CELUI OUI A TUÉ
l'homme d'abord cru simnle — me donna le plaisir du mystère et je continuai avec passion mes observations. Cette sorte de maladie m'intéressait beaucoup ; j'espérais en découvrir le principe etm'en faire gloire, car je n'avais jamais rien lu de pareil dans la description des plus étranges maladies nerveuses. Dite par des termes peu scientifiques, c'était, en somme, l'inflencesurun homme, paraissant médiocrement sensitif, du fluide féminin accumulé. Ayant trouvé cette explication, j'en fus mal satisfait; cependant, elle n'était peutêtre pas totalement absurde, car il est avéré qu'une assemblée d'hommes excite, souvent jusqu'à l'hystérie, la nervosité d'une femme; un homme en des conditions analogues, ressent une surabondance de vitalité mâle : dans le cas que j'étudiais — tout en veillant à l'abri de mes silencieuses tours — il s'agissait seulement de dépression au lieu d'excitation, de moins au lieu de plus; au lieu de vers la droite, la balance fléchissait vers la gauche, — voilà tout.
INIa boiteuse explication admise provisoirement, il me restait à trouver la cause première; mais comme j'ignorais la vie de mon compagnon, comme il ne m'avait jamais fait
aucune confidence, cette dernière recherche me parut impossible et j'en abandonnai la solution. Nous continuâmes à faire manœuvrer nos cavaliers, et je m'abstins, par lassitude et par ennui, d'observations désormais inutiles.
Or, il arriva qu'un soir, une femme d'assez médiocre beauté, mais rousse avec la peau toute blanche, entra dans le café; elle était seule et elle avait cet air lamentable des filles qui ont traîné en vain pendant des heures leurs jupes sur les trottoirs.
Elle vint s'asseoir près de nous ; mon am leva la tète et tout d'un coup devint si pâle que j'eus peur ; en même temps, sa main, qui tenait ime tour conquise, retombait surl'échi quier d'un tel poids que toutes les pièces fu rent renversées
— Venez, je vous en supplie, me dit-il d'une voix malade ; sortons.
Il s'appuyait tout tremblant à mon bras. Quand nous eûmes fait quelques pas, je l'entendis murmurer fort distinctement :
— Toutes me connaissent... toutes savent... oui, je crois qu'elles savent... c'est cela qui les attire... le sang de leurs sœurs... Mais celle-ci, celle qui s'est assise à côté de
CKLTTI QUI A TUé
moi, elle m'aime tant — que je serais capable de la tuer encore 1 Je répétai :
— Encore ?
Il me regarda :
— Oui, encore