ÉVOHÉ
bras, les poitrines et les reins. Les barbes vénérables, les barbes blanches des vieux ascètes, les barbes noires des jeunes cénobites étaient tombées, et la grâce de l'adolescence fleurissait tous les visages. Ils agitaient des thyrses chargés de pampres et de raisins mûrs, ils bondissaient follement, la tète rejetée en arrière, et toujours revenait le chant cadencé, le cri impie qui faisait frémir les vitraux de l'église :
c ÉvohéîÉvohé! Évohé!
— Seigneur Jésus! dit le Frère Palavas, voilà un concile qui tourne bien mal. Mea culpa^ mon doux Sauveur! »
La chaire de Bartholomseus était veuve de son orateur, mais un cep de vigne' colossal l'occupait, fléchissant sous le poids des raisins. Toujours assis sur le trône épiscopal, avec une majesté d'idole, très grave et charmant tel qu'un éphèbe grec, le général des Mineurs, Matthaeus d'Âcquasparta, coiffé de la mitre du Bacchus oriental, vêtu d'or, de soie et de feuilles de vi^e, inclinait vers son peuple une coupe d'or où les faunes, les satyres, les aegypans venaient boire tour à tour et jamais la coupe magique ne s'épuisait!
Alors Palava? souhaita de mourir, pour expier
III DULTSSB ▲ PATIURGE.
son péché. Mais le spectacle était trop extraordinaire et il était bien aise de le voir, avant de rendre Tàme.
Tout à coup, de la sacristie, sortit une tempête de musique aiguë, le cri déchirant des trompettes, le timbre énervant des tambourins de cuivre et des cymbales d'airain et, parfois, la plainte douloureuse des hautboii^ et la chanson rustique des chalumeaux. La foule se rua de ee cAté ; en un clin d'œil elle s'ouvrit et forma une double haie,* laissant la voie libre aux musiciens. Et le cortège fantastique, la bacchanale impure dont Palavas redoutait la vision ent^a solennellement dans la basilique profanée.
En tète, venait l'orchestre, puis une troupe sautillante, aux jambes de boucs, la liturgie des faunes et des sylvatns jouant de la copfiemuse et, derrière eux, soutenu par de robustes satyres et balancé sur un àne harnaché de guirlandes fleuries, le vieux Silène, hilare, obèse, le nez cramoisi, tout brodé et verdoyant de lierre.
« Mon ânel cria Palavas, ils ont séduit mon âne! »
Mais, à ce moment, le pieux franciscain reculait, épouvanté, dans la ni^it de son escalier et fermait les yeux pour ne plus rien voir. Les Bacchantes suivaient Silène, folâtres à l'excès,
ÉYOHÉ! SI 9
leurs chevelures rousses, leurs chevelures d'or dénouées et flottant sur les poitrines blanches comme la neige....
Et Palavas l'archéologue, qui avait l'habitude des bas-relieifs antiques, s'enfuyait éperdument
Le Frère de Provence remonta comme il put^ les jambes molles et le souffle haletant, jusqu'à l'église d'en haut. 11 se traîna en pleurant vers l'autel. Il comprit que la procession sacrilège passait alors sur la pierre qui recouvre les reliques de l'Apôtre, car le pavé trembla sous ses genoux et le chant satanique^ le cri d'ivresse et d'amour éclatait plus terrible :
c Évohé!Évohé!Évohé! »
Gomme il cherchait en sa mémoire bouleversée quelque oremus convenable à l'épineuse circonstance, il aperçut le grimoire rouge déposé sur l'appui de la stalle et se souvint de l'exorcisme qu'il*con tenait, De repellendis dœmonibus. Il prit le livre avec de grandes précautions, comme s'il touchait un charbon ardent, et commença, à voix très haute, la formule réparatrice :
S14 D'ULYSSE A PANURGB.
c Au nom de la très sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, Bacchus, affreux démon, échanson de Lucifer, cellérier du Diable, retourne sur-lechamp à la plus profonde cave de l'enfer. Amen! »
C'était court et simple. Et cependant, à peine le Frère eut-il dit AmenI qu'un grand silence se fit dans l'église d'en bas, et il parut à Palavas que quelqu'un y disait de son côté ; Amen! Le bonhoDune redescendit sur la pointe des pieds yers le chapitre franciscain. Bartholomaeus de Bologne quittait, la mine un peu lasse, le pulpito où, depuis midi, il tonnait. Il était cinq heures. Une vague senteur de vendanges, l'arôme capiteux des raisins écrasés et des pampres foulés planait encore sur les tètes du concile. Mais le Père général, les minisires provinciaux, les conventuels, les obédients avaient retrouvé leurs barbes professionnelles, leurs ceintures de corde, la candeur de leur âme et leurs capuchons. Matthœus d'Acquasparta, du haut de son trône, donnait une lente bénédiction à la foule prosternée de ses frères. Palavas s'en alla avec tous les autres au dehors, au grand air, au bon soleil de juin. Son âne, une feuille de vigne piquée 'dans l'oreille gauche, tondait innocemment le pré de saint François, émaillé de pâquerettes et de boutons d'or.
Pantagruel, ayant achevé son long voyage fantastique aux régions les plus mystérieuses du monde, rentra en sa seigneurie de Touraine et récompensa généreusement ses compagnons d'aventures. A Panurge, il assigna une bonne rente viagère; à Frère Jean des Entommeures, il donna, tout près d'Angers, une bonne petite abbaye, dédiée à saint Éleuthère, une abbaye de quatre ou cinq moines seulement, qui possédait de grasses prairies au bord de la Maine, des vignes renommées à la ronde et des forêts ombreuses et giboyeuses. Panurge voulut manger et boire son revenu chez son ami l'abbé Jean. 11 avait stalle au chœur et voix au chapitre. La vie lui semblait très douce au fond de ce petit cloître
planté de rosiers sauvages. Les offices de nuit n y troublaient point son sommeil, car Tabbé les avait supprimés et le chant des matines n'y commençait que vers midi, après le second déjeuner. Tout le long du jour, dans la belle saison, les deux compères péchaient à la ligne, aux ruisseaux du monastère, des truites tachetées de pourpre ou prenaient à la main des écrevisses décumanes. En hiver, ils se tenaient volontiers au coin du feu, à la grande cheminée capitulaire, les bras croisés, les jambes bien étendues, un peu songeurs, et se remémoraient les visions ettraordinaired du temps passé, les Ghats-foUrrés et les Papitnanes, les Macrseons qui ne peuvent mourir^ le bon évèque Homenac et son séminaire de blondes pucelles, le pressoir ensanglanté de la Cour des Comptes, le solennel Papegaut, l'Unique, mélancoliquement assoupi sous le treillis dol^é de sa cage. Parfois Panurge revenait au problème qui tourmenta sa jeunesse : « Me màrierai-je? Ne me marierai-jd pas? » Et il rappelait à son ami les consultations équivoques de la Sibylle, du poète Ramitiagrobis cotiché sur son lit d'agonie, du médecin Rondibilis, des vers de Virgile inscrits sur des feuilles mortes et jetés au vent.
« Après tout, soupirait-il, si je m'étais marié, j'aurais pu être heureux.. ••
— Pour trois jours, interrompait Frère Jean.
— Et puis, reprenait Panurge.... Ah! mon Père, n'achevez pas, de grâce! Je tous entends et c'est assez... Oui, mais je ne serais pas ici, libre, bien tranquille^ à demi moitié, ocieux tout à mon aise et sans souci des jours à Venir.
— Nous sommes au portj disait Frère Jean, à l'abri des orages. Remercions DieU;
'— Dieu est bon » , concluait dévotement Panurge.
Mais, un soir, cette agréable quiétude cessa. Le dimanche de la Chandeleur, à l'issue de la messe abbatiale» une lettre de Pantagruel, à l'adresse des deux amis, fut apportée par un page. Elle était encadrée de noir et Jean l'ouvrit avec une grande angoisse,
c Mes très chers, écrivait Pantagruel, mon père Gargantua vient de rendre à Dieu sa bonne âme. Il était plein de jours et mon deuil est extrême. Depuis longtemps, il était retombé à la candeur de l'enfance, mais sa religion demeurait très pure. Une chose lui fît beaucoup de mal, vers la fin, le souvenir d'une folie de prime jeunesse : les cloches de Notre-Dame malicieusement enlevées par lui et pendues au col de sa jument. II craignait fort d'être, pour cela, condamné à un
S18 D'ULYSSE A PANUR6E.
long Purgatoire. Il m'a supplié maintes fois d*en-/ voyer à Rome, en pèlerinage au tombeau des saints Apôtres Pierre et Paul, deux chrétiens de ma suzeraineté, bons catholiques et habitués aux lointains voyages. J'ai décidé, mes fidèles amis, que vous iriez là-bas accomplir le vœu de mon père. Partez sans retard. Vous saluerez en mon nom notre seigneur le pape Paul IV, lequel est bien en peine, à cette heure. Que Dieu le délivre des Espagnols !
c Pantagruel. »
En effet, les Espagnols, irrités par les fourberies du cardinal Carlo Caraffa, neveu du pape, menaçaient alors de marcher sur Rome. Et déjà, disait-on, les armées du duc d'Albe entraient en campagne, du côté de Milan et de Naples à la fois.
€ Je n'aime pas, dit Frère Jean, la rencontre de ces gens de guerre. Nous prendrons, pour aller à Rome, la voie de mer.
— Moi, j'aime mieux les brigands que la tempête, répliqua Panurge. Nous cheminerons, s'il vous plait, sur le plancher des vaches. Vêtus en pèlerins pauvres, nous passerons sans ennuis à travers les soudards. Vous savez bien que je ne crains rien des hommes et tout de Dieu
— Aînsî soit-il. Je le sais, mon ami », dit le moine en riant.
Ils partirent dès l'aurore, un bâton blanc à la main, un ample rosaire à la ceinture. Panurge portait, cousu dans son manteau, plus de cent florins d'or. Frère Jean s'était muni d'un paquet de bulles à indulgences, en guise de lettres de crédit.
Les débuts du voyage, en terre de France, furent heureux. Us allaient à petites journées, s'arrétant, pour la nuit, aux meilleures hôtelleries. Panurge prenait la recette des bons plats qu'il goûtait pour la première fois. Frère Jean notait les crus, nouveaux pour lui, de la Bourgogne et du Rhône, qui lui semblaient plus réconfortants, au cours d'un long pèlerinage, que ceux de la Loire ou de l'Anjou. Le dimanche, ils se reposaient, et l'abbé prêchait familièrement, sous le porche des églises de campagne^ entre vêpres et complies.
« Quelle mirifique pensée le seigneur Pantagruel eut de nous envoyer ainsi chez le Saint- Père! répétait souvent Panurge. Jadis, nous
MO DOLTSSB k PANUROK.
n'aTODS visité que des fantômes ou des monstres, de pures illusions ou de symboliques diableries, Maintenant c^est aux choses mêmes que nous allons, à la vie, dont nous n'ayons connu que les ombres. Nous apporterons de cette promenade des trésors de sage&se pour nos TÎetix jours. »
Us franchirent les Alpes par le col de l'Argentière, la route de François V' à la veille de Marignan. Tout à coup, dans une déchirure du brouillard, ils entrevirent, couchée à leurs pieds, baignée de lumière et d'or, l'Italie. Panurge, ravi, étendit les bras :
c Laissez-moi crier, comme le pieiix ^neas, selon Virgilius : Italiam /. . . »
Il n'eut pas le temps de redoubler le poétique salut ! un épouvantable fracas, un écroulement de la nature lui coupa la parole. L'àvàlanehe roulait vers eux, entraînant des blocs bondissants de rochers, dans un grondement de tonnerre. Le moine poussa violemment son compagnon en un creux de la montagne où ils se blottirent éperdus. L'ouragan passa sur leurs têtes et s'abîma dans la vallée. Ils sortirent tout pâles, blancs de givre, du miraculeux abri et plongèrent longtemps, avant de retrouver leur sentier, dans Un gouffre de neige.
c Est-ce encore un fantôme , une ombre d'ava-
LE MARIAGE DE PAPPfiE. Wi
lanche? dît Frère Je^p, légèrpment ironique, en secouant son cî^pucbon — on bien cominonçonsnous enfin à voir face à f^oe Ip vrai monde, à embrasser la vie vivante? Si cels^ continue, nQU9 regretterons bientôt notre couvent. »
Panurge, l'oreillp basse, le ne? bléine, suivit, sans répondre, sqn ami; et, commQ un vent fort aigre soufflait des bsiuteufs, jl s'enveloppa pb^ur dément en son manteau bourré de florins d'or.
Hél^s! Frère Jean avait prps&iepti jiisto. A peine les deux pèlerins eurent-ils piis le pied dans la plaine lombarde, qu'ils se virent aux prises aveo la détresse séculaire 4e l'Italie. Cinquante apnées de guerres atroces et la rapacité espagnol^ avaient ruiné le pays jusqu'aux cendres des foyers. Les cave^ y étaiept vides, çoxnm^ les gyepier^ et les basses-cours. Les hôtelleries démauitelées du haut en bas, à demi effopdrée^, s'opr vraient lamentablement à la pluie, au vent, aux chauves-souris, aux rats et auif: voleur^, \ chaque pas, nos voyageurs se heurtaiept contre les bandes espagnoles qui s'ébranlaient de toutes parts et se dirigeaient vers la Ville Sainte. Par prudence, ils renoncèrent aux grandes routes e| longèrent l'Apennin. Ils traversèrent des cités mortes, où toutes les maisons étaiept closesi, des villages brûlés, où des enfants pus, aifan^és.
^n D'ULYSSE A PANURGE.
jaunes de fièvre, dormaient dans la poudre du chemin, côte à côte avec des chiens maigres. Bien des fois, ils durent se contenter, pour leur souper, d'un morceau de pain noir, et d'une tasse d'eau. Panurge buyait et pleurait.
« Courage! lui criait le moine. Nous vivons comme les antiques ermites du désert, saint Antoine et saint Macaire, et nous prenons le chemin du Paradis!
— Il est trop rocailleux », gémissait Panurge.
Ils atteignirent enfin TOmbrie, en vue d'Assise.
c Vive saint François! cria le Frère. Voilà sa grande maison, où nous attend tout un peuple d'amis. »
Us se hâtèrent vers l'illustre couvent. Panurge frappa de son bâton trois coups de maître à la porte du Père Séraphique.
Un Espagnol ouvrit. Il avait la mine d'un fort méchant homme, les yeux louches, une longue moustache noire relevée en crocs, la face coupée d'une balafre.
« Nous ne recevons pas ici les mendiants, dit-il d'une voix rude. Et puis, vous autres vagabonds, faux pèlerins, vous êtes tous les espions du pape! »
Il avait saisi un pan du manteau de Panurge
et le secouait sans ménagement. Il entendit bruire, dans les profondeurs des doublures, les florins d'or.
c Oh! dit-il avec un rire féroce, qu'est ceci? Butin de guerre, bonnes gens! Allez au diable! »
Et il leur ferma la porte au nez. Mais il gardait le manteau.
c L'Enfer est contre nous et Dieu nous abandonne, dit Panurge avec un sanglot. Adieu, mes pauvres florins! Frère Jean, bénissez-moi, car je vais mourir!
— Éternel pleurard! n'ai-je pas mes bulles, qui sont de l'or en lingots? Allons là-bas, à Spello. Je prêcherai en latin devant l'église et tu feras la recette. »
Gomme ils gravissaient l'escalier du saint lieu, l'abbé aperçut, appliquée contre la porte, une grande pancarte que surmontait la formule des lettres pontificales :
Paultu IV, Dei misericordiaf Eccleêise Romatus Episcopus
Il s'approcha pour lire, et les bras lui tombèrent de découragement. Le pape, voulant arrêter le trafic des indulgences, en défendait, sous les peines canoniques les plus dures, la vente en plein air, ou dans les églises, ou dans les maisons, à quiconque, clerc, moine ou laïque,
m D*UL¥SSE A BAMURQI.
n'était point dûment autorisé par les évoques diocésains.
€ C'est le coup de grâce ! dit Jean des Entommeures. Il ne nous reste plus qu'à mendier le long des routes, à la façon des premiers Apôtres.
— Mais je ne suis pas un Apôtre, répondit Panurge, et ce pape Garaffa me paratt une vrai^ figure de l'Antéchrist. »
Ils reprirent leurs bâtons de pèlerins, leur dernière richesse, et sortirent de Spello. Gomme i} pleuvait à torrents, ils ne secouèrent point sur la fatale cité la poussi0Pe de leurs sandales.
Le soir, à Foligno, une vieille femme les vit passer en un tel accablement de lassitude et ie tristesse, qu'elle leur fit signe d'entrer à son logis. Elle leur donna un bon souper, un lit propre, et le lendemain, quand ils repartirent, une gourde de vin frais et un petit écu.
c C'est au nom de mon petit-fils, Mario, ditelle, qui est soldat du Saint-Père et sp bsittra pour notre seigneur Paul.
— Un pape très saint, madame, dit Panurge avec onction. Nous prierons pour votre enfant et pour notre seigneur, afin qu'il triomphe des Espagnols maudits, ennemis de la sainte Église. »
Au delà de Foligno, le voyage fut plus doux.
Ils s'arrêtaient sur les places, caressaient les joues des petits garçons, contaient d'étonnantes histoires, recueillaient des baïoques et parfois de petits jM/es ou des demi-pauls. Les routiers ne les inquiétaient plus, car le cardinal Garaffa, pris au dépourvu, avait grand'peine à former, à Rome même, quelques compagnies de hasard.
Et puis, Tespoir de trouver bientôt, dans la Ville Éternelle, une lettre de change de Pantagruel, soutenait leurs forces.
Un beau matin, vers la fin du carême, ils passèrent le Tibre à Ponte-Molle. Une demi-heure plus tard, ils touchaient à la Porte du Peuple.
€ Les pèlerins d'autrefois, dit l'abbé de Saint- Éleuthère, se prosternaient ici et baisaient amoureusement le seuil de la cité sanctifiée par le sang des martyrs. Ne les imiterons-nous pas, mon ami?
— D'abord, ,dit Panurge, entrons en cette taverne qui se recommande du Papa Giulio et nous promet les vins les plus exquis des châteaux romains. Après, nous baiserons, les
ne D'ULYSSE A PANUR6B.
lèvres posées sur nos mains, la terre sacrée des martyrs, ji
Gomme ils buvaient, à petites lampées, un frascati plus limpide que le rubis, un moine noir, un augustin, entra dans l'hôtellerie, les regarda longuement, puis, s'approchant, leur dit en langue ^pagnole :
c Diùê^on ustedes! »
L'impmdent Panurge, trop content d'étaler les beautés de son castillan, répondit :
c Bios con ustedi
— A merveille! » dit le moine, avec une grimace de fâcheuK augure.
Et, se tournant vers la porte, il appela d'un geste une demi-douzaine de sbires groupés au milieu de la rue.
c Au nom de Sa Sainteté, arrètez-moi ces deux espions du roi Philippe. Et en route, vivement, pour le fort Saint-Ange ! »
Leurs protestations ne servirent qu'à leur valoir, sur les épaules et les reins, de bons coups de plat de sabre. Us traversèrent le quartier du Champ-de-Mars sous les huées de la foule et atteignirent, toujours battus, le pontlevis de la forteresse, qui s'abaissa pesamment pour les cueillir. Le maudit moine noir entra sur leurs talofâi.
Us durent attendre, dans la première cour, sous la si^rveillance des geôliers malveillants, que le commandant de la forteresse eût fini de déjeuner. Cet officier, après avoir fouillé jusqu'aux derniers r^lis de leurs vêtements, enlevé sa dague à Panurge et son rosaire à Frère Jean, cria d'une voix rauque :
c À la chapelle du pape Benoit YI ! :»
On les fit descendre lentement, par des escaliers tortueux, ténébreux, aux marches branlantes, dans les entrailles du Saint-Ange. Un sbire les précédait, tenant une torche. Cinq ou six hallebardiers jaunes et noirs les suivaient, la pointe de leurs armes tournée vers leurs dos. A mesure qu'ils s'engouffraient en d'interminables profondeurs, l'air, de plus en pliis humide, semblait saturé d'une odeur toujours plus acre de sépulcre. Enfin le sbire ouvrit une massive porte de fer, très basse, toute rouillée. On poussa les prisonniers en avant. La porte se referma avec une sorte de gémissement aigu. Les verroux et les barres de fer grincèrent. Us étaient seuls.
S38 DTLTSSE A PAIfURGE.
Une lampe fumeuse, accrochée à la muraille rongée de salpêtre, éclairait lugubrement ce sarcophage. On pouvait j faire dix pas dans la longueur, cpiatre dans la largeur. La voûte, d'où tombaient de temps en temps des gouttes d*eau, était haute d'environ vingt coudées. Du côté du Tibre, par une fente pratiquée à travers la muraille massive et barrée d'une croix de fer, se glissait un peu de lumière grise. Et, par cette étroite lucarne, entrait aussi le murmure continu, menaçant, formidable, du fleuve auguste.
En un recoin de la cellule, un gros morceau de pain noir reposait sur une cruche de grès.
c Le pain et l'eau d'angoisse », dit Frère Jean avec un sourire mélancolique.
Jusqu'au soir, ils demeurèrent assis sur une botte de paille toute mcMsie, leur unique, peutêtre leur dernier lit. Panurge, écrasé par l'angoisse, se tenait courbé, muet, la tête entre ses mains qui tremblaient. Le moine balbutiait des fragments d'oraisons incohérentes.
A l'approche de la nuit, une ombre parut se mouvoir à la triste lucarne. Un rat colossal, fauve, fangeux regardait curieusement les deux amis.
c Donc, dit Panurge d'une voix étranglée, le
LE HARUGE DE PAMURGE. 229
soupirail donne sur la rive du Tibre. Et quand le Tibre se gonfle et monte....
t — Il descend ici, puis il remonte jusqu'à la ' voûte, répondit Frère Jean. Nous sommes, d'ailleurs, mon frère, dans la saison où fondent les neiges de TOmbrie et de la Sabine. Parce Domine I »
Ils retombèrent alors en un grand silence , mais ils n'eurent pas le cœur de toucher à leur frugal repas. Frère Jean égrenait un chapelet imaginaire. Panurge veillait, l'oreille tendue vers la fatale lucarne.
« Visitons avec soin cet appartement, dit-il tout à coup. Qui sait? Nous y pourrons découvrir quelque issue secrète. On m'a conté jadis, dans les tavernes de la Montagne-Sainte-Geneviève, de fort surprenantes évasions. »
Frère Jean haussa les épaules et s*en alla décrocher la lampe funéraire. Les quatre murs, formés de blocs énormes, opposaient à l'espérance folle de Panurge une implacable réponse.
« Des écritures! s'écrièrent les aventuriers. Les souffrances, les larmes et les adieux à la vie de nos devanciers! »
Sur quelques assises de pierres plus friables, des mains, depuis longtemps fermées par la mort, avaient tracé, à l'aide d'un clou ou d'un
S90 BIILTSSB A PARUR6B.
charbon, le Mémento douloureux des honunes près de mourir.
c Lisons I » dit Panurge.
Parmi des noms obscurs, les imprécations et les blasphèmes des assassins, des simoniaques et des sorciers, l'ombre des grandes victimes de l'Église se leva, telle qu'un cortège de spectres
c Guêtans gustavi paululum mellis, et ecce moriori »
c ASTORRB. »
c Un enfant, merveilleusement beau, dit le moine, seigneur de Faënza. Il fut étouffé un soir, puis jeté au Tibre par le duc César. Il avait quinze ans.
c Calicem vitae dedisti mihi in morteml »
c JOÀNNBS, GaRDINALIS UrSINUS. >
c Celui-ci but le poison lent, versé par le pape Alexandre sixième. Il mit de longs jours à mourir. Mais voici, côte à côte, les noms les plus éclatants du martyrologe. Panurge, saluons très bas! »
Us lurent, gravées par une pointe d'acier, ces deux simples lignes :
« Pro libertate Romana. »
c Crescsnthis* »
« Pro libertate Christiana. »
q: AanoLDus Brixiensis. »
€ Nous sommes ici, en face de teis souvenirs, de pâles et chétives figures, murmura Ffère Jean, avec un signe de croix.
— Et c'est pour nous un grand honneur de résider en leur chambre à coucher, ajouta Panurge. Cependant j'aimerais mieux prier ce soir, pour le repos de leurs grandes âmes, dans l'église dé Saint-Éleuthère. Mais Fégliae est bien loin d'ici! »
Une encoignure taillée grossièrement en forme de niche attira leur attention. Un prisonnier avaitil tenté jadis d'évider, pour sa fuite, le mur cruel? Us durent s'agenouiller, afin d'introduire leur lampe dans l'anfracture de la pierre.
Quelques paroles terribles, tracées par un doigt ensanglanté, flamboyèrent alors, comme au fond d'un tabernacle d'horreur :
« Benedictus sextus, Pnpa^ lingual naribus abscissis, oculis eff assis , moribundus scripsit, »
Les deux hôtes du pape Garaffa sentirent passer sur leurs fronts le soufBe glacé du fantôme pontifical.
A ce moment, de basilique en basilique, de monastère en monastère, les cloche^ de Rome tristement sonnèrent le couvre-feu de minuit. La lampe, épuisée, projeta une lueur suprême et s'éteignit
%% D1JLYSSE A PAKURGE.
A tâtons, silencieux, ils gagnèrent lefur misérable grabat.
Un coup de vent inattendu, saccadé, le firémissement d'un tonnerre lointain et, tout aussitôt, la flamme violette de l'éclair qui lécha la voûte firent tressaillir Panurge. Un orage épouvantable se déchaînait sur Rome. La pluie battait avec rage les murailles du Saint-Ange. Le Tibre, fouetté par la tempête, haletait, bondissait, pareil à quelque bête méchante. Le fleuve, exaspéré, souffletait sans relâche la vieille citadelle de rÉglise. Il grimpait à l'assaut du soupirail, et la fiirie de ses eaux montantes emplissait d'une clameur de plus en plus violente la chapelle de Benoît VL
c Je ne vois, dit Frère Jean, qu'une seule chance d'échapper à la visite du Tibre, la gravité même des soupçons qui pèsent sur nos tètes. Ils ont trop peur, au Vatican, du roi Philippe. Ils nous interrogeront, nous soumettront à la torture et nous écartèleront. Mais, au moins, nous ne périrons pas honteusement ici, tels que des taupes dans le creux d'une prairie.
— J'aperçois une autre bonne fortune, soupira Panurge : le tonnerre tombant chez nous par le trou de là-haut. La Providence nous accable de ses bienfaits. Mais que le bourreau
clu pape ou la foudre du ciel se hâte de nous sauver de la noyade! »
'- Vers le matin, l'orage s'éloigna. Mais le fleuve montait toujours. Parfois une bouffée plus brutale du vent poussait dans la cellule un jet d'eau limoneuse.
« Voici d'abord les rats, dit Panurge. Ils fuient devant l'inondation. Nous allons boire en grande compagnie. >
Une demi-douzaine de rats d'eau, effarés»
s'entassaient dans la fente étroite de la lucarne, se dressaient contre les barreaux de fer et, se penchant sur le vide, semblaient mesurer le saut désespéré qu'ils tenteraient tout à l'heure. Et 4éjà l'onde souillée d'écume ruisselait le long du mur.
« Mon Père, supplia Panurge, j'ai grande envie de me confesse/* !
-:- Commence », dit tranquillement le moine.
Mais alors les ferrailles résonnèrent à la porte du cachot. Les hallebardiers bariolés de la veille parurent sur le seuil. Les rats se ruèrent du haut du soupirail, se jetèrent entre les jambes des geôliers et disparurent dans la nuit de l'escalier.
« Marchons! clama le sbire en brandissant
sa torche, Monseigneur le Gouverneur de Rome vous attend.
S34 D'ULTSSB k PANURGE.
— Nous sommes heureux, répondit Panurge»
de présenter nos hommages à Son Excellence, que Dieu garde ! ^
On les conduisit sans plus de procédure en une vaste salle sinistre, ténébreuse, toute meublée d'instruments de torture. Monseigneur le Gouverneur de Rome, un petit vieillard à la face glabre, aux yeux éteints, se tenait assis sur un large fauteuil, en face d'une sorte d'estrade où Panurge et son ami furent aussitôt déposés, les menottes aux mains, un carcan de fer au cou, une chatne de fer enroulée aux jambes.
Le moine noir était présent et souriait d'un air à la fois béat et féroce; il parla longtemps bas au magistrat. Celui-ci interrogea brusquement les pèlerins :
c De quelle ville d'Espagne venez-vous?
— Nous venons d'Angers, en Anjou, au jardin de France », répondit Panurge.
La plaisanterie parut au Gouverneur tout à fait indécente.
« Faites rougir les tenailles », dit-il à l'augustin.
LE MàRUGE de PAIYURGE. S55
On entendit un cliquetis de ferrailles. Un tortionnaire découvrit la poitrine de Panurge, qui se mit à hurler piteusement.
Maisy à ce moment, un nouveau personnage s'avançait dans la salle. Le Gouverneur se leva de son fauteuil et iSt très bas sa révérence. L'autre était tout de rouge vêtu, suivi de gens cuirassés et casqués, et Panurge pensa que c'était le bourreau.
c In manusl murmura-t-il, comme jadis en pleine tempête. Voici la fin. »
Le cardinal Carlo Garaffa, Capitaine général et Gonfalonier de la sainte Église romaine, arrêta ses yeux clairs d'oiseau de proie sur les deux accusés, puis sur le juge et sur le moine accusateur.
c Êtes-vous fous, — dit-il en haussant les épaules, — avec les espions d'Espagne que vous voyez partout? Ges gens-là sont de Touraine.
J'ai entendu les derniers mots du laïque et j'y ai bien reconnu l'accent de Blois et d'Âmboise. J'ai vu des têtes pareilles & celles-ci dans les châteaux de la Loire, au temps de mon ambassade chez le roi de France. »
Et, s'adressant à Frère Jean :
c Quelle est la ville la plus vieille du monde?
836 DULYSSB A PANUR6E.
— C'est Ghinon, répondit l'abbé de Saînt- Éleuthère.
— Bien! dit le cardinal. Et toi, le petit homme pâle, qui as si grand'peur, quelle est la merveille de Chinon?
— La Cave Peinte^ répondit Panurge. C'est une taverne où je voudrais me trouver à cette heure, Éminence.
— Lâchez-moi bien vite ces deux oiseaux. Il n*est pas bon de nous brouiller aujourd'hui avec leur ambassadeur. J'ai dit. »
Le Gcruverneur fit délier, de fort mauvaise grâce, les deux pèlerins. On les reconduisit, sans aucune politesse, à la porte du château Saint- Ange. Â la tête du pont, ils remarquèrent deux potences munies de cordes neuves.
« C'était pour vous, messieurs, dit le moine augustin. Au plaisir de vous revoir!
— Que la peste t'étoufife ! » murmura Panurge avec prudence.
Ils venaient de reconnaître, sur leur droite, la coupole bleuâtre de Saint-Pierre.
« Allons vite à la basilique, dit Frère Jean, nous acquitter de notre vœu et prier pour nôtre sire Gargantua. Et nous sortirons sur-le-champ de cette ville sacrée, dont Tair est mauvais pour notre santé. »
II était près de midi* et toutes les cloches de Rome se mirent à sonner V Angélus,
« L'Ile sonnante ! dit Panurge, d'une voix trop haute.
— Vous dites : « L'Ile sonnante? » interrogea quelqu'un.
C'était un dominicain, tout blanc de robe, très grand, très sec de figure, qui les suivait, à leur insu, depuis le pont Saint-Ânge.
« L'idée est plaisante, poursuivit le moine blanc, et j'aime les pèlerins d'humeur joyeuse. Je souhaite de vous servir. Ces messieurs semblaient se diriger vers Saint-Pierre. Il est fâcheux que la basilique se ferme à cette minute précise. On ne la rouvrira que demain, au lever du soleil.
— Demain, nous serons loin de Rome, mon Père! répondit Panurge. Mais notre pèlerinage au tombeau des Apôtres est sans doute accompli par l'intention même.... j^
Il s'arrêta. Frère Jean lui pinçait le bras droit de toutes ses forces. Mais il ne comprit point et acheva sa phrase :
« Oui, mon Père. L'intention suffira pour la perfection de notre vœu. »
Le dominicain s'était planté devant eux, les bras tendus en croix, et leur barrait le chemin.
c Alorsi ces messieurs croient que la foi est
138 D'ULYSSE A PAlfURGB.
supérieure aux œuvres? Ces messieurs rejettent les décisions du sacro-saint Concile de Trente? »
Ils ne répliquèrent point, car ils se sentaient sur le bord d'un abime.
c Messieurs, je suis le Père Grand-Inquisiteur. Et je vous arrête pour crime d'hérésie. Nous allons vous interroger méthodiquement. Ce soir, s'il platt à Dieu, vous serez brûlés. »
Ils auraient bien voulu fuir, n'importe oà.
Mais derrière eux douze familiers de l'Inquisition, armés de mousquets, formaient un demicercle qui les enveloppa lestement. Et, guidée par le Grand-Inquisiteur, la troupe prit le chemin des prisons du Saint-Office, qui étaient à San-Spirito, dans l'ombre même de Saint-Pierre.
Comme ils traversaient la grande place ensoleillée, un pompeux cortège apparut, allant vers le Vatican. L'Inquisiteur ordonna à ses sbires de faire halte.
Or, c'était le pape en personne, qui revenait de Saint-Jean-de-Latran, où il avait examiné la défense des murs de Rome. Paul IV, dans sa soutane blanche, coiffé du chapeau de pourpre, chevauchait, abrité par un vaste parasol rouge, sur une énorme mule blanche, superbement drapée d'une housse de soie écarlate. En avant marchaient les gardes suisses à pied, noirs et jaunes, ;
LE MÀKU6B DE PÀNUR6E. S39
avec leurs hallebardes luisantes ; puis les gardes nobles et les princes romains, tout en velours, dentelles et panaches, à cheval; puis, sur leurs mules noires, derrière le pape, les cardinaux et les évèques ; la cavalerie pontificale, aux étincelantes cuirasses, fermait la marche Les hallebardes, les chevaux et les mules faisaient, sur les pavés de Saint-Pierre, un bruit rythmé très imposant. L'Inquisiteur s'était mis à genoux, ainsi que ses familiers, tètes nues et fronts penchés. Seuls, nos deux hérétiques tourangeaux demeuraient debout, éblouis par le spectacle, et contemplaient la face chagrine et très austère de rÉvéque universel.
« Il me rappelle Grippeminaud », dit l'incorrigible Panurge.
Mais Frère Jean, plus avisé, avait compris que la pitié du pontife était leur dernière espérance de salut. Il sauta par-dessus les estafiers de l'Inquisition prosternés, et se jeta sous les pieds de la mule papale, en criant d'une voix tonitruante :
« Miserere I Miserere nostri^ Domine I »
Paul IV, étonné, arrêta sa monture. Déjà l'Inquisiteur saisissait Frère Jean par son capuchon, comme une proie.
« Laissez ce moine, dit le pape. Je suis le père
commun de la chrétienté et j'ai le devoir d'écouter sa plainte. Relève-toi, mon fils, et parle. »
Jean des Entommeures commença le récit de cette déplorable journée en un latin si barbare que Paul l'interrompît :
c Parlez français, mon ami : votre latin est trop peu catholique et vous compromet. »
Quand l'abbé de Saint-Ëleuthère eut fini son histoire, tandis qu'à ses côtés Panurge épongeait les larmes de son visage, Paul IV se tourna vers le dominicain et lui dit avec colère :
c Voilà donc vos exploits, à vous autres, les chiens de mon troupeau, plus dévorants que les loups 1 Encore un peu de temps, et toutes les brebis auront déserté le bercail apostolique. Ne voyez-vous pas que, pour un hérétique que vous brûlez, mille chrétiens embrassent l'abomination de Genève? Moi aussi, je fus Grand-Inquisiteur, mais j'ai bientôt compris ceci : c'est des mœurs des grands et non de la théologie des petits que l'Église doit s'inquiéter. Ces pauvres gens ne se trompaient guère en disant que leur vœu n'irait point au delà de l'intention. Depuis hier, les tètes des saints Apôtres sont cachées en un lieu secret Ae Rome. Nous ne voulons pas que les Espagnols, entrant vainqueurs en cette métropole»
renouvellent, sur les glorieuses reliques, le sacrilège de leurs pères, au temps du pape Clément septième, i»
Et, d'un ton plus doux, se tournant vers les pèlerins :
« La foi seule vous justifie pour ce jour présent, mais une bonne œuvre ferait néanmoins du bien à vos âmes. Je remplace votre vœu par un pèlerinage à Jérusalem. Une felouque, ancrée dans le Tibre, au pied de l'Aventin, est prête à mettre à la voile pour la Terre Sainte. Messire Colonna, conduisez-les à Porta Portese. Et voici, mes enfants, pour les frais de votre voyage. »
Il tendit à Frère Jean une bourse assez ronde. Puis, fixant sur l'Inquisiteur son regard noir :
« Et vous, Révérendissime, retirez- vous pour trois mois au mont Gassin, jeûnant et priant, afin que Dieu vous pardonne ! »
Le cortège de l'Église reprit son chemin vers le Vatican. Le Saint-Office s'en alla tout déconfit. Et, ce jour même, comme le soleil se couchait derrière Saint-Pierre, les deux amis, debout à la poupe de la Maris-Stella, descendaient mollemeat le Tibre, au pied de Saint-Paul.
La Maris-Siella était une felouque passablement vieillie, fatiguée, qui gémissait jour et nuit du haut en bas de sa coque, où la pompe d'épuisement ne cessait de haleter dans les profondeurs de la cale. Son capitaine manquait, en outre, d'expérience maritime et de cartes nautiques. C'était un capucin défroqué, à qui Pier Luigi Farnèse, fils de Paul III, avait donné ce navire, en récompense de plusieurs louches opérations terrestres. On l'appelait le capitaine Sacripanti. Son lieutenant, toujours ivre dès la pointe du jour, et une poignée de forbans, récoltés dans les bagnes du pape, formaient l'état-major et l'équipage de la Maris-Stella,
Au bout d'une heure de navigatioà entre les roseaux du Tibre, Panurge était au courant de ce regrettable état de choses. Il se coucha, claquant des dents, avec une terreur folle du lendemain, où il trouverait la pleine mer. ^
Sacripanti n'avait jamais mis le cap sur les côtes de Syrie. Il chercha donc la Palestine à
loisir, dans le désert d'azur de la Méditerrannée. 11 toucha à Malte, à Tripoli de Barbarie, à Zante, à Lépante, à Tisthme /de Corinthe; il rebroussa chemin et visita Navarin, Ghio, les Dardanelles, Smyrne et Beyrout. Une nuit, l'étoile dorée qui brillait à sa proue fut décrochée par une galère de Venise, car Sacripanti n'allumait jamais ses fanaux. Un jour, comme il s'entêtait à ne point hisser son pavillon orné de la tiare et des clefs papales, les chevaliers Hospitaliers lui trouèrent d'un coup de canon sa grande voile. Tandis que Panurge, dans une agonie d'épouvante, égrenait éperdument son rosaire, Jean des Entommeures préparait secrètement pour lui et son ami toutes sortes d'engins de sauvetage. La vieille felouque craquait et jetait des plaintes de plus en plus inquiétantes. Ils eurent le bonheur, grâce au printemps, de n'essuyer aucune tempête sérieuse. Après deux mois de périple autour de toutes les îles et échelles du Levant, ils découvrirent enfin une terre désolée, très basse, grise comme la cendre, avec quelques maisons blanches et un minaret.
« Voilà JafFa! cria l'un des forbans. 11 y a trois ans, les Turcs ont failli m'y pendre!
— Dieu soit loué! s'écria Panurge en lâchant son rosaire. Capitaine^ h^^^-vous de nous débar-
844 D'ULTSSB A PANURGE.
quer. Il me tarde fort d'embrasser la Terre Sainte. »
Sacripant! fit mettre toutes ses voiles dehors et la pauvre felouque, poussée par un vent frais de nord-ouest, s'élança gaillardement parmi les récifs terribles de la côte.
Frère Jean observait, très soucieux, les vagues qui bouillonnaient, blanchissaient et sifflaient en courant sur les écueils. 11 appela près de lui Panurge au château d'arrière et se mit à dénouer et détendre les cordes qui retenaient à la poupe Tunique chaloupe du navire. Panurge leva tout à coup son bonnet et cria, avec l'ardeur religieuse d'un croisé de Pierre l'Hermite :
« Jérusalem ! Jérusalem ! »
Il n'en dit pas davantage, car déjà il tombait en avant, tout de son long, sur le nez. La felouque avait enfin rencontré son rocher fatal. Le capitaine gisait sur le pont, la tête fendue par la chute du grand mât. Les matelots couraient ça et là comme des insensés. Au moment où la nef, éventrée, s'ouvrait et s'abattait des deux côtés du récif, Panurge fie sentit relevé et enlevé par un bras très robuste. Il ne comprit jamais par quel sortilège il avait échappé au naufrage, et s'était retrouvé, mouillé jusqu'aux os, assis dans la chaloupe, en face de Frère Jean.
Il ne restait plus de la Maris-Stella que des épaves informes, une cage à poules et des râles d'agonisants.
« Allons vite au rivage, dit Panurge, car mon cœur s'embrouille.
— Mais nous n'avons ni voiles, ni rames, mon ami. Personne ne vient de la côte pour nous secourir. C'est aujourd'hui vendredi : tous ces chiens d'infidèles sont à la mosquée. Et voilà qu'un maudit courant nous entraine, loin de la terre, vers le large.
-^ Notre situation, dit Panurge, est toute philosophique. J'ai connu rue du Fouarre, in Siraminum vico^ à Paris, un docteur pyrrhonien qui comparait notre esprit, incapable de saisir l'essence des choses, à un navigateur dépourvu, comme nous le sommes présentement, de rçimes et de voiles.
— Taisez-vous, vieux songe-creux, et cherchez plutôt à reconnaître, au loin, quelque barque de pêcheur, qui veuille bien nous recueillir. »
Mais l'horizon était vide. Durant des; heures, ^s allaient, emportés par le courant, sous le ciel enflammé, dans l'immense et monotone ^lurmure de la mer. Et la faim, le froid, la soif les torturaient.
A la nuit, le grelottant Panurge se mit à délirer : il péchait à la ligne, dans le ruisseau de Saint-Éleuthère ; il mangeait de grasses andouilles à la table de Gai'gautua; il buvait le vin pâle d'Anjou à la Cave Peinte de Chinon; il partageait gentiment son souper, sur la place de Saint-Pierre, avec le Grand-Inquisiteur, le capitaine Sacripanti et Sa Sainteté le pape Paul Garaffa.
c Le pauvre homme! » disait en soupirant le bon moine.
Tout à coup, Frère Jean crut entendre une musique dont les accords roulaient de vague en vague. Là-bas, dans les ténèbres, c'était un navire tout illuminé qui marchait sur eux et la musique venait de ce navire.
c A mon tour de perdre la tète! dit-il. Alors, c'est Vite mUsa est pour tous les deux. »
Mais Panurge, lui aussi, entendait une musique de fête et voyait s'avancer une nef de lumière. Et les passagers du navire attiraient l'attention du capitaine vers cette chose obscure, balancée par les flots, d'où sortait un cri désespéré.
Le capitaine fit rouler ses voiles et détacher une chaloupe. Un quart d'heure plus tard, nos deux naufragés pénétraient, à la clarté de mille lanternes vénitiennes, dans une salle de bal
toute joyeuse, un bal en plein air et en pleine mer.
€ Nous avons soif et faim et nous sommes trempés d'eau salée, dit Panurge. Nous reviendrons danser, quand nous aurons soupe. »
Après qu'ils furent séchés, désaltérés et rassasiés, le généreux capitaine vint s'asseoir familièrement à leiff table et leur tint ce discours :
« La vie des gens de mer, mes chers amis, est faite d'heur et de malheur. C'est une suite de hasards, dont plusieurs sont fort pénibles.
— Oh! répondit Panurge, d'un ton allègre, nous en avons vu bien d'autres, cher capitaine, quand nous naviguions avec Monseigneur Pantagruel. Ainsi, figurez-vous....
— Quoi ! interrompit le capitaine, vos seigneuries auraient-elles été déjà réduites à l'état d'esclaves? »
Panurge partit d*un sincère éclat de rire :
« Vous avez l'esprit badin, capitaine!
— Non, vraiment, mon ami, je suis plutôt porté à la mélancolie. J'assiste à des scènes si navrantes, dans l'exercice de ma dangereuse profession! Hier, par exemple, j'ai fait jeter à l'eau, la mort dans l'âme, un baryton napolitain, garçon d'avenir, qui était en train d'allumer une révolte à mon bord.
«18 D'ULYSSE A PANUR6E.
— Qui étes-vou» donc? interrogea Frère Jean, subitement inquiet.
— Pirate, messieurs, pour vous serrir. Mais homme du monde, ami des beaux-arts. Les personnes qui dansent au-dessus de nous sont une compagnie d'opéra italien, que j'ai embarquée, l'autre semaine, dans les parages de Sicile. Je les emmène à Gonstantinople.
— Pour jouer l'opéra? dit Panurge.
— Non, pour être Tendus sur le marché de Stamboul. Mais cela ne les attriste pas, bien qu'il leur manque un baryton. Ils sont gens de théâtre, natures légères, habituées au drame. Ils comptent sur d'heureuses péripéties là-bas, aux rives du Bosphore. Les danseuses ré vent des mystères du Sérail. Et puis ce petit voyage a des attraits. La mer est clémente et la brise est tiède. Ils chantent, dansent et grattent de la mandoline de tout leur cœur. Je vais vous présenter aux dames.
— Non, dit Panurge. Ces malheureux nous attristeraient. L'esclave, dit Homerus, a perdu la moitié do son âme. D'ailleurs nous avons plus besoin de sommeil que de musique.
— Yoof avez tort, messieurs ! Ce sont vos derniers bons moments. Car je vous vendrai, croyezmoi, avee les autres, dans la troisième catégorie
LE MARU6S DE PAIÏURGE. 249
de mes denrées : le père noble, la duègne et le souffleur. »
Ainsi fit-il. Il les débarqua, avec la troupe lyrique, sous le château des Sept-Tours et les étala dans l'intérieur d'un khan, tout en haut du Bazar. Les deux compagnons de misère se vendirent très bon marché. Mais ils eurent la consolation d'être achetés par le même amateur, un vieux Turc à barbe blanche et turban vert, nommé Hadji-Kiosk.
« Après tout, dit Panurge à Frère Jean, le philosophe stoïque Ëpictète fut esclave comme nousmêmes. Et ses écrits sont sublimes* »
Hadji-Kiosk était un saint personnage, car li avait fait deux fois le pèlerinage de la Mecque. Il vivait dans une petite maison peinte en rose, au fond du quartier sacré d'Eyoub. Un petit jardin planté de cerisiers, où poussaient bonnement des concombres, des tournesols et des citrouilles, entourait la maison. tJne cabane assez propre gardait l'entrée du domaine.
c Vous habiterez-là », dit Hadji.
Il parlait à ses esclaves tourangeaux la langue baroque des Levantins, où se mêlent tous les idiomes de la Méditerranée. Panurge, qui était philologue, trouvait du plaisir à converser avec lui. Il apprit, dès les premiers jours, que son maître avait deux épouses : TuneFatma, déjà bien mûre; l'autre, une Circassienne de quatorze ans, Zoraïja, qui buvait des sorbets du matin au soir et grignotait des confitures sèches comme une petite souris.
« Elle me dépense tout mon bien en douceurs, disait en riant le bonhomme; mais elle est si jolie, si blanche, et je l'aime plus que mes yeux! »
Nos aventuriers étaient chargés d'occupations assez simples : sarcler le jardin, arroser les concombres, aller aux provisions, accompagner le patron jusqu'à la porte des mosquées, afin de veiller à ses saintes babouches, à son parapluie couleur de pistache, meuble illustre dans l'Islam entier, car Hadji l'avait oublié un jour contre le tombeau de Mahomet. Le dimanche, ils pouvaient entendre la messe chez les Pères franciscains de Péra. Panurge employait ses loisirs à nouer un commerce d'amitié avec les chiens sauvages d'Eyoub et les enfants du voisinage, qu'il formait à l'art d'établir.
sur les rivages de la Corne d'Or, des moulins en carton.
Ils s'entretenaient souvent de leur chère abbaye de Saint-Éleuthère et du pays angevin; mais ils n'étaient point malheureux. Ils avaient écrit à Pantagruel une lettre pathétique, et ils attendaient avec confiance la prochaine apparition des Pères Rédemptoristes à Gonstantinople.
Ils servaient le vieil Hadji-Kiosk depuis cinq ou six semaines quand, une nuit de septembre, ils furent réveillés par un grand vacarme. Une lueur rouge emplissait leur chambre. Tout le quartier brûlait, les flammes grondaient, les chiens aboyaient, les femmes hurlaient, et l'incendie, qui venait de dévorer vingt maisons, courait, avec une effrayante vitesse, vers le logis rose de leur maître.
Ils se relevèrent à la hâte et se jetèrent dans le jardin. Déjà le côté gauche de la maison, qui renfermait l'escalier du harem flambait, et le pauvre saint turc, à la fenêtre de son humble sérail, entre ses deux épouses à demi mortes de terreur, arrachait sa belle barbe blanche et sanglotait.
« Vite, cria Frère Jean, prenons l'échelle des arbres à fruits ! »
Ce fut le salut. Le moine enleva, légère comme une colombe, l'aimable Zoraïja dont les voiles
étaient fort en désordre et la déposa doucement au pied d*un cerisier. Panurge s'empara de Fatma, sévèrement masquée du front jusqu'aux yeux et du nez jusqu'au menton et la lança d'assez haut parmi les tournesols. Hadji descendit le dernier, tenant à la main son parapluie sacré, juste au moment où l'incendie dardait sa langue vermeille au plafond du sanctuaire conjugal.
« Je suis ruiné! gémissait-il, tout en rajustant de son mieux les draperies trop flottantes de Zoraïja, ruiné, mes amis, et je n'ai plus le moyen de nourrir deux femmes et deux esclaves. Mais TOUS avez sauvé des flammes Zoraïja, mon &md et ma félicité. Je veux vous récompenser d'un si grand bienfait. Vous êtes libres. Allezvous-en. Et, par-dessus le marché, je vous donne Fatma. »
Panui^e protestait. Hadji se tourna vers lui :
c C'est à toi-même que je la donne, puisque l'autre est un derviche chrétien. Emmène-la daas ton pays de France. »
Il étendit ses bras en une attitude de bénédiction :
€ Au nom de Mahomet, je vous unis, mes enfants! Fatma, tu seras une épouse fidèle. Tu verras, mon fils, comme elle sait faire les confitures de roses ! »
Il les poussait tranquillement tous les trois vers la porte dérobée de son jardin, qui s'ouvrait sur le rivage.
<c Allons, messieurs, montez dans ce caïque et ramez jusqu'à la pointe du Sérail. Là, vous trouverez une galère du roi, prête à partir. Le capitaine vous recevra, s'il est bon chrétien. Mais prenez bien garde de rencontrer les barques de la police. Deux esclaves francs fuyant la nuit avec une dame turque, ah! mes amis, comme on vous empalerait!
— C'est un supplice qui n'est point vulgaire, dit Panurge. Les bons Pères de l'Inquisition n'y ont pas encore songé. Voilà un instrument qui manque à leur orchestre. »
Cependant il hésitait encore, inquiet de la solution trop imprévue du . grand problème de toute sa vie. Mais déjà Fatma s'était assise, très digne, au fond du caïque. Frère Jean avait saisi les rames. Panurge soupira :
« Hélas! pourquoi n'emmenons^nous pas l'autre? »
Et il monta sur le caïque.
Ils glissèrent prudenmient le long des murailles vermoulues du Phanar, sur le miroir de la Corne d'Or, empourpré aux reflets lointains de de l'incendie. La vieille dame demeurait immo-
S54 D'ULYSSE Â PANURG&.
bile, rigide et muette, comme une momie d'Egypte.
« Consolez-vous, mon frère, dirait Tabbé de Saint-Éleuthère. Nous la baptiserons en arrivant à Marseille et je vous marierai catholiquement dans l'église de Notre-Dame-des-Acooules. »
Panurge se taisait toujours. Il regardait le croissant de la lune dont les cornes pointaient ironiquement sur la coupole de Sainte-Sophie. Les hauts cyprès de Scutari rougissaient déjà aux premiers feux de l'aurore, quand le trio aborda la galère royale. Le matelot de garde à la coupée du navire cria :
c Qui vive?
— France ! » répondit Frère Jean.
L'officier de quart se pencha par-dessus le bord, et le spectacle lui parut assez curieux : le moine encapuchonné, la dame turque toute raide, d'aspect sépulcral, et Panurge très pâle, effaré et guilleret. Il les laissa monter l'échelle du roi. Le caïque vide, saisi par les remous du Bosphore, s'en alla nonchalamment flotter vers la Tour de Léandre.
On chercha le capitaine. C'était un homme d'humeur joyeuse, que l'histoire de nos voyageurs divertit.
< Nous levons l'ancre dans une heure, dit-il.
Voici la cabine de la fiancée. Et je vous abandonne ce petit salon pour y prendre en commun vos repas et enseigner à Madame les éléments du catéchisme. :»
Panurge, après s'être informé chez le maîtrecoq de l'heure du déjeuner, vint s'asseoir, solitaire, rêveur, à la pointe de la proue.
« Je cuis ici plus près de la France », pensait-il.
Du haut des cent minarets de Stamboul, les muezzins chantaient le nom d'Allah, tandis que le nasillement de leurs confrères d'Asie revenait à la Corne d'Or, bercé par les ondes bleues du Bosphore. La galère arbora à son grand mât le pavillon d'azur semé de fleurs de lis, tira un coup de canon et descendit majestueusement sous les bosquets du Sérail, saluée par la dernière chanson des rossignols.
Panurge, perdu dans sa songerie, contemplait la longue cime neigeuse de l'Olympe de Bithynie, et pensait aux joies coupables des dieux païens. En passant devant les îles des Princes, il distingua, agenouillé sur les rochers rougeâtres du rivage, un caloyer grec qui égrenait son chapelet.
c Là peut-être est le bonheur d, murmurat-il.
S56 O'ULYSSB A PAKURGE.
Les tiraillements de son estomac et la voix de Frère Jean le rappelèrent enfin à la réalité. Il se dirigea lentement vers la salle à manger.
Le moine achevait d'y mettre le couvert. Fatma, toujours silencieuse, exprimait délicatement, sur un plat de rougets frits, le jus d'un citron. Elle sourit à Panurge et, lui désignant une place à sa droite, dit en bon français, légèrement teinté d'accent provençal :
« Asseyez- vous là et montrez-vous plus gai, mon quatrième mari ! »
Les deux compères n'étaient point au bout de leurs surprises : Fatma, toute droite, fît le signe de la croix et récita, en latin, le Benedicite, Puis elle enleva la coiffure et le voile qui masquaient les trois quarts de son visage et découvrit des yeux noirs qui avaient un charme très doux et des traits auxquels, une fois la jeunesse envolée, il restait encore de la grâce.
vn
« Ne m'appelez plus Fatma, messieurs, poursuivit-elle, mais Dame Hermine Virginie de Roquefavour, des comtes de Roquefavour, cha-
noinesse du Chapitre noble d'Avignon, sur le Rhône. »
Elle tira de sa poche l'insigne de sa dignité, une croix d'or suspendue à un large ruban de moire bleue et en orna, avec un geste grave, sa poitrine.
« Vous le voyez, ce mariage est impossible :
le chapitre s'y opposerait, et le pape, lui-même, hésiterait à le permettre. »
Panurge avait repris subitement sa luddité d'esprit et son entrain naturel. Il avalait les morceaux doubles et se versait d'abondantes rasades de vin pur.
« Je le regrette fort. Madame, dit-il; mais par quelle étrange aventure....
— Mon Dieu! répondit la chanoinesse, mon malheur, à ses débuts, ressemble beaucoup au vôtre, que m'a conté Hadji-Kiosk. J'étais en pension chez les Dames Ursulines de Fréjus et j'avais seize ans...^
— Seize printemps, interrompit galamment Panurge.
— Un jour — jour à jamais funeste! — je me promenais avec mes compagnes, les novices de Sainte-Ursule, au bord de la mer, en cherchant, dans le sable, de petits crabes, très innocemment. Tout à coup, d'une grotte profonde
S58 D'ULTSSE A PANUK6E.
s'élança une chaloupe montée par des hommes coi£Fés de turbans, à la mine barbare. Ils ramaient de notre côté : mes jeunes amies purent s'enfuir, avec des cris de perruches effarouchées ; quant à moi, je fus enlevée et déposée, en un clin d'œil, au fond de la chaloupe.
— Décidément, observa Panurge, la Méditerranée est bien mal surveillée. Mais poursuivez. Madame, je vous en prie.
— Mes ravisseurs retournèrent vivement vers une tartane qui croisait au large, sous pavillon chrétien; j'y fus recueillie par un corsaire d'Alger, qui désolait alors les côtes de la Provence et de la Catalogne. Hamid — ^ c'était son nom — me traita avec une sorte de respect, ou plutôt de sollicitude, comme captive de grand prix. IL m'emmena sur-le-champ à Gonstantinople où, le jour même, il reçut la visite du chef des eunuques noirs. Je passe sur les épreuves douloureuses que ce monstre me fit subir.... »
Ipi, la chanoinesse de Roquefavour s'arrêta pour arroser de quelques larmes son étole de moire bleue. Puis, gémissante, elle reprit :
c II m'acheta cinq mille sequins. Le soir de ce jour, j'étais présentée au sultan Soliman^ J'eus le malheur.de lui plaire. Il me jeta un mouchoir de
soie de Brousse que j'ai toujours conservé, en souvenir de mon infortune. »
Ce disant y elle tira d'une seconde poche un mouchoir de tissu brillant^ brodé de fleurs et de croissants d'or.
€ Hélas ! messieurs, reprit-elle, je n'étais plus Hermine....
— Ni Virginie, interrompit Panurge.
— Mais Fatma, la première favorite du Gom mandeur des Croyants, la plus aimée de ses huit cent trente-six femmes. Je tins ce poste difficile pendant quatre années. Je fus toute-puissante alors au Sérail et jusqu'au fond de l'Orient. J'ai fait disgracier et jeter en exil deux grands vizirs, décapiter cinq pachas, empaler huit eunuques de première classe, enfermer en un couvent de l'Athos le patriarche de Gonstantinople. Quand j'eus atteint ma vingtième année, ma faveur baissa tout à coup. Soliman donna son cœur à une petite Géoi^ienne, qui tenta plus tard de l'empoisonner, et fut, pour ce crime, précipitée noctumement au Bosphore, cousue en un sac de cuir. Le sultan fit cadeau de ma personne au pacha de Smyrne, qui me garda cinq ans. Il d^'<; malheureusement se passer au cou le fatal lacet, sur l'ordre de son maître, et l'on vendit son harem à l'encan^ au bord du fleuve Mélès....
aeo D'ULYSSE Â PANURGE.
— Qui valut à Homerus le surnom de Mélésigène, Madame, dit Panurge.
— Je fus alors achetée par Hadji-Kiosk pour 3ejit cinquante sequins. Il avait, en ce temps, une assez vieille épouse qui mourut, il y a quelques mois, et dont vous avez vu la colonnette funèbre, peinte en bleu et ornée de dorures, au milieu du carré des citrouilles, il acheta Zoraïja au dernier rhamadan, après un jeûne de quarante jours, et me réduisit au rôle humiliant de simple cuisinière.
— Vous étiez toujours grand cordon bleu, remarqua Panurge, qui crut faire un compliment.
— On voit, mon ami, que vous n'avez point coutume de parler à des chanoinesses, répliqua d'un ton sec Hermine de Roquefavour. Après tout, la cuisine turque compte quelques douceurs dont j'espère bientôt gratifier le Chapitre noble des Dames d'Avignon, et cette humiliation même a purifié mon âme, qui avait vraiment besoin de pénitence.
— Nous n'en doutons point, dit Frère Jean.
— Telle est, mes amis, l'histoire de mes aventures, je dirais presque de mon apostasie, si je n'étais demeurée chrétienne au fond du cœur. Je ne souhaite plus qu'une chose sur cette terre : retrouver en Provence quelques débris de ma
noble famille et me faire pardonner, par notre mère l'Église, yingt^sept années de harem et de mahométisme^ sans oublier les têtes qu'on a coupées, pour me plaire, lorsque j'avais seize ans. j»
Et, poussant un profond soupir, Hermine- Virginie se tut.
Quand le capitaine de la galère apprit qu'il possédait à son bord une Roquefavour, il vint lui présenter ses hommages. Arrivé à Marseille, il voulut, avant de déposer la dame sur le quai, envoyer un officier en consultation chez Tévêque. Celui-ci répondit que tous les Roquelavour étaient morts, sauf un petit-neveu de la chanoinesse, assez mauvais sujet, qui avait mangé le patrimoine de sa race. Il conseillait à Virginie de ^'enfermer dans un couvent de Carmélites, afin d'y pleurer à loisir sa jeunesse et la Turquie. Elle y consentit et l'on scella, dès ce jour, sur sa tête, une tombe anticipée.
Panurge et Frère Jean eurent une grande joie en mettant le pied sur le pavé de la Cannebière. Ils rencontrèrent l'aimable Ëpistémon, qui cherchait un navire en partance pour le Levant, afin de porter à Stamboul, au nom du bon Pantagruel, la rançon des captifs. Ce voyage étant désormais inutile, les trois compagnons résolurent
M2 D'ULYSSE A PAMURGE.
de reprendre, sans trop se presser, la route de Saint-Éleuthère. Ils passèrent par Nîmes, Toulouse et Limoges, pour éviter Avignon et ses Inquisiteurs papimanes. Un soir des derniers jours d'octobre, ils découvrirent, dans la brume azurée de l'automne, la flèche de leur abbaye et la saluèrent avec amour.
Les moines, prévenus dès la veille, avaient préparé, pour le retour de leur abbé, un souper exquis. Tout en découpant un chapon du Mans, Panurge dit à son compère :
c Vous souvient-il, mon ami très doux, de nos grandes misères d'Italie? Il y eut des jours, jours de colère et de famine, où nous aurions donné les reliques de ce saint moustier pour une seule aile de poularde telle que celle-ci.
— Vous souvient-il, mon bon frère, répliqua Jean des Entommeures, du salut de Monseigneur Gargantua, que nous devions assurer par ce pèlerinage?
— Vous voulez dire, mon très cher, par ces deux pèlerinages, Rome et Jérusalem. Hélas!
tous les deux furent vains. Mais les tribulations sans mesure que nous endurâmes comptent assurément au profit de cet excellent sire. Car Dieu est juste. »
Le souper fini, ils allèrent, avec Ëpistémon,
LE XâRUGB de PANURGE. 263
s'asseoir dans la salle capitulaire, en face de la grande cheminée flamboyante. Gomme jadis, ils croisèrent les bras, étendirent les jambes et se mirent à songer au passé, réjouis par la bonne chaleur du foyer monacal. Le vent pleurait sur les collines de la Loire, sur les toits du couvent. Depuis près d'une heure, ils n'échangeaient plus de paroles, agréablement assoupis. Enfin, l'abbé de Saint-Ëleuthère, à demi réveillé par la cloche du couvre-feu, murmura :
c En attendant, Panurge, vous voilà veuf, mon fa*ère !
— Dieu est si bon 1 » murmura Panurge d'une voix de rève«