II
IÇO D OCEAN A OCEAN
auquel ce paysage de montagnes plaisait en raison de ses souvenirs corses, se déclarait comme moi « emballé ». Jamais peut-être on ne vit, sauf en Suisse bien entendu, pareille profusion et pareille variété de monts. On en dénombrait sur notre gauche une véritable armée. Les uns, grands, larges, tout couverts de neige, les autres, plus petits, à peine tachés de blanc à leur pointe extrême, quelques uns, enfouis dans l'ombre que projetaient leurs puissants voisins, alignaient des plans verticaux bleutés^ colorés, dans cette lumière de fin de jour, d'une foule de reflets s'entrecroisant. Quelque chose comme des montagnes « Loïe fuller». Et par delà les vallées, par delà toutes ces élévations de terrain qui pouvaient aller de 500 à 1800 mètres, on entrevoyait, derrière nous, la région vivante et habitée que nous venions de quitter, si différente de celle que nous traversions. On distinguait très loin Ogden et même Sait Lake city, reconnaissable à son temple colossal qui mettait une note claire sur le fond d'un vert sombre du mont Douglas.
Q.uant au lac, il n'en finissait plus, on le voyait disparaître etréapparaître tantôt par delà des chaînes et des contreforts, tantôt en deçà des « ranges» les plus proches, à deux pas de nous, au bas de la côte que le train escaladait dans un bruit de ferraille au souffle rauque de sa machine. Vraiment, les premiers habitants de ce pays accidenté ont dû avoir fort à faire pour se défendre contre les indiens, si habiles à la guerre de partisans et de surprises. Au sein de tous ces déchiquetements raultipliésà l'infini, la chasse devait être périlleuse pour l'européen et la fuite facile pour ces hommes cuivrés, habitués dès leur enfance à la vie double
du montagnard et du «gaucho». Le docteur, à mes côtés, sortit le lorgnon dont il doublait à l'occasion ses solides lunettes. «iron-eye-glasses». Son altesse, en effet, venait de lui indiquer une série d'affleurements bizarres que, de loin, on eut pris pour de la neige et qui, vraisemblablement étaient des couches de sel. Le sel, maintenant, se montrait de tous lescôtés,envahissaitparplaquesgrandissanteslesol qu'il stérilisait. A l'un de ces arrêts où la silhouette unique et triste d'une guérite tenait lieu de gare, Son Altesse et nous-mêmes ramassâmes une quantité de ces cristallisations. Elles avaient un goût salé d'une certaine force, accompagné pourtant par une saveur alcaline. D'ailleurs on appelle aussi ces plaines « Alcaline plains ».
Enfin nous n'eûmes plus que de rares échappées sur ce lac solitaire et énigmatique. Nous^ pûmes voir sur un sommet le Monument-Point, cette curieuse fantaisie de millionaire qui s'en est allé ériger en pleines solitudes une colonne à la mémoire des héros de l'indépendance.
Le ra'ûwsiy s'éloignait de l'Utah et continuait à monter. Cette rampe avait une longueur véritablement prodigieuse puisqu'elle ne s'arrêtait guère qu'un peu avant la station de Terrace.
Bientôt nous fûmes en plein désert. Nous avions trouvé désolés les bords extrêmes du Salt-Lake mais l'impression de mélancolie devint bien autrement poignante quand nous roulâmes dans le great American -Désert. La vue de ces grands espaces que rien n'anime, crée un état d'âme par i ticulier et qui varie suivant l'organisation sensorielle des voyageurs. Son altesse considérait la morne étendue infinie et très légèrement vallonnée de ci de là, avec des yeux à la tois de savant
et de poëte. Le grand sensitif qui vécut dans l'âme passionnée et éprise d'idéal de ses ancêtres revivait en lui. A côté du naturel observateur inhérent au géographe et au philosophe, il y avait chez le prince Roland un poëte, oui, un poète qui savait trouver pour rendre le caractère des choses de saisissantes images.
Dans le livre sur la Corse qu'avait publié notre compagnon il y avait des pages pleines d'une saveur poétique et où le bonheur d'expression ne devait rien à l'habileté rhétoricienne. Justement, il m'en revenait une, à la mémoire, une de ces pages sur les montagnes de l'Antique Cyrnos qui me prouvait abondamment quel peintre à la fois fin et robuste des choses de la nature savait à l'occasion être le fils du Prince Corse. Je ne résiste pas au plaisir de la citer.
« Dans une des petites anses qui découpent la côte à cet endroit se trouvait un bateau à voile. C'était le premier que nous rencontrions depuis Calvi- Vu à cette hauteur, il ressemblait à une petite barque et le chant des marins qui se trouvaient à son bord montait jusqu'à nous dans le calme de l'atmosphère en notes claires allant se répercuter pour se perdre dans les anfractuosités des rochers qui avaient brusquement succédé à la brillante végétation du bas de la route. Nous entrâmes alors dans les bizarreries fantastiques de la pierre auxquelles le jour qui baissait rapidement donnait des allures plus extraordinaires encore. »
Ce petit tableau, n'est-il point joli comme un Corot ? Pour le moment, très intéressé parle spectacle du Sahara mormon, le Prince en caractérisait le côté poétique par des phrases à la fois sobres et colorées, véritables coups de pinceau d'une
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justesse remarquable et je me laissais aller au charme de cette parole vibrante. Le docteur ne voyait dans cet american désert qu'un phénomène géologique.
M. Léandrienfin, grand ami de l'Orient, paraissait déconcerté de ne point trouver devant lui un paysage africain avec la chaleur, la lumière et les nappes dorées des sables Sud Algériens. En effet, la même végétation microscopique se continuait, tapissait, à de rares exceptions près, toutes ces étendues où planait un silence de mort.
Pas un être humain, pas un quadrupède, pas même un oiseau n'animait ce tableau infini et monocorde à la longue.
Il est certain que l'immensité des espaces terrestres élève la pensée à des considérations métaphysiques très élevées. Quand lepanorama surtout ne doit sa grandeur qu'à son uniformité prodigieuse et à sa simplicité^ le concept de certaines idées psychologiques devient plus facile, plus net.
Le bédouin et le pêcheur sont religieux et contemplatifs, volontiers poètes : la mer et le désert les rendent ainsi. Je plains ceux auxquels la steppe ne paraît qu^ennuyeuse et je me faisais en face de cette solitude dormante un rêve de chevauchée, une traversée de ces espaces, à cheval, avec mes compagnons, la tente roulée dans le paquetage et campant dans ce Gobi Américain, en quelque sorte vivant dans l'intimité du désert. 11 me fallut mécontenter de voir, pendant des heuresl et des heures, défiler les basses ondulations de ces plaines que n'animait aucune manifestation de vie et qui ne m'en paraissaient à moi que plus suggestives encore. Nous en avions pour une dizaine d'heures à rouler dans ce décor immense et
vide car d'Ogden à Reno le désert s'étend sur la jolie longueur de 589 kilomètres.
Cependant la nuit tombait, une nuit étrange, tout illuminée de clarté stellaire. Les nègres vinrent accrocher aux quatre branches de leurs lustres les grosses lampes de cuivre. Bientôt l'intérieur des Pulmann prit un air de fête, de soirée. Nous avions regagné nos canapés de sleeping et par un heureux hasard l'un des porters étant venu me proposer quelques livres français, je découvris, parmi des traductions de Gogol et de Tourgueneff, un délicieux petit livre, oeuvre de jeunesse (mais d'une jeunesse si fraîche, si bien portante, si pleine de fantaisie et d'intransigeance artiste que de ce jour je lui vouai un culte spécial ) du maître Armand Sylvestre : Rose de mai.Et tandis que cliquetait le tic tac du rail road, que les cahots réguliers du wagon berçaient ma lecture et que, de temps à autre, le sifflet grêle de la locomotive américaine réveillait à l'infini les échos du grand désert, j'ouvris le petit livre et le lus d'une haleine, d'un bout k l'autre. Parfois irrésistible, un bon rire me secouait au récit de quelque farce de Shakespearienne envergure, jouée par le peintre, héros du roman, à l'un de ces raseurs solennels ou à l'un de ces politiciens voraces qui, depuis vingt-cinq ans, se creusent à la façon des lapins d'avantageux terriers par le sol bouleversé de notre bonasse patrie. Rien ne m'ôtera de l'idée qu'Henri Regnault lui-même posa pour ce personnage idéal et charmant qui symbolise dans Rose de Mai la revanche de l'esprit ailé et du cœur sans calcul sur l'omnipotence du ventre et de l'intérêt. Mais ce qui — pour moi — comptera parmi les dIus beaux morceaux de cette séduisante fiction ce
sont les pages si sincèrement, si profondément émues qu'y ont inspirées les poignants tableaux de la guerre et du siège. Paris, lui-même, en est transfiguré et j'en vins à me demander comme Nodier si ces tragiques événements ne se passaient point à Sparte ou à Rome et si ce n'étaient point les bords de l'illissusoù ceux du Tibre que menaçait l'agression audacieuse de l'étranger.
Etait-ce surexcitation nerveuse ou l'eftet de mon long tête à tête avec la solitude biblique, toujours fut-il que chacune des réflexions de ce joyeux conteur qui, par un curieux retour, sait donner aux pensers mélancoliques une forme qui restera son grand charme et son secret, m'imprégnaient d'angoise. Le livre clos, je demeurai un long temps, les yeux baissés, et la tristesse même de mes souvenirs me parut à travers ceux du poëte... douce... infiniment attendrie.
Soudain un petit bruit sec et régulier interrompit ma rêverie. Je demeurai stupéfait. La pluie ! une pluie fine et serrée battait les vitres du car, traçait des zigzags imprévus sur le verre d^es fenêtres. Ainsi donc, il ne pleuvait dans ces régions qu'une fois tous les cinq ou six ans et c'était à notre passage que cette espèce d'anomalie se présentait. Et l'interminable montée continuait. La rampe où nous « colimaçonnions » depuis quatre heures n'était pas gravie. Terrace, point où s'achevait cette côte de Piranèse, était encore à trois quarts d'heure de distance. Un ralentissement graduel nous avertit que la machine avait soudain plus de peine à tirer, sur ces rails mouillés, sa longue traîne de wagons. Brusquement il y eût un arrêt, une minute se passa, nous repartîmes dans un grincement forcené de tous les essieux. Puis
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on sentit que les roues ne tournaient plus, un second arrêt se produisit. Au dehors un bruit de pas, des voix, la grêle de poignées de sable jetées sur le ruban de fer par les gens du train. On repart enfin, une détalade brutale nous jette les uns sur les autres. On fait ainsi quelques mètres, mais la petite pluie continue, implacable. Les roues ne mordent plus et pendant dix minutes c'est un manège étrange, les tampons s'entrechoquent, on part, on s'arrête, on repart
Impatientés, enfin, le docteur et moi nous enfilons le couloir central et gagnons^ à travers les colonist-cars où dorment déjà de tristes émigrants, la voiture de tête. Là, rencontre du chef de train. L'anthropologiste s'enquiert de notre position. Demi-goguenard, dandiné sur des jambes d'échassier, l'homme à la casquette brodée d'argent nous explique. « Le mécanicien fait l'impossible pour avancer... mais il craint que cette maudite pluieparalyse définitivement notre marche! » Alors quoi, nous allons rester là !
Nous revenons près de nos compagnons qui, inquiets, ont sauté du train immobilisé sur la voie. Nous assistons aux courageux efforts de la petite locomotive. Nous jetons même du gravier sur l'acier humide ; peine inutile ! D'ailleurs, un flagman accourt en criant quelque chose ; nous remontons, tout trempés par la mince et pénétrante averse. L'homme nous explique : Tengineer va essayer de reprendre la côte plus bas, en arrière, de façon à aborder à toute vapeur cette partie difficile de la rampe. Et nous voici repartis vers Ogden, vers l'Utah.
— Mais,dis-je, c'est l'histoire même du pont de Méàicine-Kiver dznsLe tour dumonde enSojours.
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— Absolument, fait en riant le prince Roland... traditions américaines. Vaincre les obstacles par l'audace et la vitesse ! Nous allons voir quelle sera l'issue de ce duel...
— Dieu veuille que nous passions ! fit M. Léandri.
— En effet, reprit le docteur qui paraissait d'humeur massacrante, Dieu veuille que nous passions, car cette belle aventure nous va faire dîner à je ne sais quelle heure, si nous dînons !
— Bah! fis-je, docteur, nous verrons à nous approvisionner dans le désert. Il doit y avoir des antilopes. Je connais ces animaux. Ils se font tuer d'assez bonne grâce à l'instant précis où les voyageurs n'ont plus de vivres. Quant à leur cuissot, préparé à la mode Cœurdalène ou Pawnie, vous m'en direz des nouvelles ; c'est un morceau de roi.
— Avez-vous encore appris ceci dans Jules Verne, fit ^irritable anthropologiste.
— Docteur, intervint le Prince, ne dites pas de mal de Jules Verne. Ce fut le grand éducateur de mon enfance, c'est grâce à lui que j'ai pris le goût des voyages... et je ne suis pas le seul. Je connais cent vocations de marins et d'explorateurs qui ont leur origine dans les Enfants du capitaine Grant ou dans Cinq semaines en ballon. Cet éblouissant conteur me fut cher et je l'aime encore. Jusqu'à un certain point il a changé nos goûts, secoué la torpeur casanière et végétative de la race...
— Goahead, cria un yankee du fond du Pulmann... nous allons en avant.
En effet, le train avait cessé son recul. Nous avancions maintenant. Pendant trois kilomètres la rampe était d'inclinaison à peine sensible et tout de suite l'engineer accéléra sa vitesse. Peu à peu
nous en arrivâmes à une belle et consolante allure de rapide. Enfin on cessa de percevoir les « ahans » réguliers des pistons. Les roues grondaient comme un sourd tonnerre, les vitres tremblaient. Sous leurs énormes globes, les lampes tintinnabulantes avaient de brusques coups d'éteignoir. Le vacarme était formidable. A un coude de la^oie nous fûmes jetés les uns sur les autres. Ayant voulu ouvrir la porte de la passerelle, un souffle effrayant faillit me renverser et le lourd battant d'acajou se referma, comme aspiré par quelque monstrueuse pneumatique. Par les carreaux brouillés on distinguait les moutonnantes étendues de celte espèce d'alfa, seule végétation de ces plaines, passant comme les pièces d'un Kaléidoscope. Il n'y avait même plus de cahots, ni de secousses ailleurs qu'aux courbes. On ne sentait plus le poids des cars. ..nous volions littéralement.
Mais hélas, tout ce beau déploiement de vélocité et d'efforts, cet élan vertigineux, n'aboutit qu'au plus piteux échec. Arrivés au passage critique cet emballage cessa, en deux minutes nous passâmes de la grande vitesse à la moyenne, puis à la toute petite, les roues patinèrent de nouveau, des grincements assourdissants nous cassèrent les oreilles. Enfin las, brisé, poussif, le train s'arrêta, vaincu par la pluie qui continuait à tomber maintenant sous forme de brume.
Je courus, revêtu de mon mac-farlane à la tête du convoi en suivant le talus de la voie. Arrivé à la locomotive, je dis en mauvais anglais à l'enginser :
— Vous avez bien de la peine, sir !
— Yes, yes, me répondit le mécanicien qu'inondait une sueur abondante et qui serrait les dents
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de rage. Mais ce qui m'effraye c'est que je n'ai pas assez de « coal ».
Ainsi il était à craindre de manquer de charbon. S'obstinant les deux hommes vidèrent encore des seaux de houille dans la bouche ardente des fourneaux, La grosse cheminée ovoïde crachait des gerbes de feu, les hautes roues de la locomotive broyaient le sable sur le rail sans déraper d'un millimètre. De temps à autre, quand le chauffeur ouvrait la porte du brasier pour y jeter son combustible,une lueur d'incendie illuminait le désert, se reflétait loin, loin au fond noir de ce paysage fantastique. Par moment il y avait une poussée, les tampons se heurtaient encore, s'entrechoquaient bruyamment, mais on n'avançait pas quand même.
Longtemps cette lutte continua avec la voie mouillée, enfin découragé, furieux l'engineer sauta à terre et courut à la recherche du chef de train auquel il proposa de gagner Terrace avec la moitié du train et de venir rechercher l'autre. C'était l'affaire d'une heure et demie. L'idée me vint de prévenir mes compagnons bien vite d'avoir à gagner le premier wagon afin d'être à même une fois à Terrace, de dîner tranquillement. Malheureusement la décision du chef de train fut prise plus vite encore que la mienne. On entendit siffler la communication interrompue de Vair brake et, avant que nous ayons eu le temps de dire ouf, nous étions a\ ec les deux a\'ant derniers Pulmann abandonnés en plein désert, seuls êtres vivants dans cette immensité muette et sombre, tandis que les pauvres colonists, qui pour la plupart, s'étaient nourris de leurs petites provisions n'avaient évidemment que faire à Terrace, et al-
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laient cependant arriver avant nous. Les yankees sont expéditifs, mais ils ne raisonnent pas!
Ainsi donc, nous « gisions », immobiles comme le tronçon de quelque monstrueux reptile, au milieu de la nappe illimitée des herbes rabougries. Plus de mouvement, plus de trépidation, autour de nous un silence de tombeau, la pluie avait cessé, le clair de lune baignait maintenant les horizons du désert et le thym nain répandait ses plus exquises odeurs. Je restai longtemps, sans penser, pris au charme de cette situation extraordinaire et respirant à pleins poumons l'arôme que lèvent balayait sur notre car abandonné. Cela dura juste une heure 40. Au bout de ce temps nous ouïmes la respiration d'une locomotive encore éloignée et notre machine reparut délestée des six wagons laissés à la station. Enfin nous quittâmes ce triste paysage et, vers dix heures un quart, nous dinâmes au buffet de Terrace — avec quel appétit ! il est inutile de le dire. Jamais je n'ai vu absorber autant de choses en dix minutes.
A minuit nous nous couchâmes, j'avais une birth inférieure d'où, mon rideau tiré,je regardais défiler le paysage. Je vis apparaître les premiers contreforts de la Sierra-Nevada. Vers deux heures, nous filions à toute vapeur entre deux murailles de neige et de glace: nous étions encore une fois dans une région très élevée. ..en pleines montagnes. Un froid sensible, en dépit des couvertures, avait envahi le wagon et j'assistais comme dans un rêve à ce nouveau défilé d'arbres couverts de cristaux et d'hermines, de gouffres tapissés d'épaisseurs neigeuses... Pas une habitation, pas une âme, rien que le monotone linceul des grandes hauteurs, le royaume alpestre de l'éternel hi-
ver... mes yeux se fatiguèrent pourtant à la longue et je m'endormis sans me douter du prodigieux étonnement qui m'attendait à mon réveil.
Effectivement, quand, vers sept heures,j'ouvris les yeux, je poussai un cri de surprise. Les montagnes avaient disparu: on les devinait seulement encore non loin vers la droite et nous roulions au beau milieu d'une nature enchanteresse, tout à fait semblable à celle des environs de Nice ou de Menton. Une végétation resplendissante avait remplacé les cimes glacées et les déserts. De grands beaux arbres se couvraient de verdure. On distinguait des champs en pleine culture, des vignes et des plantes particulières aux pays chauds, — palmiers divers, phœnix, fucus, aloës, aspedistras, toute la gamme des végétaux d'Orient dont on orne à Paris les appartements luxueux. De jolis cottages apparaissaient, avec, sur le pas des portes, des gens en costume d'été regardant passer le train... Ce fut pour tous un émerveillement et soudain de la birth voisine, je vis émerger la figure du docteur.
— Hein, qu'est-ce que vous en dites?
— Merveilleux, docteur, merveilleux.
— Eh bien! habillez-vous bien vite et courons à notre poste.
«Notre poste» c'était la passerelle. Nous y étions bientôt installés fumant la pipe matinale et respirant toutes les senteurs de ce pays enchanté du printemps, de ce paradis terrestre inattendu, à travers lequel le rail-road continuait sa course rapide. Son Altesse bientôt et M.Léandri nous rejoignirent,puis M. de Pierrefeu qui, joyeux, s'écria:
— Mais c'est le midi cela, à la bonne heure, mon beau et cher midi avec sa claire et joyeuse physio-
nomie.On se croirait à la terrasse du cercle Sextius àAix,par une de nos belles journéesde Provence.
— Eh ! mais fit le Prince, Tenthousiasme des soldats de l'an VI apercevant après la dure traversée des Alpes, les riches plaines de la Lombardie, n'est rien auprès du vôtre. J'avoue d'ailleurs, que, malgré ma passion pour les pays de montagnes, j'éprouve également un certain plaisir à revoir enfin de la verdure. La végétation luxuriante de ces attrayants pays me repose des sévères beautés de l'Lftah! Charles, apportez une bouteille de vin de France, du Burgundy et buvons, messieurs, à la Californie et au très agréable aspect sous lequel elle se présente.
Nous étions encore pourtant loin du Sacramento. En nous retournant, nous apercevions encore les sommets de la Sierra-Nevada au joli nom espagnol. Toute la journée nous roulâmes dans un air tiède entre deux horizons de verdure.
Cette première journée où le railway nous entraîna parmi les splendeurs de ces versants du Pacifique fut un long enchantement, un plaisir ininterrompu des yeux. Le crépuscule tomba comme nous commentions, sans nous lasser, accoudés sur la balustrade des passerelles, les charmes continuels de cette région bénie. Nous réintégrâmes nos «boxes». Vers neuf heures une surprise, non mcTins inattendue, mais non moins agréable à ma fibre mélomane que celle causée à à ma fibre littéraire par la découverte d'un livre de Silvestre, vint agréablement distraire l'oisiveté de ma soirée. Le violoniste Remenyi, un hongrois que les plus grands artistesparisiens aiment comme l'un des leurs, monta dans notre Pulmann. Il était accompagné de deux fort jolies femmes et d'un
gentleman qui portait religieusement la boîte d'acajou où sommeillait son instrument, un merveilleux Guarnerius. Bien que le virtjose madgyar ne me fut apparu qu'une fois en compagnie du maître Marsick, je le reconnus aussitôt. Je saisis le premierprétexte pourluiadresserla parole. Remenyi, qui parle un français parfaitement pur et qui n'est pas seulement un instrumentiste mais unlettré des plus instruits, me répondit avec la plus cordiale amabilité. La conversation s'engagea tout de suite et, tandis que les cahots du rail-road berçaient la somnolence de ses compagnons et des miens, nous nous lançâmes dans une discussion passionnée sur le théâtre hongrois, ce théâtre dont nul encore n'a su ou voulu transporter sur notre scène les vastes chefs-d'œuvre. Vraiment ces tragiques du pays des tziganes ont une autre allure grandiose et Shakespearienne que MM. Ibsen, Bjœrnste, Bjœrnston et consorts. Qu'est ce que Maison de Poupée auprès de cette épique vision de L'Homme (i) qui va de Platon à Napoléon! Mais voilà! les quelques snobs qui <<^ font» l'opinion moyenne, o Paris, de ton public en général si facilement, si complaisamment maniable n'admettent, enlittérature étrangère que les Scandinaves... et nos bons amis les Allemands ! Cependant je mourais d'envie d'entendre quelqae peu le son du Guarnerius que Remenyi m'avait montré avec orgueil; depuis près d'un grand mois que j'étais privé de musique, à une pareille distance de l'orchestre Lamoureux, dans ce train, et comme isolés Tun et l'autre au milieu de ce wagon où la fatigue et la trépidation avaient assoupi â peu près tout le monde autour de
(i) Azember tragêdiàjà par Madàch Emeric.
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nous, quelle artistique et rare jouissance que celle d'entendre un tel exécutant tirer de cet admirable violon une phrase de Bach ou une fine et pénétrante pensée de César Frank. Je n'osais prier mon compagnon de m'accorder cette faveur. Mais il vit mon regard, eut un sourire, attira à lui l'instrument et, y emboîtant la sourdine pour augmenter encore l'intimité de ce plaisir tant espéré, il me dit simplement : que vais-je vous jouer ?
— Ce que vous voudrez, répondis-je, mais le mouvement du train va vous gêner — Moi fitil, je joue partout, en railw^ay, en car, en ferry. Un véritable violoniste a toujours à apprendre. Voyez ces doigts, dit-il en m'exhibant sa main, la plus extraordinaire que j'aie jamais vue, aux doigts minces et aux métacarpes automatiques comme les rouages d'un mécanisme, ces doigts ne se reposent jamais, sauf pendant le sommeil. D'ailleurs j'ai l'habitude des Pulmann. Je ne suis pas à ma première tournée et ces wagons sont si bien suspendus !... Que diriez vous d'une valse de Chopin?
— Moi, je ne dirais rien, j'écouterais.
— Alors, sans plus attendre, ayant à peine préludé par quelques doubles cordes d'une nervosité splendide et par une cascatelle égrenée avec une stupéfiante sûreté, une justesse absolue, une descente chromatique des hauteurs de la chanterelle aux grosses notes de contralto de la quatrième corde qui lui permet de constater l'accord de son Guarnerius, Remenyi leva l'archet...
Ah ! quelles délices et comme tous mes nerfs tout mon être vibraient à la douce et rêveuse broderie du maître quand cette valse, qui figure je crois en tête du recueil bien connu, est jouée par un interprête tel que Paderewski ou par un violo-
niste comme celui qu'un hasard heureux me permettait d'entendre c'estvraiment une chose exquise. Nuleffort, nulle fatigue, etcette petite et légère fantaisie n'est plus banale dès qu'elle est ainsi rendue. Après le dessin, l'arabesque du début s'élançant sans le moindre accord de prélude, partant dans une modulation vive et soutenue comme un vol de libellule... soudain la phrase en mineur avec ses accords d'une infinie tristesse et d'une grâce qui n'interrompt pas la pensée éveillée dès le premier motit vint me «poigner» l'àme. Tandis qu'avec une souveraine sûreté l'archet, mordant les deux cordes, en tirait comme une plainte où repassaient en un éclair devant l'imagination transportée les rares heures de la vie qui furent pur amour et pure harmonie, je m'anéantis tout aux sensations soudain écloses, n'ayant plus l'idée du temps ni du lieu. En vain le train lancé à toute vitesse passait bruyammentdes ponts de fer, rasait des talus, des arbres, dans un fracas fébrile, je n'entendais que le son, le son miraculeux du violon.. C'est avec raison que le catholicisme a donné dans ses cérémonies une si belle et si grande place à la musique et je ne m'imagine pas un Paradis où lesharpesetles violes ne se marieraient pas à la voix surhumaine des anges !
La valse finie, Remenyi me regarda, vit mon extase et, sans presque s'interrompre, après un ou deux pizzicati distraits, attaqua l'Aria de Bach. Ni Beethowen, ni Wagner n'ont écrit rien de plus large que cette magnifique inspiration, cette phrase majestueuse où tous les sons graves du Guarnerius donnaient l'illusion du violoncelle. Les secondes me parurent des années tant l'im^mortelle beauté du thème les emplissait d'au delà. Je n'osais res-
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pirer. L'aria expiré, je m'écriai « Merci, maître ». Et ce fut tout. De compliments, je n'en trouvais pas à faire. Par discrétion je priai l'artiste de ne pas se fatiguer davantage^
Bah 1 dit Remenyi. Pour une fois que, dans ce pays^ je rencontre un dilettante, ne craignez pas d'abuser. Ecoutez ceci.
— Et il enleva, avec la prestesse d'un jongleur, 'jne danse espagnole de Sarazate. Et il soupira le délicieux andante du concerto de Mendelssohn. Et il termina par la céleste sonate de Frank, dont il nuança les mélodiques sanglots avec une telle autorité que l'on eut cru l'œuvre écrite pour violon seul.
M. Léandri s'était rapproché. Il écoutait ravi comme moi, charmé comme moi. Le Prince, attiré par le son du bel et sonore instrument, avait quitté *sa petitetable où s'empilaientdes cartes et, debout, dominant le Pulmann de sa haute taille, il se laissa aussi prendre par la séduction, l'enchanteresse attirance de cette musique. Enfin Remenyi remit en son étui le chef d'œuvre du grand luthier rival de Stradivarius et nous nous remîmes à causer théâtre. Au bout d'une heure les nègres organisèrent le dortoir; tout le monde se coucha sauf Tar. tiste, sa suite et moi-même. Jusqu'à minuit nous bavardâmes. Les douze coups nocturnes sonjiaient aux horloges de Sacramento quand le violoniste quitta le Pulmann, non sans m'avoir cordialement et vigoureusement serré la main.
Pas un américain n'avait écouté ces soli impromptus où le virtuose hongrois avait mis toute son âme. La raison de cette indifférence? Cela ne coûtait rien. Cela, par conséquent, ne devait rien valoir l Peut-être demain allaient-ils payer cinq
dollars pour entendre « the famous Remenyi ». Mais là, cette aubade « gratis pro deo » que n'accompagnait aucune affiche, aucun tam-tam préalable, ne les avait même pas occupés. Race antiartistique pour qui la musique est une affaire de mode et les « récitals » une espèce de solennité mondaine où l'on doit se montrer! En ce moment chez eux, tout est à Wagner. Non pas qu'ils comprennent un traître accord de l'auteur de Tristan, mais la mode est d'admirer. Ils admirent, poussant même le snobisme jusqu'à n'accepter que des professeurs de musique, des exécutants, des chefs d'orchestre allemands. Remenyi pourtant triompha, car je sus qu'à San-Francisco ses concerts fesaient fureur... mais aussi que d'atfiches ! que d'affiches! Je fus heureux de constater ces grands succès et si ces lignes vous tombent sous les yeux, o cher artiste, elles ne seront qu'un faible remerciemeut pour les superbes et inattendues sensations que me procura, entre Reno et Sacramento, votre idéal Guarnerius !
Grâce à la rampe du Great désert et à l'arrêt forcé qu'elle nous infligea nous n'arrivâmes pas à San Francisco à l'heure fixée (minuit 40 ).Nous n'y fûmes qu'au matin avec cinq heures de refard, chose à laquelle d'ailleurs nul, en Amérique, ne paraît faire attention, tant on y est habitué (ohé le gentilhomme périgourdin de La Bretagne. .on ne perd jamais de temps aux États-Unis ?... ). Dans la nuit, le train tout entier avait passé je ne sais quel fleuve sur un ferry. Nous nous étions pendant une demi-heure sentis mollement bercés, tandis que le clapotis de l'eau s'entendait à travers les parois du car, ce devait être le Sacramento. Mais personne d'entre nous n'eut le courage de se lever pour vé-
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rifier l'exactitude de cette appréciation toute hasardeuse.
Enfin quand, à six heures, nous sautâmes à bas de nos lits, nous étions dans une gare immense, niais, chose curieuse, tout à fait déserte et que n'animait aucun mouvement. Nous courûmes en hâte au lavatory et, après une toilette hâtive, nous saisîmes nos « parcels » et, définitivement, nous dîmes adieu au Rio-Grande et au Denver- Pacific Rail-road. Notre première traversée du continent américain était terminée. Nous avions traversé le New-Jersey, la Pensylvanie, le Maryland, TOhio, rindiana, riUinois, le Missouri, le Kansas, le Colorado, rUtah, la Nevada, la Californie — tout cela dans de telles conditions de confortable et de bien-être que le trajet de Paris à Beauvais nous eut certainement beaucoup plus fatigués. Les wagons sont la seule chose en Amérique qui n'ait pas volé sa réputation I
La gare énigmatique au milieu de laquelle venait de nous déposer, — encore mal éveillés et les yeux piqués par la fraîcheur inattendue de la brise matinale, — le train de Salt-Lake, semblait une impasse. Derrière nous, la campagne d'où nous arrivions et où les rails se perdaient au loin, devant, à travers le vitrage du hall nous devinions par delà la muraille qui nous barrait l'horizon, un espace immense comme un abîme où couraient sur le fond blanc du ciel, de grosses taches noires qui étaient des cormorans. Nous eûmes bientôt la clef de cette énigme. Le railway venait en effet de nous déposer, non pas à San Francisco même, mais sur le bord de la vaste baie dont la capitale Cali-
fornienne commande l'entrée. Nous étions simplement sur la jetée d'un pier. Le Prince Roland, M. Léandri et moi, fûmes bientôt à l'extrémité de cette jetée et nous restâmes soudain, comme pétrifiés par quelque baguette d'enchanteur, en face de la scène admirable, éblouissante qui se déroulait sous nos yeux. A nos pieds venaient, battant les noirs pilotis de bois, expirer les flots de ce Pacifique, de cet Océan d'un monde nouveau dont mon imagination rêvait depuis longtemps.
L'atmosphère était d'une pureté de cristal et je percevais, à travers la brise saline du large, toute la gamme des senteurs particulières à ces contrées favorisées dont nos côtes de Provence et notre Algérie sont le paradisiaque prototype. 11 me semblait qu'un air plus vivifiant pénétrait dans mes bronches et je respirais passionnément, la bouche grande ouverte au souffle odorant qui venait de la mer. La baie de San Francisco dont notre regard embrassait l'immensité s'élargissait, prenait des proportions infinies et, dans la clarté implacable de l'aurore, les nouveaux détails, le moindre miroitement du flot, se percevaient nettement. Au loin,juste en face de nous, deux îlots aux flancs abrupts, véritables falaises comme perdues dans cette rade gigantesque, se coloraient du vert ondoyant des pentes gazonnées dont se flanquaient leurs plateaux.
Ils émergeaient des eaux bleues du Pacifique, archipel énigmatique, et leurs masses rocheuses semblaient les « portants » de ce décor féerique*
Tout là-bas, comme sur une toile de fond, montaient la ville accidentée, les rues grimpantes, les édifices étages de l'heureuse San Francisco, toute baignée sur la montagne des rayons d'or du soleil
naissant. Ainsi vue de l'autre rive de la baie, la reine du Pacifique paraissait presque bâtie sur un plan vertical. On distinguait à la lorgnette des quartiers lancés en une véritable escalade sur le versant des collines. On eut dit d'une cité construite exprès pour servir d'amphithéâtre à quelque naumachie dans le goût magnifique des anciens. La masse imposante d'une église ou d'une citadelle tranchait à droite sur la foule des petites constructions grouillant sur le flanc de la cité San Franciscaine. Toutes les éminences étaient couronnées de villas coquettes qu'on devinait riches, soignées, fleuries. Leur feuillage vert foncé^ les pins parasols, les palmiers, les arbres particuliers à cette belle région californienne, formaient, à travers ces dédales de luxueux bâtiments, des oasis de végétation dont se fût réjoui l'œil d'un « tachiste » et que votre palette — ô Vignon, profond et sincère exégète de la splendeur des espaces, alchimiste qui avez su fixer avec la sérénité du génie, la vie de l'air et l'esprit même des couleurs de la grande nature, eût supérieurement rendues. En bas de la côte on devinait, comme écrasée, la ville marchande, la ville des business aux hautes maisons, aux buildings imposants. Au long de ses quais déserts les flots de l'Océan, dans le calme du matin, paraissaient de plomb et leur fond bleuté se parsemait de blancheurs mates presque immobiles. Sur le port tout entier le sommeil pesait encore. A cette heure matinale ni barques, ni voiliers, ni steamers, ne troublaient l'aime repos des eaux. Groupés au pied de la ville escarpée, plongés dans une demi-obscurité par l'écran d'ombre que projetait sur eux San Francisco, les navires en rade avaient l'air des troupeaux endor-
mis d'un Protée Neptunien attardé sur ces rives charmantes en quelque idylle mythologique.
Tout près de nous, pourtant, les deux ou trois piers voisins s'animaient, s'éveillaient à la vie journalière ; des hommes couraient le long des wharfs, vérifiant les bossoirs, préparant les cordes et les amarres... quelques interpellations se croisaient dans Pair pur dont se baignait ce paysage inoubliable et, au-dessus de nos têtes, les mouettes et les goélands y répondaient par leurs petits cris grinçants. Vers l'Orient une ligne irisée suivant les contours des hauteurs, annonçait l'approche du soleil. L'impression qui se dégageait de toute cette nature était si profonde qu'aucune parole ne sortait de nos poitrines.
Des appels pressants et réitérés vinrent nous arracher à notre contemplation. L'interprète, accouru en toute hâte, nous pria de regagner la gare, afin d'avoir accès dans le premier ferry qui n'allait pas tarder à arriver. Au seuil du pier, le docteur s'épuisait en gestes, nous criait de nous dépêcher. Tout marchait en lui, son chapeau, ses lunettes, son parapluie; sa jumelle sursautait à son flanc... il était en proie à une vive inquiétude.
Aussi nous hâtâmes-nous de le rejoindre : il nous entraîna vers l'embarcadère.
Là, sorti de je ne sais où, un gigantesque ferryboat avait fait son apparition et soufflait, sifflait, grinçait, faisait crier les palissades de pilotis. Une foule de deux à trois cents employés, boys, nègres, commis, ouvriers, avaient pris place, aux divers étages, sur les galeries de cette maison flottante. Il est évident que, dans quinze ou vingt ans, ces ferrys joueront le même rôle que leurs
congénères de THudson. Une sorte de Brooklyn s'élèvera à l'endroit où venait de nous déposer le rail- road. Déjà quelques quartiers s'y dessinaient, mais Oakland est loin encore des huit-cent mille habitants que possède la sœur jumelle de New- York.
Le lourd bâtiment s'ébranla bientôt. Nous avions gagné la galerie d'avant et, tout en regardant s'approcher la grande cité du Pacifique, nous assistions par la même occasion à toutes les phases du lever du soleil sur la rade. Les nuages se rosaient, s'espaçaient pour laisser la route libre à l'astre radieux et les gros rocs, îles presque désertes^, au sommet desquelles s'élèvent des baraquements, des forts, peut-être, et d'où partaient des nuées d'oiseaux de mer, grandissaient à vue d'oeil.
Nous les laissâmes à tribord pour gagner, sur la gauche, le port où s'enchevêtrait la forêt des mâts. Là se côtoyaient un nombre respectable de bâtiments de tout ordre et de toutes nationalités, des caboteurs italiens, chiliens, portugais, des grands cinq-mâts battant pavillon argentin, des charbonniers aux coques unies, aux puissantes machines. Il y avait enfin des navires de guerre, des cuirassés russes, des croiseurs américains, dont les coques puissantes faisaient paraître mesquins les voiliers marchands qui se tenaient prudemment au long des quais.
Après vingt minutes d'une course assez rapide nous accostâmes et nous mîmes pied sur le pavé de San-Francisco. Un mouvement intense s'y produisait malgré l'heure matinale. Des tramways, des omnibus, des cars s'y croisaient en tout sens* Des docks, des embarcadères s'alignaient tout le long du rivage. Mais au point de vue commer-
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cial, c'était à peine un détail de la rade New- Yorkaise. Heureusement la nature californienne compensait largement cette infériorité évidente du tonnage.
Le valet de chambre et l'interprète ayant veillé au transbordement des bagages filèrent, confortablement installés dans un cab, pour le « Palace Hôtel» où avaient été retenues nos chambres. Ces dignes gentlemen nous dépassèrent rapidement car, suivant l'habitude chère au Prince Roland, nous avions résolument pris la rue spacieuse et riche qui s'allongeait devant nous. Elle nous conduisit du reste tout droit et sans fatigue au Palace Hôtel qui, bientôt, nous exhiba sur la gauche sa façade monumentale. Ce caravansérail occupait tout un bloc. C'était, avec l'élégance des lignes et la correction architecturale en moins, notre grand Hôtel parisien. Huit ascenseurs fonctionnaient dans cet établissement dont une nuée de chinois, leur natte roulée en chignon, lavaient avec un soin minutieux les escaliers de marbre. Son altesse prit une chambre contigûe à celle de MM. de Pierrefeu et Léandri.
Je m'installai à côté du docteur et bientôt je goûtais dans le bathroom les douceurs d'un bain d'eau courante délicieusement tiède et reposant.
Dès neuf heures j'étais en tenue, botté, ciré, mon chapeau luisant du coup de fer du fidèle Charles. Après avoir traversé toute une série de rues^ égayées de jolis magasins où roulait déjà une foule affairée, je tombai tout naturellement et comme si quelqu'un m'y eut mystérieusement poussé, en plein quartier chinois. Je venais de quitter une sorte de square peu éloigné du Post office où j'avais cueilli mon courrier, je m'enga-
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geais machinalement dans une voie grimpante où montaient et descendaient des files de ces cable- , cars, de ces coquets et gracieux véhicules dont j'ai déjà parlé à propos de Washington et qui sont l'orgueil légitime de la cité californienne.il existe une trentaine de lignes^ de ces tramways charmants dans la manœuvre desquels ne se produit jamais le moindre accident. Si, par malheur, une anicroche survient, on téléphone au poste le plus proche d'où surgissent deux engineers munis d'instruments ad hoc. En deux minutes tout est réparé et le cable-car repart gaiement. Le degré d'inclinaison des rues San-Franciscaines est tel que parfois il faut se tenir au dossier de son siège pour ne pas glisser. Ce sont presque des montagnes russes, mais où des freins puissants rendent toute catastrophe impossible. Justement, comme j'avais commencé à escalader à pied la côte très raide qui surgissait devant moi, un cable-car se trouvait arrêté par un petit accident de grip, le conducteur et deux mécaniciens eurent vite fait de remettre les choses en état. Mais un rassemblement s'était formé auquel je m'étais mêlé sans prendre garde. J'aurais dû pourtant m'étonner que sur ce sol anglo-saxon les badauds fussent €n si grand nombre. En effet, quand je regardai autour de moi, une lois le tramway reparti, je m'aperçus que tous mes voisins étaient des Chinois, — des Chinois vêtus du costume sombre d'uniforme qu'ils portent en Amérique, un complet de drap fait d'une sorte de vareuse et d'un pantalon bleu foncé, le chef recouvert d'une coiffure analogue à notre chapeau tyrolien et, aux pieds, la sandale à triple semelle, leur longue natte roulée, dissimuléesous leur couvre-chef européen. Ils échangèrent dans
leur langue quelques paroles^, relatives sans doute - au petit « fait divers » qui venait de se passer, et ils se dispersèrent. Alors je constatai que, dans cette voie tout entière, les enseignes étaient rédigées en langue chinoiseries plaques indicatrices des rues portaient une inscription en lettres latines et une autre en caractères célestes. Je me trouvais en plein milieu de China-Town.
Ah ! que de bonnes heures je devais passer dans cette ville d'Extrême-Orient, si étrangement transportée, enlacée en pleine cité yankee, à deux pas des rues élégantes, des avenues somptueuses dont se pare comme de somptueux bijoux la belle San- Francisco. Que de courses dans ses boutiques, ses tea-house, ses opium-house, ses pagodes et ses bazars. Cette race chinoise, — race marchande et âpre au gain — , est intéressante à voir ainsi hors de chez elle et c'est là qu'on se rend bien compte de l'absolue impossibilité pour l'Européen de jamais pénétrer ce peuple hermétiquement fermé à ses idées et à son culte du progrès. Bien autre est la race japonaise dont les échantillons, assez rares, du reste, en Californie, ont tout de suite adopté les mœurs et le costume américains. Mais les 35^000 célestes de la capitale n'ont pu se résoudre à suivre cet exemple et c'est la Chine qu'ils ont apportée là, qu'ils y font revivre. Le seul sacrifice qu'ils aient fait a été l'adoption de ce costume sombre qui tient un peu de nos blouses et qui les couvre tous.
Continuant ma promenade, j'arrivai dans une petite rue transversale qui était le marché. Une foule y grouillait — rien que des hommes car les chinoises sont en petit nombre et, à part les femmes des riches commerçants qui font un tour
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Taprès-midi au long des magasins à la mode dans le claquettement des petits bancs ou s'insèrent leurs chaussures, elles ne sortent guère. Dans ce market je vis s'élaborer toute cette cuisine de célestes si bizarre et où domine un goût effrayant pour la gélatine. Poissons gélatineux, homards crus dont ils vident d'un seul coup de crochet la carapace gluante jetant la masse en gelée du crustacé mutilé dans du papier de riz souple comme un chiffon, légumes germes, petits haricots, petites pommes de terre, pois minuscules adornés de l'abondante chevelure des germinations... J'allais au milieu de tout ce monde, seul européen parmi ces visages jaunes et ravi d'assister à ces scènes où la vie modeste des fils du ciel se révélait naïvement, où le beurre d'un jaune rouge se pliait dans de véritables enluminures, ornées de ces curieux et fantastiques caractères de l'alphabet chinois, et où pendaient à l'étal des bouchers des oies séchées, sortes de baudruches parcheminées, des oies dont la chair, par je ne sais quel procédé, était absente.
Mais mon bonheur, ce furent les bambins: une sortie d'école qui s'effectua devant moi, tandis que lesgourmandait de sa porte un magister à lunettes d'or aux poils de barbe blancs et tout raides comme les crins de ces masques, populaires chez nous. Ils étaient charmants et impayables, ces mioches aux yeux bridés, dans le dos desquels battaient de fausses queues en fil de soie rouge ou bleue à la mèche médiane de leur chevelure. Et ce qu'ils ont un air fier, sérieux, compassé, presque farceurà force de solennité ces marmots ! Cet ornement capillaire qui les met au rang des «grandes personnes» leur inspire sans doute ce souci de la tenue.
Ils s'en allaient, par groupes, avec leurs grandes manches pagodes aux couleurs vives car ilséchappaient à la blouse laïque et obligatoire, et leurs petits pantalons amples et flottants où s'exaspérait toute la gamme des soies, le rouge, le jaune, le bleu vif,... Leurs frimousses adorables, aux tons de porcelaine mate^ n'étaient point encore enlaidies partons les vices qui tuent cette race jaune. Aux coins des rues ils se séparaient avec de grandes révérences, des salamalecs infiniment drôles, des saints le corps incliné, les mains à la hauteur des oreilles. J'avais une envie folle de taquiner toute cette marmaille, de m'en amuser comme de pantins .précieux, de poupées vivantes et merveilleusement cocasses.
Je revins au Palace Hôtel pour l'heure du déjeuner et j'employai le reste de la journée à parcourir cette ville lumineuse, la plus séduisante, la seule, allais-je dire, des United States. Quand on a vu San Francisco on ne meurt pas, mais on garde de cette cité charmante un souvenir que celui de Naples ne saurait effacer. Il n'est pas an latin qui, ayant parcouru cette pacific-coast et ayant séjourné, ne tut ce que vingt quatre heures, à Frisco ! ne préfère ce littoral splendide et sa merveilleuse capitale à tout le reste de l'Union. Le ciel, la mer, la végétation, le sol lui-même si pittoresquement bouleversé, tout semble se réunir pour laisser au voyageur une ineffaçable impression. Je me laissai hisser, cramponné au dossier d'un cable-car, jusqu'au Golden Gâte park qui domine la ville et semble une couronne de fête posée au front d'une déesse. Je déambulai ensuite leste, joyeux, vivifié positivement par l'air vif et pur qui venait du large s'embaumer aux massifs
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poudrés de fleurs, le long des sentiers ombreux de cette aristocratique promenade. De beaux équipages, d'élégantes ladies,des babies ravissants sillonnaient les larges allées du Golden Gâte et de petits ânes, au grand bonheur des mamans, y trimballaient^ d'un trot inoffensif, d'adorables fillettes. Tout dans ce park attestait la présence des jardiniers européens. Les plates-bandes y éblouissaient le regard, les grands eucalyptus et les arbres de Judée y laissaient pleuvoir sur les gazons nus et veloutés une pluie de fleurettes. Enfermés en une enceinte, vaste à elle seule comme notre jardin du Palais-Royal, de magnifiques buftalos détalaient aux claquements de mains des badauds et se jetaient avec un « plouf» sonore dans l'eau miroitante d'un petit lac où pleuraient des saules chevelus. Une volière monumentale, où s'enguirlandaient avec art des plantes grimpantes de la flore mexicaine, contenait une riche collection d'oiseaux splendides dont le plumage semblait tissé d'or et semé par quelque capricieux joaillier
de pierres rutilantes Je ne rentrai qu'à la
nuit tombante au building du Palace. Les heures avaient fui, pour moi avec une enivrante rapidité pendant ma flânerie dans ce parc unique au monde et à travers les feuillages duquel la nappe bleue du Pacifique s'apercevait, déroulant à l'infini sa perspective de saphir, tandis que, microscopiques, quelquessteamerss'en allaient vers l'Ouest, perdus dans cette formidable étendue.
Oui, San Francisco est une cité du Paradis et quels constrastes, quels changements dans le pittoresque de ses aspects. Cette ville et cette vie chinoises, ces trente cinq mille célestes grouillant dans leur quartier, que de curieux spectacles n'ofïrent
ils pas. Ah ! la nuit à China Town ! Quelle est donc la baguette de fée qui vous transporte en un clin d'œil au sein d'une capitale de l'Extrême-Orient. ., d'une de ces agglomérations de pagodes, de palais et de modestes boutiques, comme en évoquent certains récits de Galland. On y marche vivant dans un conte des Mille et une nuits...
Dès huit heures, quand l'ombre s'épaissit par les rues aux maisons biscornues et inégales, une vie particulière, une fièvre, un mouvement, un va et vient défoule en joie emplit de passants ces rues tout à l'heure encore peu animées, presque vides. Le céleste est essentiellement noctambule, ami des plaisirs nocturnes, fou de jeu, de théâtre, de bavardage et de ripaille. La nuit est la reine et la maîtresse de ces hommes jaunes et c'est par l'opium surtout qu'elle exerce sur eux son empire indiscuté ! Le jour est au travail, les heures nocturnes sont au rêve. Bizarre manière de comprendre la vie — mais qui semble pourtant au point de vue intellectuel avoir moins usé cette race cuivrée que la polygamie n'a affaibli la race ottomane. La pipe à opium n'a pas les désastreux effets que la morphine etles autressuccédanesdu«most justand potent » produisent chez nous. Le redoutable' enchanteur les distrait et les grise, mais ne les tue pas. Aussi, dès que le dur labeur de la journée s'achève, la plupart de ces célestials vont-ils droit à la maison propice où les attend la natte classique et où les plus cossus ont tout un petit service de fumeur — parfois une merveille, que le patron du lieu conserve en des coffrets dont seuls ils ont la clé... Et c'est alors que, comme ces fleurs bizarres qui s'ouvrent à la blafarde clarté des étoiles^ China Town s'éveille. Les boutiques s'illuminent,
bijouteries où dans le sous-sol une équipe d'ouvriers manipule les minces feuilles d'or dans l'atmosphère empuantie par l'acre odeur du pétrole, où chauffent sur de petites lampes à alcool d'étranges mixtures, magasin luxueux où, sous les rayons de Télectriclight, resplendissent les trésors de la porcelaine, les chatoiements adorables de la soie — échoppes pauvres où file — toujours — un lumignon sinistre emplissant l'étroit espace d'une acre et insupportable fumée, salons de barbiers où, sur les têtes rasées, de dextres perruquiers ont Tair avec leurs minuscules instruments, fins comme des aiguilles à tricoter, de tisser quelque dentelle, cabarets où les verres ont d'étranges formes, « maisons de fleurs » où, penchées à leurs vérandahs, une rangée de frimousses tirées, aux yeux en biais élargis par le Kohi, caquettent comme d'agaçantes perruches, pagodes où des prêtres malins guettent l'européen naïf pour lui «filer» quelques bibelots sans valeur que, sous prétexte de religieuse obole, vous êtes obligé d'acheter, changeurs où frappent les petits marteaux, où tiquent les bouliers qui servent aux calculs invraisemblables du caissier, où s'entassent en chapelets les taëls en cuivre... Un brouillard, une buée au relent sucré, y flotte dans l'air avec une escorte d'odeurs tout à fait inconnues de ceux qui n'ont jamais visité l'Extrême-Orient. Oh! ces odeurs. Combien diverses et bizarres. Il y en a de douces, de «succulentes», dirais-je, qui vous charment à la fois l'odorat et le goût, il y en a de violentes, poivrées, musquées, obsédantes, il y en a enfin de fades, d'écœurantes, de caractéristiques. Ainsi celle des petits bâtons que l'on fait dans les temples bouddhistes brûler aux pieds des idoles... Et nos pâles
visages ont Tair, dans cette foule aux peaux ocrées, de faces de revenants. Cette langue sonore, gutturale, toute en voyelles, qu'on parle autour de vous et que nul n'entend, achève de vous dépayser. Et puis ces longues théories de chinois passent sans tumulte, sans autre éclat qu'une exclamation en «oa oa» ou en (^ ing» jetée d'un trottoir à l'autre. Ils marchent sans bruit, la triple natte de leurs chaussures étouffe absolument le bruit de leurs pas. Ajoutez à l'impression l'inquiétude que cause cette allure silencieuse, comme sournoise, l'évidente malveillance dont sont remplis ces yeux d'asiatiques, prunelles de félins qu'on devine atrocement cruels. Ce peuple n'est pas pour rien l'inventeurdes supplices les plus raffinés duglobe.. Pénétrons dans un restaurant comme il faut — • chez un des Bignon ou des Félix de China Town. Il est aisé d'y voir que la nuit est le moment du « coup de feu». Par les escaliers de bois à rampes anguleuses les « boys » montent sur les plateaux de laque d'étranges choses^ des glaces bizarres granulées, rappelant par leur forme des œufs de poisson, des confitures aux milles couleurs qu'assaisonnent une infinie variété de condiments qui tiennent dans l'échelle des poivres le plus haut degré... Dans la grande salle quelques chinese ladies, peintes et jolies à croquer, fixent le visiteur européen avec une effronterie qui n'est pas de la familiarité. L'une d'elles pince distraitement les cordes d'une longue, longue guitare... Et, par les portières un instant soulevées, on aperçoit dans des pièces latérales des célestes en grande discussion, un chant nasillard traîne dans l'air, parfois des rires, qui semblent des croassements, s'entendent derrière les légères cloisons. Et à tous les
seuils, à toutes les portes un chinois est en faction veillant à ce qu'aucun blanc ne vienne troubler les mystérieux plaisirs de ses compatriotes...
Mais ce qui frappe surtout, je le répète, c'est l'atmosphère de la rue, l'ambiance de parfums, d'odeurs indescriptibles qui vous imprègne littéralement d'orientalisme. C'est comme une brume dorée qui trace d'une maison à l'autre un rideau continu et que piquent des myriades de petites lumières: lampes aux verres de couleurs, aux papiers bariolés, braises destinées à la cuisine des friandes nuitées ou à la fonte des boules d'opium, bâtonnets odorants brûlant devant une idole extérieure,devant un des Lares protecteurs de ces très anciens bonshommes dontles mœurs sont demeurées ce qu'elles étaient il y a mille ans et qui opposent à nos idées, à nos efforts de pénétration une inexpugnable indifférence. Aux corners, brutale, une lampe à arc jure par l'éclat qu'elle répand autour d'elle, comme une étoile dans un gîte de hiboux. Elle représente là notre civilisation... et, franchement, elle a raison cette honnête et fulgurante clarté édisonesque. Le chinois retors, abominablement louche dans toutes ses manières est vraiment un homme de nuit. Une obscurité perpétuelle,volontaire la plupart du temps^Tenveloppe co'mme un voile et nous dérobe sa psychologie, sa pensée, sa conscience. Quant par hasard il s'européanise c'est pour ne vous montrer de sa race que l'amusant contraste des mœurs publiques ou la littérature courante. Nous ignorons l'âme chinoise. Parisiens, mes frères, rappelons nous le général Tcheng Ki Tong et disons nous que peut être — très probablement même — nous ne la connaîtrons jamais.
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S'il nous avait fallu répondre aux cordiales et empressées invitations qui, de toutes parts, pleuvaient au Palace nous serions encore sur les bords du Pacifique et, pour ma part, je ne m'en plaindrais pas. Mais l'heure pressait. Le second jour une revue splendide fut organisée en l'honneur du Prince sur un des hauts plateaux qui dominent la ville.
De grand matin le Prince s'était rendu à l'embarcadère où devait venir le chercher un des petits bâtiments de la fîotille fédérale. Il put ainsi assister pour la seconde fois à cette merveilleuse éclosion de l'aube qui, dans ce pays fortuné, cause d'intraduisibles sensations à ceux pour qui le grand livre de la nature n'est pas chose fermée. Le port colossal, la rade majestueuse de la capitale Californienne déployait sous les feux clairs du matin une sorte de panorama aux couleurs enivrantes alliant à la fois, et c'est là le charme caractéristique de cette côte du Pacifique, la netteté de tons des paysages orientaux et la lumière adoucie, l'ambiance point aveuglante de ceux du Nord. Des bouffées odorantes traînaient, languissamment promenées par une brise un peu fraîche qui coupait capricieusement comme d'invisibles et caressants coups d'éventails la tiédeur de l'air. La vie, tout le long de ces quais superbes, s'alanguissait. Les travailleurs du port, les promeneurs, n'avaient point cette allure pressée, farouche et pénible des débardeurs et des passants des quais de New-York et de Philadelphie. San Francisco est une ville bénie où le plus pauvre des ouvriers vit plus heureux, à mon sens, qu'un petit bourgeois aisé d'Angleterre où de Belgique. N'ont-ils point, ces Californiens cette éternelle gaieté, ce plaisir ininter-
rompu que donne un climat unique où tout sourit, où tout fleurit, où tout brille sans que jamais le soleil dépasse la note et leur fasse subir ces températures accablantes qui écrasent dans une torpeur abrutissante les cités équatoriales.
Cependant le bateau gouvernemental parut. M. Léandri, de son regard de montagnard habitué au vif éclat des sites du littoral corse Taperçut le premier. C'était un gentil vapeur tenu avec cette propreté qui est la grande coquetterie de la marine de guerre américaine. Des officiers en descendirent et, avec une courtoisie parfaite, vinrent prier, de la part du général Ruger, Son Altesse de passer à bord. C'étaient des capitaines et des majors appartenant aux diverses armes. Leur amabilité simple et franche acheva de me convaincre de cette opinion que j'ai déjà exprimée : que l'armée de l'Union est véritablement l'élite, ce qu'il y a de mieux élevé et de plus sympathique au milieu de cette vaste nation marchande et brutale.
Le gracieux bâtiment s'éloigna bientôt. Le général et ses officiers entouraient le Prince qui, visiblement heureux de se retrouver dans un milieu militaire, s'abandonnait, rivalisait d'entrain et de primesautière fantaisie avec ses hôtes qu'il dominait de sa haute taille. Devant nous les îles Alcatra^ grandissaient déjà à l'horizon, apparaissaient plantées comme des sentinelles au beau milieu de Cette rade unique au monde^ dans le chatoiement bleu des flots aux reflets de soie changeante. Der-. rière nous les piers d'accostement s'allongeaient avec leur bordure de bâtiments à l'ancre. Une foule curieuse s'était massée derrière les gardefous et, de la terre maintenant presque lointaine un cri nous arriva, résonna agréablement à nos
cœurs, si loin, si loin du pays natal : « Vive la France ». Nous ne sûmes jamais quels amis inconnus avaient adressé sur les ailes de la brise Californienne ce salut cordial.
La première des îles Alcatraz se distingua bientôt nettement toute inclinée. Les prairies en pente étaient garniesde troupes qui, ainsi vues d'en bas , avaient l'air de soldats de plomb, ne tenant que par miracle sur une surface dévalante. L'honorable Thomas Edward Ruger nous apprit que ces braves soldats appartenaient au i*"" infanterie. Coi'ffé du chapeau à plumes, cet oificier général l'un des plus réputés — et justement — des Etats- Unis, avait l'air avec sa courte moustache à l'impériale, sa carrure martiale, son teint briqueté par bien des campagnes, d'un commandant de corps d'armée français. Il n'avait rien de la gourme anglaise ou de la redondance parfois visible chez certains de ses compatriotes. En un mot c'était un véritable soldat exempt de pause comme de forfanterie. La rude guerre de sécession a formé des hommes remarquables ; mais il est à souhaiter pour le pays de Farragut et de Lee qu'une telle école demeure à jamais close.
Thomas Edward Ruger paraissait avoir de cinquante huit à soixante ans. Lieutenant-colonel de volontaires quand éclatèrent les troubles sécessionnistes, du premier coup, Ruger se montra homme de résolution et d'énergie. Il conquit dans les campagnes de la Virginie du Nord et de la Shenandoah ses galons de brigadier. Aux: combats meurtriers du Rappahanock il conduisit ses régiments à l'assaut des lignes confédérées et mérita les éloges du commandant en chef. A Gettysburg, à Franklin, il marcha au feu avec une insouciance,
un mépris de la mort admirables. Il en fut récompensé en 1868 par le grade de colonel (dans l'armée régulière) et le gouvernement de la Géorgie. Superintendant de l'Académie militaire il ne resta pas longtemps dans ces fonctions inactives et courut s'employer dans la Caroline du sud à pacifier définitivement cette région encore mal calmée. Brigadier général en 1886 il exerça de grands commandements dans le Missouri, le Dakota, puis à Saint-Paul-Minneapolis. Enfin, la haute situation de commandant militaire de la Californie vint couronner une carrière aussi longue que glorieuse.
Après avoir visité rapidement la première des Alcatraz, dont la position stratégique n'a pas l'importance de la seconde, nous gagnâmes l'île n° 2.
Cet autre îlot rocheux occupe une position prépondérante caf elle commande le goulet qui donne accès dans la rade.
Ici l'artillerie régnait en maîtresse, car c'est à ses seuls canons qu'incomberait en cas d'attaque la protection de la ville! Ce fut entre cette île etle Prœsidio, notre dernière étape, que le déjeuner fut servi, déjeûner exquis et assaisonné de 1' «humour» la plus charmante ainsi qu'il convient à un déjeuner d'officiers. Le général Ruger, le second lieutenant, aide de camp Charles G. Lyman, le major Edward Hunter, le lieutenant-colonel Chaudler quartermaster général, les majors Tagan et J. Rodgers du i^"" artillerie, tous rivalisèrent avec le Prince d'esprit et de bonne humeur. De graves questions d'art militaire et de tactique s'y traitèrent, auxquelles le petit neveu de Napoléon apporta son raisonnement net et catégorique, cette aptitude héréditaire qui lui avait valu à Saint-Cyr
la sardine d'or du sergent. Enfin et pour clore gaiement ces discussions techniques on leva les verres en l'honneur de la libre Amérique. Ce fut un moment d'effusion auquel le cadre grandiose de la rade san-franciscaine donnait un cachet tout particulier. La fumée du Richmond-Tobacco montait dans le cristal embaumé de l'air en légers filets bleuâtres et le soleil maintenant suspendu au-dessus de nos têtes versait à l'infini comme une légère pluie d'or sur tout ce qui nous entourait. L'extrême horizon Pacifique se confondant avec le ciel dans un ruissellement fauve, c'était comme une symphonie de couleurs vivantes et vibrantes.
Nous voici enfin au Prœsidio, — vieuxnom espagnol qui sonne au milieu des appellations anglo-saxonnes la fanfare héroïque des anciennes conquêtes, et qui évoque les formidables silhouettes de ces conquistadores au « sangre azul » autrement intéressants que les hommes d'affaires de l'Amérique actuelle. C'est là, qu'allait être passée en l'honneur du Prince une revue de douze cents hommes. Cette fête, rare aux Etats-Unis, avait attiré une foule pressée de curieux intéressés par le coup d'œil des soldats de l'Union défilant devant un Bonaparte. Le décor de cette solennité martiale dépassait peut-être en beauté celui du fort Douglas et la nature San-Franciscaine à coup sûr plus riante qile celle de l'Utah donnait un grand charme à ce spectacle.
Aussi quand, sur cette esplanade, d'oîi la vue semble s'allonger comme dans un rêve jusqu'aux rives lointaines du vieux monde asiatique, les
commandements éclatèrent et les clairons égrenèrent des notes d'appel, une émotion nous prit.
Le vent s'était élevé et taisait flotter rageusement les capotes des officiers. Sur un signe du général la Marseillaise déchaîna soudain ses mesures graves et belliqueuses. C'était la musique du i^' infanterie quiexécutait ainsi notre hymne national. Peu après celle du 4*" cavalerie reprit l'air de Rouget de risle. Devant cet océan' calme et sans bornes c'était à la fois poignant et superbe, ce chant qui réveillait en nous le souvenir de tant d'heures glorieuses de la Patrie absente... Successivement nous vîmes passer devant nous le 4® de cavalerie aux chevaux appareillés, un rang blanc, un rang noir, un rang alezan, le '^^ artillerie d'une tenue et d'une précision de mouvements parfaites, le «)* infanterie avec ses plumets blancs et enfin le 1*"^ de la même arme Vraiment les compliments que le Prince adressa au général à l'issue de cette imposante cérémonie n'étaient pas immérités et ce fut tout pensifs, encore imprégnés de la grandeur simple de ce spectacle que nous regagnâmes la ville.
Le soir, mes compagnons escortés de quelques inspecteurs delà police San-franciscaine, visitèrent en détail Ghina Town. Pour moi, me méfiant non sans raisons de ces cicérones officiels et intéressés et me rappelant de quel air sinistre et mélodramatique nos inspecteurs de la sûreté parisienne conduisent les étrangers de marque.... dans l'antre innocent et gueulard de Bruant, je trouvai un biais pour m'échapper ; j'avais lié connaissance avec un gentleman, ancien officier de la marine anglaise Sir Jonh Everyll. D'un roux exaspéré, nerveux et taillé en hercule sous sa maigreur extraordinaire, M. Everyll avait exploré la nouvelle Guinée et quelque peu fréquenté les canni-
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baies de ces régions, un des rares endroits du globe où l'on ne joue pas encore au poker et où les femmesne mettent pasde corset. Il avaitapporté, pour les oUrir au Prince, des photographies fort curieuses faites au cours de ses voyages océaniens. Nullement antropophage, doux au contraire comme un enfant, je m'en fis bien vite un ami et je le priai, lui qui parlait un peu de chinois, de me piloter dans la ville jaune. 11 accepta fort aimablement. Nous partîmes çt, bientôt^ nous marchions côte à côte le long des trottoirs encombrés de China Town. Grouillants, innombrables, tous pareils, sous leur blouse gros bleu, les célestes se croisaient, toujours peu bruyants, glissant plutôt que marchant sur les chaussures sourdes aux semelles de natte. On eut dit une procession de fantômes. Aucun cri, aucune parole bruyante, rien des foules européennes où se saisissent à chaque pas des bribes de conversation, des morceaux de phrases. J'ignore si, chez eux, les chinois sont aussi silencieux^ mais, sur le sol américain, ils ont tous cet aspect résigné et muet, ces allures de domesticité craintive.
Depuis quelques instants dans la rue transversale que nous avions choisie, nous étions arrêtés au passage par des « chinese », qui battaient le trottoir avec des appels engageants et des coups d'oeil suspects. J'arrivai à comprendre , dans l'explication que me donna de leur attitude le Captain Everyll, que ces individus étaient des guides attendant le bon vouloir de l'Européen. J 'en arrêtai aussitôt un dont la figure meplut.Je fis marché d'un dollar, malgré les protestations de mon anglais habitué à traiter cette racaille avec un mépris tout britannique. Ce Céleste me donna aussitôt une
carte imprimée et paraphée, sorte de garantie, de caractère officiel donné à son douteux métier.
Il se nommait Tun-Phun. Très obligeamment il nous conduisit visiter les temples où brûlaient au pied des hauts Bouddhas d'or les bâtons propitiatoires. Nous traversâmes des sanctuaires riches, moyens, pauvres, toute la gamme des pagodes depuis la somptueuse faite spécialement pour la visite des étrangers jusqu'à la mesquine, à la petite chapelle honteuse et sale qui se cache au cœur sordide d'un grenier. Deux, fois nous croisâmes nos compagnons et toute l'escorte des policemen qui suivaient à peu près le même ordre de marche que nous. Mais tandis que leurs guides emmenaient nos amis vers le théâtre chinois, le Captain, sur mon invitation, pria l'aimable Tun-Phunde nousconduiredans les endroits moins connus et nous vîmes alors défiler toute une suite d'opium-houses. La plupart avaient comme entrée sur le devant une salle enfumée où les célestes jouaient à leur jeu de dominos qui compte une soixantaine de pièces. Là les lampes de pétrole filaient horriblement, rendant l'air irrespirable pour tout autre qu'un chinois.
Cette pièce traversée dansl'inattention générale, car les célestes sont des joueurs passionnés, on arrivait en montant quelques marches en des arrières boutiques sales et grises où, sur des nattes, étaient étendus, leur pipe à opium à leur côté, les clients causant entre eux, comme dans une soirée, avec un ton discret d'invités. Ces fumeurs, soit que l'heure fût encore trop peu avancée, soit que l'opium et ses effets stupéfiants et abrutissants aient été bien exagérés par les voyageurs tartarinesques, ces fumeurs, dis-je, nous
accueillirent avec une intention bienveillante, engagèrent avec nous, en anglais, une conversation aimable. Ils me firent voir loute l'inévitable manœuvre de la lampe à opium... Je leur déclinai ma qualité de français et, près d'au moins trente de ces opiomanes, j'e«^sayai de raviver quelques souvenirs de la lutte tonkinoise où se heurtèrent leur nation et la nôtre : mais je m'évertuai en vain et les noms de Bac-Lé, de Langson, deFou- Tchéou, ceux mêmes du Tonkin et de l'Annam^, n'éveillèrent rien dans les yeux de mes auditeurs. Tel un cévenol auquel on parlerait d'une bourgade inconnue du Pas de Calais!
Nous sûmes en rentrant que les gens de police avaient fait à nos compagnons des récits efïrayants sur la haine irréconciliable que, disaient ils, les«celestials» de Frisco professaient à l'égard des français et que, prudemment, ils leur avaient conseillé de ne s'exprimer qu'en anglais ! La vérité est que, si Ton a forcé les chinois à éclairer leurs rues à l'électricité, si on prend vis à vis d'eux de sévères mesures de police, c'est que des rixes se produisaient entre des individus européens, gens sans aveu, «nervi», bravaches, et des fils du Ciel aussi peu intéressants. San Francisco, ville aux moeurs faciles, comme toutes les villes jolies et orientiformes, pullule de dames peu honnêtes qui amènent avec elles un contingent de personnages dangereux, rebut de toutes les nations.
Un de ces hommes, un français, fut un jour, en plein China Town, percé de coups depoignards et, mort, mutilé odieusement. On crut voir là quelque acte de ces associations, de ces espèces de loges maçonniques qui comptent dans leur sein des milliers de chinois. Il n'y avait, je le crois qu'une
bataille entre un fâcheux compatriote et quelques célestes de même acabit. Chaque jour, dans les parages de la Chapelle ou de la place Maubert, des rixes mortelles se produisent dont la cause est toujours la même. Mais les gens de police ne manquent pas d'exploiter les souvenirs sinistres et mélodramatiques qui donnpnt de la «couleur » à leurs petites explorations.
C'est ainsi que, dans les coulisses du théâtre chinois, les inspecteurs qui escortaient nos amis leur firent voir le modèle du couteau, un tranchelard formidable avec lequel «on tuaitles français! » au long des ruelles sombres de China-Town.
Nous terminâmes notre excursion par une visite aux malheureuses marchandes de sourires de la basse classe, celles dont les chambres, véritables alcôves où on a peine à tenir deux, font pendant au delà de la petite cour intérieure à la fumerie et au cabaret. Par d'obscurs corridors coupés de cloaques où se devinaient les cours nous grimpâmes, c'est le mot, par de véritables échelles de bois aux temples où ces prêtresses de l'amour pauvre officiaient. Nous étions loin des cabarets luxueux, des restaurants à la mode hauts et éclatants comme des pagodes et où attendaient tout servis les repas aux gélatines variées, où de ravis* santés célestes s'éventaient langoureusement, leurs yeux en amandes agrandis par le Kohi.
Dans ces taudis obscurs, des femmes, pour la plupart laides, la cigarette ou le cigare à la bouche, nous reçurent. Je distribuai à ces malheureuses quelques demi-dollars, désirant examiner l'ameublement — tout en bibelots microscopiques de leurs logis exigus. Dans la manière dont les miroirs, les sébilles,les images étaient disposés
le reconnus bien cette misère de la fille cachée sous un luxe apparent et bon marché. Elles parurent surprises de nous voir partir aussitôt l'inspection de leur room passée. L'une d'elles me poursuivit,réclamant un dollar dans un flux de paroles haineuses, exhalant de ses dents noires une kyrielle d'ordures incompréhensibles pour moi. Elle hurlait rageuse, bavant, prête à mordre. Everyll à son tour lui répondit dans son idiome qu'il parlait, je l'ai dit, assez couramment, Tum-Phun se mit de la partie. Ce fut une cacophonie. Bref, j'allais lui donner son dollar quand parut un chinois de haute taille dont la vue me parut faire sur elle une impression très vive. Elle se tut, ,et notre guide aux yeux bridés se mit à expliquer au nouveau venu l'objet de cette bruyante algarade. En une seconde, avant que j'aie pu m'interposer, le grand escogriffe saisit la fille par le cou et, d'une taloche eftroyable, lui fit dégringoler l'échelle qui conduisait à la soupente.
Elle s'effondra, disparut. Prudemment, je hâtai le départ, car, pris entre les explications du captain et celles du bon Tun,je ne comprenais ni les unes, ni les autres. En bas de l'escalier nous revîmes la malheureuse calmée, déjà souriante et, pour atténuer la rudesse de sa chute, je lui donnai le dollar tant convoité. Elle ne me remercia même pas, tant l'Européen est antipathique à la chinoise. Elles le trouvent repoussant. Elles le subissent : Sir Everyll qui avait pratiqué l'Extrême- Orient m'en cita maints curieux exemples. La japonaise, telle que Lotila peignit bien exactement, est passive mais douce, résignée, un peu câline; la chinoise est agressive, rancunière et le contact de l'Arien lui cause un insurmontable dégoût.
Oui, dans leur façon de vivre en plein milieu d'une ville Européenne, les célestes sont extrêmement curieux. Ils restent impénétrables, sans pourtant avoir Tair de cacher ostensiblement quoi que ce soit. Mais ils savent, quand paraît l'homme de race blanche, interrompre leurs discours, devenir soudain froids, muets, comme pétrifiés. Sir Everyll m'ayant, pour terminer, fait voir quelques Tea-Houses où se tenaient des réunions d'ordre religieux ou politique, je pus constater qu'à notre aspect tout propos cessait. Les voix bruyantes, gutturales, violentes, que j'avais entendues avant que le captain eut poussé la porte, s'éteignaient instantanément dans les gosiers et tout de suite le patron de l'établissement accourait furieux. Toujours anglais jusqu'au bout des ongles, le captain le tenait à distance par un air de souverain mépris. Mais il nous fallait partir quand même, pour que ces magots figés soudain en des postures gênantes et contraintes reprissent leur libre allure. Tous les yeuxbridés nous suivaient avec une haine dans le regard nullement déguisée. Par ce qu'il est chez les autres on peut juger de l'entêtée résistance de ce peuple réfractaire sincèrement et pour toujours à nos idées, à nos efforts de pénétration. Mais où le céleste triomphe, où il ne craint pas de rival et de concurrent, c'est dans le service des particuliers. Dans tout cet immense pays de l'Union où, nègres et blancs, les domestiques rivalisent à qui se donnera le moins de peine et se payera le plus insolemment la tète infortunée du bourgeois, le Chinois est merveilleux. C'est une perle, me disait une jolie Californienne, c'est une pierre précieuse inestimable que le Chinois. J'en possède deux, car mon home est vaste et j'ai
cinq babies qui exigent des soucis constants. Nous les appelons Si-Tien et Tien-Si. Vous ne sauriez vous imaginer le zèle, la régularité, la propreté de ces deux asiatiques. Levés avec le jour, sans même qu'on les ait entendus marcher grâce à leurs sandales à triple épaisseur, ils ont à l'heure du breekfast, entièrement terminé le ménage, tout épousseté, tout lavé, tout brossé. Donnez-leur une consigne, ils se feront hacher plutôt que d'y manquer. Jamais on n'a besoin de leur répéter deux fois un ordre. Vous savez que, comme blanchisseurs, ils ne craignent personne. En outre, et vous allez me taxer d'exagération, ils sont tour à tour et selon les besoins de leur service, des cuisiniers de premier ordre et des bonnes d'enfants sans pareilles. Ne riez pas. Je suis aussi tranquille quand je confie à Tien-Si la garde de ma nursery que quand j'abandonne aux soins de Si-Tien la conlection d'un dîner de cérémonie. Quant à leur discrétion elle est proverbiale ici. C'est au point que si par hasard et sans y mettre la moindre intention mon mari demande à l'un d'eux des renseignements sur ce que j'ai pu faire la veille, l'un et l'autre, sans rompre d'un iota, répliquent par un : « I don't know » je ne sais pas. De même si je les interroge sur l'emploi que mon mari a pu en mon absence faire de son temps : « I don't know^ », toujours, toujours! — Ah ! je vous réponds que tous les arguments pour'les décider à parler se buteraient invinciblement contre cette inertie voulue !
— Et leur honnêteté !
— Je n'ai jamais entendu dire qu'un Chinois ayantdéjà servi, un domestique jaune classé et possédant des certificats ait dérobé quoique ce soit.
Comme marchands, ils sont étonnamment retors, mais comme serviteurs, je les crois, saut peut être, une ou deux exceptions très rares, parfaitement sûrs. Leur sobriété tient de l'invraisemblance et les met à l'abri des menus larcins dont les bonnes sont coutumières.
— Et vous les payez ?
— Ah dame, assez cher, de vingt à vingt cinq dollars par mois (de 100 à 125 Ir.) Tien si et Si Tien ont chacun 22 dollars chez moi mais je vous jure qu'ils me font un service parfaitement économique grâce à leurs aptitudes diverses et à leur sobriété remarquable. Je ne les changerais pas pourdix serviteurs blancs et pour trente «négroes»!
Cet éloge enthousiaste du domestique chinois je Je retrouvai dans la bouche de toutes les yung ladies qu'il me fut donné d'interwiewer ! Mais je compris alors pourquoi ropinion publique ou plutôt l'influence des classes moyennesavait obligé le parlement américain à s'occuper de cette question de l'immigration des célestes.
Si on n'y met ordre, bientôt le nombre de ceuxci aux Etats-Unis dépassera celui des nègres et peut-être celui des blancs. Il y avait là il me semble, un danger à la fois économique et politique.
L'excursion de Cliff-House que nous fîmes le lendemain avec le docteur Topinard et M. Léandri est classique. On doit la faire et, d'ailleurs, elle est charmante. Un petit rail-road nous prit du sommet de la ville à l'entrée du Golden Gâte Park et, courant à travers les crêtes de falaises vertigineuses, nous entraîna le long du Pacifique. A un certain moment nous eûmes en nous retournant le spectacle panoramique de San-Francisco et de la baie qu'éclairait un soleil magnifique, unamon-
cellement de maisons blanches, un entrecroisement de belles avenues dégringolant jusqu'au port où manoeuvraient en ce moment une foule remuante de ferries, de remorqueurs, de bateaux les plus divers. L'eau de la rade, de cette rade merveilleuse où évolueraient toutes les flottes de l'univers, était bleue, calme et unie comme les belles glaces sans tain sur lesquelles nos bijoutiers parisiens font leurs étalages. Et c'était bien le plus magnifique des joyaux, cette ville fortunée s'étageant sous cette lumière — orientale sans excès — si douce, comme dorant les contours du paysage, la crête estompée, l'horizon des monts et devant nous faisant miroiter à l'infini les flots azurés du Pacifique.
Oui, là-bas, là-bas devant nous, bien au-delà de la ligne extrême où s'arrête notre vue impuissante, c'était le Japon, la Chine, l'Inde, les contrées mystérieuses où, à mon sens de poète — dut naître le monde — PExtrême-Orient avec toutes ses splendeurs et toutes ses légendes angoissantes et lointaines. Un grand vapeur traînant derrière lui un lourd ruban de fumée noire, courait vers cet inconnu, allait de ce pays tout neuf à ces très anciennes patries ; du monde nouveau à la vieille Asie et je le regardais s'éloigner, regrettant qu'il ne m'emportât point vers ce monde asiatique, berceau des mythes sacrésdesthéogonieslesplus anciennes, source de sensations multiples et d'infinis bonheurs pour le contemplateur et le mystique, d'ineffables impressions pour le poète.
Mon savant ami ne me laissa pas m'enfoncer dans ces méditations. Craignant une strophe possible, il m'en tira en me faisant observer qu'à de certains moments le marche-pied du w^agon pas-
sait au ras d'un véritable abîme. Si jamais un éboulement venait à se produire, cette petite ligne de Cliff-House serait le théâtre d'un accident terrible. En nous penchant, à soixante ou soixante-dix mètres plus bas nous pouvions voir au ras d'un précipice vertical et à la paroi de sable jaune à peine sertie des pointes dépassantes de quelques roches, le rivage du Pacifique où barques et piétons nous apparaissaient petits, petits, véritables fourmis de l'abîme... Un froid nous en passait sur le front et, malgré son habitude des montagnes, le docteur se recula un peu pour échapper à cette plongée vertigineuse et directe sur la Pacific-Coast. Il n'y a que les américains pour oser jeter des rails sur ce sol sujet aux éboulis et pour faire passer, à un mètre à peine du bord dangereux des falaises que ne garde aucun parapet, un train lancé à toute vitesse. M. Léandri, pris par la splendeur du double paysage oii nous promenaient les circuits de la ligne minuscule, admirait songeant avec émotion à la Méditerranée et au paysage de Bonifacio.
Pourtant Panse du Clift-rlouse a une largeur et une étendue inconnues sur les côtes de notre mer intérieure. Q,aand nous descendîmes du train, nous vîmes cette splendide baie formant son arc de cercle très ouvert et toute illuminée des feux du soleil couchant qui, peu à peu, s'abaissait vers la surface des flots. Les fins de jours en ces pays bénis n'ont aucune tristesse. Un reflet rouge courait à la surtace de l'immense étendue dont le bleu s'atténuait auprès du rivage, se bordait d'une dentelle d'écume au contact des brisants dont plusieurs venaient à fleur d'eau. Quand nous eûmes descendu la côte et que nous nous fumes installés
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dans l'espèce de Casino qui termine cette descente rapide nous nous trouvâmes comme au centre d'un immense orgue de falaises rocheuses tapissées à leurs têtes et sur leurs flancs de gazons vivaces aux jolis tons verts. Tout au-dessus de nos têtes un parc se distinguait, voisin de la gare d'où nous venions et, dans l'air pur, ses palmiers, ses orangers, ses plantes tropicales se distinguaient, nettes et propres comme des joujoux soignés, de fins bibelots.
Tout à coup, M. Léandri qui avait sa jumelle à la main s'écria nous désignant des récifs qui émergeaient de l'eau :
— Voyez donc, fit-il, sur ces rochers !... Un monde qui grouille, qui remue et qui crie écoutez, écoutez !
En effet, malgré la brise de terre qui souflait bruyamment à nos oreilles, accrue par les couloirs des falaises, nous distinguions depuis quelques minutes des espèces d'aboiements, je reconnus ce cri guttural particulier aux otaries et aux phoques.
Le docteur qui avait, lui aussi, sorti sa jumelle s'écria bien vite :
— Mais ce sont des phoques!
— Assurément, répliqua M. Léandri, mais de quelle taille ! quelles masses ! Le rocher en est couvert.
A mon tour je saisis ma lunette et je regardai. Une véritable armée de phoques, — J'eusse dit 'àes « morses » s'ils n'eussent point été dépouvus de défenses, — s'ébattait sur le morceau dérocher jeté par le hasard des convulsions plutoniennes à cinquante mètres de la rive.
C'étaient de gigantesques amphibies aux beaux
cuirs de bronze. Avec des cris rauques ils jouaient entre eux, se précipitaient réciproquement à la mer, s'y poursuivaient, s'y battaient, vifs et gracieux. A certains endroits de l'ilôt ils étaient amoncelés par tas, vautrés les uns sur les autres.
De temps en temps, un mouvement s'opérait dans la masse molle et quelques individus se détachaient du troupeau tout en jouant, s'allaient jeter lourdement dans la mer. On en distinguait de petits, plus rageurs que les autres, et d'énormes, de gigantesques, véritables «élephant-sea» qui prenaient des airs de sultans, redressaient orgueilleusement leur tête luisante dans inie courbe gracieuse de leur long cou bronzé. J'appris que cette colonie était mise sous la sauvegarde de la population San Franciscaine et que l'établissement qui est situé sur cette baie admirable de Cliff- House les soigne avec un intérêt facile à comprendre. Tous les ans, au printemps, ils s'en vont on ne sait où et quelques mois après reviennent fidèles à leur îlot.
Il est curieux de voir les Yankees qui ont férocement et maladroitement fait des hécatombes de ces animaux dans toute la mer glaciale et aux Aléoutiennes, sur les plages aujourd'hui dépeuplées de l'Alaska, respecter ces splendides amphibies dont le poids et la corpulence sont absolument remarquables et qui, vraiment, ont des attitudes magnifiques, des airs de divinités marines en bronze noir comme les sirènes et tritons de nos fontaines monumentales. Nous les regardâmes longtemps s'ébattre se faire des « niches » de toutes sortes, se taquiner. Parfois trois ou quatre individus roulaient ensemble en rugissant et tombaient dans les flots du Pacifique comme une seule
masse. Un formidable clapotis résultait de sa chute, une gerbe d'eau et d'écume, puis les têtes, débonnaires malgré leurs moustaches toute niartiales, des phoques reparaissaient nageant et, peu après, les victimes de cette dégringolade avaient repris sur un autre point del'ilôtou sur un second rocher voisin, une place plus tranquille !
Ce spectacle nous amusa longtemps et nous rîmes de bon cœur en suivant les ébats de ces animaux formidables et bonasses.
Avec quelques excursions aux autres sites suburbains de la capitale Californienne, tous beaux et entretenus avec un soin auquel nous n'étions pas habitués, bien supérieurs en élégance, et en richesse aux jardins publics de Washington ou de New- York, nous remplîmes nos deux dernières journées. Le Docteur visita Saint-Raphaël qui, avec Monterey joue sur cette rive ensoleillée le rôle de nos situations Méditerranéennes. Il en revint enthousiaste de la nature Californienne et le soir, à notre diner du Palace, nous nous livrâmes à de dythirambiques considérations sur les charmes coquets de ce pays qui se distingue d'éclatante façon parmi la grise uniformité des Etats. — Nos dernières minutes sur le pavé San-Franciscain furent employées à visiter la somptueuse installation du premier journal de la Cité « La Tribune ». L'amabilité avec laquelle on nous y reçut, la façon toute spontanée dont le manager editor et le director nous firent les honneurs de leur vaste building, avaient, si j'ose ainsi parler^ quelque chose de latin. Dans ce coin tout neuf de l'Union, les habitants n'ont pas encore eu le temps de devenir mal élevés. Peut-être aussi le beau ciel californien exerce-t-il sur eux une influence particulière qui
les soustrait au panmuflisme habituel de leurs compatriotes
Dans un entretien qu'il avait eu avecle Docteur et moi^ le Prince pour se rendre à Vancouver avait songé un instant au steamer et j'avais vivement appuyé, adorant ce mode de voyage depuis que M. de Pierrefeu m'avait « déséléphantisé », mais les départs du paquebot n'avaient lieu que tous les 15 jours et la veille même le steam-boat était sorti du port Californien ! — Nous allions donc forcément gagner Tacoma par ce plancher si méprisé des marins qu'ils l'ont affecté dans leur esprit à l'usage spécial de l'espèce bovine ! !
Nous quittâmes San Francisco à 8 heures du soir. Le plus beau spectacle nous était encore réservé. Notre départ de cette ville, dont le premier aspect nous parut si merveilleusement beau s'effectua en effet sous les reflets d'incendie du plus admirable des couchers de soleil. Des nuages énormes envahissaient à Poccidentle ciel, comme s'ils eussent conduit à je ne sais quel sombre et formidable assaut une armée de fantômes.
Ces cumulus d'un noir épais enveloppaient déjà d'ombre toute la partie nord de la rade et les quais de San Francisco très- animés, encombrés, comme à notre arrivée, de véhicules et de passagers attendant le ferry, étaient éclairés seulement de la lueur pourpre qui ensanglantaitle couchant.— Nous jetâmes un dernier regard sur cette ville heureuse et superbe où notre séjour — nous le sentions tous — avait été de trop courte durée !
Mais les espaces immenses qu'il nous restait encore à parcourir nous forçaient de regarder de-
vant et non derrière, à la manière des soldats de César. Nous prîmes place sur le ferry boat dont le balancier de forte taille et les roues colossales battaient déjà, impatientes, l'eau du Pacifique. Enfin, la dernière voiture ayant passé du quai sur le couloir central du steamer, nous nous éloignâmes doucement de cette ville charmante.
Tous réunis sur la galerie d'arrière nous fixions sans parler le panorama qui recommençait à s'ofrir par étages successifs à notre vue. Nous avions contemplé San Francisco radieuse, claire, toute égayée des prem.iers feux de l'aube, nous la voyions maintenant s'enfoncer par degrés dans l'obscurité grandissante de la nuit. Le soleil disparut définitivement sur notre droite ne laissant qu'une trace indéfinissable. Une légère trainée de rose et d'or et le ciel fut alors la conquête des lourds cumulus aux tons d'encre. Ils l'envahirent et les eaux de la rade prirent des reflets d'acier noir, une teinte métalliqueetfoncée.C'étaitsublime d'horreur grandiose. Le ferry filait écrasé par l'énormité de ce sombre et dramatique décor et de grandsgoëlands volaient en croassant sur nos têtes. Leurpetitcri semblable au grincementd'uneporte, nous suivait comme un adieu et maintenant nous pouvions saisir, embrasser d'un coup d'œil toute l'espèce de presqu'île montagneuse sur laquelle se penchait, comme soulevée par la main invisible d'un géant, toute la ville. Au long des rues les becs de gaz s'allumaient et des reptiles de feu rampaient verticalement sur le fond noirâtre des côtes. Ce fut bientôt comme une illumination, car étant donnée Tinclinaison incroyable des rues, pas un réverbère n'échappait à nos regards ; on voyait monter et descendre les feux de ces
mignons cables-cars qui continuaient toujours, toujours à grimper et redescendre les avenues. L'Eglise et la Citadelle à peine remarquées à notre première traversée prenaient maintenant^ de leur masse obscure, une importance capitale. Cet antique et pesant vestige de l'occupation espagnole avait de faux-airs de bastille dominant et menaçant la ville. Au pied de San Francisco le port s'illuminait aussi et les navires en rade allumaient leurs fanaux de position. Mais partout la nuit gagnait, mettait de grosses taches impénétrables. Enfin, quand nous repassâmes devant les ilôts rocheux qui sont tout proches de l'autre rive, une espèce de rideau d'ombre nous déroba la vue de la grande côte californienne et les arêtes des hauteurs se confondirent, s'estompèrent dans la nuit, perdues.
Nous entrâmes dans la crique de pilotis, où s'emboîte tout ferry qui se respecte, avec les dernières lueurs du soir agonisant. Nous n'eûmes que le temps de gagner un Pulmann, tant le nombre des voyageurs était considérable. L'interprète arriva, au prix d'efforts inouïs, à nous grouper les uns non loin des autres et enfin le train s'ébranla, partit, tandis que la lune montait maintenant à l'horizon, chassant à son tour devant elle les nuages et éclairant le paysage de sa lueur pâle.
Le wagon était bondé, le fumoir lui-môme envahi. Nous eûmes recours à notre système habituel et nous allâmes griller quelques cigarettes sur la plate-forme. Vers dix heures le train s'arrêta brusquement ; nous étions sur le bord d'un fleuve énorme, grand comme un estuaire. C'était, en effet, un des points du Sacramento où le cours d'eau Californien commence à s'élargir. Il allait
falloir traverser cette étendue liquide d'une belle surface. Alors s'avança le ferry le plus gigantesque qu'il m'ait été donné de voir. Deux trains de chez nous à vingt- cinq wagons c'est-à-dire cinquante voitures plus deux locomotives eussent aisément tenu à l'aise sur sa plate-forme.
Cette véritable île flottante était mue par des roues de côté dont les tambours pouvaient avoir la hauteur d'une maison de trois étages. On entendait, dans ces gigantesques boîtes, les aubes frapper l'eau de claques sonores et profondes. Par des lucarnes on apercevait la chaufferie, véritable géhenne où courait aftairé tout un bataillon de chinois nus jusqu'à la ceinture. Des flammes monstrueuses dardaient leur langue ardente par les deux hautes cheminées. Le Leviathan s'approcha doucement du bord oii une berge de bois reçut son choc d'accostage. Les énormes pilotis crièrent comme des damnés... Le paysage était superbe ainsi vu sous les pâles ondes lunaires. Sans les étoiles on eut cru que le jour revenait. Les bords lointains du Sacramento allongeaient leurs grands bois tout bleutés de lumière nocturne. Un silence solennel que troublait à peine le bruit chétif des manœuvres s'étendait sur toute cette scène. La nappe immense du fleuve paraissait uû lac, un lac majestueux: dont la mythologie païenne eut fait un fils de la nuit...
La plupart d'entre nous avaient quitté les cars et s'étaient répandus sur la plate-forme paradoxalement étendue du ferry. Nous assistâmes au transbordement. Le large bâtiment solidement amarré par des crampons d'acier pour éviter tout basculage, la locomotive se détacha, revint par un embranchement reprendre le convoi en queue et
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le fit passer sur les rails du transport. A côté de nous un train de marchandises était déjà installé et les deux machines soufflaient bruyamment, lançaient de rauques soupirs qui semblaient au premier abord provenir de la chaudière du ferry. Le fleuve traversé, nous reprîmes notre course et le lendemain, dans l'après-midi, nous entrions de nouveau dans les montagnes, nous pénétrions dans un décor de hauteurs couronnées de forêts éclaircies par les coupes. Des torrents passaient et repassaient sous la voie. Des sapins pendaient cassés, abattus, déracinés au long des pentes, audessus des abîmes, parfois à demi recouverts par l'eau bouillonnante des gaves. Le Mont-Shasta, ce géant à la robe neigeuse, parut enfin, toujours aftectant cette forme ballonnée et très étendue qui ôte un peu aux montagnes américaines de l'impression de hauteur que donne, par exemple, le moindre pic de nos Pyrénées. La voie du rail-road avait de très pittoresques écarts; tantôt nous passions au fond d'une vallée et trois heures après nous pouvions voir le chemin déjà parcouru à 4 ou 500 mètres plus bas; tantôt au contraire, après avoir côtoyé le flanc d'un mont et nous être élevés jusqu'à son faîte, nous dévalions en spirale et nous cheminions une heure après à la base du colosse. Toute cette nature rappelait beaucoup nos Vosges. Elle était surtout forestière et ses adorables combinaisons de bouquets d'arbres, de massifs épais, de cascades, de ruisseaux, de torrents, de pentes abruptes eussent fourni à une légion de peintres un choix infini d'études. Les tunnels de bois reparurent avec les neiges et nous roulâmes de nouveau dans l'intérieur de ces boisements aperçus déjà sur la route de Pueblo à
Salt-Lake.Les boyaux artificiels du Southern Pacific n'avaient pas la longueur de ces derniers. Mais c'était surtout dans le trajet de Vancouver à Medicine-Hat que nous devions en voir se continuant d'interminable façon, pendant des lieues et des lieues sur le Canadian Pacific Railway, le Ci- Pi-Arr comme disent les américains par une abréviation analogue à notre P.-L.-M.
Nous passâmes notre seconde nuit toujours dans la même nature sylvestre au milieu des senteurs résineuses des pins et nous dévidâmes roc par roc l'écheveau embrouillé des Cascades-Rangés.
Enfin nous vîmes passer l'importante station de Salem, puis celle de Portland où nous déjeunâmes après avoir traversé la Colombia River aux proportions vastes, nous laissâmes sur notre gauche Olympia et nous arrivâmes dans une grande cité, bâtie sur une sorte de promontoire oii la première chose qui frappa mes regards fut le pavage singulier des rues et des trottoirs entièrement revêtus de poutres transversales. Nous étions enfin à Tacoma et nous quittâmes le Pulmann du Southern pour gagner le meilleur hôtel de cette ville septentrionale à laquelle ce fumiste d'Appleton ne fait qu'un dédaigneux hommage de trois lignes et qui est bien la plus séduisante de l'état de Washington.
Nous étions jusqu'au lendemain soir les hôtes de Tacoma, de Tacoma la rivale orgueilleuse et prospère de l'Anglaise Victoria située de l'autre côté des Sunds dansl'île canadienne de Vancouver.
A peine installés à l'hôtel, un délégué du Commercial Association club se présenta. C'était un italien mais qui parlait le français avec une pureté absolue, ayant longtemps dirigé à Paris un grand
restaurant. Il était le fondateur et le secrétaire de ce Ciub commercial, un des mieux tenus que j'aie vus pendant mon voyage en Amérique. Quand on songe que Tacoma n'existait pas en 1870, on est stupéfait d'y trouver aujourd'hui des buildings à six et sept étages et des clubs où Ton monte en ascenseur.
Il m'oflfrit et j'acceptai, de me conduire visiter la ville dans les courts instants que nous possédions. Mon guide improvisé, après m'avoir fait jeter un coup d'œil sur son cercle, me poussa dans un électric-car qui grimpait la côte au flanc de laquelle courent parallèlement les rues de la ville: Bientôt nous vîmes défiler toute une ravissante banlieue de cottages, de maisons de campagne coquettes, aux jardins soignés, et enfin nous descendîmes du car au sommet de la côte, au point oii la vue, réellement, était sans bornes, magique, et où le regard embrassait un horizon de plusieurs lieues.
Je ne puis dire le sentiment qui s'empara de mon esprit devant ce spectacle. Il y eut de l'admiration et aussi un peude mélancolie. C'estque l'état d'âme, pour parler comme Bourget, qu'engendrait le panorama infini que parcourait mon regard, était essentiellement différent de celui des baies ou des côtes californiennes.
La lumière éclatante des rives du Nouveau Mexique faisait ici défaut : les couleurs du paysage n'avaient pas cet éclat prodigieux, cette exaspération de tous les tons vifs, qui fait du littoral de San Francisco à Los Angelos comme une seconde édition des côtes italiennes et provençales.
Ce n'était pas non plus la nature ravagée, accidentée, des Cascade-Rangés. C'était cette vaste
et grise nature du Nord, si tendrement rêveuse qu'aujourd'hui encore mon cœur se serre d'une tristesse douce à revoir par la pensée, au-delà des détroits multiples qui s'entrecroisaient en face de Tacoma leurs canaux aux flots d'argent, toutes ces îles des Sunds, couvertes de forêts, de pins, de chênes très anciens dont les cîmes, jusqu'à l'extrême limite de ce tableau grandiose, déroulaient une sorte de perspective moutonnante et sombre. L'uniformité de ces islands, lestons roux dont s'estompaient à leurs bases ces bois mystérieux encore revêtus de leur feuillage d'hiver, enfin les rubans de mer, les chenaux capricieux qui apparaissaient de ci de là miroitant aux clartés ultimes d'un jour tout à fait septentrional, tout cela revêtait le panorama qui s'étalait sous mes yeux de cette intense poésie de l'occident et de cette espèce de grandeur mélancolique, de majesté du désespoir plus chère aux esprits amis du rêve que la rutilance positive et les chatoiements criards des sites Orientaux.
A l'endroit où m'avait conduit l'aimable administrateur du Commercial Club la route tournait brusquement, partait vers le revers même du cap sur lequel s'élèvera, un jour, le couvrant tout entier, Tacoma devenue ville de premier ordre avec cent ou deux cent mille âmes. Le moment où s'achèvera cette transformation n'est peut-être pas éloigné. Déjà les maisons en construction venait jusqu'à ce point extrême ou nous nous étions arrêtés.
De cette espèce de belvédère le regard plongeait à son aise de tous les côtés. En bas, le port de Tacoma et quelques steamers amarrés, une locomotive le long des docks courant, sifflant, et dont les rauques expirations montaient distinc-
tes jusqu'à nous dans la pureté du soir. Puis, la ville avec ses cinq ou six artères principales, son City-hall, monument qui n'eut point déparé une capitale, ses buildings divers, ses churchs, et enfin, devant des embryons de pelouses, à nos pieds s'élevait un splendide amas de bâtiments que je pris d'abord pour quelque castel, fantaisie de richissime Yankee. Ce n'étaitqu'un futur hôtel, à ce que m'apprit mon guide, mais quel hôtel I
— Les rues de la cité, vues d'en haut, avec leurs poutres transversales leur servant de pavés, et leurs trottoirs de bois, avaient pris du mouvement car c'était l'heure où les dernières business cessent et une foule assez compacte remontait vers ces hauteurs, vers ce quartier de petits cottages à l'extrémité duquel nous nous trouvions. Les électriccars, leurs plates-formes envahies par des grappes humaines, grimpaient imperturbablement ! Oh ! dans tout ce vaste et neuf pays, quelle honte pour nous que la simplicité, le confort, la rapidité des moyens de locomotion et quelles leçons données à nos barbares omnibus où chaque année des milliers de chevaux sont jetés en pâture au minotaure de la Compagnie générale, tout cela sans contenter le public qui trouve, avec raison, insupportable l'attente et l'incertitude de ce genre de transport !
L'heure sonnant à la tour de City-hall, befïroi massif et roman, nous rappela que l'instant de dîner approchait. Nous revînmes. Songeur j'allais, l'œil toujours fixé sur ces forêts dont la masse infinie et rousse s'allongeait, se perdait au loin, avec de ci, • de là l'acier reparaissant des Sunds cerclant comme autant de boucles brillantes les ilôts couverts de sapins.
Le lendemain nous fûmes debout à cinq heures.
IMPRESSIONS d'aMÉRIQUE 25I
Le Steamer Vancouver, qui devait nous emporter jusqu'à Victoria, partait à six. C'était un antique « sabot », caria veille même un accident de machine était survenu à l'un des paquebots réguliers qui font le service deTacomaà Victoria. On avait, à cette occasion sorti ce disgracieux bâtiment tout en roues. Nous pûmes constater que l'intérieur de ce débris de l'époque dévonienne était aussi peu brillant que l'extérieur.
Dans le room d'avant une population de gens mis comme des cultivateurs ou des ouvriers : une fumée épaisse, suffocante, avec, à terre, l'éternel alignements des crachoirs. Dieu que cette vue continuelle de ces ustensiles repoussants finit par agacer. L'homme de génie qui guérira le Yankee de sa passion contemplative du crachoir aura plus fait pour l'Amérique que Christophe Colomb. Colomb l'a découverte; mais il la rendra ragoûtante. Fort heureusement la proue du vapeur formait une véritable petite esplanade qui couvrait tout l'avant et, comme le temps était splendide, le Prince, qui toujours professa pour le renfermé la plus vigoureuse des haines, vint planter son pavillon sur ce point découvert où soufflait du large un vent assez frais. Nous nous ralliâmes de suite autour de son panache lequel était en ce moment une carte détaillée de cette région des Sundsdans laquelle notre guide se débrouillait comme s'il eût eu vingt ans de pilotage sur les côtes du Pacifique. . .
La mer était calme, sans une ride et quand nous démarrâmes, malgré sa construction évidemment vicieuse, le steamer n'eut pas un mouvement. D'ailleurs, en cas de grosse houle, j'entendis le patron dire en anglais que nous ne serions pas partis sur cette coquille de noix. — Nous nous
éloignâmes tout doucement de Tacoma dont les maisons et les rues diminuèrent peu à peu et nous ■ pénétrâmes dans un large et superbe chenal qui, suivant la côte continentale, devait nous conduire à Seattle, notre première escale.
Les Sunds sont, réellement, une des plus belles choses et des plus imposantes qui puissent se rencontrer. Un silence majestueux, que troublait seul le halètement de notre Steam-boat répercuté par de lointains échos, s'étendait sur cette nature sauvage. Le chenal avait une largueur considérable mais pas assez néanmoins pour nous dérober la vue de cette bordure de forêts qui ne devait ne nous abandonner qu'une fois dans le fameux détroit de Juan de Fuca. Ces bois avaient tout à fait le caractère Scandinave. Les sapins alignant leurs colonnettes hiératiques évoquaient aussi dans la clarté froide de l'aube le souvenir des forêts où se célébrèrent les cérémonies terribles du culte odinique. Pas une barque, pas un navire en vue et sur tout ce décor d'arbres serrés, impénétrables^ nulle maison, nulle manifestation de la présence de l'homme. Par moments le narrow se rétrécissait, alors nous passions à portée de fronde de ces rives boisées et nous pouvions juger de l'obscurité relative qui régnait sous le couvert des futaies et sous Tabat-jour vert foncé des aiguilles des pins. Le sillage du bateau allait jusqu'à ces berges basses, dont le plan horizontal se maintenait presque au ras de l'eau et la vague, se brisant sur les cailloutis de la grève^ éclaboussait le tionc des arbres, couvraitparfois d'une dentelle déferlante d'écume ceux d'entre eux qui, morts de vieillesse ou abattus par la main des hommes, squelettes gris et terreux, plongaient en partie dans la mer. L'im-
pression que causait sur tous cette nature miforestière, mi-aquatique l'absence de tout bruit, de tout mouvement, était profonde, et chacun de nous paraissait sentir la beauté particulièrement solennelle et imposante du spectacle qui se déroulait devant nous.
Après deux heures d'une marche assez lente dans ce décor toujours le même, au détour d'u promontoire plus accusé que les autres, le port de Seattle nous apparut. La ville s'étageait comme Tacoma mais sur une élévation de moindre importance.
En revanche on y devinait, à de longues et uniformes toitures, une cité de manufactures, de scieries, un port marchandd'une importance considérable. Des chinois répandus par petits groupes sur la jetée attendaient l'arrivée de ceux de leurs compatriotes qui étaient à bord... Des piles de pou très et de planches montraient de tous côtés leurs formes cubiques ou pyramidales. C'est en effet le triomphe, le règne du boisdans toute cette région. L'Etat de Washington est un de ceux qui, fournissent le plus de madriers, de solives et de mâts, et en général de pièces de construction à toute l'Union. Très importante est cette exploitation sur les divers points habités de cet état, l'un des moins connus, mais non des moins intéressants de la grande république Nord-Américaine.
A Port Townsend, point extrême de la navigation dans les eaux américaines du Nord Pacifique, nous trouvâmes une petite ville de garnison où deux croiseurs américains et un petit bateau de guerre russe étaient à l'ancre. Un personnage bizarre, tout petit et orné d'une barbe de fleuve, sorte de Meissonier yankee, me fit demander à
être présenté à son Altesse. Après l'avoir interrogé, j'appris qu'il était le Consul américain d'Honolulu en ce moment en congé. Comme la question d'Honolulu était brûlante alors et que les papers américains en étaient remplis, je demandai pour lui audience et bientôt je le conduisis devant le Prince qui, avec M. Léandri, assistait, penché sur le bastingage, au déchargement des marchandises. Je fis ainsi le bonheur de ce bizarre gentleman qui vint, après avoir causé près d'un quart d'heure avec notre « chief-of-jorney », me remercier de ces simples mots : « Thank you, sir, car, l'homme de l'histoire que j'admire le plus c'est à coup sûr Napoléon ». Il prononçait Napoléoun. Curieux exemple du retentissement prodigieux qu'a eu jusqu'en ces lointains parages l'épopée extraordinaire de ce « grand empereur » qui reste définitivement et sans conteste « l'homme du siècle».
Une discussion géographique s'établit sur la signification et l'orthographe du nom même de Port-Townsend. J'inclinais pour ville de la fin ou fin de ville: Townsend. Mais le Prince nous apprit que la petite cité avait pris au xviii^ siècle le nom du marquis de Townsend ou que du moins les navigateurs de cette époque lui donnaient tous cette étymologie.
En quittant Port-Townsend, nous coupâmes droit à travers l'immense détroit et, à un certain moment, nous ne perçûmes plus les côtes que comme une ligne d'horizon lointaine et indécise. Mais voici qu'une terre par l'avant grandit, s'approche. Un vent violent souffle venant de la haute mer et nous force à relever nos collets. Je jette les yeux dans la logette du patron et du pilote et j'aperçois — qui? le Prince lui-même, attentif et sérieux, la
main sur la barre et l'œil allant de la carte à Thorizon, le Prince qui, tout en causant avec les deux marins de façon familière, dirige la marche du steamer. Bientôt cependant, las de l'immobilité, il quitte son poste et revient au milieu de nous comme nous passions à deux cents mètres d'une terre gazonnée et peu caractéristique que je prends d'abord pour une petite île. Ce n'est qu'un cap qui nous dérobe le court chenal dans lequel nous allons nous engager et arriver droit sur le Port de Victoria. En effet, soudain le navire évolue. Le détroit prévu profile devant nous ses deux côtes et^ tout au fond, la ville anglo-canadienne que dominent de hauts édifices à style officiel apparaît.
Il me semble, je ne sais pourquoi, que nous opérons comme une rentrée dans la vieille Europe qui, par extension, en était arrivée à me sembler la patrie. Ce morceau colonial de la vieille Angleterre m'apparaissait sous des couleurs attirantes d'oasis, après les trente jours de yankeesme à outrance que nous venions de passer. Sans doute, il y avait illusion ou tout au moins exagération à croire que nous en avions fini avec les horripilants défauts du caractère américain, avec cet égoïsme férocement étalé, cet orgueil cynique de l'or et ce mépris du faible qui rendent au latin la société des yankees insupportable. Je ne réfléchissais point que bien des choses devaient aller de même dans ces deux immenses territoires ayant des intérêts semblables, une langue commune et de continuels points de contact.
Mais l'insolence de ces parvenus du Nouveau- Monde avait fini par me peser et surtout je sentais absente dans cette colossale nation la force ras-
surante des vieilles lois et des vieux usages. Sans doute ils ont bien leurs mauvais côtés ces codes antiques et par endroits vermoulus. Mais les générations qui ont blanchi dans leur minutieuse élaboration, les grands législateurs faiseurs de mondes, comme César, Justinien, Charlemagne ou Napoléon n'y ont pas mis en vain le meilleur d'eux-mêmes. L'anarchie ne sera jamais qu'un rêve et pour qu'elle eût un sens, une raison d'être, il faudrait une humanité tout amour où fût général le besoin de sacrifice, d'équité et de dévouement. Aux Etats-Unis la diversité des jurisprudences — qui changent d'un état à l'autre — amène une sorte de désordre anarchique dont les filous adroits, les cauteleux faiseurs d'affaires ou les grands financiers mangeurs d'hommes et de fortunes profitent seuls dans la plus large mesure. Un délit qui tombe à New-York sous le coup de la loi est dans le New-Jersey une innocente peccadille. Vous prenez le ferry. En une heure, de coquin, vous voici devenu honnête homme, et l'ignorant qui vous poursuit devant des juges nouveaux se voit renvoyer à l'école au milieu de l'hilarité générale. En un mot le businessman est le roi, le Dieu, sur toute la terre de l'Union et Targent, toujours et partout, classe les citoyens avant toute espèce d'autre mérite. Notez qu'on n'y fait nulle différence entre le fieffé voleur qui s'est enrichi de la ruine des autres et l'honnête industriel dont l'initiative commerciale ou les découvertes techniques ont fait la fortune.
Chacun vous dira que le propriétaire d'un des hôtels les mieux situés et les plus prospères de New-York a commis autrefois quelque chose comme un assassinat, et on vous racontera dans
quelles conditions il fut le meutrier de son meilleur ami. Grâce à sa fortune, il put acheter le tribunal tout entier et se tirer d'affaire avec une condamnation bénigne. Cet exemple est frappant et je le cite parce qu'on peutle contrôler facilement. En somme l'image de la société Yankee est bien caractérisée par ce trait de mœurs que citent toujours ceux qui ont vécu là-bas : « Si vous tombez par terre dans la rue, quelque grave que soit votre chute et quelque nombreux que soient autour de vous les passants, nul ne daignera se retourner, encore moins aucune main obligeante ne se tendra-t-elle pour vous relever.» Et dire qu'ilyachez nous des gens fanatiques de ce j oli caractère. — Lisez donc un peu Thistoire de la République Américaine, messeigneurs, et dites moi si depuis nos premières luttes, avec l'Angleterre jusqu'au renvoi des infortunés colons du Champ d'Asile, vieux soldats de France que leur misère eût dû rendre deux fois sacrés, les Etats-Unis ne nous ont pas donné l'exemple de l'ingratitude et de l'égoïsme poussés à leur suprême degré.
La pensée que nous allions pour quelque temps fausser compagnie à ces peu sympathiques personnages ne pouvait que m'étre agréable et déjà Victoria, telle qu'elle apparaissait avec ses drapeaux rouges claquant au vent, ses buildings monumentaux, ses casernes et ses parcs, me séduisait, m'attirait. Disons tout de suite qu'au Canada en effet et surtout là, dans cette île presque détachée du grand état colonial par le détroit de Fuca, on sent cette influence, cette autorité rassurante des lois et de l'esprit de la vieille Europe. Il y existe, peu nombreuse, il est vrai, mais enfin il y existe une « Gentry », une aristocratie dont tous les
titres à donner le ton ne sont pas des titres des rente et qui sait recevoir à la taçon des gentilshommes d'Angleterre. Partout, en effet, Son Altesse fut reçue dans les formes les plus courtoises et les plus correctes. Toujours le premier magistrat, civil ou militaire était là, au débarquement ou à la descente du railway avec un landau bien attelé et mis à la disposition pleine et entière de l'hôte. Souvent aussi le corps des officiers et des fonctionnaires se trouvait à la réception d'arrivée.
Et quant au sentiment militaire nous l'y trouvâmes très développé : les officiers relativement nombreux menant la vie plus active des garnisons coloniales, passionnés pour leur état. Je rends très volontiers tous ces hommages aux habitants du Dominion et je leur souhaite (au rebours d'une grande partie de leurs concitoyens) de n'être jamais réunis à la grande république voisine.
En dehors du loyalisme, cette heureuse trouvaille d'un grand diplomate britannique, leCanada a intérêt, ce me semble, à ne pas s'américaniser complètenient, à garder un peu de ce reflet d'Europe qui ne lui nuit pas, tout au moins dans l'esprit des étrangers, ses hôtes.
11 ne fallait rien moins que toutes ces considérations pour m'amener à contempler d'un œil attendri ces habits rouges qui circulaient sur les quais du port.
Pour un anglophobe qui, à six ans, lacérait à coup de ciseaux le portrait d'Hudson Lowe et rêvait d'une revanche éclatante à Waterloo, il fallait, dis-je, ces pensées toute nouvelles, pour me faire battre des mains à la vue de deux fourriers d'infanterie de marine qu'on apercevait sur le pier, sanglés dans leur petite veste écarlate, toute
cousue de brisques en V et qui coquets, la calotte sur l'oreille et le stick à la main, avaient l'air de sortir du quartier de Trafalguar-Square, pommadés, tirés à quatre épingles, éblouissants.
Pour pénétrer dans la petite rade qui dessert Victoria nous dûmes taire un écart. En efiet un charbonnier énorme avait sombré là, improvisant une sorte de récif noir qui barrait l'entrée en ligne droite. Ce bâtiment avait la moitié de sa coque hors de l'eau. Il nous fut dit, pourtant que son renflouement était impossible. D'ailleurs nous n'en avions point fini avej le « Vancouver >y.
Un vapeur beaucoup plus rapide que le nôtre nous rattrapa et nous passa effrontément sous le nez. Enfin notre sabot accosta et nous mîmes pied à terre — pied à bois serait mieux, — Victoria étant, comme Tacoma, pavée de poutres énormes sur lesquelles roulent les carriages de toute espèce dans des nuages de poussières. Dix minutes après nous étions à Driard Hôtel.
Victoria est une ville en décadence. A part les fonctionnaires, les soldats et les ouvriers de l'arsenal voisin de Port-Esquimalt, la population commerciale est nulle ou à peu près. Le q^uartier chinois lui-même y périclite et les quelques célestes qui y végètent n'ont pas l'air de vouloir rester là bien longtemps. Aucune de ces installations luxueuses qui embellissent à San-Francisco les rues de Chiua-Town. Tout semble mort, atteint par on ne sait quel désastre économique. Pourtant les rues de cette ville sont coquettes, bien alignées et les jolis magasins à l'aspect anglais n'y manquent pas. Mais les trottoirs déserts ne sont
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guère parcourus que par quelques soldats aux claires tenues et par des marins de diverses nationalités. Les environs de Victoria, par exemple sont de toute beauté et les divers paysages qu'on trouve aux portes mêmes de la cité canadienne peuvent compter k mon sens parmi les plus beaux qui soient au monde. Le grand parc qui domine non seulement la capitale de l'île mais une partie tout entière de Vancouver et le superbe détroit de Juan de Fuca est une merveille d'exposition. On se demande ce qu'eut fait là le génie d'un Haussmann, l'habileté d'un Alphand. Les édiles Victoriens on fait ce qu'ils ont pu et ce grand parc presque tout entier de pelouses où les jeunes gens vont jouer au polo est adorné d'un soupçon de boulingrin, d'un petit lac, tout mignon et de cascatelles un peu simplettes. 11 y a même un embryon de ménagerie où s'ébattent des grands-ducs et où se promène un petit ours, lequel, gracieusement, fit le beau en nous apercevant. Nous escaladâmes les dernières hauteurs du jardin public et, parvenus au sommet, en une sorte de belvédère, nous nous assîmes, ayant autour de nous un espace fantastique, un tableau d'une étendue invraisemblable où notre vue se perdait. Justement le jour était pur ; pas une brume, pas une nuée ne nous dérobait un détail de cette inoubliable scène. A nos pieds, vers la droite, à demi cachés par les arbres, les toits de Victoria se devinaient. Kt un peu plus en avant le détroit déroulait l'immensité de sa bande miroitante. Tout 'au delà de cette véritable mer on apercevait de hautes montagnes sur la rive opposée. Le Mont Baker dressait au-dessus des nuages son front raviné où nous distinguions de grands plateaux éblouissants
SOUS leur nappe de neige et de glace. Des crevasses, des abîmes perpendiculaires, zébraient sa robe d'hermine de dessins irrégaliers, comme faits au pastel violet.
Une distance formidable nous séparait de ce dernier fils des Cascade-Rangé dont la base nous échappait, disparaissait dans une teinte cendrée. Le détroit, du sud au nord, ne nous dérobait aucune de ses beautés et quand enfin nous tournions nos regards vers l'intérieur de l'île, nous demeurions admiratils et muets devant l'infinie perspective de ses grands bois. Des forêts splendides longeaient les contours de l'île et de-ci de-là de gros rochers émergeaient de cette végétation moutonnante^ dont l'aspect eut enthousiasmé un Gustave Doré. Sur tout cela planait un ciel sans nuage, comme une voûte firmamentale faite d'un seul bloc d'azur. Assis sur un banc rustique fait d'un tronc d'arbre et de deux pierres, nous passâmes bien une demi-heure à scruter toutes les splendeurs de ce panorama grandiose. Puis le docteur sortit son bussang, moi mon American-pipe et nous laissâmes en silence, monter dans l'airpur, la fumée bleuâtre du tabac français. ^
Le lendemain notre but de promenade était Port Esquimalt.Nous ne fûmes pas moins enchantés de cette excursion que de notre visite au Victoriapark. La route que suivit notre horse-car était exquise et les moindres détails eussent tenté le pinceau d'un paysagiste. Elle longeait le Pacifique et je ne puis mieux la décrire qu'en disant qu'un moment j'eus la douce illusion de croire nos sites immortels du Rocher d'Avon et de Franchard transportés^, avec les pins mêmes de la forêt de Fontainebleau, sur les bords de cet Océan, vérita-
ble Méditerranée par l'azur de ses flots. Entre les bouquets sombres des arbres résineux, soudain un coin du Pacifique apparaissait et des caps faits de pittoresques débandades de rocs s'allongeaient en pointes fines dans la mer. Le bassin de Port Esquimalt forme c'omme un lac de plaisance, une exquise nappe d'eau sertie de tous côtés dans le vert sombre des collines boisées comme une émeraude au fond d'un chaton. Trois navires anglais^ petits, propres et bien tenus s'y reposaient, tandis que des canots emportaient vers la terre quelquesuns de leurs matelots et des soldats casernes à leur bord. Tout cela avait un air de fête et d'ailleurs c'était un dimanche; des groupes d'habitants, de jolies maids au bras de leurs fiancés parcouraient les divers sites de ce joli coin ds nature américaine. Seuls — et chose vraiment rare en ce pays rigoriste et anglican — les ouvriers de l'arsenal travaillaient à la réfectiond'un grand bateau charbonnier allemand enterré dans une vaste cale sèche.
Nous revînmes à la nuit tout fatigués de nos escalades et de nos escapades à travers les rochers et les chaînes en miniature de Park-Esquimalt, mais ravis de notre promenade et persuadés que nous venions de voir là l'un des plus beaux sites du monde.
Il y a beaucoup d'indiens dans l'île. On les a parqués comme aux Etats-Unis, mais on ne les extermine pas. Au contraire de très dévoués missioijuaires, catholiques pour la plupart, s'emploient avec une ardeur infatiguable à tenter un relèvement intellectuel et moral impossible de ces malheureux. Le docteur, qui fut visiter une réservation sise aux portes de la ville, revint navré du
spectacle qu'il avait vu et de Timpassible abrutissement, de la saleté croupissante où il avait trouvé ces Peaux Rougesdégénérés. Désirant avoir des renseignements complémentaires il brûlait d'avance de rendre à l'Evêque une visite intéressée. Je lui proposai de l'accompagner, ce qui parut lui être agréable, car le savant anthropologiste ne nourrissait pas précisément des sentiments cléricaux. Nous allâmes au matin sonner à la porte du logis épiscopal.
L'évêque de Victoria était un hollandais ayant conservé un vague accent de terroir et fort accueillant. Son boy, un chinois, nous ayant laissés nous morfondre une bonne demi-heure, il nous fit toutes ses excuses et se mit à l'entière disposition de mon savant compagnon.
J'en suis désolé pour les « bons amis » du prince Roland Bonaparte mais la parole du révérend bishop fut peu indulgente à ces tristes Peaux- Rouges. Il nous les représenta comme lents à acquérir le moir>dre perfectionnement, comme rebelles à toute espèce de progrès civilisateur. Dans les premiers temps, nous dit-il, nos charitables auxiliaires, ladies et gentlemen de Victoria nous donnèrent, pour leur usage, des costumes européens, des complets, des vestons qui^ dans ce pays où le froid sévit avec une certaine rigueur, devaient leur être à mon sens, bien plus utiles que les peaux primitivement préparées et les débris de châles ou de couvertures dans lesquels ils s'enveloppaient. Or qu'advint-il quand nos populations indiennes du littoral furent ainsi transformées et que la couleur seule de la peau les différencia des pêcheurs canadiens ? Ces malheureux ne purent jamais comprendre que ces vêtements
devaient en de fréquentes circonstances être retirés, lis couchaient avec ces complets, ils faisaient partie intégrante de leur individu et, chose plus étonnante encore, lorsque leur principale occupation, la pêche, les forçait à se mettre à l'eau, ils ne se séparaient pas de leurshabits et les laissaient sécher sur leur corps — d'où des maladies terribles et une véritable épidémie de mortelles fluxions de poitrine ! Vous pouvez juger par ce début de l'état d'esprit de ces pauvres gens. Au point de vue religieux^ nous les catéchisons de notre mieux et, sous ce rapport, nous avons pu leur faire faire quelques progrès, mais je le répète tout cela est pénible, pénible. Quant à chercher parmi eux des bribes quelconques de tradition ou d'histoire, n'y songez pas. Ils paraissent avoir été — par le peu que nous avons pu déduire de leurs indications — adorateursdu soleil et delà lune — cette théogonie primitive entre toutes...
Le docteur parut un peu décontenancé devant les affirmations de l'évêque. Nous, remerciâmes de tout cœur ce prélat obligeant et le lendemain matin le docteur retourna à la fameuse réservation, voulant tenter quand même d'extraire de ces cervelles indiennes quelques renseignements, quelque lueur éclairant le passé des premiers habitants de l'île. Un américain qu'il rencontra et qui parlait la langue de ces Peaux-Rouges se mit obligeamment à sa disposition. Mais, malgré cette aide précieuse et sa sagacité patiente, le docteur revint... comme il était parti et désolé de l'incurable et torpide abrutissement de cette race appelée à bientôt disparaitre.
Une grande soirée devant être organisée en fjveur de son Altesse chez le Gouverneur de File, le
Prince décida que notre « party » se scinderait, et qu'un détachement dont nous fûmes, M. de Pierrefeu^ M. Topinard et moi, s'en irait en avant pour visiter, dans Tes Rockys canadiens, Banfts, la fameuse station thermale, Banffs-hot springs, le rendez-vous mondain ( en espérance du moins ) de tous les touristes américains et anglais qui, jusqu'ici, ont le mauvais goût d'aller chercher en Suisse les beautés impressionnantes des pays de montagne. J'ai déjà dit à propos de Denver et de Cascade-Rangés, moins célébrés par les guides, mais tout aussi intéressantes, quelles étaient les prétentions américaines à ce sujet. Dans tous les hôtels de ^ew^-York à Tacoma des tableaux de Banfïs et des environs nous avaient poursuivis, hantés ; on y représentait tantôt des trains filant à toute vapeur comme suspendus le long de vertigineux abîmes tandis que des sommets fantastiques dominaient les arrière-plans, tantôt des suspension bridge enjambant d'invraisemblables canons. Tout était accumulé là torrents, ponts de diable, cascades, glaciers. Tout jusqu'au ciel infernal où zigzaguaient des éclairs. Parfois un effet de lune remplaçait l'effet d'orage, mais toujours, obsédante et sempiternelle, cette vue de Banffs, courait après nous, ne nous lâchait qu'à la sortie d'un hôtel pour nous sauter aux yeux dans le prochain hall. Banffs ! Banffs! Banffs ! Banffs! for ever 1
Le bateau qui nous prit à Victoria nous emporta de nuit, vers onze heures. Le Prince et M. Léandri vinrent en habit noir nous serrer la main et nous taire les recommandations d'usage. Nous nous improvisâmes Mr. de Pierrefeu commandant, D' Topinard Geographical Surgeon et \otre ser-
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viteur Treaturer and painter. Ainsi classés, nous nous rendîmes au bord du steamer qui fait le service de Victoria à Vancouver. C'était un navire beaucoup plus confortable que le Vancouver^ à quoi d'ailleurs il n'avait qu'un léger mérite. Le docteur et moi fîmes choix d'une cabine confortable et bientôt, car la nuit était tiède et clémente, nous fumions la cigarette française assis sur le rebord de nos couchettes dans l'abandon d'un simple appareil et nous bavardions agréablement • sans fatigue... évoquant à cette énorme distance du boulevard des Capucines toutes sortes de bons
souvenirs parisiens Minuit sonnant à la tour
du Driard-hôtel nous rappela au sentiment de l'heure.
Mon compagnon disparut sous ses couvertures ; quant à moi j'essayai vainement de lire un vieil Herald de Salt-Lake retrouvé dans une de mes poches. Enfin vaincu, les yeux brouillés, je me laissai aller au sommeil et, après avoir tourné la manette de la petite lampe Edison, je m'endormis à mon tour profondément.
Au matin, un long coup de sifflet, je saute à bas de mon lit : le steamer longe une côte si proche que nous recevons l'ombrage des sapins formant la bordure de ce littoral, tout à fait sauvage et plus désert peut-être que celui des Sunds de Tacoma. Des arbres énormes s'élèvent au bord de la mer, enchevêtrent leurs branches, forment d'impénétrables et sombres halliers. Les forêts de la Pacific canadian coast s"ont d'une beauté saisissante et la vue en est sévère, presque religieuse, Comme entre Tocoma et Port-Townsend, le sillage du steamer allait battre le pied des grands pins et le bruit de cette espèce de jusant sur ces
rives pierreuses nous arrivait grossi par l'écho de ces bois épais. Pendant un bon moment, penché en dehors du hublot, je respirai l'air inhniment pur et parfumé qui venait des massifs résineux après s'être rafraîchi un instant au contact des tlots du Pacifique ; puis je me mis en devoir de réveiller le Docteur.
Mais, comme j'écartais les rideaux de sa couchette, je constatai que l'excellent anthropologiste avait filé depuis longtemps, évitant sans doute de laire le moindre bruit. Il était sur le pont, sa jumelle à l'œil et tout à fait conquis par le spectacle de cette nature solitaire et mélancolique jusque dans l'exubérance de sa végétation.
Quel splendide tableau, s'écriait-il, en embrassant du geste le littoral que bordait à l'infini^ une double haie de frondaisons compactes.
Pendant une demi-heure encore le steam-boat longea ces bords pittoresques puis soudain un vaste quai le long duquel courent des locomotives. Toute une gareestlà au bord de l'eau, des trains de ballast, des wagons de marchandises, des amoncellements de bois de construction, d'immenses tas de charbon, enfin tous les dehors d'une station de premier ordre au point de vue maritime et continental. Et derrière ce mouvement, ces croisements de rails, ces docks, ces garages, ces prises d'eau, ces grues, une ville confuse et disséminée. — C'est Vancouver.
Vancouver est une escale extrêmement importante des transpacifiques. On descend là en arrivant du Japon si l'on veut traverser directement et sans changer de voiture tout le continent Américain, par le Canadian-Pacific-railway Le C. P. R. est en effet le point de départ du seul transcon-
tineDtal, au sens vrai et direct du mot de l'Amérique du Nord.
Justement, comme nous approchions, M. de Pierrefeu qui, plus tardif que nous, venait seulement d'achever sa toilette matinale, nous fit remarquer un grand steamer, admirablement bâti et fort élégant de formes qui était à quai. Des cristallisations salines décoraient ses cheminées comme le givre qui, l'hiver, dessine sur nos vitres le caprice de ses fleurs fantasques. Il sortait évidemment de la grosse mer et il avait dû essuyer quelque gros temps. En approchant nous reconnûmes un transpacifique sur le pont duquel deux cents émigrants chinois environ nous regardaient amarrer. Aussitôt à terre et nos billets pour Banffs pris, nos bagages enregistrés, nous courûmes pour visiter ce spécimen de l'architecture navale américaine. Nous dûmesconvenirque ce transpacifique était aussi bien tenu que nos grands steamers. Salons, Dining-room , escaliers , cuivres, bois, marbres, tout était de bon goût et la propreté extrême qui régnait partout attestait l'excellence des « waiters » chinois.
En effet, tout le service intérieur du navire était fait par des Célestes. La cuisine paraissait excellente à en juger par le menu qu'on me remit et les plats servis sur une des tables de la salle à manger où allaient dans un moment dîner les passagers de première. Les cabines étaient plus spacieuses que les nôtres et les lits plus larges, ce qui vraiment devrait servir d'exemple à nos transatlantiques sur lesquels les couchettes^même dans les cabines les plus vastes, sont, en somme, d'une ridicule étroitesse. Tout le personnel de ce bateau était fort poli, bien stylé et prévenant-
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J'eus un instant l'idée de proposer au docteur de nous embarquer sur ce steamer jusqu'à San Francisco pour repartir ensuite et revenir par Yokohama et Shang Haï.
Si le Prince Roland eut été là, j'eusse peut-être plaidé cette cause du retour par TExtréme-Orient avec assez de talent pour convaincre Son Altesse qui, d'ailleurs, était toute convaincue et pour un peu aurait accepté ce mode de retour, mais enfin nos billets étaient pris. En route pour Banfïs.Mais c'est égal, beau transpacifique, marcheur rapide et coquet, je ne t'ai pas dit le dernier adieu et si quelque jour je puis m'en passer la fantaisie, c'est par la Californie et sur ton pont coquet que j'aborderai l'Amérique!
Les environs de Vancouver que nous parcourûmes n'ont de curieux que leurs grands arbres sur lesquels on a tout dit. Ces géants forestiers et leurs troncs extraordinaires, sur lesquels peuvent se mouvoir à l'aise .vingt-six hommes sont intéresressants mais au point de vue spécial du géologue et du naturaliste. La hauteur de ces begs trees est non moins anormale que leur largeur, et leurs bases, dans les rares endroits où on les rencontre encore à l'état de groupements, forment comme les colonnes d'un édifice surhumain de quelque temple du rêve....
Quant à Vancouver ville, c'est une cité embryonnaire. Le commerce y prime tout. Ce n'est pas un pays de flâneurs, d'oisifs ou de rentiers. Tout dépend de ce raccordement du C. P. R. à la ligne du Japon et le chiffre d'affaires qui en résulte est formidable. Il y a à Vancouver des maisons colossalement riches. Pourtant tous les millionnaires qui ont là la source de leurs richesses
n'y habitent guère et redescendent bien vite de cette station brumeuse, vraie rail-road city,vers le Paradis terrestre de Los Angeles et des rivages Californiens. On distingue dans cette station relativement ancienne, pourtant, un quartier élégant qui sort de terre, un quartier commerçant fait de cinq rues assez animées mais coupées à tout bout de champ par un crossing où défilent d'interminables convois, tandis que carillonne la cloche de la locomotive et que s'opèrent avec une lenteur prudente toutes les manœuvres ordinaires des grandes gares.
Vers trois heures, nous nous dirigeâmes vers l'embarcadère du canadian Pacific. Là beaucoup de monde, toute la malle d'Extrême-Orient. Des anglais, des allemands, des japonais enfin une armée de gêneurs qui sûrement allaient envahir en rangs serrés les Pullmann. Q.uelle malechance. Jusqu'à Banffs, les cars allaient être bondés et qui sait si même nous n'allions pas être séparés les uns des autres, isolés dans cette abominable cohue. A ce moment un© véritable marée montante de célestes envahit la gare. C'étaient les émigrants déjà entrevus sur le pont du Transpacifique. Le chef de gare ou tout au moins le personnage qui me parut remplir ces fonctions m'apprit que ces chinois — ils étaient 300 — s'en allaient à la Havane pour y fabriquer des cigares. Un industriel les avait engagés et trois grands wagons de colonists allaient les emmener jusqu'au port de l'Atlantique où les devait prendre le steamer chargé de les conduire enfin à destination. Tous ces chinois, quoique vêtus de cette sorte d'uniforme, blouse et pantalon gros bleu, que nous avions déjà remarqué, me firent bonne impression, ils étaient propres
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et bien tenus : leurs figures s'éclairaient de joyeux rires. Le Chinois comme l'anglo-saxon émigré facilement et l'avenir inconnu ne Tinquiète pas, il aborde sans chagrin la rive étrangère. Là est, si Ton veut, la supériorité colonisatrice de ces races.
Après une pose interminable, le train, vers cinq heures seulement, se décida à paraître. Il vint poussé en sens arrière par sa machine, une petite locomotive, tout en cheminée et en chasseneige et construite évidemment pour courir à travers les pentes, les viaducs, les spirales d'une voie ferrée dans un pays de montagne. Il était formé d'une suite de Pulmann magnifiques et des trois colonists — cars destinés aux fils du ciel.
Nous nous hâtâmes de chercher des cases libres mais le flot des voyageurs -du paquebot avait rendu cette tâche difficile et ce ne fut qu'au bout de trois heures d'eflorts, de questions, de recherches du porter en un mot d'une peine infinie que nous découvrîmes le nègre au courant de la distribution définitive des birth. Le docteur et moi nous eûmes un box situé au centre du w^agon, position très recherchée des américains qui y trouvent les cahots moins durs. M. de Pierrefeu put trouver non loin de nous une birth inférieure et bientôt enfin, tranquillisés sur le sort de notre nuit prochaine, nous nous réfugiâmes au fumoir. Ces Pulmann du C. P. R. étaient d'un luxe et d'une élégance remarquables. Toutes les boiseries du wagon étaient de pitchpin et d'olivier qu'incrustaient des ornementations de nacre, d'ivoire et de malachite. De petites colonnettes de chêne clair, véritablesmerveillesd'ébénisterie, séparaient les vitres jumelles des croisées et, sur les pan-
neaux qui s'érigeaient entre les colonnettes, de petits miroirs, le biseau entouré d'un dessin renaissance en cuivre repoussé, s'agrémentaient de devises latines dans le goût de celle-ci : Ttatmest. J'ajoute d'ailleurs bien vite que ce miroir n'était rien moins que tuutn, étant rivé à la paroi du car par de solides écrous. — Au centre du Pulmann, un espace^ où les banquettes destinées le soir à se transformer en matelas étaient placées dans le sens de la longueur.
Ceci faisait au cœur de la voiture un vide assez pittoresque. De tous les côtés l'œil ne se posait que sur de véritables chefs d'œuvre d'ameublement et de sculpture sur bois. Jusqu'aux lampes à pétrole dont l'enveloppe ouvragée dépassait en richesse tout ce que nous avions vu jusqu'ici. Quant au fumoir c'était un amour de petite pièce carrée à angles égaux donnant droit sur la plateforme d'arrière du wagon. Une grande glace en faisait le fond, reflétant les détails du paysage qui semblait ainsi s'en aller en sens inverse. Nous nous assîmes brisés, tatigués de cette attente debout, dans la stationdu C. P. R. Bientôt nos trois pipes sortirent comme par enchantement de nos poches et nous fîmes l'essai du tabac américain dont le docteur avait une provision. Une épaisse fumée remplit bien vite le Smoking-room et les deux américains qui avaient supporté jusque là ce nuage de nicotine battirent en retraite nous laissant seuls. — C'est tout ce que nous voulions Nous en profitâmes aussitôt pour ouvrir une fenêtre, donner un peu d'air et regarder la route que nous suivions.
Cette partie de la Colombie anglaise n'offrit jusqu'au lendemain que des perspectives assez
banales etpeu accidentées. Après New- Westminster qui nous apparut comme une assez grande ville dans la nuit tombante, nous passâmes sur un ferry la Frazer très élargie par les dernières pluies de l'hiver, et quand le transfert sur l'autre rive fut définitivement effectué, l'obscurité s'étant faite sur cette nature colombienne, ses forêts et ses rivières, nous gagnâmes nos couchettes que le nègre avait dressées sans attendre que nous le lui demandions et pour ma part, malgré les cahots du train qui me jetaient de droite à gauche et de gauche à droite, parfois avec une violence qui me faisait craindre une dégringolade, je ne tardai pas à m'endormir.
Au matin la petite locomotive avait ralenti sa marche ; nous filions à travers une région à la fois montagneuse et forestière. De temps à autre des chaînes plus hautes arboraient des sommets tout poudrés de neige. Enfin nous nous enfonçâmes dans la région tant vantée par les guides et les affiches du C. P. R. Vraiment au début nous fiimes subjugués; entre deux murailles immenses, dans l'intervalle de deux montagnes gigantesques, toujours au fond de quelque entonnoir diabolique, le train continuait sa marche, serpentait, tournait les contreforts tandis que, torrentueuse maintenant, la Frazer roulait à toute vitesse dans la direction opposée à la nôtre. Les monts se succédaient comme dans un panorama mouvant dont quelque génie artiste et capricieux eut déroulé la toile.
Pendant plusieurs heures cet aspect tourmenté, sinistre parfois, du paysage ne varia pas. Nous franchissions de temps à autre la bouillonnante rivière dont la voie suivait à peu près également le cours
sinueux. Parfois nous étions plongés dans une ombre assez épaisse et nos cars rasaient avec fracas la base des parois verticales d'une colline. De temps à autre un lac apparaissait, tantôt étroit, noir, comme étouffé par la masse énorme de l'écran granitique qui lui dérobait les rayons du soleil, tantôt plus large, se dessinant d'une façon imposante et allant au-delà de la limite étroite de notre horizon baigner le pied d'autres montagnes dont nous apercevions le sommet au loin. Il y en avait d'exquis, de ces petits lacs, de bleuâtres, immobiles, figés pour ainsi dire dans la léthargie de leur nappe d'indigo et que n'animait même pas le vol d'une poule d'eau ou d'un canard sauvage. D'autres évoquaient le souvenir du Ben Lothian et des gracieux lacs de l'Ecosse. On en voyait'de clairs où se reflétaient comme dans un véritable miroir les pentes boisées des Canadian Pacific mountains. Rarement même j'ai vu cette réflexion de Peau cristalline des lacs de montagne produire de plus jolis effets.
Quant aux stations, elles étaient généralement circonscrites à quelques bâtisses où gisaient des bûcherons, seuls hôtes, avec les ours, de ces régions boisées et elles marquaient un léger intervalle, une trêve de quelques minutes dans le défilé ininterrompu des Ossas et des Pelions de cette picturesque and scenic Une. Tous les accidents de terrain, on le voyait, avaient été couverts d'une végétation splendide mais la hache du pionnier et la soif de gain du colon avaient littéralement massacré ces familles superbes de hêtres, de pins, de bouleaux. Pour un arbre resté droit et indemne on pouvait compter vingt troncs coupés barbarement à environ un mètre au-dessus
du sol. Dans un avenir qui n'est pas éloigné, soit que l'on veuille reboiser cette contrée forestière, soit qu'on veuille lui faire appliquer d'autres genres de culture, les souches constitueront un obstacle énorme à toute espèce de travail et l'extraction en sera ruineuse.
Malgré la Saint-Barthélémy des bûcherons il restait encore assez d'arbres debout pour donner à distance l'illusion d'épaisses forêts. Ce n'était que tout près qu'on se rendait compte des ravages inappréciables dont tout ce riche sol forestier a été et sera la victime. Des arbres bêtement coupés puis abandonnés avaient roulé par endroits et pendant au-dessus desprécipices, ou à demi-noyés sous les flots bouillonnants de la Frazer, formaient de-ci delà de véritables petites écluses. L^odeur du pin flottait dans l'air et je la respirais avec délices. Nous franchîmes à bonne allure les stations d'Agassiz, de Vale, de Tranquille et la gare plus considérable de Kamloops.
Les lacs continuaient à défiler comme dans un kaléidoscope magique. 11 en parut un, petit, sombre, entouré presque partout de murailles à pic et qui avait un faux air d'entrée du Tartare avec son eau noire qui pourtant reflétait mais en lui donnant des tons tragiques le ciel bleu dont la nappe s'entrevoyait géométriquement coupée par des sommets.
Un courant d'air frais nous enveloppa tant que nous longeâmes cet étang sinistre dont le nom — qui est Je crois Praïyellachie a quelque chose d'étrange. La voie s'arrondissait autour de cette cuvette nettement cerclée. Nous allions par courbes successives et à chaque instant dans le cintre mévitable des mouvements du train, nous aper-
cevions la locomotive et les premiers wagons tournant comme dans un manège.
Pour nous consoler de ce tableau véritablement mortuaire mais d'une horreur toute païenne et suggestive nous eûmes les rives lumineuses d'un miroir-lake. Ce miroir-lac est-il bien celui dont parlent les guides! Je n'en sais rien mais à coup sûr c'est l'un des plus jolis de la ligne du grand Canadien.
La chaîne des Rockys,ici, se dessinaitsoudain et à perte de vue c'étaient toujours des monts, des monts et encore des monts que le regard découvrait ; il y avait autour de ce lac comme une gradation dans la hauteur des éminences. Et l'étendue de cette eau absolument semblable à une glace n'avait à refléter que des monticules gracieux qui ne l'écrasaient pas de leur poids ou de leur ombre. Ravis de ce spectacle M. de Pierrefeu, le docteur et moi-même, dans un accès de gaminerie bien français, décernâmes un ban à ce tableau pur et lumineux. Mais l'une des plus belles scènes de cette longue suite d'accidents de terrain fut celle que nous off"rit un des Cannons de la Frazer : pour ajouter encore à la grandeur sauvage de ces déchi quetements du granit et qu'on put découvrir de plus haut cette gorge effrayante la Compagnie avait fait élever une sorte d'observatoire en bois avec garde-fou et qui était soi disant destiné à empêcher les accidents que le vertige eûtpu produire. Quand le train s'arrêta pour la visite traditionnelle à cet Albert-Cannon, je sautai sur la voie et me récriai aussitôt sur la grandeur du paysage. Deux pics imposants partaient du niveau même de la voie et s'élançaient environ à une hauteur de huit cents à mille mètres ; entre ces deux pics vers l'ouver-
ture où se dessinait un triangle de ciel bleu, on devinait un abîme. C'est là que le belvédère des prévoyants barnums du C. P. R. avait été établi. Tout le train courut en escalader les marches de bois y compris les 300 chinois qui s'y précipitèrent en se bousculant avec de grands rires enfantins. Le docteur toujours agile y fut le premier et nous grinpâmes derrière lui l'escalier de sapin. Une fois sur la plate forme, nous reculâmes vraiment fascinés par l'hoireur du spectacle qui se creusait là. Sous nos yeux, à trois cents pieds de profondeur, auseind'un ravin tout hérissé d'aspérités rocheuses, le torrent, avecdes bonds fantastiques, saisi, — broyé dans l'étreinte de pierre de la montagne filait éperdu* avec un rugissement continu et dont le bruit répercuté par l'écho des parois à pic nous arrivait lointain et cependant distinct. Cette tranchée qui pouvait avoir cinquante mètres de large à sa surface supérieure devait en compter de vingt à vingt^cinq à sa base. On peut donc se rendre compte de Teffet prodigieux que produisait le brusque plongeon du regard dans ce gouffre presque dérobé au sein d'un des replis de cette nature accidentée, insoupçonné quelques pas plusloin. Des touristes avaient pris des pierres et les jetaient dans le précipice au fond duquel elles mettaient bien de six à huit secondes en moyenne pour arriver. — Tous, européens, asiatiques, restaient émerveillés devant cette gerçure colossale de l'enveloppe granitique du sol canadien.
On ne se lassait pas d'examiner les deux rebords de la descente et leur brusque chute faisait l'objet des remarques de tous. Quand de cette profondeur le regard se portait sur les deux pics voisins le
bas canal du torrent paraissait plus profondément enfoui encore, terré en d'inaccessibles profondeurs. C'était cependant nous qui avions monté et la Frazer que nous contemplions du haut de nos soixante mètres nous tenait encore côte à côte une heure auparavant fidèle compagnie.
Les nègres — porters et autres — les fiagmen, les conductors de Pulmann, les brakemen, les surveillants et autres fonctionnaires parasites qui fourmillent dans les trains américains nous crièrent de remonter en voiture. Ce que nous fîmes et le train repartit à travers cette prodigieuse débauche de montagnes, fausse Suisse moins élevée que la vraie mais d'une invraisemblable étendue, d'une longueur qui confond le raisonnement. Que l'on s'imagine une chaîne ininterrompue traversant l'Europe d'Amsterdam à Cadix !
Nous commencions à nous habituer à ce spectacle toujours le même quand une certaine variété fut apportée dans le paysage par l'apparition de la neige. Elle commença à couvrir ce sol bouleversé à mesure que nous nous hissions vers les grandes hauteurs. En avant, car en nous élevant dans l'échelle des altitudes notre horizon naturellement n'était plus restreint et seuls les grands sommets bornaient le regard, nous apercevions fort loin encore mais distincte à la lorgnette la station de Glacier-House laquelle n'avait nullement l'aspect de nos grands glaciers français et Suisses. On y devinait un amas formidable de neige qui, probablement, s'accumulait là depuis des siècles et formait un manteau épais sous lequel peut être il y avait un sol glaciaire puis une moraine. Mais le seul « glaciérologue » dont l'incontestable autorité en ces difficiles matières
eût pu me renseigner bien vite sur la nature de cette attraction de la C. P. R. Hne me manquait et je dus me livrer à des suppositions, non sans avoir quelque peu interrogé, à défaut du Prince Roland, mes voisins sur cette fameuse maison du glacier. Nous montions sensiblement, d'ailleurs, et depuis Revelstoke, important centre minier situé modestement à 147^ pieds nous n'avions cessé de « grandir ». A l'Albert Cannon nous avions déjà 2,845 pi^^s, à Illicilliwaët nous en eûmes 3,590, à Ross Peak 3,600. Les passes découvertes en 1885 — c'est-à-dire tout récemment par le courageux major Rogers et qui de ce fait prennent le nom de Roger's Pass devaient marquer un arrêt après glacier (4,122 pieds). Mais nous avions la consolation de nous rattrapper sur la route — véritable escalier qui atteint .Banffs et précédemment Hector à une jolie altitude de 5,300 pieds.
En attendant si nous apercevions au loin et à travers le défilé, heureusement élargi, la « picturesque » perspective de Glacier-liouse nous n'y étions pas encore. Une rampe insensée, une escalade en spirale d'une invraisemblable longueur se déployait devant notre petite locomotive qui, prudente, chargea de bois son tender, avant de la gravir. Enfin l'ascension commença, mais, à notre pénible surprise elle ne prit pas l'allure que nous étions en droit, d'attendre et bientôt nous allâmes un train de tortue. Sans doute nous ne serions pas encore arrivés à destination si une machine de secours, mandée sans doute de la station précédente télégraphiquement, n'était venue à la rescousse. Elle vint buter ses tampons sur ceux du dernier Pulmann c'est-à-dire juste au-dessous de
la plate-forme sur laquelle nous nous tenions, selon notre déjà vieille habitude. Ainsi poussé par derrière et tiré par devant le train prit un peu plus de vitesse. Nous regardions cette locomotive si brusquement apparue et dont les rauques et pénibles souffles nous indiquaient les efïorts. Une pluie d'étincelles tombant de la cheminée — car les chaudières dans toute cette partie de l'Amérique sont chaufïées au bois, nous obligea à rentrer dans le fumoir.
Pendant trois heures Tascension s'efiectua, d'un mouvement lent et continu. La vue du paysage eût pu nous consoler de cette lenteur désespérante. Mais malheureusement ces fameux tunnels de bois dont nous avions eu sur la ligne de San Francisco àTacoma des spécimens assez nombreux, devinrent fréquents, puis presque sans discontinuer nous enfermèrent dans leur agaçant conduit. Il y en eût dans lesquels nous demeurâmes de quinze à vingt minutes sans qu'une ouverture nous permit de voir un peu ces hautes régions au sein desquelles nous pénétrions. Ces coûteux et interminables boyaux, ces boisements qui, en efïet protègent la voie, non seulement contre l'encombrement des neiges, mais aussi contre les avalanches possibles quoique rares, ne suffisent probablement pas à empêcher tout accident car nous vîmes bientôt s'aligner au passage du train des équipes nombreuses de terrassiers, une armée d'ouvriers. Des éboulement récents se constataient et, à n'en pas douter, une partie de la voie avait dû être emportée. Nousn'allions plusqu'au pas,nousavancions avec des précautions infinies, une allure de Chelydien circonspect. Et nous apprîmes du chef de train que trois jours avant, un ouragan formi-
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dable suivi d'avalanches et de chutes de rochers avait coupé la voie du C. P. R. et rétabli sur un parcours assez long le dessin naturel des pentes montagneuses dont les travaux de la ligne avaient altéré les formes primitives. Aussitôt prévenus d'ailleurs les inspecteurs du Canadian Pacitic s'étaient rendus sur les lieux, avaient fait venir des régiments de terrassiers — dontchose curieuse pas le moindre chinois ne se remarquait dans les équipes — et, bien vite, on s'était mis àcoup de troncs d'arbres, de boisages faciles à improviser dans cet entrepôt fantastique que sont les forêts canadiennes, à rétablir la communication. Notre train était le premier qui passait sans attente ou sans transbordement. Mais de ce fait et de la vitesse minime qu'il fallut observer pendant deux ou trois kilomètres nous perdîmes une bonne heure et nous avions déjà trois quarts d'heure de retard !
Enfin, sans même avoir songé une seconde au danger que nous pouvions courir, sur une route, à fianc de précipice, encore peu sûre et à peine praticable, nous atteignîmes Glacier-House. Jamais dîner ne fut plus bêtement servi à des gens plus atïamés.
Naturellement les divers employés du train, tout le bataillon de ceux que M. de Pierrefeu nommait justement les ostrogoths, avaient pris une bonne table réservée par les soins du bulïetier. On s'empressa autour d'eux et tout le domestique assez nombreux de cette restauration se mit en quatre pour satisfaire ces nobles clients leur servit les plats les plus affriolants. Tandis que ces vingt ou trente nègres et que les inspectors, les conductors, tous les parasites galonnés des che-
minsde fer du Nouveau monde mangeaient joyensement dans un bruit de cuillers, de verres et de mâchoires, les voyageurs attendaient. Ils étaient ' bien une centaine. Quelques-uns se lassèrent à voir passer sous leurs yeux ces mets engageants. Plusieurs réclamèrent. Le docteur atteint de fringale courut fureter, s'empara d'une soupière qu'il ramena triomphalement aux cris d'approbation des convives de ce repas illusionniste.
Notre table était composée^ en dehors de nous, d'un jeune prêtre, de deux femmes salutistes, laides à faire peur et décorées sur toutes les coutures de chrétiennes maximes, épinglées aux endroits les plus inattendus. Le jeune prêtre était un savoyard, né à St-Jean de Maurienne et qui appartenait aux Missions. C'était un charmant garçon intelligent et fier dans sa timidité et son extérieur un peu éteint d'ecclésiastique. Il fut parfaitement galant avec les deux ladies de la Salvation army [et se dépensa de compagnie avec moi pour leur procurer quelque nourriture. J'avais découvert à mon tour un plat de purée qui fut balayé en un instant ; à peine en eus-je une cuillerée, trop empressé que j'avais été à en faire les honneurs à mes voisins ; quant à M. de Pierrefeu, une colère brillait dans ses yeux, il se contenait avec peine et clamait de temps à autre avec un accent de douleur irrité :
Roast-beaf!Mutton-Chopp!— Potatoes— Salmonî Mais cette énumération n'eut pas le don miraculeux de faire apparaître les chères qu'elle détaillait. Ce ne fut qu'après le secondplat des employés, quand l'appétit de ces dignes gentlemen fut un peu calmé qu'on s'occupa de nous. Alors ce fut un débordement, une cohue, une lutte à main
plate. Chacun craignait de voir encore se renouveler à ses dépens et au profit de ses voisins la petite plaisanterie du début. Entin tout le monde fut rassasié et nous regagnâmes le train. Une couche de neige durcie de près d'un mètre tapissait le talus en bordure du rail road. Le glacier, paraît-il, n'était qu'àso minutesmaison n'avaitpas le temps nécessaire pour cette visite à un phénomène géologique d'ailleurs sans importance quand on le compare à nos glaciers européens.
Nous étions enfin quittes avec les exigences de notre estomac, car à jeun depuis 9 heures il commençait à « taire faim » suivant l'expression militaire. Maintenant dans quelques heures nous allions être à Banfts, où une bonne voiture et un bon hôtel nous attendaient. La montée continua, terrible, toujours la machine auxiliaire poussant le convoi et nous assourdissant de sa respiration brutale.
La nuit était venue, une nuit profonde, froide, où manquait le clair de lune et dans laquelle on ne distinguait plus rien. Et cette ascension dans ce noir opaque avait quelque chose d'inconnu, d'inquiétant. Pourtant rien ne survint. Poursuivis par le souffle rauque de la seconde locomotive nous passâmes Moberly, Golden, Palliser où, sans la nuit nous eussions admiré un nouveau Cannon, LeanchoU, où recommença un calvaire invraisemblable, une grimpée pas à pas, OUer-tail, Field, Hector et Stephen, sentinelles du C. P. R. fièrement posées au sommet des Rockys à près de deux mille cinq cents mètres. Sublime Scenery clame l'indicateur de la ligne ! Et il n'a pas tort. Par ce chaos où se devinent à peine les grandes masses des monts^, toute la scène prend, en effet,
un caractère infernal et sublime. Nous passons encore Laggan, Eldon et Cascade. Là notre machine de renfort nous quitta et reprenant la vitesse normale nous arrivions à Banfïs à 11 heures 5 minutes. Nous aurions réglementairement dû y descendre à 9 heures quinze !
Nous mîmes pied à terre en bon ordre, M. de Pierrefeu commandant de bord, notre excellent géographical surgeon, puis moi-même. Dans la précipitation de cette descente je ne m'aperçus pas que le docteur n'avait pas avec lui une sorte de sac en toile imperméable, sac fort commode mais d'une forme extraordinaire qui le faisait positivement ressembler à un traversin. Nous nous dirigeâmes de notre mieux, car la gare était assez mal éclairée, jusqu'à l'omnibus de Banffs hôtel qu'il importait de ne pas confondre avec celui de Banffs Sanatorium destiné au transport des malades. Deux dames fort aimables et parlant fort bien français y prirent place avec nous ainsi que d'autres voyageurs, dont trois américains grands et minces comme des mâts de cocagne. Nous étions à peine en route que le docteur bondit, se précipita versla porte. Nousl'arrêtâmes. — «Mon sac, clamait notre ami, j'ai oublié mon sac dans le Pulmann... et mon carton à chapeau... »
Hélas il était trop tard pour courir après le train, déjà les signaux d'arrière ne se distinguaient plus que très lointains et rapetisses ; le raii-road se hâtait, cherchait à rattraper son retard énorme.
M. de Pierrefeu, les deux dames, les trois américains d'une invraisemblable hauteur s'employè-
rent à consoler le docteur qui finit par rire de son étourderie et à l'arrivée à l'hôtel après vingt minutes de chaos, dans les ténèbres les plus épaisses, il se hâta de télégraphier à Calgary de bien vouloir s'informer dans le Pulmann « California :^ de deux paquets oubliés par un médecin français.
Le vaste caravansérail de Banfïs était vide ou à peu près. La saison, sans doute, n'était pas commencée. Le lendemain matin nous partîmes faire une excursion dans les montagnes et visiter les sources chaudes qui n'ont absolument rien de remarquable si ce n'est que les propriétaires de ces thermes les ont fait couvrir d'une sorte de grotte artificielle d'un assez curieux effet. L'eau est d'une belle couleur un peu soufrée^ d'un bleu légèrement teinté de jaune et la chaleur y rend possible le bain en toutes les saisons. Pour ma part je laissai là le docteur et M. de Pierrefeu très occupés à discuter sur la valeur de ces eaux et j'escaladai l'un des pics connus sous le nom de three sisters : les trois sœurs.
Essoufflé par une ascension rapide, je m'assis sur une butte de mousse au pied d'un sapin et je contemplai le paysage fort accidenté et fort complexe qui se déroulait à mes pieds, je le trouvai pittoresque, mais rien de plus car vraiment sans même aller à Chamounix ou à AUevard, nous avons dans nos Vosges, des sites qui dépassent de beaucoup ce Banffs trop célébré. Mais je ne regrettai pas mon ascension en apercevant de l'autre côté du torrent fort large et fort bruyant qui descendait sur ma droite dans les halliers dont s'embroussaillaient les creux de la colline la plus proche, un ours, un joli petit ours, au pelage jaune clair ombré de noir qui dodelinait de la tête et de
temps à autre tournait vers l'espèce d'anfractuosité qui devait être l'orifice de sa tannière un regard de sentinelle prudente. La distance qui me séparait du plantigrade était des plus rassurantes. Néanmoins la vue d'un fauve quand on n'a à sa disposition qu'un stick,eut-il appartenu à Aurélien Scholl comme la canne à pomme d'or que j'avais à la main, cause toujours une certaine impression. Je regardai longtemps le curieux animal dont l'air bonasse et lourdaud m'amusait. Mais soudain que vois-je? Oui, c'est M. de Pierrefeu, seul qui s'engage résolument dans le sentier même qui conduit à la tannière du grizli. Sans doute, il n'a pas vu le fauve. Je me lève, je crie, je hurle éperdument. Mais le torrent de son bruit continu et formidable couvre ma voix. Infortuné M. de Pierrefeu! Enfin il est à espérer que l'animal entendant le bruit de ses pas fuira peut-être, l'ours n'attaque jamais l'homme. Peut être aussi M. de Pierrefeu va-t-il changer d'itinéraire, avoir une intuition bienheureuse et rebrousser chemin. Mais rien, appuyé sur son solide parapluie il descend droit au plantigrade. Et voici qu'une autre silhouette se détache, c'est le docteur qui s'est attardé à cueillir des herbes et qui dévale, qui dévale à toute vitesse pour rejoindre son compagnon. Je reprends de'la voix, je lance à gorge déployée un « Docteur, docteur » éperdu. Peine inutile, les rapides font trop de vacarme. Mes deux amis ne sont plus qu'à vingt mètres de l'ours qui les guette, accroupi sur son séant. Ils vont le voir, ils l'aperçoivent. Eh bien ! ils ne reculent pas, ils n'ont pas l'air effrayés, ils avancent. Mieux que cela, ils vont droit à la bête. Ah ça! mais je deviens fou M. de Pierrefeu, le sourire aux lèvres s'approche du
petit ours, il tourne autour de lui et soudain — oui je ne rêve pas, il passe dans son pelage épais une main caressante. Le docteur, à son tour, en fait autant, puis il ajuste ses lunettes et contemple sur toutes ses faces l'animal... Et soudain je me rends compte que l'ours est attaché au rocher par une grosse chaîne. C'est le fauve attitré du Banffs- Hôtel et d'où je suis, en dédoublant les verres de mon lorgnon, je découvre un « Avis » une grosse pancarte apposée sur le roc et donnant, sans doute, des indications sur le personnage.
Comme à Tacoma, comme à Victoria, comme sur toutes les stations importantes de cette contrée du Northern Pacific, il y avait un ours enchaîné condamné aux étonnements admiratifs des voyageurs et mes deux compagnons plus au courant que moi, sans doute, ayant lu le rassurant écriteau s'étaientpayé ce luxe déjouer pendantune minute aux dompteurs. Un quart d'heure plus tard je les rattrapais et je leur contais mes frayeurs ce dont naturellement ils se gaudirent grandement.
Le soir arriva comme un ennui lourd pesait sur le caravansérail immense et désert de Banfïs. Nous fîmes nos préparatifs de départ tandis que les trois anglais et les deux ladies, seuls hôtes avec nous de ce colossal hôtel baillaient énergiquement en présentant au feu leurs semelles trempées par les excursions de la journée. A dix heures on vint annoncer que le train de Vancouver avait une heure de retard. Cela tournait à l'habitude. Ce ne fut qu'à onze heures que nous pûmes sauter sur la plate -forme du Pulmann où son Altesse et M. Léandri nous firent la plus charmante réception. Il nous semblait à tous que cette séparation de quatre jours avait duré un temps infini. Le
docteur narra les mésaventures de ses précieux parcels partis vers l'Atlantique dans le Pulmann « California ». 11 s'excusa de n'avoir à sa disposition qu'un chapeau mou. Le Prince lui répondit qu'il trouverait sans doute une coiffure à xMédicinehat où nous devions être le lendemain matin vers neuf heures. Nous rîmes beaucoup de cette coïncidence qui nous amenait à cette station si curieusement baptisée juste au moment où notre geographical and anthropological surgeon venait de perdre son gibus. Puis le Prince fit faire son lit: nous l'imitâmes un moment plus tard et bientôt nous dormîmes tous à poings fermés dans nos confortables couchettes tandis qu'avec un bruit de tonnerre le train franchissait les dernières passes des Rockys canadiens et s'engageait enfin dans la grande prairie, dans ces espaces immenses où il y a vingt ans les troupeaux de bisons arrêtaient encore la marche des railroads ! Pendant notre sommeil nous avions franchi Anthracite*, Ganmore, Kananaskis, toutes stations minières, Morley, Calgary la plus grosse ville située entre Vancouver et Brandon (3,400 habitants), grand centre d'élevage. Là s'arrêtaient les Rockys et nous avions égrené un certain nombre des minuscules stations dont s'émaille la voie ferrée au long de la longue et déserte prairie du Far-West.
Au petit jour je fus debout. Le son des lourdes roues du Pulmann s'assourdissait, on sentait les travées des rails poséessur un sol moelleux comme un tapis. Je courus au vestibule toilette dont je relevai les stores et j'aperçus alors un pays absolument différent de celui que nous venions de parcourir.
Plus de hauteurs, plus de végétation, plus rien.
Tout est subitement devenu plat, uniformément plat. Le railway s'allonge à l'infini sans que rien à l'horizon fixe le regard, arrête la vue, entre deux véritables steppes sans limites appréciables. Une herbe courte, sèche, qui tient de la mousse, tapisse seule ces solitudesdont l'aspect a quelque chose d'infiniment et d'éternellement morne. Des vols de petits oiseaux blancs et, — dans les endroits marécageux — des arméesde canards et d'oies sauvages, volatiles migrateurs, rompentseuls l'implacable monotonie du ciel bas et grisâtre dont la nappe couvre ces steppes comme un suaire. Vers huit heures nous apercevons des bandes de jolies antilopes. Ces gracieux animaux effrayés par le train se replient en ordre, au galop, comme des escadrons à la manœuvre, nous présentant un alignement curieux de derrières tout blancs. Peu à peu ces troupeaux augmentent de nombre; à un certain moment le Prince qui est venu respirer aussi l'air du mati:i sur la plate-forme en compte jusqu'à soixante. Q.uantaux buffalos, nous nelescherchions pas pour l'excellente raison qu'il n'en existe plus et que la rage avide du chasseur américain les a définitivement exterminés dans toute cette région autrefois pourtant leur royaume incontesté.
A neuf heures nous approchons de Medicine- Hat. Son x\ltesse affirme de nouveau au docteur qui nous a rejoint sur notre observatoire que ce nom lui paraît d'heureux augure pour les bagages égarés. La orophétie du Prince se réalisa mot pour mot «à Medicine-Hat, >? un nègre à notre descente du Pulmann nous demande le docteur Topinard, et, sur notre indication, le conduit à la consigne où son bienheureux sac er son chapeau, sains et saufs, l'attendent sous la sauvegarde de
cette station prédestinée. — Quelques Indiens Blak-Feet, à la vérité moins incurablement abrutis que ceux des Etats-Unis 'et vêtus de pittoresques costumes, vendent aux voyageurs quelques fourrures bien ordinaires dont ils veulent des prix fous et des cornes de bufïalos dont le docteur achète deux exemplaires. Puis nous remontons dans le Pulmann et nous voici repartis à travers la prairie tandis que les quelques maisons de Medicine, jetéeSjperdues dans cette immensité, s'éloignent, finissent par n'être plus perceptibles. Et la course recommence : on file à toute vapeur sur cette surface unie et déserte que ne coupe pas même quelque petit rio ou quelque lagon . Nous apercevons distinctement plusieurs loups qui, par la taille et le pelage d'un gris très clair sont facilement reconnaissables, mais dont le masque est tout-à-fait celui du.renard. Des tribus de prairiesdogs (chiens de prairie) petits rongeurs un peu plus gros qu'un loir, traversent la voie, vont, viennent d'un terrier à l'autre. Quant aux stations ce sont le plus souvent quelques maisons de bois autour desquelles paissent des bœufs, des vaches^ quelques cochons noirs et où parfois nous voyons le chef de gare ou ses fils conduire la charrue le long d'un peu de terre rendue arable à grand peine. Le tem.ps s'éclaircit, le soleil vient enlever au paysage sa tristesse grise. A midi, soudain la locomotive siffle, ralentit son allure, repart, resifïle et s'arrête tout à fait. Je cours à l'extrémité du train et j'arrive comme le mécanicien fait déguerpir avec de grands gestes une douzaine de vaches qui trottaient depuis cinq minutes devant la locomotive. Un peu plus loin, même aventure avec u»e jument et son poulain.
I\îPRESSIONS D AMERIQUE 2qi
Pendant 38 heures, nous allions rouler dans le décor de ces majestueuses solitudes jusqu'à Win nipeg où nous devions arriver le lendemain. Pour ma part, je ne m'en fatigue pas et quand le soir tombe sur les prairies, je vais m'asseoir sur la plate-forme et je regarde mourir le jour. Son Altesse paraît prendre un vif intérêt au spectacle si particulier et si original de cette nature du Far-West et c'est avec des exclamations admiratives que nous détaillons les splendeurs du coucher du soleil. Tandis que toute une moitié de l'horizon s'embrase derrière nous et que de gros nuages se bordent de reflets métalliques, des rais d'une lumière colorée , tombent en hachures nettes sur la steppe américaine. Une bonne odeur d'herbe aromatique monte du sol. La température s'abaisse sensiblement, à chaque instant d'ailleurs nous apercevons des arpents entiers de neige que les creux de terrain ont préservée des premières fontes d'avril.
Mais la nuit se fait plus complète et tout-àcoup, à droite, à gauche, des teux s'allument, des brasiers incandescents, parfois toute une ligne de foyers apparaissent, les uns tout près, chauffant jusqu'au marche-pied des voitures, les autres à de grandes distances. La plaine prend ainsi un aspect des plus étranges.
Bien avant dans la nuit, nous restâmes là, le regard fixé sur ces flammes énigmatiques qui brillaient daiiS la plaine comme les yeux d'on ne sait quels félins hallucinants. Enfin, après nous avoir appris que ces incendies constituaient le procédé de fumure habituel aux gens du Far West le prince Roland gagne sa birth ; nous ne tardons pas à suivre son exemple et c'est après
une nuit tranquille et sans émotion que nous quittons l'Assiniboia pour entrer dans le Manitoba. Nous venions de voir défiler un nombre incalculable de gares rudimentaires dont quelques-unes arborant des noms bien irançais: Cypress, Antelope, Morse, Chaplin, Caron, Moosejaw. Ce nom de Moosejaw est l'abréviation d'une appellation indienne qui devrait littéralement se traduire par 1 he-creek-where-the - white -man-mended- thecart - with - a -moose-jawbone !.. Ouf!.. Regina, capitale de l'Asssiniboia, Pilote-Butte, Balgonie, Qu'Appelle nom de ville et nom de rivière ..Brandon, Portage,— la Prairie vont bientôt paraître.... Déjà les stations prennent quelque importance et la plupart sont ornées de ces gigantesques greniers à céréales qu'on appelle les elevators. Seuls au sein de ces étendues plates et sans bornes infinies, leur silhouette allongée et bizarre émergeait d'une manière très inattendue. La plupart de ces magasins étaient peints en rouge très foncé. Nous devions en voir dans toute cette riche et agricole région qui va de Winnipeg à Minneapolis et Chicago et de là remonte vers Montréal. Une machine à vapeur dans chaque grenier fait monter les graines au sommet de l'élévator et de là les déverse dans leurs réservoirs respectifs. Lorsqu'on veut charger un wagon, on n'a qu'à l'amener sous la base de ces entonnoirs et à laisser couler le blé jusqu'à ce que le chargement soit complet. Ce procédé de conservation des diverses céréales donne apparemment de bons résultats, puisque jusqu'à Q.uébec nous n'allions pas voir une seule ville, une seule station dépourvue de ces curieux bâtiments.
Sur certains points de grands ossuaires indi-
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quaient qu'un colon avait pris la peine de présider au rassemblement des derniers ossements de la prairie avant que la culture l'ait transformée à l'exemple des plaines du Missouri et du Kansas. Le docteur n'y put tenir, sauta à bas du train et eut en quelques minutes la chance de re-^ueillir trois têtes de bisons, ornées de leurs cornes. Ces débris de buffalos, qui bientôt deviendront introuvables sur le sol américain, étaient assez embarrassants. On ne pouvait les introduire dans le car. Heureusement nous n'étions pas sur le rail road de Saint Louis à Pueblo et l'un des porters, un brave nègre fort obligeant... les serra dans son petit « room ;>, se chargea de les faire parvenir à notre nom au Windsor-Hôtel de Montréal.
Le samedi soir à cinq heures nous débarquions à Winnipeg. Winnipeg est une ville étrange, poussée en quelques années et déjà pleine du mouvement et de l'activité d'une population considérable. Elleestla capitale de ce Manitoba qui sera quelque jour Je grenier non-seulement de l'Amérique mais du monde.
Elle se compose pour ainsi dire d'une grande rue bordée de buildings monumentaux dont le plus beau était certes le Manitoba-Hôtel où nous descendîmes. Cet hôtel, l'un des mieux tenus que nous ayons rencontrés, avait pour manager un homme charmant du nom de Fred Sprado avec lequel je fis le lendemain une intéressante partie de cheval à travers les environs. Ce fut le seul manager chez lequel je n'ai pas rencontré le sentiment du lucre et du bas intérêt poussé jusqu'à la plus cynique exploitation. C'était un véritable gentleman. Je lui dus de pouvoir constater de visu la transformation opérée autour de Winnipeg
par le patient labeur des colons. Un étalage de cottages ravissants, des fermes enfouies dans une luxuriante verdure, des champs immenses disputés par de vastes drainages au niveau marécageux de cette région basse, telle m'apparut la banlieue de Winnipeg.
Le nom de Winnipeg signifie en dialecte indien Eaux sales. En effet, jamais peut être je ne vis eau plus sablonneuse, d'une couleur de quinquina brun rougeâtre. L'eau de nos bains en était rendue presque opaque et Ton hésitait à plonger sa tête dans le lavabo rempli de ce douteux délayage. Mais malgré tout l'eau de Winnipeg vaut mieux que sa réputation et que son aspect malpropre. Elle doit cette coloration aux sables. D'ailleurs, en ce moment la rivière rouge qui derrière Winnipeg, vient se réunir à la Mouse-Pàver et forme un fleuve d'une belle largeur, avait débordé quelques jours avant notre arrivée et toute une région du Manitoba se trouvait de ce fait inondée. 11 n'y avait donc rien d'étonnant à ce que l'eau de la ville fût plus colorée encore que de coutume.
Le dimanche matin le prince Roland Bonaparte suivi de MM. Léandri et de Pierrefeu se rendit à l'église ou plutôt à la mission catholique de Saint- Bonifacepour y entendre le service divin célébré par l'évêque. Ce vénérable « bishop » fit à nos compagnons une réception d'une cordialité touchante et d'affectueuses démonstrations s'y formulèrent en faveur de la France. De grands drapeaux tricolores avaient été arborés sur la charpente de fer du pont qui enjambant la Red River conduisait au quartier français, à Saint-Boniface petite ville détachée de Winnipeg et poussée là à l'abri du contact anglo- américain. Nous y fûmes, ce même
jour dans raprès-midi le docteur et moi. Toutes les boutiques de ce quartier restreint mais coquet portaient des noms français, des enseignes en notre langue. Des avis étaient placardés avec les vieux mots et quelques expressions de Tancienne marine qui font aujourd'hui partie intégrante du vocabulaire canadien.
Partout flottaient les bannières tricolores. Partout en l'honneur du Prince on avait arboré nos emblèmes nationaux. A la mission nous pénétrâmes dans le cimetière où, pendant quelques instants, M. Topinardet moi, saisis par la gravité du lieu et envahis des réflexions inévitables qu'entraîne la vue des tombes et le retour sur le passé qu'on fait mentalement devant la mort, nous nous promenâmes un long moment silencieux et pensifs.
Instinctivement nous nous arrêtons soudain derant une tombe, quadrilatère de pierre rosée faite d'une sorte de grès rocheux et qui paraissait l'objet d'un soin spécial. Je me penchai pour chercher quelque inscription et je n'y trouvai que ce nom écrit en grosses lettr-es: