, laissant apparaître la caravelle assez bien enlevée sur le fond panoramique de l'océan. Sur le pont de la Santa-Maria des choristes mâchonnaient on ne sait quel hymne à la nuitétoilée. Enfin une recrudescence de lumière électrique annonça le lever du jour; la caravelle disparut à son tour et la rive du Nouveau-Monde devint visible. Une douzaine de pauvres diables en maillots miséreux de couleur chocolat (pourquoi ?)vinrent au-devant de celui qui leur apportait cette civilisation bienfaisante qui les devait croquer jusqu'au dernier. Ils ne s'écrièrent pas comme dans la légende américaine : « nous voilà enfin découverts », mais ils témoignèrent d'intentions gentilles au monsieur rasé, lequel dédaigneusement les envoya paître et planta bien vite un drapeau. Sur cet étendard on eût pu écrire la mise à l'encan, l'envahissement de ces pays vierges, toutes les horreurs de la conquête.

Ensuite, à genoux, dans un beau geste de l'épée, Colomb et les siens remercièrent Dieu, tandis que trëmulait et filait comme du macaroni un motif pleurard du capelloneister...

Le retour et le triomphe de Colomb remplirent la fin de cette pantomime et constituèrent avec force chœurs, ballets, pas divers, danses variées, défilé de cavalerie, fanfares, etc., Qic, l'apothéose de cette vaste machine. On ne nous fit pas voir le grand homme malheureux et chargé de chaînes en récompense de ses prodigieux services. D'ailleurs en quoi le spectacle de cette grande infortune eût- 1 pu les intéresser. C'està chacun de se débrouil-

1er. Tant pis pour celui qui tombe ! ail right ! — Go head!

Cette pantomime terminée, chacun s'en fut aux écuries admirer la magnifique ménagerie qui, le matin, avait défilé par les rues de Boston. Là, s'exhibaient, outre les magnifiques fauves déjà entrevus, une série d'animaux-phénomènesvraiment surprenante.

On pouvait y admirer un cheval le plus grand in the World — en effet — mesurant trois mètres du sabot au garot^ et à côté de lui le plus petit des poneys, une liliputienne monture de poupée. Il y avait aussi un bœuf sans poil, un veau à cinq pattes, un cochon à cornes, un mouton qui avait l'air d'un manchon et qu'on ne distinguait plus dans répaisseur de sa laine, un canard à trois becs comme celui dejonas, un chien danois de la taille d'un gros âne et un âne de la grosseur d'un caniche . Enfin tous les phénomènes imaginables, toutes les capricieuses fantaisies que s'offre parfois dame nature en des accès d'incompréhensible fumisterie s'étalaient aux regards enchantés des yankees. Nulle part comme chez l'oncle Sam on n'aime les monstruosités physiques !

Nous quittâmes le Barnum's circus comme onze heures sonnaient, et nous regagnâmes l'hôtel Vendôme tranquillement, à pied, sous le ciel où pleuvaient des étoiles filantes, devisant des merveilles tant annoncées, tant prônées, de ce cirque où, vu le humbog américain, chacun de nous s'était imaginé qu'il allait contempler des choses uniques et mirobolantes. — Boston dormait sous les pâles rayons des lampes électriques, et, vues ainsi, les grandes rues qui nous ramenaient à Commonwalth avaient l'air d'un décor de théâtre décor élégant et soigné, et le bruit de nos pas ré-

sonnait dans le silence des trottoirs déserts comme ^ ceux des justiciers dans les mélodrames. L'architecture à tendance grecque de ces quartiers neufs leur donne positivement, quand la vie du jour a cessé de les animer, de faux airs de toile de fond. On y pourrait jouer la tragédie. D'ailleurs Boston ne s'intitule-t-elle pas l'Athènes américaine?

Le lendemain, le Prince, escorté du Docteur, se rendit à la célèbre Université Harvard. Il en revint très frappé de ce qu'il avait vu. Les Américains ont une façon de comprendre la vie d'étudiant et la vie de collège de la façon la plus large, et disons-le, la plus intelligente.

Chaque pensionnaire a sa chambre, dans ce somptueux établissement dont le revenu se chiffre par une trentaine de millions, ce qui, on le voit, représente un assez joli capital. En dehors des cours, les études ne sont pas réglées au tambour, et quant aux repas, ils se font à la mode américaine^ c'est-à-dire à n'importe quelle heure du jour. La table est toujours servie. La seule différence qui marque les diversités de fortune parmi les élèves, c'est le plus ou moins d'élégance des chambres. Certains, fils de milliardaires^, y ont un appartement complet. Reste à savoir si ces mœurs s'adapteraient au caractère français?

Ce fut le mardi soir que, pour la dernière fois, nous prîmes place dans un luxueux wagon américain, seul point où réellement le Yankee puisse se vanter de n'avoir point de rival. La station toute neuve de l'Old-Colony-railway reposait sous les rayons adoucis des grandes lampes. Désertes, ses somptueuses salles d'attentes, désertes, ses lady's rooms et ses raiting-rooms. Le train que nous devions prendre était le seul qui partit à ces heures avancées. C'était un convoi de Wagners-cars fort

luxueux et divisés en une série de petits sleepings, véritables chambres à deux lits superposés. Le docteur et moi nous nous installâmes Tun audessus de l'autre, je refis pour la dernière fois cette petite couchette toujours aussi mal bordée par les nègres. J'enlevai les deux petits draps, dont je fis un portefeuille selon les sains principes puisés au régiment. Je roulai soigneusement la couverture, je la recouvris de mon chaud macfarlane doublé de flanelle, et ayantfortementétagé les deux oreillers minuscules, à l'aide de mon sac de voyage, je m'introduisis dans ce fourreau bien abrité des courants d'air. J'étais, faut-il le dire, légèrement ému en songeant que de longtemps peut-être je n'allais plus vous revoir, petite birth, à laquelle je commençais à m'habituer. Je jetais un dernier regard sur le filet où mes vêtements s'empilaient, sur le crochet où oscillait ma montre^ sur la planchette où reposait ma cravate et mes quelques bijoux, valeurs inoffensives! J'avais fini réellement par trouver la façon la meilleure de s'installer dans ces couchettes : j'étais devenu sous ce rapport ce que mon ami Courteline eût appelé un troupier « sondeur ». J'avais un « truc » pour fermer hermétiquement mon rideau, un «truc» pour éteindre la lampe du couloir, dont la lumière aveuglante me poursuivait, un « truc » pour m'habiller, un autre pour me déshabiller. Quant à mon lit, tel je le faisais le soir, tel au lendemain je le retrouvais, en dépit de la trépidation violente du railroad. Je me réveillais comme je m'étais couché sans qu'un de mes draps eût bougé. Voilà, ami Courteline, un des bienfaits des tribulations et des petites misères de l'escadron, c'est de vous rendre « débrouillard » et de vous habituer à n'être jamais embarrassé par les mille et une épingles de

Texistence. Lidoire et Biscotte, dans un Pulmann, sauront toujours se tirer d'affaire.

Le docteur, au-dessous de moi, s'était déjà endormi quand se produisit la secousse du départ. Le train prit rapidement son allure moyenne de 60 à 88 kilomètres à l'heure et je regardai, non sans inquiétude, les magnifiques glaces à biseau qui décoraient le mur triangulaire que formait devant nos lits la porte et les deux cloisons de notre sleeping-room ! En cas d'accident, ces luxueux miroirs se fussent transformés en quelque chose d'atroce, et je songeai à Régulus 1

Fort heureusement la catastrophe ne se produisit pas. Cette ligne d'Old-Colony est merveilleusement tenue, toujours à deux ou à trois voies, desservie par un block-système parfait et bordée sur tout son parcours de barrières à rendre jalouse la ligne du Champ-de-Mars au Point-du-Jour. D'ailleurs notre express était le seul qui sillonnât la route ferrée à ces heures nocturnes. De vives lumières filtrant à travers les aérifères du plafond m'apprenaient par le procédé violent du réveil que nous traversions de grandesgares: Providence, Kingston, New-London...

A quatre heures, le petit jour pointait. Je me levai et, après une douche copieuse sur ma tête ensommeillée, je m'en fus sur la plate-forme du car. Dans l'air vif une brise bien reconnaissable soufflait. Nous étions effectivement tout proche de l'Océan, Seuls, degrands et beaux arbres, sous le feuillage desquels une ombre de nuit rampait encore, cachaient l'horizon. Le railway secouait au passage des branchages couverts de feuilles d'un vert tendre. Le printemps, si tardif en cette année de grâce 1893, — pour le Nouveau-Monde du moins, — éclatait enfin, et les rameaux agi-

tés par le vent de notre course balançaient dans l'air, comme autant d'encensoirs, de pénétrantes effluves. Enfin TOcéan parut, limitant l'horizon de sa ligne infinie, d'un bleu d'acier. Des nuages matineux roses et blancs tamisaient, au-dessus de son étendue, les premiers feux de l'aurore, et des bataillonsd'oiseauxde mer planaient au-dessus des falaises. Presque en même temps, unegrande ville^ encore plongée dans l'oubli des business et dont les vastes rues dormantes se prolongeaient à perte de vue, sans un passant, sans un car, parut, ceignant une anse toute pleine de bateaux. C'était New-Haven. Le rail-road ne s'arrêtait pas, et il traversa en grondant la gare déserte de ce port important du Connecticut.

La campagne, à mesure que nous nous rapprochions de New- York, nous causait une impression toute différente de celle que nous avions ressentie à notre arrivée. Eh quoi ! c'était là cette New-York, entourée d'une ceinture pelée de parks tristes et mal entretenus, de cottages peu engageants !... Là végétation avait transformé toute cette région comme une baguette de fée, et c'était maintenant un merveilleux pays, tout resplendissant de verdures et de fleurs, gai de toute la joie du printemps! Jamais contraste ne fut si frappant. New- York et ses environs perdent évidemment eent pour cent, je parle yankee,— â être vus en hiver.

Une demi-heure de marche précipitée entre deux remblais de pierre, véritable tour de force d'ingénieur: des tunnels saccadés^ des ponts passant sur d'autres ponts, des docks, des abris oii s'entrevoyaient des v^^agons en nombre formidable; cette old colony Line a dti savoir le prix de revient de ces travaux gigantesques dans ce pays où le prix de la main d'œuvre atteint des proportions

invraisemblables ! Enfin, nous voici revenus dans la première ville de l'Union. Nous prenons congé de ces superbes cars de^ lignes américaines, nous jetons un regard d'adieu sur les couchettes en désordre, et nous voici — la gare spacieuse et d'un modernisme élégant enfin traversée — sur le trottoir d'une belle avenue semée de petits squares et qui va nous conduire presque directement à Madisouc New- York dort encore, bien qu'il soit à peu près six heures, mais on est beaucoup moins matinal ici qu'en Europe, et nul travailleur ne s'astreindrait à se lever comme chez nous, vers quatre ou cinq heures du matin. Le docteur, qui a au fond un vieux faible pour la ville où fleurit le Herald, chantonne:

Amis, la matinée est belle !

En effet, rien d'étrange comme l'aspect de ces grandes artères rectilignes que balayent de loin en loin quelques cantonniers nègres, lesquels se contentent de changer la poussière de place dans un mouvement de balai peu convaincu. O Paris, gai séjour, ne confie jamais les excellents « pinceaux » de ta municipalité à des hommes de couleur ! Les trottoirs sont vides et toutes les boutiques encore hermétiquement closes . Nous débouchons en face d'Hoffman-House, dont quelques « porters » gardent en somnolant l'entrée.

Nous revoyons avec plaisir cette place de Madison, mais combien changée, transformée en un véritable bouquet d'arbres verts et d'épais gazons, tandis qu'à notre arrivée, c'est à peine si l'on eût soupçonné là la présence d'un square ! En haut de l'immeuble qui forme le coude de la cinquième avenue de Broadway, les lettres immenses des ADMIRAL CIGARETTES font chatoyer leur do-

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rure aux reflets du soleil levant. Sur toutes les façades monumentales du vaste carrefour, sur les fenêtres et sur les balcons de l'Hofïmann , du Fift-avenue-Hôtel, de Delmonico, les teintes rosées du jour naissant mettent une douce lumière qui nous égayé le cœur. Il nous semble retrouver des pénates longtemps quittées! Un peuplusnous chanterions en chœur « home sw^eet home >. Au loin, sur le fond des rues transversales, la ligne métallique des élevateds met une barre. Et nos yeux aiment à se retrouver parmi ces choses déjà vues, presque familières. Voici les premiers trains du manhattan-elevated-railv\^ay qui passent dans des blancheurs de fumée par-dessus les chaussées sillonnées seulement de lourdes voitures de glace allant jeter au seuil des portes leurs cubes fondants de cristal; ces blocs transparents, dont l'eau vite dégelée coule en petites rigoles vers la bordure des trottoirs^ attendent le bon vouloirdes bonnes, paisiblement déposés dans la poussière et les ordures. Quelques policemen se dandinent^ l'œil au guet, devant les hautes portes des buildings, vigilants gardiens des Banks et des Commercial-house. Enfin, vers Broadway pointent les premières phalanges de cette masse d'employés, de ce million de travailleurs quecommencent a jeter sur le pavé de Nev^^-York les ferrys du New- Jersey et de Brooklyn. Nous gagnons noschambres, où bientôt, plongés dans les douceurs réparatrices du bain, nous récapitulons les phases de notre voyage et nous calculons le peu de temps qu'il nous reste à passer sur la terre de l'Union.

Dès midi, tandis qu'une délégation d'officiers américains venait prier le Prince à une revue et à une visite des forts de la grande rade New-Yor-

kaise, je « tirai les plans » que je jugeai les meilleurs pour utiliser les heures dont je pouvais encore disposer jusqu'au départ de la Champagne. Avant tout je voulais revoir le pont de Brooklyn, et aussitôt le repas terminé, le docteur s'étant mis fort obligeamment à ma disposition, nous gagnâtmes bras dessus bras dessous les quais de l'Hudson et de rister River.

La chaleur était accablante et nous dûmes, à plusieurs reprises, avaler quelques lemon's soda pour nous dessécher la gorge. Tout le long des quais la plus grande activité régnait cependant. Un monde de débardeurs allait et venait des vaisseaux aux grandes voitures carrées où s'empilaient les marchandises les plus diverses. Nous visitâmes en passant un des steamers de cette fameuse ligne Cunard et qui s'appelait, je croîs, V Aurélia. C'était un bâtiment gigantesque à coup sûr^ mais auquel j'aurais préféré le dernier voilier de commerce à condition qu'il fût aménagé à la française. Nos steamers de la Compagnie transatlantique peuvent marcher tranquilles. Si leur vitesse est dépassée, leur confort, leur propreté, leur service admirablement fait, leur assurent une su»périorité énorme sur leurs rivaux. Le nombre beaucoup plus restreint de leurs passagers est en outre une garantie des soins qu'on y peut trouver. Ces immenses machines sont des casernes flottantes. Les nôtres sont de véritables « casinos }^, des « salons » d'un ton et d'un goût parfaits.

Ce fut l'œil las de contempler tout le long des piers cette flotte marchande, aussi difficile à compter que les sables de la mer, pour employer l'expression biblique, et clignotant aux miroitements de l'eau, que nous arrivâmes au pied du

grand pont suspendu. Nous prîmes place sur un ferry qui nous transporta dans Brooklyn. Nous gagnâmes ensuite par des rues montantes et bien cruellement pavées le seuil du Suspension-bridge. Là je restai confondu devant la longueur de l'œuvre et la hardiesse de sa trajectoire au milieu des airs, bien au-dessus des plus hauts buildings. Ce pont est nécessairement « the largest in the world ». Il s'élève, chacun le sait, à 135 pieds audessus du niveau de l'Ister et il a 5). 989 pieds de long. J'ajoute bien vite qu'il a coûté 1^.000.000 dollars, soit 75 millions de francs. J'aurais peur, en oubliant d'en dire le prix, de m'attirer de gros ennuis avec les neveux de l'Uncle Sam !

C'est du milieu du pont que l'impression est réellement saisissante. Aucun vertige, tant ce pont est large et solidement maintenu par des cables gros comme des troncs d'arbres. Penchés sur le parapet nous embrassions d'un coup d'oeil la fantastique enjambée. Au-dessous de nous, rapetisses à des proportions infinitésimales, des ferry de tous genres, de toutes tailles, de toutes formes couraient sur le vert sombre de l'Ister. Nous en vîmes passer couverts de trains sous pression, prêts à se raccorder à quelque ligne du Sud. Un vapeur énorme, colossal, véritable grand hôtel, naviguant, fila droit vers l'Est, tout fier de sa sextuple rangée de cabines, ouvrant leurs coquettes fenêtres sur la mer. Sa coque toute blanche ruisselait de dorures. Cet édifice somptueux desservait, paraît-il, Providence et les stations intermédiaires de la côte nord. Enfin le panorama de New-York city, vu de cette hauteur, était prodigieux. Cette ville me parut aussi vaste que Londres et notre regard s'y perdait à chercher les divers monu-

ments qui, d'habitude, nous servaient de point de repère. Des hachures régulières nous indiquaient le tracé des rues, et d'autres, un peu moins droites,, le dessin des avenues. Ce qui surnageait dans cet océan de constructions était facile à reconnaître, car New-York, comme toutes les villes américaines et moins que les autres peut-être, possède bien peu de monuments. Nous aperçûmes le Post-office, la tour du World, la tour de Madison et son colossal « building » que surmonte une espèce de casino avec jardins suspendus, la Court très proche, quelques church, plusieurs immeubles à douze ou quinze « floors » aux alentours de la cinquième avenue... et ce fut tout, le reste se noyait dans une mêlée confuse de maisons, hautes, basses, belles, laides, un capharnaûm de bâtisses sans intérêt.

Mais la hardiesse et les proportions de ce pont suspendu nous fournissaient d'inépuisables et admiratifs colloques. Sous nos pieds roulaient des trains tirés par un cable, à droite et à gauche, un peu en contrebas, les deux allées réservées aux voitures se remplissaient d'un mouvement continu de cabs, de tombereaux, d'omnibus, de tous les véhicules commerciaux en usage aux Etats-Unis. Et tout cela vivait, vibrait, roulait, bruissait dans les airs, au-dessus du fleuve et de la ville, formidables, l'un et l'autre! L'impression est des plus saisissantes surtout quand l'air est pur et qu'on peut, comme nous le pouvions ce jour-là, embrasser jusqu'aux derniers détails de l'incroyable panorama dominé par le « Brooklyn bridge ». On a la sensation de quelque chose de fantastique, d'effrayant, et l'on se pince involontairement pour bien se persuader que cela existe et qu'on n'est pas le

jouet d'un rêve, d'une hallucination causée par la lecture d'une page d'Edgard Poë ou de Villiers de, risle Adam.

J'employai mes dernières journées à parcourir ces rues de New-York, continuelle et triomphale apothéose du dieu Business. Broadway, vraiment, est une de ces rues jamais ennuyeuses, aux aspects toujours changeants et toujours nouveaux, comme notre Paris en offre beaucoup (et non pas une ou deux) aux yeux de l'observateur et du paysagiste.

La file de ses magasins, surtout aux environs d'Union et de Madison-Squares, est pleine d'intérêt pour le flâneur et l'observateur. Une boutique de glacier m'amusa par l'allure affairée, mécanique allais-je dire, des gens qui y pénétraient afin de s'y livrer, par cet après-midi caniculaire, aux douceurs d'une pinapple-ice-cream ou d'une salsaprella-soda-ice-water. De jeunes femmes en toilettes claires et tentatrices sortant de chez le bon faiseur, des gentlemen, la pensée ailleurs, des chiffres dansant devant leurs yeux de businessmen, entraient là d'un pas rapide. Tous ces gens étaient étrangers les uns aux autres. En France, on se privera plutôt des plaisirs, du bock s'il faut l'absorber tout seul, «faire suisse», comme disent les troupiers. Ici, rien de tel. l.a yung-lady élégante, le commis couvert de bijoux de Broadway ou de la cinquième avenue franchissent ce seuil de pâtissier comme celui d'une banque. Ils prennent à la caisse, moyennant dix cents, un cachet de métal qu'ils tendent à l'une des employées. Aussitôt, sans un mot, on leur emplit, à l'aide des palettes de ruolz, un verre de leur crème favorite. Ils et elles attaquent ce rafraîchissement sans un coup d'œil sur le voisin, l'absorbent avec

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rapidité, et, posant le verre vide devant eux, s'en vont en quelque sorte sans « y être », d'un pas automatique. Ce n'est point un plaisir qu'ils viennent de prendre, c'est une fonction qu'ils se sont hâtés d'accomplir, la fonction qui consiste à se fourrer quelque chose de frais dans rœsophage quand il fait trente degrés à l'ombre. Oh ! chers cafés parisiens, je ne suis pas un de vos «piliers», oh non ! mais un quart d'heure de flânerie heureuse, de rêverie désœuvrée à vos terrasses, échangeant de ci de là avec l'ami qui vous accompagne quelque « mot » sur le monsieur qui passe ou la dame qui promène son dernier costume... Oui, ce simple quart d'heure, qui peut se vanter de l'avoir passé en Amérique? New-York est la seule ville de l'Union qui possède deux terrasses, un café français et une brasserie viennoise... et l'on n'y voit jamais personne !

Mais pour se rendre compte de la ferveur et de l'inlassable activité qu'apporte au culte du dieu Business cette population américaine, il faut suivre un de ces « elevateds » aux heures où s'y concentre d'une façon prodigieuse la vie newyorkaise, aux deux instants delà journée q.:i marquent la reprise et la cessation des affaires. Un matin, je m'en fus seul prendre, à deux pas d'Hoffmann-House, le viaduc de la Twenty-sixts. Je marchais d'un pas normal, coudoyé, bousculé, dépassé, tout le long de la rue qui me conduisait h la station, par iine foule de jeunes gens, de gentlemen, le bas du pantalon retroussé, le collet relevé à cause de l'air un peu vif et de quelques gouttes de pluie, qui, par intervalle, tombaient... Une armée de commis, de teneurs de livres, de garçons de recettes, de courtiers... d'employés de

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toutes sortes, noircissait les trottoirs, s'engouffrait finalement en rangs serrés, dans la cage du roide escalier de l'embarcadère. Je suivis le mouvement et je me trouvai presque porté sur le trottoir de lai gare, dont la voie formait comme une seconde chaussée, mais déserte celle-là, parcourue seulement par les trains, et suivant, à la hauteur d'un troisième étage, les divers contours de l'Avenue. Très étrange ce second plancher, sous lequel on entend gronder la rue, ses voitures, ses tramways, ses crieurs de journaux et ses bicyclistes.

En sortant du vacarme des artères new-yorkaises, les plus bruyantes peut-être du monde entier, ce brusque changement de décor nous déconcerte. On se demande avec stupeur d'où sort et où va ce railroad entre ciel et terre. Elevated, que me veux-tu ? Mais voici que sur la droite un point noir grossit, s'avance dans un rythme de souffles rauques. C'est un train. 11 court à la hauteur des barres d'appui, frôlant les corniches et les fenêtres en saillie des maisons. Un peu plus il roulerait à travers les appartements. Il entre enfin en gare. Ses roues font sur les traverses de bois, un bruit sourd, et brusquement d'un bout à l'autre 1' « Airbrake » fonctionne. Comme un cheval qu'un puissant écuyer arrête sur ses jarrets, le convoitoutentier stoppe avec un grincement épouvantable de freins. C'est une suite de longs wagons que traîne une toute petite machine, presque du modèle DecauviUe. Chaque car n'est pas seulement complet, il est bondé, surchargé. Les voyageurs y sont encaqués dans les plus invraisemblables postures. Des familles pendentcomme des grappes aux courroies de la main courante. Entre les banquettes ce sont des agglomérations

insensées d'individus. Sur les plates-formes, où cinq personnes tiendraient à peine, vingt individus pressés, serrés, comprimés, s'étouftent... C'est là dedans qu'on nous convie à prendre place, amère dérision. Le mot impossible n'est pas français, mais l'expression « complet » n'est pas américaine. Je m'en aperçois, car, malgré l'effroyable cargaison humaine qui déborde des portières^ mes compagnons d'attente ne balancent pas, et tandis que, flâneur, je regarde stupéfié ce spectacle, tous plongent tête baissée, chargent éperdument en plein cœur des carrés impénétrables qui défendent l'entrée des voitures. Les employés sont parvenus, par je ne sais quel prodige, à ouvrir les barrières de fer qui ceignent les plates-formes, et chacun s'intercale, se glisse... Un léger remous s'opère dans la foule, quelques malheureux roulent, en guise de muette protestation, des yeux furibonds. Mais qu'importe!... et, sur un coup de cloche, l'elevated repart d'une secousse brutale qui jette les uns sur les autres tous ces hommes fort insuffisamment calés. C'est là que la verve d'ibels, ce petit-fils de Daumier^ eût trouvé matière à s'exercer et que son crayon eùl pu, dans la synthèse de ses souples traits, rendre ce tableau multiple, ce grouillement où les têtes se touchaient, se dominaient, se multipliaient, se heurtaient, et où, décapités par le bas des glaces, une file de crânes bien curieux s'alignaient, formant comme un extraordinaire et richissime massacre !

Cependant j'étais resté sur le quai, seul avec mon déshonneur et rongeant mon humiliation. J'étais un vivant exemple de l'espèce d'abâtardis-, sèment qu'engendre en nos esprits l'habitude des numéros d'omnibus : le un! le deux!... vous n'avez

pas de correspondance?... Mais j'étais résolu à ne pas me laisser, au prochain train, devancer p^ar mes co-attendants. Je n'eus pas longtemps à patienter. A peine l'elevated que j'avais si remarquablement raté s'évanouissait-il au prochain tournant qu'un autre entra en gare. Celui-là m'eût paru plus bondé encore, si la chose eût été possible ! Mais je n'hésitai pas. Après une courte invocation à Saint Aurélien Scholl, patron des journalistes, je piquai, moi aussi, une tête dans cet agglomérat qui avait presque la dureté du granit. Après avoir rebondi une ou deux fois contre l'impénétrabilité de cette foule botteHe par les balustrades, dont la résistance est pour moi une stupeur, je parvins enfin à introduire ma main droite entre l'abdomen d'un énorme yankee qui lisait une petite « review » et la gibbosité d'un triste bossu à demi mulâtre qui disparaissait entre les feuilles drapiformes du Herald. Il n'en fallait pas plus, je suivis ma dextre et, par je ne sais quel prodige, je finis par m'encastrer, inébranlable (oh combien !-) entre ces deux personnages. Je sais bien que dans les boites de fer blanc, les sardines résolvent un problème non moins compliqué, mais elles n'y viennent pas toutes seules. Ce serait trop beau. Ce que j'avais fait restait donc tout à l'honneur de l'espèce humaine. J'affirmais notre supériorité sur le hareng saur.

Mais cette brusque façon de s'insinuer dans un coagulât yankee n'avait pas été sans peine. Pour mes voisins d'abord. J'avais écrasé consciencieusement un assez joli nombre de pieds américains (largest in the world !) et je ne pouvais me moucher qu'en risquant de pocher les yeux de la plupart de mes voisins. Il y eut bien quelques gro-

gnements, je crois même quelques jurons, mais quand l'elevated repartit, chacun s'était replongé dans ses papers et je pus profiter de la malléabilité engendrée par la trépidation du rail road pour atteindre le coin de la plate-torme d'où je dominais également le panorama de la voie et, à travers la vitre, l'intérieur du wagon.

Bien curieux cet intérieur, où sur trois cents voyageurs je n'en découvris qu'un seul occupé à dévisager ses compagnons de route (c'était moi). Pas un homme qui ne fût plongé dans la lecture des « papers ». J'apercevais, émergeant de temps à autre d'une tribune ou d'un World, une physionomie impassible et propre, un col blanc et une cravate de couleur voyante. Quelques jeunes ladies avaient tiré de leurs ridicules des brochures dans lesquelles elles paraissaient s'absorbsr, ce qui était une fumisterie de haut goût, car elles regardaient beaucoup plus leurs voisins que leur livre, mais c'était fait avec tant d'habileté!...

Mais ce qui m'émut un tantinet ce fut la brusque division du viaduc de l'elevated en deux voies latérales, au lieu d'une double voie centrale. Jusque là ce train épouvantablement chargé courait sur deux traverses, que soutenaient de temps à autre (quand cela leur disait) deux colonnettes de fonte. Soudain je m'aperçus que le rail road n'était plus supporté que par une série de légers, très légers poteaux métalliques, affectant la forme de potences. Comment cet unique point d'appui tolérait-il ces poids énormes? Mystère et habileté des constructeursNew-Yorkais. De temps àautre d'ailleurs, un elevated pique une tête vers la chaussée inférieure. Mais cela est encore assez rare, et d'ailleurs personne n'y fait attention. N'en parlez pas si vous

craignez de passer pour un radoteur atteint de pusillanime cacochymie.

Ce trajet paradoxal au ras des logements dura vingt minutes. Ce que je vis défiler de chambres encore en désordre où se démenaient les chamber-maid, de bureaux où évoluait un monde de travailleurs, de <' clubs » où déjà étendus sur leurs rocking-chairs des gentlemen fumaient et de temps à autre quittaient de l'œil leurs journaux pour projeter vers leurs crachoirs de gracieuses courbes de salive jaune !... Je ne saurais en donner même une idée approximative. Cette ville n'en finit pas et quand on songe qu'elle a un appendice qui s'appelle Brooklyn ! on reste stupide positivement.

Vers la Batterie, le faisceau compact des voyageurs se désagrégea, puis ce fut enfin une déroute, une fuite formidables, les cars se vidèrent éperdument. Je >§uivis le mouvement et je quittai le convoi, lequel d'ailleurs n'allait pas plus loin. Par les escaliers de fonte, ce fut un effondrement, un torrent humain dévala, engloutit les rampes, emplit la gare tout entière d'un tremblement et finalement s'épandit par les rues en nappes débordantes. L'endroit où j'étais descendu était proche de la « Court » et des bâtiments du World que domine orgueilleusement sa tour de soixantequinze mètres. C'était l'extrémité même de Broadway. Là venaient aboutir, non-seulement les elevateds mais tous les moyens de transport ; des ferrys amenaient vers ce centre des « business y> des bataillons serrés du New-Jersey ou de Long-Island, des douzaines et des douzaines de tramways jetaient sur le pavé de longues théories d'employés. Et ce n'était pas, comme chez nous, la descente

matinale des faubourgs qui s'opère dans un désordre pittoresque. Tous ces gens semblaient prendre la file d'on ne saitquel cortège très pressé. Us suivaient le même trottoir^ du même pas rapide et indifférent, et si prodigieusement indifférent que je compris soudain le sens caché de l'Homme des toules, ce conte étrange de l'étrange Poë ! Tous ces gens traversaient aux mêmes corners, obliquaient aux mêmes tournants, se rangeaient avec un ensemble parfait quand la voie se rétrécissait et finalement s'engouffraient par petits paquets dans la haute porte de quelque building, banque, maison de commerce^ office industriel ou grand magasin... Pour moi je pénétrai hardiment dans le building du World où, lorsque je déclinai ma qualité de confrère, la plus aimable et la plus cordiale réception me fut faite. Je fus conduit au haut de la fameuse «Tower ». De là-haut vraiment le spectacle était admirable !

Je ne sais pourquoi, mais le spectacle de New- York, vu du pont de Brooklyn ou de la tour de World, évoquait en mon esprit le souvenir de Carthage. Je suis né trop tard pour taper sur le ventre d'Annibal, mais enfin les classiques latins et l'imagination de Flaubert nous ont conservé quelque chose de cette étrange cité. Là aussi le commerce était roi; ici, il est Dieu. Ces deux énormes bras de mer, — plutôt que fleuves, — qui enserrent la ville et sur lesquels court un monde papillottant de steamers, ce sont les business qui les couvrent de ce mouvement intense. Dans le fourmillement des maisons, ainsi vues d'en haut, quels sont les monuments qui frappent le regard : Des églises? des temples? des palais? des musées? Peu ou point. Ce sont des buildings où tra-

vaillent, pour la plus haute gloire du DoUar-God, des milliers de Yankees. Ne cherchez pas ces élégances inutiles ni desquais comme ceux de Westminster, ni desplaces comme celle de la Concorde, ni des temples comme le Panthéon,, ni des rues comme Piccadilly ou la rue de Rivoli... Tout ici est sacrifié aux besoins du commerce, et ce que l'œil américain trouve de meileur à contempler, c'est assurément l'aspect d"un ferry chargé jusqu'à sa flottaison de passagers et de marchandises ou celui qu'offrent à certainesheures ces interminables et rigides streets envahies par le flot compact des travailleurs... Mais, abstraction faite de ces vieux sentiments d'Européens habitués aux manifestations artistiques et ne comprenant guère une 'ville importante sans un cortège de monuments et de somptueuses « piazzas », la vaste reine de THudson cause à nos esprits assurément plus délicats une impression étrange, où, — j'ai honte de le dire, mais c'est bien cela, — se mélange un peu de terreur et de mystérieuse crainte. C'est l'effet que devait produire la rivale de Rome. Que dit à nos âmes latines le mot business? Rien ou peu de chose. Eh bien! rien qu'à prononcer ces syllabes sifflantes, l'œil du New^-Yorkais s'illumine, rayonne. On sent que c'est la divinité secrète et terrible qu'adorent tous ces gens, Le reste n'est qu'hypocrisie. La formule, enrichissez-vous, qui est votre loi suprême, ô protestants américains, n'est-elle pas formellement opposée au plus sublime esprit de l'Evangile :« Pourquoi amasser ... des trésors que rongeront les vers et la rouille. ... Vous pouvez acquérir des richesses autrement précieuses et inestimables... Faites des bonnes œuvres... Nul ne peut servir deux maîtres... Dieu

554 d'océan a océak

et Targent. » Aussi nos bons Yankees servent-ils' avant tout ...Targent. Dieu, c'est pour le dimanche, parce que ce jour-là les boutiques sont fermées. On lui décoche quelques chants gutturaux, on écoute un prêche resasseur et monocorde en songeant au cours des cotons ou à celui des blés ! — Dame! « Business is Business. »

Ainsi, autrefois le Haal mystique et impitoyable Hes Phéniciens et des Puniques n'était guère autre chose que la sauvage personnitication du dieu Commerce ; à la place du gracieux Mercure aux pieds ailés, des temples monstrueux recelaient on ne sait quel culte^ où coulait le sang des hommes, et les marchands carthaginois se sentaient pénétrés de respectueuse terreur devant cette divinité invisible ^ux yeux du profane. Ils n'eussent pas entrepris un voyage, une vente un peu sérieuse, sans invoquer le Dieu. Aujourd'hui, et toutes proportions gardées, l'Américain n'abandonne jamais, lût-ce une seconde, en tous les lieux et à toute heure, la prédominante idée des aftaires... Jamais ils ne se livrent, jamais ils ne se dégagent de cette arrière-pensée qu'on sent toujours présente derrière leufs moindres paroles ! Et pour un Européen, pour un Latin surtout, on finit par éprouver devant cette espèce de réservé mercantile un sentiment peu bienveillant. Tous' les Français que j'ai vus aux Etats-Unis pouvaient se diviser en deux classes : ceux peu nombreux qui s'étaient américanisés et qui admiraient tout imperturbablement et ceux qui, au contraire, nourrissaient contre ce peuple de commis, butors et indélicats sentant l'argent, une haine d'âme froissée, d'enthousiasme indignement trompé. Le dollar n'a pas d'odeur au sens physique

llOfPRESSIONS D AMERIQUE 555.

du proverbe, mais il en a une, ^t terrible, dont sont imprégnés tous les Yankees, depuis leur Président jusqu'au dernier commis de Broadway... Avares ? Non pas, moins que nous, peut-être, et pas si bêtes de se priver toute leur vie, comme nos petites gens de France, pour mourir sans avoir profité de leur fortune. Mais leur générosité est égoïste. C'est un faste de parvenus, de petits esprits, qui flairent dans toute amitié, non pas le plaisir de ce qu'au xvii" siècle on appelait un « commerce agréable » mais le plaisir du commerce, des relations utiles, ce qui n'est pas du tout la même chose. L'étiage où se mesure une amitié nouvelle, c'est la phrase classique : « Combien vaut-il ? » je ne vois pas bien Alfred de Vigny ou Balzac, mettant en présence deux grands seigneurs dont la première question serait : «Combien valez-* vous?» !

Oii l'inévitable tristesse qu'engendrent ces préoccupations puissantes et constantes de l'argent à gagner se remarque beaucoup, c'est dans la manière dont s'amusent les neveux de l'oncle Sam.^ Ce peuple de calculateurs et de teneurs de livres né sait pas se distraire. Il contemple, avec la gravite d'un auditeur de rote assistant à une remise de barette, les plus folles bouffonneries. Il aime pourtant le théâtre et le café-concert le « music hall », mais sa façon de parler, de sortir, de s'asseoir, d'avaler son coktail, de consulter son programme, d'allumer son cigare, est absolument mortuaire. La clientèle des concerts, n'est pas d'ailleurs, recrutée comme chez nous parmi la jeunesse dorée. 11 est mal porté pour un jeune homme d'une certaine situation de paraître en ces endroits. Ceux-là n'ont pour se distraire que les

Récitals organisés dans des salons ad hoc où se jouent Haëndel , Bach, et Mendelssohnn , et auprès desquels nos concerts des salles Erard et Pleyel sont de joyeux rendez-vous, j'eus l'occasion d'aller dans la même journée à l'Impérial music hall et à un récital donné au Grand-Hôtel de X***. Le café-concert était tout à fait dans le goût anglais avec des séries de petites danseuses costumées en bébés kategreenway et dissimulant sous des mines polissonnes de gamins, un nombre respectable de campagnes. Cette prédilection de la race anglo-saxonne pour l'exhibition de la femme en « baby » marque un sentiment bien bas et bien répugnant. C'est profaner l'enfance avec tout ce qu'elle a de charme insoupçonné et ingénu que de faire se trémousser en d'indécentes postures une vieille garde chevronnée « chantant ^ dans l'ampleur d'un tablier d'écolière et sous l'ébourifïement d'une perruque de fillette... Je préfère voir, comme chez nous, une belle fille aux trois quarts dévêtue, comme Prelly ou Lender, que d'assister à ces ébats malpropres.

En revanche, le récital fut de haut goût, d'un cérémonieux eflfrayant. Cétait l'après-midi, le cou engonsé dans la lourde cravate Charles X, à la mode alors, des redingotes à longues basques leur battant les talons^ les cheveux plaqués en épaisseur sur le sinciput... de jeunes élégants se répandirent parla salle... des toilettes charmantes ne tardèrent pas à paraître. Alors ce fut un flirt discret, un papotage distingué dans toute la salle. Malgré tout, je ne sais quel rastaquouërisme pesait sur tout ce monde. Le ton était m.onté à un diapason ridicule, l'élégance était outrée, la mode exagérée, et surtout ces façons maniérées, qui

m'avaient tant frappé à mon arrivée, se donnaient là libre carrière. C'était un assaut de minauderies, de petits piaulements entre les deux sexes. Où retrouver cela à Paris, dans les salons Sud-Américains ([ui avoisinent l'Arc-de-Triomphe, mais dans notre haute société française, de pareils pantins détonneraient par l'exagération même de leur « chic ». Le programme de ce récital fut intéressant en ce qu'il me permit d'applaudir un compatriote, lequel accomplissait ce miracle de chanter en anglais et d'y être divinement charmeur et • gracieux. Cet artiste remarquable à tous égards s'accompagnait lui-même et composait de charmantes mélodies. Il s'appelait Gaston Wiallard.

Cependant à courir ainsi à travers New- York, l'heure du départ approchait.

Notre dernier trajet d'Hoffmann-House au pier de la compagnie transatlantique nous fut une curieuse réminiscence de nos premiers pas sur le sol américain et de nos primes impressions. Le samedi n'avait plus que deux heures à vivre et d'ailleurs le dimanche, aux Etats-Unis comme au Royaume- Uni, part de Saturday afternoon. A midi toutes affaires cessantes chacun reprend le chemin de son home où l'attendent les multiples félicités du repos dominical. Ce fut donc à travers des rues sans vie, des avenues désertes et entre deux alignements de maisons hermétiquement silencieuses, que nous gagnâmes les bords de l'Hudson. La joie du retour ne m'empêchait pourtant pas de sentir une vague tristesse à l'idée que ce monde nouveau, si lestement parcouru dans son immensité, ne serait bientôt plus pour nous qu'un souvenir. La sixth avenue que nous suivions était bien telle que nous la vîmes lorsque son immense Ion-

gueur et la file parallèle de ses légers viaducs frappa pour la première fois nos regards. Pas une âme, à peine, à de rares corners, l'indécise sil-> houette d'un policeman. En reva^nche, au-dessus; de nos têtes, de minute en minute, les trains de> Pélevated railway passaient dans un vacarme de; ferraille. Nous ne parlions guère, tous absorbés dans la même pensée et nous savourions en quelque sorte nos ultimes sensations, comme le violoniste qui joue pour la dernière fois un motif de Mendelssohn ou de Beethoven avant de déposer Tarchet. La colossale cité dbrrfjait son lourd sommeil, en opposition si virulente avec l'éperdu mouvement du jour. New-York, d'ailleurs, n'est pas une ville de nuit. San Francisco, et surtout Chicago, sont les seules capitales de l'Union qui s'animent un peu à la manière parisienne, au moment de la fermeture des théâtres...

Ceperidant nous débouchâmes sur le quai. Un vaste trou noir, à peine semé dans l'opacilé d'une nuit sans lune de quelques lampes électriques. Devant nous pourtant, la carapace arrondie du Hall des steamers français finit par se distinguer en raison même deTénormité desa masse sombre. Nous y pénétrons et bientôt, nos bagages à main déposés dans les cabines, nous nous retrouvons sur le pont de la Champagne pour y serrer, la main au digne interprète- qui nous regarde partir sans déguiser son émotion.

Le paquebot s'emplit de rameurs, des groupes de voyageurs arrivent par paquets irrégali6rs, dis" paraissent dans les énormes flancs du navire. Les homm.es du bord vont, viennent,' courent dans unfeu croisé de commandements, d'appels, de fébri-J lés recommandations. Nous ne devons partir qu'à

six heures avec la marée. Aussi chacun de nous va-t-il prendre un peu de repos sur sa couchette avant que les premières blancheurs du jour aient teinté de gris lés flots de i'Hudson. ■

' A cinq heures^ les premiers tressaillements^ de la machine et les vibrations de l'hélice qui s'es-» saye me réveillent. Je m'habille en hâte et je cours à l'avant, Palbum à la main. Une très légère petite pluie pique de temps à autre les figures d'une gouttelette rafraîchissante. D'ailleurs la nuit rapidement s'en est allée, et le panorama de New- York, dès que l'immense bâtiment s'éloigne défi-» nitivement de son pier, se déroule à nos yeux. Peu de monde sur le quai. Quelques mouchoirs s'agitent et des onomatopées anglo-saxonnes s'échan-* gent dans l'air vif du matin. Mais le steamer se meut sans aide, le départ s'effectue sans que le cor losse ait besoin comme à l'arrivée, du secours des « flyboats » du port. Et nous filons, nous filons avec une rapidité prodigieuse, en gens que ne re^ tarde aucune formalité et que rien, en ce jour sacré, ne va déranger de sa route sur la nappe tranquille de la rade. Pas un ferry ne coupe l'horizon de son panache de fumée. Les voiliers, les vapeurs, les petits remorqueurs, toute la gamme diverse des bateaux à l'ancre ou amarrés sommeille feux éteints, voiles carguées, dans l'aube dominicale. Tant mieux : la voie formidable de; l'Océan est libre. Go aheadî AU right î

Nous laissons à droite la Liberté de bronze bran-^ dissant sur son piédestal de roche sa torche emblématique. Peu à peu elle se rapetisse aux proportions infinitésimales d'une statuette.

Brooklyn et son pont retiennent un suprême regard vers bâbord, puis la baie se rétréGit. Au

grouillement pittoresque des usines, des villas, des buildings, des hôtels, succède la zone maintenant éblouissante de verdure où se devinent ça et là les formes géométriques de quelques fortifications. Nous côtoyons Staten-lsland etLong-Island, dont les rives se rapprochent, et enfin nous passons sans encombre les Narrows. Nous apercevons les îlots sablonneux, Sandy-Hook, triste sous la douche du jour naissant. Le ciel gris tend à se dégager, et enfin, quand nous battons d'un rythme vif la pleine mer, un coup de soleil vient égayer le pont. Hélas! ce n'est qu'un leurre. La Touraine que nous avons aperçue en quittant l'Hudson, aux prises avec les services américains nous a, paraît-il, appris qu'un brouillard de trois jours consécutifs l'avait enveloppée dès les premiers passages de Terre-Neuve. Brrrou ! Déjà la sirène commence à déchirer l'air de plus en plus humide et épais qui nous environne. Triste ! Voyons, docteur, vous toujours si gai, si résistant : un conseil! Soit, le tangage est nul, le roulis insignifiant, allons : une partie de tonneau ! Et bientôt nous voilà les palets en main. Ce diable de docteur exécute des séries mirobolantes. Il a fait un pacte avec la grenouille, ce qui (remarque le Prince, pour la plus grande joie des deux gentlemen corrects avec lesquels nous avons engagé la partie) n'a rien d'étonnant pour un français. Ne sommes-nous pas les « frogeaters » par excellence ! — C'est ainsi que l'excellent anthropologiste combat l'évidente mélancolie qu'entraîne l'ouate funèbre au sein de laquelle nous courons à toute vapeur. Juvat ridendo tinientes !

Mais l'heure du déjeuner s'approche. Ma bonne étoile veut qu'en causant avec le docteur de Paris

— et des travaux qui nous y attendent — j'évoque le souvenir de quelques journalistes amis. Et de là, glissant à une critique de « nos critiques », j'analyse le fonds et le tréfonds des Lemaitre, des Sarcey, et terminant par une incursion chez les Zoïles musicaux, je prononce le nom d'Oscar Commettant.

— Vous connaissez OscarCommettant, dit derrière moi un timbre jeune et sympathiquement vibrant? Je me retourne. Un commissaire galonné^ dudernier chic, son col à la Sagan s'enveloppant d'un triple tour à TAnton/, me sourit, une casquette barrée d'argent à la main? Son faciès ironique et légèrement bêcheur a des plis tout parisiens.

— Monsieur, dis-je, votre question est pour le moins étrange. Sachez que moitié de ma vie se passe entre la rue du Croissant et le taubourg Montmartre. Sachez également qu'il est peu de concerts — musique de chambre ou musique classique — auxquels je n'assiste et où je ne communie en Mozart, Haydn, Schumann et en Beethoven, ce Dieu!

— Alors, reprend tranquillement la physionomie parisienne qui se recoifîe avec flegme, alors vous connaissez mon père?

— Et votre père est ?

— Oscar Commettant, monsieur.

■ — Commettant, m'écriai-je, un'grand cœur et un lumineux, sincère artiste, un esprit...

— Monsieur, vibra la casquette argentifère^ épargnez la modestie d'un fils.

Dix minutes, après le jeune commissaire et moi étions amis comme phascolomes.

— Vous me ferez l'amitié de manger à ma table^ me dit enfin l'officier.

. — Sans doute, acquiesçai-je le docteur s'est lié avec des diplomates russes et des savants de même naiLonalité. Je les laisserai aux prises. J'ai le respect de cette alliance.

— Bojé tzara Kranï, répliqua Commettant.

— Et vous êtes musicien, interrogeai-je ?

— Quelque peu. Je compose.

— Bigre.

— Monsieur, interrompit un garçon qui partit, le cuisinier dit que le sac 412 de haricots rouges a été soulagé de seize kilos.

— Diable, éplora le fils du critique, est-ce qu'ils seraient partis tout seuls !... soit, j'y vais. Excusezmoi, monsieur, monsieur??...

— Bonnaud... Mac-ash pour Courteline et pour mes amis.

— A tout à l'heure, monsieur Mac-ash... Nous déj«eunons dans vingt minutes.

Et il disparut, battant du poing son front dé- "giagé et clamant :

— Seize kilos de haricots, soit huit francs quatre-vingt-dix-sept centimes!...

Derrière lui trottait le garçon atterré.

Cependant la cloche dingdonda. On descendit au somptueux local du Diningroom. Le très courtois capitaine Laurent^ l'idéal du commar.dant de bord, s'installa au centre. Aussitôt présentéauPrince, l'officier le pria de se placer à sa dextre. De l'autre, le maître après Dieuavait placé son état-major, c'est-àdire en tout et pour tout le docteur Jullian — médecin sceptique et doux, guérissant le mal de mer par l'affabilité et sachant plaindre ses malades femmes — ce qui suffit les trois quarts du temps à les guérir. Durant ces iormalités, l'ami Commettant organisait une partie des plus férocement paradoxa-

lies et des plus juvénilement bavardes à la table du commissaire. Là cinq ou six « présomptifs » fils de négociants français et qui venaient de procéder à Chicago à l'installation des produits paternels dépassèrent en gaieté française, en saillies ininterrompues, en discussions esthétiques et passionnelles, l'esprit de deux états américains. Nous révolutionnions— mais — je le dis bien vite, gentiment, sans bruit, le monde dupaquebot.Lesgensgravesavaient pour nous des regards pleins d'indulgence et plus d'une fois le docteur échappant à ses Bojétsara Kraniens vint s'intercaler au milieu de nous pour notre plus grande joie. C'est là que j'entendis -conter l'anecdote suivante:

J'ai déjà dit, au début de ce livre, en quelle piètre estime nos capitaines de la compagnie transatlantique tiennent les pilotes new-yorkais. L'apparition de ces pseudo-bookmakers, sortant des vagues en chapeau melon, la lorgnette en sautoir, le pantalon retroussé et gantés de beurre frais, e.st chaque fois, à l'arrivée dans les eaux new-yorkaises, le signal d'une douce gaieté.

Or, parmi les commandants de la flotte transocéancienne française, il en existe un : le capitaine Frangel, qui connaît le littoral américain de l'Atlantique comme sa poche. Plusieurs personnes paraissent même croire qu'il l'a fait.

Sur son navire, d'habitude les pilotes de New- York se- considérant eux-mêmes un impôt forcé, se promènent d'un bout à l'autre de la passerelle, se contentant de ne pas gêner la manœuvre.

Un jour, le bord du capitaine Frangel fut hanté par un jeune, tout jeune pilote, qui, n'étant pas au courant des usages, manifesta l'intention de diriger le transatlantique sans le secours du capi-

taine. Frangel vit d'un coup d'œil que cet apprenti allait faire une épouvantable gaffe et qu'on allait droit sur les points qu'il fallait soigneusement éviter. Il écarta d'un coup de poing le Yankee et remit le navire en position.

L'autre fut un certain temps à se rétablir de cette intervention énergique, mais, tenace, il émit de nouveau la prétention de conduire la vaste machine, et très probablement de la conduire à sa perte plutôt qu'aux piers de l'Hudson.

— Alors, vous croyez, dit l'Américain au Français, que je vais rester là les bras croisés.

— Certainement, fit l'autre.

— Jamais de la vie, je tiens à remplir ma tâche.

— Vous dites.

— Jamais de la vie.

— Kardouëc. cria le commandant à un mathurin qui passait, vite, fais-moi porter une bouteille de porto et des cigares, des havanes, les meilleurs.

L'œil de l'Américain s'éclaira. On apporta bientôt les consommations demandées. Le temps était beau. L'Océan n'avait pas un soubresaut. Frangel commanda : Mets ça sur une chaise; apportes-en une autre pour Monsieur ! Le matelot redescendait l'escalier quand le pilote, pris d'un remords, rebalbutia :

— Mais... et la direction du steamer? Je veux remplir ma tâche...

— Kardouëc, reprit Frangel : une bouteille d'old brandy-martell 1856 et une boîte de suavitas imperatores !

Cette fois, le jeune Yankee ne broncha plus.

On apporta Fold brandy et la boîte de cigares, la fine fleur des provisions tabagiques de l'officier. Frangel veilla à ce que son hôte fût installé con

fortablement, il lui tendit sa boîte d'allumettes, dans un beau geste de marin, de loup de mer qui n'aime pas à être « cramponné ».

Maintenant, dit-il, bois et fou s -nous la paix.

Et le steamer, la Toîiraine,je crois, arriva sans aucune espèce de difficultés à son pier d'atterris sèment.

Ces histoires et d'autres encore débitées avec une verve toute gauloise et qui nous désaméricanisait, si j'ose ainsi parler, nous aidèrent à passer e temps. En dehors de notre table,' les garçons ^que j'avais baptisés le «bachelors club», abondaient dans le paquebot en types d'une infinie variété. Il y avait là plusieurs familles péruviennes, dont les jeunes filles au pur type espagnol étaient le charme du bord. Les anglo-américains étaient cette fois en minorité et nul ne s'en plaignit. Nous pûmes étudier de près divers originaux : Un directeur de cirque de la Havane, homme aimable et courtois, du reste^ mais qui ne possédait pas moins de vingtsept bagues. Ses épingles de cravates étaient de véritables vitrines de joaillier, cinq ou six chaînes se croisaient sur son gilet, un paquet formidable de breloques lui battait l'abdomen, et, enfin, un caméléon desséché, porte-veine cher à ce havanais bizarre, se balançait à la bélière d'une de ses huit montres. Il y avait un médecin de marine que je surnommai le petit madère, et qui, d'ailleurs, était le meilleur fils du monde. De huit heures du matin à minuit, le docteur, attr.blé au fumoir, coupait tous les quarts dheure ses phrases d'un « garçon, un petit madère » ponctuel comme une sonnerie d'horloge. Ayant beaucoup vu et aussi beaucoup bu, il avait beaucoup retenu, et ses histoires de voyages étaient souvent fort intéressan-

tes. Enfin, un notable commerçant lyonnais, re-r tour du Worlds Pair, où il avait été installer l'exposition de la soierie française, plein de bonne humeur et d'une parfaite ressemblance avec Grévin, nous tint souvent d'amusants propos...

L'élaboration d'une soirée artistique qui, au retour, s'organise d'habitude parmi les passagers, fournit quelque chose à dévorer à l'activité de notre Bachelors-Club. Jamais besogne ne fut plus méritante, puisque c'est au profit de la Société centrale de secours aux naufragés que cette petite solennité musicale et littéraire a lieu. Le toujourssur-la-brèche Commettant, M. Gay, conseiller général et grand industriel de Grenoble, M. Dietntz, MM. V*** et D*** se réunirent en conseil dans la chambre du commissaire. Nous y mandâmes également un excellent artiste, le baryton Dethureins, qui n'était pas d'ailleurs une nouvelle connaissance pour moi, et dont la voix superbe devait constituer le « clou » de notre petite fête. Une jeune femme, canadienne française, M'"* A..., qui faisait son voyage de noces, et qui interprétait très agréablement Chopin, voulut bien nous offrir son concours. Un Anglais aimable (il y en a), M. Pewny, s'offrit à servir d'accompagnateur, et un couple de duettistes bien connus dans les concerts de Paris, M. et M'"^ Dérouville- Nancey, promirent de chanter les meilleurs morceaux deleur répertoire. Enfin, une femme de beaucoup d'esprit, M"* Lataille, contérencièrejfort goûtée en Amérique et sachant non seulement comprendre, mais rendre tout le charme de nos poètes — en diseuse impeccable, — fut priée par nous de semer de quelques jolis vers notre programme. Avec tout cela, nous avions les éléments

d'une « représentation » intéressante. Commettant déclara qu'il ouvrirait le feu et qu'il jouerait en numéro un pour ménager toutes les susceptibilités. Nous n'avions donc plus qu'à aller de l'avant.

La date du jeudi soir fut choisie et à partir du mardi matin une rumeur emplit le salon où les charmants et mignons bavardages des jeunes misses américaines et des jolies péruviennes roulèrent exclusivement sur le futur concert. Au fumoir, où les joueurs de poker, en dépit du roulis, s'escrimaient dans le décor mauresque du smoking-room; à la salle à manger, où les Yankees insatiablement vidaient dans leurs assiettes des pots entiers de gelée de groseille; sur le pont, où malgré la pluie des irréductibles perambulaient, partout on jasa de la fameuse soirée. Nous étions donc rigoureusement tenus à ne pas faire un « four ». Alors, dans les rares loisirs de son service, notre commissaire s'exténua, cria, tempêta, en vrai régisseur. Le mercredi matin un violent tangage secoua le steamer : nos sujets-femmes en furent malades. La gentille madame Dérouville dut répéter au piano entre deux coupes de Champagne, un citron devant ses quenottes blanches et le front tout moite d'une sueur d'angoisse. On arriva quand même, grâce au dévouement de son mari, à établir trois chansonnettes^ bien qu'après chaque accord la jolie divette déclarait qu'elle serait sûrement morte a vaut le concert. Corn mettant s'offrit galamment à dire quelques mots au capitaine afin de le prier de changer le plus tôt possible l'état incohérent de la mer. Heureusement la dame canadienne n'était qu'à demi atteinte par le mal de mer. Son mari la soignait avec un dévoue-

ment jaloux; en leur qualité de nouveaux mariés ils déclarèrent qu'ils répéteraient, sans le secours de personne, dans leur cabine et à la lecture. Madame A... était d'ailleurs assez bonne musicienne pour que nous fussions sans, crainte. Nous laissâmes cet heureux couple à ses ensembles conjugaux. — Pour mademoiselle Lataille, nous ne la trouvions nulle part, et déjà nous craignions qu'un violent mal de mer l'eût retenue dans sa chambre. Commettant se fût arraché les cheveux s'il n'avait, disait-il^ été forcé par l'article 234 du code maritime de rendre au gouvernement un compte exact de ses appendices capillaires. « On me les ferait payer », prétendit-il. M. Dientz et un charmant garçon que j'avais surnommé Titus Andronicus, à cause de sa barbe bouclée, fouillaient les coins et recoins du navire. Je fis une enquête auprès des garçons du bord. Je n'appris rien de positif et déjà une légende mystérieuse s'établissait autour de la spirituelle femme de lettres, quand Titus Andronicus amena un des mousses de la Champagne qui, avec un bon accent normand, affirma savoir où se tenait l'aimable Corrine :

— Tu as vu cette dame, interrogea le commissaire?

— Oui, fit le moussaillon.

— Où cela?

— A Tavant.

— Par un temps pareil! posa Commettant. Voudrais-tu t'ofifrir nos têtes vénérables? Il fait un vent à casser les cheminées et nous dansons agréablement...

Au même instant, un coup de roulis plus fort nous jeta les uns sur les autres. M. Dientz s'accrocha à Titus, Titus se cramponna à moi, et je me

cramponnai à Commettant, qui heureusement résista.

— Holà, gamin, reprit le commissaire : tu vois s'il doit faire bon là-haut. Tu as rêvé.

— Ben sur que non, lit le gosse, la dams aile est à l'avant, ie Tons ben vue.

— Allons, s'écria Titus, j'en aurai le cœur net, venez-vous, Messieurs.

— Andiamo, entonnai-je.

Et nous partîmes.

Dès l'abord, pour ouvrir la porte de communication de l'escalier au pont, nous eûmes une peine infinie. Un aquilon terrible nous la jeta en plein visage, irrésistible. Nous faillîmes être projetés dans la cage aux rampies d'acajou. Enfin nous pûmes, à la faveur d'une acalmie, mettre le pied sur le plancher du spardeck. Derrière nous l'huis de tôle se referma avec le fracas d'un coup de canon.

— Combien sommes-nous^ hurla Commettant, dans la rafale. On n'avait pas entendu, mais on avait compris le geste circulaire. Nous nous comptâmes ! nous étions cinq: le commissaire, M. Gay, M. Dientz, Titus Andronicus et moi.

— Celui^qui survivra, clamai-je, ira porter à nos compagnons la funèbre nouvelle.

— A Dieu vat, cria Titus.

J'allais riposter, quand une « baleine », pour me servir de l'expression dont M. de Pierrefeu aimait à baptiser les gros paquets de mer, nous tomba à ploc. Une douche salée et dense de plusieurs tonnes. Nous fûmes immédiatement transpercés.

— Je file ! siffla un timbre suraigu.

Et en une seconde, M. Dientz, M. Gay, portés sur les ailes du vent, s'engouffrèrent dans Tesca-

lier des premières, comme avalés par la porte ouverte et refermée en un dixième de seconde.

— Ils nous lâchent, vociférai-je à l'oreille de Titus Andronicus.

— Ça m'en fait l'efïet, me riposta par le même procédé la barbe aux boucles fines.

Mais le commissaire, le capuchon relevé, filait droit devant lui, en marin que rien n'estomaque. Pour moi, la violence du suroît me coupait littéralement la respiration, et j'étais forcé de me retourner pour renouveler la provision d'air nécessaire au jeu de mes poumons.

Cependant, nous avions dépassé la cabine du commandant, les passerelles de l'avant, et nous nous arc-boutions cahin-caha aux tambours où dorment sous leurs chaînes les ancres monstrueuses. Les paquets de mer se suivaient agréablement. L'un n'attendait pas l'autre. Des giffles sonores nous étaient octroyées avec une générosité qui me rappelait le Pîed-de-Mouton et l'un des tableaux les plus drôles de cette antique féerie. Notre chef de file allait touiours : mais, de temps à autre, il secouait négativement la tête. Des rigoles circulaient dans les plis de son caban. Il avait l'air d'un Triton. Quant à nous-, des filets humides glissaient comme des couleuvres le long de nos dos respectifs. Une fontaine coulait de la barbe monumentale d'Andronicus. Et toujours rien.

Dans une saute de vent, Commettant, désespéré, cria :

— Personne !

Mais, au même instant, nous dressâmes l'oreille ; une voix claire et douce, une voix de femme s'entendait. Le souffïe du large nous amenait directement le son de cet organe argentin, et, charmés,

nous ouïmes le rythme pompeux des alexandrins. La voix disait à l'ouragan des vers de Hugo, et ces vers, dans le sifflement infini des éléments déchaînés, sonnaient comme dans leur milieu naturel.

I.orsqu'avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Echevelé, livide, au milieu des tempêtes.

A ce moment, une montagne d'eau amère croula sur nous. Nous nous secouâmes, et le bruit un peu calmé, nous réentendîmes la voix :

...l'homme sombre arriva...

Le steamer donna aussitôt une bande effrayante sur bâbord. Titus glissa, se rattrapa comme il put à un palan. Je dus faire un tour de valse pour ne pas être flanqué net par terre. Enfin, je retrouvai ma stabilité un instant compromise. La récitante continuait :

...ses fils hors d'haleine, Lui dirent couchons-nous sur la tçrre et dormons.

— Nous nous étions instinctivement rapprochés tous les trois.

— C'est elle ! fit le commissaire.

— C'est elle ! reprit Titus.

— A moins, fis-je, que la Champagne ne soit hantée, cela s'est vu quelquefois. Les transatlantiques ne sont pas à l'abri de ce que Crookes a si joliment appelé des « matérialisations 1> !

— Non, non, dit Andronicus, c'est M'" Lataille. Avançons. Nous avançâmes, et bientôt, en effet, nous découvrîmes une ombre luisante qui arpentait avec de beaux gestes l'extrême avant du paquebot. C'était la conférencière elle-même. Couverte d'un solide imperméable, elle répétait

572 D OCÉAN A OCÊAlrf

ainsi devant l'horreur de TOcéan démonté, s'emplissant l'âme d'infini tragique !

Et le soir, on lançait des flèches aux étoiles,

— Mademoiselle! Eh! mademoiselle, hêla Commettant. C'est très dangereux ce que vous faitesla.

Alors Tubalcaïn, père des forgerons...

— Ah ! c'est vous, messieurs, s'interrompit en souriant M"^ Lataille. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

— Merci de ce charmant préambule, répliquaije, nous venions savoir seulement si ce temps affreux ne vous" incommodait pas !

— Oh non! fit l'intrépide « authoress ». Je n'a'v jamais le mal de mer.

Nous respirâmes. Encore un numéro de sauvé.

— Allons, tant mieux, fit Titus, jouant sur les mots. Mademoiselle, nous vous laissons aux prises avec votre « conscience », et nous allons élaborer notre programme.

— Bonne chance, Messieurs, et à demain soir.

— A demain.

Nous repartîmes, tandis que la brise escortait d'alexandrins scandés les rauques coups de buccin de la bourrasque.

La soirée fut employée par nous à préparer l'ordre et la marche de nos divers numéros. Le lendemain, le temps se remit un peu des chaudes alarmes de la tempête. Un petit roulis fatigant, mais supportable, subsista seul. Nous respirâmes, et, dès le matin. Commettant fit afficher partout le programme.

Le dîner fut des plus gais, dans l'attente du concert dont s'allait enfin bercer l'ennui de ces

huit journées monotones. Des profondeurs du couloir des premières, la basse énergique de Delthureins vibrait, s'essayant à Tair de Massenet, paroles d'Armand Silvestre.

Un peu d'âme erre encore aux calices défunts.

Tandis que « pianissimo » Dérouville susurait dans le calme du drawing room désert :

L'dimanche suivant, tout Tmond' décanille.

Et que la petite voix de madame Dérouville répliquait :

On va prend' le train à la Bastille.

Vers six heures, les invités arrivèrent en foule^ Tout le pourtour du salon^ qui n'est, on le sait, qu'une galerie circulaire tournant au-dessas du dining-room, se remplit de ravissantes yung ladies en toilettes resplendissantes, et de jolies mistress jouant de la tace à main. Une ravissante jeune fille chilienne, mademoiselle Z. de José, son frère, gentil gamin répondant, ou plutôt ne répondant pas au nom de Pepe, son père, le plus aimable des docteurs, vinrent prendre place sur les divans du pourtour. D'autres Américaines du Sud, non moins capiteuses, parurent, traînant paresseusement leur petit bagage de livres, de parfums, de bibelots.

En bas, le long des tables rectangulaires de la salle à manger, des gentlemen corrects et tout de noir vêtus se rangèrent : un véritable u orchestre )> d'habits noirs et de gilets blancs croisés. Ce fut là que nos amis du Bachelors-CIub s'installèrent. Ils s'étaient dévoués à servir de 'T romains /y dans cette solennité artistique, et les applaudissements les plus nourris devaient éclater de cette claque ultra-select au moindre signe de Commettant,

deus ex-machina de cette représentation. Je me tins pour ma part prêt à annoncer les divers morceaux du programme et à servir d'introducteur à nos interprètes femmes.

Enfin, jugeant l'assistance au complet, je m'avançai vers la balustrade d'où, speaker de circonstance, je pouvais dominer la foule des spectateurs. M. Léandri et le docteur Topinard s'étaient assis non loin du piano. Quant au Prince, ami du mouvement, il se tenait debout dans un des angles de la salle à manger. Voyant tout le monde rassemblé, un des Stewarts frappa solennellement les trois coups, et la '^ séance >/ commença.

Ainsi que je l'ai déjà dit, Commettant ouvrit le leu. Notre sympathique commissaire parut, gracieux, pimpant, revêtu de son uniforme de grande tenue, ET TOUJOURS le sourire sur les lèvres ! Il dévissa à moitié, d'un rond de bras qu'eût avoué Mauri, le tabouret rebelle, et préluda parquelques arpèges et deux ou trois accords plaqués avec un certain <'< chic >/. Puis il attaqua doucement sa nuit d'été. C'était une gracieuse composition, à la fois simple et originale, sorte de rondo capricioso. Autour du motit principal grimpait, comme une clématite autour d'un pilier^ un contre-chant etdes eflfets d'assonnances recherchées, qui, tout de suite, prouvaient aux connaisseurs que Paute'ur était rompu aux arcanes de la fugue et du contre-' point.

Rien de curieux comme les égrènements de ce piano au milieu du silence et de l'immobilité de cent auditeurs, tandis que, de temps à autre, le transatlantique, penché par le roulis, forçait une partie du public à se cramponner prudemment aux voussures des portes et aux aspérités des pan-

neaux. Des hublots, la vue par moment s'allongeait au loin sur la mer tout argentée des reflets lunaires et où les lames de fond plaquaient des touches plus sombres. Quelquefois, répondant à un trille exécuté sur les hautes notes du clavier, la sirène, d'un, de deux ou même de trois appels brefs, annonçait les voiles en vue. Sa nuit d'été terminée, le galant pianiste, à la demande générale et sous les applaudissements forcenés de la plus belle moitié de l'auditoire, se remit devant l'instrument. Il décocha des profondeurs des basses divers appels en si bémol, qu'il harmonisa suivant de savantes et wagnériennes gradations et tout à coup s'étendit sur un largo avec des tenues de violoncelle. Le chantgrave d'abord se déploya, à peine ponctué d'accords discrets, puis brusquement il s'élargit, passa d'un andante maestro à une sorte de deux-quatre, dontla phrase passionnée, fébrile semblait déchaînée par des trombones au milieu des sifflements chromatiques des violons. Enfin, après avoir été un instant submergé par une infinie variété de modulations, le motif éclata, escorté de stridences cuivrées, pour finir comme dans une apothéose, joué à l'octave et dominant l'orage grandissant des triples croches. Les bravos éclatèrent nourris, puis les rappels, mais déjà le compositeur commissaire avait disparu... Alors parut le baryton. Le vaillant Dethureins, en dépit d'une après-midi passée à griller imprudemment des cigarettes et à élucubrer les interminables tactiques de la manille, était en voix. L'accompagnateur exécuta sans prétention les quelques notes de prélude et le timbre empoignant, vibrant, superbe de l'artiste vint dès le début mettre un joli frisson dans les rangs des audi-

triées. Accoudé — calé plutôt — contre le piano, le chanteur, d'un timbre adouci, doux comme un velours, soupira sous la pensée d'automne en homme sûr de lui, détailla magnifiquement — ce dont je lui sus gré — tous les vers de Silvestre et recueillit pour la peine une ovation qui faillit ne pas finir. Après une demi-douzaine de réapparitions, le baryton s'éclipsa pour laisser la place à M'" Lataille, qui s'avança, ayant quitté mon bras, jusqu'à la « rampe » et débuta par un petit speach où elle argua justement de l'instabilité de sa cathèdre, la conférencière, avec beaucoup de majesté et de conviction, aborda cette « conscience » qu'elle'avait répétée de façon si curieuse, la veille, devant l'épouvante de la tempête. Pour se venger sans doute, en professeur brutal, l'océan balança à plusieurs reprises la Champagne^ d'un tel remous que ce fut dans le public une oscillation générale. Un jeune homme mal assis tomba. Un monsieur à favoris blancs fut projeté contre la partie vitrée, dont l'épaisse glace heureusement tint bon. Malgré ces menus incidents, M"" Lataille alla jusqu'au bout et lança — non sans succès — le traditionnel :

L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

La Marche nuptiale de Grieg fut pour madame A..., l'occasion d'u.n vif succès. Le jeune mari n'avait voulu laisser à personne le soin détourner les pages, et je n'exagère rien en disant qu'il ne cessa pas une minute de boire sa femme des yeux, heureux couple! Ce sont là des choses qui réconfortent, et si l'exemple d'affection conjugale que j'avais sous les yeux eût été moins rare, j'eus bien auguré de la repopulation de notre vieille Gaule devenue bréhaigne. Mais cette marche so-

lennelle, après la Légende des siècles, c était un peu trop sérieux pour une partie de l'auditoire. Aussi l'apparition des duettistes Dérouvilie-Nancey, fut-elle saluée d'un murmure de plaisir. Fort en beauté, la petite madame Dérouville avait revêtu une toilette de haut goût et sorti des diamants variés, lesquels me donnèrent une haute idée des appointements ofterts au couple par les impresarii d'outre Océan. Fut-ce pour complaire aux moscovites du docteur, ou la Bojetsaracranomanie sévissait-elle dans leurs cerveaux fantasques, toujours est-il qu'ils chantèrent, non sans un enthousiasme patriotiquement légitime, la Czarine de l'ami Ganne.

Le docteur Topinard avait fixé de son geste familier ses besicles sur son front broussailleux, il regardait ses voisins en bon slavophile qui Fait comment se doit contempler un russe au moment où sur la scène quelque chose le congratule nationalement. Mais les moscovites de. Panthropologiste étaient des sceptiques. Rien n'est plus diplomate qu'un diplomate du pays de Tolstoï. Le moindre attaché rendrait des points à Talleyrand. Aussi laissèrent-ils passer cette douche de lyrisme franco-russe, sans autre chose qu'un léger sourire amusé.

L'aimable accompagnateur, M. Pevv^ny, nous gratifia ensuite d'une fantaisie sur Tannhauser jouée avec une belle énergie, mais le triomphe de la soirée fut sans consteste pour Dethureins dans cette palinodie d'un poncit évident, dans cet hymne sacro-saint dont les gargouillades emplissent les arrière-boutiques des marchands de vin le dimanche soir, et qui s'intitule les Rameaux, Pour tout dire, l'artiste interpréta cette balançoire

avec autant de sûreté et d'aaipleur que Faure luimême. Le trait final :

Qui vient sauver le mon-on-on-on-on-de

enleva l'auditoire. Les Anglo-Saxons trouvaient ça très bien. Les Français, en majorité du moins, avaient été empoignés par ce lyrisme chahutard et facile, et quant aux américains du Sud, c'était de l'enthousiasme... Appelez-vous donc César Franck !

Les salves claquantes duraient encore quand une lueur formidable, fluant à travers les hublots, vint frotter de blafardes projections toutes les faces subitement inquiètes. On eût dit d'une foule éclairée par des bocaux de quelque pharmacie fantastique. Les femmes eurent de petits cris de stupeur effrayée. Le feu blanc justement cédait la place à un feu rouge. Le salon, la salle à manger, s'illuminèrent de reflets pourpres; sous ces clartés d'incendie, les petites lampes électriques pâlirent, s'évanouirent, noyées dans le flot lumineux. Les hommes se précipitèrent vers l'escalier, mais déjà les garçons, rassurant, jetaient aux voyageurs ces mots : « Les signaux, les signaux ! »

C'était en effet en guise de signal que trois matelots, penchés sur le bastingage de bâbord, brûlaient, an grand souffle de la mer, d'énormes feux de Bengiiie, flambantes couleurs du drapeau français. Au loin^ un navire encore inconnu s'illuminait aussi, et bientôt nous eûmes le joli spectacle d'un duel à la pyrotechnie entre les deux formidables luitiments. Le steamer rencontré était un allemard, comme l'attestèrent bientôt ses flammes versicolores. Couvertes à la hâte de leurs mantilles, toutes les voyageuses se tenaient dans

l'entrepont, et les groupes compacts formés çà et là le long des énormes flancs du vapeur passaient, selon que Tune ou l'autre des pièces d'artifice s'éteignait ou se ravivait, par les tons les plus divers, bleu vif, bleu rose^ violet clair, rouge vif, rouge ponceau. Enfin, l'échange de signaux lumineux cessa et l'obscurité retomba plus pesante après cette orgie éclatante de lumière colorée. L'immense gouffre reprit son opacité et ce petit intermède s'acheva gaiement dans un retour précipité, une galopade vers le salon, loin de la fraîcheur humide du pont. Nous marchions vite, et sansnul doute, dans la journée du vendredi, nous allions enfin apercevoir les scilly et les rocs, sentinelles avancées de la côte anglaise. En attendant, on S€ remit en place, et après un allegro vivement enlevé par M. Pewny, la vente aux enchères des programmes commença. Grâce au concours du Bachelors-Club, nous fîmes une belle recette ; je dis nous, csr — rougissez, mânes futures de Salis — j'avais héroïquement accepté le rôle de crieur^ et je fis en l'occasion un boniment plus ou moins réussi, mais qui, en tous cas, amena dans l'escarcelle du commissaire second — non moins charmant garçon que son supérieur — une somme de sept cent soixante francs. M. Léandri, Titus Andronicus, M. Gay, MM. D..., J... et P... firent atteindre aux mises des altitudes Himalayesques I — Quête après le concert et vente produisirent environ treize cents francs. — Espérons qu'à cet argent, des naufragés devront quelque jour le salut. En tous cas, c'est en mer surtout qu'on comprend la sainte utilité de ces grandes sociétés de sauvetage. C'est le « suave mari magno » renversé.

5S0 d'ogéan a océan

Le vendredi se passa joyeusement. Le temps s'était rasséréné tout à fait. Par les hublots ouverts, de gais rais de soleil filtraient, donnant au salon un air de fête. Les jeunes misses avaient arboré de fraîches toilettes, et une partie du (( Bachelor )) flirtait avec entrain. Le docteur Z... m'entretenait de ses études médicales faites autrefois à Paris, car ce Chilien n'était pas un médecin pour rire, et c'était dans nos grands hôpitaux qu'il avait accompli son internat. Je l'écoutais distraitement, l'œil sur miss Z..., — une des plus exquises et des plus radieuses incarnations de cette beauté de la jeune fiUe^ qui si délicieusement vous prend au cœur, plus encore qu'aux sens. Tous les charmes, cette exquise enfant les possédait. Elle causait avec un joli sérieux, et dans ses moindres paroles vibrait un monde d'enivrante poésie... Ainsi va la vie, triste et décevante. Les joies y sont courtes.

Les huit jours de la traversée filèrent comme une minute, tant un seul regard de cette enfant, dont le rayonnant visage eût inspiré Murillo luimême, m'emplissait l'âme de bonheur harmonieux. Et cependant, où sont ces minutes si douces? Où est-elle maintenant la petite Américaine ? ...

Le train qui nous amena à Paris nous rendit aux tendresses des miens, et, elle, s'en fut avec son père et le turbulent Pepe vers les quartiers de l'Etoile, en une demeure dont l'adresse s'est imprimée dans ma mémoire obstinée. Pourtant, je n'essayai pas de la revoir. Le docteur était bien l'hospitalité et la courtoisie mêmes, mais elle était, me fut-il dit, l'un des plus beaux« partis du Chili ». Q.u'étais-je ? moi, sinon un journaliste à ses débuts, un vague poète plus riche en rêves étoiles qu'en maravédis sonnants. Peut-être aussi

IMPRESSIONS d'amÉRIQUE 58 I

le souriant et gracieux accueil qu'elle me faisait au cours des journées du bord n'était-il qu'une politesse et qu'une amabilité involontaires... Peutêtre m'étais-je emballé avec une sotte fatuité... Et puis, tout réfléchi, cette impression demeurée si tendrement en mon âme, n'est-ce pas la fleur immaculée, le parfum fruste de cette chose subtile qui s'appelle l'amour, et qu'il est parfois bête et brutal de vouloir approfondir. Le souvenir de ces yeux si profondément teintés d'outremer, de ce sourire exquis dans un ponctuant de fossettes, une bouche andalouse, de ces cheveux sombres et indomptés, aux crespelures bondissantes, comme ceux que l'on imagine ^'à la petite Chiquita de Gauthier, couvrant comme deux ailes de cygne noir un front impeccable et rayonnant, enfin de cet angoissant arôme, que tout son corps jeune et brun dégageait à flots parfumés, tout cela reste éternellement frais, lumineux, intact, abrité de toute déception, devant mes yeux émerveillés. — Oui, il vaut mieux, certainement, qu'il en soit ainsi I Je préfère aux fleurs fanées le souvenir souvent impérissable que laisse leur doux et cher parfum, associé dans la mémoire à l'heure troublante qui les vit éclore.

L'approclie des côtes de France produisit cet «ffet singulier que j'avais déjà remarqué en arrivant à New-York. En un clin d'œil, l'aspect du navire changea. Le salon, jusque-là si gai, si animé de la présence d'une foule de jolies femmes, devint subitement désert, hanté seulement par les quelques marmots du bord. Chacun se renferma dans sa cabine pour s'y livrer aux divers préparatifs du départ. Sur le pont, plus de groupes conversant, plus de jeux, chacun, désormais étranger

Tun à l'autre, ne se saluait à présent que d'un bonjour hâtrf, d'une poignée de main distraite.

Au matin du samedi, Cherbourg et la côte -normande défilèrent sous nos yeux, dans une jolie brume transparente et comme nacrée. Enfin, à midi, nous dûmes nous arrêter en vue du Havre. Impossible d'entrer. L'heure de la marée montante ne le permettait pas. Heureusement, deux petits steamers vinrent se coller aux flancs du paquebot. L'un se chargea des bagages, l'autre des voyageurs. Nous y prîmes place^ non sans avoir remercié chaleureusement le capitaine Laurent de son hospitalière courtoisie. Cet homme charmant laissait des regrets dans le cœur de chacun de nous, et longtemps, sur le petitvapeur à roues qui nous entraînait vers le quai havrais, nous le saluâmes de nos chapeaux agités au-dessus de nos têtes, tandis que, debout sur sa passerelle, Taimable officier suivait notre marche de sa jumelle braquée.

Sur le port, où stationnaient quelques curieux et beaucoup de fantassins oisifs, venus pour se distraire au spectacle d'un débarquement, nous nous trouvâmes bientôt réunis, notre commissaire en tête, car lui ne lâchait ses voyageurs qu'une fois ceux-ci bien et dûmeni installés dans leurs wagons. « Sans cela, disait-il malicieusement, ils « me » feraient des bêtises ! » Ce furent les dernières causeries avec ces compagnons divers dont le charme, l'originalité, la cordiale solidarité et même les ridicules avaient amusé notre traversée. Le docteur prodiguait ses dernières et slavophiles amabilités au diplomate russe et à sa femme.

Le Princs et M. Léandri étaient allés vers la ville afin de savoir si — quelquefois — la Princesse Pierre et sa petite fille n'y seraient point

descendues. J'allais, pour ma part, de Commettant, toujours railleur, aux autres membres, bientôt dispersés aux quatre points cardinaux de notre Bachelor's-club. M. Gay, M. Dientz, MM. P. J. déjà bifurquaient, prenaient des directions variées. Titus Andronicus avait trouvé là sa famille tout entière et celle-ci l'avait aussitôt enlevé. Le docteur Z., la jolie Chilienne et le petit Pepe attendaient la formation du train. Je leur tins fidèle compagnie, ne m'arrachant à ce charmant voisinage que pour serrer une dernière fois la main à M"* Lataille plongée dans un volume qu'elle venait d'acheter à M. Pewny, anglais du genre aimable, au baryton Dethureins et au médecin de marine qui déjà en était à son trente-deuxième « petit madère ;5>. Enfin les lourds wagons français, si laids, si incommodes et si sales — par opposition sans doute aux Pulmann qui peuplaient notre mémoire reconnaissante — vinrent se ranger devant nous. J'aidai mes ami? péruviens à s'installer dans leur compartiment, et bientôt — le Prince étant revenu de son incursion dans la cité havraise — j'allai rejoindre notre « party :^. La machine siffla, les roues crièrent, nous partîmes. Nous étions seuls et tous heureux au fond, à l'idée de revoir les nôtres, de retrouver nos habitudes et notre cher Paris. Ainsi ce grand voyage était terminé. Tout ce féerique défilé, New- York, Washington, les Mormons, San-Francisco, le Pacifique, Vancouver, Baufïs, Chicago, le Niagara, les lacs, le Canada, Halifax, Boston... tout cela n'existait plus qu'à l'état de souvenirs. Malgré ma joie à la pensée d'apercevoir sur le quai de la gare mon oncle Vincent et d'embrasser enfin l'excellente <^ tantan Marie », un peu de mélanco-

lie m'envahissait aux réminiscences de tant de belles choses disparues, de tant d'impressions nouvelles nées du spectacle d'un monde nouveau et désormais évanouies, devenues du passé.

Rouen nous retint vingt minutes, et enfin nous franchîmes les dernières ondulations de la Normandie. La nuit vint, Poissy illuminée passa dans un éclair devant nos vitres baissées. La chaleur était suffocante. Partout, dans ce ravissant écrin qui est la banlieue parisienne, des fêtes locales se célébraient : Un samedi soir d'une gaieté iolle jetait sur les quais des petites gares une foule houleuse. A Asnières, un feu d'artifice lançait aux étoiles un bouquet crépitant^ en l'honneur peutêtre de Silvestre, fils et gloire de cette localité suburbaine qui s'appelera un jour Cadet-Bitardville.

Enfin à onze heures moins quelques minutes nous entrions en gare. Portières ouvertes cris de joie, voix émues, embrassements, serrements de mains!

Tout notre monde est là. Les deux Princesses, mon oncle, ma tante xMarie, tous, jusqu'à M. Kscard qui a délaissé sa bibliopole, nous tendent leurs phalanges ou leurs joues. Mon oncle, une fois la première et tumultueuse effusion passée, me pince l'oreille. Tel Napoléon quand il s'apprâtait à nommer roi, prince ou duc, un de ses généraux. Ce n'est pourtant pas pour mt donner même un siège de sénateur, c'estsimplement pour mieux examiner la mine que je rapporte du pays des crackers.

— Eh bien! mon oncle, suis-je en bon état?

— Mais... oui mon coquin de neveu, l'Amérique t'a profité. Et... ta muse, l'as-tu point taquinée?

— Oh ! que nenni !

— A la bonne heure. Du reste tu n'as pas Tex-

térieur d'un poète. Ces gens-là sont généralement hâves. A propos et ton supplément?

— Quel supplément?

— Ta femme ? La milliardaire?

— Ah ! miss Vauderbelt ! Je suis arrivé dix minutes trop tard. Elle s'était fiancée à un marchand de cochons de Cincinnati. Oh ! Elle a beaucoup regretté... mais, vous comprenez, l'autre avait sa parole. Ce sera pour une autre fois.

Là-dessus je tends mon bras à tantan Marie qui s'extasie elle aussi, sur mon embonpoint et nous sortons pour quérir un fiacre. Hélas... dans la vaste cour du }{âvre pas un sapin, pas un coursier, pas même l'ombre d'une rosse traînant l'ombre d'un carosse. Les chapeaux de toile cirée sont en grève. Et puis quelle honte devant ce train bondé, qui jette sur le pavé en bois lutécien sa foule inquiète et fatiguée, rien, pas un véhicule. De loin en loin un omnibus passe complet. Des flâneurs vous regardent désœuvrés, curieux, lents. Quelques hommes d'équipe emportent nonchalemment des bagages. Des boutiquiers s'attardent dans ce soir de juillet, au pas de leurs portes, devant leur devanture à demi-fermée. Tout ce monde a l'air heureux et tranquille, mais aussi, oii donc est l'activité New-Yorkaise, la file des cars, des omnibus, des elevated précipitée sur les points où la réclame la fébrile affiuence des voyageurs. Nous attendons trois quarts d'heure une voiture de l'Ouest. Enfin celle-ci paraît. Elle vient d'effectuer un voyage. Il n'y a qu'un sapin pour huit. Oh! misère européenne. Oh I brave captain Cap qui voulut faire partir de Montmartre le mouvement insurrectionnel contre les vieux us et l'antique routine du sénile continent. Il en faut^

5CÔ D OCEAN A OCEAN

captain, mais pas trop!... Oh! le temps perdu, gaspillé et qui, cependant, fuit irréparable: Fz^^zY irreparahile disaient les latins, en une phrase autrement tapée que le Times is money. Et pour la première fois je comprends, je saisis dans toute sa justesse le vrai de la fameuse réponse de Napoléon III à Feuillet, lors d'une soirée à Compiègne.

— Sire, disait l'auteur de M. de Camors, quelle fut votre impression quand, revenant des Etats- Unis, vous apposâtes sur le sol français votre impériale bottine?

— Je me suis dit, répondit l'empereur après une très courte hésitation, que tout le monde avait Pair endormil

Cependant, je m'installe auprès de ma tante dans la voiture blanche marquée aux O de la compagnie, et bientôt ce fiacre, lancé d'une main sûre, nous ramenait à Batignolles-Monceau. je sautai à terre, heureux de retrouver ma bonne vieille maison, endormie et silencieuse à cette heure indécente dans ces quartiers rentigères. Habitué aux voitures américaines, je jetai distraitement à l'automédon une pièce de dix trancs, et ayant sonné, j'allais pénétrer dans le vestibule derrière tante Marie, quand le cocher me rattrapa.

— Monsieur, dit-il, et votre monnaie?

— Quelle monnaie, fis-je ! ah! c'est vrai. Eh bien ! gardez!

— Ah! psalmodia l'homme, son chapeau de toile cirée balancé jusqu'à terre à la façon d'un encensoir, comme on voit bien que Monsieur revient d'Amérique ! »

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