CHAPITRE V
A LA RECHERCHE DE L HOMME TERTIAIRE
A quelle époque doit-on remonter pour retrouver les premières traces de l'homme? Faut-il attribuer à l'humanité une antiquité considérable ou, au contraire, son apparition sur le globe ne date-t-elle que de quelques milliers d'années?
Posée ainsi, la question de l'ancienneté de l'homme est actuellement insoluble. Nous avons vu dans un chapitre précédent l'impossibilité pour notre science actuelle de délimiter d'une façon précise, dans le te?nps, la durée de chaque période géologique. Lorsqu'on descend dans le détail et qu'on essaye de fixer, mêmeen milliers d'années, ce qu'il a fallu de temps pour opérer chaque dépôt en particulier, la base nous manque, et la vraie science doit avouer son impuissance complète.
Tout au plus pouvons-nous assigner une épaisseur aux différentes couches de terrains.
L'ensemble des étages primaires contient très probablement des stratifications dont la hauteur n'excède pas 3o kilomètres en moyenne.
Les couches secondaires comprennent 5 ooo mètres tout au plus; quant aux terrains tertiaires, ils sont relativement moins importants.
La délimitation des couches tertiaires et quaternaires devient souvent une réelle difficulté pour le géologue.
Les premières sont restreintes, irrégulières, et nul caractère ne permet de lesenvisager dans leur ensemble; elles apparaissent souvent par lambeaux isolés, discontinus et sans aucune homogénéité. ' Quant aux terrains quaternaires, ce ne sont que des couches minces de sol meuble auxquelles les géologues ont donné le nom d'allupions : dépôts récents laissés généralement par les cours d'eau, soit pendant leur trajet, soit à leur embouchure.
Que par des circonstances inconnues le débit des fleuves ait varié, les dépôts se seront effectués plus ou moins rapidement. Leur épaisseur ne peut dès lors nous fournir un moyen d'évaluation, une échelle du. temps.
Laissons donc à la science future le soin de rechercher l'âge absolu de ces dépôts, et contentons-nous d'aborder le problème sous une autre face.
A quelle époque géologique l'homme est-il apparu?
En d'autres termes, dans quel terrain trouverons-nous ses premiers vestiges?
Envisagée à ce point de vue, la question n'est pas aussi facile à résoudre qu'elle le paraît; en voici la raison : Les géologues ne sont pas toujours d'accord sur l'âge relatif des terrains. Certains d'entre eux placeront volontiers telle couche dans le tertiaire alors que d'autres la classeront dans le qua-
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ternaire. Il y a donc là une « étiquette» qu'il faudra vérifier toutes les lois qu'il s'agira de mettre en place les fossiles se rapportant à l'espèce humaine.
Cette restriction admise, il est incontestable que la preuve de l'existence de l'homme nous sera fournie par la présence de ses ossements dans une couche non remaniée, c'est-à-dire dont les assises n'auront pas été déplacées postérieurement. On a retrouvé ainsi des débris de squelettes humains dans le quaternaire, quelquesuns même paraissent être à la limite du quaternaire et du tertiaire, mais jamais la paléontologie n'a réussi à rencontrer des ossements d'homme dans une couche franchement tertiaire.
Scientifiquement, cet échec ne prouve rien, et il suffirait au géologue d'y rencontrer des traces de l'industrie humaine pour affirmer que l'homme a existé à cette époque reculée.
L'industrie humaine peut se révéler de diverses façons : par des ouvrages d'art, par la découverte d'un certain outillage, silex taillés, armes quelconques en corne ou en os; par des débris de poterie, par des dessins ou des marques intentionnelles gravés sur de la pierre et des os. Or, retrouve-t-on de pareilles traces aux temps tertiaires? Toute la question est là.
Cette époque, nous l'avons vu (1), peut se diviser en deux grandes périodes: éogène et néogène. Personne jusqu'ici n'a pensé qu'il fallait faire remonter l'apparition de l'homme jusqu'à l'éogène, mais on a cru retrouver des traces de son passage dès la première partie du néogène à l'étage miocène.
A priori, rien dans les conditions climatériques duglobe ne s'opposait à la présence de l'homme pendant les périodes pliocène et miocène. Sans doute, à latitude égale, la température était beaucoup plus élevée, mais la composition de l'atmosphère n'a pas sensiblement varié depuis.
La seconde moitié du tertiaire est carac-
(1) Voir D'où venons-nous ? ch. vi, p. 74.
terisée par le complet épanouissement des mammifères, dont beaucoup ressemblaient à nos espèces actuelles.
<)r, dirons-nous avec de Quatrcfages, l'homme est un vrai mammifère anatomiquement et physiologiquement. Dis que les mammifères ont paru et vécu à la surface du globe, l'homme a pu s'y montrer et y vivre comme eux. A ce titre, il pourrait dater, non seulement des temps tertiaires moyens, mais même des temps éocènes; il peut remonter plus haut encore, étant donnée sa très grande aptitude à supporter les climats les plus différents. Mais avant d'admettre son existence pour des époques aussi reculées, il faut la démontrer par des preuves décisives.
Ces preuves existent-elles?
En i863, M. l'abbé Bourgeois crut les avoir trouvées dans le Loir-et-Cher. Ce fut d'abord aux environs de Pontlevoy, où il signala la présence de silex taillés, dans quatre couches de terrains superposés; puis à Thenay, où il découvrit de nouveaux silex dans une carrière situéeaubord d'un vallon. Ces silex très nombreux étaient dispersés dans toute l'épaisseur des terrains qui séparent les alluvions supérieures des couches plus profondes du calcaire de Beauce, c'està-dire en plein miocène inférieur. On les rencontrait principalement dans une argile verdàtre de 3o centimètres d'épaisseur.
L'aspect sous lequel se présentent ces silex est très variable. On trouve d'abord des rognons informes, comme tous ceux qui proviennent de la craie; puis les mêmes rognons profondément altérés à la surface, fendillés et se divisant en éclats irréguliers au moindre choc. Parfois, après cette décortication, et sans doute à la suite du départ d'éclats sur toutes les faces, il est resté un noyau solide affectant la forme d'un polyèdre irrégulier. Certains sont craquelés plus ou moins profondément; d'autres, enfin, semblent montrer de fines retouches d'un seul côté.
L'affaire fit beauco Jp de bruit à l'époque, et personne ne contesta l'authenticité de la trouvaille; nul doute ne subsista même sur l'âçe de la couche renfermant les fameux:
QUI SOMMES-NOUS
silex. Mais ceux-ci étaient-ils taillés intentionnellement?
L'abbé Bourgeois l'affirmait, et il montrait dans sacollection des instruments pour percer, racler et frapper; des haches, des grattoirs, des couteaux ou éclats, des têtes de lances, des pointes de flèches, des scies, des massues, des marteaux et beaucoup d'autres choses encore.
Malheureusement, les archéologues ne partagèrent pas généralement cette manière de voir.
Dès 1867, l'abbé Bourgeois offrait un certain nombre des meilleurs échantillons à l'appréciation des membres du Congrès
Voici un silex que vous voulez tailler : trois procédés s'offrent à vous : l'éclatement par le feu, la percussion, la pression.
Chauffons un bloc de silex et refroidissons-le brusquement, aussitôt il éclate et se divise en morceaux anguleux, tranchants et irréguliers.
Sous l'action successive, mais lente, du froid et duchaud, on obtient un autre résultat. Il se produit dans la masse des fentes irrégulières, entre-croisées, bien visibles à la surface. Le silex rappelle alors certaines vieilles porcelaines craquelées, si chères aux amateurs. Le mécanisme des cassures est le même dans les deux cas : les effets suc.
Silex de Thenay.
d'archéologie préhistorique réunis à Paris.
Quelques-uns seulement virent le travail de l'hommedanslesobjetsprésentés; la plupart nièrent que la taille fût intentionnelle.
Cinq années plus tard, à Bruxelles, autre Congrès. L'abbé Bourgeois, qui ne se tenait pas pour battu, revint à la charge; il ne fut pas plus heureux. On nomma une Commission de quinze membres, mais l'unanimité fit encore défaut, et chacun se retira fort perplexe.
La question a beaucoup avancé depuis, et bien rares sont ceux qui, actuellement, croient aux silex présentés par le bon abbé Bourgeois.
Entrons dans les détails nécessaires pour nous prononcer et acquérir une conviction .
cessifs de la contraction et de la dilatation amènent forcément des lignes de rupture aux points faibles.
Les peuples sauvages emploient encore le procédé pour se procurer leurs silex. Ils choisissent dans les éclats obtenus celui qui se rapproche le plus de la forme désirée. Quelques retouches au moyen d'un marteau de roche dure l'amènent peu à peu à son aspect définitif.
Dans le second procédé, on divise le bloc mécaniquement au moyen d'un coup violent appliqué sur une surface aussi plane que possible : c'est ce que les archéologues désignent sous le nom de plan de frappe ou de percussion.
Prenons maintenant un bloc bien homogène, et, à l'aide d'un instrument pointu,
A LA RECHERCHE DE L HOMME TERTIAIRE
donnons un coup sec sur le bord du plan de frappe; nous en détachons un cône parfaitement régulier, dont le volume dépendra de l'intensité du choc: ce conoïde, ou conchoïde de percussion, laisse son empreinte en creux. En y regardant de très près, on s'aperçoit que la régularité est plutôt relative; au moment de la rupture, il se produit très souvent de petits arrachements, des esquilles, sur la surface du cône. Toutes les fois que nous rencontrerons ces particularités, ces détachements de silex en forme de cônes plus ou moins réguliers, nous pourrons donc conclure au choc d'un objet pointu sur le bord du plan de frappe ; mais rien ne saurait nous dire si nous sommes en présence d'un choc naturel ou artificiel. Les traces d'éclatement ne supposent pas davantage le résultat d'un travail humain.
Même le troisième procédé, qui consiste à opérer une pression énergique sur les arêtes vives d'un silex, peut se présenter dans des conditions réalisées par la nature.
Et c'est précisément ce que nous constatons tous les jours. J'ai souvent ramassé sur le bord des routes fraîchement empierrées des silex craquelés en forme de cône; parfois aussi la surface présentait une sorte de fente circulaire; il suffisait alors du moindre choc pour détacher un éclat conoïde s'emboîtant parfaitement dans le bloc principal. La chaleur solaire après une nuit fraîche suffit à expliquer ce phénomène.
M. Arcelin a observé ces effets dans les plaines brûlantes de la Lybie et dans les campagnes tempérées de la Bourgogne.
Le Dr Wetzsein a vu et entendu à l'est de Damas des basaltes éclater sous l'influence de la fraîcheur du matin.
Le marquis de Nadaillac raconte un fait analogue : « Il me souvient parfaitement, écrivait-il, d'avoir vu et entendu dans le désert, auprès de Damas, sous l'influence d'un soleil ardent et succédant à la rosée abondante du matin, les silex crépiter et se fendre en fragments présentant des arêtes vives. »
De semblables observations ont été faites
par M .M. 1 nias, Livingstone, Desor, Escher de la Linth et Lepsius.
« Lorsque, dit ce dernier, on se repose silencieusement le matin dans le désert, ou la nuit après le coucher du soleil, on entend tout autour de soi un crépitement qui ne peut provenir que de l'éclatement des galets de silex. »
A ces observations, on peut joindre celle qu'a faite M. Delvaux pendant un jour de gelée dans une sorte de large fossé ouvert au milieu d'un banc de silex sur le mont de l'Hotond, près de Renaix, en Belgique: « Je fus surpris, dit-il, d'entendre un bruissement, faible d'abord, puis un crépitement qui allait s'accentuant peu à peu, et de voir des éclats de silex s'élancer dans toutes les directions autour de moi. J'étais seul. Très intrigué, je fermai mon carnet. Je ne tardai pas à m'apercevoir que les rayons du soleil, dépassant la crête opposée, frappaient directement la surface du talus où affleuraient les silex, et que ceux-ci, au fur et à mesure qu'ils étaient échauffés, se prenaient à éclater, en projetant parfois des fragments à plus dedeux mètres. Je pus constater à l'aise le phénomène pendant plus de vingt minutes.
Un silex éclaté ne prouve donc pas une taille intentionnelle. Un cône de pe?'cussion détaché d'un bloc n'indique pas davantage l'intervention d'une main humaine; dans ce dernier cas, je ne saurais trop le répéter, il suffit que le silex percuté présente une surface plane au point frappé, et que le corps percutant, suffisamment dur, offre une saillie anguleuse.
Et quand le silex paraît régulier ou taillé d'un seul côté, peut-on conclure à une intervention humaine?
Pas le moins du monde.
Écoutons M. Arcelin, archéologue distingué, nous décrire ce nouveau mécanisme :
« Quand un fragment de silex roule à la surface du sol, dit cet auteur, il reçoit dans tous les sens des chocs qui déterminent des éclats sur toutes ses faces. Si, au lieu de rouler çà et là, un silex est engage et fixé dans le sol, il ne reçoit plus de chocs que d'un seul côté. C'est ce qui se passe souvent
QUI SOMMES-NOUS r
dans nos chemins empierrés de silex. Les fers des chevaux, les roues des voitures, agissant toujours dans le même sens, de haut en bas, sur des silex à moitié retenus dans le sol de la chaussée, les éclats ainsi produits affectent une certaine régularité. Il en est de même lorqu'un silex est fixé au fond d'un cours d'eau rapide. Les galets roulant à sa surface, entraînés toujours dans le sens du courant, y déterminent des éclats réguliers d'un seul côté, simulant à merveille les retouches des silex taillés par l'homme.
Ainsi les retouches observées ne sont pas nécessairement le signe d'un acte intelligent.
On pourrait croire, en lisant les lignes précédentes, à une certaine exagération ; on imagine mal des galets doués d'une vitesse suffisante pour enlever des éclats aux silex tapissant le lit d'un torrent. Et cependant M. Boule, tout récemment, a donné une preuve irréfutable de la possibilité du fait.
« Dans un établissement industriel, à Guerville, près de Mantes, on a constaté expérimentalement que des agents mécaniques transforment aisément en silex taillés, en éolithes, comme on dit maintenant, des rognons de silex. Cette usine fabrique le ciment à l'aide de malaxeurs, qui agitent dans une cuve un mélange de craie et d'argile plastique pendant un certain nombre d'heures. Or, à la fin de l'opération, les fragments de silex contenus dans ces matériaux présentent tous les caractères des prétendues pierres utilisées. » On y retrouve des pièces ressemblant à s'y méprendre aux fameux silex tertiaires, des percuteurs, des rabots, des grattoirs, des retouchoirs, des silex à encoches.
« Certains échantillons, d'une perfection vraiment extraordinaire, paraissent avoir été l'objet d'un travail fini, de retouches méthodiques et plusieurs fois répétées. »
C'est donc là une véritable usine à éolithes.
On a même trouvé parmi ces silex de Mantes des pièces rappelant un grattoir de type magdalénien et jusqu'à une lame à encoches d'aspect néolithique.
Or, la vitesse de l'eau à la périphérie des cuves ne dépasse pas 4 mètres par seconde; nous sommes loin des courants que présentaient les immenses fleuves torrentiels au début du quaternaire.
Mais si véritablement la nature, par la mise en jeu des forces physiques, peut nous offrir toutes les particularités de la taille artificielle, nous devrions trouver desexemples de silex éclatés à des périodes beaucoup plus reculées, à des époques où,, sans conteste, l'homme n'existait pas.
Ce raisonnement, les archéologues l'ont faitdepuis longtemps, et c'est ainsiqu'ils ont été amenés à étendre leurs recherches, et ils ont précisément trouvé ce qu'ils désiraient.
M. Arcelin a recueilli dans une couche d'argile e'ocène du Maçonnais, c'est-à-dire au début du tertiaire, par conséquent à une époque où personne ne songe à faire intervenir l'homme ni même l'Anthropopithèque de M. de Mortillet, des quantités de silex offrant toutes les particularités observées à Thenay ou dans les stations analogues : éclats avec ou sans conoïdes de percussion, retouches sur une seule face, blocs décortiqués, etc.
«Si on les compare, dit-il, avec les types correspondants des gisements miocènes, on peut s'assurer qu'entre les uns et les autres la ressemblance est complète.
» Quelques-uns de ces silex naturels offrent même l'aspect bien connu des silex taillés quaternaires, racloirs, grattoirs, pointes moustériennes ou même coups-depoing chelléens. En se donnant la peine de chercher, on finirait par réunir tous les types possibles. »
Nous pourrions multiplier les exemples de ce genre. M. Chabas, en particulier, a découvert dans des assises de craie de l'époque secondaire « de singuliers éclats tous munis d'un mamelon et produisant parfaitement l'apparence d'un travail d'art..., d'autres simulant des grattoirs, etc. ».
Devant de pareilles constatations, une extrême prudence est de rigueur quand on veut attribuer au travail intelligent de l'homme les grossiers silex tertiaires, sans autres preuves à l'appui.
A LA RECHERCHE DE L'HOMME TERTIAIRE
Ai
Pour qu'un objet de ce genre présente les marques d'une véritable authenticité, il ne sullit donc pas qu'il soit plus ou moins régulier, il faut qu'il se présente souvent le même et avec des formes tout à la fois assez complexes et assez constantes pour constituer de véritables produits industriels.
L'archéologie ne doit donc retenir de ces silex que ceux qui possèdent, grâce à la nature de leur gisement en un même endroit — sépulture, foyer, etc., — un véritable et indéniable certificat d'origine.
Nous voici en mesure, maintenant, de reprendre la question des silex deThenay.
A l'encontre |des pierres taillées absolument authentiques, les échantillons signalés par l'abbé Bourgeois sont répandus au hasard dans les couches de terrain et sur des étendues considérables. On les trouve par centaines de milliers, et leur nombre s'accroît à mesure qu'on se rapproche du secondaire. Pour des produits industriels, c'est déjà un bien mauvais signalement. Ces fragments informes ressemblent d'ailleurs à tous ceux qu'on rencontre actuellement sur nos routes, et il est impossible de leur fixer une destination quelconque.
Mais il y a mieux pour ruiner l'hypothèse. Admettons, pour un instant, que l'homme ait vécu à l'aurore du miocène dans la région de Thenay; qu'est-il devenu depuis lors?
A partir de cette époque, quatre grandes phases géologiques et quatre faunes différentes se sont succédé dans cette localité.
Après une lacune importante, signalée entre l'argile à silex et le calcaire de Beauce, un lac sans limites couvrit la contrée et forma un calcaire solide; un grand fleuve lui succéda qui déposa les sables de l'Orléanais; puis vint la mer des Faluns, riche en poissons et en mollusques marins : polypiers, bryozoaires; sur la place laissée libre parla mer desséchée ont vécu ensuite des carnassiers et des herbivores, prédécesseurs de la faune actuelle.
Ainsi, à travers une longue série de milliers de siècles, l'homme aurait vécu dans des contrées sans cesse remaniées; il aurait
assisté à la formation d'un lac, d'un lleuve gigantesque, d'une mer dont il aurait occupé les bords; il aurait péché sur les berges des grands fleuves de l'époque quaternaire; il aurait été témoin des changements atmosphériques; il aurait vu se renouveler toutes les espèces, et seul il serait resté semblable à lui-même avec des instruments qu'il n'aurait jamais eu l'idée d'améliorer! Et la nature aurait enfoui tous les squelettes d'animaux, nous les conservant précieusement dans les diffé-
Eolithe recueilli au Puycourny (Cantal ).
rents terrains, alors que, par le plus grand des hasards, tous les ossements humains auraient disparu!
Quel géologue souscrirait à une telle hypothèse? Admettre l'existence de l'homme contemporain des silex de Thenay ce serait dépasser toutes les limites de la vraisemblance. Pour répondre à semblable objection, M. de Mortillet a soutenu que l'hypothétique tailleur de pierre n'était pas un homme, mais son précurseur, un singe anthropoïde, le Dryopithèque, par exemple, qui appartient au miocène moyen ou supérieur.
L'affirmation est facile, mais il faudrait l'étayer de bonnes raisons; M. de Mortillet ne les a jamais fournies, et pour cause...
Je n'ignore pas que le genre de vie de l'homme et des anthropoïdes les exposait moins que les grands fauves à certains accidents, chutes dans les fondrières et les fentes où leurs corps étaient à l'abri de la destruction. Morts naturellement, les hommes devaient subir le sort des cadavres superficiels, destruction presque totaleetdis-
QUI SOMMES-NOUS r
solution par les eaux; mais à qui fera-t-on croire que de tous ces squelettes humains nous ne trouvions actuellement aucune trace?
La station de Thenay n'est pas la seule que les partisansde l'homme tertiaire fassent valoir en faveur de leur doctrine.
En 1871, Carlos Ribeiro attirait l'attention du monde savant sur des silex trouvés à Otta (vallée du Tage), dans un terrain appartenant au miocène supérieur et caractérisé par la présence de l'hipparion. Après vingt années de recherches, M. Ribeiro était parvenu à recueillir une série de 0,5 échantillons qu'il exposa à Paris en 1878; 22 pièces seulement présentaient le plan de frappe et le cône de percussion. Ces silex ne portaient d'ailleurs aucune trace de retouches ; ils consistaient surtout en éclats de formes triangulaires ou lenticulaires. Comme la plupart de ces pièces avaient été ramassées à la surface du sol, un certain nombre de savants ont mis en doute leur contemporanéité avec le sol sous-jacent.
Quoi qu'il en soit, rien dans ces silex ne permet de les attribuer au travail de l'homme, et ce que nous avons dit à propos des silex de Thenay peut s'appliquer aux fragments trouvés à Otta.
Pour être complet, il faudrait mentionner les cailloux trouvés par MM. Tardy et Rames dans le Cantal. Certains de ces blocs,
qui appartiennent au miocène, atteignen.
40 centimètres et pèsent plusieurs kilogrammes. Tous ont subi des chocs vigoureux qui en ont enlevé de grands éclats.
Dernièrement, M. Rutot a formulé une nouvelle théorie de ces éolithes. D'après lui, l'homme primitif, ou son précurseur, aurait employé en guise de marteau des rognons de silex entiers et aussi des fragments quelconques dus à l'éclatement naturel, mais présentant des arêtes tranchantes.
Ces éclats, une fois émoussés par l'usage, auraient été grossièrement réparés par des retouches reconstituant un nouveau tranchant. D'autres retouches, dites d'accommodation, auraient eu pour but de faciliter la préhension, par exemple d'abattre des arêtes ou des tubercules gênants.
Toutcelaesttrèsacceptable, mais M. Rutot omet de nous dire à quelles marques certaines nous reconnaîtrons les pierres utilisées des pierres taillées intentionnellement.
La science a surtout besoin de faits indiscutables, et des ossements déposés dans le terrain tertiaire seraient beaucoup plus probants.
Ces ossements fossiles, on les a cherchés, et certains géologues ont même la prétention de les avoir trouvés.
C'est la question qui va nous occuper dans le chapitre suivant.