‹ D'Ulysse à PanurgeChapitre 1 sur 7 · D'Ulysse à Panurge · texte numérisé non relu

D'Ulysse à Panurge

Quand le divin UljBse eut retrouvé sa maison, sa femme et son sceptre, quand il eut compté les bœufs que les prétendants de Pénélope n'avaient point mis à la broche, les poiriers, les pommiers et les figuiers plantés par son père Laërte et les porcs engraissés par le fidèle Eumée, il se sentit peu à peu tomber en un profond ennui.

Cet homme qui, tant de fois, au cours de ses aventures, avait souhaité de revoir la fumée bleuâtre monter lentement, à l'heure du crépusf

s D'tlLÏSSE A PA^UR6E.

cule, des toits de la rocheuse Ithaque, languissait dans l'ombre de son fo;yer domestique.

Laërte, vieux de cent années, revenait doucement à la simplicité de l'enfance, et n'avait plus de pensées que pour ses arbres fruitiers. Télémaque, trop candide et trop pur, lassait et irritait Ulysse. L'adolescent triste qu'Athéna avait formé k la sagesse semblait vraiment trop vertueux. Le âls accablait son père de maximes austèrsB et de bons conseils. Ulysse, un jour, voulut le marier à Nausicaa. 11 espérait que la jeune femme éclairerait de son sourire le petit royaume. Mais le chaste jeune homme, tout rougissant, les yeux baissés, répondit :

— Non, Athéna ne me permettra point d'épouser une fille que mon père a rencontrée, un matin d'été, nue et la chevelure dénouée, jouant à la balle dans les prairies de Corcyra'

A l'égard de Pénélope, Ulysse passa bientôt d'une hostilité impatiente à la plus sincère aversion. Vingt années de veuvage, d'anxiétés et d'orgueil, avaient flétri la beauté altière de l'héroïque épouse. Pénélope avait vieilli. Les imprudentes confidences du voyageur allumèrent en son cœur une jalousie farouche. Tous les jours elle l'obligeait à lui parler d'Andromaque, de Déidamie, d'Hélène, de Casgandre, de Briséis,

LES DERNIÈRES ATENTCHES DC DIVIK tILïSSE. 5

de Nausieaa. Elle l'écouiait alors avec une froideur inquiétante; puis, subitement, d'une voix aigre, elle l'interrogeait sur Circé et Calypso, et, de ses grands yeux noirs, fixés à la trame de son éternelle tapisserie, sortaient des éclairs. Ulysse courbait le front et se mordait les lèvres.

Pénélope, silencieuse et les sourcils sévères, précipitait sa broderie. Elle avait entrepris de retracer sur la toile les événements de la guerre troyenne et les merveilles entrevues par Ulysse au retour d'IIîon. Elle voulait tout connaître, les pays et les personnages, les cités et la mer, les monstres et les Dieux. Sa curiosité n'était point bienveillante. Elle jugeait ridicule l'invention du cheval de Troie et haussait les épaules quand son mari rappelait ses exploits dans l'antre du Cyclope. Elle calculait fiévreusement l'emploi de ces dis années de vagabondage après la chute de Priam. Il avait beau mentir, imaginer des accidents sans nombre et de mauvais tours de Poséidon pour expliquer l'inexplicable retard, Pénélope l'interrompait brusquement :

« Dix ans, c'est neuf années de trop pour une route que, la première fois, les Grecs avaient parcourue en trois mois. « Et, d'un coup sec de la main droite, elle

C3.ifKi:,C00^k

4 DTILÏSSE A PANURGE.

enfonçait son aiguille chargée de laine dans le

canevas sonore de la tapisserie.

Un soir d'hiver, dans la haute salle du palais, Ulysse se tenait à demi couché sur des peaux de bélier, au coin de l'âtre, où flambaient les branches noueuses d'un cyprès. La rumeur rythmée de la mer flottait, telle qu'un chuchotement vague, à travers les poutres enfumées du plafond. Pénélope assise, toute raide, sur un escabeau, en face de son seigneur, faisait bourdonner le rouet. Tous deux se taisaient. Ulysse venait de conter son entrevue avec les âmes des morts, dans le brouillard funèbre de la terre Cimmérienne, entre la grève sauvage, retentissante, de l'Océan, et le bois sacré de peupliers stériles et de saules, près des noirs fleuves infernaux. Il avait évoqué la mémoire de ces lar>'es lamentables qui, pareilles à des chauves-souris, tourbillonnaient et criaient autour de la fosse ruisselante de libations, avides de boire le sang des victimes. Il avait revu quelques instants encore le visage pâle de sa mère Ântyclée, il avait entendu la plainte douloureuse des grands héros frappés par la verge des dieux méchants, Agamemnon, Achille, Ajax, et la mère incestueuse d'tXdipe. Maintenant il méditait les paroles décourageantes d'Achille sur la vanité de la gloire et l'excellence

C3.ifKi:,C00^k

Page 1