L'ETABLE
bouvier, mais un bouvier d'une noble élégance, s'en allait tout seul vers l'étable. D'une main, il tenait un long bâton de frêne et, de l'autre, une pauvre lanterne sourde à vitres de corne ; chaussé de sabots fumés, il sortait par une porte secrète, en faisant le moins de bruit possible, et fermement il s'engageait dans les sentiers obscurs qui conduisaient à la ferme, à une assez bonne distance de son palais. Les jeunes prétendantes y étaient menées en carrosses : lui, le prince, y allait à pied, comme un valet de labour qui regagne sa pauvre litière, et tout en marchant dans la boue, il rêvait.
Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie sous la paille fraîche l'ange au cœur humble et aux yeux purs que le ciel devait lui envoyer, la lîUe adorable qui aurait compris que la pauvreté est le chemin de l'exaltation et que, pour arriver à la couche du roi, il faut passer par la porte de l'étable.
Mais il trouvait toujours l'étable vide, et il avait beau sonder la litière avec son long bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer tous les recoins de la demeure des bonnes génisses, il ne voyait rien, il ne trouvait rien que les bonnes génisses qui dormaient,
des brins de foin pendant sur leurs fanons. 11 les caressait, demetuait là, un instant, à liumei' l'air tiède et musqué, puis il sortait et, ayant laissé retomber le loquet de bois, il l'eptenait tristeriient son ehemiti, rentrait en son palais et se couchait, alïlig-é pat* l'orgueil
'Or, il arriva qu'une bergère, (JUi faisait paître ses moutons fort loin de là, et loin de toute cité, entendit parler dé l'édit. Elle avait vingt ans et elle se croyait jolie ; mais, si son cœur était pur, son corps était souillé. Les bergers du pays en usaient familièrement avec elle, et elle était si boime qu'elle n'en refusait aucun, fùt-il le plus pauvre ou le plus laid ; aussi, sa réputation était très mauvaise, et les femmes excitaient les petits enfants qui revenaient de l'école à lui lancer des pier res et à l'appeler « vilaine ».
Ils m'ont appelée vilaine, Avec mes sabots, dondaine.
Us m'ont appelée vilaine.
L'fiTAliLK 99
Poilrtant, ^lle se mit en foute. Gomme l'édit assurait à toutes celles qui s'eu iraient vers le palais des vivres et nièUie une ttiUle poUr laite le chemin, elle se dit que fc'étâit une belle Occasion de Voir du nouveau, et puis, qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à cela elle ne songeait guère), elle plairait peutêtre à quelque seigneur, qui lui donnerait Une pièce d'orpoUi* son corsage. Ain&i donc, elle se mit en route.
Ses amis leS bei'gers l'avaient prévenue qu'elle verrait des choses merveilleuses, des ehoées Comme il n*y en a que dan& la lune ou dans l'empire des Antipodes, niaië toUt ce qu'elle avait imaginé tut dépassé pai* ce qu'elle vit, car son imagination était aussi pauvre que sa cotte de bergère. Elle pensa se trouver mal à la douceur des parfums et des musqués, et on lui fiit manger deé confits si délicats qu'elle eut peUr de ne plus jamais retrouver de saveur àUx pimprenelles et aux fraises des bois.
Les chambellans lui montrèrent la chattibre qu'on lui destinait : c'était la moins belle de tout le palais, mais son luxe était encore assez séduisant, car les murs étaient tendus de tapisseries où jouaient des licornes et^ sur
le sol, formé d'une minutieuse mosaïque, des toisons de chèvres bleues s'amoncelaient, plus douces que des oreillers de mousse et que des tapis de feuilles mortes. Le lit était de bois doré, les courtines étaient de soie cliang-eante, et tout cela était large, haut, profond comme l'ombre et comme le silence d'une forêt automnale.
Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir en de telles richesses, lorsque les chambellans ajoutèrent, sur le ton d'une incompréhensible ironie :
— Maintenant, nous allons vous montrer une chambre plus belle encore, — peut-être ! — et vous choisirez.
Un carrosse attendait, où elle monta, et l'on fut bientôt à la ferme.
— Voici, dirent les chambellans ; c'est une étable.
La bergère entra dans l'étable, et les génisses, qui ruminaient, tournèrent la tête vers elle, comme pour la saluer : elle les caressa, elle aussi ; elle leur donna des noms, et les bonnes bêtes allongeaient leur mufle et ouvraient leurs grands yeux doux.
— Eh bien ! je reste là, dit la bergère, après avoir fait le tour de l'étable ; l'autre chambre
est belle, mais celle-ci est plus belle encore, en vérité, — et comme je dormirai bien sur ce lit de paille ! Allez-vous-en et fermez la porte ; je suis chez moi. Bonsoir !
Le prince Astère était désespéré. Trente fois il avait mis ses sabots fumés, pris son bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne; trente fois, il avait en vain fait le pèlerinage de retable.
— Allons, se dit-il le trente et unième soir, j'irai encore une fois, et si je n'y trouve personne, je ferai un nouvel édit qui annulera le premier, et je m'ennuierai beaucoup. O Seigneur, fais que je trouve l'élue î
Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans retable un regard presque distrait : il n'avait plus la foi.
Il allait sortir, sans chercher davantage, honteux un peu de sa candeur, lorsque la paille remua, juste sous la crèche, près du mufle endormi d'une vieille vache rousse dont le lait tant de fois l'avait réconforté.
La bergère se souleva, ses cheveux blonds
pleins de paille blonde ; elle était si fraîche et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux troublés par la lumière que le prince s'age" nouilla, en disant :
— Tu es reine !
— Prince, dit la bergère, devinant que son seigneur était devant elle, ô prince ! je ne suis pas venue pour être reine, je ne suis rien qu'une pauvre fille et une m.alheureuse pécheresse ! Oui, prince, une pécheresse ! Je ne veux pas vous abuser : je suis... je suis... une fUle perdue !
Elle pleurait et elle gémissait tant, que son pauvre corsage usé éclata sous l'effort des sanglots, laissant voir deux tout petits seins candides et peureux, pendant que le prince, lui baisant la main, répétait simplement :
— Tu es reine, tu es reine, tu es reine î
LA VILLE DES SPHINX
C'était une ville merveilleuse et vinique 7^1 s'élevait (lu milieu du grand désert, si vsiste qu elle enfermait dans ses murailles des prés pleins de troupeaux, des champs de labour, des forêts, des vergers, des sources et un lac d'amour où les jeunes fdles allaient se baigner nues le troisième jour de la nouvelle lune.
Jamais personne n'était eritré dans la ville merveilleuse, jamais personne n'en était sorti.
Elle s'étendait au milieu du grand désert* orgueilleuse d'être unique, d'être le monde, d'être la vie, d'être la joie tombée du ciel parmi la tristesse infinie des sables.
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Ses habitants, d; ax, simples et voluptueux, ignoraient les formes d'une religion précise etla tyrannie d'un gouvernement strict, pareils à ces Indiens divins que visita Benjamin de Iv^^^le qui ne connaissaient d'autre magistrature qu^ celle de la bonne volonté. Cependant, la vue des merveilles qui éclataient à l'horizon leur avait fait concevoir la possibilité de délices futures, le probable prolongement, au delà de la mort, des jouissances de leur humanité.
Très loin autour des murailles, il n'y avait que des sables, des pierres, ou des petits rochers blancs comme de vieux ossements ; mais, là-bas, près du cercle, on distinguait fort bien, les jours de grande clarté, des forêts miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours blanches sommées d'or, et, vers le couchant, un palais rose aux mille fenêtres de lumière ; des tourbillons d'anges volaient au-dessus de la cime des arbres, et leurs ailes écrivaient dans l'air pur des éclairs.
Ces merveilles consolaient, à l'heure de la mort, les habitants de la ville unique ; ils imaginaient une migration des âmes vers les forêts bleues, vers les tours blanches sommées d'or et vers le palais aux mille fenêtres
LA VILLE DES SPHINX 105
de lumière ; ils se revoyaient, angéliques et immortellement joyeux, zébrer l'air pur des éclairs de leurs ailes, et la volupté de planer au-dessus des cimes leur semblait si douce que certains mouraient volontiers, par le désir d'une telle métamorphose.
Heureux comme était ce peuple, l'idée d'un bonheur qui se noie dans la ténèbre lui était insupportable ; ils aspiraient à l'absolu du plaisir et ne voulaient pas comprendre les droits de la mort, — Tinfélicité de la vie qui induit les hommes à souhaiter de fondre comme un grain de sel dans l'Océan du néant ; ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes innocentes, — non par dogme ou doctrine, mais comme on croit à la véracité d'un conte charmant et aux caresses d'une illusion.
Nul en ce pays ne se souciait plus de la vérité ; on admettait cet axiome : « La vérité c'est ce que je crois. » Et l'on permettait à autrui d'avoir une vérité à soi et même plusieurs, comme on a un petit chien ou des oiseaux familiers. Il y avait une légende sur la Vérité, et on la représentait comme une sorte de croquemitaine, qui, d'un seul regard stupidifie les enfants et les imprudents ; certains, sans doute par divination, la peignaient tel
IQ0 d'pn pays lqintain
qu'un monstre haineux et féroce qui happe les hommes par une jambe et se sert de cette massue pour écraser les autres hornmes.
(Ces gens simples, le jour où Us voudront des diei^x, éliront sans doute pour patronne la candide Liberté, femme aux grands yeux indulgents, créature d'amour et de grâce, au geste fier.) Nul en ce pays n'avait donc jamais eu l'idée d'aller voir si les merveilles lointaines de l'horizon étaient de vraies merveilles, des édifications dignes de foi, des arbres authentiques, des anges réels ; nul n'avait jamais tenté de franchir le seuil veillé par les deux sphinx.
Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes quand il leur plaisait, œuvres effroyables d'une magie préadamite, deux sphinx garr daient la seule porte de la ville, la porte par où il est défendu de sortir. Elles souriaient dans leur sommeil d'airain, les deux bètes gardiennes établies là par Istakar, le fondateur de la ville, et, méditalriccs, elles semblaient n'avoir choisi l'immobilité de la mortque par dédain pour le geste de la vie. Parfois, des paroles sortaient de leurs lèvres immuables ; c'étaient des poèmes ou des coiites si fincicns qu'qiH n^ les q^mpr^n^it plus ^uèye ; mais.
LA VILtE PES SPHINX 10^
recueillis et écrits, ils servaient de talismans et de formules d'amour. Sphinx et sphing-e, à l'heure de lanubilité, les adolescents venaient visiter les botes de bronze et les baiser sur la bouche ; les fdles baisaient la bouche de la bête dont une barbe pointue triangulait la face et les mâles baisaient la bouche de labète qui avait des mamelles de femme.
Or, un jour, un adolescent, déjà fort commp un homme et plus instruit qu'un vieillard, après ayoir baisé la bouche de la sphinge, toucha de ses lèvres la fleur des seins d'airain, et dit :
— Sphinge, réponds-moi La sphinge répondit ainsi ;
^- Enfant, comment as-tu trouvé le secret d'istakar ? — • Je l'ai trouvé, puisque tu rne réponds.
— Reviens demain, dit la sphinge ; c'est le jour où le peuple s'aniuse au jeu du bain sacré, le jour où, pour la première fois, les lîlles écloses dans Tannée, à la vie de l'amour, se montrent nues sr.r les rives du lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et je ferai ta volonté, — puisque tu sais le secret d'istakar.
Le lendem^iu, dès que l'adolescent fut
io8 d'un pays lointain
arrivé, une petite porte s'ouvrit lentement dans la muraille, pendant que d'une voix lamentable la sphinge disait ce seul mot :
— Va!
Alors l'adolescent entra dans le monde extérieur. 11 marcha longtemps, les yeux levés sur les lointaines forêts bleues, les tours blanches sommées d'or, les fenêtres de lumière, le vol radieux des anges ; si longtemps que la nuit tomba sur le désert, et il s'endormit.
Trois fois la nuit tomba sur le désert, et trois fois l'adolescent s'endormit, la tête sur une pierre.
Le quatrième jour, au matin, comme il tendait ses bras implorants et las vers les merveilles de l'horizon, toujours aussi lointaines et toujours aussi belles, un aigle descendit et vint se poser sur la pierre où il avait dormi.
— Aigle, dit l'adolescent, aie pitié de moi, prends-moi et porte-moilà-bas, au sommet de la tour d'ivoire.
L'aigle prit l'adolescent.
— Adolescent, couche-toi sur mon dos entre mes deux ailes, et je te porterai vers la tour d'ivoire.
L'aigle s'envola, pareil à Géryon, et l'adolescent couché entre les deux ailes, toul
LA VILLE DES SPHINX IO9
exalté d'amour, fixait éperdu la tour blanche sommée d'or, toujours lointaine et toujours belle.
L'aigle vola longtemps, si longtemps qu'ils arrivèrent au pays où les jours sont des années et où les années sont des siècles, et toujours la tour se dressait à l'horizon parmi le vol des anges, au-dessus de la forêt bleue et du palais aux fenêtres de lumière.
Tous les siècles, l'adolescent demandait avec l'inquiétude du désir :
— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés ?
Mais l'aigle sans répondre donnait dans
l'air un violent coup d'aile et ils passaient par des pays où les fleurs sont des soleils et où les femmes accrochent des étoiles à leurs oreilles, et toujours la tour d'ivoire resplendissait au loin, toujours pure et toujours beUe.
— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés ? demanda l'adolescent d'une voix triste et cassée. Aigle, mes mains sont devenues toutes jaunes et mes cheveux sont devenus tout blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt arrivés?
— Nous sommes arrivés, vieillard, répondit l'aigle en se posant sur la pierre où l'ado-
d'un pays LomtÂii«î
IcBcent avait cbUchè éà tète, à la ttoisîèttie nuit dé sotl Voyage. Voici la tolif, voici la foret, voici le palais, voici les anges, tels que tu les voyais qUand je t'ai pris entre iïies deux ailes; nous avons fait le tout* des mondes ëans atteindre ton désir, et maintenant tu ce vieux, tu vas mourir, va au moins mourir chë2 toi.
L'aigle disparut, ayant Secoué son fardeau, et, tombé rudemeilt pat-mi les pierres, le vieillard s'endormit et tèva.
Le premier geste de son réveil fut de chercher de ses yeux fatigués les divines merveilles qui l'avaient Si longtemps nourri d'amouf, niais ThôrizoU était nu, formé seulement d'uii cercle noir. Il ne fut pas surpris, eut sonrcve l'avait préparé à connaître enfin et à Comprendre la vérité ; triste d'une lumière pet*due, il se réjouit de savoir que l'horizon était un cercle noir et, méprisant les illusions primitives des hommes, marchant sans repos, il ne mit que deux jours pour atteindre là porte gardée par les sphinx.
Elle était ouverte. Il entra et dit :
— O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici. Je reviens d'un si long voyage qUe mes mains sont toutes jaUlies et que mes cheveux ôont
LA VILLE DES SPHINX
te>ut blancs, — mais je sais la vérité. Il n'y a là-bas ni forêt bleue, ni tour blanche au chefd'of, ni palais aux fenêtres de lumière, ni vol radieux d'archang-es ; j'ai parcouru le monde et les mondes, couché sur le dos de l'aig-le et maintenant, je sais, — je sais que l'univers est ceint d'un cercle noir fait de ténèbres, et que la merveille des horizons n'est que la fleur inutile de l'éternelle Illusion. Je sais, et je tuerai l'Illusion. Je sais et je dirai la vérité. Peuples, voici la vérité...
Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle de bronze, se dressa tristement, écrasant sous sag-riffe, lionne compatissante, le monstre qui avait traversé les mondes entre les ailes de Géryoii.