‹ D'un pays lointainChapitre 3 sur 40 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

dansera la sarabande autour de la bête curieuse. Ah ! vous vous préparez une jolie existence 1...

— Mais ils ne refusent pas de se laisser crever les yeux ! interrompit ma mère. N'est-ce pas, mes chéris?

— Ils ne refusent pas? Je l'espère bien, mais je dois les prévenir de ce qu'ils vont gag'uerà perdre le plus méprisai -0 des sens, — et de ce qu'ils perdraient à le conserver. Mes enfants, je puis vous énumérer, avec ma double autorité d'aveugle et de père, les joies d'uii être privé de la vue : la première joie est une joie intime et profondément satisfactoire, la joie de la répulsion surmontée, du devoir accompli ; en second lieu, vous ressentirez un plaisir d'orgueil, mais d'orgueil permis, le plaisir d'être absolument pareil à tous vos petits camarades, le plaisir de vivre parmi des égaux . ce plaisir vous accompagnera durant toute votre vie , enfin, châtrés de la vue, vous aurez conquis la paix qui nait de l'incuriosité ; après de calmes jeux, de douces études de paisibles amours, de bons repas, de propices digestions, vous vous endormirez dans la certitude de n'être jamais sortis du droit chemin, de n'avoir jamais cueilli aucune fleur, de n'avoir jamais

contemplé le ciel, ni la nuit, quand — dit-on — il s'orne du regard attristé des séraphins, ni le jour, quand le Soleil, ce maître abominable du sang et des sèves, réchauffe l'impureté des instincts...

Ma mère interrompit encore une fois :

— Comment voulez-vous, mon ami, que des enfants comprennent de telles pensées? Mettez-vous à leur portée. Et puis, tout cela est dangereux. En parlant ainsi, vous leurappre. nez à raisonner...

— Oui, mon amie, dit mon père ; cela pourrait, peut-être, leur apprendre à raisonner . Parfois, la connaissance trop précise du bien pousse les curiosités à retourner l'étoffe, — geste dont proviennent nécessairement les plus grands malheurs. Aussi, je me tais.

L'excellent prêtre souriait et se contentait d'approuver de la tète, car il n'avait plus assez d'interiigence pour parler lui-même. En dehors de ses formules et de ses opérations, le vieux magicien n'était capable que des mots et des mouvements dictés par l'instinct de la conservation. Sa mémoire rituelle connnençait même à s'affaiblir: il oubliait des verbes essentiels dans le prononcé des exorcismes et quand il remettait le péché — fort rare, il

PnOLOGUE

est vrai, en ce pays, — de « tentative intellectuelle », « effort pour comprendre », il lui arrivait de ne pas exiger du pénitent, après l'absolution^ le serment sacramentel : « Serviam. — ' Je suis l'esclave éternel. »

Même faite par d'aussi débiles mains, l'opération réussit. Mon frère et ma sœur sont demeurés là-bas, « dans le pays lointain ».

— Mais toi ?

— Moi, j'étais intelligent et hypocrite. Jamais personne ne se douta que j'y voyais. J'enfermais mes impressions, mes joies, mes désirs, sous une triple serrure, dans mon crâne, invincible coffret, et un jour...

— Et un jour ?

— ... Je m'enfuis. Je traversais la plaine grise et, ayant marché longtemps, j'entrai dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre ressembhiit à une femme, la chevelure parée de diamants et le cou imagé de perles. On respirait dans cette forêt un air si violemment imprégné des odeurs de la vie que j'en eus mal à la tête ; mes doigts se crispaient au chatouillement des hautes herbes ; mon cœur chantait si fort que tout mon corps en tremblait. Enfin, j'étendis les mains, embrassant, comme Apollon, les genoux d'un dt??

arbres-femmes. Ce contact m'apaisa, mais je tombai sur le côté et je m'endormis.

Le lendemain, je continuai mon voyage, et j'arrivai ici. D'abord, je ne m'aperçus guère que j'avais changé de pays : les hommes avaient, il est vrai, les yeux ouverts, mais ils semblaient ne se servir de leur vue que pour se guider matériellement à travers la vie ; de puis, j'ai rencontré quelques voyants véritables.

J'oubliais de vous dire qu'en traversant la forêt lumineuse, j'y cueillis... devinez quoi ?

— Une fleur rare ?

— Oui, une âme ! Au matin, avant de quitter la forêt sacrée qui avait abrité ma lassitude et protégé mon sommeil, je me promenai quelques i-nstants sous les branches tombantes, mais toutes étaient plus hautes que mon bras levé, et je désespérais d'cm porter même le souvenir d'une feuille. O feuillage, qui étais pour moi aussi vivant et aussi parfumé qu'une chevelure d'amour, je te regardais onduler au-dessus de ma tète aussi loin de ma main que l'aile des oiseaux ou la neige violette des nuages matinads J'allais obéir (une force me traînait) et m'éloigner seul, sans le témoin, que je voulais

Page 1