LA REVOLTE DE LA PLEBE
questions aux êtres auréolés qui s'extasiaient dans la splendeur éternelle des mosaïques : — et il interrojûfeait encore, mais d'un reg-ard plus doux, Fulvia, sa maîtresse, sorte de reptile fauve et doré, qui se roulait à moitié nue dans un coin, vautrée parmi de précieuses soies, mangeant des oranges et jouant avec un singe.
La bète à chaque instant s'empêtrait dans les étoffes ou dans la robe de Fulvia, une courte tunique de lin rouge brodée de noires têtes de cynocéphales ; alors, elle se fâchait, montrait les dents, puis calmée aussitôt, faisait patte de velours, caressait le cou, les épaules et les seins de son amie, à l'imitation de Sansovino ; ensuite, riait en se gonflant les joues.
— Fulvia, dit le prince, je te défends de te laisser caresser par l'Angiolo. Il te mordra, et tu sais que je n'aime pas le sang.
— Le sang-, le sang ! cria Fulvia, c'est beau, le sang, c'est de l'eau pourpre, c'est de l'eau vivante !
Un geste la fit taire et elle se rencoigna :
— Angiolo, sois sage ! Le seigneur a dit que tu sois sage... Tiens, regarde, ton portrait, là, et là encore, tiens, tiens, tiens...
Et elle relevait, ingénue ou perverse, le pan de sa courte robe, dénudant ses grêles et pures hanches, le profil aimable de son ventre vierge de fruit.
Soudain (la peur donne la pudeur), elle cessa de jouer, baissa sa robe, la rentra entre ses jambes, comme une lutteuse. L'Angiolo aussi se figea en une grotesque statuette de la crainte, — et, sa main agrippée à celle de Fulvia, il tremblait.
Sansovino s'arrêta court, le poing sur sa dague.
Une voix de houle s'élevait, un aboiement d'infernale meute, — et des stridences comme de tempête, les cordages giflant les mâts, la voilure claquant avec désespoir.
— Le Tranche-têtes I le Tranche-têtes ! le Tranche-têtes !
Amalio rentra.
— Eh bien ?
— C'est le Tranche-têtes, seigneur.
— Ne l'ai-je pas supprimé ? dit Sansovino. N'ai-je point annihilé cette cruelle fête ou douze têtes de vierges tombaient sans gloire et sans expiation pour la seule sauvegarde d'une tradition criminelle et folle ? Dans les temps anciens, tu le sais, il n'y avait qu'une
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victime. Il en fallut deux, bientôt, puis quatre, puis douze à la superstition stupide de la plèbe et des prêtres... Douze crimes pour honorer l'infini!... Amalio, je suis venu et j'ai protégé mon peuple contre lui-même ; j'ai défendu tous les sacrifices sanglants : ni douze tètes, ni une seule. Plus de sang ! Que demandent-ils donc ? Ne suis-je pas obéi ?
— Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne comprends pas.
— Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, amène-moi un de ces sauvages, un chef, s'il y en a... Oui, la Plèbe a toujours des chefs... Les chefs sont la conscience de la Foule... Amène-moi la conscience de la Foule, que je la sonde, que j'enfonce mon bras dans le secret de ces ténébreuses entrailles !
— Je sais ce qu'ils veulent, prince, dit Fulvia.
— Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va entrer ici, et il n'aime pas la beauté. La beauté le surprend et le met en colère.
Fulvia obéit.
— Angiolo, viens, et soyons bien, bien sages. Viens, ami, et je vais te dire une histoire. Clsut ! Tu ne sais pas ce que c'est que la fête du Tranche-têtes? Ecoute bien I..
Oh ! c'était si beau !... Fig-ure-toi tous les ans, à Pâques, quand le soleil monte et s'épanouit comme une gi-ande Heur d'amour... tu fus jamais amoureux, toi, l'Angioio?... douze belles tilles de trois fois six ans, et blondes comme Lui, se sacrifiaient pour la Cité et mouraient pour perpétuer la vie... Elles allaient, vêtues de blanc comme de nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, et là, toutes se dépouillaient de leurs parures et, nues, se baisaient sur la bouche, puis s'agenouillaient, et l'homme roug-e leur coupait la tète... 11 était beau, lui aussi, l'homme rouge, et fort, et grand ! Douze fois la hache tombait, et ses bras ne moUissaient pas... Ah ! la belle fête ! Le Peuple entier était là, pleurant d'amour, chantant des cantiques au Dieu si bon qui donne la vie avec joie et à qui il faut la rendre avec joie. Du sang, du sang, mon petit l'Angiolo ! Le beau sang pur coulait sur les flancs de la montagne de marbre, et les vierges buvaient une goutte du beau sang pur et vierge, pour devenir aptes à l'amour et à l'enfantement... Maintenant, les tilles seront délaissées et elles seront stériles... O Sansovino, pourquoi as-