CHAPITRE VI
LES MESAVENTURES DE L HOMME TERTIAIRE
Devant l'absence complète des traces authentiques de l'industrie humaine, les chercheurs de l'homme tertiaire n'ont pas désarmé.
A la faveur du désordre régnant actuellement dans la classification des étages supérieurs, les amateurs de squelettes antiques ont tour à tour essayé de canaliser l'attention vers leurs trouvailles. Là. comme en certains autresdomainesdela science, l'ambition et l'honneur de découvrir du nouveau a trop souvent remplacé le vrai but à atteindre, celui que l'homme de science ne devrait jamais perdre de vue : la recherche de la vérité.
Il est certain que celui qui découvrira l'homme tertiaire, s'il existe, se taillera une réclame bien faite pour tenter les archéologues.
Comme je le disais déjà dans la première partie de cet ouvrage (i), si cette question présente aux yeux de certains un intérêt aussi capital, c'est que dans les milieux même instruits on s'imagine que la doctrine et la foi catholiques sont en jeu dans un sujet qui est véritablement du ressort de la science.
Quel intérêt y aurait-il pour l'Église à vouloir que le premier homme naquît au quaternaire ou au tertiaire ? Nos dénominations de terrains sont d'ailleurs si conven-
(i) Voir D'où venons-nous ? p. 102.
tionnelles qu'on est loin de s'entendre parmi les géologues sur les délimitations de telle ou telle couche : j'en donnerai des exemples au cours de ce chapitre. On s'entend encore moins sur l'âge à assigner à chaque dépôt, et en cela les savants modernes ressemblent trop aux anciens exégètesquicontroversaientlonguementsur la chronologie biblique.
Les péripéties ayant accompagné les prétendues découvertes de l'Homme tertiaire sont trop plaisantes pour ne pas trouver place dans cet essai d'archéologie préhistorique.
Je le fais avec d'autant moins de scrupule que la préhistoire est un domaine réservé aux seuls initiés. En outre, on a trop longtemps habitué le public à vénérer les savants. Ces messieurs ont leurs petites passions comme le profane, mais dans les articles de vulgarisation ils les cachent avec soin : ils donnent leurs conclusions purement et simplement.
Nous avons le droit d'examiner les pièces du procès et de conclure, à notre tour, au nom delà logique.
Le lecteur trouvera dans ce chapitre, en particulier, de singulières révélations dont quelques-unes ont été rarement publiées en France.
Nous commencerons par l'histoire du Pithécanthrope de Java dont on a fait tant
QUI SOMMES-NOUS
de brait et que des volumes de vulgarisation, dite scientifique, ont récemment remis en honneur.
Vers 1890, M. le Dr Dubois, médecin hollandais, fut chargé par le gouverneur des Indes néerlandaises de recueillir des
quer, partit avec l'idée de découvrir quelque chose. Il chercherait l'Homme primitif ou son ancêtre, et... il crut bientôt l'avoir rencontré.
Le docteur, pendant les années suivantes, fut assez heureux pour réunir une collection
Ossements du Pithécanthrope découverts a Java par le D' Dubois.
documents paléontologiques dans l'archipel Malais.
Le Dr Dubois fut d'autant plus enchanté de sa mission que Virchow avait crié très haut ses idées sur l'origine de l'espèce humaine : Si l'on voulait chercher la trace des premiers hommes, il fallait fouiller cette partie du monde océanien.
M. Dubois, on ne l'a pas assez fait remar-
intéressante d'ossements de vertébrés tertiaires et quaternaires. Il n'y avait pas, hélas! de quoi révolutionner le monde savant, et si les trouvailles se fussent arrêtées là, le nom de M. Dubois fût resté totalement ignoré du grand public.
Unedécouverte toute particulière vint fort à propos le sortir de cette demi-obscurité.
Il existe à Java une rivière encaissée, du
LES MESAVENTURES DE L HOMME TERTIAIRE
nom de Bengawan ; c'est dans le lit de cette rivière, sur sa rive gauche, non loin de la ferme du Trinil, que le docteur hollandais découvrit les oss.'ments qui devaient le rendre célèbre.
L'emplacement exact de la découverte se trouve à un mètre au-dessous du niveau des basses eaux; une douzaine de mètres le séparent de la plaine supérieure. La couche du gisement doit être rapportée, toujours d'après l'auteur, à l'étage le plus élevé du pliocène.
Les reliques du prétendu Homme-singe ne furent pas toutes découvertes à la môme date : On trouva d'abord deux molaires vers la fin de 1891 ; un mois après, un fragment de crâne, et enfin un fémur au mois d'août 1892.
Il faut aussi remarquer que les morceaux n'étaient pas ensemble; le dessus de crâne et l'os de la cuisse étaient séparés par une distance de 1 5 mètres ; cependant la couche — un dépôt de matières volcaniques effectué par les eaux torrentielles — était bien exactementla même. Les deux dentsétaient non loin de la calotte crânienne et entre les deux pièces principales.
En tout deux os et deux dents! C'était maigre. Rien n'indiquait que ces débris eussent appartenu à un même individu. Il n'y avait pas de quoi passer à la célébrité. .Mais lorsque les savants embouchent la trompette, le public naïf et crédule les suit sans hésitation.
Devant ces rares débris, un Cuvier eût hésité à faire une reconstitution; le Dr Dabois était beaucoup plus fort, il suppléa à ce qui manquait, et voilà comment naquit le Pithécanthrope de Java, connu dans la science sous le nom latin de Pilhecanthropus erectus.
Comment! ce n'est que cela? Parfaitement.
Voilà qui a servi depuis vingt ans à écrire toutes sortes de tirades sur nos ex-parents, les singes — le mot n'est pas de moi, — et à démontrer l'existence d'un intermédiaire entre le singe et l'homme.
Au moment de la découverte, les travaux des naturalistes n'avaient pas démon-
QUI SOMMES-NOUS
tré aussi clairement qu'aujourd'hui que, en toute hypothèse, il est impossible que l'Homme dérive du singe. Les efforts du Dr Dubois étaient donc inutiles et nous pourrions les passer sous silence, mais l'histoire vaut vraiment la peine d'être contée.
Les quatres débris furent examinés avec soin et l'on découvrit que les dents étaient des dents humaines. Cela n'alla pas tout seul, car les racines dentaires étaient tort divergentes. Les recherches montrèrent que ce caractère existait à un même de^ré sur une dent de Bruxellois, et la science fut satis faite au sujet de ce premier point.
On s'entendit encore sur la question du fémur; ses particularités sont attribuables à des causes pathologiques, et, somme toute, on se trouvait bien en présence d'un os humain.
Mais le désaccord commença lorsqu'il fallut déterminer à qui avait appartenu la calotte crânienne.
Pour les uns c'était un fragment de crâne humain, d'homme idiot ou microcéphale; les autres optèrent pour un crâne de singe fossile.
Nos singes actuels possèdent un crâne deux fois moinsvolumineux.Queconclure?
Le problème était embarrassant, et le Dr Dubois, se rappelant en la circonstance l'adage : In medio stat virtus, se tint dans une position intermédiaire. Le crâne n'était ni celui d'un homme ni celui d'un singe, mais il avait appartenu à un être de transition, un Singe-Homme : Pithecanthropus.
Ainsi fut baptisé le fossile de Java, et le nom fit son chemin. D'ailleurs, il faut l'avouer, ce fragment de crâne était bien fait pour dérouter la science des anthropologistes : Cette calotte se composait du haut du crâne, de la région frontale jusqu'à la partie postérieure de la tête et, latéralement, de certaines portions des tempes.
11 fallait, avec ces restes, reconstituer la tête entière, et le travail fut encore rendu plus difficile par le fait que l'intérieur de la calotte était rempli d'une masse rocheuse très compacte.
Partant de cette idée que le Pithécanthrope était le fameux intermédiaire cher-
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ché depuis longtemps, M. Dubois laissa vagabonder son imagination et dressa aussitôt un nouvel arbre généalogique de l'homme et de ses ancêtres. C'était une réédition revue et augmentée de celui d'Hajckel ; l'arbre commence à YArchipilhèque dans l'éocène et s'arrête à l'Homme dans le pléis-
Reconstitulion fantaisiste de la tète du Pithécanthrope de Java, d'après le D' Dubois
toccne; la fantaisie en fait tous les frais.
Les conclusions du Dr Dubois étaient tout au moins prématurées, et si bien des problèmes se posent encore à propos de cette calotte crânienne de Trinil, on peut affirmer cependant que le crâne a fort bien pu appartenir à un homme.
Sans doute le front était très bas et les bourrelets au-dessus des yeux fort développés, mais le rapprochement des orbites oculaires n'offre rien de simiesque.
Les diamètres, en longueur et en largeur, ne diffèrent pas sensiblement de ce que l'on a mesuré sur des personnages vivant actuellement dans la même contrée. On a opéré sur deux Javanaises, et parfois l'ancien crâne se montrait supérieur aux crânes existants : C'est ainsi que le tour de la calotte crânienne était plus développé chez le squelette de Java que chez les femmes actuelles de l'île.
Si la grandeur et la grosseur du cerveau sont pour quelque chose dans la civilisation, nous sommes battus par le Pithécanthrope; son diamètre frontal dépasse de
8 millimètres celui de certains crânes de « l'intelligente population parisienne », suivant le mot de Broca. Enfin, l'indice céphalique du crâne de Java n'offre rien d'anormal.
Passons maintenant au volume du cerveau. Le Dr Dubois, poursuivant son idée, voulait aboutir à une capacité crânienne comprise entre le singe et l'homme ; et c'a été précisément sa conclusion.
Il fait d'abord une comparaison avec un crâne de singe; laissonslui la parole :
« La grandeur beaucoup plus considérable du crâne du Pithécanthrope constitueunedifférence significative entre lui et tous les autres crânes de singes.
»Par la longueur et la largeur de son crâne, le chimpanzé occupe exactement le milieu entre ce crâne et le plus grand gibbon. J'ai estimé sa capacité crânienne, par une comparaison des dimensions linéaires extérieures, à environ i ooo centimètres cubes. Une nouvelle comparaison des dimensions linéaires internes avec celles des crânes de gibbon ne donne guère que 900 centimètres cubes. Une telle capacité est bien supérieure à tout ce que nous savons des crânes de singes. Les plus grands crânes des singes anthropoïdes ne dépassent pas en moyenne 5oo centimètres cubes environ, et il est très rare qu'on en ait trouvé atteignant 600 centimètres cubes. » Nous verrons dans l'un des chapitres suivants les caractères d'un crâne fossile connu sous le nom de crâne deNéanderthal. Comme il se rattache au quaternaire ancien et que dans la pensée des évolutionnistes il forme un nouvel échelon entre l'homme et son ancêtre, il était tout naturel que le Dr Dubois entreprît la comparaison du crâne de Java avec celui dont nous parlons. « Après avoir enlevé, nous dit-il encore, la plus grande partie de la matière siliceuse à l'intérieur du crâne, je l'ai mesuré directement en le remplissant avec de la graine de moutarde jusqu'au niveau du plan pas-
LES MÉSAVENTURES l>E I IloMMI- TERTIAIRE
sant par la glabella et la protubérance occipitale externe, et, en tenant compte de la matière siliceuse qui restait encore, j'ai trouvé que cette portion de la cavité de la calottecrànienne mesuraitenviron 55o centimètres cubes. Or, dans le crâne de Néanderthal, la même cavité mesurait 7.S0 centimètres cubes.
» On sait qu'Huxley estimait la capacité entière du crâne de Néanderthal à 1 236 centimètres cubes. Le rapport de la capacité de la calotte à celui du crâne entier est par conséquent de 3 à 5...
» D'après toutes ces méthodes, la capacité crânienne totale du crâne du Pithécanthrope serait de noo centimètres cubes ou un peu plus. »
Evidemment, si l'argumentation du Dr Dubois reposait sur des bases sérieuses, nous serions en présence d'un crâne peu volumineux qu'il serait assez difficile d'attribuer à l'homme normal.
Mais il faut savoir quel cas nous devons faire des mesures d'Huxley sur le crâne de Néanderthal dont nous possédons un fragment comparable à celui de Java.
L'appréciation de la capacité crânienne et la façon d'opérer ont varié considérablement depuis trente ans.
J'insisterai sur ce point que je regarde comme capital en la circonstance.
Grâce aux méthodes récentes et aux découvertes assez nombreuses de crânes néanderthaloïdes, nous sommes loin des chiffres d'Huxley.
Le crâne de Néanderthal, d'après les dernières évaluations de M. Boule, professeur au Muséum d'histoire naturelle de Paris, aurait une capacité qui ne serait pas inférieure à 1 5oo ou 1 600 centimètres cubes. Et ce n'était pas si mal pour un homme primitif, puisque la moyenne du cer/eau chez les Parisiens est exactement la même : 1 35o.
Faisons maintenant un tout petit calcul,
celui qu'a fait précisément le h Dubois pour arriver à montrer que la capacité crânienne du Pithécanthrope était de ijoo centimètres cubes.
Le rapport entre la cavité du crâne de Néanderthal et celle du Pithécanthrope est dey5o à 55o ou de 10 à 7,33. Dans ces conditions, et en adoptant la nouvelle base de la capacité crânienne d'après M. Boule, nous arrivons, non plus à 900 centimètres cubes, mais à un chiffre bien supérieur. La méthode du D'Dubaii, en tenant compte des découvertes récentes, condu it à admettre pour la capacité crânienne du Pithécanthrope 1 iji centimètres cubss!
Or, nul ne pourra contester qu'un pareil volume soit l'indication d'un cerveau humain; et nous sommes encore loin du minimum!
Le poids de l'encéphale qu'il contenait peut ètreestimé à 1 100 grammes, en tenant compte du liquide céphalo-rachidien. Si nous ajoutons que la cervelle de Gambetta ne pesait que 1 160 grammes, nous voyons
Reconstitut io n fan ta isiste de la tète du Pithécanthrope, d'après Mattouvrier.
immédiatement que le Pithécanthrope de Java n'avait rien à envier à la plupart de nos contemporains.
Nous sommes donc, bien certainement, en présence d'un crâne ayant appartenu à un homme; et le Pithccanthropus erectus du D:' Dubois doit aller, avec bien des
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vieilleries, grossir le stock des légendes scientifiques. D'ailleurs, les archéologues ont racheté leur bévue, et l'être auquel ont appartenu les ossements, objet du litige, a été débaptisé, et il s'appelle maintenant Homo Javanensis primigenius.
Quant à admettre l'existence de l'homme de Java à l'époque tertiaire, c'est autre chose. Le Dr Dubois rattache les quatre os fossiles au pliocène. En réalité, la question est d'autant plus difficile à résoudre que ces débris ont éié retrouvés au milieu d'un dépôt de matières volcaniques — nous l'avons déjà dit, — et le tout est mélangé de roches compares plusanciennes etdatant du miocène.
Nous nous trouvons, sans aucun doute, en présence de matériaux charriés par un torrent, et les débris roulés pêle-mêle ne sont pas à leur niveau primitif : en d'autres termes, la couche a été sûrement remaniée.
Faute de données bien précises, le problème de l'âge du Pithécanthrope reste donc à jamais insoluble. Certains savants avaient beaucoup compté sur un travail du Dr Dubois qui devait décrire les restes d'animaux trouvés dans la même région. Ce travail n'a pas encore paru, que je sache, et, vraisemblablement, il ne jetterait aucune lumière sur le sujet qui nous occupe.
Le Dr Dubois n'avait pas monopolisé la question del'Homme tertiaire pas plusqu'il ne l'avait lancée le premier. Bien avant lui, des cas analogues s'étaient présentés qui eurent plus ou moins de retentissement.
En 1860, on avait découvert au pied de la colline de Castenedolo, près de Brescia, un certain nombre d'ossements humains enfouis à deux mètres de profondeur dans une succession de couches argileuses et sableuses du terrain pliocène.
Les fouilles furent reprises en 1879 et l'année suivante; au total, on recueillit quatresquelettesdontunseul était complet.
La présence de ces corps dans une formation marine était bien étrange.
On essaya d'expliquer le fait par un naufrage; mais, outre la difficulté d'admettre qu'un homme pliocène eût pratiqué l'art de la navigation, il fallait croire à la possibilité de deux naufrages ayant eu lieu au
même point et à des époques fort éloignées, puisque les restes étaient à deux niveaux différents.
L'examen des squelettes montra d'ailleurs à l'évidence que les hommes dont on avait exhumé les restes n'accusaient pas de différences sensibles avec les hommes d'aujourd'hui. Bientôt on eut l'idée que peutêtre se trouvait-on en face d'un cas de sépul ture. L'hypothèse était tellement plausible qu'elle mit tout le monde d'accord, et l'Archéologie
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Mais l'histoire, on l'a dit bien souvent, n'est qu'un perpétuel recommencement.
En face d'un crâne humain enfoui à un nombre respectable de pieds dans le sol, il est bien rare que l'archéologue enthousiaste se pose la question d'une sépulture intentionnelle. Si nos petits-neveux tiennent des savants actuels leur puissance de logique, que diront-ils lorsqu'ils découvriront les restes des hommes actuels enfouis dans des mines à trois ou quatre cents mètres de profondeur, en plein terrain secondaire?
Il y a, dira-t-on, des façons d'authentiquer des restes fossiles. Je n'y contredis point... et cependant plus d'une fois, malgré l'expérience du passé, le savant s'est laissé prendre à ces grossiers appâts.
Écoutez plutôt l'histoire du crâne de Calaveras. Elle vous reposera de la discussion entreprise à propos du Pithécanthrope.
Tout le monde sait que la Californie fut autrefois le pays de l'or. Dès 1847, les graviers aurifères attirèrent dans la région une affiuence considérable de mineurs, et l'or fut recherché par tous les procédés. Cependant, la méthode des lavages ou méthode hydraulique remplaça bientôt toutes les autres, et le sol fut fouillé, les montagnes percées de part en part, à tel point que c'était miracle, paraît-il, de voir ces dernières tenir encore debout.
Longtemps après le début des travaux, le monde savant fut tout surpris d'apprendre que la recherche de l'or avait amené la découverte de restes humains datant d'une
LES MESAVENTURES DE L HOMME TERTIAIRE
époque extrêmement reculée. Les détails manquaient sur ces heureuses trouvailles, et il fallut attendre après 1860 pour se faire une opinion motivée.
A cette époque, le professeur Whitney, accompagné de son secrétaire, décida un
Le crâne de Calaperas tel qu'il a été découvert.
voyage d'exploration aux gisements aurifères de Californie.
1 1 put alors constater, n on sans une émotion bien compréhensible, que la couche des graviers daiait du milieu de l'époque tertiaire, et que cette couche contenait bel et bien des ossements humains associés à des fossiles d'espèces éteintes depuis longtemps et caractéristiques du pliocène.
La conclusion était si énorme, le fait si invraisemblable, que les savants s'en émurent, et plusieurs voulurent voir de leurs yeux une si étrange découverte.
Tous revinrent émerveillés.
La presse scientifique s'empara du fait. Des querelles s'ensuivirent et on discuta des années sans aboutir à une conclusion vraisemblable. La vérité s'est fait jour depuis, mais, comme elle n'était pas en faveur de l'Homme tertiaire, personne ne voulut l'ébruiter; la question fut enterrée.
Kl'e vaut cependant la peine qu'on en parle. C'est précisément ce que je vais faire d'après les documents récents fournis par M. Holmes. Ce savant a examiné de nouveau toutes les preuves alléguées par M. Whitney. Les déterminations géologiques sont exactes. Les fouilles ont été faites dans le tertiaire supérieur, et il est certain que parmi les fossiles recueillis se trouvent en grand nombre des fragments de crânes et d'os humains. L'un de ces
crânes est parfaitement conservé — il sera connu désormais sous le nom de crâne de Calaperas. Mais ce qui dépasse tout ce qu'on pouvait imaginer, c'est que, après examen, on constata que ce crâne indiquait un homme ne différant pas matériellement de l'Indien actuel de Californie.
Ainsi, à côlé de fossiles végétaux ou animaux représentant des espèces éteintes, on a trouvé des squelettes d'homme actuel !
M. Holmes n'était pas au bout de ses étonnements; les restes de l'industrie humaine revêtaient, eux aussi, une note d'art bien moderne.
« Ils sont, disent les rapports, pratiquement identiques aux ustensiles de pierre employés par les tribusde Californie actuellement ou dans un passé récent. »
Le mystère se corsait de plus en plus. Si les hommes sont restés identiques depuis le milieu du tertiaire; s'ils n'ont pas perfectionné leurs instruments et leur outillage; si les ustensiles actuels n'indiquent pas un effort sur celui des générations précédentes, le fait est inexplicable. Et cependant il existe; il suffit de regarder ce que donnent les fouilles : mortiers de toutes formes, pilons, polissoirs, marteaux de pierre, cuillers, anneaux, plats, vaisselles, disques percés, pierres en forme de navettes, cailleux cannelés, bref, tous ustensiles exac-
Le c-àne de Calaperas dépouillé de sa gangue.
tement semblables à ceux qu'emploient actuellement les Indiens de la région.
En vain M. Whitney, très enthousiaste, avait-il essayé d'expliquer que les graviers aurifères avaient été déposés par des courants violents, que tous ces objets avaient été charriés de leur point d'origine, personne ne l'avait cru.
-OMMES-NOUSr
Les ustensiles étaient d'ailleurs dans un parfait état de conservation, et l'hypothèse du charriage ne pouvait que reculer la difficulté.
N'avait-on pas trouvé un mortier qui avait encore gardé son pilon? Aucun des autres objets n'avait montré trace d'usure ou de traînage; les marques qu'ils portaient
Ustensiles trouvés dans les mines Je Calaveras.
provenaient des outils employés dans leur fabrication, etellesétaientaussifraichesque celles observées sur les instruments analogues trouvés dans les campements actuels d'Indiens. Enfin, chose plus incroyable, l'ornementation des poteries reproduisait exactement les dessins de notre époque.
On se trouvait sans doute en présence d'une mystification volontaire ou involontaire ? Peut-être les deux à la fois.
Tout d'abord on s'aperçut qu'un nombre considérable de mineurs vivant avec les Indiens avaient adopté peu à peu leurs coutumes et emportaient avec eux dans la m ine, différents objets de ménage qu'on retrou-
vait des années après. Parfois aussi, des villages d'Indiens étaient abandonnés sous la menace d'écroulement, et lorsque les tunnels et le travail hydraulique eurent déterminé des éboulements nombreux, il était naturel d'admettre un mélange d'ustensiles divers avec les dépôts de graviers.
Or, remarque bien importante, la plupart du temps, personne ne contrôlait l'emplacement des trouvailles. Au fur et à mesure qu'un ouvrier mettait à jour un fragment de squelette, de crâne ou un ustensile quelconque, l'objet allait grossir le monceau de débris accumules au fond d'une galerie.
Toutes ces découvertes ne réunissaient donc pas les caractères d'authenticité désirables : c'était de l'archéologie de mauvais goût et rien de plus.
Les histoires circulant dans la région sur le crâne de Calaveras étaient aussi de nature à édifier M. Holmes sur tout cet ensemble de « roman préhistorique ».
Ce fut un hôtelier de Murphys — lieu de la découverte — qui le premier se chargea d'attacher le grelot.
Le brave homme avait ébergé Whitney lors de son séjour dans la contrée, et il était en relation constante avec tous les personnages mêlés à l'anecdote.
Or, à ce moment, il y avait à Murphys un certain Scribner, marchand et agent de la maison Wells-Fargo and O.
Ce Scribner était un joyeux garçon, et les distractions manquant dans le pays, il n'avait trouvé rien de mieux que de s'amuser, lui et ses amis, aux dépens des amateurs d'antiquités devenus de jour en jour plus envahissants.
C'est ainsi qu'il eut l'idée d'envoyer le fameux crâne de Calaveras à un certain docteur Jones, qu'il avait plus d'une fois mystifié.
D'où provenaitcecràne?Nul ne le savait, sinon M. Scribner... et encore!
A l'époque, le gai compère fit courir le bruit que la pièce avait été découverte dans la mine Maltison and C° en février 1866. M. Mattison l'aurait trouvée lui-même au fond d'un lit de gravier, à i?o pieds de la surface du sol. Il gisait dans la roche rouge
I ES MESAVENTURES DR L HOMME TERTIAIRE
sur le bord d'une rivière de l'époque tertiaire, avec une masse de bois (lotte, comme si un remous de courant l'avait déposé le et l'avait recouvert de sable.
Ce qu'on n'a pas dit et qui est la purvérité, c'est que M. Mattison relégua le gros bloc de pierre dans lequel le crâne était incrusté en un coin de sa cour pendant des mois et des mois, (.hacun, en passant, ne se gênait guère, paraît-il, pour en détacher un morceau.
Le crâne que Scribner envoya au Dr Jones était-il bien celui qui avait été découvert par M. Mattison? Nous avons maintenant des raisons d'en douter. Quoi qu'il en soit, le Dr Jones, tout heureux de sa nouvelle acquisition, se mit en devoir de l'étudier, et, après un examen minutieux, il découvrit à l'intérieur... des toiles d'araignée.
Flairant une supercherie — et ce n'était pas la première, — le docteur prit le crâne et le jeta par la fenêtre, dans la rue. L'histoire ne dit pas si le crâne s'en trouva bien, mais, pendant la chute, M. Jones était revenu à de meilleurs sentiments; il se ravisa, mit précieusement le crâne dans une boîte et l'envoya à M. Withney. Voilà l'incident qui décida ce dernier à venir luimême faire une enquête.
On en fît des gorges chaudes dans le pays, mais Ai. Withney repartit, convaincu de l'authenticité des ossements.
Le Dr Hudson, en i883, ne fut pas de l'avis de son confrère. D'après ses recherches, le crâne aurait été trouvé, à peu de distance de Murphys, à Salt-Spring Walley, non dans une mine, mais à la surface du sol.
On voit que Scribner ne s'était pas mis l'esprit à la torture pour découvrir un crâne tertiaire.
On comprend maintenant pourquoi le crâne de Calaveras ressemblait à celui des Indiens actuels!
M . Hudson crut devoir avertir à plusieurs reprises xM. Withney des résultats de son enquête: celui-ci fit la sourde oreille, évidemment! Être mêlé à une aventure aussi plaisante n'offre rien de réjouissant. Le Dr Hudson ne se découragea pas, et ses travaux ont montré que dans la région il
existait un grand nombre de cavernes contenant des onenrents humainsaccompagnés d'outils en pierre, exactement semblables aux objets si chers à M. Withney et au Dr Joncs. Ces cavernes, plus ou moins comblées aujourd'hui, n'étaient autres que des lieux de sépulture des Indiens Diggers. Depuis longtemps les mineurs le savaient, paraît-il, et... Scribner aussi!
L'Amérique est le monde des découvertes sensationnelles. Il était dit que l'homme
Le Diprothomme.
Crâne restauré, vu d'en haut, d'après M. Ameghino
tertiaire nous viendrait de là-bas. Celles dont nous allons parler sont toutes récentes, et comme des revues, mêmes scientifiques, ont publié à ce sujet des articles de pure fantaisie, j'ai pensé qu'il fallait dès maintenant cojper les ailes à ce joli canard américain.
Dans les dernières années, un naturaliste argentin, M. Ameghino, s'était taillé une large réclame. Les travaux de paléontologie pure n'ayant pas « rendu » comme il le désirait, M. Ameghino aborda la préhistoire.
La tâche était relativement facile, car les échantillons de l'industrie humaine sont très nombreux dans l'Amérique du Sud et plus particulièrement dans la République Argentine.
QU! SOMMES-NOUS
Pour M. Ameghino il n'est pas douteux qu'une bonne partie de ces restes appartiennent à l'époque tertiaire et plus spéciaement au pliocène inférieur et supérieur. Dans le pliocène inférieur, on aurait trouvé
Le Diprothomme.
Crâne restauré vu de face.
des canines et des incisives de lait, puis des objets portant la trace de l'action humaine : des os longs fendus et taillés en pointe, polis, rayés ou brûlés, une dent de smilodon nettement travaillée. Enfin, à tous ces ossements étaient mélangés des fragments de poterie.
Dans le pliocène supérieur, les fouilles avaient mis à jour un squelette presque complet, denombreux ossements humains, du charbon, des fragments de terre cuite, des instruments de pierre, etc., etc. Un des fossiles les plus intéressants est un squelette entier, accompagné d'un instrument en corne de cerf trouvé sous une carapace de glyptodon.
.Mais c'est dans la formation pampéenne qu'abondent les preuves de l'existence de l'homme. Tout récemment, au cours des derniers travaux de creusement du port de Buenos-Ayres, on a trouvé un fragment de crâne dans la partie inférieure du pampéen. M. Ameghino en a profité pour en taire un nouveau type, le Diprothomme; déjà il avait créé l'Homme pampéen d'après un crâne trouvé dans la partie moyenne de ce terrain.
M. Ameghino a saisi cette occasion pour faire une synthèse de ses élucubrations, et il a dressé un tableau- généalogique de
nos ancêtres. O Haeckel ! comme vous êtes dépassé par la science américaine!
M. Ameghino ne s'est d'ailleuis pas mis en frai; touts le monde serait capable d'en faire autant. VHomo sapiens a été précédé de l'Homme pampéen qui venait d'un Homme quelconque descendu lui-même du Prothomme, dérivé du Diprothomme, du Triprothomme, du Tétraprot homme argentin — car M. Ameghino est patriote avant tout, — qui venait lui-même... etc., vous pouvezcontinuer jusqu'aux... Homunculiniens ! C'est enfantin, grotesque, admirable, féerique, car tous ces êtres sont imaginairesl
On pourrait me taxer de méchanceté et d'exagération. Je m'efface et donne la parole à un savant naturaliste anglais. Voici comment, dans la revue anglaise Nature, il analyse un récent ouvrage du Dr Ameghino sur la faune vertébrée éteinte de la Patagonie.
« Si l'originalité excentrique tient lieu de génie; si le refus de suivre les sentiers battus, même quand la direction de l'aiguille aimantée indique qu'ils sont les seuls bons, doit être regardée comme méritoire, il n'est pas douteux alors que l'auteur dont nous avons le travail sous les yeux a le droit
Le Diprothomme.
Crâne restauré vu de profil.
d'être placé au premier rang des hommes de science... En ce qui concerne la paléontologie des vertébrés, le Dr Ameghino est depuis longtemps imbu de l'idée que la République Argentine est le berceau de l'univers. En d'autres ouvrages il a démontré, à sa propre satisfaction , que l'Amérique
LES MÉSAVENTURES DE L'HOMME TERTIAIRE
du Sud a été le pays natal de chaque groupe de mammifères, exception faite du genre humain. Maintenant il va plus loin et il allirme que Y Homo sapiens lui-même trouve son ancêtre dans le grand berceau et la grande nursery de la création qu'est l'Amérique du Sud. C'est là, en effet, que Y Homo sapiens était représenté par Homo pampaneus et antérieurement par le Diprothomme dans les fameuses couches du pliocène inférieur de Mar del Plata.
» Il y a toutefois, nous dit-il, un précurseur plus ancien de la race humaine en Patagonie, à savoir l'Homosimius encore inconnu, vivant probablement pendant le miocène inférieur ou l'oligocène, et ce fut cette créature hypothétique qui vint de l'Amérique du Sud par un pont naturel à travers l'Atlantique en compagnie de Cercopithèques. Il arrivait pour coloniser le vieux monde où les singes à forme humaine plus bestiaux firent leur apparition à une date plus récente, comme un rejeton latéral du stock humain.
» Enfin, pourremonterencoreplusavant, l'ordre entier des Primates — laissons de côté les autres groupes de mammifères — doit sa descendance au microbiothérium argentin que les prosaïques paléontologistes des autres pays persistent à regarder comme ni plus ni moins qu'un type aberrant de YOpossum. Nous avons ainsi la descendance directe de l'homme des marsupiaux, malgré l'idée régnante que les marsupiaux et les placentaires ne sont pas sur la même ligne.
» Ce qui précède est simplement un exemple parmi les nombreuses philogénies perfectionnées des mammifères que Ton trouve dans ce volume; toutes, oseronsnous dire, dérivent de la fertile imagination de l'auteur plutôt qu'elles ne sont basées sur un fondement tangible des faits... Ainsi, ajoute l'auteur anglais, le Dr Ameghino se met en opposition avec l'opinion pratiquement unanime du reste du monde paléontologique... Enfin, contentons-nous d'in- Sister sur notre affirmation que les idées d'Ameghino ne sont même pas soutenues par une minorité respectable de savants. »
Quelle que soit l'opinion de M. Ameghino sur la descendance de l'homme, il nous faut revenir sur les fouilles brésiliennes qui sont réelles. Malheureusement pour celui qui les décrit avec tant de ferveur, il y a un défaut dans la cuirasse. M. Ameghino est presque le seul à assimiler les couches pampéennes et autres de l'Amérique du Sud à nos terrains tertiaires. Un géologue de première valeur, M. Burmeister, a montré que le pampéen est l'équivalent du lœss glaciaire européen, et l'araucanien, qui, d'après le docteurbrésilien, aurait le même âge que notre miocène, correspondrait seulement à la grande période glaciaire.
M. Ameghino n'a décidément pas de chance, et ses diprothommes, comme son homme des pampas, seraient des spécimens beaucoup plus récents que nos races de Néanderthal ou de Cro-Magnon qui, elles, appartiennent sans aucun doute au vrai quaternaire.
Ce long chapitre des mésaventures de l'homme tertiaire montre avec quel soin, quelle circonspection, quelle réserve l'archéologue doit accueillir ce genre de découvertes.
La conclusion actuelle de la Science sur l'apparition de l'Homme est donc bien nette : Rien ne prouve que l'Homme ait existé avant la période quaternaire.
Évidemment, cette preuve est négative.
Elle n'est pas suffisante pour trancher la question de l'époque d'apparition de l'espèce humaine sur la Terre.
Nous n'ignorons pas que les recherches préhistoriques n'ont porté que sur une surface très restreinte du globe.
C'est à peine si on a exploré l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie. Les recherches continuent en Espagne et en Scandinavie.
En Afrique, les études se sont bornées à l'Algérie et à la colonie anglaise du Cap.
En Asie et en Amérique, les fouilles sont à peine commencées. Que donneront-elles?
Il serait au moins téméraire de l'entrevoir.
L'Homme existait très certainement au
QUI SOMMES-NOUS
début du quaternaire: nous retrouvons ses traces un peu partout en Europe.
in a voulu en inférer son existence à l'époque précédente ; n'oublions pas que c'est là une anticipation plus qu'hypothétique. Rien jusqu'à présent dans les décou-
ver es de la paléontologie n'autorise celte conclusion.
Tout au plus pourrait-on répéter ce que disait Broca, il y a plus de trente ans : « L'Homme tertiaire n'est encore que sur le seuil de la Science. »