CELUI QUI A TUÉ
joueurs attentifs et sérieux, mais il me semblait que chez lui elles prenaient un air particulier, non d'indifférence, mais de crainte. Quand une femme s'arrêtait devant lui et lui adressait la parole, il devenait comme peureux: parfois, il pâlissait; souvent, sa peur finissait par une colère dissimulée, et une impertinence, même maladroite, même stupide, le débarrassait de l'importune. A la vérité, les femmes n'y prenaient garde ; elles semblaient le ménager; elles s'éloignaient, après un mot de reproche plutôt affectueux, et nulle ne lui garda rancune.
Il y avait plus d'un an que nous venions nous rejoindre tous les soirs au café, quand mes observations commencèrent à se préciser.
Je remarquai — ou, car cela est si étrange, je crus remarquer — que les très rares soirs où il n'y avait aucune femme dans le café, mon ami avait une liberté d'esprit bien plus grande et une précision de jeu bien plus redoutable; quelques femmes, et il devenait moins maître de lui; plein de femmes, et répandue l'odeur énervante de la femelle, il se troublait, hésitait, — se laissait battre.
Un soir, je lui dis, après avoir examiné la salle :
a24 d'un pavs lointain
— Aujourd'hui, je vous gagnerai.
Obéissant à ma suggestion, il regarda au-
rour de lui, puis, mais d'un ton très calme, il répondit :
— Oui, je crois que vous me gagnerez, aujourd'hui. Je ne suis pas en train, la lutte va m'être difîcile. Il y a des soirs où je me sens ivre, — ivre de l'ivresse douloureuse que provoquent certains poisons.
Je demandai :
— A quoi attribuez vous cela ? Vous n'avez pas un tempérament nerveux.
Après de l'hésitation, il dit lentement :
— A quoi j'attribue cet état? A des choses anciennes, à une histoire, à des coïncidences, à des souvenirs... Enfin, je ne puis, ni ne veux préciser.
Ces derniers mots furent prononcés un peu sèchement et je répondis sur le même mode:
— J'ai été indiscret, je vous en demande pardon, et d'autant plus volontiers que tout cela m'est fort indifférent.
Pour pallier mon impertinence, j'ajoutai :
— Le jeu suffit à ma curiosité,
A partir de ce soir-là, mon compagnon —