‹ D'un pays lointainChapitre 37 sur 40 · FIN DE PROMENADE · texte numérisé non relu

FIN DE PROMENADE

Araman n'était pas un promeneur ordinaire, de ceux qui flânent, s'arrêtent à un étalage, s'intéressent à un accident, se retournent pour suivre d'un œil vainement concupiscent la passante rapide qui lile dans la foule comme une truite dans l'ombre des eaux vives. Il marchait méthodiquement, selon des principes élaborés une fois pour toutes; il marchait par raison, par hygiène, — par ordonnance, enfin! Ces quotidiennes ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et que de fois, en les trois heures réglementaires, il tirait anxieusement sa montre ! Néanmoins, il était ponctuel : toutes les après-midi, par

le plus mauvais temps, même de neige, il sortait et s'encourait — vers rien, au hasard fidèle esclave de la grande Déesse, de celle qui a détrôné Isis, — Hygeia.

Marcher, mais surtout selon de larges chemins, le long des boulevards extérieurs, vides de sordides exhalaisons, à travers les déserts tels que l'P^splanade, parmi les sinistres bosquets du Champ de Mars, plus loin, sur les fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.

En trois semaines de ce dur régime, il eut atteint cet état que les philosophes grecs dénommaient « ataraxie », l'indifférence complète à tout ce que l'on peut rencontrer au cours d'une promenade, depuis le titubant bébé jusqu'au révérend pochard qui semble avoir acquis par l'alcool, une dignité nouvelle, un état neuf d'humanité. Alors, ses sorties lui devinrent de plus en plus pénibles et il eut à prévoir le jour où le motif déterminant lui manquerait, où il deviendrait pareil au poète anglais Thomson ([ui^ trouvé couché à cinq heures du soir, répondait à son ami, surpris et même scandalisé: « Mais, je ne vois aucun motif pour me lever.»

C'est alors qu'une idée assez géniale le sauva.

FIN DE l»ROMEXADE

Il y a un infaillibie moyen de faire marcher quand même un cheval paresseux ou fatig-ué, c'est de le mettre à la suite d'un émérite trotteur, et la lâche bète émoustillée par la vanité ou entraînée par l'autorité d'un maître, suit de près le courage qui lui montre le chemin.

Araman adopta ce système.

Il s'attela à marcher pas pour pas dans le sillage — d'une femme.

Des femmes achèvent sans reprendre haleine, sans seulement hésiter au plus alléchant spectacle, de véritables voyages à travers Paris. Gomme elles ont la précieuse faculté de ne pas voir, de ne pas observer, absorbées tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, elles sont capables de marcher pour ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans quasi s'en apercevoir, des courses qui feraient peur à Ahasvérus.

Araman se mit donc à suivre les femmes.

Il choisissait l'une de celles qui semblent bien parties, lestées pour une sérieuse traversée, ce qui se reconnaît à la manière assurée et définitive dont elles relèvent leurs jupes, à leur coup de talon précis, cadencé, au petit sac qu'elles pressent plus amoureusement sur

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leur hanche, à on ne sait quoi de décidé, d'emballé, à la fois, et de grave.

La plupart de ces courses de femmes aboutissaient à de brusques envolées sous une porte cochère, à une disparition si soudaine qu'à la moindre distraction il les perdait de vue, telles que de folles hirondelles. Il apprit que « jamais » aucune femme ne sortait sans but précis, pour le plaisir : elles savent « toujours » où elles vont, et rien ne peut les distraire de leur voie, quand elles ont résolu de ne pas être distraites. La femme, il en fut bientôt assuré, est un être effroyablement pratique, fort capable, sans doute, de se perdre en chemin, mais incapable de se mettre en route pour le plaisir d'exercer ses jolies jambes.

A suivre une de ces femmes, on ne risquait ni d'errer, ni d'être obligé à d'inutiles stations ; elles allaient droit devant elles, par le chemin le plus long, souvent, mais droit, sans s'arrêter, comme poussées par un démon, comme attirées par un aimant — qui ne pouvait être que l'amant !

Araman, au contraire, n'avait d'autre but que de suivre : il faisait le rôle du mauvais cheval, et il le faisait avec une parfaite discré-

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tion, soucieux de n'ennnyer aucune de ces agréables vicieuses, de ces douces petites adultères.

Or il arriva qu'une de ces amoureuses agiles, contredisant l'allure de ses sœurs, tourna la tète, s'aperçut d'un suiveur, ralentit le pas, et fit comprendre à Araman, par une certaine attitude, de certains mouvements de jupes, de brusques arrêts, par tout un jeu discret mais évident, qu'elle consentait à couper sa course en deux, à s'attarder, le temps qu'il convient, aune station improvisée. Du moins, Araman le crut ainsi et, à la suite de l'Inconnue, il s'aventura en une étrange maison, noire, morne, froide et muette qui ressemblait à l'hôtellerie de la Mort.

Dès l'entrée, il eut peur : des souffles de cave emplissaient la cour oii des herbes jaunies entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres ne s'ornaient que de vitres fêlées ou cassées, et remplacées par des planches, des torchons, des vieux journaux; aux murs une purulence suintait et, de temps en temps, décollées par l'humidité, des plaques de plâtre tombaient, s'écrasant dans la boue d'un ruisseau saumàtre qui longeait les murs. Araman leva la tète, et il fut fort surpris de voir que

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le sixième étag-e, le dernier, apparaissait tout resplendissant de fresques et de dorures, tout éclatant de somptueux vitraux que le soleil semblait caresser avec joie et tendresse, — et avec ce respect que la Beauté inspire même au Soleil.

Un coup de talon lui fit baisser les yeux: l'Inconnue l'attendait et s'impatientait.

Il la rejoii>-nit et entra dans une épouvantable spirale noire et gluante qui aurait pu être — songeait-il — l'escalier intérieur d'un lépreux !

Il monta et, au sixième étage, cefutl'éblouissement d'un paradis : marches en bois de cèdre, tapis profonds comme des litières, tapisseries où souriaient dans la pourpre et dans l'or les yeux fous des lutins et des ondines, des aegipans et des sirènes, des fées et des archanges.

Nulle domesticité : les portières se redressaient elles-mêmes et les portes s'ouvraient, dès que la main s'était avancée. A la suite de l'Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes riches d'une différente richesse : là, de divins marbres ; là d'angéliques peintures ; là, les plus somptueuses étolfes, les plus adorables riens. Au bout, il trouva une sorte de sanc-

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