‹ D'un pays lointainChapitre 24 sur 40 · LA VIERGE AUX PLATRES · texte numérisé non relu

LA VIERGE AUX PLATRES

qu'aucun musée de province, aucune école n'osaient acheter. Dory, au contraire, aimait beaucoup la si pure Callipyge, à laquelle elle ne reprochait que son mouvement de coquetterie, et il lui était agréable de se dévêtir en la présence d'une aussi aimable déesse, et de dormir en emprutantà l'éphèbe du repos éternel la grâce de son immortel sommeil et l'attitude de son ennui divin.

Quant au père de Dory, Italien de Londres devenu taciturne, il faisait des moulages et ne savait autre chose.

Or, il arriva qu'un assez singulier éphèbe (Dory appelait les jeunes gens des éphèbos) entra un jour dans la boutique, regarda les plâtres regarda Dory, n'acheta rien et sortit sans avoir ouvert la bouche. Dory était aussi discrète qu'indiiTérente ; elle n'importuna l'éphèbe d'aucune offre, d'aucune question, se borna à le suivre en son voyage à travers les stalactites de plâtre et à lui ouvrir la porte quand il eut achevé son exploration.

Néanmoins, elle trouva ces allures un peu étranges et, à la réflexion, se jugea persque froissée. A peine avait-il salué en entrant et en sortant. Cette boutique, certes, était un musée, mais non pas un musée public, et la

gardienne avait bien droit à plus qu'un regard, à une parole. En lui-même, l'éphèbe l'intéressait peu : c'était un être mince, un peu déjeté d'une épaule, une jambe, semblait-il plus faible que l'autre, trop pâle et trop blond, l'air maladif et timide. Une telle créature, certes, était peu faite pour émouvoir l'âme esthétique de Dory, — et pourtant elle se surprit, le lendemain, à penser à l'inconnu et à excuser son impolitesse; c'était, songeaitelle, un malheureux atteint d'une excessive timidité. Il était chétif, mais certainement intelligent et elle aurait volontiers échangé avec lui quelques-uns des aphorismes callistiques dont son cœur était plein.

L'occasion lui en fut donnée, car l'inconnu revint et se montra moins timide. C'était un mélancohque Anglais qui collectionnait tous les plâtres que l'on peut se procurer sur la surface de la terre. lien avait réuni des quantités innombrables, peuplant, aux environs de Londres, une suite de hangars longs comme cinq ou six Louvres, et il venait voir en cette boutique qui lui avait jusqu'alore échappé, s'il ne rencontrerait pas quelqus pièce inédite. Dory, naturellement, lui montra les fragments plâtrés de sa propre beauté,

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et l'Anglais, ivre de joie à une telle découverte, acheta sur l'heure deux épaules, deux seins et deux jambes dont il vanta la beauté et la finesse; il avait en art des idées saines.

Cependant Dory se plaisait en la compagnie d'un si extraordinaire éphèbe ; elle sentait un frère spirituel, uneàme qui, comme la sienne, ne se nourrissait que d'esthétique, et bientôt, par une aberration unique en sa vie, elle se mit à aimer cette frcle charpente, cette chair maigre, ces formes rétrécies ; — ou plutôt elle faisait inconsciemment abstraction de toutes les tares de l'Apollon boiteux pour mieux jouir de la délicatesse de son intelligence et de la flamme de ses yeux.

Il était spirituel, quand il daignait entreren conversation, et il avait les plus beaux yeux du monde : de l'esprit et de beaux yeux, c'était si nouveau pour la vierge aux plâtres qu'elle fut séduite. La chaste, la pure, l'esthétique Dory était amoureuse.

Alors, elle vécut parmi ses stalactites des heures bien plus douces encore que par le passé. Elle trouvait aux statues et jusqu'aux membres pendus une grâce nouvelle et, à inventorier avec son cher éphèbe toutes ces choses mortes, elle se sentait une infinie joie

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de vivre. Peu à peu, une âme toute neuve avait germé, s'était épanouie en elle : un jour que son ami lui baisa la main, elle comprit la pudeur, et un jour que son ami l'étreignit doucement dans ses bras, elle comprit la vie

C'était une Dory toute différente de l'ancienne, presque tendre, — etpresque impure, puisqu'elle aimait.

Mais elle n'était aimée que par le caprice d'un ennui de passage, et si peu désirée que le désir s'éloigna sans avoir demandé à cette virginité le sérieux sacrifice de son essence. Le jeune monomane disparut à l'improviste et Dory, qui devait l'attendre éternellement, n'entendit plus jamais parler de lui.

Dans la boutique aux pendentifs de plâtre, parmi les jambes, les ventres, les torses et les épaules, Dory pleura, tout étonnée de ses larmes, triste à la fois et humiliée d'un amour qu'elle n'avait pas souhaité et d'un abandon que son orgueil n'avait pas prévu. Et jusqu'aux années de la décadence physique, et jusqu'au delà, Dory vécut intérieurement d'un pâle souvenir et d'un illusoire désir. Nul autre amour ne la consola de cette première et unique déception ; car, d'après

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