PROLOGUE
j'étais déjà sur la lisière et je voyais le vaste horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent, la cime obscure d'une autre forêt, lorsqu'une branche fleurie de petits cœurs roses s'abaissa vers moi, comme un geste de pitié. Je cueillis la branche oîi tremblait la grappe des petits cœurs roses et je continuai ma route.
Arrivé au but de mon voyage, je choisis une maison afin d'abriter la branche fleurie, comme ses sœurs m'avaient abrité moi-même, car j'ai toujours aimé la culture du sentiment; c'est une occupation pleine de grâce et qui ne demande que la bonne volonté d'un jardinier soigneux : au milieu du jardin, il y a une fontaine où l'on peut se laver les doigts, quand ils sont tachés de sang.
Je plaçai donc ma branche fleurie de petits cœurs roses dans un vase de majolique plein de sable d'or, et le vase sur une cheminée, primitif autel ; à gauche du vase, j'inclinai les Damnées, de Filiger, pour me remémorer la méchanceté des Dieux, et à droite, la Vigne abandonnée, où de Groux a écrit l'inutilité du Sacrifice.
Ensuite, j'allai étudier les formes de la vie, apprendre selon quelle mode, riaient, s'en-
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niiyaient ou pleuraient les hommes de mon temps. Ils s'c'iniuyaient surlout, leur capacité passionnelle étant ioit médiocre et leur ibice nerveuse si fugitive qu'un désir ou un rêve suiïisait souvent à l'épuiser toute. Je constatai encore qu'ils s'ennuyaient sans dignité, avec de petits gémissements de chien à la chaîne et de vaines colères contre les astucieux et contre les forts dont les jouissances irritaient leur impuissance originelle. Leur consolation était de penser à l'avenir, de prédire des temps meilleurs, de se vautrer dans les joies futures et de regarder la lune avec des verres de couleur.
J'étais las de tant d'inofîensives niaiseries, quand je rencontrai Armelle, vase plus beau que mon vase de majolique et d'où sortait une fleur d'or ocellée de bleu. C'était une créature aussi étourdie qu'un oiseau, aussi timide, mais qui se laissa prendre avec la main. Elle n'avait notion ni de bien, ni de mal, ni de beau, ni de laid, d'une sensibilité tout animale, sans pudeur et sans trouble dans l'amour.
Nous eûmes d'abord des rencontres furtives, des intimités illusoires, dont elle aggravait la vanité par l'aveu de ses regrets et
l'implorante langueur de ses attitudes. A dessein, je prolone^eais la période du désir; j'aimais l'impatience d'Armelle et son geste, sur la berge, de se vouloir jeter à l'eau. Toute femme est vierge pour celui qui ne l'a pas possédée, caria virginité n'est pas autre chose que de l'inconnu, peut-être de l'inconnu plus obscur, — et je restais au seuil du mystère, quoique le gardien n'en fût aucunement farouche.
Je désirais aussi, par ces jeux dilatoires, exaspérer la bête et qu'elle bondît dans le cirque, au jour de la fête, avec des élans sauvages et toute la violence d'une nature contrariée et aiguillonnée^ — mais je fus trompé.
L'ayant menée en ma maison, je lui expliquai l'autel familier que.j'avais ordonné avec de précieuses décorations autour de la branche fleurie de petits cœurs roses. Mon air grave et même un peu hiératique étonnait sa candeur animale habituée à de moins solennels prolégomènes ; elle s'approcha et ouvrit tout grands ses beaux yeux bleu d'amour. Les images, sévères acolytes, ne captaient pas son regard ; elle le fixait sans distraction sur la branche fleurie de petits cœurs roses. Je me taisais, feignant même de m'astreindre à
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effacer la poussière qui troublait un des coins de la glace ; alors sa curiosité s'enhardit et elle toucha du doigt un des petits cœurs roses; elle ressemblait à une chatte qui veut jouer ; toute la grappe trembla et un des petits cœurs roses tomba dans le sable d'or : assurée que j'avais détourné la tète et oublieuse de la glace qui me disait tout, Armelle prit le petit cœur rose et le mangea.
J'étais allé m'asseoir à l'autre bout de la chambre. Armelle vint à moi et je la voyais s'avancer toute pâle d'amour ; son attitude d'oiseau voltigeant s'était transformée en la grâce splendide d'un cygne qui se meut sur un canal avec une fierté royale ; ses mouvements se voyaient à peine sous sa robe traînante et ses bras tombaient le long de son corps comme des tiges brisées par un coup de vent.
Elle vint à moi et s'agenouilla, me baisant les mains ; puis elle pleura silencieusement. La douleur ne contrariait pas la pureté de sa face extasiée et les transparentes larmes qui roulaient sur ses joues semblaient les perles détachées d'un chapelet de sourires.
Je me penchai sur elle et je la baisai au Iront, doucement; quelques perles tombé-