LES DERNIÈRES AVENTURES DD DITIN ULYSSE
de la misère humaine. Tout à coup il regarda vers le fond de la salle et fut saisi d'une terreur religieuse. Une étrange figure noire, l'ombre même de Pénélope, agrandie par l'éloignement, se mouvait sur U muraille blanche. Le profil aigu se penchait vers le rouet au monotone murmure; l'un des bras, rehaussé et rigide, brandissait le fuseau. Ulysse vit les ciseaus s'ouvrir sur le fil fragile, et, quand celui-ci fut tranché, l'ombre tragique parut tressaillir d'une allégresse lugubre. Le roi d'Ithaque cacha son front entre ses mains, comme pour se dérober à la vision de sa propre destinée.
Il sortit alors de son logis, afin de respirer le souffle froid de la mer. 11 erra toute la nuit, au hasard, dans les ténèbres, le long des rivages ou sur les cimes rocailleuses de son île, évitant la demeure des hommes, battu par le vent, trans par l'embrun glacé que les vagues lui jetaient à la joue, de plus en plus harcelé par l'angoisse de l'avenir, de plus en plus torturé par l'image du passé, par le remords d'une heure afTreuse qu'il eût voulu arracher de son souvenir. Il avait cru longtemps qu'un mortel, armé de sa seule énergie et de son inflexible volonté, pouvait lutter contre les Dieux et triompher de Némésis. Dix années d'infortunes et de voluptés, l'Océan vaincu, la
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douceur de Calypso, l'acre passion de Circé et la chaoBOD des Sirènes avaient endormi son cœur, et Toici que son crime, réveillé par le fantôme de la Parque, s'était dressé contre le mur de sa maison et que la main des Dieux vengeurs s'abaissait sur son épaule. Il revivait l'effroyable scène du dernier jour d'Ilion : le petit Astjanax, éperdu, se débattait entre ses bras, et lui, le Grec sans pitié, prenant le pauvre enfant par les pieds, le faisait tournoyer, à ta manière d'une fronde, et lui brisait la tête sur la pierre des remparts. Andromaque et la vieille Hécube avaient vu cette horreur. Il essuya son front aux plis de sa chlamjde, comme pour effacer le sang de la victime, qui jaillît alors jusqu'à sa face. Et, dans le tumulte des flots et des vents, sous les grands pins que la tempête balançait d'une façon terrible, il crut reconnaître la clameur qui, des rangs des deux armées, de l'âme des deux peuples, éclata pour maudire l'œuvre impie. Le malheureux eut peur de la solitude, de la nuit, du grondement de )a mer, de la plainte du vent. Il se hâta vers ta porcherie d'Eumée. Le vieux serviteur dormait en paix, au seuil des étables, sous son manteau de poil de chèvre, près de son foyer presque éteint.
a II est heureux, celui-ci, soupira Ulysse, car il échappe au regaid des Dieux 1 »
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LES DERNIÈRES AVBHIURES DU DITIH ULYSSE. 7
Et le roi s'étendit sur la terre nue, à côté de l'unique ami qu'il eût dans Ithaque.
Dès lors, Ulya&e changea le cours quotidien de sa vie. Au lever du jour, il quittait sa maison et a'; rentrait qu'après le coucher du soleil. Toute la matinée, il allait à travers champs et cheminait familièrement en compagnie des chevriers et des bouviers. Vers midi, il visitait le bon Ëumée et partageait le dtner rustique de son esclave. Puis, après avoir passé en revue l'élite des pourceaux, il narrait au vieil homme les coups de lance'd' Achille et d'Hector, les fureurs d'Ajax, la mésaventure de Laocoon et de fantastiques batailles qui jamais n'avaient été livrées autour de Troie. Il se dirigeait enfin vers une falaise isolée, escarpée, qui dominait la haute mer du càté de rUellade. Là, il se retrouvait seul, libre, et, jusqu'au soir, oubliait Pénélope. Couché sur un tapis de bruyères et de thym, il prêtait longtemps l'oreille au clapotis de l'onde qui frappait les écueils de ta côte, au cri rauque des grands oiseaux de proie planant dans l'azur, k la complainte d'un pécheur dont la voile blanche filait
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au large, lentement bercée par la houle profonde. Bientôt le printemps reparut, et ce fut au ciel, sur la mer et dans le désert où chaque jour se réfugiait Ulysse, une fête de lumière qui le consola de bien des heures mauvaises. Ithaque revêtit un manteau de fleurs pour réjouir son prince : les violettes et les rouges anémones, les hyacinthes à la âne senteur et les blancs asphodèles, s'épanouirent follement dans le creux vert des petits vallons; les lauriers-roses fleurirent en gros bouquets dans les ravins où bruissaient les sources ; l'or des genêts couronna la crête des rochers et des abeilles chantèrent dans la neige embaumée des amandiers. Ulysse, ranimé par les tièdes caresses de la nature, revenait à la sérénité de ses plus beaux jours. Du haut de son promontoire, accoudé sur la jeune mousse odorante, il contemplait la mer avec la tendresse d'un amant. Jamais il ne l'avait vue plus belle ni plus douce, et, charmé par la grâce mobile de ses couleurs et de ses reflets, il lui pardonnait les tempêtes complices de Poséidon, les brusques caprices de ses courants, la perSdie de ses brumes et de ses gouffres, la séduction mortelle de ses Déesses aux yeux glauques, à la chevelure verte entremêlée d'algues et de coraux. 11 l'aimait pour le frémissement de ses rides pétillantes
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LES DEftHIÉRES AVEnTnRBb DU DITin ULYSSE.
d'étincelles, k l'heure pesante de mtdi, quand la brise était torobée, que les oiseaux se taisaient dans l'ombre des buissons, qu'il n'entendait plus que le faible soupir des flots, et, parmi les oliviers de la vallée voisine, la maigre crécelle des cigales. Il l'aimait plus passionnément encore, à l'heure oîi la pourpre et l'or du soleil couchant ruisselaient du ciel sur les eaux, où, dans les sillons creusés par le vent du soir, roulaient des nappes d'émeraudes et d'améthystes, tandis que là-bas, du côté de l'Orient, très loin, les grandes montagnes d'une terre mystérieuse détachaient sur le ciel limpide leurs arêtes et leurs tours aux tons fauves et que de longues ombres violettes rampaient vers les cimes solennelles. Si quelque navire passait à ses pieds, voguant à pleines voiles, Ulysse se penchait sur le vide et son cœur battait avec violence ; il écoutait le bruit cadencé, de plus en plus faible, des rames, ii suivait du regard le sillage d'écume, jusqu'au moment où le vaisseau doublait la pointe d'Itbaque ou bien s'évanouissait dans la nuit.
li entrait alors en une rêverie exquise et chagrine à la fois. Il savourait par le souvenir les émotions de sa vie d'aventures, l'orgueil du pilote qui déjoue la mabce de l'ouragan et se rît des Dieux hostiles, la marche assoupie du uavire sur
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le miroir bleu de l'Océan, eo vue de rives ombreuses et de blanches cités, le retour nocturne, inespéré, du navigateur en un port ami. 11 enviait la fortune de ces voyageurs dout il ignorait le nom, des barbares sans doute, sortis d'une patrie obscure, adorateurs de Dieux informes. Demain ces hommes aborderaient à des iles de félicité, à la tombe des héros, au berceau des immortels. Ils connaîtraient des prodiges, des voluptés ou des épouvantes inouïes. Us fouleraient les sentiers parcourus jadis par lui-mdme ou par ses frères d'armes; ils découvriraient peut-être, dans leur inviolable asile, loin des terres habitées par les humains, les deux femmes divines, qu'il avait aimées éperdument, Galypso et Circé....
Alors le vieux roi solitaire sentait la nostalgie de l'Océan qu'il nourrissait dans son cœur avec trop de complaisance, se changer tout à coup en regrets désespérés, en désirs brûlants. Le souHle frais de la nymphe efSeurait son visage, la bouche ardente de la magicienne se posait but ses lèvres. Toutes les deux il les appelait, toutes les deux il les pleurait. Et quand, las de les invoquer en vain, il reprenait le chemin de la maison, quand, dès le vestibule, il entendait la vois impérieuse de Pénélope gourmandant les
LES DERNIÈRES AVENTUBES DU DIVIN ULTSSE. 11
servantes, il était prêt à fUir sa royauté et son île, à courir au port, à se jeter sur une barque, à tendre la voile, à s'enfoncer dans la grande nuit ténébreuse.
Déjà l'automne touchait à sa fin. Parfois une bise piquante, venue des montagnes neigeuses de l'Épire, forçait Ulysse à chercher à mi-côte de sa citadelle de rochers un asile plus clément. Parfois aussi la mer blanchissait, et, comme secouée par une colère enfantine, battait la grève de coups précipités; puis les petites vagues vertes se gonflaient, se heurtaient rageusement entre elles et, livides, sifflantes, essayaient de grimper vers le fils de Laërte. Or, un après-midi, tandis qu'Ulysse songeait tristement à l'approche de l'hiver, aux longues veillées près du rouet conjugal, aux édifiants discours du pudique Télémaque, un vaisseau apparut du côté de l'Ëlide, un vaisseau étrange, dont la proue, haute et svelte, figurait le col et k téta d'une cigogne gigantesque, toute dorée. À l'arrière, se dressait une sorte de tour que le roulis balançait d'une façon désordonnée. Le màt portait, au>dessus de la maîtresse voile, un énorme bouclier de cuivre, qui, frappé par le soleil, luisait tel qu'une escarboucle. Le navire, que la mer fatiguait beaucoup, semblait hésiter dans sa marche. Le vent
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heureux qu'il avait eu poupe l'inquiétait visiblement. 11 allait tantôt vers Céphalonie, tantôt vers Ithaque, ou même faisait mine de se diriger vers le continent et les bouches de l'Achélous. Dès que te bon vent le pressait plus vivement, il repliait ses voiles, relevait ses rames, et flottait nonchalamment au gré des flots.
V Voilà, dit Ulysse, de maladroits navigateurs. Si la nuit les surprend parmi les tlots et les écueils de l'Hellade, ils sont perdus. Ces gens-là ne sont ni des Phéniciens, ni des Cretois, ni des Athéniens, ni des Argiens. Des Égyptiens peutêtre? Us voguent pour la première fois eu ces parages. Essayons de les voir de plus près, afin de les interroger sur leur patrie, leurs malheurs et leurs Dieux. >
Le vaisseau tournait sa proue vers Ithaque. Le soleil descendit alors derrière les plateaux arides de Céphalonie, Ulysse, du haut de son rocher, agita son manteau de laine teinte en pourpre. Les voyageurs se rapprochèrent doucement et jetèrent l'ancre dans un repli de la côte.
a Par le bienheureux Zeus! s'écria le fils de Laërte, j'ai vu quelque part un bouclier semblable à celui-ci. >
Il se glissa, léger comme un chevreau, sur la pente raboteuse des rochers. Le pilote, qui se
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I£S DERNIÈRES AVENTURES DU DITIN ULTSSE. 13 tenait au sommet de la tour de poupe, lui fît ud signe amical et dit :
a Étranger, que les Dieus protègent ta femme, tes génisses et tes brebis! Dis-nous, sans mentir, quelle contrée nous abordons à cette heure. Cette terre est-elle peuplée de mortels hospitaliers? Nous craignons de toucher à l'Ele flottante d'ËoIe, dieu des vents et des tempêtes. Car nous n'aimons pas les vents et nous redoutons les tempêtes. »
Ulysse eut un rire de dédain. Cet homme parlait le langage rude des montagnes de Laconie. li craignait l'Océan, père des fleuves. Le roi d'Ithaque le prenait en grande pitié, lui et son vaisseau.
« Envoie la nacelle à terre >, répondit-il.
Et, quand il eut mis le pied sur le pont :
« Conduis-moi vers ton mattre. »
Xe pilote souleva la tenture qui fermait l'entrée de la tour. Au fond de la chambre de poupe richement ornée un personnage bizarre gisait sur un amas de coussins. Le crépuscule déjà sombre ne laissait entrevoir qu'un visage glabre et mélancolique, une ample robe de lin couleur de safran, semée de fleurs et de feuillages d'or, une coiffure asiatique en forme de mitre, brodée d'oiseaux et de dragons d'or, telle qu'en portait
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souvent Paris, fils de Priam. Le noble voyageur avait beaucoup pâti des secousses de son navire. n demeurait inerte, déconfit, sans regard et sans voix. De longs cheveux jaunâtres décoraient cette tète désolée.
a Qui est celui-ci, dit Ulysse. Un prêtre ou un prince, une idole ou un fou?
— C'est le divin Ménélas, petit-fils d'Atrée, frère d'Agamemnon et roi de Lacédémone, répondit le pilote.
— Hélas! fit Ulysse, le pauvre homme! >
Le glorieux Atride, que l> mer ne tourmentait plus, se leva péniblement sur le lit de parade, arrangea les longs replis de sa robe, déposa sur un coussin ta mitre d'or, et, redressant son front chauve, regarda l'étranger.
I Ah ! dit-il, d'une voix flùtée et pleureuse, je te reconnais à ta coiffure, divin fils de Laêrte, La figure d'un œuf coupé par te milieu. Embrassemoi. Je t'aime et suis heureux de te retrouver. C'est toi que je cherchais. Pour toi, j'ai quitté les rives aimables de l'Eurotas fertile en lauriers.
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IBS DERNIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULÏSSE. IS Assieds-toi à ma droite. J'ai tant de choses à te conter! »
Ce fut un long récit, entrecoupé de soupirs et de larmes. Ménélas se croyait le plus infortuné des mortels. Dix ans il avait guerroyé pour reprendre son épouse, l'infidète Hëlène. A la dernière heure de Troie, la volage s'était enfuie vers les montagnes de l'Ida, toujours en compagnie du beau Paris. Et, depuis dix années nouvelles encore, il l'attendait. Les bruits apportés par de rares aventuriers semblaient bien incertains. Le roi de Lacédémone était seulement assnré que jamais sa femme n'avait reparu sur une terre grecque. Elle s'entêtait à vivre en Asie, peut-être en Afrique, chez des peuples efféminés, qu'elle enchantait par sa beauté.
c Elle n'est plus très jeune, interrompit Ulysse.
— Sa jeunesse n'a point de déclin, répondit impétueusement Ménélas, car sa jeune image réside en mon cœur. Elle est toujours pour moi la divine fUle de Léda, la fille de Zeus, blonde et blanche, plus blanche que l'aile du cygne, une fleur de volupté que je veux reprendre et loin de laquelle je me sens défaillir et mourir. >
Il sanglotait et frappait sur ses genoux comme un enfant privé de son jouet favori. Ulysse son-
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geait à Pénélope et admirait la diversité des
âmes humaines.
« Écoute, reprit Ménélas : Pour Hélène, je donoerais Lacédémone et toutes ses vierges, le Taygète et tous mes trésors. Je ne puis cependant recommencer tout seul la guerre pour l'enlever à ses amants. Car je sais qu'elle ea a compté plusieurs depuis le fils de Priam. Agamemnon, Achille, Ajax, ne combattraient plus pour moi. puisqu'ils sont descendus aux sombres bords.
Enfin, quelle ville assiégerais-je? Je l'ignore, Encore un siège de dix autres années, peut-être'
— A la fin, c'est toi qui ne serais plus bien jeune, dit Ulysse.
— Je serais mort, mort d'amour et de fureur!
Mais j'ai pensé à toi, le rusé, l'ingénieux Ulysse, Toi seul sauras m'aider à ressaisir ma femme.
— Et toi, mon frère, tu m'aideras à quitter la mienne. Nous pouvons nous entendre, unir nos deux souffrances. Demain, dès l'aurore, nous lèverons l'ancre. D'abord nous irons consulter les oracles. Puis, à la première occasion, nous prendrons un navire et des matelots capables de naviguer. Car je ne comprends rien à cette machine flottante.
— C'est moi qui l'ai inventée, dit Ménélas. Je voulais un vaisseau extraordinaire, majestueux,
LES DEHNieilBS AVENTURES DU DIVIN ULïSSB. 17 digne d'un grand roi, digne de ramener Hélène. C'est aussi pour lui plaire que j'ai adopté la robe des rois d'Asie et la coiffure de Paris.
— Le safran est une couleur joyeuse et cette mitre te sied à merveille. Mais la nuit s'avance. Repose-toi. Moi, je vais réveiller mon vieil Eumée, qui sera notre serviteur et nous suivra, s'il le faut, jusqu'aux rives de l'avare Achéron. »
Us partirent au point du jour. Ulysse, debout au gouvernail, saiua d'un large geste d'adieu les rochers de sou ile. Puis il sourit à la mer, aux montagnes de l'Hellade, au ciel vermeil. Un vol de mouettes, parties des falaises, filait, rasant les flots, vers le soleil levant. L'une des blanches voyageuses se posa sur ta tête de la cigogne fantastique.
< Les Dieux nous montrent la route, cria le roi d'Ithaque. Ramez, enfants, ramez avec joie. Nous allons au Parnasse, séjour d'Apollon, le dieu qui chante sur la cithare. »
Tout à coup le soleil bondit du ^o&t des montagnes. A la pointe du mât, le bouclier de cuivre jeta une flamme et fit entendre 'm éclat de cym-
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It D'tlLYSSE A PANURGE.
baie. Et le vaisseau, soulevé par l'effort de. cent esclaves, enfonça le soc de sa proue dans la mer assoupie, dont les ondes paresseuses semblaient bercer des guirlandes de roses.
Vers le soir, ils touchèrent au golfe qui baigne les vignes de Sicjrone et de Corinthe et sur les eaux duquel se balancent les alcyons. Comme ils doublaient le promontoire d'Étolie, Ulysse se tourna du c6té d'Ithaque tout embrasée des feux du soleil couchant. Un nuage rapide passa sur le front du roi fugitif. Près de lui, Emuée, étendu à plat ventre, songeait à ses chers pourceaux et les appelait tout bas de leurs noms familiers. Mais déjà, à l'Orient, la plus haute cime du Parnasse rougissait, les monts de Phocide, la chaîne du Cithéron, apparaissaient drapés de pourpre sombre. Une fois de plus, le mystère des contrées lointaines tenta le cœur d'Ulysse. Le vaisseau glissait sur l'azur. Les premières étoiles tremblaient dans le vert pâle du ciel. Un jeune matelot chantait à la proue une complainte amoureuse, et la voix de l'enfant était si douce, que l'époux de Pénélope, pensant à Galypao, reprit allègrement la barre du navire, tandis que Ménélas, près du chanteur, pleurait de tendresse, eo murmurant le nom divin d'Hélène, fille de Léda.
Le lendemain, à l'heure de midi, les voyageurs
LES DERNIERES ATEKTURES DU DITIN UI.TSSE. 10 abordèrent au port d'Amphissa. Ulysse, Ëumée et Méoélas débarquèrent seuls, et, confiant au pilote la garde du vaisseau, gravirent les premières assises du Parnasse. Ménélas tenait à la main droite le sceptre d'or des Atrides et sa robe, couleur de lumière, s'accrochait aux ronces des chemins. Ulysse marchait, enveloppé d'un grossier manteau de berger. Eumée portait sur une épaule la besace chargée des offrandes que nos aventuriers destinaient à la Pythie.
BientAt ils entrèrent en une forêt épaisse où tout vestige de sentier était effacé. Les troncs pâles des grands hêtres se dressaient à porte de vue sous le dôme vertigineux de la feuillée, que les rayons du ciel ne pouvaient percer. Troublés par le morne silence de la nature, les trois compagnons allaient côte à côte et ne prononçaient aucune parole. L'heure du crépuscule vint plus vite qu'ils ne l'attendaient. Un brouillard livide descendit des hauteurs du Parnasse. Il s'attachait aux arbres sinistres, s'enroulait aux branches et pendait jusqu'à terre en draperies vaporeuses. Ménélas étouffa un cri d'épouvante : il montrait du doigt un vague troupeau de formes noires qui cheminaient là-bas, dans le clair-obscur de la forêt et grimpaient vers les sommets. Tous trois, sans le consulter, s'arrêtèrent.
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sa D-ULI8SB A PANUfitS.
« Une bande de sangliers, dit Ulysse, ou bien une famille d'ours. Ces bêtes fourmillent sur le Parnasse.
— Écoute ! » dit le roi de Sparte.
Un glapissement aigu venait à eui, haletant, précipité. Il leur sembla qu'un fauve sautait en les frôlant et se jetait plus loin, parmi les arbres. Puis deux charbons rouges, deux jeux flamboyants passèrent avec d'énormes soubresauts et s'engouffrèrent dans le brouillard.
« Un chacal, dit Ulysse. L'autre, c'est im loup qui chasse le chacal. Cette forêt n'est assurément point déserte. J'aimerais à j rencontrer une hutte de charbonnier, avec un bon feu, un chevreau embroché et une outre de vin noir.
— J'ai froid, dit Ménélas, et j'ai peur aussi. > Le Parnasse s'animait d'une vie confuse,
désordonnée, formidable. Des vols pesants et des froissements de grandes ailes, des claquements de becs monstrueux, des croassements et des raies peuplaient la nuit. Du haut des branches, les yeux luisants, immobiles, des hiboux, regardaient fixement les trois pèlerins. Çà et là, les rondes de chauves-souris tournaient; d'invisibles reptiles sifflaient doucement dans les herbes et les mousses. Un grondement d'orage courait d'écho en écho et se perdait sur
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LES DERNIÈRES ATGimmES DU DHIN DLTSSE. « les plateaux lointains du Githéron. Parfois un grand coup de vent secouait la forêt, et, dans la plainte immense des ramures, roulaient des Toii humaines, des sanglots, des éclats do rire méchants et comme une lamentation continue, grandissante. Les tÔDèbrâs étaient maintenant si profondes que les voyageurs se heurtaient aux arbres, trébuchaient contre les pierres, chancelaient aux pentes imprévues de la montagne.
a 11 semble, dit Ulysse, qu'Apollon ne nous veuille aucun bien. Peut-être éprouve-t-il notre courage. Espérons et avançons toujours. »
A minuit, ils échappèrent enfin à l'étreinte de la forêt. La lune, blême, noyée dans la brume, leur découvrit une région sauvage où de prodigieux rochers grisâtres s'amoncelaient en un chaos inextricable. Tout à coup ils se virent au bord d'un précipice au fond duquel bouillonnait avec fracas un torrent. Le long de l'abîme, une étroite corniche escaladait la montée raide du Parnasse. Ils s'y hasardèrent à la file, s'appuyant à la muraille de granit, s'écorchant les mains aux épines des lentisques. Durant d'interminables heures, ils se hissèrent lentement aux rampes de la montagne. Déjà l'aube blanchissait sur la Phocide. Le bruit d'une cascade prochaine frappa lem-s oreilles.
n D'ULYSSE A PAmmflE.
c Nous approchons, s'écria le fils de Laêrte. Voici, sans doute, la fontaine Gastalie, où les neuf Muses viennent en chantant baigner leurs pieds délicats. »
C'était, à la vérité, la source vénérable de Delphes, qui tombe à pic des rochers Phédriades. Les deux rois, déçus par les vapeurs matinales, s'avançaient imprudemment, à tâtons. Ils reçurent un flot d'onde glacée sur leurs personnes augustes.
Il fallait attendre, pour s'orienter, le lever du soleil. Et, quand les têtes de cent montagnes rayonnèrent, toutes dorées, sur l'Hellade, l'Argolide, l'Arcadie et l'Élide, ils se trouvèrent seuls, rompus de lassitude et trempés d'eau divine, dans le désert sacré du Parnasse,
Un enfant nu qui menait paître sa génisse dans les prairies du Plisthos leur montra le sentier raboteux. Par-dessus les rochers rouges de Gastalie, ils iraient à la caverne où la prêtresse d'Apollon rendait des oracles. Ce chemin, frayé par les pas des fidèles, traversait bientôt un bois de sapins et des. pâturages étoiles par les dernières fleurs de l'automne. Nos trois héros, réchauffés par le soleil, égayés par la fraîche verdure, se sentaient plus dispos. Tout à l'heure ils se prosterneraient en face de la Pythie consolatrice.
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LES DERNIÈRES ATENTCRB5 DU DITIN ULYSSE. 33 Une musique violente de disques de bronze et de flûtes criardes annonça l'approche de l'antre redoutable. Le sanctuaire s'enfonçait profondément dans la montagne, parmi les rocs du premier sommet; au delà, isolée par un abime, dans la gloire du ciel, la cime suprême, trône d'Apollon, élevait sa blanche coupole immaculée. Aux abords de la caverne, l'intendant du trésor reçut les présents de Ménélas, des monnaies d'or à l'effigie d'Hélène, un diadème d'or qu'Hélène avait posé sur sa blonde chevelure, le sceptre des Atrides, enlevé par un esclave lidéle aux mains d'Agamemnon mourant et porté furtivement par lui à Lacédémone. L'offrande d'Ulysse était plus modeste : il abandonnait son anneau nuptial, qui était en argent et déformé par l'usure.
Alors les deux pasteurs de peuples franchirent le seuil du souterrain mystique. Ménélas venait en avant, dans sa robe orientale déchirée par toutes les griffes du Parnasse, coiffé de sa mitre bariolée d'or que la fontaine des Muses avait détrempée. Dès les premiers pas, ils furent comme enivrés par l'acre senteur des parfums qui brûlaient dans des cassolettes de cuivre, inondant la sombre caverne d'une vapeur verdàtre. Les tambourins liturgiques redoublèrent
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M D'ULYSSE i PAmmGB.
de violence : ils résonnaient si bruyamment que les visiteurs, étourdis, appliquèrent les mains à leurs oreilles. En face d'eux, tout au fond de l'efFrojable cave, s'ouvrait, béant, à la hauteur de leurs fronts, un second souterrain très étroit et d'accès difficile, le Saint des Saints, le tabernacle de la Pythie, faiblement éclairé par sept lampes d'aspect funéraire, suspendues à la vobte. Assise sur le trépied de bronze, voilée de noir, telle qu'une momie en deuil, la prétresse attendait l'adoration des mortels.
« L'horrible bétel > criaMéuélas, touttriaoonant d'effroi.
C'était le Serpent sacré, que le roi de Sparte saluait de paroles irrévérencieuses, un long serpent vert, tacheté de jaune, aux écailles hérissées qui, sautant par-dessus l'épaule du noble pèlerin se lançait vers la Pythie, puis tournait gravement autour du trépied, l'eqveloppait d'une spirale hideuse et ânissait ea reposant sa tête sur le giron du spectre prophétique.
L'entrevue commençait d'une façon fâcheuse.
Ulysse voulut se concilier la Pythie par un discours aimable. Et, comme les tambours de bronze avaient cessé de battre :
( toi, commença- t-il, que le dieu dont la lyre est d'or
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LES DERNI&RES ATENTUBES Dt DIT» ULYSSE. »
— Tais-toi, interrompit rudement la prêtresse, tais-toi, guerrier sacrilège! Tes mains sont rouges de saug. Je vois la face pftte d'un enfant jeté par toi, le front brisé, au pied des murailles d'ilion. Tais-toi ! Apollon n'écoute qae les fidèles dont les maios sont pures. ■
Elle parlait d'une voix âpre, soqrde, monotone, qui semblait monter des eBlrailles du Parnasse. Le reptile entr'ouvrit ses yeux blancs et fixa sur les deux rois un regard terrible.
« Oui, poursuivit la Pythie, tous deux vous êtes impurs. Toi, l'honmie d'Itbaque, tu n'oses réveiller en ton cœur le souvenir d'un crime inutile. Et toi, l'Atride, tn marches accablé par les crimes de ta race, par la malédiction qui, de Tantale, votre ancêtre à tous, est retombée, toujours plus lourde, sur Atrée et Thyeste, sur Égisthe et sur Agamemnon, le ftoi des Rois, ton frère, sur Oreste, ton neveu, souillé par le sang de sa mère. Vos inoestee, vos massacres et vos parricides seront l'épouvante du monde. Les ombres de vos morts déshonorent l'Enfer, et la meute noire des Érynnies se lasse à poursuivre les survivants de la famille. »
Alors, dans le silence tragique do la caverne, Ménélas tendit vers l'implacable fantôme des bras suppliants.
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» D'ULYSSE A PANURGB.
« J'ai pitié de toi, reprit la prêtresse, dont ta voix parut attristée et douce à la fois, de toi, le meilleur de tous. Mais tu seras, comme les autres, ta proie de Némésis. L'amour inassouTi pour une femme, fille indigne de Zeus, est un supplice qui convient au petit-Ëls de Tantale. Une autre que mol, la malheureuse fille de Priam que tous avez enlevée d'Ilion en flammes, te révélera en quelle contrée se cache ton Hélène. Tu la retrouveras et tu pleureras à ses pieds. Éloignez-vous. Je vous ordonne à tous deux de goûter à l'eau du Stjx. Vous retarderez ainsi l'heure des Dieux sévères. Mais les Dieux peuvent attendre. Allez. Pour l'un de vous deux, la verge de l'inflexible Destin sera bien cruelle. >
Ils s'inclinèrent et partirent. Au dehors, dans l'herbe fraîche, Euraée jouait aux osselets avec les sacristains de la Pythie. Ces hommes avaient la mine fleurie et joyeuse. L'intendant lui-même, qui s'appelait Diotime, semblait, malgré son visage austère, un personnage bienveillant.
Ulysse, à sa vue, conçut une pensée ingénieuse.
c Mon ami, dit-il, la prêtresse ne nous a donné qu'une consultation imparfaite. Nous avions payé pour un oracle entier et n'avons obtenu qu'une assez mince initiation. Ne pour-
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tBS DBRNItHBS ATENTORES DU DITm UL^SE. »
rions-nous reprendre une partie de nos présents? Gardez au moins mon anneau conjugal, très précieuse relique, qui a tu le siège de Troie. Mais rendez-nous le reste. >
Diotime sourit avec une engageante courtoisie.
« Par Zeus assembleur de nuées, réponditil, ce n'est guère l'usage. Cependant, si Python le permet, que ton désir s'accomplisse! Nous sommes les ministres d'un dieu généreux et pratiquons la justice.
— Qui est ce Python? interrogea (e fils de Laërte.
— Il est derrière vous, dit, souriant toujours, le bon Diotime. »
Ils tournèrent vivement la tète. L'affreux serpent vert aux taches jaunes se dressait, droit comme un jeune cyprès, sur le seuil du temple; son front aplati touchait à la voûte. II dardait sa langue fourchue, telle qu'un double trait de feu et paraissait d'humeur chagrine.
< AlIoDS-nous-en d'abord, dit le roi d'Ithaque. »
11 chercha des yeux son compagnon. Le divin Ménélas était déjà loin, sous les hauts sapins de la montagne.
Nos voyageurs avaient hâte de quitter le Parnasse. Ils descendirent d'un pas leste jusqu'à la
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n D-ULTSSB A PANDRGE.
foDtaine Castalie et s'engagèrent ensnite sur. le sentier rapide qui plonge jusqu'au fond du précipice péniblement cAtojé durant la nuit. Puis ils longèrent le torrent dans le sable blanc du vallon, à l'ombre d'une forêt de lauriers-roses dont les fleurs s'efieuillaieat sur leurs épaules en pluie odorante. Chemin faisant, ils devisaient k propos des paroles proférées par la Pythie.
« C'est assurément toi, mon frère, disait Ulysse, qu'elle désigna par sa dernière menace. Quant à moi, les Dieus vengeurs m'ont assez puni par la jalousie de Pénélope. Sans doute, Hélène te tourmentera de la même façon, car toutes les femmes ont la même âme. Console-toi. Nous n'en mourrons point. Tout à l'heure, nous naviguerons vers l'Arcadie, oJi coule le Stjx. Tu n'as rien à craindre. Je serai près de toi. J'ai l'habitude des choses infernales et les figures de l'autre monde me sont familières. Après avoir bu une gorgée de cette eau par laquelle jurent les Immortels rassasiés d'ambroisie, nous rendrons visite à cette pauvre Gassandre. Mycènes, à la vérité, n'est pas aujourd'hui un plaisant séjour. Mais la fîlle de Priam nous dira la retraite d'Hélène. Et la paix rentrera dans ton cœur. »
Les pèlerins d'Apollon remontèrent à bord de
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LES DERNIÈRES ATEniURES DU DITOf DLÏSSB. ii leur navire et, par une nuit très calme, traversèrent le golfe des Alcyons.
Au matin, ils atteignaient les côtes désertes de l'Achaïe.
€ Renvoie ton vaisseau, la Cigogne dorée, et ta tour, lé pilote et les rameurs, dit Ulysse. Je renonce à parcourir plus longtemps ta mer poissonneuse, enfermé en cette citadelle nautique. Argos nous prêtera le navire doDt nous aurons besoin pour rechercher ta femme. Et puis reprends la blanche chlamyde des guerriers grecs, qui dessine les formes harmonieuses du corps et les belles cnémides qui font paraître l'élégance des jambes. Hélène doit être lasse des amours asiatiques. Tu lui sembleras, sous le costume de ta patrie, plus jeune et plus charmant. »
L'hiver approchait. Les arbres perdaient leur parure et le ciel son sourire. Ulysse, Eumée et Ménélas se couvrirent de longs manteaux, doublés de chaudes toisons, et, appuyés sur des houlettes de pâtre, marchèrent en une région montueuse et triste, couleur d'ardoise, où les habitations étaient rares et que fermait, en face des voyageurs, le rempart des montagnes arcadiennes.
Ils demandaient pour une coupe de lait, une poignée de châtaignes et quelques heures de
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» O'ULTSSE A FAItVRGE.
sommeil, rbospitalîté des pauvres cabanes de chevriers. Vers la fÎD du troisième jour, tandis qu'ils cheminaient par une large avenue plaatée de robustes platanes aux branches dépouillées, ils regardèrent en arrière, et virent au loin, isolé, le Parnasse violet, au fianc duquel glissaient des nuées blanches ; au pied de la montagne sainte, la mer luisait avec des reflets d'acier. Une pierre grossièrement taillée, rongée par la mousse, leur apprit alors que là commençait le domaine d'Hermès.
« C'est le grand dieu de l'Arcadie, dit Ulysse, le guide des âmes aux rivages d'où personne ne revient. C'est aussi le dieu des voleurs. Veille avec soin, Eumée, sur la bourse où reposent les monnaies d'or de Ménélas. 11 convient cependant d'bonorer en Hermès le patron du vol. Les mortels, n'ont point, sur l'Olympe, d'ami ^lus généreux ni plus âdèle. »
Sous les pas des voyageurs se creusait la vallée du Crathis, resserrée entre des montagnes arides, à la figure tourmentée. Çà et là, quelques sapins, tordus par le souffle de Borée ; plus bas, en un réseau de petits torrents, des bouquets de maigres peupliers, de bouleaux et de trembles dont les feuilles décolorées tombaient. La vallée elle-même, une nappe de boue et de sable,
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lES IIERWÈRES AVEumiRES DU HmH ULYSSE. 51 encombrée de gros cailloux bleuâtres et de troncs d'arbres morts, n'était que le lit d'un immense torrent.
« HâtouK-nous, dit Ulysse. N'apercevez-vous pas là-bas, à la pointe d'un rocher, comme un petit sanctuaire? Nous frapperons à la porte et nous y souperons tranquillement. Le Styx n'est pas bien loin. Le gardien nous montrera le sentier qui mène à l'Enfer, s
L'humble chapelle, dédiée aux divinités infei^ nales, Hadès, Hermès, Hécate et Perséphone, s'ouvrait à tous les vents de la montagne; car elle n'avait ni porte, ni toit. Une lampe fumeuse, étouffée par le brouillard, éclairait vaguement l'autel des sacrifices. Une forme humaine sommeillait, allongée sur les degrés de l'autel. On entendait au dehors le murmure très doux, d'un ruisseau.
Le prêtre, à l'approche des étrangers, se dressa tout debout. Sous un énorme front chauve étincelâient des jeux de braise. La barbe grise descendait jusqu'à la ceinture. Nos trois aventuriers saluèrent à reculons et très bas le portier du Stjx.
« Vous venez trop tard, gronda celui-ci. A cette heure, les Furies sortent des gorges infernales et se promènent dans la vallée, afin de
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33 D'ULYSSE k PANURGE.
prendre le frais. Cerbère les acc<Hnpigne et il aboie de ses trois gueules tournées vers la lune. Ë coûtez....
Ils crurent entendre l'écho d'un hurlement saccadé et comme étrange, le jappement d'un dogue monstrueux possédé par la rage.
« Nous attendrons le plmn jour près de toi, bon vieillard, dit Ménélas, dont la voix n'était pas très ferme. Mais nous sommes biea fatigués et nous avons faim.
— Prenez-vous ce temple pour ime hôtellerie? interrompit avec colère l'homme aux jevx flamboyants. Ici, on jeûne, on prie, on pleure. Moi, je dors. Bonne nuit! >
Les trois amis se tinrent immobiles, muets, accroupis sur la pierre froide, jusqu'à l'aurore. Alors le prêtre se leva et dit :
e Suivez-moi.
— Au moins, interrogea Ménélas, Cerbère est-il rentré? »
Le prêtre haussa les épaules. H allait en «ilence et ses pas légers semblaient le gliasem^t d'une ombre. *
Dès la . sortie du temple, on s'engagea ea «0 couloir étroit de rochers, le long du ruisseau ao doux murmure. Mais l'eau noirâtre et lourde exhalait une odeur fétide. Parmi les rochers,
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LES DERNIËRES ATBKTimES DU DIVIN DIVSSE.
pas un arbrisseau-, au bord de l'onde, ni n ni brins d'herbe. Ici la nature était morte.
« Voilà le Styx, dit le prêtre en s'incliuant vers le ruisseau. Mais gardez-vous d'y goûter en ce moment. Cette eau jaillit des marécages de i'Enfer, elle est iniîlme et maudite. Si vous cherchez la purification, c'est contre les roches du mont Nonacris, à l'endroit même oii le Stjx s'enfonce dans le Ténare, que vous y devez boire. »
Après une heure de marche, le prêtre s'arrêta. D'un geste solennel il montrait aux deux rois l'horreur sacrée.
Tout au fond d'un vaste cirque aux tons brûlés, c'était d'abord la muraille à pic, rigide, altière, du Nonacris, dont le plateau blanc de neige portait une haute couronne de nuées. Aux deux côtés du terrible mur, la montagne foudroyée, bouleversée, pendait sur le vide; des aiguilles de pierres, des tours brisées, chargées de neige, se penchaient vers l'abfme, menaçantes; et tout en bas, un monde de ruines, des rochers entassés comme par le bras d'un Titan fou, une marée de pierre qui montait et venait battre, impuissante, le rempart infernal. Plus bas encore, c'était le ruisseau, l'eau de mort qui sortait furtivement des roches amoncelées, avec son doux murmure éternel,
s* D'ULïSSE A PâNBRGE.
E Regardez », dit alors le vieillard.
11 tendit la main vers la montagne. Des vapeurs errantes balancées sur les ctmes descendait, telle qu'un ruban noir, sans bruit et comme figée, la source Sainte. Puis elle s'évanouissait dans le chaos de pierre et roulait, à travers la nuit, parmi les Morts.
< Maintenant, ccunmanda le prêtre, gravissons le toit de l'Enfer, aân de toucher là-bas à la fontaine très pure dont le nom seul trouble la béatitude des Dieui; immOTtels. >
Et, très droit, d'un pas mesuré, il escaladait les monceaux de pierres. Jamais son pied n'hésitait. Pour lui, les ruines de la montagne semblaient l'escalier d'un temple. Plus il s'élevait dans l'écroulement du Nonacris, plus sa taille se rehaussait m^estueuse. Les trois initiés haletaient derrière le guide étrange. Ils tombaient à gênons dans les déchirures des rochers, se blessaient aux arêtes tranchantes. Enfin ils touchèrent au faîte. Le prêtre les attendait, le dos appuyé à la montagne. Une rumeur confuse courait dans les profondeurs souterraines du Nonacris.
Ulysse s'approcha le premier du Styx, puis Ménélas, puis Ëumée. Ils recueillaient dans le creux de la main quelques gouttes d'eau glacée qu'ils portaient à leurs lèvres.
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LES DERNIËft&S iVEMTURES DU DITTH ULYSSE. SS
« C'est bien, dît le vieillard. Vous pouvez désormais contempler, sans mourir, les mystères du Tartare. Voici les lucarnes de l'Enter. Prosternez-vous et regardez eu bas. Vous recevrez des ténèbres où s'eogoufl're le Styx la révélation consolatrice ou douloureuse que les Dieux vous réservaient. »
Docilement, chacun des trois voyageurs s'agenouilla sur le bord d'une crevasse d'où montait le bruissement des eaux invisibles et courba le front.
Ils demeurèrentainsi quelques moments. Eumée se releva le premier, avec un visage chagrin.
« Je n'ai rien vu, dit-il au prêtre.
— Réjouis-toi, mon ami, répondît le vieillard. Heureux l'homme aux yeux duquel le Tartare paraît obscur et vide comme une tombe! >
Deux oris éclatèrent alors, un cri de triomphe, un cri dindicible terreur. Ménélas, debout, battait des mains et riait. Ulysse se traînait, hagard et la figure toute blanche, aux pieds du prêtrft.
« J'ai vu Paris, clamait Ménélas, Paris, l'amant d'Hélène, Paris, l'hôte perfide qui m'a ravi l'amour d'Hélène. Il est mort, immortellement misérable. H fuit en pleurant devant Cerbère. Le dogue arrache de ses ongles d'acier la
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se D'ULTSSE A PANURGG.
chair de Paris et le sang rouge du Trojen coule dans le Styx. Il tombe et, d'mie morsure de sa triple gueule, le bon chien le relève, et Paris en lambeaux reprend sa course. Que les Dieux soient béais !
— Qu'ils soient maudits! miu^urait Ulysse.
J'ai vu passer le chœur des Océanîdes qui chantaient un hymne à Némésis. Et puis, flottant au 01 de l'eau noire, bercé sur un lit de lotus et d'asphodèles, j'ai vu le corps blanc d'un jeune enfant, poitrine brisée, tète sanglante. Les yeux se sont ouverts et j'ai senti le regard se 6xer sur ma face. J'ai cru que j'allais mourir et j'ai crié.
— Je ne veux pas connaître ton nom, dit le prêtre. Tu fus un grand coupable. Puisse le Styx laver tes souillures! »
La neige commençait à tomber. Elle tourbillonnait sur les hauteurs, s'engouffrait dans les cavernes . De toutes les fentes de la montagne, des précipices béants du Styx sortaient des bouffées de vapeurs grises qui se fondaient en colonnes mouvantes et rampaient jusqu'aux plateaux aériens perdus dans le brouillard. L'horribie désert de roches, plus vague et plus lointain, se dérobait; les tours démantelées du Nonacris et les aiguilles de pierre, noyées en une mer de brume, rayées de neige tombante, reculaient,
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LES DER51ËRBS AVENTURES DU DIVIS ULTSSE. 97 toujours plus grandes, et chancelaient. La rumeur des eaux mystérieuses, plus sourde, semblait un immense chuchotement de feuilles desséchées, balayées par la bise d'hiver. Uu long voile de deuil descendait sans bruit sur la vallée mortuaire.
La petite troupe regagna silencieusement la chapelle des Dieux inrernaux. Le vieux- prêtre réconforta ses hôtes de bonnes paroles et d'un festin d'olives salées, de noix et d'amandes desséchées, arrosées d'eau limpide. Puis il les congédia.
c Embrassons-nous, vieillard vénérable, dit le roi de Sparte, et reçois ces trois pièces d'or, à l'inteotion de Cerbère, mon dogue bien-airaé. Tu lui achèteras des gâteaux de miel, aux fêtes prochaines d'Hermès, conducteur des âmes, et de Perséphone, cueilleuse de pavots. »
Les pèlerins reprirent leurs houlettes, relevèrent leurs manteaux jusqu'aux oreilles et s'acheminèrent parmi les ruisseaux, les cailloux et les arbres morts, tout le long du Crathis. Ils gravirent une pente abrupte, hérissée de sapins.
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as D-DL¥SSE A PAHURGl.
dont les branches portaient une floraison de jeune neige. A l'heure où le soleil se couchait, ils découvrirent le lac Phénéos au fond de sa coupe ovale, immobile, assombri par les sept montagnes qui le côtoient à l'Occident, sept pyramides noires, sépulcrales. lU campèrent pour la nuit entre les murailles d'une masure abandonnée, en compagnie d'une chouette toute blanche de vieillesse dont le remue-ménage troubla leur sommeil. Le lendemain, après avoir contourné une partie du lac, ils descendaient presque ii pic à la vallée de Stjmphale, triste marécage sur les fanges duquel fiautillaient les noires Stjmphalides, pareilles à des corbeaux folâtres. Ménélaa désirait contempler en ce lieu le gouffire où s'abtment les eaux bourbeuses sorties, à la façon du Styx, des rochers qui fonnent le cratère du Phénéos.
a Non ! non ! dit Ulysse, je les ai vus de trop près, les fleuves et les gouffres du Tartare, peuplés de visions farouches et de souvenirs sanglants. Marchons toujours, mon frère, les pieds dans la boue et le cœur vaillant. Il me tarde de saluer Gassandre et de me jeter bien vite sur la vaste mer, ia mer, ma grande amie, qui me rendra l'oubli et me versera l'espérance. »
Deux journées encore, ils allèrent par un pays
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LES DERHIÈBES AVENTURES Dt DIVIN ULîSSE. 30 désoté, tout transis par les vents glacés de Phocide. Le désert de Némée, le marais de Leme où croassaient tes grenouilles, inspirèrent au fîls de Laërte des paroles de sagesse sur la folie de l'héroïsme et la perfidie des femmes.
< Voyez, mes amis, l'insondable néant des travaux accomplis par Hérakiès. Il a tué le Centaure Nessos, tué le lion de Némée, coupé les tètes de l'hydre de Lerne, et le moûde pullule encore de monstres. J'en ai, pour ma part, connu de fort remarquables, au cours de mes voyages. Il a percé les Stymphalîdes de ses flèches, et nous venons de rencontrer les bandes de ces funèbres oiseaux. Il a brisé, sur le Caucase, les chaînes de Prométhée, et la violence, l'iniquité régnent toujours parmi les mortels. Les femmes ont perdu ce demi-dieu. A la vérité, il a massacré l'une de ses trop nombreuses épouses, et je suis loin de lui en faire un crime. Mais il s'est dégradé aux pieds d'Omphale, une fileuse encore, celle-là! La dernière de toutes, Déjanire, lui tissa la tunique fatale dont il devait mourir. Si j'étais à ta place, Mènélas, je renoncerais à la blonde Hélène, j'irais, dans les jardins du Taygète, boire l'hydromel et couronner de violettes les vierges de Lacédémone.
— Éros est mon mattre, répondit en soupirant
40 DtLYSSE A PANUR6E.
MénéUs, Éros, le tyran des Dieux qui siègent sur
rOiympe aux mille sommets.
— Éros était aussi le maître des cinquante fils d'Egjptos qui voulurent épouser contre leur gré les cinquante filles de Danaos. Mais, la première nuit de leurs noces, quarante-neuf de ces dames ont tranché la tête à leurs maris et les ont jetées, tout près d'ici, sanglantes, affreuses, aux grenouilles de Lerne. Et cette histoire pathétique est bien connue d'Hélène, fille de Léda. n
Vers le soir de ce jour, nos aventuriers firent halte, afin de se consulter, au sommet d'une colline pierreuee d'où l'on apercevait, sur la gauche, la sombre acropole de Mycènes, le palais et les tombeaux des Atrides; plus bas, la capitale d'Agamemnon, et, dans le lointain, l'acropole verdoyante d'Argos, Ménélas, très ému, souhaitait de ne pénétrer qu'à la lumière du soleil dans la maison scélérate de Clytemnestre, Eumée, qui redoutait d'effrayantes apparitions, proposait de ' chercher, pour cette nuit, un asile dans la cité. Ulysse, plus résolu que ses compagnons, décida qu'on iwit sur-le-champ droit à Cassandre.
c Et demain, dit-il, nous tendrons joyeusement la voile, et la complainte des Néréides, aux cheveux couleur d'éraeraude, marquera le rythme à nos rameurs. »
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KS DERNIERES ATBHniRES DU DinH DLÏSSE. «
Ils se remirent en route à l'heure du crépuscnle. Mais alors un cri qui n'avait rien d'humain, cri de mourant ou de fou, entrecoupé de paroles furieuses ou de supplications, les arrêta brusquement. Du côté d'Argos, courant vers Mycènes, un homme bondissait d'un élan désordonné. Parfois il retournait la tète et regardait au loin, fuyant toujours, comme traqué par une bête; puis, ramassant ses épaules, tète basse, il redoublait de vitesse. Parfois encore il observait la paume de ses mains, puis les frottait violemment l'une contre l'autre, comme pour y effacer une empreinte sanglante. 11 venait ainsi, ta chevelure et la barbe au vent, dans la nuit tombante.
Les voyageurs reculèrent de quelques pas.
L'homme passa devant eux, les touchant presque, sans les voir. A ce moment, il pleurait.
Mais Ménélas l'avait reconnu. Et le seigneur de Lacédémone, se penchant à l'oreille d'Ulysse, murmura ;
« Oreste! »
Le fils d'Agamemnon s'enfonçait dans les ténèbres. Peu à peu son cri s'éteignit parmi les tombeaux des Rois.
Des gardes bardés de bronze, armés du bouclier d'airain et de la lourde lance à deux tranchants, veillaient autour de ta citadelle. Ménélas
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« D'ULYSSE A PANtROB.
montra son anneau royal. Les gardes s'inclinèrent avec respect.
A i'eitrémité d'une terrasse, on voyait, engagée entre deux rudes murailles formées de blocs énormes, une porte massive que surmontaient deux lions de pierre dressés, front contre front, aux deux côtés d'un pilier. Les torches élevées par des esclaves qui précédaient les visiteurs éclairèrent le décor farouche. Au delà de cette porte, on gravissait une longue rampe flanquée de deux touraj puis, au fond d'une esplanade, isolé et triste, apparaissait le palais. Les sentinelles de bronze, immobiles, en protégeaient le portail. Une vieille esclave, au visage tatoué de rouge et de bleu, souleva la draperie de pourpre tendue au seuil d'une salle basse. Ulysse et Ménélas congédièrent Eumée et se glissèrent dans l'antre des Atrides.
Ils marchaient sur d'épaisses nattes de jonc. Ils n'aperçurent d'abord, à la lueur rouge des torches, sous la voûte pleine d'ombre,' que des murailles nues auxquelles étaient appliquées çà et là des armures de bronze, des casques à l'aigrette flétrie et des haches de guerre; puis, au fond de la salle, assise sur un trfine d'airain, vêtue de blanc, ses longs cheveux noirs se déroulant jusqu'à la ceinture, une femme de grande
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LES DERNIÈHES ATEHTtlElES DD DIVIN ULTTSSE. 45 taille, d'une majesté douloureuse. Près d'elle se tenait, à demi couchée sur le tapis de joue, une jeune fille enveloppée d'un manteau de pourpre orné de feuillages d'or, une jeune fille blonde, toute frêle, dont les grands jeux tristes se portèrent, anxieux, vers les deux inconnus.
Les lèvres de la femme Têtue de blanc avaient frémi tout à coup,
« Je vous attendais, dit Gassandre d'une voix harmonieuse et hautaine. Electre, ma fille, baise la main de ton oncle Ménélas, qui vient visiter de nuit la nécropole de sa noble famille. Prends cet escabeau, roi de Sparte. Assieds-toi. L'autre demeurera debout.
— ie suis prêt à me retirer si tu l'ordonnes, esclave d'Asie, répondit ironiquement le fils de Laërte. Moi, je n'ai rien à demander ici, ni prédiction, ni sortilège. Et je me ris de la race de Priam.
— Ris à ton bon plaisir, vainqueur d'Astyanax, mais garde-toi de la race d'Ulysse. Chez vous autres Grecs, le parricide est un jeu qui sourît aux adolescents.
— Je n'ai qu'un fils, et c'est un bien vertueux jeune homme, qui craint les Dieux et que conseille Athéna aux yeux glauques.
— Âi-je nommé Télémaque? s'écria la pro-
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U D'DLISSE A PANURGE.
pltétesse. Pénélope fut-elle ton unique amour? Veille, roi d'Ithaque, sur tes promenades de nuit, fuis la solitude des villes mortes, redoute les ruines où sommeille l'âme d'un enfant!*
— Cet enfant, le dernier rejeton de vos rois, la dernière espérance d'ilion, flotte sur un lit de lotus, au chant des Océanides, dans le Tartare sonore, et jamais, non, jamais, vivant, je ne reprendrai le sentier du Styx, »
Mais Cassandre n'écoutait plus Uljsse. Elle prêtait t'oreille au bruit d'un pas furtif qui allait et venait dans la cour du palais. Electre, de plus en plus inquiète, lisait les yeux à la tenture de pourpre.
Ménélas, que ce- dialogue troublait, rapprocha timidement son escabeau du trône de Cassandre.
a Éloigne-toi, dit la fille de Priam. Cette place est sacrée. Là fut tué, d'un coup de massue, comme un bœuf à l'étable, Agamemnon, le Roi des Rois, ton frère ! »
Elle poursuivit sur un ton lent, solennel :
« J'étais présente et j'ai tout vu, Égisthe rampa vers le roi, tenant' l'arme sous son manteau. Clytemnestre adultère marchait sur les pas d'Égisthe. Ses cheveux épars semblaient des serpents noirs. Elle portait une lampe d'argile ea sa main droite. Agamemnon tomba sans un cri.
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LES DERHIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE. « Je l'aimais. Il était, avec Priam, la plus haute figure de la race humaine. Mais les Dieux éternels l'ont vengé. »
Les pas de l'invisible promeneur se rapprochaient du rideau de pourpre. Electre, frissonnante, s'appuya, les bras en croîs, à la muraille de pierre.
(T Et voilà Némésis >, dit tout bas Cassandre, montrant du doigt le seuil de la salle.
Oreste, demi-nu, secoué par la terreur, hésita quelques instants, puis se précipita, tète baissée, dans la chambre maudite.
Il allait follement en tous les sens, au hasard, se heurtant le front contre les armures de bronze, et le cri entendu par les deux rois sur les collines de Mycènes éclatait plus horrible sous la voûte des Atrides.
« Oh! les chiennes noires qui aboient à mes talons, les Érjnnies infernales qui me harcèlent et me mordent toujours, toujours! Plus vite je cours, plus rapides elles me suivent. J'ai du sang sur les mains, un sang toujours chaud, toujours rouge, dont l'odeur fait hurler les chiennes. Oh! ma mère Clytemnestre, si belle, si grande, si pâle! Quelle blessure à ta gorge, par oii s'écoule un flot de sang! Quelle pitié! quelle torture! Le ciel n'a plus d'étoiles, la terre est froide comme
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une tombe. Mon palais est désert, tout est mort autour de moi, et mon cœur et ma pensée ne peuvent mourir. Hélas! hélas! s
Electre était tombée à genous, le visage entre ses mains. Ulysse et Ménélas s'étaient dérobés dans l'ombre. Cassandre se leva très calme et marcha vers Oreste.
Dès qu'elle put rencontrer, parmi les lignes heurtées de sa course, les yeux de l'infortuné, elle l'attira vers elle et i'entraina du côté du trône. Elle lui parlait d'une voix très douce et chantante, en une langue mélodieuse et barbare, et Ménélas se souvint d'avoir entendu les femmes d'Asie qui berçaient ainsi leurs ûh dans la plaine de Troie. Charmé par la magie des paroles, vaincu par la tendresse maternelle du regard, Oreste s'attachait en silence aux pas de Cassandre. Elle revint s'asseoir sur le trône d'airain. 11 s'assit à ses pieds et posa son front baigné de sueur sur les genoux de l'esclave mystérieuse. Elle chantait toujours et sa voix prenait une mélancolie de rêve. De sa main, blanche comme la cire, elle effleurait les bouclei^ brunes de la chevelure, et la grâce de sa caresse endormait le parricide.
Alors Electre rappela d'un signe les deux vis^ teurs.LafilledePriani interrogea le seul Ménélas.
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LES DERNIÈRES AVENTURES DU DHIN ULTSSE. 47
c Je cherche, dit l'aventureux époux, Hélène au sourire divÎD.
— Et ton compagnon, le Grec qui meut toujours?
— 11 U cherche avec moi. En même temps, il fuit loin de Pénélope, sa âdéle épouse.
— La folie des hommes qui se croient de grands sages témoigne du mépris des Dieux. A quoi hoD t' éclairer, puisque ms diviuatioa n'a janoais été crue? Vainement, dans Uion, à M;c«)es, j'ai crié les secrets formidables de l'avenir. Ceux qui m'étaient les plus chers riaient de mes menaces. Tout à l'beure, j'ai déchiré pour Ulysse Le voile des choses futures : il o'a pas daigné me comprendre. Après tout, Uénétas, ce voyage sera bon ii ta santé. L'biver est doux, en Egypte, aux rois qui vieillissent. Allez. Dans L'é table des Dieux aux cornes recourbées et dorées, prêtresse de la Mort, ton Hélène est reine. Allez pieusement baiser la poussière consacrée par la trace de ses sandales. Mais sortez sans retard de ce palais. On y respire un souffle de crime. Electre et moi, jusqu'au matin, nous bercerons le sommeil et les songes du deinier né des Atrides i.
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D'ULYSSE A PANUHGE.
Au point du jour, Méoélas vint au tombeau d'Agamemnon égorger un agneau noir et verser la libation du vin funéraire. Puis les voyageurs montèrent sur des mules, franchirent l'Inachos, côtoyèrent les remparts d'Argos, et reconnurent, parmi les lauriers, les citronniers et les figuiers, la grande muraille de Tirjnthe, ouvrage des Cyclopes.
« Ici, dit Ulysse tout en chevauchant, ici régnait jadis le bon roi Amphytrion, mari de l'aimable Alcmène. Son union fut heureuse : il ignora toujours l'innocente trabison de sa femme, que Zens honora de son amour, à l'aide d'un ingénieux artifice. Il tua son beau-père, mais par mégarde. C'était un prince excellent. >
Une ombre passa sur le front dé Ménélaa.
< Un mari trompé, même par un dieu, ne saurait être heureux qu'à demi, répliqua-t-il avec amertume; car il devient la fable des mortels et la risée des enfants. »
A midi, nos aventuriers mirent pied à terre sous le rocher colossal qui domine le port d'Argos. Ulysse avisa bientôt un vaisseau léger
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LES DERRIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE: 4t et STelte, dont les rameurs lui parurent alertes et bons compagnons. Au déclin du jour, les navigateurs fendaient la mer écumeuse, entourés d'un cortège de dauphins bleuâtres. Une nuée d'hirondelles les précédait.
« Elles filent vers l'Égjpte et gazouilleront . notre arrivée prochaine sur le toit qui recouvre la beauté d'Hélène », dit Ulysse, sincèrement chagrin de sa fâcheuse allusion au roi de Tirynthe.
Ménélas essaya de sourire. Mais il n'en eut pas la force. Araphitrite bondissait alors plus allègrement que les dauphins au dos azuré, et le beau-frère de Clytemnestre, tout blême, la chevelure éplorée, se faisait descendre par Eumée dans les entrailles du navire.
■ Ah! dit Ulysse, je demeure pour cette nuit le seul arbitre du voyage. L'Atride ne se doutera point du changement de route. Nous avons bien le temps d'aborder à la terre d'Egypte. Galypso! chère Galypso! Je tourne la proue vers ton ile bienheureuse. Demain j'accuserai les étoiles de nous avoir égarés. Pilote, va dormir! »
Il s'empara du gouvernail. Toute la nuit, au rythme des rameurs, il rêva d'enivrantes voluptés. Il voyait, dans les nappes laiteuses épandues par la lune sur la mer, se balancer les seins nus des Naïades; il entendait, dans la i
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BO DULÏSSE A PAHURGE.
grave des vagues, l'appel amoureux des Sirènes.
Ménélas reparut assez tard te leudemaiD sur le poDt du navire. 11 s'attendait à contempler le vide immense des ondes; il fit un geste de stupeur e« apercevant comme un cbceur d'tles et d'îlots épars à tous les points de l'horizon. Ce n'étaient, autour du navire, prochaines ou lointaines, que montagnes rocheuses, taillées en pjramides, en coupoles, en arêtes fantastiques. Les plus voisines, sauvages, ne laissaient voir aucun vestige humain; les plus reculées se fondaient dans le bleu du ciel.
Le roi du Taygète arrêta sur Ulysse un regard inquiet.
« Il faut, dit ce dernier, que la machine céleste soit dérangée par accident et que la grande Ourse ait, cette nuit, perdu la tète. Peutêtre Poséidon nous a-t-it poussés, à notre insu, du côté où s'éveille chaque matin l'Aurore aux doigts de roses. Mais l'erreur de route est de petite importance. Je crois bien reconnaître là-bas une fie dont le séjour me fut naguère hospitalier. La reine de cette ile, Caljpso, fille de Thétis et de l'Océan, eut pour moi, pendant sept années, les plus grandes bontés. Allons, pour quelques jours, oublier près d'elle nos récentes misère*, la Pythie, le Stjx, Oreste et Cassandre.
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LES DEHNIËHES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE. M Je ne serais point d'ailleurs étonné que la cbarmante fille ait reçu des nouvelles d'Hélène. >
Ils jetèrent l'ancre dans une anse étroite dont les alentours parurent un peu changés aux yeux d'Uljsse.
« Autrefois, dit-il, cette partie de l'Ile était toujours verdoyante et fleurie. On dirait que le feu a ravagé la région.
— L'biver est précoce cette année, observa judicieusement Ménélas. A Sparte, les platanes perdaient déjà leurs feuilles. »
Ulysse éclata de rire.
n Ignores-tu, mon ami, qu'au séjour dea Nymphes, dont ta jeunesse ne passe jamais, règne un éternel printemps? Marchons plus vite. Tout à l'heure nous atteindrons le bois sacré où ma bien-aimée et moi nous aimions à couvrir de fleurs l'autel d'Éros, notre dieu. »
Ils entrèrent dans la forêt d'amour. Elle était dévastée, morne, d'une tristesse ineffable. Des arbres séculaires, desséchés, rongés par les lichens et les mousses, se penchaient, comme accablés de lassitude, les uns sur les autres. Les herbes des ruines, à l'odeur acre, les orties, les buissons d'épines occupaient les avenues. Au milieu d'un carrefour, près d'un bassin de marbre comblé d'une boue verdâtre, l'autel d'&os gisait,
H D-DLTSBE A PANURGE.
sous un manteau de ronces et de lierres. Et, dai|
cette désolation, pas un oiseau ne chantait.
Ulysse ne riait plus.
< Elle est peut-être morte », insinua timidement Ménélas.
Un bruit confus de voix humaines attira l'attention des deux rois vers une clairière voisine de l'autel profané. Une vieille femme était près d'Eumée qui l'aidait à soulever un petit fagot. Le fagot étftit bien léger, mais la vieille était si faible !
Les rois s'approchèrent. A la vue d'Ulysse, la femme ouvrit les bras et jeta un cri grêle, pareil à celui d'un oiseau mourant. Le bonhomme Eumée lâcha le fagot et soutint la pauvre vieilte qui tombait à la renverse sur un tas de feuilles sèches. Elle tremblait, telle qu'une fieur fanée au bout d'une branche. Elle était si chétive, si cassée, si croulante, avec un visage tout en rides profondes et des mèches de cheveux blancs autour de son front d'ivoire jauni ! Mais les jeux, les grands yeux bleus, divinement beaux, jeunes et tendres ! Ulysse les avait baisés jadis mille fois sous les ombrages murmurants du boia sacré, près de l'autel chargé de lys, de verveines •tde roses.
c Tu reviens trop tard, gémirisait Calypso.
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lES DERNIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE. S3 Une fois le soleil couché, au premier soîr de tu fuite, j'étais perdue. Hélas! Ulysse, pourquoi ne t'avais-je point dévoilé le secret des Nymphes? Notre jeunesse immortelle est un don des Dieux tant que nous demeurons vierges et pures; mais l'amour, notre premier, notre unique amour, par la grâce de ces Dieux indulgents, laisse encore fleurir notre beauté tant qu'il demeure fidèle. Je fus ton amante et tu trahis notre amour. En quelques heures, j'ai vieilli de toutes les années vécues; tous les printemps de ma jeunsse ont compté comme autant d'hivers sur ma tête flétrie. Aujourd'hui, j'ai cent ans. Ce soir, je mourrai. Mais je t'ai revu et je suis heureuse! »
Ulysse vint à Calypso, lui prit le front entre ses mains tremblantes, et, sans une seule parole, avec des larmes dans les yeui, mit un suprême baiser sur Ja chevelure blanche.
Puis, en grand silence, les trois voyageurs s'éloignèrent. Au premier coude du sentier, Ulysse se retourna. Courbée sur son bâton, toute cassée, toute chétive, Calypso le suivait d'un long regard d'amour, et les yeux bleus de la Nymphe, les yeus divinement jeunes et tendres éclairaient la tristesse de la forêt sacrée.
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D'ULÏSSE A TANUHGB.
Le navire tourna sa proue vers l'Egypte. Tanl que le séjour de Caljpso fut visible entre l'Océan et le ciel, Ulysse attacha ses yeux sur les rochers de l'ile. Et, quand le crépuscule eut voilé de son ombre le chœur loiatain des Cyclades, il poussa un grand soupir et murmura :
■ Puisse ce jour, le plus triste de ma vie, contenter la colère des Dieux! >
La traversée fut heureuse. Chaque nuit, les astres scintillaient plus magnifiquement au ciel; chaque matin, la mer souriait avec plus de grâce encore que la veille. Peu à peu se dissipait la mélancolie d'Ulysse. Ménélas semblait presque joyeux.
Enfin les voyageurs virent au loin une brume plus azurée qui montait d'une côte basse, indécise : là-bas, des touffes de blanche écume frissonnaient en courant sur des bancs d'écueîls invisibles. Des taches verdoyantes, des bouquets d'arbres grêles sortaient vaguement des ondes. C'était l'Egypte.
BientAt ils entrèrent dans les eaux glauques d'un fleuve indolent dont les rives plates nour-
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