LE PROBLEME DE LA VIE
Citez-moi un philosophe ou un physiologiste que n'ait pas tenté le problème de la vie? Dans ce chapitre de la science, l'un des plus passionnants qui soient, les plus grands savants en sont encore réduits à chercher une définition.
Définir la vie constituerait, en effet, un véritable pas en avant; nous en sommes encore loin.
Le problème pourrait, direz-vous, être abordé par un autre côté : nous ne confondons pas la ligne droite et la ligne courbe; personne, cependant que je sache, ne peut dire en quoi elles consistent l'une et l'autre.
Nous ne pouvons définir la vie, c'est entendu ; essayons au moins de déterminer les caractères distinctifs de l'être brut et de la matière vivante. Et c'est ce biais peu honorable pour la science qu'ont pris les savants, faute de mieux.
Ce paraît être un jeu pour la chimie moderne d'analyser la matière douée de vie, et comme, tout compte fait, l'être vivant est représenté par la cellule végétale et animale, tout le problème revient à chercher les éléments de cette entité bien connue.
A part certaines substances variables suivant les individus, substances toujours en très petit nombre, l'ensemble des matériaux composant la cellule paraît remar-
quablement constant. Le type de la matière vivante est le blanc d'ceuf, l'albumine. La composition reste toujours identique :
azote, carbone, hydrogène, oxygène.
Vous connaissez la formule : pour faire un civet, prenez un lièvre. Eh bien! les chimistes pourraient en dire autant: Vous voulez une cellule, attendez, nous allons consulter nos registres; dans un creuset vous mettrez 712 parties de carbone, 1 i3o parties d'hydrogène, 214 parties d'azote, 245 d'oxygène; faites cuire au bainmarie, ou faites mijoter à très petit feu, saupoudrez le tout d'un peu de soufre, d'un peu de fer, très peu de fer; à la rigueur ajoutez un peu de phosphore pour tonifier le mélange, laissez refroidir et prendre en gelée, et le tour est joué, vous avez une cellule.
Lorsque Berthelot réussit la synthèse de l'alcool et d'autres substances organiques, il ne faisait pas autre chose. On cria victoire chez les monistes, et on annonça à grand fracas que l'on fabriquait de la matière vivante.
Tous les romanciers du transformisme firent chorus.
Taisons-nous, c'est la Science qui parle en leur nom ! On fait de l'alcool, on fabrique de l'urée et du sucre, on produit artificiellement de l'acide formique, etc., et cela ne prouve absolument rien ; la question en
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D'OU VENONS-NOUS i
est exactement au même point qu'au temps d'Aristote.
On a cru, en effet, lors de la découverte de la synthèse de l'alcool, par exemple, qu'on avait trouvé la solution de la grande énigme et qu'on allait pénétrer les secrets de la vie. Hélas! il fallut bientôt rabattre de ces prétentions.
Ce que Berthelot avait imaginé, c'était le moyen d'obtenir un produit organique et non une matière organisée.
Vous ne voyez pas la distinction ? Alors, insistons sur le fait.
Lorsqu'une plante ou un animal respirent, mangent et vivent, ils choisissent et s'assimilent les produits minéraux qui sont à leur portée; ils les transforment dans ce laboratoire intime qu'est la cellule, où jamais le physiologiste n'a pénétré; ils font, non seulement un choix des substances, mais, après les avoir ingérées, après l'assimilation définitive, ils rejettent au dehors les matériaux nuisibles, aussi bien que les déchets organiques élaborés au cours des opérations vitales.
Or, comprenez bien ceci : ce que le chimiste a pu réaliser, c'est la synthèse, la fabrication de ces déchets organiques, et rien de plus. De là à produire une matière organisée vivante, capable de s'entretenir seule, de s'accroître et de se reproduire, il y a un abîme.
Combinez tant qu'il vous plaira vos éléments chimiques, vous n'obtiendrez jamais ni sang, ni os, ni jaune d'oeuf!
Si l'on pouvait faire de la viande, l'approvisionnement de la cuisine consisterait surtout en coke et en charbon pour chauffer les cornues, en acide azotique et autres denrées du même genre pour fabriquer les substances, et selon que la cuisinière changerait la proportion du mélange, elle nous servirait aujourd'hui des côtelettes de mouton, demain du rôti de porc, après-demain de la bécasse; et le dimanche les huîtres alterneraient avec la poule au pot.
C'est qu'il y a dans la matière organisée, vivante, plus que des éléments chimiques à l'état de combinaison.
Un cristal de sel de cuisine offre une
structure cubique. En le dissolvant et en le faisant cristalliser de nouveau sur une plaque mince transparente, vue au microscope, on constate dès le commencement du phénomène la même apparence d'un dé à jouer. Les plus petites particules présenteront toujours ce caractère spécifique de la forme cubique cristalline. Il y a plus : ce cristal, déposé dans l'eau salée, s'accroîtra indéfiniment pourvu qu'il se nourrisse suivant l'expression usitée dans nos laboratoires. C'est même cette particularité mal étudiée qui a fait croire à l'identité de la matière brute et de la matière vivante. Nous allons voir qu'il n'en est rien cependant.
Notre cellule s'accroît, elle aussi, mais d'une tout autre façon; elle commence par puiser dans le liquide nutritif tous les éléments bons ou mauvais, puis elle fait un tri, transforme les uns, rejette les autres, suivant un véritable plan tracé à l'avance. Et, chose merveilleuse, il peut y avoir dans sa manière d'agir des variations provoquées par le milieu extérieur constamment changeant. Eh bienl le résultat sera le même, la cellule va fatalement vers un but qu'elle ne connaît pas, mais qui lui est imposé, absolument comme l'instinct chez la plupart des animaux.
La matière vivante, d'après les plus récentes recherches, ne s'accroît même pas en demeurant semblable à elle-même, comme le ferait un simple cristal chimique; elle évolue, au contraire, en passant périodiquement par des états semblables. Arrivée à un certain degré de développement, la cellule ne peut aller plus loin, elle se sépare en deux parties, donnant ainsi naissance à deux êtres vivants, qui ressemblent à la cellule mère, et ainsi de suite. Elle a la faculté de se reproduire, de revivre dans ses descendants.
Autre différence : le cristal brut naît spontanément dans un milieu chimique; nous n'avons aucun exemple de génération spontanée d'une cellule vivante.
Avant Pasteur, on pouvait supposer que certaines conditions suffisaient à provoquer le phénomène vital dans ce qu'il offre de plus simplifié; on croyait, par exemple,