LA VIERGE AUX PLATRES
Dory avait été, jusqu'à vingt-cinq ans, la vierge la plus pure, et si pure quelle ne savait même pas ce que c'était que la pureté. Agnelle toute blanche et sans tache, sa candeur n'était pas un mérite ; elle était candide par nature et par état, comme les lys, comme la neige, comme le sel.
Elle pouvait, sans perdre rien de son innocence, regarder des nudités ou même la sienne : ni la beauté, des statues, ni sa propre beauté, ne lui enseignaient l'usage de la beauté. Dans la boutique de son père, mouleur et praticien habile, elle errait impunément parmi les torses, les ventres, les han-
chc- les jambes, les sexes, et elle vendait à tout venant des torses, des ventres, des hanches, des jambes, ou des déesses entières ou des héros complets. Volontiers, sans pudeur comme sans rougeur, elle donnait son avis, conseillait les reins de la Vénus de Médicis. les g-enoux de la Diane de Gabies, le ventre de l'Apollon au lézard, les reins du Bacchus hermaphrodite
Son goût était aussi sûr que sa science esthétique et, aux Salons annuels tel consciencieux sculpteur recueillait avec déférence l'opinion de Dory. Elle avait posé une fois, ou plutôt elle avait consenti à se laisser modeler en pied; mais cette œuvre lui déplaisait, l'artiste n'ayant pas, à son gré, rendu avec exactitude le caractère spécial de sa beauté, qui était la souplesse et la grâce. Jamais elle ne se prêta à ime nouvelle expérience et elle se contenta de faire mouler, très soigneusement, plusieurs parties de son corps, les épaules, les seins et les jambes, y compris les genoux ; elle estimait ces fragments d'ellemême à l'égal des chefs-d'œuvre les plus décisifs, bien qu'elle fut la première à dire qu'un moulage sur le vif donne des résultats plus curieux qu'artistiques ; mais c'était là.
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vraiment, de beaux morceaux de nature, — et ils prirent place dans la bouticjne du mouleur, pendus au plafond parmi la foule des épaules et des jambes. Dory les vendait en avouant leur origine et elle en vendait beaucoup, — et les seins de plâtre de Dory reçurent bien des baisers de bien des bouches.
Elle n'avait jamais voulu se marier. En toute innocence, elle se suffisait à elle-même, et d'ailleurs aucun désir charnel ne se fomentait en la chasteté de son corps, si merveilleusement parfait. Le mariage, pour elle, c'était ce qu'elle en voyait dans la rue : un ventre déformé, mal dissimulé sous de naïfs plis, un ventre de ruminant, une monstruosité analogue à celle des bossus, plus bénigne sans doute, puisqu'elle avait un terme, riiais aussi affligeante et plus humiliante encore. Son amour de la beauté, de la ligne pure était si absolu et si sensible qu'elle souffrait vraiment dès que, hors de son musée de plâtres, elle marchait parmi les aljominables créa. tu?es, faussement dénommées femmes, qui encombrent les trottoirs de leurs allures de mannequins articulés. Elle rêvait alors, pour se distraire, d'un pays où la beauté se promè" nerait libre, où la noble animalité humaine.
aflranchie de la iiioralo, de la mode et de la pudeur, évoluerait nue et g-lorieuse. Fort naïvement, elle concevait mi peuple de statues, sans se douter de l'absurdité d'un pareil rêve et sans songer que le vêtement le plus laid est presque toujours moins laid que le corps qui le porte. Elle ne soup<;onnait pas davantage les inconvénients de pareilles mœurs et combien son amour de la ligne en serait choqué, car le désir rompt les proportions et brise les normes ; mais, habituée à la pureté de ses plâtres, instruite par leur esthétique, protégée par leur froideur, elle poursuivait innocemment son imagination d'ime humanité conforme aux principes de Jean Cousin et, lasse de ses tristes promenades, rentrait en la boutique du mouleur aveclajoie d'un ange qui rentre au paradis.
Toutes les pièces de l'appartement, et non seulement la boutique et l'atelier, étaient pleines de bras, de jambes, de torses. Cette lloraison de membres et de fragments avait envahi jusqu'à sa chambre, où l'on avait même intallé quelques pièces rares ou d'une vente problématique, telles que l'éphèbe qui symbolise le Repos éternel, œuvre guère apprêtée, et la Vénus Callipyge (pièce d'amateur),