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VISAGES DE FEMMES

IRMINE

Avec son joli nom, prcs([ue inédit, ses cheveux couleur du lin des quenouilles, sa tigure blanche, son corps long et souple, ses mains élégaiites, Irmine paraissait une sorte de jeune fille cliet-d'œuvre, un exemple à suivre pour ses sœurs futures, le modèle de ce que peut donner de délicieux et de délicat ce genre de chrysalide. Et elle avait des talents: colorier des arbres préalablement décalqués dans la méthode Cassagne, ou des moulins dont les roues font mousser l'eau de la petite rivière qui vient de loin, ou la chaumière dont la cheminée fume paisiblement, ce qui s'indique par des spirales bleuâtres ; ensuite des

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effets de neige, des effets de lune, des effets d'orage, et en général tout ce que la nature, vue par l'œil d'un professeur de dessin, peut offrir de rococo mélancolique et pittoresque.

Irmine était donc célèbre dans la petite ville où elle promenait les jours de fête des toilettes esthétiques, dont l'ornement premier et décisif était une broche en forme de palette à aquarelle, où, sur fond d'or, des godets d'argent étreignaient de fausses pierres précieuses et quelques vraies.

Si jolie et si ridicule, Irmine aurait fait pitié, — sans ses yeux. Ils étaient presque terribles, tout noirs, fixes, impérieux, dédaigneux, cruels. Les yeux d'Irmine contredisaient les effets de neige et les effets de lune, les moulins et les chaumières, la palette et les godets d'argent ; quand on les regardait et surtout quand ils vous regardaient, on était certain de voir une autre Irmine, d'être vu par une Irmine inconnue et mystérieuse ; — le manteau de ridicule descendait de ses épaules et on avait la sensation, sans doute à cause du noir inquiétant des yeux, d'une vierge folle, mais froidement passionnée, vêtue de la seule obscure transparence que la nuit, au

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fond des jardins, tisse autour d'une nymphe de marbre.

Dans son entourage, les yeux d'Irmine étaient incompris ; on les déplorait ; c'était le seul défaut, le dommage de cette créature tant privilégiée ; on les souhaitait gris de brouillard, nuance chaste, avec de doux éclairs bleus pour simuler « le réveil de la Nature », les matins d'avril, quand les fumées de la gelée blanche qui s'évapore, ne laissent voir quepar petits coins «l'azur du ciel » ; d'autres personnes, à l'imagination plus calme, regrettaient qu'ils ne fussent pas d'un bleu tout pur et tout uni ; enfin, les yeux d'Irmine étaient « un sujet de conversation inépuisable » et les goûts, tout en manifestant leur diversité, étaient d'accord sur ce point:

« C'est bien fâcheux qu'une aussi jolie jeune fille ait des yeux pareils, des yeux comme on n'en a jamais vu ! »

Cependant, il y a des amateurs d'yeux. L'un d'eux passa par la Aàlle dont Irmine était la gloire et, ayant vu les yeux d'Irmine, il n'alla pas plus loin.

Cet amateur se nommait Savin. Il voyageait éternellement par toutes les parties du monde, se mêlant aux foules, cherchant des regards

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étrangers et des yeux nouveaux. Arrivé dans une ville, il allait aux endroits où les gens se promènent, se saluent en souriant et en grimaçant; c'est là qu'il cueillait les plus beaux regards, ceux dont la gamme va de la pitié jusqu'au désir. Il savait lire cette écriture complexe, de lueurs et de feux comme les signaux nocturnes que se font les navires; il devinait les adultères satisfaits et ceux qui se rongent le cœur dans une infranchissable solitude; il comprenait les traînées de lumière pâle qui signifient les désirs indolents, et les rapides rayons qui disent les volontés sures de se réaliser à l'heure choisie: il comparait les flainmcs tombantes du regret avec les flammes aiguës de l'espoir et les obscures phosphorescences de la résignation ; — mais en déchifliant, il jouissait surtout de la couleur et de ce qu'il appelait, par une singulière innovation, le timbre des regards.

Savin distinguait la couleur des yeux de la couleur du regard; selon lui, des yeux jaunes, par exemple, pouvaient donner des regards bleus, verts, noirs, rouges, des regards de toutes les nuances possibles, de ces nuances qui n'ont pas de nom, si fugitives et si diverses qu'on ne Iob rencontre pas deux fois, ni

en d'autres yeux, ni dans les mêmes yeux. Riais, outre ces nuances et d'abord, il constatait une nuance fondamentale, toujours constante, quoique difïerenle de la couleur apparente de l'œil ; ainsi, des yeux bleus ont pour nuance fondamentale de reg-ard le jaune-gris, et des yeux noirs le jaune d'or: c'est ce qu'il appelait le timbre. Le timbre donne aux regards la personnalité, il les différencie et et les confirme dans un ton unique et absolu. Il y a des yeux presque pareils d'apparence, mais les regards de ces yeux, par la diversité que leur donne le timbre, sont toujours disneuiblables.

Ayant vu Irmine, Savin jugea:

« Ses yeux sont noirs, le timbre est jaune d'or pointillé de rouge, les nuances du regard peuvent monter jusqu'à l'aigu et descendre jusqu'au velours noir; je viens de percevoir un regard noir bleu tigré d'or et un regard vert sombre strié de pourpre. »

Et Savin continuait à dénombrer tous les regards possibles des yeux d'Irmine, sans se soucier des lois du contraste des couleurs, car selon lui, la couleur des yeux et des regards était assez différente, par essence, des couleurs ordinaires pour n'être pas soumise

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aux mêmes lois. D'ailleurs, sans mépriser la science, il la tenait pour une servante, bonne aux gros ouvrages, bonne à balayer le sentier où se promènera notre plaisir; — il voulait s'amuser et être heureux par la possession de divins yeux, de merveilleux regards, « comme on n'en avait jamais vu ».

Il n'alla donc pas plus loin, et il épousa Irmine, qui se laissa faire, quand elle sut que Savin était un « bon parti » et qu'elle pourrait orner son cou blanc d'une palette à godets « enrichie de diamants».

Alors, tout le jour, Savin se réjouit au jeu des yeux — des yeux de velours noirs dont les sombres rayons se ponctuaient d'or ou de pourpre puis il chercha ce que disaient, en toute vérité, les yeux d'Irmine.

« Une femme froidement passionnée, vêtue de la seule obscure transparence que la nuit, au fond des jardins, tisse autour d'une déesse de marbre. »

Ils disaient cela, les yeux d'Irmine, mais ils mentaient, comme des yeux de femme, car Irmine, ayant été une médiocre élève de Cassagne, fut une épouse sage et une mère prudente. En ses heures de loisirs elle coloriait, ainsi que jadis, des décalques où chan-

tait tout le rococo mélancolique d'une nature honnête et sentimentale : effets de lune, effets de neige, chaumières d'où monte un ruban bleu, moulins dont l'eau mousse comme de l'eau de savon.

Dans les yeux d'Irmine, il n'y avait rien que l'illusion de celui qui venait s'y mirer ; c'était un beau vitrail qui, la fenêtre ouverte, laissait voir une cour de ferme.

Il n'y avait qu'illusion, il n'y avait que mensonge dans les yeux d'Irmine ; Savin les adora jusqu'à sa mort, adorateur de ses propres rêves, heureux quand des visions d'or ou de pourpre passaient, comme labénédiction d'une promesse divine, dans les regards de velours noir.

PHENICE

C'était une jeurfe femme comme toutes les autres. Rien ne la différenciait de ses sœurs ; tout semblait médiocre en elle, sottement médiocre ; sa beauté de blonde douteuse était ordinaire et fade : son élégance, à peine suffisante ; son esprit, que l'on supposait nul, n'allumait aucune flamme en ses yeux bleus, doux et mornes ; vraiment, elle était fort bien signalée par le dédain de cette brève et simple défniition : une jeune femme comme toutes les autres.

Cependant, après l'avoir ainsi jugée, tous les hommes lui accordaient le «je ne sais quoi » et tous la désiraient. Si elle avait eu

des caprices même fous, des fantaisies, même monstrueuses, d'attentifs esclaves se seraient dévoués à son plaisir : mais elle n'encourageait ni les entreprises, ni les sacri. fices ; elle paraissait ne pas comprendre les allusions et, si l'on se risquait à une déclaration moins indirecte, avant de répondre quelque banalité, elle faisait répéter la phrase d'amour deux ou trois fois, ce qui glaçait les plus enflammés.

Ils n'étaient rebutés que pour un instant et Phénice s'érigeait à nouveau dans leur imagination, phare où venaient se cogner les ailes de la bande aveuglée des oies voyageuses.

Mais le « je ne sais quoi » demeurait tel, énigme toujours obscure, car il n'était donné à aucun de ses adorateurs d'en pouvoir révéler le secret, cueilli sur la bouche de Phénice. Sa vertu était célèbre ; elle avait même gardé jusqu'après la trentaine une sorte d'air virginal, une attitude étonnée de Diane perpétuellement surprise ; son mari semblait lui être aussi indiff'érent que le reste du monde ; elle n'avait pas d'enfants.

La vie de Phénice était un sommeil où personne ne soupçonnait de lèvcs. une traversée

dont nul ne devinait les plaisirs. Pourtant, cette créature endormie songeait ; cette passagère distraite voyait ; — un jour, enfin, elle se leva de son sommeil et arrêta sur un banc de sable choisi le voyage de sa barque silencieuse.

Parmi les prétendants à ses lèvres closes, un jeune homme,^ par sa discrétion mélancolique, l'avait intéressée ; elle trouva l'occasion de le laisser parler et d'avouer, sur le ton d'une tristesse passionnée, son désir et sa volonté.

Pliénice écouta, avec la mine cette fois de comprendre, et elle daigna feindre une émotion délicate. Ayant laissé prendre sa main, après de convenables résistances, elle dit :

— On me croit stupide parce qu'un discours d'amour n'excite mes nerfs à aucun frisson esthétique, et froide parce que je ne m'enivre pas au parfum des voluptés en espérance ; je ne suis pas stupide, mais il est vrai que nul n'a encore troublé le lac d'indifférence qu'est mon pauvre cœur. Tous vos jets de pierres n'ont fait sur ses eaux apaisées cpie de puérils ricochets, et les galets sont allés mourir là-bas et s'enfoncer silencieusement dans le sable, parmi les roseaux inatten-

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tifs. Déracinez un rocher, et qu'il tombe ! J'aurai peur délicieusement, et je lèverai la tète pour voir, au moins, d'où part le coup d'une telle audace et de tels bras. INÎais vous n'êtes bons qu'à des ricochets, enfants amusés de taquiner le monstre, mais incapables de le faire rugir. J'attends. Pleine de bonne volonté, prête à répondre à l'appel quand le cri m'aura remuée, quand la pierre m'aura touchée ; mais ne me touchez pas, car vous m'auriez prise, et vous seriez déçus ! Vous avez peut-être raison déjouer et d'amollir exprès la détente de vos bras, — et soyez satisfaits d'être incapables de me conquérir, car je n'en vaux pas la peine. D'ailleurs, je n'ignore pas l'opinion que vous avez de moi : une femme comme toutes les autres, n'est-ce pas ? Rien de plus vrai, mon ami ; vous le saurez quand vous voudrez.

On répondit à Phénice :

— Je ne vous dédaigne pas, puisque je vous aime. Ne me confondez pas avec les autres. Je rassemble mes forces, je vais arracher un bloc de rocher, je vais le lancer sur vous, je vais vous écraser...

— Ecrasez-moi ! dit Pliénicc,

— Soyez à moi 1

— Vous parlez comme tous les autres, répondit Phénice avec tristesse. Vous aussi, vous faites des ricochets sur la surface du lac paisible.

— Phénice, c'est que je ne veux pas vous faire de mal, car, pour vous dompter, je pourrais, s'il me plaisait, déraciner une montagne^ et, avec des bras de géant, la lancer sur vous^ tombée comme du ciel. Cette montagne, Phénice, c'est mon amour qui vous menace... Cédez, ou je vous tue !

— Enfant, dit Phénice, tu as plus de cœur que je ne croyais. Serais-tu vraiment capable de me tuer ? J'ai eu presque peur — délicieusement ! Soit, que l'épreuve finisse : je suis à toi,

Phénice se leva et, écailant l'avidité des mains conquérantes, elle se déshabilla ellemême, lentement, avec un cahiie singulièrement ironique et impudique. Elle agissait comme seule, les doigts sûrs, les yeux froids et vagues, indlirérenle aux regards et aux prières de son amant à genoux.

— Tu vois, dit-elle enfin, apparaissant nue (et bien vraiment pareille à toutes les autres femmes), tu vois, je te l'avais bien dit : cela ne valait pas la peine — la peine que j'ai eue

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de me dévêtir, la peine que tu auras de m'aimer. J'ai des épaules, des bras, des seins, des genoux ; cela fait un corps qui ne diffère des autres que par l'imperceptible. Quel plaisir as-tu à regarder celui-ci plutôt qu'un autre, et quel plaisir auras-tu à le toucher quand je te le permettrai ? Je ne suis ni plus ni moins qu'une femme, je suis médiocre, je suis un être moyen et ordinaire, — et voilà pourquoi je ne me suis jamais laissé voir que par devoir et à des yeux incapables de me juger. Eh bien? Je lis en ton regard que tu ne m'aimes plus: tes bras n'ont plus ni la force, ni !e désir de m'étreindre...

— Phénice, femme absurde, tu as la folie du mépris, mais, moi, puisque je t'aime, je te trouve belle. Tu es belle entre toutes les femmes, Phénice ; tu es la seule beauté que je désire ; tu es la femme...

— ... Mon pauvre amant, dit Phénice, en reprenant la conversation interrompue, je suis « la femme » ; en effet, puisque je suis « une femme » ; et voilà le «je ne sais quoi », et voilà pourquoi j'ai tant de prétendants à mes lèvres. Apprends encore ceci : ce que je méprise en moi, c'est l'animalité du mâle qui m'a faite ce que je suis, — un animal.

FLORIBERTE

Ils discouraient, assis au bord de l'eau. Floriberte parlait avec une dureté ironicpie:

— Vous voulez m'enlever à tout cela, di sait-elle, en montrant les prairies, les bois, le lac peuplé de cygnes, le vieux manoir tout gris, dont une tourelle, toujours fière, disait la destinée ancienne, — à tout cela, à toutes mes bêtes, à tous mes af^bres, à toutes mes herbes! Votre Ame est-elle donc un paysage plus beau que celui-ci, avec une forêt plus vieille, un lac plus pur, une herbe plus douce et plus verte ! Y a-t-il des cygnes noirs et des cygnes blancs dans votre cœur? Je n'en saurai jamais rien, je ne veux pas y entrer:

j'ai peur d'être dupée et de ne trouver qu'un plateau aride, quelques bruyères et des herbes sèches — auxquelles votre ardent amour est bien capable de mettre le feu. J'aime mieux donner à manger à mes cygnes.

Et lui, résolu, mais soumis, répondait à Floriberte par d'amoureuses sottises, qui amusaient la jeune fille et la faisaient songer. En répliquant, elle mettait un doute à la place de la négation brutale, — puis tout d'un coup s'apercevait que, relevée par un mouvement qui n'était peut-être pas inconscient, sa robe laissait de ses jambes voit un peu plus haut que la cheville.

Floriberte était une de ces filles de race et de sang où l'orgueil lutte contre la sensualité. Elle se serait donnée avec volupté même à un amant, même à un passant, si ce sentiment ne l'avait arrêtée, au seuil de la possible réalisation, qu'un tel don était vraiment trop précieux, que l'on ne dilapide pas ainsi un trésor royal. L'orgueil l'incitait à la méchanceté et la sensualité à la complaisance; vaincue, Floriberte pouvait devenir une maîtresse dévouée à l'amour, mais il était difficile de la vaincre, car son cœur était dur.

Elevée seule et en liberté parmi des infé-

PLORIBERTE !2(5

rieurs, elle méprisait d'abord tout inconnu, capable de le haïr s'il tentait de mettre la main sur son indépendance ; seul, celui qui en ce moment discourait avec elle, au bord de l'eau, avait obtenu la grâce d'être écouté. Comme il faut bien se marier, elle consentait à l'épouser, mais non à l'aimer, — et c'est sur ce dernier point et non pas sur le premier que Floriberte et son fiancé discouraient au bord de l'eau, sous les regards inquiets des grands cygnes.

Floriberte dit encore :

— Quand je vous appartiendrai, mon cher, vous posséderez une femme dont la beauté corporelle dissipera, je l'espère, les vagues aspirations sentimentales dont vous êtes imbu, comme de brouillards un paysage matinal. Ne vous rendez pas ridicule ; ne détruisez pas l'attrait physique qui peut m'attacher à vous; souvenez-vous que je ne suis enchaînée que par un fil et que je briserais des liens de fer.

Elle se renversa insolemment, se couchant tout entière sur le dos pour aller arracher une feuille aux branches de saule qui pendaient derrière elle : — mais elle se redressa vite, ayant entendu le grand cygne blanc battre des ailes.

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— Allons-nous-en ! fit-elle tout d'un coup, la figure pâle et les yeux effarés.

Floriberte fut mariée ; mais le soir elle fut absente de la chambre nuptiale.

Elle était sortie, ayant vite changé de robe, et elle se promenait le long du lac, songeuse^ triste d'avoir signé une promesse dont la réalisation devenait inéluctable. Maintenant, il ne s'agissait plus de mots, mais d'actes ; les discours au bord de l'eau allaient se matérialiser, — et il semblait à Floriberte qu'une sorte de crime se préparait, un adultère pire que tout autre, et, elle qui s'était habituée à tout mépriser, elle ne méprisait plus rien autant qu'elle-même.

Elle se promenait le long du lac ensom meillé ; les cygnes dormaient parmi les roseaux.

Elle eut peur en pensant aux cygnes, à ces merveilleuses bètes qu'elle aimait, au grand cygne blanc, son amant innocent, tous deux, Floriberte et l'oiseau pur, nés le même jour I Ils avaient tant joué ensemble, tous deux

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enfants, et ils s'étaient dit tant de choses, au bord de ce lac, pendant qn'il allongeait vers les mains de la jeune fille sa tète aux yeux d'or, courbant le long de ses jambes son col flexible !

Vraiment, absurde amour, mais que nulle mythologie n'avait inspiré, toute la tendresse de li'loriberte était vouée à son cygne ; son cœur battait d'émotion à caresser son plumage et son duvet, et, quand la jolie bcte mangeait dans sa main, elle ressentait un plaisir d'indicible fraternité.

Tout rêve sensuel s'apaisait en elle près de son cygne, et son imagination, qui n'était pacorrompue, ne demandait à ces caresses d'oi seau qu'un plaisir chaste.

Elle eut peur en pensant au grand cygne blanc qui dormait parmi les roseaux; elle eut peur aussi en se représentant I«. chambre vide, où la faute, à cette heure, aurait pu être accomplie. Alors, pour lui demander pardon, elle chercha le grand cygne blana parmi les poseaux; mais le lac était vaste, elle cherchait mal et il faisait noir ; elle ne le trouva pas.

Tombée dans l'herbe humide, elle pleura nerveusement, en se tordant les bras, proie d'u'ie crise étrange, — mais, quand elle eut

iâa b'UN PAYS LOIN'TAIN

bien pleuré, son orgueil lui revint avec la conscience de sa folie, et résignée à l'oubli des amours puériles, elle se releva et rentra, expliquant sa fuite par un caprice, un désir de suprême solitude.

Le lendemain, la sensuelle s'était définitivement éveillée en Floriberte, et l'orgueilleuse avait limité son mépris. Pourtant, et comme elle l'avait juré, elle n'aima jamais son mari avec la tendresse du cœur ; tout ce qui lui avait été départi de sentiment, elle l'avait prodigué aux cygnes candides comme des anges : un homme évoquait pour elle d'autres désirs et réalisait d'autres plaisirs.

Floriberte n'alla plus jamais au bord de l'eau : elle avait peur des reproches et de la tristesse du grand cygne blanc.

ROSULE

— Eh bien, monsieur, dit Rosiile, j'ai réfléchi. Vous pouvez me faire la cour, mais je vous préviens que...

Elle alla chercher dans un coin une grande poupée abandonnée depuis pas beaucoup de semaines.

— ... Si, après m'avoir conquise, vous ne réalisez pas toutes les promesses de joie dont vous m'avez récité le chapelet — et dont j'ai compté soigneusement les grains de nacre — je vous briserai comme ceci...

Sèchement et sans colère, elle cogna la tête de la poupée contre le front d'une des chimères de fer qui veillaient songeuses sous la haute cheminée.

La tête de porcelaine fut mise en morceaux et Irénion ne put s'empêcher de sourire à un tel enfantillage, — mais les deux chimères de fer eurent de mystérieuses raisons de rester graves.

Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien dire, sortirent vers les jardins qu'embellissait le soleil couchant.

Quand ils marchèrent le long d'une allée plantée de dahlias, Rosule n'apparut guère plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées, mais elle relevait la tête, d'où un voile attaché retombait sur ses épaules ; eile marchait droite, sérieuse et impérieuse, et c'était bien vraiment une jeune princesse ; Irénion semblait le géant commis à sa garde par une bonne fée.

Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait un fleuve à Rosule. Irénion la prit dans ses bras et enjamba le fleuve.

— Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, dit Rosule : moi, je suis méchante : par ma méchanceté, je suis plus forte et plus grande que vous.

— Rosule, dit Irénion, petite rose, vous vous croyez vénéneuse et vous n'êtes que parfumée.

Rosule ne put s'empêclier de sourire ; mais, comme les chimères de fer, les grands dahlias restèrent graves, et leurs lourdes tètes calamistrées se penchaient toujours immobiles dans l'air pur.

Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de grands noyers tout chargés de belles noix encore prisonnières dans les lambeaux de leur gangue verte, mais les branches étaient si hautes que Rosule pensait : Nul ne pourra jamais les atteindre.

Irénion n'eut qu'à lever le bras pour cueillir les belles noix; puis, dépouillées de leur gangue verte, il les brisa comme des perles de verre et Rosule dit :

— Décidément, Irénion, vous êtes grand et fort ; moi, je suis rusée : par ma ruse, je suis plus forte et plus grande que vous.

Irénion n'osa rien répondre, car au même instant un grand coup de vent passa qui secoua les vieux noyers et sema dans l'herbe toutes les noix mûres.

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Après leur mariage, Rosiile et Irénion habitèrent un grand château entouré de bois et de prairies, où l'on pouvait marcher pendant des heures et des heures sans jamais repasser par le même chemin et sans sortir du domaine. Là, on se sentait roi, — maître de la terre et des arbres, de l'eau et des herbes, et presque du vent et presque des nuages, — mais Rosule et Irénion avaient d'abord à tenter d'autres plaisirs.

Rosule souriait ; Irénion semblait heureux ; les grains de nacre du chapelet se déroulaient lentement et joyeusement ; un jour, il osa interroger Rosule.

C'était pendant une promenade distraite autour d'un étang aussi large qu'un lac et aussi profond que la mer ; l'eau était pure et bleue ; le soir, on y voyait les étoiles. ' — Ai-je menti à mes promesses? demanda simplement Irénion.

Rosule ne répondit pas.

— Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse et qui n'êtes que parfumée, reprit

doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses ?

— Oui ! répondit Rosule.

— Rosule, c'est vous qui mentez à vousmême. Vous n'avez pas dit oui ; j'ai mal entendu. Rosule, avez-vous vraiment dit oui ?

— Oui, dit Rosule.

Ils demeurèrent silencieux quelques ins tants, puis Rosule dit encore :

— Imprudent, qui me forcez à réfléchir et à faire pencher d'un côté la balance qui eût sans doute oscillé éternellement, vous me demandez si vos promesses de joie se sont réalisées ? Je n'en savais rien. Vous me demandez si je suis heureuse ? Je sais maintenant que je ne l'étais pas assez pour que le bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement lisibles dans ma conscience, — mais, avant votre interrogation, je ne pensais pas à déchiffrer le mot peut-être en train de naitre, de se former et de se dorer. Vous m'avez posé une question : il fallait y répondre et j'ai répondu. N'ayant rien à dire, rien de précis, je ne désirais que me taire et garder dans les limbes mon verbe informulé : vous lui avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, médiocre imprudent trop facile à

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contenter, vous ignorez donc qu'il manque toujours quelque chose aux âmes élues, quelque chose que ni l'Amour, ni l'Homme, ni Dieu, ne peut leur donner ! Le seul bonhem* atteignable par un être intelligent, c'est l'inconscience de son malheur ; je dois vous apprendre cela pendant qu'il en est encore temps, homme grand et fort, pendant que votre cervelle de géant palpite encore dans les puissantes murailles de sa dure ossature, vous apprendre cela à vous, moi la faible Rosule, la petite rose vénéneuse ! Vous supposez donc, monsieur, que vous m'avez comblée de joies, comme une mesure de froment où l'on verse le grain jusqu'au ras du cercle de fer ? Non, j'ai une âme ; c'est dire que je suis insatiable: vous avez eu tort de m'en faire souvenir. Songez à ce que je vous ai dit, un jour d'automne, au passage du ruisseau et sous lesnoyers, pent dant que les jardins s'embellissaient à l'écladu soleil coucliant, — et songez aussi à la mort de ma poupée, dont la tète était de porcelaine.

Accroupie au bord de l'étang, Rosule rep:ardait les remous singuliers qui troublaient l'eau pure et bleue. Soulevé par le vent, le grand voile dont elle aimait à s'envelopper ui faisait deux ailes pareilles aux ailes desl chimères qui veillaient sous la haute cheminée, et sa tête appesantie soudain par le crime, se penchait, lourde et calamistrée comme la tête des dahlias lourds et graves.

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