‹ D'Ulysse à PanurgeChapitre 7 sur 7 · LE ROI IRIHALCHION. IH · texte numérisé non relu

LE ROI IRIHALCHION. IH

Rome, artisan de merveilleux discours. Après tout, ces deux petits Gaulois seraient mes seuls témoins et, puisqu'ils sont résolus à me suivre aux sombres bords, le temps leur manquerait pour confier à l'histoire le testament philosophique de Trimalcbion. »

Le soleil s'abtmait en des nuages couleur de sang. Un hibou, perché sur les branches d'un cèdre, à trois reprises poussait un cri lugubre. Rome, si bruyante chaque soir, semblait déserte, sépulcrale. On entendit alors frapper discrètement à la porte de la villa. TrimalchioD saisit le stjlet d'ivoire.

Flavellus courut à la porte. Le passant entra hâtivement. C'était l'esclave numide. Son visage se dérobait à demi entre les plis d'nn manteau. Le jeune homme se prosterna devant l'af&anchi et lui embrassa les genoux.

€ 11 faut fuir, dit-il, fuir sur-le-champ et sans regarder derrière toi. Néron, dévoré par l'inquiétude, t'a oublié. Mais Épapfarodîte lance à cette heure contre toi les bourreaux du Palatin. Sauve-toi sans perdre le temps à chercher ton bâton de voyage. L'Empire est en suspens.

L'armée chancelle. Cette nuit éclatera la conspiration qui perdra Néron si elle réussit. Mais Rome sera noyée dans le sang, si elle échoue. Je

C3.ifKi:,'C00t^l>J

m D niYssR A PAitoncE.

suis le messager du jeune patricien qaî m*a pecueillî^ tu sais, celui qui le parla l'autre jour à la sortie du cirque, le petit neveu de Pompée. Ces nuita d'été sont brèves. Il faut fuir.

— C'est pour ces deui enfants que je tente de prolonger ma vie, répondit l'ami de Pétrone.

Une occasion de gloire m'échappera peut-être. Merci. Que les Dieui te protègent. Partons. J'y consens. Je ne fuis pas. Je m'en vais. Je sors de ma maison. Nous allons à la campagne. Renoncer à la gloire n'est point une folie. Vivre est un acte de sagesse. J'ai lu eu un livre très docte qu'il vaut mieux vivre à l'ombre d'un petit jardin que de mourir d'une fin tragique sous les ;eux du genre humain. 11 est vrai que, ce soir, je me vois forcé de quitter mon jardin. Mais c'est pour respirer, en dehors de Rome, l'air pur des collines et des champs. »

Le Trimalchion mobile, naïvement ironique, des anciens jours, reparaissait de plus en plus, aussi sincère que le Romain prêt au sacrifice de l'heure précédente. En cette fime enfantine se succédaient, sans étonnement, les résolutions les plus contraires. Maintenant il ne doutait plus que César ne fiit touché avant lui par le Destin 11 saisit précipitamment une bourse gonflée d'or. Mais il n'oublia point le poison de Locuste

cGoo^k

LE ROI TRUALIWOI!. 11»

< HâtoQS-Dous, dit-il. Voici le viatique de deux voyages. Le plus léger, qui tiendrait sous l'ongle' d'un enfant, nous aiderait, en cas de malheur, à visiter le pays d'où personne n'est jamais revenu. >

Ils sortirent tous les quatre de la villa. Le Numide suivait à quelque distance, attentif aux bruits lointains de Rome, anxieus pour le salut de l'homme qui l'avait tiré des griffes d'un empereur et de la gueule d'un tigre.

Un orage grondait du côté de la mer.

Ils atteignirent sans embarras la Porte Salaria. Les soldats du corps de garde buvaient, jouaient aux dés ou sommeillaient à demi ivres. La sentinelle interpella Trimalchion d'une voix embrouillée par les libations.

( Ami, que dit-on de Galba? »

Trimalchion ne répondit point et tenait au légionnaire, avec son plus doux sourire, une pièce d'or. Les quatre fugitifs s'enfoncèrent dans la campagne ténébreuse, sous un ciel sillonné d'éclairs.

« Marchons vers la voie Nomentana, dit l'affranchi. Je connais, là-bas, une petite villa abandonnée, nne masure qui appartient à Phaon et dont les ruines nous cacheront, en attendant que les destinées de l'Empire décident de notre propre fortune. »

C3.ifKi:,C00^k

104 D'ULVSSB A PANI3R0E.

Mais le sentier douteux, le long des plateaux rocailleux, à travers les forêts de roseaux ou les prairies marécageuses, leur prît un temps très long. A peine avaient-ils gravi les premières pentes allant vers la Sabine, que les lueurs froides de l'aube firent surgir à l'Orient le front rigide des montagnes. Puis, l'immense campagne se révéla, rayée de brumes azurées, tandis qu'au loin un brouillard blanc montait du Tibre en lentes spirales. Un feu de pâtre flambait à quelque distance, solitaire. A l'occident, l'orage s'apaisait. Un dernier éclair passait sur les sept collines.

« Flavella paraît bien lasse, dit Trimalchion. La brise du matin est assez piquante. Voilà un feu qui nous réchauffera jusqu'au lever du soleil. Il doit être bien près du but que nous poursuivons. >

Le petit cortège s'engagea sur une montée raboteuse, hérissée de dures broussailles. Le feu de pâtre semblait reculer. Des ravins imprévus retardaient la marche des voyageurs. Maintenant, ils découvraient à leurs pieds la ferme de Phaon, dout le mur d'enceinte montrait une brèche étroite encombrée de ronces.

Déjà l'aurore colorait de teintes dorées les montagnes et la plaine. Et, du côté de Rome,

cGoo^k

LE ROI TRIHALCHION. 107

seller et les bras chargés du butin amassé en une minute de hâtif pillage.

Alors le soleil éclairait royalement la majesté du désert romain.

L'homme voilé fit bondir son cheval de guerre.

Le voile blanc se souleva et le chevalier vit la face livide de Néron.

Déjà Trimalchion jetait à l'Empereur la parole proférée naguère par le parricide, alors que l'affranchi fuyait éperdument parmi les arbres de la villa scélérate :

B Unde vadis? »

Mais Néron, écartant son voile, regarda fixement ce témoin suprême de sa ruine, et ses yeux égarés- par l'épouvante parurent supplier désespérément.

Et Trimalchion n'eut pas le courage d'évoquer la nuit de Baïa et d'outrager lo César vaincu. 11 fit un grand geste de pitié, et, saluant l'Empereur, il murmura :

t Le malheureux! >

Puis, ouvrant la paume de sa main, il abandonnait au soufile du matin le poison de Locuste.

Le lugubre cortège s'était rué au corridor étroit au fond duquel s'élevait, enfouie dans Iss ronces, la maison de Phaoo.

« Ils so>t perdus, dit Trimalchion. Ils s'en-

C3.ifKi:,C00^k

'AK DmTSSE A PAHVRGB.

foBcenf en une cave qui n'a point d'issue. Et Toicî les gens de Galba qui abandonnent à leur four la voie consulaire. La comédie néromenne va finir. Entraînez, mes amis, cette jeune fille aussi loin que possible. Je ne permets point que Flavella voie cette agonie. »

Mais Néron ne voulut pas tomber vivant entta les mains de ses ennemis. 11 mit pied à terre et, repoussant les rameaux d'épines qui s'&ccfo* cbaient à son manteau, se glissa par la brèche dans la cour de la pauvre villa. Ëpaphrodite, Sporus, Pytbagore et Phaon rampèrent à leur tour parmi les ronces. Les esclaves continuaient de fuir à travers la campagne. Les légionnaires fidèles formèrent une garde funèbre autour de la masure où mourait le fils d'Agrippine.

Les prétoriens, saisis comme d'une terreur religieuse, firent halte eu face de Trimalchion. Dans le silence recueilli de tous, on entendit un gémissement prolongé, quelques paroles confuses, un sanglot presque enfantin. Aussitôt Ëpaphrodite s'avançait au seuil de la villa et montrait aux émissaires de Galba le poignard rouge de sang.

cGoo^k

LE ROI TRIHALCniON.

( Je t'ai promis de souper chez toi, Trimaichion! Âttends^noî ce aoir aux Jardins de $4lluste.

— Tu feras maigre chère, mon ami, répondit le chevalier, au patricien qui deux fois lui avait sai}vé la vie. Mes esclaves ont vidé mes celliers et ravi ma vaisselle. Ma femme est remariée, sans doute, et ne dansera plus, au son du tambourin, tout autour de ma table. Viens cependant. Tu seras mon dernier hôte à Rome. Je dis adieu aux mortelles vanités de cette ville fonpidable. Je me retire en Provence, à l'ombre de mes oliviers et de mes vignes où chantent les cigales. Mon vaisseau est prêt à quitter le port d'Antium. Je marierai là-bas ces deux amoureux à la chevelure blonde. Et la société de ce jeune Numide réjouira mon vieux cœur en me rappelant sans cesse la plus généreuse folie de toute ma vie. »

Les chevaux, délaissés par les cavaliei^ néroniens, furent amenés au peloton de Galba. Flavellus, Flavella et l'ancien esclave d'Épaphrodite choisirent au hasard leurs montures.

l;,GOOt^l>J

200 D-ULÏSSB A PAtlCRGE.

Mais alors Trimalchîoa imagina de couronaer sa vie romaiDe par une grandiose fantaisie. 11 s'empara du blanc coursier de guerre qui, tout à l'heure, emportait l'Empereur fugitif. Il rentra dans Rome à la droite d'un neveu du grand Pompée, en télâ des légionnaires qui venaient d'inventer un nouveau César. Il fendit les rangs de la populace qui, oublieuse et vile, riait, battait des mains et, roulant derrière l'escorte lancée au galop, hurlait en son honneur. Il chevauchait impassible, le front haut, la bouche altière, relevant d'une main impérieuse les rênes de pourpre, et ses pieds, encore tout poudreux de la promenade nocturne, triomphalement tendus sur les étriers d'or.

cGoo^li^

ÉVOHÉI

Dans les dernières années dn xiii' siècle, le Père général des franciscains, Matthseus d'Acquasparta, réunissait à Assise le chapitre de son Ordre, à l'époque traditionnelle des fêtes de la Pentecôte. Les ministres proviaciaux se rendirent, de tous les coins de la chrétienté, au concile monacal de rOmbrie et, avec eux, les théologiens les plus subtils et les docteurs les pbs diserts de la famille franciscaine, tels que Bartholomseus de Bologne, que Frà Salimbene qualifie ainsi : magnus calkedratus magister. Il s'agissait, cette année-ià, de débattre une question fort délicate. Quelle était la signification symbolique des trois nœuds que porte, à chacun de ses cordons, la ceinture des Frères Mineurs? On n'avait plus,

cGoo^k

m D'CLïSSE A PANURGE.

sup ce grave problème, que des opinions incertaines. Pour les mystiques, les Spirituels rattachés à l'école de Jean de Parme, les nœuds signifiaient les trois états de la vie de saint François, la vie mondaine, ta vie érémitîque, la vie apostolique. Pour les obédienta, c'était l'image des trois vertus éminentes recommandées par le fondateur, la pauvreté, la charité, l'obéissance. Pour les conventuels, c'était la figure de i'Ëglise militante, de l'Église souffrante, de I'Ëglise triomphante. Les bonnes gens du tiers-ordre, artisans et bourgeois, et les petites Dames de Sainte-Claire avaient aussi leurs idées divergentes sur ce grand mystère. Bref, il semblait urgent de fixer le dogme et d'éclairer les consciences.

Le lundi de la Pentecôte, à midi, le chapitre entra processionnellement, au chant du Fen»

Creator, dans l'Église inférieure d'Assise, pour y tenir sa première séance. Matthseus d'Acquasparta s'assit, à la droite de l'autel, sur le trône épiscopal. Bartholomœus de Bologne monta au pulpito de l'Ëpttre, et se mit à lire une longue homélie latine; en un préambule élégant, il citait Aristote, Virgile, Denys l'Aréopagite, l'abbé Joachim de Gatabre, Albert le Grand et saint Bonaventure.

Or, à cette heure môme, débouchait sur la

l;,GOOt^l>J

£V0HË1 303

plftce verdoyante qui s'étend aa pied du grand monastère, on Frère de Provence, le Frère Palavas, prieur de Montpellier, un petit homme à la face épanouie, ni vieux ni jeune, ni gras ni maigre, qui talonnait impétueusement les flancs de son âne. Les novices en faction à la porte de la basilique lui firent signe de se bâter. 1) sauta, très teste, à bas de sa monture, frappa deux petites tapes amicales de sa main droite sur la croupe de la bète et l'abandonna, sans l'attacher, dans la prairie de Saint-François, oii les papillons d'azur voletaient au grand soleil, parmi les pâquerettes et les boutons d'or.

Le Frère rajusta sa ceinture de corde, y vérifia le nombre des nœuds symboliques, abaissa son capuchon poussiéreux et se glissa modestement à travers les rangs pressés du concile, après avoir trempé deux doigts dans le bénitier de porphyre appliqué au premier pilier, en face de la porte latérale.

L'homélie durait toujours. Bartholomœus paraissait fort en colère. Il insinuait, à l'égard des Prêcheurs de saint Dominique, de fâcheuses médisances. 11 tonnait contre les patarina, tes ft'aticelles, les manichéens et les ermites. Il étalait amèrement le luxe seigneurial des abbés Bénédictins, )e train princier des évèques, les meutes

C3.ifKi:,C00^k

S04 D'ULYSSE A PAKURGS.

de chasse, les histrions et les bouffons des cardîaaMTL; il parlait de Rome sans douceur. Parfois il se plongeait en une scolastique aussi trouble que profonde, précipitait pêle-mêle, au torrent de son éloquence, les versets de l'Écriture sainte, les Pères de l'Église, les lettres de saint Paul, les décrétales de Gratien, les encycliques d'Innocent m, le Dictatus papas de Grégoire VII, les prophéties d'Ëzéchiel. Mais, du cordon de saint François, il ne semblait plus se souvenir.

La chaleur du jour, bien que tMnpérée par ta fraîcheur de l'église, pesait sur tes auditeurs immobiles. Quelques-uns goûtaient déjà le charme d'une vague somnolence et sursautaient chaque fois que le docteur de Bologne abattait son poing fermé sur le rebord de la chaire. Les plus jeunes regardaient curieusement, dans les chapelles et les voûtes, les peintures de Giotto'et de ses disciples ; les plus vieux, penchés en avant, les mains Jointes sur les genoui, ne pensaient à rien.

( Voilà, murmura )e Frère Palavas, un furieux bavard. Que le bon Dieu ait pitié de moi qui suis parti de Pérouae dès la pointe du jour et n'ai point encore déjeuné ! »

C'était un singulier personnage, ce franciscaîa de Provence. 11 aimait à mordre à certains fruits

C3.ifKi:,C00^k

ÉTOBGI SOS

défendus. D'ane foi et d'une vie très pures, il en prenait à son aise avec la Règle, quant au précepte par lequel saint François défendit à ses fils la recherche indiscrète de la science et la lecture des livres douteux. A Montpellier, il fréquentait toutes sortes de gens suspects : des alchimistes, des nécromants, des astrologues, des juifs, des médecins arabes, des hérétiques albigeois, des troubadours catalans. On le soupçonnait, sans preuves, il est vrai, de donner dans les sciences maudites, de vaguer, la nuit, du côté de Magueloane, sur la lande sablonneuse, au bord de la mer, où habitaient, disait-on, au fond d'une ruine sarrasine, d'inquiétantes sorcières. En réalité, le Frère Pakvas n'était qu'un archéologue naïf, amoureux de toutes les vieilleries, des églises romanes démantelées, des sépulcres vermoulus, des inscriptions latines rongées par la mousse, des statues mythologiques chastement revêtues de lierre, des manuscrits à demi moisis, à demi grignotés par les rats. Sï, parfois, à travers ses chères antiquailles, il entrevoyait les cornes du Diable, il jetait au tentateur un énergique Vadc rétro! Et puis, il était homme du Midi, toujours en belle humeur, indulgent pour lui-même, d'une grande prudence en face de l'inconnu, et païen aeulement dans It sage

C3.ifKi:,C00^k

30» D'ULYSSE A PASURGE.

mesure, oien décidé à ne point gâter, par témérité d'esprit, sa part future de Paradis.

fiartholomseus terminait son premier point et entamait le second : la comparaison perpétuelle de Notre Seigneur avec saint François, le mendiant d'Assise glorifié comme iigure humaine du Verbe étemel, le parallèle des Fioretti et de l'Évangile. Palavas s'imagina que le sermon irait ainsi jusqu'à la nuit, jusqu'à la prochaine aurore, jusqu'au dimanche de la Trinité. Alors il vit tout en noir. Les conventuels lui parurent odieux par leurs figures trop réjouies; les ohédients lui semblèrent ridicules par leur mine trop ascétique, leurs fronts pâles et leurs joues desséchées. Matthœus, le général de l'Ordre, du haut de son trône, n'était plus pour lui qu'un sacristain vulgaire. Palavas poussa, en coudoyant assez rudement ses frères, jusqu'à l'autel, et l'œuvre lumineuse de Giotto, les noces mystiques de saint François et de la Pauvreté lui firent vraiment du chagrin .

« Voilà, pensa-t-il, un mariage assez triste, oix les époux ont une figure d'enterrement. >

11 ctoufFait sous les voûtes basses, enfumées, dans cette ombre et dans cette foule. 11 songeait à la Méditerranée, aux plages de Montpellier, toutes blanches, à la vieille cathédrale de Mague-

ËTOHÉl K7

lonne, dressée sur le bleu de la mer, dans une forêt de plantes sauvages, aui vignes qui fleurissaient là-bas, aux plates-bandes de sou couvent, où la brise marine courait sur les œillets et les marjolaines.

( On brûle ici de bien mauvais encens, dit-il à demi-voix et leurs cierges d'Italie n'ont point le parfum léger, la bonne odeur de miel de nos cires de Provence. »

Il chercha par où il pourrait se dérober doucement, sans scandale, afin de respirer un air plus pur. Un étroit escalier, pratiqué en un pilier, vers l'entrée du choeur, s'offrit à lui. 11 y grimpa à tâtons. Et tout à coup, il se trouva dans l'église supérieure, aériennei ensoleillée et vide.

Il se promena quelqne temps le long des frGs<]ucs toutes fi-aiches de Giotto et îes étudia d'un œil de connaisseur. Il s'arrêta avec complaisance en face du tableau pathétique qui montre le saint couché sur son lit de mort, tandis que l'âme est ravie, enlevée par les anges, vers le Paradis. Le miracle des roses le rappela

cGoo^k

a» O-nLÏSSE A PANtnCE.

à son jardiD de Provence où, à cette heure, elles embaumaient divinement.

^ > C'était un temps de grandes merveilles, soupira-t-ii, meilleur qu'aujourd'hui, oJi l'Or^lre se déchire en deux religions rivales. Mais, à propos de merveilles, j'ai dans ma poche le grimoire de mon ami le vieux Moïse, le brocanteur de Narbonne. Je pourrais bien en lire quelques feuillets, pour attendre ici la an du sermon. >

Le Frère Palavas s'établit commodément dans une stalle de chêne, sous )a fresque des Stigmates, et ouvrit un petit livre fort délabré, relié en soie rouge, dont les feuilles de parchemin, jauni par les ansées, portaient toutes sortes d'écritures hébraïques, arabes, syriaques, aux majuscules agréablement historiées et enluminées. Mais le Frère n'entendait rien à ces langues mystérieuses de l'Asie. Enfin, à force de feuilleter, il découvrit cinq ou six pages écrites en Utin et dont les caractères étaient couleur de feu.

( Ceci doit être diabolique, dit-il, mais à l'église je ne risque rien. Oh! Oh! De invocandta dœmonibusf Et plus loin : De repellendis dsemanibus! L'exorcisme à côté de la conjuration infernale, l'antidote près du poison! Quels enfantillages! Pauvres gens, qui croyez à ces sor-

cGoo^k

BVOHÉI a»

nettes ! Mais ce latin me semble excellent. Voyons un peu. »

Et il se mit à lire à haute voix une formule d'évocation dédiée au dieu Bacchus. La clameut de fiartholomieus parvenait toujours jusqu'à lui et se perdait dans les ogives de )a claire église. Palavas haussa le ton afin de ne plus entendre te lointain prédicateur.

< Dieu Bacchus, dieu de la joie, du vin et d'autres bonnes choses encore, viens à moi, ton serviteur très fidèle I Dieu riant, toujours jeune, couronné de pampres, dieu du raisin vermeil, favorable à la volupté, sois-moi propice I Au nom de Lucifer.... »

Palavas ^'arrêta tout net. L'homélie s'était tue brusquement. Et une rumeur étrange, de plus en plus sonore, bientôt formidable, montait comme par bouffées de la basilique romane à l'église ogivale. C'était le bruit d'une multitude joyeusement déchainée, une explosion d'ironie, un grand cri d'adoration et, chantée en chœur, sur un rythme entraînant, de plus en plus précipité, une parole humaine, une parole païenne, uua seule :

« Évohé! Évohé! Évohé! »

Palavas frissonna, sua à grosses gouttes et ferina son grimoire.

SIO D'ULYSSB A PANDAGS.

J'aurai fait là-dessous quelque malheur », gémit-il.

Abaudonnant le bréTiaire démoniaque sur l'appui de la Btalle, il courut à l'escalier et le descendit en chancelant. Quand il toucha la dernière marche, au seuil même de l'église, il dut s'appujer contre la pierre de la porte, pour ne pas tomber.

L'église, ténébreuse tout à l'heure, flamboyait maintenant du pavé jusqu'à la voûte. Des lueurs empourprées s'entrecroisaient autour des piligra, se déroulaient sous les arceaux, inondaient de reflets fauves les confessionnaux; une haute gerbe d'étincelles d'or jaillissait du bénitier; une nuée d'or se balançait sur l'autel et la Pauvreté riait d'un rire de courtisane au-dessus du Saint des Saints. Tous les Frères, tous les Pères, les obédients, les conventuels tourbillonnaient, emportés par un délire sacré. Palavasles reconnaissait tous; mais leurs oreilles s'étaient allongées et recourbées en pointe, leurs jeux pétillaient et la fièvre de l'orgie païenne enflammait leurs joues. Leurs tuniques de bure ou de drap s'étaient changées en fourrures de panthères; d'énormes touffes de lierre tenaient la place des capuchons ; des guirlandes de lierre ombrageaient les tonsures monacales, ceignaient les

C3.ifKi:,C00^k

ËTOHËT «I

bras, les poitrines et les reltis. Les barbes vénérables, les barbes blanches des vieux ascètes, les barbes noires des jeunes cénobites étaient tombées, et la grâce de l'adolescence fleurissait tous les visages. Ils agitaient des thyrses chargés de pampres et de raisins mûrs, ils bondissaient follement, la tête rejetée en arrière, et toujours revenait le chant cadencé, le cri impie qui faisait frémir les vitraux de l'église :

« Évohé! Évohé! Évohé!

— Seigneur Jésus! dit le Frère Palavas, voilà un concile qui tourne bien mal. Mea culpa, mon doux Sauveur! »

La chaire de Bartholomœus était veuve de son orateur, mais un cep de vigne' colossal l'occupait, fléchissant sous le poids des raisins. Toujours assis sur le trône épiscopal, avec une majesté d'idole, très grave et charmant tel qu'un éphèbe grec, le général des Mineurs, Matthasus d'Acquasparta, coifTé de la mitre du BacchuB oriental, vêtu d'or, de soie et de feuilles de vi^ne, inclinait vers son peuple une coupe d'or où les faunes, les satyres, les œgypans venaient boire tour à tour et jamais la coupe magique ne s'épuisait!

Alors Palavai souhaita de mourir, pour expier

C3.ifKi:,C00^k

311 D'ULÏESE k PANURGE.

son péché. Mais le spectacle était trop extraordinaire et il était bien aise de le voir, avant . de rendre l'âme.

Tout à coup, de la sacristie, sortit une tempête de musique aiguë, le cri déchirant des trompettes, le timbre énervant des tambourins de cuivre et des cymbales d'airain et, parfois, la plainte douloureuse des hautbois et la chanson rustique des chalumeaux. La foule se rua de ce cAté ; en un cIÎD d'ceil elle s'ouvrit et forma une double haie,' laissant la voie libre aux musiciens. Et le cortège fantastique, la bacchanale impure dont Palavas redoutait la vision entra solennellement dans la basilique profanée.

En tête, venait l'orchestre, puis une troupe sautillante, aux jambes de boucs, la liturgie des faunes et des sylvains jouant de la cornemuse et, derrière eux, soutenu par de robustes satyres et balancé sur un àne harnaché de guirlandes fleuries, le vieux Silène, hilare, obèse, le nez cramoisi, tout brodé et verdoyant de lierre.

■ Mon âne! cria Palavas, ils ont séduit mon âne! >

Mais, à ce moment, le pieux franciscain recalait, épouvanté, dans la nuit de son escalier et fermait les yeux pour ne plus rien voir. lies Bacchantes suivaient Silène, folâtres à l'excès,

ËTOHâl «S

leurs chevelures rousses, leurs chevelures d'or dénouées et flottant sur les poitrines blanches comme la neige....

Et Palavas l'archéologue, qui avait l'habitude des bas-reliets antiques, s'enfuvait éperdument

Le Frère de Provence remonta comme il put| les jambes molles et le souffle haletant, jusqu'à l'église d'en haut. It se trafna en pleurant vera l'autel. Il comprit que la procession sacrilège passait alors sur la pierre qui recouvre les reliques de l'Apôtre, car le pavé trembla sous sei genoux et le chant satanique, )e cri d'ivresse et d'amour éclatait plus terrible :

t Évohé! Évohé! Évohé! »

Comme il cherchait en sa mémoire bouleversée quelque oremus convenable à l'épineuse circonstance, il aperçut le grimoire rouge déposé sur l'appui de la stalle et se souvint de l'eiorctsme qu'il-contenait, De repellendis diemonibits. 11 prit le livre avec de grandes précautions, comme s'il touchait un charbon ardent, et commença, à voix très haute, la formule réparatrice :

cGoo^k

2M D'ULYSSE A PANUnGB.

t Au nom de la très sainte Trinité, Père, FiU et Saint-Esprit, Bacchus, affreux démon, échansooi de Lucifer, cellérier du Diable, retourne sur-lechamp à la plus profonde cave de l'enfer. Amen ! »

C'était court et simple. Et cependant, à peine le Frère eut-il dit Amen! qu'un grand silence se fit dans l'église d'en bas, et il parut à Palavas que quelqu'un y disait de son côté ; Amen! Le bonhomme redesceudit sur la pointe des pieds Ters le chapitre franciscain. Bartholomœus de Bologne quittait, la mine un peu lasse, le pulpito où, depuis midi, il tonnait. II était cinq heures. Une vague senteur de vendanges, l'arôme capiteux des raisins écrasés et des pampres foulés planait encore sur les têtes du concile. Mats te Père général, les ministres provinciaux, les conventuels, les obédients avaient retrouvé leurs barbes professionnelles, leurs ceintures de corde, la candeur de leur âme et leurs capuchons. Mattbseus d'Âcquasparta, du haut de son trône, donnait une lente bénédiction à la foule prosternée de ses frères. Palavas s'en alla avec tous les autres au dehors, au grand air, au bon soleil de juin. Son âne, une feuille de vigne piquée 'daos l'oreille gauche, tondait innocemment le pré de saint François, émaillé de pâquerettes et de boutons d'or.

C3.ifKi:,C00t^l>J ■ '

Pantagruel, ayant achevé son long voyage fantastique aux régions les plus mystérieuses du monde, rentra en sa seigneurie de Touraine et récompensa généreusement ses compagnons d'aventures. A Pannrge, il assigna une bonne rente viagère; à Frère Jean des Ëntommeures, il donna, tout près d'Angers, une bonne petite abbaye, dédiée à saint Éleuthère, une abbaye de quatre ou cinq moines seulement, qui possédait de grasses prairies au bord de la Maine, des vignes renommées à la ronde et des forêts ombreuses et gîboyeases. Panurge voulut manger et boire son revenu chez son ami l'abbé Jean. 11 avait stalle au chœur et voix au chapitre. La vie lui semblait très douce au fond de ce petit clottre

cGoo^k

2t6 D'ULYSSE A PANORGB.

planté de rosiers sauvages. Les offices de nuit n'y troublaient point son sommeil, car l'abbë les avait supprimés et le chant des matines n'y commençait que vers midi, après le second déjeuner. Tout le long du jour, dans la belle saison, les deui compères péchaient à la ligne, aux ruisseaux du monastère, des truites tachetées de pourpre ou prenaient à la main des écrevisses décumanes. En hiver, ils se tenaient volontiers au coin du feu, à la grande cheminée capitulaire, les bras croisés, les jambes bien étendues, un peu songeurs, et se remémoraient les visions extraordinaires du temps passé, les Ghats-foiurés et les Papimanes, les Macrœons qui ne peuvent mourir, le bon évêque Homenaz et son séminaire de blondes pucelles, le pressoir ensanglanté de la Gourdes Comptes, le solennel Papegaut, l'Unique, mélancoliquement assoupi sous le treillis doré de sa cage. Parfois Panurge revenait au problème qui tourmenta sa jeunesse : i Me marierai-je? Ne me marierai-je pas? » Et il rappelait à sou ami les consultations équivoques de la Sibylle, du poète Ramioagrobis couché sur sou lit d'agonie, du médecin Rondibilis, des vers de Virgile inscrits sur des feuilles mortes et jetés au vent.

« Après tout, soupirait-il, si je m'étais marié, j'aurais pu être heureux....

l;,GOOt^l>J

LE MARIAGE DB PAHCRGE. i^^

— Pour trois jours, interrompait Frère Jean.

— Et puis, reprenait Panurge.... Ah! mon Père, n'achevez pas, de grâce! Je vous entends et c'est assez... Oui, mais je ne serais pas ici, libre, bien tranquille, à demi moine, ocieux tout à mon aise et sans souci des jours à Venir.

— Nous sommes au port, disait Frère Jean, à l'abri des orages. Remercions Dieu.

— Dieu est bon », concluait dévotement Panurge.

Mais, un soir, cette agréable quiétude cessa. Le dimanche de la Chandeleur, à l'issue de la messe abbatiale, une lettre de Pantagruel, à l'adresse des deux amis, fut apportée par un page. Elle était encadrée de noir et Jean l'ouvrit avec une grande angoisse.

( Mes très cbers, écrivait Pantagruel, mon père Gargantua vient de rendre à Dieu sa bonne âme. 11 était plein de jours et mon deuil est extrême. Depuis longtemps, il était retombé à la candeur de l'enfance, mais sa religion demeurait très pure. Une chose lui fit beaucoup de mal, vers la fin, le souvenir d'une folie de prime jeunesse : les cloches de Notre-Dame malicieusement enlevées par lui et pendues au col de sa jument. 11 craignait fort d'être, pour cela, condamné à un

C3.ifKi:,C00^k

218 D'ULYSSE A PANURCE.

long Purgatoire. Il m'a supplié maintes fois d'en-j voyer à Rome, en pèlerinage au tombeau des saints Apôtres Pierre et Paul, deux chrétiens de ma suzeraineté, bons catholiques et habitués aux lointains voyages. J'ai décidé, mes fidèles amis, que vous iriez là-bas accomplir le vœu de mon père. Partez sans retard. Vous saluerez en mon nom notre seigneur le pape Paul IV, lequel est bien en peine, à cette heure. Que Dieu le délivre des Espagnols !

I Pantagruel. »

En effet, les Espagnols, irrités par les fourberies du cardinal Carlo Caraffa, neveu du pape, menaçaient alors de marcher sur Rome. Et déjà, disait-on, les armées du duc d'Albe entraient en campagne, du côté de Milan et de Naples à la fois.

a Je n'aime pas, dit Frère Jean, la rencontre de ces gens de guerre. Nous prendrons, pour aller k Rome, la voie de mer.

— Moi, j'aime mieux les brigands que la tempête, répliqua Panurge. Nous cheminerons, s'il vous plaît, sur le plancher des vaches. Vêtus en pèlerins pauvres, nous passerons sans ennuis à travers les soudards. Vous savez bien que je ne crains rien des hommes et tout de Dieu

C3.ifKi:,C00^k

— AÏDsi soit-il. Je le sais, mon ami », dit le moine en riant.

Us partirent dès l'aurore, un bâton blanc à la main, un ample rosaire à la ceinture. Panurge portait, cousu dans son manteau, plus de cent florins d'or. Frère Jean s'était muni d'un paquet de bulles à indulgences, en guise de lettres de crédit.

Les débuts du voyage, en terre de France, furent heureux. Ils allaient à petites journées, s'arrèfant, pour la nuit, aux meilleures hôtelleries. Panui^ prenait la recette des bons plats qu'il goûtait pour la première fois. Frère Jean notait les crus, nouveaux pour lui, de la Bourgogne et du Rhône, qui lui semblaient plus réconfortants, au cours d'un long pèlerinage, que ceux (le la Loire ou de l'Anjou. Le dimanche, ils se reposaient, et l'abbé prêchait familièrement, sous le porche des églises de campagne, entre vêpres et compiles.

« Quelle mirifique pensée le seigneur Pantaginiel eut de nous envoyer ainsi chez le Saint- Père! répétait souvent Panurge. Jadis, nous

l;,GOOt^l>J

930 D'ULTSSE a FAHURGE.

n'avons visité que des faDtômes ou des monstres, de pures illusions ou de symboliques diableries, Maintenant c'est aux choses mêmes que nous allons, à la vie, dont nous n'avons connu que les ombres. Nous apporterons de cette promenade des trésors de sagesse pour nos vieux jours. >

Ils franchirent les Alpes par le col de l'Argentière, la route de François l" à la veille de Harignan. Tout à coup, dans une déchirure du brouillard, ils entrevirent, couchée à leurs pieds, baignée de lumière et d'or, l'Italie. Panurge, ravi, étendit les bras :

« Laissez-moi crier, comme le pieui ^neas, selon Virgilius : Italiam!... »

Il n'eut pas le temps de redoubler le poétique ealut : un épouvantable fracas, un écroulement de la nature lui coupa la parole. L'avalanche roulait vers eui, entraînant des blocs bondissants de rochers, dans un grondement de tonnerre. Le moine poussa violemment son compagnon en un creux de la montagne où ils se blottirent éperdus. L'ouragan passa sur leurs tètes et s'abima dans la vallée. Us sortirent tout pâles, blancs de givre, du miraculeux abri et plongèrent longtemps, avant de retrouver leur sentier, dans un gouffre de neige.

« Est-ce encore un fantôme, une ombre d'ava-

cGoo^k

LE IIABUGE DB piNHHGE. tU

lanche? dit Frère Jean, légèrement ironique, en secouant son capuchon — ou bien commençonsnoua enfin à Toir face à face le vrai monde, à embrasser la vie vivante? Si cela continue, nous regretterons bientôt notre couvent. »

Panurge, l'oreille basse, le nez blâme, suivit, sans répondre, son ami; et, comme un vent fort aigre souillait des hauteurs, il s'enveloppa chaudement en son manteau bourré de florits d'or.

Hélas ! Frère Jein avait pressenti juste. A peine les deux pèlerins eurent-ils mis le pied dans la plaine lombarde, qu'ils se virent aux prises avec la détresse séculaire de l'Italie. Cinquante années de guerres atroces et la rapacité espagnole avaient ruiné le pays jusqu'aux cendres des foyers. Les caves y étaient vides, comme les greniers et les basses-cours. Les batelleries démantelées du haut en bas, à demi effondrées, s'ouvraient lamentablement à la pluie, au vent, aux chauves-souris, aux rats et aux voleurs. Achaque pas, nos voyageurs se heurtaient contre les bandes espagnoles qui s'ébranlaient de toutes parts et se dirigeaient vers la Ville Sainte. Par prudence, ils renoncèrent aux grandes routes et longèrent l'Apennin. Ils traversèrent des cités mortes, où toutes les maisons étaient closes, des villages brûlés, oiî des enfants nut, affamés,

C3.ifKi:,C00^k

S32 D'ULÏSSE A PANURGE.

jaunes de fièvre, dormaient dans la poudre du chemin, côte à côte avec des chiens maigres. Bien des fois, ils durent se contenter, pour leur souper, d'un morceau de pain noir, et d'une tasse d'eau. Panurge buvait et pleurait.

a Courage! lui criait le moine. Nous vivons comme les antiques ermites du désert, saint Antoine et saint Macairc, et nous prenons le chemin du Paradis!

— 11 est trop rocailleux », gémissait Panurge.

lis atteignirent enfin l'Ombrie, en vue d'Assise.

« Vive saint François! cria le Frère. Voilà sa grande maison, où nous attend tout un peuple d'amis, n

Us se hâtèrent vers l'illustre couvent. Panurge frappa de son bâton trois coups de maître à la porte du Père Séraphique-

Un Espagnol ouvrit. 11 avait la mine d'un fort méchant homme, les yeux louches, une longue moustache noire relevée en crocs, la face coupée d'une balafre.

« Nous ne recevons pas ici les mendiants, dit-il d'une voix rude. Et puis, vous autres vagabonds, faux pèlerins, vous êtes tous les espions du pape! »

11 avait saisi un pan du manteau de Panurge

C3.ifKi:,C00^k

LB HABIAGE DE PAKURGE. 3!3

et le secouait sans méaagement. II entendit bruire, dans les profondeurs des doublures, les florins d'or.

« Oh! dit-i! avec un rire féroce, qu'est ceci? Butin de guerre, bonnes gens! Allez au diable! >

Et il leur ferma la porte au nez. Mais il gardait le manteau.

s L'Enfer est contre nous et Dieu nous aban* donne, dit Panurge avec un sanglot. Adieu, mes pauvres florins! Frère Jean, bénissez-moi, car je vais mourir !

■ — Éternel pleurard! n'ai-je pas mes bulles, qui sont de l'or en lingots? Allons là-bas, à Spello. Je prêcherai en latin devant l'église et tu feras la recette. »

Comme ils gravissaient l'escalier du saint lieu, l'abbé aperçut, appliquée contre la porte, une grande pancarte que surmontait la formule des lettres pontificales :

Paulu* IV, Dei misericoTdia, Eccletix Romanx EpUeoput

11 s'approcha pour lire, et les bras lui tombèrent de découragement. Le pape, voulant arrêter le trafic des indulgences, en défendait, sous les peines canoniques les plus dures, la vente en plein air, ou dans les églises, ou dans les maisons, à quiconque, clerc, moine ou laïque,

S34 D'ULYSSE A PINUROE.

n'était point dûment autorisé par les évéques diocésains.

« C'est le coup de grâce ! dit Jean des Entommeures. Il ne nous reste plus qu'à mendier le long des routes, à la façon des premiers ApAtrfts.

— Mais je ne suis pas un Apôtre, répondit Panurge, et ce pape Caraffa me paratt une vraîa figure de l'Antéchrisl . »

Ils reprirent leurs bâtons de pèlerins, leur dei^ nière richesse, et sortirent de Spello. Comme il pleuvait à torrents, ils ne secouèrent point sur la fatale cité la poussière de leurs sandales.

Le soir, à Foligno, une vieille femme les vit passer en un tel accablement de lassitude et de tristesse, qu'elle leur fit signe d'entrer à son logis. Elle leur donna un bon souper, un lit propre, et le lendemain, quand ils repartirent, une gourde de vin frais et un petit écu.

« C'est au nom de mon petit-fils, Hario, ditelle, qui est soldat du Saint-Père et se battra pour notre seigneur Paul.

— Un pape très saint, madame, dit Panurge avec onction. Nous prierons pour votre en^nt et pour notre seigneur, afin qu'il triomphe des Espagnols maudits, ennemis de la sainte Église. >

Au delà de Foligno, le voyage fut plua doux.

C3.ifKi:,'C00t^l>J

Ils s'arrêtaient sur les places, caressaient tes joues des petits garçons, contaient d'étonnantes histoires, recueillaient des baïoques et parfois de petits jules ou des demi-pauls. Les routiers ne les inquiétaient plus, car le cardinal CarafTa, pris au dépourvu, avait grand'peine à former, à Rome même, quelques compagnies de hasard.

Et puis, l'espoir de trouver bientôt, dans la Ville Étemelle, une lettre de change de Pantagruel, soutenait ieurs forces.

Un beau matin, vers la fin du carême, ils passèrent le Tibre à Ponte-Molle. Une demi-heure plus tard, ils touchaient à la Porte du Peuple.

* Les pèlerins d'autrefois, dit l'abbé de Saint- Éleuthère, se prosternaient ici et baisaient amoureusement le seuil de la cité sanctifiée par le sang des martyrs. Ne les imiterons-noua pas, mon ami?

— D'abord, dit Panurge, entrons en cette

taverne qui se recommande du Papa Giuîio et

nous promet les vins les plus exquis des

châteaux romains. Après, nous baiserons, les

C3.ifKi:,C00^k

336 D'ULYSSE A PANDBGB.

lèvres posées sur nos mains, la terre sacrée des

martyrs. »

Gomme ils buvaient, à petites lampées, un frascati plus limpide que le rubîs, un moine noir, un augustin, entra dans l'hàtellerie, les regarda longuement, puis, s'approchant, leur dit en langue espagnole :

s DioB fson ustedes ! >

L'impradent Panurge, trop content d'étaler les beautés de son castillan, répondit :

■ Bios con ustedl

— A merveille! > dit le moine, avec une grimace de fâcheux augure.

Et, se tournant vers la porte, il appela d'un geste une demi-douzaine de sbires groupés au milieu de la rue.

< Au nom de Sa Sainteté, arrètez-moi ces deux espions du roi Philippe. Et en route, vivement, pour )e fort Saint-Ange! •

Leurs protestations ne servirent qu'à leur valoir, sur les épaules et les reins, de bons coups de plat de sabre, lis traversèrent le quartier du Champ-de-Mars sous les huées de la foule et atteignirent, toujours battus, le pontlevis de la forteresse, qui s'abaissa pesamment pour les cueillir. Le maudit moine noir entra sur leurs talo«».

C3.ifKi:,C00^k

Ils durant attendre, dans la première cour, sous la Burveillance des geôliers malveillants, que le commandant de la forteresse eAt fini de déjeuner. Cet officier, après avoir fouillé jusqu'aux derniers replis de leurs vêtements, enlevé sa dague à Panurge et son rosaire à Frère Jean, cria d'une voix rauque :

< A la chapelle du pape Benoit VI ! »

On les fît descendre lentement, par des escaliers tortueux, ténébreux, aux marches branlantes, dans les entrailles du Saint-Ange. Un sbire les précédait, tenant une torche. Cinq ou six ballebardiers jaunes et noirs les suivaient, la pointe de leurs armes tournée vers leurs dos. A mesure qu'ils s'engouffraient en d'interminables profondeurs, l'air, de plus en plus humide, semblait saturé d'une odeur toujours plus acre de sépulcre. Endn le sbire ouvrit une massive porte de fer, très basse, toute rouillée. On poussa les prisonniers en avant. La porte se referma avec une sorte de gémissement aigu. Les verroui et les barres de fer grincèrent. Us étaient seuls.

cGoo^k

M8 D'ULTSSE A PANUBGE.

Une lampe fumeuse, accrochée à la muraille rongée de salpêtre, éclairait lugubrement ce sarcophage. On pouvait j faire dix pas dans la longueur, quatre dans la largeur. La voûte, d'où tombaient de temps en temps des gouttes d'eau, était haute d'environ vingt coudées. Du côté du Tibre, par une fente pratiquée à travers la muraille massive et barrée d'une crois de fer, se glissait un peu de lumière grise. Et, par cette étroite lucarne, entrait aussi le murmure continu, menaçant, formidable, du fleuve auguste.

En un recoin de la cellule, un gros morceau de pain noir reposait sur une cruche de grès,

( Le pain et l'eau d'angoisse », dit Frère Jean avec un sourire mélancolique.

Jusqu'au soir, ils demeurèrent assis sur une botte de paille toute mcùsie, leur unique, peutêtre leur dernier lit. Panurge, écrasé par l'angoisse, se tenait courbé, muet, la tête entre ses mains qui tremblaient. Le moine balbutiait des fragments d'oraisons incohérentes.

A l'approche de la nuit, une ombre parut se mouvoir à la triste lucarne. Un rat colossal, fauve, fangeux regardait curieusement les deux amis.

« Donc, dît Panurge d'une voix étranglée, le

soupirail donne sur la rive du Tibre. Et quand le Tibre se gonfle et monte....

', — Il descend ici, puis il remonte jusqu'à la ' voûte, répondit Frère Jean. Nous sommes, d'ailleurs, mon frère, dans la saison oit fondent les neiges de l'Ombrie et de k Sabine. Parce Domine I »

Ils retombèrent alors en un grand silence, mais ils n'eurent pas le cœur de toucher à leur frugal repas. Frère Jean égrenait un chapelet imaginaire. Panurge veillait, l'oreille tendue vers la fatale lucarne.

I Visitons avec soin cet appartement, dit-il tout à coup. Qui sait? Nous y pourrons découvrir quelque issue secrète. On m'a conté jadis, dans les tavernes de la Montagne-Sainte-Geneviève, de fort surprenantes évasions. >

Frère Jean haussa les épaules et s'en alla décrocher la lampe funéraire. Les quatre murs, formés de blocs énormes, opposaient à l'espéranoe folle de Panurge une implacable réponse.

a Des écritures! s'écrièrent les aventuriers. Les souffrances, les larmes et les adieux à la via de nos devanciers! >

Sur quelques assises de pierres plus friables, des mains, depuis longtemps fermées par la mort, avaient tracé, à l'aide d'un clou ou d'un

C3.ifKi:,C00^k

9» D-DLYSSB k PARURGB.

charbon, le Mémento douloureux des hommes

près de mourir.

« Lisons ! > dît Panurge.

Parmi des noms obscurs, les imprécations et . les blasphèmes des assassins, des sîmoniaques et des sorciers, l'ombre des grandes victimes de l'Ëglise se leva, telle qu'un cortège de spectres

( Gustans guslavi paulutum mellii, et ecce moriori >

« ASTORRE. >

I Un enfant, merveilleusement beau, dit le moine, seigneur de Faënza. Il fut étouffé un soir, puis jeté au Tibre par le duc César. Il avait quinze ans.

< Calicem vitae dedisti mihi in mortemi >

« JOANNBS, GarBINALIS UrSINUB. >

< Celui-ci but le poison lent, versé par le pape Alexandre sixième. Il mit de longs jours à mourir. Mais voici, côte à côte, les noms les plus éclatants du martyrologe. Panurge, saluons très basl >

Ils lurent, gravées par une pointe d'acier, ces deux simples lignes :

« Pro libertate Romana. »

< Grescenthis. »

€ Pro libertate Christiana. »

1 AnnoLDus BaixiENSis. »

C3.ifKi:,C00^k

LB HARIAGE &B PANUTtGE. 991

< Nous sommes ici, en face de teis Bouvenirs, de pâles et chétives figures, murmura Ffère Jean, avec UD signe de croix.

— Et c'est pour nous ud grand honneur de résider en leur chambre à coucher, ajouta Panurge. Cependant j'aimerais mieux prier ce soir, pour le repos de leurs grandes âmes, dans l'église dé Saiut-Ëleuthère. Mais l'église est bien loin d'ici! >

Une encoignure taillée grossièrement es forme de niche attira leur attention. Un prisonnier avaitil tenté jadis d'évider, pour sa fuite, le mur cruel? Ils durent s'agenouiller, afin d'introduire leur lampe dans l'anfracture de la pierre.

Quelques paroles terribles, tracées par un doigt ensanglanté, flamboyèrent alors, comme au fond d'un tabernacle d'horreur :

a Benedictus sexlus, Papa, lingua, naribus abscissis, oculis effossis, moribundus scripsit. »

Les deux hôtes du pape Caraffa sentirent passer sur leurs fronts le souffle glacé du fantôme pontifical.

A ce moment, de basilique en basilique, de monastère en monastère, les clochea de Rome tristement sonnèrent le couvre-feu de minuit. La lampe, épuisée, projeta une tueur suprême et s'éteignit

C3.ifKi:,C00^k

SS DTLVSSE A PASURGE.

A tàtoDS, silencieux, ils gagnèrent leur misérable grabat.

Un coup de vent inattendu, saccadé, le frémissèment d'im tonnerre lointain et, tout aussitôt, ta flamme violette de l'éclair qui lécha la voûte firent tressaillir Panurge. Un orage épouvantable se déchaînait sur Rome. La pluie battait avec rage les murailles du Saint-Ange. Le Tibre, fouetté par la tempête, haletait, bondissait, pareil à quelque bête méchante. Le fleuve, exaspéré, souffletait sans relâche la vieille citadelle de l'Ëglise. Il grimpait à l'assaut du soupirail, et la furie de ses eaux montantes emplissait d'une clameur de plus en plus violente la chapelle de Benoît VI.

< Je ne vois, dit Frère Jean, qu'une seule chance d'échapper à la visite du Tibre, la gravité même des soupçons qui pèsent sur nos têtes. Ils ont trop peur, au Vatican, du roi Philippe. Ils nous interrogeront, nous soumettront à la torture et nous écartèleront. Mais, au moins, nous ne périrons pas honteusement ici, tels que des taupes dans le creux d'une p raine.

— J'aperçois une autre bonne fortune, soupira Panurge : le tonnerre tombant chez nous par le trou de là-haut. La Providence nous accable de ses bienfaits. Mais que le bourreau

C3.ifKi:,C00^k ■ •

du pape OU la foudre du ciel se hâte de nous sauver de la noyade! »

Vers le matin, l'orage s'éloigna. Mais le fleuve montait toujours. Parfois une bouffée plus brutale du vent poussait dans la cellule un jet d'eau limoneuse.

€ Voici d'abord les rats, dit Panurge. Ils fuient devant l'inondation. Nous allons boire en grande compagnie. >

Une demi-douzaine de rats d'eau, effarés, s'entassaient dans la fente étroite de la lucarne, se dressaient contre les barreaux de fer et, se penchant sur le vide, semblaient mesurer le saut désespéré qu'ils tenteraient tout à l'heure. Et déjà l'onde souillée d'écume ruisselait le long du mur.

« Mon Père, supplia Panurge, j'ai grande envie de me confesse;*!

— Commence >, dit tranquillement le moine.

Mais alors les ferrailles résonnèrent à la porte du cachot. Les hallebardiers bariolés de la veille parurent sur le seuil. Les rats se ruèrent du haut du soupirail, se jetèrent entre les jambes des geôliers et disparurent dans la nuit de l'escalier.

« Marchons! clama le sbire en brandissant sa torche, Monseigneur le Gouverneur de Rome vous attend.

C3.ifKi:,'C00t^l>J

su smiSSB A PiHIIRGE.

— Noas sommes heureux, répondit Panurge, de présenter nos hommages à Son Excellence, que Dieu garde ! »

On les conduisit sans plus de procédure en une vaste salle sinistre, ténébreuse, toute meublée d'instruments de torture. Monseigneur le Gouverneur de Rome, un petit vieillard à la face glabre, aux yeux éteints, se tenait assis sur un large fauteuil, en face d'une sorte d'estrade où Panurge et son ami furent aussitât déposés, les menottes aux mains, un carcan de fer au cou, une chaîna de fer enroulée aux jambes.

Le moine noir était présent et souriait d'un air à la fois béat et féroce; il parla longtemps bas au magistrat. Celui-ci interrogea brusquement les pèlerins :

« De quelle ville d'Espagne veuez-vousT

— Nous venons d'Angers, en Anjou, au jardin de France », répondit Panurge.

La plaisanterie parut au Gouverneur tout à fait indécente.

« Faites rougir les tenailles », dit-il à l'augustîn.

cGoo^k

LE MARUGE DE PAHUHGB. «5

On entendit un cliquetis de ferrailles. Un tortionnaire découvrit la poitrine de Panurge, qui se mît à hurler piteusement.

Mais, à ce moment, un nouveau personnage s'avançait dans la salle. Le Gouverneur se leva de son fauteuil et fit très bas sa révérence. L'autre était tout de rouge vêtu, suivi de gens cuirassés et casqués, et Panurge pensa que c'était le bourreau.

< In manuel murmura-t-il, comme jadis en pleine tempête. Voici la fin. »

Le cardinal Carlo Garaffa, Capitaine général et Gonfalonier de la sainte Ëglise romaine, arrêta ses jeux clairs d'oiseau de proie sur les deui accusés, puis sur le juge et sur le moine accusateur.

c Êtes-Tous fous, — dit-il en haussant les épaules, — avec les espions d'Espagne que vous vojez partout? Ces gens-là sont de Touraine.

J'ai entendu les derniers mots du laïque et j'y ai bien reconnu l'accent de Blois et d'Amboise. J'ai yu des tètes pareilles à celles-ci dans les châteaux de la Loire, au temps de mon ambassade chez le roi de France. >

Et, s'adressant à Frère Jean :

c Quelle est la ville la plus vieille du monde?

C3.ifKi:,C00^k

S36 fimiSSK A PANURGE.

— C'est GhÏQOQ, répondit l'abbé de Saint- Éleuthère,

— Bien! dit le cardinal. Et toi, le petit bomme pâle, qui as si grand'peur, quelle est la merveille de Chinon?

— La Cave Peinte, répondit Panurge. C'est une taverne où je voudrais me trouver à cette beure, Éminence.

— Lâchez-moi bien vite ces deux oiseaux. Il n'est pas bon de nous brouiller aujourd'bui avec leur ambassadeur. J'ai dit. >

Le Gouverneur fit délier, de fort mauvaise grâce, les deux pèlerins. On les reconduisit, sans aucune politesse, à la porte du château Saint- Ange. A la tête du pont, ils remarquèrent deux potences munies de cordes neuves.

i C'était pour vous, messieurs, dit le moine augustin. Au plaisir de vous revoir!

— Que la peste t'étouffe! > murmura Panurge avec prudence.

Ils venaient de reconnaitre, sur leur droite, la coupole bleuâtre de Saint-Pierre.

a Allons vite à la basilique, dit Frère Jean, nous acquitter de notre vœu et prier pour nôtre sire Gargantua. Et nous sortirons sur-le-champ de cette ville sacrée, dont l'air est mauvais pour notre santé. »

C3.ifKi:,C00^k

LE UÂTtlAGE DE PANURGE. 237

Il était près de midi et toutes les cloches de Rome se mirent à sonner VAngelus.

a L'Ile sonnante! dit Panurge, d'une vois, trop haute.

— Vous dites ; « L'Ile sonnante? » interrogea quelqu'un.

C'était un dominicain, tout hlanc de robe, très grand, très sec de figure, qui les suivait, à leur insu, depuis le pont Saint-Ange,

a L'idée est plaisante, poursuivit le moine blanc, et j'aime les pèlerins d'humeur joyeuse. Je souhaite de vous servir. Ces messieurs semblaient se diriger vers Saint-Pierre. Il est fâcheux que la basilique se ferme à cette minute précise. On ne la rouvrira que demain, au lever du soleil.

— Demain, nous serons loin de Rome, mon Père! repondît Panurge. Mais notre pèlerinage au tombeau des Apôtres est sans doute accompli par l'intention même..., »

Il s'arrêta. Frère Jean lui pinçait le bras droit de toutes ses forces. Mais il ne comprît point et acheva sa phrase :

« Oui, mon Père. L'intention suffira pour la perfectiou de notre vœu, »

Le dominicain s'était planté devant eux, les bras tendus en croix, et leur barrait le chemin.

< Alors, ces messieurs croient que la foi est

C3.ifKi:,C00^k

SS8 D'ULTSSE A PAnUBGE.

Bupérieure aux œuvres? Ces messieurs rejettent les décisions du sacro-saint Concile de Trente? >

Ils ne répliquèrent point, car ils se sentaient sur le bord d'un abtme.

« Messieurs, je suis le Père Grand-Inquisiteur. Et je yous arrête pour crime d'hérésie. Nous allons vous interroger méthodiquement. Ce soir, s'il plaît à Dieu, vous serez brâlés. »

Ils auraient bien voulu fuir, n'importe oh.

Mais derrière eux douze familiers de l'Inquisition, armés de mousquets, formaient un demicercle qui les enveloppa lestement. Et, guidée par !e Grand-Inquisiteur, la troupe prit le chemin des prisons du Saint-Office, qui étaient à San-3pirito. dans l'ombre même de Saint-Pierre.

Comme ils traversaient la grande place ensoleillée, un pompeux cortège apparut, allant vers le Vatican. L'Inquisiteur ordonna i ses sbires de faire balte.

Or, c'était le pape en personne, qui revenait de Saint-Jean-de-Latran, oii il avait examiné la défense des murs de Rome. Paul IV, dans sa soutane blanche, coiffé du chapeau de pourpre, chevauchait, abrité par un vaste parasol rouge, sur une énorme mule blanche, superbement drapée d'une housse de soie écarlate. En avant marchaient les gardes suisses à pied, noirs et jaunes, .

C3.ifKi:,'C00t^l>J

is NAnues DE pjLNtnteE. 939

avec leurs hallebardes luisantes ; puis les gardes nobles et les princes romains, tout en velours, dentelles et panaches, à cheval; puis, sur leurs mules noires, derrière le pape, les cardinaux et les évêques; la cavalerie pontificale, aux étincelantes cuirasses, fermait la marche Les ballebardes, les chevaux et les mules faisaient, sur les pavés de Saint-Pierre, un bruit rythmé très imposant. L'Inquisiteur s'était mis à genoux, ainsi que ses lamiliers, tètes nues et ^onts penchés. Seuls, nos deux hérétiques tourangeaux demeuraient debout, éblouis par le spectacle, et contemplaient la face chagrine et très austère de l'Évêque universel.

s 11 me rappelle Grippeminaud », dît l'incorrigible Panurge.

Mais Frère Jean, plus avisé, avait compris que la pitié du pontife était leur dernière espérance de salut. Il sauta par-dessus les estafiers de l'Inquisition prosternés, et se jeta sous les pieds de la mule papale, en criant d'une voix tonitruante :

« Miserere! Miserere nostri, Domine! «

Paul IV, étonné, arrêta sa monture. Déji l'Inquisiteur saisissait Frère Jean par son capuchon, comme une proie.

< Laissez ce moine, dit le pape. Je suis le père

C3.ifKi:,C00^k

LB MABUGE DE PAKUnGB. - SJt

renouvellent, sur les glorieuses reliques, le sacrilège de leurs pères, au temps du pape Clément septième. »

Et, d'un ton plus doux, se tournant vers les pèlerins i

« La foi seule vous justifie pour ce jour présent, mais une bonne œuvre ferait néanmoins du bien à vos âmes. Je remplace votre vœu par un pèlerinage à Jérusalem. Une felouque, ancrée dans le Tibre, au pied de l'Aventin, est prête à melire à la voile pour la Terre Sainte. Messire Colonna, conduisez-les à Porta Portese. Et vo;ci, mes enfants, pour les frais de votre voyage. •

Il tendit à Frère Jean une bourse assez ronde. Puis, fixant sur l'Inquisiteur son regard noir :

« Et vous, Révérendissime, retirez-vous pour trois mois au mont Cassin, jeûnant et priant, afin que Dieu vous pardonne I »

Le cortège de l'Église reprit son chemin vers le Vatican. Le Saint-Office s'en alla tout déconfit. Et, ce jour même, comme le soleil se couchait derrière Saint-Pierre, les deux amis, debout à la poupe de la Maris-Stella, descendaient moHeme/it ïe Tibre au pieti de Saint-Paul.

cGoo^k

D'ULYSSE A FAflURGfi

La Maris-Slelta était une felouque passablement vieillie, fatiguée, qui gémissait jour et nuit du haut en bas de sa coque, où la pompe d'épuisement ne cessait de haleter dans les profondeurs de la cale. Son capitaine manquait, en outre, d'espérience maritime et de cartes nautiques. C'était un capucin défroqué, à qui Pier Luîgî Farnèse, fils de Paul III, avait donné ce navire, en récompense de plusieurs louches opérations terrestres. On l'appelait le capitaine Sacripanti. Son lieutenant, toujours ivre dès la pointe du jour, et une poignée de forbans, récoltés dans les bagnes du pape, formaient l'état-major et l'équipage de la Maris-Stella.

Au bout d'une heure de navigatiob entre les

roseaux du Tibre, Panurge était au courant de ce

regrettable état de choses. Il se coucha, claquant

. des dents, avec une terreur folle du lendemain,

où il trouverait la pleine mer. ^

Sacripanti n'avait jamais mis le cap sur les côtes de Syrie. 11 chercha donc la Palestine à

cGoo^k

LE MARIAGE M PANVRGE. 343

loisir, dans le désert d'azur de )a Méditerrannée. 11 toucha à Malte, à Tripoli de Barbarie, à Zaute, à Lépante, à l'isthme de Corinthe; il rebroussa chemin et visita Navarin, Chio, les Dardanelles, Smyrne et Beyrout. Une nuit, l'étoile dorée qui brillait à sa proue fut décrochée par une galère de Venise, car Sacripanti n'allumait jamais ses fanaux. Un jour, comme il s'entêtait à ne point hisser sou pavillon orné de la tiare et des clefs papales, les chevaliers Ilospilaliers lui trouèrent d'un coup de canon sa grande voile. Tandis que Panurge, dans une agonie d'épouvante, égrenait éperdument son rosaire, Jean des Entommeures préparait secrètement pour lui et son ami toutes sortes d'engins de sauvetage. La vieille felouque craquait et jetait des plaintes de plus en plus inquiétantes. Ils eurent le bonheur, grâce au printemps, de n'essuyer aucune tempête sérieuse. Après deux mois de périple autour de toutes les îles et échelles du Levant, ils découvrirent enfin une terre désolée, très basse, grise comme la cendre, avec quelques maisons blanches et un minaret.

< Voilà Jatîa! cria l'un des forbans. 11 y a trois ans, les Turcs ont failli m'y pendre!

— Dieu soit loué ! s'écria Panurge en Mchant son rosaire. Capitaine, t^i«{-vous de noua débar'

C3.ifKi:,C00^k

244 U'ULÏSSE A PANURGB.

quer. Il me tarde fort d'embrasser la Terre Sainte. »

Sacripaoti Et mettre toutes ses voiles dehors et la pauvre felouque, poussée par un vent frais de nord-ouest, s'élança gaillardement parmi les récifs terribles de la côte.

Frère Jean observait, très soucieux, les vagues qui bouillonnaient, blanchissaient et sifflaient en courant sur les écueils. 11 appela près de lui Panurge au château d'arrière et se mit à dénouer et détendre les cordes qui retenaient à la poupe l'unique chaloupe du navire. Panurge leva tout à coup son bonnet et cria, avec l'ardeur religieuse d'un croisé de Pierre l'Herraite :

« Jérusalem! Jérusalem! >

Il n'en dit pas davantage, car déjà il tombait en avant, tout de son long, sur le nez. La felouque avait enfin rencontré son rocher fatal. Le capitaine gisait sur le pont, la tête fendue par la chute du grand mât. Les matelots couraient çà et là comme des insensés. Au moment oii la nef, éventrée, s'ouvrait et s'abattait des deux côtés du récif, Panurge se sentit relevé et enlevé par un bras très robuste. Il ne comprit jamais par quel sortilège il avait échappé au naufrage, et s'était retrouvé, mouillé jusqu'aux os, assis dans la chaloupe, en face de Frère Jean.

C3.ifKi:,C00^k

LE MARIAGE DE PAKÏÏBGI. ità

Il ne restait plus de la Maris-Stella que des épaves informes, une cage à poules et des râles d'agouisants.

n: Allons vite au rivage, dit Panurge, car mon cœur s'embrouille.

— Mais nous n'avons ni voiles, ni rames, mon ami. Personne ne vient de la c6te pour nous secourir. C'est aujourd'hui vendredi : tous ces chiens d'infidèles sont à la mosquée. Et voilà qu'un maudit courant nous entraîne, loin de la terre, vers le large.

— Notre situation, dit Panurge, est toute philosophique. J'ai connu rue du Fouarre, in Straminum vico, à Paris, un docteur pyrrhonien qui comparait notre esprit, incapable de saisir l'essence des choses, à un navigateur dépourvu, comme nous le sommes présentement, de rames et de voiles.

— Taisez-vous, vieux songe-creui, et cherchez plutôt à reconnaître, au loin, quelque barque de pécheur, qui veuille bien nous recueillir. »

Mais l'horizon était vide. Durant des heures, ils allaient, emportés par le oourant, sous le ciel enflammé, dans l'immense et monotone murmure de la mer. Et la faim, le froid, la soif les torturaient.

C3.ifKi:,C00^k

iU D'UI.ÏSSE A PAWrnGE.

A la nuit, le grelottant Panurge se mit à délirer : il péchait à ta ligne, dans le ruisseau de Saint-Ëleuthère ; il mangeait de grasses andouilles à la table de Gargantua; il buvait le vin pâle d'Anjou à la Cave Peinte de Chïnon ; il partageait gentiment son souper, sur la place de Saint-Pierre, avec le Grand-Inquisiteur, le capitaine Sacripanti et Sa Sainteté le pape Paul CarafFa.

« Le pauvre homme ! > disait en soupirant le bon moine.

Tout à coup, Frère Jean crut entendre une musique dont les accords roulaient de vague en vague. Là-bas, dans les ténèbres, c'était un navire tout illuminé qui marchait sur eux et la musique venait de ce navire.

» A mon tour de perdre la tète! dit-il. Alors, c'est Vite missa est pour tous les deux. >

Mais Panurge, lui aussi, entendait une musique de fête et voyait s'avancer une nef de lumière. Et les passagers du navire attiraient l'attention du capitaine vers cette chose obscure, balancée par les flots, d'où sortait un crî désespéré.

Le capitaine fit rouler ses voiles et détacher une chaloupe. Un quart d'heure plus tard, nos deux naufragés pénétraient, à la clarté de mille lanternes vénitiennes, dans une salle de bal

cGoo^k

toute joyeuse, un bal en plein air et en pleine mer.

i Nous avons soif et faim et nous sommes trempés d'eau salée, dit Panurge. Nous reviendrons danser, quand nous aurons soupe. >

Après qu'ils furent séchés, désaltérés et rassasiés, le généreux capitaine vint s'asseoir familièrement à leur table et leur tint ce discours :

a La vie des gens de mer, mes chers amis, est faite d'heur et de malheur. C'est une suite de hasards, dont plusieurs sont fort pénibles,

— Oh! répondit Panurge, d'un ton allègre, nous en avons vu bien d'autres, cher capitaine, quand nous naviguions avec Monseigneiu? Pantagruel. Ainsi, figurez-vous....

— Quoi ! interrompit te capitaine, vos seigneuries auraient-elles été déjà réduites à l'état d'esclaves? »

Panurge partit d'un sincère éclat de rire :

« Vous avez l'esprit badin, capitaine!

— Non, vraiment, mon ami, je suis plutôt porté à la mélancolie. J'assiste à des scènes si navrantes, dans l'exercice de ma dangereuse profession ! Hier, par exemple, j'ai fait jeter à l'eau, la mort dans l'àme, un baryton napolitain, garçon d'avenir, qui était en train d'allumer une révolte à mon bord.

C3.ifKi:,C00^k

S43 D'ULYSSE A PANDAGE.

— Qui ètes-Yous donc? JDterrog;ea Frère Jean, subitement inquiet.

— Pirate, messieurs, pour vous servir. Mais homme du monde, ami des beaux-arts. Les personnes qui dansent au-dessus de nous sont une compagnie d'opéra italien, que j'ai embarquée, l'autre semaiue, dans les parages de Sicile. Je les emmène à Constantînople.

— Pour jouer l'opéra? dit Panurge.

— Non, pour être vendus sur le marché de Stamboul. Mais cela ne les attriste pas, bien qu'il leur manque un baryton. Ils sont gens de théâtre, natures légères, habituées au drame. Ils comptent sur d'heureuses péripéties là-bas, aux rives du Bosphore. Les danseuses révent des mystères da Sérail. Et puis ce petit voyage a des attraits. La mer est clémente et la brise est tiède. Us chautent, dansent et grattent de la mandoline de tout leur cœur. Je vais vous présenter aux dames.

— Non, dit Panurge. Ces malheureux nous attristeraient. L'esclave, dit Homerus, a perdu la moitié da son âme. D'ailleurs dous avons plus besoin de sommeil que de musique.

— VotiB avez tort, messieurs! Ce sont vos derniers bons moments. Car je vous vendrai, croyezmoi, avec les autres, dans la troisième catégorie

C3.ifKi:,C00^k

LB MARIAGB DE PinURGE. 3*9

de mes denrées : le père noble, la duègne et le souffleiir. »

Ainsi fit-il. Il les débarqua, avec la troupe lyrique, sous le château des Sept-Tours et les étala dans l'intérieur d'un khan, tout en haut du Bazar. Les deux compagnons de misère se vendirent très boD marché. Mais ils eurent la consolation d'être achetés par le même amateur, un vieux Turc à barbe blanche et turban verti nommé Hadji-Kiosk.

( Après tout, dit Panurge & Frère Jean, le phi> losophe stoïque Ëpictète fut esclave comme nousmêmes. Et ses écrits sont sublimes. >

Hadji-Kiosk était un saint personnage, car il avait fait deux fois le pèlerinage de la Mecque. Il vivait dans une petite maison peinte en rose, au fond du quartier sacré d'Eyoub. Un petit jardin planté de cerisiers, où poussaient bonnement des concombres, des tournesols et des citrouilles, entourait la maison. Une cabane assez propre gardait l'entrée du domaine.

« Vous habiterez-là », dit Hadji.

cGoo^k

Il parlait à ses esclaves tourangeaux la langue baroque des Levantins, où se mêlent tous les idiomes de la Méditerranée. Panurge, qui était philologue, trouvait du plaisir à converser avec lui. 11 apprit, dès les premiers jours, que son maitre avait deux épouses : l'une Fatma, déjà bien mûre ; l'autre, une Gircassienne de quatorze ans, Zoraija, qui buvait des sorbets du matin au soir et grignotait des confitures sèches comme une petite souris.

a Elle me dépense tout mon bien en douceurs, disait en riant le bonhomme; mais elle est si jolie, si blanche, et je l'aime plus que mes yeux! >

Nos aventuriers étaient chargés d'occupations assez simples : sarcler le jardin, arroser les concombres, aller aux provisions, accompagner le patron jusqu'à la porte des mosquées, afin de veiller à ses saintes babouches, à son parapluie couleur de pistache, meuble illustre dans l'Islam entier, car Hadji t'avait oublié un jour contre le tombeau de Mahomet. Le dimanche, ils pouvaient entendre la messe chez les Pères franciscains de Péra, Panurge employait ses loisirs à nouer un commerce d'amitié avec les chiens sauvages d'Eyoub et les enfants du voisinage, qu'il formait à l'art d'établir.

LE MAItlAGE DE PANURGE. 951

sur les rivages de la Corne d'Or, des moulins en carton.

Us s'entretenaient souvent de leur chère abbaye de Saint-Ëleuthère et du pays angevin ; mais ils n'étaient point malbeureux. Ils avaient écrit à Pantagruel une lettre pathétiijue, et ils attendaient avec confiance la prochaine apparition des Pères Rédemptoristes à Constantînople.

Ils servaient le vieil Hadji-Kiosk depuis cinq ou six semaines quand, une nuit de septembre, ils furent réveillés par un grand vacarme. Une lueur rouge emplissait leur chambre. Tout le quartier brûlait, les flammes grondaient, les chiens aboyaient, les femmes hurlaient, et l'incendie, qui venait de dévorer vingt maisons, courait, avec une effrayante vitesse, vers le logis rose de leur maître.

Ils se relevèrent à la hâte et se jetèrent dans le jardin. Déjà le côté gauche de la maison, qui renfermait l'escalier du harem flambait, et le pauvre saint turc, à la fenêtre de son humble sérail, entre ses deux épouses à demi mortes de terreur, arrachait sa belle barbe blanche et sanglotait.

« Vite, cria Frère Jean, prenons l'échelle des arbres à fruits ! »

Ce fut le salut. Le moine enleva, légère comme une colombe, l'aimable Zoraija dont les voiles

C3.ifKi:,'C00t^k

VSi D'ULTSSE A PàNURGC.

étaient fort en désordre et la déposa doucement au pied d'un cerisier. Panurge s'empara de Fatma, sévèrement masquée du front jusqu'aux yeux et du nez jusqu'au menton et la lança d'assez haut parmi les tournesols. Hadjî descendît le dernier, tenant à la main son parapluie sacré, juste au moment où l'incendie dardait sa langue vermeille au plafond du sanctuaire conjugal.

« Je suis ruiné! gémissaît-il, tout en rajustant de son mieux les draperies trop Bottantes de Zoraija, ruiné, mes amis, et je n'ai plus le moyen de nourrir deux femmes et deux esclaves. Mais vous avez sauvé des flammes Zoraija, mon âms et ma félicité. Je veux vous récompenser d'un si grand bienfait. Vous êtes libres. Allezvous-en. Et, par-dessus te marché, je vous donne Fatma. »

Panurge protestait. Hadji se tourna vers lui :

« C'est à toi-même que je )a donne, puisque l'autre est un derviche chrétien. Emmène-la dans ton pays de France. »

II étendit ses bras en un« altitude de bénédiction :

t Au nom de Mahomet, je vous unis, mes enfants! Fatma, tu seras une épouse fidèle. Ta verras, mon fils, comme elle sait faire les confitures de rosée! >

C3.ifKi:,C00^k

LE HARUGE DE PANURGB. !53

II les poussait tranquillement tous les trois vers la porte dérobée de son jardin, qui s'ouvrait sur le rivage.

a Allons, messieurs, montez dans ce caïque et ramez jusqu'à la pointe du Sérail. Là, vous trouverez une galère du roi, prêta à partir. Le capitaine vous recevra, s'il est bon chrétien. Mais prenez bien garde de rencontrer les barques de la police. Deux esclaves francs fuyant la nuit avec une dame turque, ah ! mes amis, comme on vous empalerait !

— C'est un supplice qui n'est point vulgaire, dit Panurge. Les bons Pères de l'Inquisition n'y ont pas encore songé. Voilà un instrument qui manque à leiir orchestre. »

Cependant il hésitait encore, inquiet de la solution trop imprévue du grand problème de toute sa vie. Mais déjà Fatma s'était assise, très digne, au fond du caïque. Frère Jean avait saisi les rames. Panurge soupira ;

« Hélas ! pourquoi n'emmenons-nous pas l'autre? »

Et il monta sur le caïque.

Us glissèrent prudemment le long des murailles vermoulues du Phanar, sur le miroir de la Goine d'Or, empourpré aux reflets lointains de de l'iucendie. La vieille dame demeurait inuno-

[; :„| IK i:, CoO^k

Î5I D'ULYSSE A PANURes,.

bile, rigide et muette, comme nne momie

d'Egypte.

a Consolez-Tous, mon frère, disait l'abbé de Saint-ÉIeuthère. Nous la baptîserODs en arrivant à Marseille et je vous marierai catholjquement dans l'église de Notre-Dame-des-Acooules. »

Panurge se taisait tonjours. Il regardait le croissant de la lune dont les cornes pointaient ironiquement sur la coupole de Sainte-Sophie. Les hauts cyprès de Scutari rougissaient déjà aux premiers feux de l'aurore, quand le trio aborda ta galère royale. Le matelot de garde à la coupée du navire cria :

« Qui vive?

— France! » répondît Frère Jean.

L'officier de quart se pencha par-dessus le bord, et le spectacle lui parut assez curieux : le moine encapuchonné, la dame turque toute raide, d'aspect sépulcral, et Panurge très pâle, effaré et guilleret. 11 les laissa monter l'échelle du roi. Le caïque vide, saisi par les remous du Bosphore, s'en alla nonchalamment flotter vers la Tour de Léandre.

On chercha le capitaine. C'était un homme d'humeur joyeuse, que l'histoire de nos voyageurs divertit.

c Nous levons l'ancre dans une heure, dit-il.

[; :„i iK i:, GoOt^l>J

LE HARUGB DE PANURGB. SS5

Voici )a cabine de la fiancée. Et je vous abandonne ce petit salon pour y prendre en commun vos repas et enseigner à Madame les éléments du catéchisme. »

Panurge, après s'être informé chez le maEtrecoq de l'heure du déjeuner, vint s'asseoir, solitaire, rêveur, à la pointe de la proue,

« Je ruia ici plus près de la France », pensait-il.

Du haut des cent minarets de Stamboul, les muezzins chantaient le nom d'Allah, tandis que le nasillement de leurs confrères d'Asie revenait à la Corne d'Or, bercé par les ondes bleues du Bosphore. La galère arbora à son grand mât le pavillon d'azur semé de fleurs de lis, tira nn coup de canon et descendît majestueusement sous les bosquets du Sérail, saluée par la dernière chanson des rossignols.

Panurge, perdu dans sa songerie, contemplait la longue cime neigeuse de l'Olympe de Bithynie, et pensait aux joies coupables des dieux païens. En passant devant les tles des Princes, il distingua, agenouillé sur les rochers rougeàtres du rivage, un caloyer grec qui égrenait son chapelet.

s Là peut-être est le bonheur i, murmurat>il.

C3.ifKi:,'C00t^l>J

S56 D-ULÏSSE A PASURGE.

Les tiraillements de son estomac et la voix àe Frère Jean te rappelèrent enfin à la réalité. Il se dirigea lentement vers la salle à manger.

Le moine achevait d'y mettre le couvert. Fatma, toujours silencieuse, exprimait délicatement, sur un plat de rougets frtts, le jus d'un citron. Elle sourit à Panurge et, lui désignant une place à sa droite, dit en bon français, légèrement teinté d'accent provençal :

« Asseyez-vous là et montrez-vous plus gai, mon quatrième mari ! >

Les deux compères n'étaient point au bout de leurs surprises : Fatma, toute droite, fit le signe de la croix et récita, en latin, le Benedicite. Pois elle enleva la coiffure et le voile qui masquaient les trois quarts de son visage et découvrit des yeux noirs qui avaient un charme très doux et des traits auxquels, une fois la jeunesse eDvolée, il restait encore de la grâce.

(T Ne m'appelez plus Fatma, messieurs, poursuivit-elle, mais Dame Hermine Virginie de r.oquefavour, des comtes de Roquefavour, cha-

cGoo^k

LE HARIAGB PB PANUIlfiE. S57

noinesse du Chapitre noble d'Avignon, sur le Rhône. >

Elle tira de sa poche l'inaigne de sa dignité, «ne cpoii d'or suspendue à un large ruban de moire bleue et en orna, avec un geste grave, sa poitrine.

c Vous le vo^ez, ce mariage est impossible :

le chapitre s'y opposerait, et le pape, lui-m6me, hésiterait à le permettre. >

Panurge avait repris subitement sa lutndité d'esprit et son entrain naturel. 11 avalait les morceaux doubles et se versait d'abondantes rasades de vin pur.

< Je le regrette fort. Madame, dit-il; mais par quelle étrange aventure

— Mon Dieu! répondît la chanoinesse, mon malheur, à ses débuts, ressemble beaucoup au vôtre, que m'a conté Hadji-Kiosk. J'étais en pension chez les Dames Ursulines de Fréjus et j'avais seize ans....

— Seize printemps, interrompit galamment Panurge.

— Un jour — jour à jamais funeste ! — je me promenais avec mes compagnes, les novices de Sainte-Ursule, au bord de la mer, en cherchant, dans le sable, de petits crabes, très innocemment Tout à coup, d'une grotte profonde

35S D'CLTSSE A PAtnmGE.

s'élança une chaloupe montée par des hommes coiffés de turbans, à la mine barbare. Ils ramaient de notre cAté : mes jeunes amies purent s'enfuir, avec des cris de perruches effarouchées; quant à moi, je fus enlevée et déposée, en un clin d'œil, au fond de la chaloupe.

— Décidément, observa Panurge, la Méditerranée est bien mal surveillée. Mais poursuivez, Madame, je vous en prie.

— Mes ravisseurs retournèrent vivement vers une tartane qui croisait au large, sous pavillon chrétien; j'y fus recueillie par un corsaire d'Alger, qui désolait alors les côtes de la Provence et de la Catalogne. Hamid — c'était son nom — me traita avec une sort« de respect, ou plutôt de sollicitude, comme captive de grand prix. U m'emmena sur-le-champ à Constantinople où, le jour même, îl reçut la visite du chef des eunuques noirs. Je passe sur les épreuves douloureuses que ce monstre me fit subir.... >

Ici, la chanoinesse de Roquefavour s'arrêta pour arroser de quelques larmes son étole de moire bleue. Puis, gémissante, elle reprit :

( I) m'acheta cinq mille sequins. Le soir de ce jour, j'étais présentée au sultan Soliman. J'eus le malheur de lui plaire. 11 me jeta un mouchoir de

C3.ifKi:,'C00t^l>J

LE MARIAGE DE FANIHtGB. S!i9

soie de Brousse que j'ai toujours conservé, en souvenir de mon infortune. »

Ce disant, elle tira d'une seconde poche un mouchoir de tissu brillant, brodé de fleurs et de croissants d'or.

< Héias! messieurs, reprit-elle, je n'étais plus Hermine....

— Ni Virginie, interrompit Panurge.

— Mais Fatma, la première favorite du Gom mandeur des Croyants, la plus aimée de ses huit cent trent£-six femmes. Je tins ce poste difficile pendant quatre années. Je fus toute-puissante alors au Sérail et jusqu'au fond de l'Orient. J'ai fait disgracier et jeter en exil deux grands vizirs, décapiter cinq pachas, empaler huit eunuques de première classe, enfermer en un couvent de l'Atbos le patriarche de Gonstantinople. Quand j'eus atteint ma vingtième année, ma faveur baissa tout à coup. Soliman donna son coeur à une petite Géorgienne, qui tenta plus tard de l'empoisonner, et fut, pour ce crime, précipitée nocturnement au Bosphore, cousue en un sac de cuir. Le sultan Ht cadeau de ma personne au pacha de Smyme, qui me garda cinq ans. Il dr.'* malheureusement se passer au cou le fatal lacet, sur l'ordre de son maître, et l'on vendit son harem à l'encan, au bord du fleuve Mélès....

C3.ifKi:,'C00t^l>J

360 D'ULTSSB A PANURGE.

— Qui valut à Homerus le surnom de Mélésîgène, Madame, dit Panurge.

— Je fus alors achetée par Hadji-Elosk pour lent cinquante sequius. 11 avait, en ce temps, une assez vieille épouse qui mourut, îl y a quelques mois, et dont vous avez vu la colonnette funèbre, peinte en bleu et ornée de donires, au milieu du carré des citrouilles. I] acheta Zoraïja au dernier rhamadan, après un jeûne de quarante jours, et me réduisit au rôle humiliant de simple cuisinière.

— Vous étiez toujours grand cordon bleu, remarqua Panurge, qui crut faire un compliment.

— On voit, mon ami, que vous n'avez point coutume de parler à des chanoinesses, répliqua d'un ton sec Hermine de Roquefavour. Après tout, ta cuisine turque compte quelques douceurs dont j'espère bientôt gratifier le Chapitre noble des Dames d'Avignon, et cette humiliation même a purifié mon âme, qui avait vraiment besoin de pénitence.

— Nous n'en doutons point, dit Frère Jean.

— Telle est, mes amis, l'histoire de mes aventures, je dirais presque de mon apostasie, si je n'étais demeurée chrétienne au fond du cœur. Je ne souhaite plus qu'une chose sur cette terre : retrouver en Provence quelquei débris de ma

C3.ifKi:,C00^k

noble famille et me faire pardonner, par notre mère l'Église, vingt-eept années de harem et de mahométisme, sans oublier les tètes qu'on a coupées, pour me plaire, lorsque j'avais seize ans. »

Et, poussant un profond soupir, Hermîne-Vîi^ ginie se tut.

Quand le capitaine de la galère apprit qu'il possédait à son bord une Roquefavour, il vint lui présenter ses hommages. Arrivé à Marseille, il voulut, avant de déposer la dame sur le quai, envoyer un officier en consultation chez l'évéque. Celui-ci répondit que tous les Roquelavour étaient morts, sauf un petit-neveu de la chanoinesse, assez mauvais sujet, qui avait mangé le patrimoine de sa race. Il conseillait à Virginie de s'enfermer dans un couvent de Carmélites, afin d'y pleurer à loisir sa jeunesse et la Turquie. Elle y consentit et l'on scella, dès ce jour, sur sa tête, une tombe anticipée.

Panurge et Frère Jean eurent une grande joie en mettant le pied sur le pavé de la Cannebière. Ils rencontrèrent l'aimable Épistémon, qui cherchait un navire en partance pour le Levant, afin de porter à Stamboul, au nom du bon Pantagruel, la rançon des captifs. Ce voyage étant désormais inutile, les trois compagnons résolurent

C3.ifKi:,C00^k

362 D'ULÏSSE A PANURGE.

de reprendre, sans trop se presser, la route de Saînt-Ëleuthère. Ils passèrent par Nîmes, Toulouse et Limoges, pour éviter Avignon et ses Inquisiteurs papimanes. Un soir des derniers Jours d'octobre, ils découvrirent, dans ta brume azurée de l'automne, la ilèche de leur abbaye et la saluèrent avec amour.

Les moines, prévenus dès la veille, avaient préparé, pour le retour de leur abbé, un souper exquis. Tout en découpant un chapon du Mans, Panurge dit à son compère :

< Vous souvient-il, mon ami très doux, de nos grandes misères d'Italie? Il y eut des jours, jours de colère et de famine, où nous aurions donné les reliques de ce saint moustier pour une seule aile de poularde telle que celle-ci.

— Vous souvient-il, mon bon frère, répliqua Jean des Entommeures, du salut de Monseigneur Gargantua, que nous devions assurer par ce pèlerinage?

— Vous voulez dire, mon très cher, par ces deux pèlerinages, Rome et Jérusalem. Hélas!

tous les deux furent vains. Mais les tribulations sans mesure que nous endurâmes comptent assurément au profit de cet excellent sire. Car Dieu est juste, j

Le souper fmi, ils allèrent, avec Ëpistémon,

C3.ifKi:,C00^k

I£ XAKUGB DE PANDBGE. S63

s'asseoir dans la salle capitulaîre, en face de la grande cheminée Qunboyaiite. Comme jadis, ils croisèrent les bras, éteodiretit les jambes et se mirent à songer au passé, réjouis par la bonne chaleur dn foyer monacal. Le vent pleurait sur les collines de la Loire, sur les toits du couvent. Depuis près d'une heure, ils n'échangeaient plus de paroles, agréablement assoupis. Enfin, l'abbé de Saint-Ëleuthère, à demi réveillé par la cloche du couvre-feu, murmura :

< En attendant, Panui^e, vous voilà veuf, mon trère !

— Dieu est si bon 1 » munnura Panurg« d'une voii de rêve.

cGoo^k

cGoo^k

TADLE DES MATIÈRES

Page 1