ARS
Le vendredi se passa joyeusement. Le temps s'était rasséréné tout à fait. Par les hublots où verts, de gais rais de soleil filtraient, donnant au salon un air de fête. Les jeunes misses avaient arboré de fraiches toilettes, et une partie du « Ba chelor » flirtait avec entrain. Le docteur Z... m'en tretenait de ses études médicales faites autrefois : Paris, car ce Chilien n’était pas un médecin pou rire, et c'était dans nos grands hôpitaux qu'il avai accompli son internat. Je l’'écoutais distraitement l'œil sur miss Z..., — une des plus exquises et de plus radieuses incarnations de cette beauté de 1: jeune fille, qui si délicieusement vous prend à cœur, plus encore qu'aux sens. Tous iles charmes cette exquise enfant les possédait. Elle causai avec un joli sérieux, et dans ses moindres parole vibrait un monde d'enivrante poésie... Ainsi val vie, triste et décevante. Les joies y sont courtes
Les huit jours de la traversée filèrent comm une minute, tant un seul regard de cette enfant dont le rayonnant visage eût inspiré Murillo lui même, m'emplissait l'âme de bonheur harmo nieux. Etcependant, où sont ces minutes si douces Où est-elle maintenant la petite Américaine P.….
Le train qui nous amena à Paris nous rendit au tendresses des miens, et, elle, s'en. fut avec so père et le turbulent Pepe vers les quartiers df . l'Etoile, en une demeure dont l'adresse s’en imprimée dans ma mémoire obstinée. Pourtan£ d je n'essayai pas de la revoir. Le docteur était biel 4
l'hospitalité et la courtoisie mêmes, mais ell était, me fut=il dit, l’un des plus beaux « partis d Chili ». Qu'étais-je ? moi, sinon un journaliste] ti ses débuts, un vague poète plus riche en rêv4 y étoilés qu'en maravédis sonnants. Peut-être aus
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IMPRESSIONS D'AMÉRIQUE s81
le souriant et gracieux accueil qu’elle me faisait au cours des journées du bord n'était-il qu'une politesse et qu'une amabilitéinvolontaires... Peutêtre m'étais-Je emballé avec une sotte fatuité... Et puis, tout réfléchi, cette impression demeurée si tendrement en mon âme, n'est-ce pas la fleur immaculée, le parfum fruste de cette chose subtile qui s'appelle l'amour, et qu'il est parfois bête et brutal de vouloir approfondir. Le souvenir de ces yeux si profondément teintés d'outremer, de ce sourire °xquis dans un ponctuant de foss: ttes, une bouche andalouse, de ces cheveux sombres et indomptés, aux crespelures bondissantes, comme ceux que l'on imagine {à la petite Chiquita de Gauthier, couvrant comme deux ailes de cygne noir un front impeccable etrayonnant, enfin de cet angoissant arôme, que tout son corps jeuue et brun dégageait à flots parfumés, tout cela reste éternellement frais, lumineux, intact, abrité de toute déception, devant mes yeux émerveillés. —
Oui, il vaut mieux, certainement, qu'il en soit
ainsi ! Je préfère aux fleurs fanées le souvenir souvent impérissable que laisse leur doux et cher parfum, associé dans la mémoire à l’heure troublante qui les vit éclore.
L'approche des côtes de France produisit cet effet singulier que j'avais déjà remarqué en arrivant à New-York. En un clin d'œil, l'aspect du navire changea. Le salon, jusque-là si gai, si animé de la présence d’une foule de jolies femmes, devint subitement désert, hanté seulement par les quelques marmots du bord. Chacun se renferma dans sa cabine pour s'y livrer aux divers préparatifs du départ. Sur le pont, plus de groupes conversant, plus de jeux, chacun, désormais étranger
l’un à l’autre, ne se saluait à présent que d’un bonjour hâtif, d'une poignée de main distraite. Au matin du samedi, Cherbourg et la côte normande défilèrent sous no5 yeux, dans une jolie brume transparente et comme nacrée., Enfin, à midi, nous dûmes nous arrêter en vue du Havre. Impossible d'entrer. L'heure de la marée montante ne Île permettait pas. Heureusement, deux petits steamers vinrent se coller aux flancs du paquebot. L'un se chargea des bagages, l’autre des voyageurs. Nous y primes place, non sans avoir remercié chaleureusement le capitaine Laurent de son hospitalière courtoisie. Cet homme charmant laissait des regrets dans le cœur de chacun de nous,et longtemps, sur le petit vapeur à roues qui nous entrainait verslequaihavrais,nouslesaluâmes de nos chapeaux agités au-dessus de nos têtes, tandis que, debout sur sa passerelle, l’aimable officier suivait notre marche de sa jumelle braquée. Sur le port, où stationnaient quelques curieux et beaucoup de fantassins oisifs, venus pour se distraire a spectacle d’un débarquement, nous nous trouvâmes bientôt réunis, notre commissaire en tête, car lui ne lâchait ses voyageurs qu’une fois ceux-ci bien et dûment installés dans leurs wagons. « Sans cela, disait-il malicieusement, ils « me » feraient des bêtises ! » Ce furent les dernières causeries avec cescompagnonsdivers dont le charme, l'originalité, la cordiale solidarité et même les ridicules avaient amusé notre traver-lqu sée. Le docteur prodiguait ses dernières et slavo-kcs philes amabilités au diplomate russe et à sa femme.l'es Le Prince et M. Léandri étaient allés vers labie ville afin de savoir si — quelquefois — ]a Prin-kre cesse Pierre et sa petite fille n’y seraient pointlex.
nt que d’un Mdescendues. J'allais, pour ma part, de Commettant, distraite. ftoujours railleur, aux autres membres, bientôt la côte nor- Hdispersés aux quatre points cardinaux de notre s une jolie RBachelor’s-club. M. Gay, M. Dientz, MM. P. J. ée. Enfin, à Kdéjà bifurquaient, prenaient des directions variées. e du Havre. ÊTitus Andronicus avait trouvé là sa famille tout marée mon- entière et celle-ci l'avait aussitôt enlevé. Le docement, deux [teur Z.,la jolie Chilienne et le petit Pepe atten- 1x flancs du Hdaient la formation du train. Je leur tins fidèle es, l’autre des compagnie, ne m'arrachant à ce charmant voisi- »n sans avoir nage que pour serrer une dernière fois la main à e Laurent de fM"° Lataille plongée dans un volume qu’elle veme charmant fnait d'acheter à M. Pewny, anglais du genre de chacun de himable, au baryton Dethureins et au médecin de 1r à roues qui marine qui déjà en était à son trente-deuxième uslesaluâmes Kk petit madère ». Enfin les lourds wagons français, de nos têtes, ki laids, si incommodes et si sales —par opposition lle, l’aimable kans doute aux Pulmann qui peuplaient notre elle braquée. inémoire reconnaissante — vinrent se ranger deques curieux ant nous. J'aidai mes amis péruviens à s'installer enus pour se fans leur compartiment, et bientôt — le Prince ement, nous Étant revenu de son incursion dans la cité havraise tre commis-h j'allai rejoindre notre « party ». La machine es voyageurs iffla, les roues crièrent, nous partimes. Nous installés dans tions seuls et tous heureux au fond, à l’idée de 1 malicieuse-levoir les nôtres, de retrouver nos habitudes et ! >» Ce furenthotre cher Paris, Ainsi ce grand voyage était teragnonsdivershiné. Tout ce féerique défilé, New-York, Waiale solidaritélhington, les Mormons, San-Francisco, le Pacinotre traver-lque, Vancouver, Baufis, Chicago, le Niagara, les res et slavo-kcs, le Canada, Halifax, Boston... tout cela t à sa femme.l'existait plus qu’à l’état de souvenirs. Malgré ma allés vers labie à la pensée d’apercevoir sur le quai de la s — la Prin-hkre mon oncle Vincent et d’embrasser enfin eraient pointlexcellente & tantan Marie », un peu de mélanco-
lie m'envahissait aux reminiscences de tant de belles choses disparues, de tant d'impressions nouvelles nées du spectacle d'un monde nouveau et désormais évanouies, devenues du passé.
Rouen nous retint vingt minutes, et enfin nous franchimes les dernières ondulations de la Normandie. La nuit vint, Poissy illuminée passa dans un éclair devant nos vitres baissées. La chaleur était suffocante. Partout, dans ce ravissant écrin qui est la banlieue parisienne, des fêtes locales se célébraient : Un samedi soir d’une gaieté folle jetait sur les quais des petites gares une foule houleuse. À Asnières, un feu d'artifice lançait aux étoiles un bouquet crépitant, en l'honneur peutétre de Silvestre, fils et gloire de cette localité suburbaine qui s'appelera un jour Cadet-Bitardville. Enfin à onze heures moins quelques minutes novsentrionsengare. Portièresouvertescrisde joie voix émues, embrassements, serrements de mains! Tout notre monde est là. Les deux Princesses mon oncle, ma tante Marie, tous, jusqu’à M. Es card qui a délaissé sa bibliopole, nous tenden leurs phalanges ou leurs joues. Mon oncle, uni fois la première et tumultueuse effusion passée me pince l'oreille. Tel Napoléon quand il s’apprà tait à nommer roi, prince où duc, un de ses géné raux. Ce n’est pourtant pas pour me donner mêmi un siège de sénateur, c'estsimplement pour mieu examiner la mine que je rapporte du pays de crackers.
— Eh bien! mon oncle, suis-je en bon état?
— Mais... oui mon coquin de neveu, l'Amériqu\ ta profité. Et... ta muse, l'as-tu point taquinée ? — Oh ! que nenni!
— À la Sonne heure. Du reste tu n'as pas l'e
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térieur d’un poète. Ces gens-là sont généralement hâves. A propos et ton supplément ?
— Quel supplément ?
— Ta femme ? La milliardaire ?
— Ah! miss Vauderbelt! Je suis arrivé dix minutes trop tard. Elle s'était fiancée à un marchand de cochons de Cincinnati. Oh! Elle a beaucoup regretté... mais, vous comprenez, l'autre avait sa parole. Ce sera pour une autre fois.
Là-dessus je tends mon bras à tantan Marie qui s’extasie elle aussi, sur mon embonpoint et nous sortons pour quérir un fiacre. Hélas... dans la vaste cour du Hâvre pas un sapin, pas un coursier, pas même l'ombre d'une rosse traînant l'ombre d'un carosse. Les chapeaux de toile cirée sont en grève. Et puis quelle honte devant ce train bondé, qui jette sur le pavé en bois lutécien sa foule inquiète et fatiguée, rien, pas un véhicule. De loin en loin un omnibus passe complet. Des flâneurs vous regardent désœuvrés, curieux, lents. Quelques hommes d'équipe emportent nonchaiemment des bagages. Des boutiquiers s’attardent dans ce soir de juillet, an pas de leurs portes, devant leur devanture à demi-fermée. Tout ce monde a l'air heureux et tranquille, mais aussi, où donc est l’activité New-Yorkaise, la file des cars, des omnibus, des elevated précipitée sur les points où la réclame la fébrile affluence des voyageurs. Nous attendons trois quarts d'heure une voiture de l'Ouest. Enfin celle-ci paraît. Elle
vient d'effectuer un voyage. Il n'y a qu'un sapin
pour huit. Oh! misère européenne. Oh! brave captain Cap qui voulut faire partir de Montmartre le mouveinent insurrectionnel contre les vieux us et l'antique routine du sénile continent. Il en faut,
captain, mais pas trop! Oh! le temps perdu, gaspillé et qui, cependant, fuit irréparable: Fugit irreparabile disaient les latins, en une phrase autrement tapée que le Times is money. Et pour la première fois je comprends, je saisis dans toute sa justesse ie vrai de la fameuse réponse de Napoléon III à Feuillet, lors d’une soirée à Compiègne.
— Sire, disait l’auteur de M. de Camors, quelle fut votre impressicn quand, revenant des Etats- Unis, vous apposâtes sur le sol français votre impériale bottire ?
— Je me suis dit, répondit l'empereur après une très courte hésitation, que fout le monde avait l'air endormi!
Cependant, je m'installe auprès de ma tante dans la voiture blanche marquée aux © de la compagnie, et bientôt ce fiacre, lancé d'une main sûre, nous ramenait à Batignolles-Monceau. Je sautai à terre, heureux de retrouver ma bonne vieille maison, endormie et silencieuse à cette heure indécente dans ces quartiers rentigères. Habitué aux voitures américaines, je jetai distraitement à l'automédon une pièce de dix francs, et ayant sonné, j'allais pénétrer dans le vestibule derrière tante Marie, quand le cocher me rattrapa.
— Monsieur, dit-il, et votre monnaie?
— Quelle monnaie, fis-je! ah! c’est vrai. Eh bien ! gardez!
— Ah: psalmodia l'homme, son chapeau de toile cirée balancé jusqu'à terre à la façon d'un encensoir, comme on voit bien que Monsieur revient d'Amérique! »