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Dans les dernières années du xm" siècle, le Père général des franciscains, Matthseus d'Acquasparta, réunissait à Assise le chapitre de son Ordre, à l'époque traditionnelle des fêtes de la Pentecôte. Les ministres provinciaux se rendirent, de tous les coins de la chrétienté, au concile monacal de rOmbrie et, avec eux, les théologiens les plus subtils et les docteurs les plus diserts de la famille franciscaine, tels que Bartholomaeus de Bologne, que Frà Salimbene qualifie ainsi : magnus cathedratus magister. Il s'agissait, cette année-là, de débattre une question fort délicate. Quelle était la signification symbolique des trois nœuds que porte, à chacun de ses cordons, la ceinture des Frères Mineurs? On n'avait plus,
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sur ce grave problème, que des opinions incertaines. Pour les mystiques, les Spirituels rattachés à Técole de Jean de Parme, les nœuds signiBaient les trois états de la vie de saint François, la vie mondaine, la vie érémitique, la vie apostolique. Pour les obédionts, c'était l'image des trois vertus éminentes recommandées par le fondateur, la pauvreté, la charité, l'obéissance. Pour les conventuels, c'était la figure de l'Église militante, de l'Église souffrante, de l'Église triomphante. Les bonnes gens du tiers-ordre, artisans et bourgeois, et les petites Dames de Sainte-Glaire avaient aussi leurs idées divergentes sur ce grand mystère. Bref, il semblait urgent de fixer le dogme et d'éclairer les conscieBees.
Le lundi de la PenteoAte, à midi, le chapitre entra processionnellement, au chant du Veni Creator^ dans l'Église inftrieure d'Assise, pour y tenir sa première séance. Matthœus d^Acquasparta s'assit, à la droite de l'autel, sur le tfône épiscopal. Barthqlomœus de Bologne monta au pulpito de l'Épitre, et se mit à lire ua^ longue homélie latine; en un préambule élégant, il citait Aristote, Virgile, Denys l'Aréopagite, l'abbé Joachim de Galabra, Albert le Grand et saint Bonaventure.
Or, à cette heure même, débouchait sur la
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place verdoyante qui s'étend au pied du grand monastère, un Frère de Provence, le Frère Palavas, prieur de Montpellier, un petit homme à la face épanouie, ni vieux ni jeune, ni gras ni maigre, qui talonnait impétueusement les fiapcs de son âne. Les novices en faction à la porte de la basilique lui firent signe de se hâter. Il sauta, très leste, à bas de sa monture, frappa deux petites tapes amicales de sa main droite sur la croupe de la bête et l'abandonna, sans l'attacher, dans la prairie de Saint-François, où les papillons d'azur voletaient au grand soleil, parmi les pâquerettes et les boutons d'or^
Le Frère rajusta sa ceinture de corde, y vérifia le nombre des nœuds symboliques, abaissa son capuchon poussiéreux et se glissa modestement à travers les rangs pressés du concile, après avoir trempé deux doigts dans le bénitier de porphyre appliqué au premier pilier, en face de la porte latérale.
L'homélie durait toujours. Bartholomseus pa-î raissait fort en colère. Il insinuait, à l'égard des Prêcheurs de saint Dominique, de fâcheuses médisances. II tannait coptre les patarins, les frati-? celles, les manichéens et les eripites. Il étalait amèrement le luxe seigneurial des abbés Bénédictins, le train princier des évèques, les meutes
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de chasse, les histrions et les bouffons des cardinaux; il parlait de Rome sans douceur. Parfois il se plongeait en une scolastique aussi trouble que profonde, précipitait pèle-mèle, au torrent de son éloquence, les versets de l'Écriture sainte, les Pères de l'Église, les lettres de saint Paul, les décrétales de Gratien, les encycliques d'Innocent III, le Dictatus papœ de Grégoire Vil, les prophéties d'Ézéchiel. Mais, du cordon de saint François, il ne semblait plus se souvenir.
La chaleur du jour, bien que tempérée par la fraîcheur de l'église, pesait sur les auditeurs immobiles. Quelques-uns goûtaient déjà le charme d'une vague somnolence et sursautaient chaque fois que le docteur de Bologne abattait son poing fermé sur le rebord de la chaire. Les plij^s jeunes regardaient curieusement, dans les chapelles et les voûtes, les peintures de Giotto^et de ses disciples; les plus vieux, penchés en avant, les mains jointes sur les genoux, ne pensaient à rien.
c Voilà, murmura le Frère Palavas, un furieux bavard. Que le bon Dieu ait pitié de moi qui suis parti de Pérouse dès la pointe du jour et n'ai point Picore déjeuné ! »
C'était un singulier personnage, ce franciscain de Provence. Il aimait à mordre à certains fruits
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défendus. D'une foi et d'une vie très pures, il en prenait à son aise avec la Règle, quant au précepte par lequel saint François défendit à ses fils la recherche indiscrète de la science et la lecture des livres douteux. A Montpellier, il fréquentait toutes sortes de gens suspects : des alchimistes, des nécromants, des astrologues, des juifs, des médecins arabes, des hérétiques albigeois, des troubadours catalans. On le soupçonnait, sans preuves, il est vrai, de donner dans les sciences maudites, de vaguer, la nuit, du côté de Maguelonne, sur la lande sablonneuse, au bord de la mer, où habitaient, disait-on, au fond d'une ruine sarrasine, d'inquiétantes sorcières. En réalité, le Frère Palavas n'était qu'un archéologue naïf, amoureux de toutes les vieilleries, des églises romanes démantelées, des sépulcres vermoulus, des inscriptions latines rongées par la mousse, des statues mythologiques chastement revêtues de lierre, des manuscrits à demi moisis, à demi grignotés par les rats. Si, parfois, à facavers ses chères antiquailles, il entrevoyait les cornes du Diable, il jetait au tentateur un énergique Vade rétro! Et puis, il était homme du Midi, toujours en belle humeur, indulgent pour lui-mâme, d'une grande prudence en face de l'inconnu^ et païen seulement dans la sage
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mesure, oien décidé à ne point gâter, par témérité d'esprit, sa part future de Paradis.
BartholomsBQs terminait son premier point et entamait le second : la comparaison perpétuelle de Notre Seigneur avec saint François, le mendiant d'Assise glorifié comme figure humaine du Verbe étemel, le parallèle des Fioretti et de l'Évangile. Palavas s'imagina que le sermon irait ainsi jusqu'à la nuit, jusqu'à la prochaine aurore^ jusqu'au dimanche de la Trinité. Alors il vit tout en noir. Les conventuels lui parurent odieux par leurs figures trop réjouies ; les obédients lui semblèrent ridicules par leur mine trop ascétique, leurs fronts pâles et leurs joues desséchées. Matthœus, le général de l'Ordre, du haut de son trône, n'était plus pour lui qu'un sacristain vulgaire. Palavas poussa, en coudoyant assez rudement ses frères, jusqu'à l'autel, et l'œuvre lumineuse de Giotto, les noces mystiques de saint François et de la Pauvreté lui firent vraiment du chagrin.
« Voilà, pensa-t-ilj un mariage assez triste, où les époux ont une figure d'enterrement. >
Il étouffait sous les voûtes basses, enfumées, dans cette ombre et dans cette foule. Il songeait à la Méditerranée, aux plages de Montpellier, toutes blanches, à la vieille cathédrale de Mague*
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lonne^ dressée sur le bleu de la mer^ dans une forêt de plantes sauvages, aux vignes qui fleurissaient là-bas, aux plates-bandes de son couvent, où la brise marine courait sur les œillets et les tnarjokines.
€ On brûle ici de bien mauvais encens, dit-il à demi-voix et leurs cierges d'Italie n'ont point le parfum léger, la bonne odeur de miel de nos cires de Provence* »
Il chercha par où il pourrait se dérober doucement, sans scandale, afin de respirer un air plus pur. Un étroit escalier, pratiqué en un pilier, vers l'entrée du chœur, s'offrit à lui. Il y grimpa à tâtons. Et tout à coup, il se trouva dans l'église supérieure, aérienne,, ensoleillée et vide.
Il se promena quelque temps le long des fresques toutes fraîches de Giotto et ies étudia d'un œil de connaisseur. Il s'arrêta avec complaisance en face du tableau pathétique qui montre le saint couché sur son lit de mort, tandis que l'âme est ravie, enlevée par les anges, vers le Paradis. Le miracle des roses le rappela
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à son jardin de Provence où, à cette heure, elles embaumaient divinement.
« C'était un temps de grandes merveilles, 80upira-t*il, meilleur qu'aujourd'hui, où l'Orclre se déchire en deux religions rivales. Mais, à propos de merveilles, j'ai dans ma poche le grimoire de mon ami le vieux Moïse, le brocanteur de Narbonne. Je pourrais bien en lire quelques feuillets, pour attendre ici la fin du sermon. »
Le Frère Palavas s'établit commodément dans une stalle de chêne, sous la fresque des Stigmates, et ouvrit un petit livre fort délabré, relié en soie rouge, dont les feuilles de parchemin, jauni par les années, portaient toutes sortes d'écritures hébraïques, arabes, syriaques, aux majuscules agréablement historiées et enluminées. Mais le Frère n'entendait rien à ces langues mystérieuses de l'Asie. Enfin, à force de feuilleter, il découvrit cinq ou six pages écrites en latin et dont les caractères étaient couleur de feu.
c Ceci doit être diabolique, dit-il, mais à l'église je ne risque rien. Oh! Oh! De invocandis dœmonibus I Et plus loin : De repellendis dœmonibus! L'exorcisme à côté de la conjuration infernale, l'antidote près du poison ! Quels enfantillages! Pauvres gens, qui croyez à ces sor*
nettes ! Mais ce l^tin me semble excellent. Voyons un peu. »
pt il se mit à lire k haute voix une formule d'éypcation dédiée ai» dî^U Buccbus. L^ clamoui de Barthplomœus parvenait toujours jusqu'à lui et se perdait dans les ogives de la claire église. Palay^s haussa le ton afin de ne plu^ entendre le lointain prédicateur.
« Pieu Bacchus, dieu de la joie, du yin et d'antres bonnes choses encore, viens à wpi, ton serviteur très fidèle ! Pieu riant, toujours jeune, couronné de pampres, dieu du raisin yerpaeil, fi^vorable à la volupté, sois-moi propice ! Au nom de Lucifer.... »
P^lavas s'arrêta tput uPt. li'bpnaélie s'était tue brusquement* M une rumeur étrange, de plus en plus sonore, bientôt formidable, montait comme par bouffées dp la basilique romane à l'église ogivale. C'était le bruit d'une multitude joyeusement déchaînée, une explosion d'ironie, un grand cri d'adoration et, chantée en chœur, sur un rythme entraînant, de plus en plus précipité, une psirole bu^aine, une parole païenne, une seule :
« Évobé ! Évohé ! Evohé ! »
Palavas frissonna, su^ à grosses gouttes et ferfna ^pu grimoire.
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J'aurai fait là-dessous quelque malheur », gémit-il.
Abandonnant le bréviaire démoniaque sur l'appui de la stalle, il courut à l'escalier et le descendit en chancelant. Quand il toucha la dernière marche, au seuil même de l'église, il dut s'appujer contre la pierre de la porte, pour ne pas tomber.
L'église, ténébreuse tout à l'heure, flamboyait maintenant du pavé jusqu'à la voûte. Des lueurs empourprées s'entrecroisaient autour des piliers, se déroulaient sous les arceaux, inondaient de reflets fauves les confessionnaux; une haute gerbe d'étincelles d'or jaillissait du bénitier; une nuée d'or se balançait sur l'autel et la Pauvreté riait d'un rire de courtisane au-dessus du Saint des Saints. Tous les Frères, tous les Pères, les obédients, les conventuels tourbillonnaient, emportés par un délire sacré. Palavas les reconnaissait tous ; mais leurs oreilles s'étaient allongées et recourbées en pointe, leurs yeux pétillaient et la fièvre de l'orgie païenne enflammait leurs joues. Leurs tuniques de bure ou de drap s'étaient changées en fourrures de panthères; d'énormes touffes de lierre tenaient la place des capuchons; des guirlandes de lierre ombrageaient les tonsures monacales, ceignaient les